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Full text of "Le moraliste mesmérien, ou lettres philosophiques sur l'influence du magnétisme ..."

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J, 




( 



LE MORALISTE 

MESMÉRÎÉN» 




T 


f 


LE MORALISTE 

— l ' 

MESMÉRIEN' 


O U 


\ r- 


LETTRES PHILOSOPHIQUES 




SUR L* INFLUENCE 




DU MAGNÉTISME, 


^Is ( les Anciens) le regardoient comme un moyen puiiTant d’agrt 

fur le moral Ils le croyoient furtout très-propre à procurer,/ 

un empire abfolu fur refprit ou le coeur des Femmes. 

M. T H O U R i Typag. 59- 



^ r' 4 , i. 

' .1 


Qiez 


A L O N D R E S, 

Etfe trouve à'P AR is ^ 

S Libraire-, rue Saint Jacques# 

Brun F T, Libraire , rue de Mari vaux r 
X prés le Théâtre Italien. 


M. DCC. LXXXLV# 








LE MORALISTE 

1 ■ ^ 


M E S M É R 'î E Na 

OU > ^ 

LETTRES PHILOSOPHIQUES 

" SUR L’INFLUENCE '' . l. 

du' magnétisme. 


LETTRE I. 

V O U s vous rappeliez , fans 
doute , ce tems fortuné . Madame, 
où j’avois le bonheur de jouir de 
vos entretiens j ,yous favez qu’ils 

A 


A 

rouloient prefque toujoiîrs far une 
paflîon qui , difiez-vous , avoir fait 
le charme & le tourment de votre 
vie ; vous en parliez d’une maniéré 
fl féduifante , qu’il étoit impofîible 
de’ fe refufer au plaifir de vous en- 
tendre. Lorfque vous analyfiez le 
fentiment , je ne pouvois me lalTer 
d’admirer l’art avec lequel vous 
faviez allier la fenfibilité la plus 
pure à la logique la plus profonde ; 
il m’arrivoit auflî de vous voir quel- 
quefois approuver mes idées. Eh 
bien ! Madame , permettez-moi de 
vous le dire , nous n’avons fait que 
déraifonner. 

Brûlez tous vos Moraliftes anciens 
& modernes ; abandonnez vos idées 
les plus cheres , & mettez-vous bien 
dans l’efprit que la paffion la plus 
générale , & dont on s’entretient le 


( 3 ) 

plus fouvent, eft encore îa moins 

connue de toutes les paflions. 

Les premiers qui l’éprouvèrent , 
frappés des effets, fans connoître la 
caufe , l’attribuerent à l’influence 
d’une Divinité; cefyllême religieux, 
adopté par l’ignorance, fut révéré 
pendant plufieurs fiecîes. Vénus & 
Cupidon eurent des autels , dès 
offrandes & des facrifices : on fit 
des pèlerinages réels pour défarmer 
la colere de ces faulTes Divinités , 
ou pour fe concilier leur bienveil- 
lance. - 

Ces fables enchanterelfes perdi- 
rent enfin toute créance aux yeux de 
la raifon ; la foi s’éteignit dans, le 
cœur des fideîes : on apperçut que 
tout ce merveilleux ne renfermoit 
que des contes propres à recréer 

f 

l’imagination , mais non pas à fatif- 

Aij 


faire la curiofité. Les temples de 
Cypris ne furent plus arrofés du fang 
des agneaux , ni des timides colom- 
bes. La mythologie devint le patri- 
moine ■ exclulif des Peintres & des 
Poètes ; mais la vérité ne fuit pas 
toujours la connoiiTance de l’er- 
reur. ^ 

' Sur les débris de celle-ci, s’éleva 
le fyftême Platonique. Après avoir 
dépouillé l’Amour de fes attributs 
divins , on voulut cependant le fpi- 
ritualifer , le rendre’ indépendant de 
la matière , & lui donner une exif- 
tence purement intelleéluelle : on ne 
lui drefla plus des autels dans les 
villes ni dans les campagnes , mais 
on établit fon fanâuaire dans le fond 
des cœurs ; on le fit confifter dans 
leur parfaite union, dans un certain 
mariage métaphyfique des âmes; oxt 


( 5 ) 

cxpliquoit cette conjonâion myfti- 
que , par un jargon qu’iî n’étoit pas 
rrès-aifé de comprendre; on s’épui- 
ibit en difl'ertations fur une .matière 
auflî féconde , & les femmes fur-tout 
ne tariflbient point en raifonnemens 
de toute efpece. 

