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Full text of "Dissertation sur le prolongement morbifique de la langue : présentée et soutenue à l'École de Médecine de Paris, le 9 germinal an XII,"

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DISSERTATION n- 


201 . 


A 

SUR 

LE PROLONGEMENT MORBIFIQUE 

DELA LANGUE, 

Présentée et soutenue à l'Ecole de Médecine de Paris 9 

le 9 germinal an xn , 

Par J.-C. DUPLAN , 

Ex- Chirurgien aux Armées des Alpes et d’Italie. 

Jn his Mcdicus ante omnia scirc debet } quœ 
insanabilia sint , quœ difficilem curationem 
admittant t quœ promptiorem . 

A. Cor. Celsbs. 



A PARIS, 

DE L’IMPRIMERIE DE DIDOT JEUNE, 

Imprimeur de l’Ecole de Médecine , rue des Maçons-Sorbonne , n.° 406. 

AN XII. (1804.) 


PRÉSIDENT, 


Le C. PELLE TA N. 


EXAMINATEURS, 

Les CC. D E Y E U X. 

DUBOIS. 

FOURCROY. 

H ALLÉ. 

LALLEMENT. 


Par délibération du 19 frimaire an 7, l’Ecole a arrêté que les opinions 
émises dans les dissertations qui lui sont présentées , doivent être considérées 
comme propres à leurs auteurs} qu’elle n’entend leur donner aucune approba- 
tion ni improbation. 


DISSERTATION 


Sur le prolongement morbifique de la Langue . 


T i e grand nombre de thèses soutenues depuis quelques années 
dans cette école, semblent avoir épuisé tous les points de la doc- 
trine médicale ; chaque jour le champ se rétrécit , les belles et 
grandes questions sont les premières choisies ; en sorte que celui 
qui ne veut pas reprendre un objet trop récemment traité , est 
obligé de se renfermer dans des limites très -étroites. 

Dans cet état de choses , j’ai cru pouvoir me borner à un cas 
particulier de maladie, et j’ai pris pour sujet de cette dissertation , 
le prolongement morbifique de la langue. Cette maladie , qui est 
fort rare , n’a fixé l’attention que d’un petit nombre de praticiens : 
l’on n’en trouve que peu d’exemples cités par les anciens ; et , jusqu’à 
ces derniers temps , elle ne paraît point avoir été envisagée con- 
venablement , puisque quelques-uns l’ont regardée comme une 
monstruosité incurable. Ce n’est que sur la fin du siècle dernier , 
que le professeur Lassus en a lait le sujet d’un mémoire particu- 
lier (i) , qui ne laisse-rien a tlesirer sur cette singulière alîèction ; 
ensorte qu’il me sera difficile d’y répandre un nouvel intérêt. Mais 
je pense qu’il est utile de rappeler de temps à autre l’état de 
la science sur certains cas de maladies peu communes, et suscep- 
tibles d’embarrasser les praticiens qui n’auraient pas une connais- 
sance exacte des moyens que l’art indique dans ces sortes de cas. 


(i) Voyez totn, I des Mémoires de la classe des Scieuces mathématiques et phy- 
siques. 


( 4 ) 

Pour mettre de l’ordre dans cette dissertation , j’exposerai dans 
quatre chapitres, i.° la structure anatomique et les lonctions de 
l’appareil lingual , qui est le siège de la maladie; 2.° les caractères 
et la marche du prolongement morbifique de la langue ; 3 .° les 
causes de cette affection , et son analogie avec quelques autres ma- 
ladies; 4. 0 le traitement qui lui convient. 

CHAPITRE I. cr 

De la Langue et de ses dépendances . 

L’appareil lingual offre dans sa description deux parties essen- 
tielles à considérer, dont l’une, située au dessous , se nomme l’os 
hyoïde; l’autre, d’un tissu mou, presque entièrement musculaire, 
constitue la langue proprement dite. 

De l’Hyoïde. 

1. L’hyoïde ne doit point être regardé comme un seul os; il est 
composé de cinq pièces distinctes , savoir : une médiane , deux lon- 
gues ou grandes branches articulées et mobiles, deux autres pièces 
ou petites branches également mobiles. Un grand nombre de mus- 
cles viennent s’insérer à cet assemblage de petits os. Plusieurs 
liens ligamenteux concourent aussi à l’assujétir. Inférieurement 
l’hyoïde est fixé au larynx par la membrane tyro-hyoïdienne et le 
ligament du même nom ; supérieurement il est maintenu par les 
ligamens stylo-hyoïdiens qui proviennent des apophises styloïdes. 

L’hyoïde, intermédiaire par sa position au larynx et à la langue, 
sert de centre commun aux mouvements de totalité de ces deux 
parties. 

Organisation de la Langue. 

2. La langue, glossa des Grecs , partie d’une figure pyramidale , 
applatie , arrondie sur ses bords , à sa pointe , contenue dans la 


CS) 

bouche , implantée par sa- base sur le corps cîe l'hyoïde. Elle est 
composée d’un tissu musculeux , de membranes , et parsemée de 
nerfs et de vaisseaux. 

3. Les muscles qui entrent dans la composition de la langue ont. 
été distingués en extrinsèques et en intrinsèques. Les premiers sont 
au nombre de trois de chaque coté : le stylo-glosse , qui , de 1 ! apo- 
phise styloïde , vient se terminer sur le bord de la langue; le hyo- 
glosse , étendu verticalement entre la grande branche de l'hyoïde 
et ce même bord; le génio-glosse , qui , fixé d’une part à l’apophise 
géni , vient en divergeant se terminer à la partie médiane de la 
surface inférieure. 

Les muscles intrinsèques ou muscles linguaux , sont deux petits 
faisceaux musculaires parallèles , qui occupent de chaque côté la 
surface inférieure de la langue. Ce serait à tort qu’on les considé- 
rerait comme formant à eux seuls cet organe ; car on y aperçoit en- 
core plusieurs plans de même nature. Le tissu de la langue est mou , 
fongueux , entièrement musculaire ; mais ses fibres sont tellement 
enlacées, que sa texture ne peut être bien déterminée. Cependant , 
après l’avoir fait macérer dans l’acide acéteux , on y aperçoit , en 
la déchirant ou en la coupant, trois ordres de fibres , dont les unes 
sont longitudinales, les autres obliques ou transversales, et plusieurs 
verticales. 

4 . Trois nerfs principaux se rendent à la langue , savoir : un 
rameau connu sous le num de lingual , provenant de la branche 
maxillaire du trifacial (ou cinquième paire). Ce nerf, grossi dans 
son trajet par le rameau typanique du facial (ou septième paire ) , 
va se terminer aux papiiles. Les deux autres nerfs que reçoit cet 
organe , sont le pharingo-glossien (ou branche antérieure de la 
huitième paire) , et le hyo-glossien ( ou neuvième paire), dont les 
noms indiquent suffisamment la distribution et la terminaison. 

5. La langue reçoit scs artères de la maxillo-faciale (ou carotide 
externe) ; et on les nomme artères linguales : celles-ci , après avoir 
passé entre les muscles stylo -pharingiens et les Iryo - glosses , se 


1 


rendent tortueusement à la partie latérale et inférieure de la langue. 
Dans leur trajet elles fournissent plusieurs rameaux , dont les plus 
remarquables sont les sus -linguaux et sous- linguaux , après quoi 
elles prennent le nom de ranines. 

6. Les veines de la langue affectent absolument la même direc- 
tion et distribution que les artères. 

y. Une double membrane recouvre la langue : l’externe très fine, 
se régénère promptement quand elle a été détruite , et se nomme 
épidermoïde ; elle est d’un tissu compact , et se moule aux pa- 
pilles , auxquelles elle adhère par un tissu cellulaire très-délié ; 
l’autre, fol lieu leuse , plus dense surtout à la base de la langue, 
est située au dessous de la première : elle offre un tissu aréoîaiie, 
rempli d’un suc albumineux, de plus un entre - croisement vascu- 
laire qui se ramifie dans l’intervalle des papilles , et lui donne cette 
couleur rouge qu’on lui observe (i). Les excoriations de la langue, 
son immersion dans l’eau bouillante , rendent assez sensibles ces 
deux membranes : J’épidermoïde se détache après l’ébullition , et 
l’autre , très-adhérente , présente une couche blanche due à la con- 
crétion de l’albumine. 

Trois ligaments concourent à assujétir la langue, dont un anté- 
rieur, appelé le frein ou fdet , et deux autres postérieurs , connus 
sous les noms de piliers antérieurs du septum staphiîin (ou voile 
du palais ). Tous sont formés par divers replis qui sont la con- 
tinuation de la double membrane dont nous venons de parler. 

8. On observe à la surface palatine de la langue un grand 
nombre de follicules muqueux et de papilles. Ces dernières, suivant 
l’opinion de quelques anatomistes , sont des mamelons formés par 
les extrémités des nerfs dépouillés de leur tunique : elles sont 
molles, flasques dans le cadavre, et susceptibles d’érection dans le 
vivant. On en distingue de trois espèces : les premières , Ientieu- 


(1) Quelques anatomistes ont admis trois membranes: l'épiderme , le corps mu- 
queux ou réticulaire, et le corion : mais la démonstration en est impossible. 


( 7 ) 

Ibires, au nombre de sept , sont disposées sur deux rangs à la base 
de la langue ; quelquefois il en existe une double rangée de chaque 
côté, et alors leur nombre est de quinze à dix-sept , qui se réu- 
nissent dans le milieu , pour former la lacune de Morgagni ; les 
deuxièmes, fongiformes, moins saillantes que les précédentes , oc- 
cupent la partie moyenne et postérieure de cet organe ; les troi- 
sièmes , coniques, et très-nombreuses, se remarquent surtout à la 
pointe de la langue : on les a considérées comme formées par l’épa- 
nouissement du rameau du trifacial , et comme siège principal du 
goût. En effet , il n’est nulle part plus exquis que dans cette partie. 
Atbinws en a admis une quatrième espèce , qu’il a désignée sous 
le nom de filiformes. Toutes sont fixées par un tissu cellulaire 
très-fin à la membrane épidermoïde qui les recouvre. 

9. La langue est l’organe du goût, sans cependant l’être exclu- 
sivement. C’est à sa surface palatine , dans les papilles coniques , 
que réside principalement ce sens. 

Les usages de cet organe sont multipliés. La grande facilité qu’il 
a. de s’aIonger,de se resserrer, le rend susceptible de prendre plu- 
sieurs formes, et par conséquent de rassembler les aliments dispersés, 
soit pour les soumettre de nouveau à la mastication , soit pour former 
le bol alimentaire , et lui faire franchir le détroit guttural ou isthme 
du gozier : c’est en se repayant en arrière quelle exécute ce der- 
nier acte. 

• f • 

La préhension des liquides s’effectue de trois manières : par 
succion, avec un vase, et par infusion (1). Dans le premier cas, 
c’est-à-dire la succion, les lèvres embrassent, pressent le mamelon; 
le septum staphilin soulevé, bouche l’orifice postérieur des cavités 
nasales , et la langue, portée en avant , appuie contre le mamelon, 
en formant une gouttière dans laquelle coule le lait au moyen du 
vide qui s’opère dans la bouche. Dans le second cas, la langue joue 
un bien moindre rôle; elle forme seulement une gouttière, et les 


r « « « . 

(0 Voyez Allât, dcscript. , par Xctv. Bichat , tom. Il, pag. 46. 


( 8 ) 

liquides pénètrent en obéissant à leur pesanteur spécifique. Dans le 
troisième, elle est absolument inerte. 