Cette doétrine incompréhenfible 
a tyrannifé les efprits pendant fort 
long-tems ; elle avoir encore' des 
partifans dans le dernier fiecle : le. 
Peintre immortel du ridicule ( i ) la 
traduifit fur la fcene ; une femme 
célébré par fes galanteries (a), après 
avoir confacré toute fa vie à l’amour, 
fe crut obligée de la réfLiter dans 
des lettres où brillent également 
l’efprit & la dialedique; elle en fit 


( 1 ) Moliere, dans les Femmes Savantes# 
(i) Ninon de Lenclos. 

A iij 


( ^ ) 

feiitir tout le ridicule, en démontrant 
que cette paflîon ü fpiritualifée , 
finiflbit prefque toujours par ' pro- 
duire des effets très-phyfiques. On 
Commença de croire qu’il étoit pof- x 
lible que les fens y fuffent pour 
quelque cliofe; mais comme il eût 
été trop humiliant de fe foumettre 
entièrement à leur dépendance , ôn 
ne s’occupa qu’à chercher un tempé- 
rament raifonnable. 

On a cru le trouver , & donner 
une explication aufîî vraie que fatif- 
faifante , en diftinguant dans l’amour 
le phyllque & le moral : le premier, 
réduit à l’aéle de la jouilfance , a été 
mis fur le compte de la nature ; le 
dernier , a été regardé comme le 
fruit de la civilifation. 

C’efl par elle que nous avoirs 
appris à difcerner les avantages pré- 


( 7 ) 

cieux ou funefles de la beauté , dé 
l’efprir, des grâces , des richeffes , 
de l’inégalité fadice des conditions ; 
& comme on a prétendu que ce 
n’étoit que fur reftime fentie de ces 
mêmes qualités, que fe décidoienï 
les préférences , on a cru Voir' dans 
la fociété, la caufe première de ce 
qu’on appelle le moral de l’aiiiour. 

Suivant ces Moralilles, le Sauvage 
n’ayant aucune idée de ces biens 
auxquels nous attachons tant de prix, 
n’a que l’amour du moment ; ,’cé' 
n’ell pour lui qu’un befoin qu’il fatif» 
fait dans la première "coupe de la 
volupté que le hafard lui préfente , 
& cela fans goût , fans habitude & 
fans préférence marquée. 

Cette erreur ingénieufe paffe, dans 
l’cfprit de bien des gens , pour une 
vérité démontrée : vous favez , 

A iv 


( 8 ) 

Madame , que j’avois l’honneur de 
la partager avec vous; mais quelque 
fpécîeufe qu’on la fuppofe , elle ne 
peut foutenir l’examen rigoureux des 
principes dont elle eft la confé— 

- quence. 

Enfin , le célébré Auteur de la 
découverte du Magnétifme animal , 
a fait pour l’amour , ce que Newton 
fit pour le fyflême du monde ; fa 
doélrine en explique tous les phéno-, 
menes : on peut en étudier la filiation, 
en parcourir la chaîne , & remonter 
à, la caufe primitive. Il porte le flam- 
beau de la vérité fur l’arbre de vie , 
où croiflent les jouifîances les plus 
cheres à l’efpece humaine : quand 
on en cueillera les fruits, on faura 
du moins ce que l’on cueille ; ce ne 
fera plus dans une ignorance vrai- 
ment humiliante qu’on ira le mettre 


( 9 ) 

à contribution. Convenez qu’on ne 
peut mieux mériter de fesTemblables, 
& que l’être précieux qui vient d’a- 
jouter à la fomme de nos connoif- 
fances un fupplément aulTi néceffaire , 
nous a fait un cadeau qu’on ne fauroit 
évaluer. 

( 

Vous êtes faite pour en fentir 
tout le prix ; je vous dois l’explica— 
cation du fyflême dan.s lequel il 
réfide : mais pour ne pas abufer de 
votre complaifance , je la renvoie à 
ma première lettre. Ne vous dépê- 
chez point de me traiter d’homme à 
paradoxe ; je fais combien les opi- 
nions nouvelles ont de la peine à 
‘s’établir fur celles qui femblent avoir 
acquis droit de bourgeoi/ie : c’eft 
une prévention qu’on ne furmonte 
pas facilement ; mais vous êtes trop 
judicieufe pour ne pas favoir que 


( lo ) : - 

des erreurs ^créditées n’en font pas 
moins des erreurs , & qu’en bonne 
juftice il ne faut pas condamner les 
gens fans les entendre. 

Je fuis ) &c. 



-r 


\ 


( ) 



LETTRE II. 

Les découvertes font le fruit du 

•>* 

hafard , ou des recherches xlu génie ; 
elles fe préfentent fouvent aux hom- 
mes , mais ce n’efl qu’à de longs in- 
tervalles qu’elles trouvent des mains 
aflez habiles ou afîez heureufes pour 
les recueillir. 

C’eft ainli que lorfque dans un 
accès de jaloulie , je brûlai les lettres 
tendres & paflîonnées d’une maitrelTe 
infidelle ; au lieu de reconnoître dans 
la fumée qui en enlevoit les débris / 
le principe de la fublime découverte 
des Mongolfi ers , je n’y vis autre 
chofe que l’emblème de la légéreté 
de celle qui les avoit écrites. 

S’il eft lî facile de fe méprendre 


’■( 12 . ) 

l'iir la nature & l’application des 

objets qui tombent fous nos fens; 

s’il eft polTîble que nous les voyions 

fans les voir , à plus forte raifon 

devons-nous être aveugles pour ceux 

qu’une dépendance moins immédiate 

ne foumet qu’à l’infpeâion du raifon- 

nement ; & c’eft ce qui nous arrive 

à l’égard des pallions. ' 

/ • 

Il femble qu’il étoir tout fimple 
de confîdérer l’amour comme un 
effet purement phyfîque , & , d’en 
chercher la caufe naturelle ; c’eff 
cependant ce qu’on n’a point fait : 
il a fallu des fiecles pour amener le 
fyflême que je vous' annonce , & 
qu’on s’obftinera peut-être encore à 
ne vouloir pas adopter. Pour vous 
en développer les principes , j’ai 
befoin. de toute votre attention ; 
veuillez bien me la prêter avec cette 


indulgence qui vous eft familière ; 
je tâcherai d’étre le moins abftrait 
, qu’il me fera pofiîble. 

Il fâiut d’abord que vous fâchiez , 
Madame , que la caufe phyfique de 
notre exiftence n’eft point en nous ; 
elle git dans un fluide élémentaire , 
qu’on peut regarder comme le fluide 
par excellence, parce qu’il remplit 
l'univers, le pénétré & le vivifie. 

C’efi: en lui & par lui que nous 

vivons ; patrimoine vital commun à 

/ 

tous les êtres, il ne celTe de produire 
en nous l’effet que nous appelions 
vie , que lorfque par des accidens 
ou des circonftances particulières, 
nous ceffons d’étre fufceptibles de le 
recevoir dans la direâion convena- 
ble à cet effet. 

Tant que nous vivons il s’établit 
une correfoondance entre nous 


( H ) 

les êtres -femblabies ou analogues, 
au moyen de laqueile nous recevons 
d’eux . & nous leur tranfmettons ce 
fluide par des afpirations & des 
émilTions continuelles ; de maniéré 
que , clans ce fens là , nous pouvons 
dire que nous refpirons tout ce qui’ 
nous environne , & que tout ce qui 
nous environne nous refpire. 

Mais ce fluide a la propriété de 
s’accumuler dans un corps plus que 
dans un autre ; tantôt nous en avons 
trop , tantôt nous n’en avons pas 
allez : il efl; bien rare que nous le 
poflTédions dans un parfait équilibre ; 
& c’efl: en cela qu’il faut chercher la 
caufe de nos maladies & de nos 
affeêlions. 

Dans l’enfance , tout ce qu’on 
obtient de ce précieux fluide , fert à 
l’accroilTemcnt de l’individu ; mais 


( Il ) 

après le développement fucceffif de 
nos organes , recevant toujours & 
dépenfant moins , ce fuperflu de vie 
doit nécefTairement s’accumuler en 
nous ; & comme il n’eft pas dans la 
nature de rien prodiguer,, ni d’agir 
fans deffein , elle ne fe montre' fi 
libérale à notre égard , qu’afin de 
nous difpôfer à concourir à la fagefle 
de fes vues : de maniéré qu’enrichis 
d’un excès de vie , auquel nous ne 
pouvons plus fuffire , nous éprou- 
vons le befoin d’un être analogue, à 
qui nous puifïîoiis le communiquer. 
Le concours de deux individus étant 
néceffaire à la reproduétion de l’ef- 
pcce , la nature profite de ce befoin 
pour les rapprocher; alors s’opère 
cette communication & ce mélange 
de vie, par lequel les deux individus 
réunis , vivant l’un dans l’autre , ac- 


C ) 

quierent une double exiftence^ qui 
leur eft commune; ils ne font plus 
qu’un par cette modification , & 
4-empliflent le vœu de la nature en 
'teproduifant leur femblable. 