La langue contribue beaucoup à la prononciation des sons, sur- 
tout de certaines consonnes ; cependant on ne doit point la consi- 
dérer comme indispensable à la parole , puisqu’on a vu des personnes 
auxquelles on avait amputé cet organe, recouvrer avec le temps 
l’usage de la parole d’une manière plus ou moins parfaite. 

La sputation, les divers sifflements et le jeu de plusieurs instru- 
ments à vent, exigent une action particulière de la langue. 

Je ne dois point omettre aussi que, dans plusieurs maladies, 
l’inspection de la langue est d’un grand secours pour éclairer le 
médecin. 

CHAPITRE II. 

Caractères du prolongement morbijique de la langue y sa marche y 

ses progrès. 

1. Le prolongement morbifique de la langue, est une maladie 
dans laquelle la pointe de la langue, ou se présente entre les lèvres, 
ou se tuméfie et se prolonge peu-à-peu au-dehors de la bouche, ou 
se gonfle dans sa totalité, en s’étendant jusque sur le menton; ce 
qui établit trois degrés dans cette maladie. 

2 . Cette affection vicieuse , fort rare , pourrait être nommée 
prolapsus linguœ ; elle se rencontre le plus ordinairement chez les 
nouveaux-nés , ou se manifeste peu de temps après leur naissance. 
Cependant nous aurons occasion de citer des exemples qui prouve- 
ront que les adultes n’en sont point exempts. On verra aussi que 
si l’on ne remédie de bonne-heure à cette difformité, elle dégénère 
plus ou moins promptement en une maladie habituelle , fort in- 
commode, et que quelques personnes ont portée toute leur vie. 

3. Dans le premier degré de la maladie, la langue ne fait que 
se présenter sur le bord des lèvres. Cette aHèction contre nature , 
n’est pas considérable dès l’instant de son apparition ; et les parents 


. ( 9 ) 

y font d’aborcî peu d’attention , parce que la langue sort peu et 
exécute assez bien ses fonctions. Si, à cette époque, on examine la 
langue, on n’aperçoit point qu’elle soit tuméfiée ni d’un volume 
disproportionné à la cavité qui doit la contenir ; on voit seulement sa 
pointe prominer sur le bord des lèvres. Si l’on continue de laisser 
téter l’enfant, ce que souvent il ne peut exécuter qu’avec peine, 
l’on favorise cette disposition vicieuse, et bientôt la langue se pro- 
longe, se tuméfie et donne lieu au second degré. 

4. Dans ce second état, le gonflement de l’extrémité de la langue 
fait quelquefois de tels progrès, que l’enfant ne peut saisir ni em- 
brasser le mamelon. Le dépérissement alors qui en résulte, avertit 
du danger dont le nouveau -né se trouve menacé, et si l’art ne 
s’empresse de lui porter des secours , sa perte est presque certaine. 
Cej rendant il n’en est pas toujours ainsi , puisqu’on a vu des per- 
sonnes vivre de longues années avec cette infirmité qu’elles avaient 
apportée en naissant. Je puis, à cette occasion, citer l’observation 
de deux jeunes filles que j’ai eu occasion de voir en Maurienne, 
département du Mont-Blanc. 

Ces deux filles, jumelles et âgées de seize ans, semblaient avoir 
reçu en partage tomes les disgrâces de la nature ; leur taille appro- 
chait d’un mètre; leur tronc était arqué, et l’abdomen faisait saillie 
en avant. Elles avaient la tête volumineuse, les cheveux gros et 
courts, les yeux petits, chassieux et le regard stupide; la bouche fort 
grande laissait apercevoir la pointe de la langue tuméfiée et pen- 
dante sur le menton. On remarquait à la face supérieure et infé- 
rieure de cet organe l’impression des dents, mais néanmoins sans 
aucune ulcération; la salive, qui coulait abondamment, surtout 
pendant les temps froids, tombait sur l’abdomen. D’ailleurs la dé- 
glutition des liquides et des solides s’effectuait très-bien ; mais le son 
de voix était rauque, et la parole inintelligible pour tout autre que 
ceux qui vivaient habituellement avec elles. J’appris des parents 
que ces deux jeunes filles avaient été nubiles de très-bonne heure, 
et qu’elles avaient été allaitées sans obstacle, quoiqu’elles fussent 

2 


C ! ° ) 

^ées avec îa pointe cîe la langue hors de la bouche. Doué alors de 
peu d’expérience , j’attribuai cette conformation vicieuse au créti- 
nisme seul , et je regardai ce prolapsus linguœ comme un phéno- 
mène étranger à l’art et une monstruosité incurable. 

5. Dans le troisième degré., la langue se tuméfie dans sa totalité, 
et se prolonge hors de la bouche de plusieurs travers de doigt ; la 
lèvre inférieure se déjette en avant et s’alonge souvent beaucoup. 
Si cette maladie se présente sur un jeûne sujet, les dents, soumises 
aux mouvements et à la pression de l’organe de la parole, aban- 
donnent en partie leurs alvéoles et affectent une direction oblique 
en s’éloignant plus ou moins de leur direction primitive. Si , au 
contraire, c’est un adulte, elles résistent aux frottements de la lan- 
gue, en déterminent l’excoriation et quelquefois une ulcération avec 
hémorragie. Dans l’un et l’autre cas, il y a une effusion considé- 
rable de la salive qui, n’étant plus retenue dans la bouche, produit 
la soif et l’aridité de la gorge. On a même remarqué que les per- 
sonnes atteintes de cette infirmité, étaient fort sujettes à l’angine 
gutturale. Les dents elles-mêmes ne tardent pas à s’affecter; expo* 
sées au contact de Pair par l’abaissement continuel de la mâchoire 
inférieure, elles sont presque toujours cariées. Enfin, lorsque la 
maladie est ancienne et qu’elle est parvenue au plus haut degré de 
développement , la langue, pendante sur le menton de plusieurs 
travers de doigt, remplit en totalité l’ouverture transversale de la 
bouche; sa face supérieure, inégale et tuberculeuse, est souvent 
ulcérée et recouverte d’un mucus épais, résidu de la salive évaporée. 
Lorsque les choses en sont à ce point, il est facile de concevoir que 
le rapprochement des deux mâchoires ne peut s’effectuer, et que la 
mastication est impossible. Aussi les infortunés, atteints de cette 
affection , sont-ils obligés d’avoir recours à des aliments liquides dont 
ils ne peuvent souvent opérer la déglutition qu’avec peine et en les 
portant très-avant dans la bouche. Ils ont tous le son de voix plus 
ou moins rauque , et même quelques-uns, quand ils parient, ne 
peuvent être compris, tant est gênée la prononciation. 


C il ) 

Teï est le tableau des symptômes caractéristiques du prolonge- 
ment morbifique de la langue parvenu à ce dernier degré, dont le 
moindre inconvénient est la difformité la plus affreuse. Je puis rap- 
porter ici rhistoire d’une fille qui se voit encore à l’hospice de Ici 
Salpétrière. Cet exemple confirmera ce que j’ai avancé ci-dessus. 

« Mariane Andrieu», native de Charleville, âgée de cinquante 
« et quelques années, est née avec la langue prolongée hors de la 
« bouche (i). Elle >a. conservé cette incommodité pendant 30 ans, 
« ne parlant qu’avec difficulté et ne pouvant meme prononcer plu- 
ie sieurs syllabes. Les dente de la mâchoire inferieure se déjetèrent 
«< peu-à-peu en-dehors ; la lèvre se renversa, et la salive, qui n’était 
« plus retenue dans la bouche , tombait continuellement sur le 
« menton et sur la poitrine. L’impression du chaud et du froid sur 
*< la langue était très-douloureuse, et cet organe était ordinairement 
* plus rouge et plus tuméfié pendant l’hiver que pendant l’été. 
« Lorsque cette fille eut atteint l’âge de 3 o ans, elle consulta feu 
« Louis, secrétaire de l’Académie de Chirurgie, qui lui déclara 
« d’abord qu’il n’y avait aucun espoir de guérison; mais, quelques 
« jours après, il revit la malade et lui conseilla, d’après la lecture 
« qu’il avait faite d’une observation qu’on trouve dans Galien , d’en- 
« velopper sa langue dans des linges imbibés de suc de laitue. O11 
« lit, en effet, dans les ouvrages cju médecin de Pergame (2), 
« qu’un vieillard, qui avait la langue tuméfiée par une affection 
t< catarrale ou pituiteuse, fut guéri en prenant un purgatif et en 
« tenant dans sa bouche le suc âcre et irritant de la laitue sauvage 
« (thridacine), plante que Galien , ainsi que Théophraste et Dios- 
« coride distinguent soigneusement de la laitue cultivée, qu’ils ont 

• ' 1 y \ * 

*** 1 1 11 *— ■— — rnmmmm — — mm — — — — — — —— — — a— w— ■■ ■ ■ h ■ h ■ m 

(1) Voyez Mémoires sur le prolongement morbifique de la Langue , par M. Lassus , 
png. 16. 

La précision et la clarté de cette observation, me font un devoir d’en citer l’ai - 
Vur. Je me suis seulement permis d’en changer les dates , et d’y ajouter l’état actuel 
de la fille qui en est le sujet. 

(2) Methodus medendi , lib. XIV , cap. VIII. 


Ç II ) 

« nommée thridax. La fille de la Salpétrière suivit le conseil qui 
« lui fut donné ; elle humecta continuellement , et pendant six 
« mois entiers, sa langue avec le suc de laitue cultivée. Galien > 
« ajoute M. Lassas , aurait probablement conseillé la laitue sauvage, 
« comme remède répercussif par son acretë. Quoiqu’il en soit, la 
« langue, qui était desséchée, se ramollit et devint plus humide. 
« L’usage continué de ce remède insipide, appliqué froid pendant 
« un long espace de temps et renouvelé sans cesse, opéra insensi- 
« blement la diminution de cet organe. » Aujourd'hui , cette fille, 
parfaitement guérie, n’ofife que de légères traces de cette maladie. 
La langue, quoiqu’un peu plus volumineuse que dans l’état naturel, 
est constamment retenue dans la bouche, si ce n’est durant le som- 
meil que la pointe se présente sur le bord des lèvres. On aperçoit 
à la surface palatine de cet organe quelques tubercules assez gros; 
on remarque à la mâchoire inférieure une large échancrure due à. 
l’impression de la langue, qui a déterminé la chute des incisives,, 
des angulaires et des premières petites molaires; la face interne de 
la lèvre inférieure, qui est ridée et fort épaisse, est parsemée de 
vaisseaux manifestement variqueux ; la peau du menton, qui a été 
longtemps exposée, soit à l’action continuée des frottements de la 
langue , soit à l’effusion abondante de la salive , est bleuâtre et 
comme ecchvmosée. Du reste, cet organe exécute très-bien toutes 
ses fonctions, si ce n’est que la prononciation n’est point nette et 
paraît être difficile. 

CHAPITRE III. 

i - 5 • J » 1 * 'H r ni'î - > 

Causes du prolongement morbifique de la langue , et analogie de 
cette maladie avec quelques autres affections. 


i. On ne peut nier que la plupart de certains phénomènes patho- 
logiques nous sont entièrement inconnus, quant à leurs causes. Il 
serait bien à desirer que l’étiologie des maladies eût atteint ce degré 


C >3 ) 

de perfection qu’ont acquis les sciences exactes. Dès-lors le praticien 
éclairé ne serait plus exposé à errer si souvent dans un dédale obscur; 
il verrait le but vers lequel il doit diriger ses pas, et tournerait à 
l’avantage de l’ait et du malade un temps précieux que, dans plu- 
sieurs cas, il est obligé d'accorder aux tâtonnements. 