Qui pourroit méconnoître l’en- 
chaînement de fes vues , dans un fyf- 
tême où. tout annonce la fagelTe de 
fa conduite ? Elle place dans la 
furabondance de vie qui fert à l’ac— 
croiflement de l’exiftence indivi- 
duelle, le principe du rapprochement 
& de l’union d’une exiftence pareille ; 
& de la richefle qui réfulte de cette 
exiftence compofée, elle en extrait 
une troifieme, fimple & individuelle, 
qui participe des deux autres dont 
elle eft le produit & l’effet. 

Pour vous convaincre de la vérité de 
cette théorie , examinez les fymptô- 
mes d’un amour naiflant; il s’annonce 

par 


( I? ) 

par des palpitations, des foupirs , des 
fuffocations : il femble qu’on Ibit 
accablé d’un poids dont on defire 
d’étre foulagé. On voudroit, pour 
ainlî dire, fe répandre hors de foi, 
fe quitter pour s’identifier dans un 
autre objet : tout cela n’annonce- 
t-il point cette furabondance de vie , 
cette réplétion de ce précieux fluid» 
qui nous tourmente , jufqu’à ce que , 
obéiflant aux loix de l’attraétion , il 
pafle dans un autre individu par une 
communication établie ? 

Voilà pourquoi les faveurs qui 
fembleroient devoir fortifier l’amour 
par les liens de la reconnoiffance ^ 
lui creufent inévitablement fon tom- 
beau : quelques fermens qu’on fafîe 
de s’aimer toujours , la nature nous 
condamne à devenir parjures. 

Lorfque par des émifiîons réitérées 

B 


( i8 ) 

nous avons dépenfé toute la furabon- 
dance' du fluide vital, ou maarnéti- 
que , c’eft en vain que nous faifons 
des efforts pour rappeller des fenfa- 
tions qu’il n’efl; plus en notre pouvoir 
d’éprouver: c’efl: en vain que nous 
nous obftinons à porter des chaînes 
dont chaque jour aggrave la pefan- 
teur ; nous n’éprouvons plus ces 
befoins amoureux , ces agitations 
intérieures , qui nous tranfporroient 
dans les premiers tems de notre 
pafllon. 

D’après cela , Madame , il vous 
fera facile d’expliquer rimpétuofité 
des defirs qui précédé la jouillanee', 
la douce langueur qui lui fuccede, 
& la renaifl'ance de ces mêmes defirs, 
jufqu’à ce que la fource qui les pro- 
duit, fe trouvant entièrement épuifée, 
ne leur fournifle plus d’aliment. 


Vous verrez encore comment les 
pafîîons les plus vives font ordinaire- 
iiientles moins durables ; leur opulen- 
ce les rend prodigues, & bientôt elles 
fe trouvent au delTous du nécelTaire , 
fuite inévitable de toutes les déperifes 
où ne préfide point l’économie. 

Mais ce n’eft pas toujours à cette 
indigence de fluide qu’il faut attri- 
buer l’indifférence qui fuccede Ji 
t’amour ; il eft même bien rare de le 
voir mourir ainfi de fa belle mort , 
c’efl-à-dire , de confomption ou de 
vieilleffe ; d’autant mieux que lorf- 
qu’il s’ufe de cette maniéré , il n’en 
réfulte pas ordinairement des fuites 
fàcheufes ; la difpofîtion phyfique 
n’exiflant plus dans aucune des deux 
parties , on fe quitte à peu près fatif- 
faits î’un de l’autre. 


( 2.0 )' 

eft bien plus à craindre. Malheur à 
celui qui , dans cet ét;at , fe trouvant 
furchargé d’un fluide importun, tend > 
à fe répandre vers l’objet qui 
roit & qui le repouflfe , parce qu’il 
obéit aux loix d’une' attradion nou- 
velle. De toutes les conditions , fans 
doute, c’efl: la pire ; plus,on éprouve 
de réfîftance , plus le fluide s’aceu— 

mule ; de-là toutes les crifes violen— 

♦ 

tes , les tfanfports , les accès , les 
fureurs de la haine & de la jaloufle. 

Faute de connoître le principe 
phyfique , d’où dérivent tous les 
phénomènes de l’amour , on s’exhale 
en plaintes ameres contre un infidèle ; 
on l’accable des reproches les plus 
înjuftes & les moins mérités ; on 
l’accufe de noirceur , d’ingratitude 
& de perfidie. 

Infenfé ! quel eft donc le 


( ai ) 

crime de cette beauté dont l’inconf- 
tance te défefpere ? ton malheur n’eft 
point fon ouvrage : pourquoi l’outra- 
ger après l’avoir adorée? Combien 
je t’abhorrerois , fi ton infortune & 
ton ignorance ne, couvroient" les 
erreurs de ton injuftice. 

Celle dont tu te plains , fut pen- 
dant quelque tems, dans les mains de 
la nature , l’infirument de ton bon^ 
heur : vous mêlâtes enfemble le prin- 
cipe de votre vie pour en former une 
exiftence commune ; elle vécut en 
toi , tu vécus en elle . . . . mais vous 
ne fûtes point les caufes efficientes 
de cette union d’oîi réfulta votre 
félicité ; vous n’étiez en cela que des 
êtres paffifs , fournis à des loix phy- 
fiques & nécelfaires ; par la même 
raifon qu’elles amenèrent la pofition 
que tu regrettes, elles en opèrent 


aujourd’huile changement. Apprends 
à fléchit fous le joug impérieux de 
la néceflîté. Que dirois-tu du vieil- 
lard qui s’arracheroit les cheveux, 
& s’en prendroit à fon pere de n'être 
plus jeune? Ses plaintes neferoientni 
plus injufles ni plus ridicules que les 
tiennes. Accufe la nature ; clemande- 
lui compte de fa conduite à ton 
égard ; ou s’il te relie encore des 
moyens d’être heureux, li tu fens en 
toi-même plus de vie qu’il ne t’en 
faut pour végéter , cherche un nou- 
vel objet , entre lequel & toi puilTe 

I 

s’établir la communication magné- 
tique , dont la fuppreflîon caufe ton 
défcfpoir." 

Je crois en effet , Madame , que 
c’eft le parti le plus raifonnabîe ; car, 
quoique l’agent naturel dont je vous 
parle , agilfe fur nous fans que nous 


(^ 3 ) 

puiflîons agir fur lui : cependant , . 
îorfque nous en fommes fortement 
imprégnés , nous pouvons , par le 
regard qui eft une efpece de frotte- - 
ment , le renvoyer , l’attirer , & 
pan^enir quelquefois à former une 
communication habituelle. 

Voilà pourquoi toute femme, un 
peu curieufe de conferver fa vertu , 
fuit ordinairement la préfence de 
ceux qui la délirent , parce qu’elle 
fent bien qu’à force d’être magné- 
tifée , elle ne pourroit fe difpenfer 
d'obéir aux loix de l’attraâion. 

Vous conviendrez vous-même , 

qu’il efl bien rare que celles qui font 

affez novices , alTez imprudentes , 

ou allez téméraires pour s’y expofer, 

n’en foient pas les viâimes. 

% 

Adieu , Madame , réfléchilTez 
fur tout ce que je viens de vous. 


écrire ; faites-en l’application ; j’at- 
tendrai 'votre' réponfe pour vous 

faire part de mes autres idées. 

■ * 

Je fuis , &c. 



LETTRE 


LETTRE lit 

* • c; 

t' otre incrédulité ne me fupprend 
point : je fais , par ma propre expé- 
rience , qu’en fait de préjugés , les 
plus difficiles à détruire font ceux qui 
tournent au profit de notre amour- 
propre. Nous fommes accoutumés 
à' chercher dans notre cœur le prin- 
cipe de nos affedions ; à les regarder 
comme des émanations de notre 
ame: cette idée nous paroît fublime, 
parce qu’elle nous éleve au-deflus de 
nous- mêmes ; enfantée par l’orgueil, 
elle fert d’aliment à fon pere : il n’eft 
pas furprenant que nous y tenions 
de maniéré à ne vouloir pas en être 
détrompés ; mais avant de l’adopter, 
parce qu’elle nous flatte , ne feroit-il ' 

C 


(z^). 

pas à propos d’examiner fi elle efl 
vraie ? Et' que fert à l’homme de fe 
mettre au rang des Dieux , fi fa foi- 
blefle l’avertit continuellement de 
fon impuiflance? 