2. Cette courte digression laisse entrevoir la difficulté de pénétrer 
les causes variées de la maladie qui fait le sujet de cette dissertation. 
On connaît assez l’opinion de Malle branche et de Maupertuis sur 
les vices de conformation. Peut-on , à l’exemple de ces philosophes , 
dire que le prolapsus linguœ des nouveaux nés , est un de ces écarts 
de la nature qui doit être rapporté au pouvoir de l’imagination de 
la mère , ou bien aux résultats d’une passion vive . dont la réac- 
tion s’est propagée jusqu’au corps frêle et délicat de l’embryon ou 
du fœtus ? Ce préjugé , très-ancien , est encore de nos jours le 
partage d’un grand nombre de personnes du vulgaire. C’est ainsi 
que j Mauranl j chirurgien à Martigny en Provence, s’explique au 
sujet d’un enfant qui avait apporté en naissant cette difformité ( i ). 
« Comme les mères trouvent toujours dans leur imagination quel- 
« que chose qui a du rapport avçc les marques qu’elles voient im- 
« primées sur leurs enfants, la mère de celui - ci attribue cette mons- 
« truosité à une forte envie qu’elle eut de manger d’une langue de 
« bœuf, dont son mari se régalait , à son inscu , avec ses amis. » 
La fille de la Salpétrière est persuadée que cette affection contre 
nature , lui est venue de ce que sa mère , étant enceinte d’elle , 
fut un jour vivement frappée , en entrant dans une boucherie , à 
la vue d'un veau récemment égorgé , et dont la langue était pen- 
dante. De telles explications méritent à peine d’être réfutées. Si 
l’empire de l’imagination des femmes était si grand sur leurs fruits, 
pourquoi n’obtiennent - elles pas toujours de jolis enfants, et des 
garçons ou des filles selon leurs désirs ? 

Le professeur Lassus pense que cette difformité peut être le 


(i) Voyea Journal de Médecine, août 1761 , pi?;. i 5 6 . 


C H ) 

résultat d’un accouchement laborieux, dans lequel l’enfant éprouve , 
au passade , une sorte de suffocation semblable à celles de certains 
épileptiques qui, pendant l’accès, ont la langue excessivement pro- 
longée hors de la bouche (i). 

4. Mais quand le prolongement morbifique de la langue se ma- 
nifeste spontanément , plus ou moins de temps après la naissance, 
et sans qu’aucune indisposition ait précédé, comment alors en appio- 
fondir la cause? Tiendrait -elle à la faiblesse, au relâchement des 
muscles releveurs de la mâchoire inférieure ? La langue serait- 
elle un organe qui a besoin d’être comprimé et retenu dans la 
bouche, pour ne pas acquérir un développement disproportionné 
à la cavité qu’elle occupe ? Cette opinion , qui est ctjle d’un prati- 
cien distingué (2), me paraît d’autant pjjis judicieuse que, si Ton 
dirige le traitement d’après cette manière de voir , on obtient cons- 
tamment du succès. 

On lit dans les aphorismes de Bo'èrhaave , commenté par TV an- 
suieten (3) : « Souvent il arrive que certaines parties du corps 
« s’étendent prodigieusement ; et la cause de leur extension , est 
« quelque tumeur intérieurement cachée. J’ai connu une jeune 
u fille dont la langue s’était si fort alongée , qu’elle pendait hors 
« de la bouche au dessous du menton , sans gêner aucunement la 
« déglutition et l’usage de la voix, et amortir la sensation du goût. » 
Telles sont les expressions de cet auteur , dont le raisonnement 
n’est guerre concluant , et se trouve bien moins satisfaisant que le 
précédent. 

5. 11 est des circonstances dans lesquelles la sortie de la langue s’est 
déclarée accidentellement. C’est ainsi que M. Leblanc rapporte avoir 
vu une jeune fille chez qui la langue se prolongea et se tuméfia , 


(0 Voyez son Mémoire, pag. 11 . 

( 2 ) M. Dubois , professeur de cette e'colc , a bien voulu me communiquer ces 
réflexions. 

(3) Voyez tom. I des A phorismes de Bocrhaare , pag. 3i3, traduits du latin par 
M. Mou blet. 


( ’5) 

à la suite de convulsions, à un tel point, que la malade ne pouvait 
plus la rentrer clans sa bouche (i). Le même phénomène s’est offert 
sur une jeune li 1 le de Leyde : au moment de la guérison d’une fièvre 
continue , qui avait subsisté pendant quelques semaines , sa langue 
se tuméfia et se prolongea de telle sorte quelle pendait sur le 
menton de la longueur de quatre pouces (2). Sculiei cite aussi un 
cas dans lequel un homme , ayant fait un usage inconsidéré du 
mercure , éprouva un prolapsus lingiUB qui dura pendant quatre 
mois. 11 parvint néanmoins à le guérir promptement , et par des 
moyens extrêmement simples ( 3 ). Je pourrais ajouter encore 
d’autres faits à peu près semblables; mais je me bornerai à ceux-ci, 
afin de ne point surcharger mon sujet d’exemples peut-être déjà 
trop multipliés. 

6. Quelles que soient les causes variées de cette maladie , il est 
bien important de ne point la confondre avec d’autres affections qui , 
au premier aspect , semblent avoir quelque analogie avec elle. Eu 
effet , il n’est pas rare de voir , dans la petite vérole ou dans quel- 
ques lièvres adymamiques , la langue se tuméfier et se prolonger au 
point de ne pouvoir être contenue dans la 'bouche. J’ai eu tout ré- 
cemment l’occasion d’observer un pareil phénomène durant le cours 
d’une angine gutturale. M. Giraud , chirurgien en second de l’Hôtel - 
Dieu , a vu aussi un cas semblable à la suite d’un érysipèle qui 
occupait toute la face. On lit dans la Bibliothèque Médico- Germa- 
nique (4) , une observation dans laquelle la langue s’était prodi- 
gieusement gonflée par la formation d’un abcès dans le corps charnu 
de eet organe ; une incision profonde donna issue au pus , ainsi 
qu’à une grande effusion de sang ; et la guérison s’effectua peu 


(x) Voyez Précis d’Opérations de Chirurgie , par M. Leblanc , pag. 17. 

(2) Voyez Cornelii Trioen , Medicinœ Doctoris Ubservatio. Medico - Chirurgi- 
sa ru ni fascicnlus , pag. 143. 

( 3 ) Voyez Qbserv. 17 , Append. Observ. 

(4) Voyez toin. V de la Bibliothèque Medico- Germanique , Journal de Loder , 
pag. 241 jusqu’à a 5 o , 3.* an. vendem. an 9. 


I 


( >6 ) 

de temps après cette opération. Tous ces gonflements inflamma- 
toires ne doivent point en imposer pour la maladie qui nous oc- 
cupe ; la plupart parcourant les diverses périodes de l’inflammation 
se terminent par résolution ou suppuration , tandis que le prolapsus 
lingjiœ est une affection évidemment chronique , qui ne se guérit 
jamais spontanément , comme les précédentes , mais réclame im- 
périeusement les secours de l’art. 

Le squirre de la langue peut exister dans deux états différents : 
s’il est ulcéré, c’est-à-dire à l’état cancéreux, le pus ichoreux et 
fétide qui découle , l’aspect particulier des lèvres de l’ulcère , ne 
permettent pas de le méconnaître ; si , au contraire , il ne l’est 
point , ou le squirre occupe la langue en totalité , ou il ne l’occupe 
qu’en partie : dans l’un et l’autre cas , il est impossible de prendre 
le change, parce que la langue n’acquiert pas tn volume tel qu’elle 
ne puisse être contenue dans la bouche. 

CHAPITRE IV. 


Traitement. 


i. Si l’on parcourt les divers auteurs qui ont parlé les premiers 
du prolongement morbifique de la langue, on voit qu’ils ont évi- 
demment méconnu le caractère de cette maladie. En eflèt , les uns 
l’ont regardée comme absolument incurable (i); d’autres ont con- 
seillé l’amputation de cet organe ( 2 ): quelques-uns ont osé la 
pratiquer, comme on le voit dans les actes littéraires de Suède (3), 
où on lit ce qui suit : Les membres de la société de Stockholm , 
s’étant réunis pour délibérer sur les secours à administrer à une 


(1) Voyez Commentaire des principale» sortes de Deviuations. Te'ratoscopie , 
XV. e liv. pag. 645. 

(2) Julii Cœsaris Ctaudini empirica Rationalis. Bononiœ , 167.8 , in-fol . , lib. III , 
cap. 6 , pag. 6o3. 

( 3 ) Acta littcraria et Scienliarium suœciœ , an. 7 y 3a , tom. III , pag. t % 


( *7 ) 

jeune fille de dix ans , défigurée depuis sa naissance par la sortie 
de la langue hors de la bouche , arrêtèrent que la résection de cet 
organe devait être faite. Elle fut en effet pratiquée par M. Hoffman , 
mais de manière à ne pas donner une haute idée de la chirurgie 
des Suédois dans ce temps , comme l’observe fort bien le professeur 
Lassas dans son Mémoire. Néanmoins l’opération fut couronnée 
du succès, et la fille qui fait le sujet de cette observation, fut non- 
seulement délivrée pour toujours de sa difformité , mais encore 
recouvra la faculté de parler. Quelque heureux qu’ait été le chi- 
rurgien de Suède dans cette circonstance , on serait très-répréhen- 
sible de suivre son exemple , parce que l’art possède aujourd’hui 
des moyens simples , avoués par l’expérience , et en même temps 
à l’abri de tous les inconvénients qu’entraîne une opération aussi 
grave. 

2 . Pour plus de clarté et de précision dans l’exposé des moyens 
curatifs applicables aux différents cas de cette maladie, j’indiquerai 
ceux qui conviennent dans les trois degrés précédemment établis. 

3. Premier degré . 

Lorsque la langue ne fait que s’avancer sur le bord des lèvres 
sans aucune tuméfaction , comme cela peut se présenter sur un 
nouveau-né, ou plus ou moins de temps après la naissance, la 
conduite à tenir, pour guérir ce vice de conformation, est presque 
la même dans l’un et l'autre cas. Cependant on conçoit aisément 
qu’un enfant) à la mamelle exige d’autres soins que celui de deux, 
trois ou quatre ans. 

4 . Dans le premier cas, il faut se hâter de suspendre l’allaitement, 
parce que, comme je l’ai dit, rien ne favorise autant le développe- 
ment de la maladie dont il s’agit que la succion. On y supplée en 
faisant boire l’enfant à la cuiller, ce qu’il n’exécute quelquefois les 
premiers jours qu’avec difficulté; mais, bientôt le besoin lui faisant 
surmonter les obstacles, la langue se meut en sens inverse de celui 

3 


qu'exige la succion , et la déglutition s’opère. On seconde ce moyen 
par l’application d’un bandage en fronde ou mentonnière, que l’on 
a l’attention de lever et réappliquer chaque fois avant ou après que 
l’enfant a bu. Ces soins, continués durant quinze jours ou un mois 
au plus, suffisent pour guérir cette affection contre nature; et l’on 
permet alors au jeune nourrisson de reprendre le sein de sa nourrice. 

5. Dans le second cas, lorsque l’enfant a passé l’âge de l’allaite- 
ment, le procédé curatif est beaucoup plus aisé, surtout si l’enfant 
est docile. On applique le même appareil après avoir réduit la 
langue, que l’on peut même, si on le juge nécessaire» stimuler 
avec une poudre irritante. On lève le bandage avant le repas avec 
la précaution de le replacer aussitôt après, puis en évitant de le 
faire parler ou crier. La promptitude de la guérison est subordonnée 
à l’exécution fidèle de ces préceptes. 