Il vous plaît de mettre l’amour 
dans votre dépendance , & de l’at- 
tribuer à des caufes morales ; mais 
fi la nature veut que vous foyez dans 
la fienne , & qu’il agifle fur vous par 
des loix phyfiques , votre opinion 
changera-t-elle fes décrets ? 

Sachez donc, Madame, que ce que 
ïesPoëtes appellent ardeur ^ flamme y 
feu divin y n’efl: autre chofe' que le 
fluide magnétique ; lorfqu’ils difent 
à leurs Maîtreflès que leurs yeux îan- 

V 

cent des étincelles, ils n’expriment 
fous cette métaphore que l’aâion de 
renvoyer ce fluide : & pourquoi 
les amans defirent-ils de fe voir ? 


( ^7 ) ■ 

Croyez-vous bonnement que ce foit 
pour leurs beaux yeux ? Si leurs 
avides regards ne peuvent fe laffer 
de contempler l’objet aimé ; s’ils 
fouhaitent d’être toujours enlemble , 
de ne jamais fe quitter, croyez-vous 
que ce foit dans l’unique vue de jouir 
d’un entretien agréable , ou d’admi- 
rer des formes extérieures auxquelles 
on a faulTement attribué le pouvoir 
d’infpirer la tendreflè ? 

l’ 

S’il en étoit ainfi , les pallions 
feroient éternelles , ou du moins 
elles dureroient autant que les char- 
mes qui les auroient produites. Ce- 
pendant une femme fpirituelle ne 
devient point idiote , au moment 
où fon adorateur devient infidèle : 
les attraits de la figure , quelque 
fragiles qu’on les fuppofe , fur^/i^ent 
quelquefois à laperte ,d’un inconliant ; 

C ij 


( ) 

preuve bien évidente que ce n’eft pas 
dans la beauté ni dans les qualités 
morales qu’il faut chercher le prin- 
cipe de l’amour : le bandeau que les 
anciens lui prêtent, ne doit fon exif- 
tence qu’à cette vérité reconnue. 

Combien de fois n’avez-vous pas 
entendu défapprouver le choix de 
certaines perfonnes ? Combien de 
fois ne vous eft-il pas arrivé peut- 
être à vous-même , de vous écrier 
en apprenant les intrigues des gens 
de votre connoilTançe ; « O ciel! 
eft-il poflible ? mais qu’a-t-elle donc 
de fl féduifant? Elle eft laide à faire 
peur ; elle eft d’une bêtife amere. 
En vérité, c’eft un goût bien baroque ; 
peut-on fe prendre de belle paflîon 
pour un être aufti difgracié? » 
J’efpere que d’après mes principes 
vous fentire? tout ce que de pareilles 


( 2-9 ) 

obfervations ont de ridicule & d’ab* 
furde ; il s’agit bien de tout cela dans 
le commerce amoureux^ Qu’importe 
la beauté , la laideur , la bêtife ou 
refprit? toutes ces qualités ne font- 
elles pas parfaitement étrangères à ■ 
l’amour? Si jufqu’à préfent on n’a 
cefle d’y chercher des motifs de pré- 
férence ou d’averlîon , c’eft parce 
qu’on n’en favoit pas davantage. 
L’i2:norance & la manie de tout ex- 

O 

pliquer, ont fait fubllituer à la caufe 
phyfique & réelle de nos affeâions^ 
des caufes imaginaires dont l’expé- 
rience démontre la fauflèté. 

Non , Madame , foit dit fans vous 
déplaire , ce ne font point les grâces , 
la beauté ni le mérite perfonnel qui 
nous font foupirer auprès d’une fem- 
ir.e ; ce n’efl: pas non plus le manque 
de ces avaiitaves qui nous en éloigne. 

1 G 


( 30 ) ■ 

Tout dépend de la correfpondancc 
du fluide niagnétique, qui s’établit ou 
ne s’établit point entr’elîe & nous : 
voilà la véritable explication de la 
fympathie & de l’antipathié ; enfin, 
de ce je ne fais quoi qu’on a répété 
tant de fois pour exprimer un effet 
dont on ne pouvoit définir la caufe. 