6. Deuxième degré . 

Lorsque, chez un enfant venu au monde avec le prolapsus lin - 
guæ y il arrive que, plus ou moins de temps après la naissance, la 
pointe de la langue se tuméfie, fait saillie sur les lèvres et sort de 
la bouche au point que l’enfant ne peut saisir le mamelon , il est 
urgent que l’art lui prodigue ses secours; autrement il serait en 
de périr d’inanition. Il convient alors, sans différer, d’appli- 
quer des sangsues en suffisante quantité pour opérer la détumescence 
de la langue, ou de produire cet effet par l’ouverture de la veine 
ranine. Cette saignée locale permet ensuite aisément de la réduire 
et de la maintenir en place au moyen du bandage et des précau- 
tions indiquées ci-dessus. Je ne répéterai point qu’il faut empêcher 
l’enfant de téter ou parler. Ce traitement est efficace dans tous les 
cas où cette maladie est récente et marquée par un léger gonfle- 
ment, quelles que soient les causes qui l'aient produite. 



( >9 ) 

]. Troisième degré. 


Avant d’indiquer les moyens de remédier à cette maladie, par- 
venue au plus haut période de développement, je rapporterai ici 
une histoiie extraite d’un traité de chirurgie publié en 1782 par 
M. Leblanc. Cette observation offrira le double intérêt de résumer 
les progrès dont est susceptible la maladie qui nous occupe , et 
d’offiir l’emploi ingénieux d’un moyen, consacré primitivement à 
\ 7 ii autre usage, dont l’auteur a su tirer le parti le plus avantageux. 
Cette histoire se trouve à la suite d’une autre dans laquelle il s’agit 
d’un charpentier qui tomba du haut d’un bâtiment, et s’était coupé 
Ja langue. L’heureux usage qu’il fit du bridon de Pibrac dans ce 
cas, lui suggéra l’idée de s’en servir dans le suivant, en y faisant 
quelque correction (1). 

« La fille d’un vannier d’Orléans, âgée de 17 ans, fut attaquée 
« à l’âge de 3 ans de convulsions qui lui firent sortir la langue, de 
« manière qu'elle ne put la remettre dans sa bouche. Elle a porté 
« cette hideuse incommodité pendant 14 ans. 

« Au mois d’avril 1772, on me pria de la voir. Je trouvai sa 
« langue sortie hors de la bouche de trois travers de doigt ; elle 
« avait plus de deux travers de doigt d’épaisseur; elle formait une 
« masse informe, couverte de sept à huit petits ulcères garnis de 
« croûtes noires; il y avait trois ou quatre protubérances ulcérées. 
« La figure de cette hile faisait horreur à tous ceux qui la regar- 
« daient. 

« Après l’avoir mûrement examiné, réfléchissant sur les moyens 
« de guérir cette affreuse incommodité, je me persuadai qu’en ren- 
tt fermant la langue dans un petit sac de toile fine, la faisant rentrer 
« dans la bouche, et l’y maintenant avec le bridon pendant quelque 


(1) L’ouvr.igc de cet auteur a déjà été iudiqué dans l'exposition des. causes de cctlc 
maladie. 


C 2° ) _ 

« temps , qu’elle se dégonflerait ; que les muscles qui servent à 
« retirer la langue et à la porter vers le fond de la bouche, ayant 
« été depuis 14 ans trop alongés , reprendraient successivement 
« leurs ressorts, et que la salive, dont ces ulcères seraient alors 
« continuellement humectés, serait seule capable de les déterger. 

« Plein de ce projet, je modelai sur cette langue , avec du papier, 
« le petit sac que je projetais d’y appliquer, afin de le faire de façon 
« qu’il ne fût ni trop grand ni trop petit. La machine préparée, je 
« l’appliquai ; soir et matin j’ôtai le bridon, pour laver le petit sac 
« et le nettoyer d’une humeur infecte qui sortait des ulcères, et 

« chaque fois je faisais laver et rincer la bouche avec du vin. En 

« quatre jours la langue s’est dégonflée, les ulcères se sont détergés, 
« les muscles ont repris leur ressort ; de sorte que le quatrième jour, 
« j’ôtai le bridon et ne le remis plus, et depuis ce jour-là la langue 
« n’a plus sorti de la bouche. 

« Les quatre dents incisives de la mâchoire inférieure, qui n’a- 
« vaient été d’aucune utilité depuis l’âge de 3 ans, parce que la 

« langue les couvrait , étaient incrustées et couvertes d’un tartre 

« jaune. La présence de la langue , sortie de la bouche depuis 
« 14 ans et pendante au-dehors , avait successivement renversé ces 
« dents, de manière que depuis que la langue ne sortait plus, elles 
« entraient dans la lèvre inférieure, principalement lorsque cette 
« fille voulait fermer la bouche ; et de manière qu’elles faisaient 
» dans l’intérieur de cette lèvre des impressions douloureuses , et 
«■ l’empêchaient de s’appliquer contre la lèvre supérieure. Pour lui 
« oter cette incommodité, et permettre à la lèvre inférieure de 
«< s’appliquer contre la supérieure, sans quoi la bouche aurait resté 
« béante, il a fallu lui arracher ces quatre dents. 

« Depuis que cette langue ne sort plus et qu’elle est renfermée 
« dans la bouche, elle a repris, à quelque chose près, son volume 
« naturel ; et depuis que les dents sont arrachées, la lèvre inférieure 
« s’applique librement contre la supérieure , et il ne paraît plus 
* que cette fille ait eu cette hideuse incommodité; elle est mécon- 
« naissable. ■» 


( a«) 

8. La conduite de M. Leblanc , en pareille circonstance , mérite 
vraiment des éloges. On voit qu’il a parfaitement calculé les avan- 
tages du bridon dont il s’est servi. C’est en effet à la compression 
et à la rétrocession exercées par cet appareil sur l’extrémité de la 
langue, cjue doit être attribué un succès aussi complet; mais l’em- 
ploi d’un tel moyen sur un enfant serait inutile, parce que, comme 
le dit très-bien le professeur Las sus , la langue, n’ayant ni le même 
volume ni le même prolongement, ne saurait fournir par son extré- 
mité un point d’appui assez solide. Joignez à cet inconvénient fa 
gêne que produit le bridon par l’ouverture continuelle de la bouche, 
et l’indocilité naturelle à cet âge, on est convaincu alors que ce 
procédé est impraticable. II est un seul point qui doit étonner dans 
le rapport de M. Leblanc : c’est la promptitude avec laquelle cette 
cure a été opérée. Il dit qu’en quatre jours la langue fut dégonflée, 
les ulcères détergés, ce qui lui permit de supprimer l’appareil. Il 
ne faut rien moins qu’une autorité aussi respectable que celle de 
cet auteur, pour ne laisser aucun doute sur la réalité de ce fait. 
Néanmoins on peut, dans quelques cas, employer le même procédé 
avec fruit. Cependant si, comme M. Leblanc j on n’obtenait pas un 
succès aussi prompt dans remploi de ce moyen, loin de se rebuter, 
il faudrait, au contraire, le continuer avec persévérance. 

9. Il n’est pas besoin, je pense, de retracer de nouveau les traits 
caractéristiques de cette difformité, lorsqu’elle est ancienne ou invé- 
térée. L’exemple précédent, celui de la fille de la Salpétrière que 
j’ai rapporté, ne permettront jamais de méconnaître cette maladie. 
Le premier soin de l'homme de l’art , appelé pour un cas de ce 
genre, doit être d’employer d’abord des lotions émollientes ou 
détersives, suivant l’exigence des cas, dans l’intention de détruire 
l’aridité de la langue ou d’en déterger les ulcères, s’il en existe. 
Lorsqu’il est parvenu à ce but, ce qui pour l’ordinaire exige peu de 
temps, il pratique des scarifications profondes dans cet organe. Il 
s’ensuit une effusion abondante de sang qui suffit le plus souvent 
pour opérer le dégorgement de la partie et en permettre / a réduo 


C 22 ) 

tion. On applique ensuite le bandage en fronde ou mentonnière, 
qu’on lève chaque fois que l’on veut faire gargariser le malade ou lui 
faire prendre des aliments. Lorsque la guérison est complète, si les 
dents renversées gênent ou blessent la lèvre inférieure , on doit 
chercher à les rediesser, si le sujet est jeune, ou bien en faire l’ex- 
traction et les remplacer par de postiches, s’il est adulte ou plus 
âgé. Enfin, pour effacer jusqu’aux dernières traces de cet.'e hideuse 
diffi >rmité, et permettre à la lèvre inférieure de reprendre et son 
volume et sa position première, on peut y appliquer un bandage 
compressif, en tout semblable à celui du bec de lièvre. 

10. J’ai dit, plus haut, qu’il était quelques circonstances où l’on 
pouvait se servir avec avantage de l’instrument de M. Leblanc. En 
effet, il arrive quelquefois que, les scarifications n’ayant pas produit 
le dégorgement nécessaire, la langue devient réductible; mais, 
lorsque le malade a la bouche fermée, il se plaint qu’il ne peut 
respirer , et qu’enfîn il suffoque. C’est ici le seul cas où le bridon 
puisse être mis en usage : encore ne faut-il l’employer que jusqu’au 
moment où la réduction de la langue puisse s’opérer sans incon- 
vénient. 

11. D’après les différents faits qui concourent à éclairer l’histoire 
du prolongement morbifique de la langue, on voit que cette ma- 
ladie n’est d’abord qu’une affection légère , facile à corriger dans le 
principe ; mais , quand on la néglige , elle peut , au bout d’un 
temps plus ou moins long, faire des progrès considérables, et occa- 
sionner une difformité affreuse à laquelle cependant il est encore 
possible de remédier par un concours de moyens convenablement 
dirigés. 


C *3 ) 


Sentences d’Hippocrate sur les divers 
états de la Langue, tirées de ses Prénotions 
de Cos , 

Tract uct* ch Kl ll e b . 

I. 

La langue desséchée dès l’abord, persévérant dans la meme cou- 
leur, mais devenant ensuite âpre au toucher, et comme fendillée 
et livide, est un signe mortel. 

• Mais si elle devient très-noire , elle présage une crise pour le 
quatorze. Sa plus mauvaise couleur est le noir mêlé d’une teinte 
verdâtre. N.° 229. 

I I. 

Si la langue s’enduit comme d’une salive blanche dans sa ligne 
intermédiaire , c’est un signe de rémittence dans la fièvre ; et si 
cette matière est épaisse, la rémittence aura lieu le même jour; si 
elle est plus tenue, ce sera pour le lendemain ; mais si elle est en- 
core plus tenue, ce sera pour le surlendemain. 

Les mêmes choses sont indiquées , si ces signes paraissent à la 
pointe de la langue, mais avec moins de certitude. N.° 23 o. 

I I I. 

La langue tremblante, avec de la rougeur aux narines, le ventre 
relâché, est un mauvais signe, si l’état des poumons demeure sans 
aucune indication , et cela présage des excrétions précipitées et 
funestes. N.° 23 1. 

I V. 

La langue amollie , sans cause manifeste , une anxiété nauséa- 
bonde , avec une sueur froide à la suite du relâchement du ventre. 


( H ) 

présagent un vomissement de matières noires : une lassitude pé- 
nible, en pareil cas, est de mauvais augure. N.° 2,3s. 


y. 

Le tremblement de la langue est cjuelquefois suivi de cours de 
ventre.; mais si, en pareil cas, elle noircit, cela présage une mort 
prochaine. Ce tremblement de Ja langue indique probablement que 
l’esprit n’est pas bien présent. N.° s33. 

V ' 

V I. 

Les langues épaisses , et très-sèches , indiquent la frénésie. 
N.° 23 4 . 




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