Il femble même que la nature ait 
averti les Belles femmes du peu de 
pouvoir qu’elles ont fur l’amourr 
Pour peu qu’on les étudie , on voit 
qu’elles fongent toujours à plaire, 

& fort rarement à attacher : cette 

« 

idée ne leur vient que lorfque la fura- 
lîondance du fluide magnétique les 
foumet aux loix de l’attraârion. 

Alors , on efl; quelquefois tout 
étonné de ce que fort improprement 
. r r’uelJe leur choi , comme s’il 




A c 


été libre de choifir : on 


(3 0 ^ ^ 

les blâme de n’avoir pas préféré dans 
le nombre , non pas des adorateurs , 
c’eft encore un abus des termes 
mais des admirateurs de leur beauté , 
ceux qui , par des qualités aimables 
ou brillantes , . fembloient devoir 
mériter la préférence ; comme li la 
préférence fe fondoit fur ces même» 
qualités. 

Je conviendrai , fi vous voulez ^ 
que nos yeux fe fixant avec plus de 
complaifance fur les tableaux d’un 
grand Peintre , que fur les efquifies 
d’un barbouilleur ; de même nom 
les arrêtons plus volontiers fur une 
belle femme que fur une laide ; & 
en cela , la première peut avoir quel- 
que avantage : car , nos yeux étant 
l’organe par où s’opèrent les pre- 
mières émiflîons du fluide vital , il 
efl; poifible que la communication 

C iv 


( 32 - ) ' 

s’établifle à force de les tenir attachés 
fur le même objet ; mais il faut que , 
Je fluide fe trouve des deux cotés 

^ T 

dans une difpofition convenable j 
fans cela point d’effet. 

D’ailleurs, dans ce cas-Ià même 
la beauté ne pourroit être regardée 
que comme caufe occafionnelle de 
l’amour; ce ne feroit point elle qui 
l’auroit produit ; il ne feroit donc 
pas jufte de lui en faire honneur. 

Enfin , fi c’étoit dans la beauté 
que réfidât le type ou le principe de 
l’amour , elle en auroit le privilège 
exclufif ; elle afpireroit toutes les 
affedions ; on ne pourroit fe refufer 
à fon empire ; plus de falut pour la 
laideur : vous fentez combien cette 
opinion feroit erronée. 

Concluons donc , malgré le pré- 
jugé contraire , que l’amour ne fait 



aucune acception des perfonnes; que^ 
femblable au Prince équitable qui 
rend juftice au pauvre comme au 
riche , il répand fes bienfaits dans 
une égalité parfaite : la beauté h’a 
pas plus de privilège auprès de lui 
que la laideur ; elles marchent fur la 
même ligne : il ne connoît d’autre 
diflinélion que celle du plus où du 
moins de fluide vital , dont elles font 
imprégnées , imitant encore en cela 
le fage , qui ne diftingue les hommes 
que par leurs vices ou leurs vertus. 

Je fuis , &c. 



( 34 ) 


LETTRE IV. 

Î3 E s plâîfanteries fpirituelles ne 
réfutent point des raifonnemens 
appuyés fur les faits. Les intérêts 
de la beauté ne pouvoient être con- 
fiés à de plus dignes mains ; jamais 
elle n’auroit pu fe choifir d’orateur 
plus propre à les faire valoir : on voit 
bien , Madame , que vous êtes per- 
fonnellement intérelTée à défendre 
fa caufe ; & quelqu’un qui n’auroît 
pas la convidion intime de la vérité, 
ne pourroit , fans doute , rélifter au 
charme de votre éloquence ; mais 
malheureufement vous la prodiguez 
en pure perte. 

Je n’ai pas prétendu nier les avan- 
tages réels de la beauté : renfermé 


(30 

dans mon fujet, je vous ai dit qu’elle 
produifoit en nous une fenfation de 
plaifir ; mais que ce plaifîr étoit 
étranger à l’âmour : fi quelquefois ce 


dernier lui fuccede , ce n’efl pas unè 
raifon de les confondre, ni de lè 
faire dériver d’une fource qui n’efl: 
point la fienne. Les preuves de 1$ 
préférence accordée à la laideur ^ 
fuffiroient pour établir que lorfqu’une , 
belle femme a le bonheur d’aimer & 
d’être aimée , ce n’efl: point à fe^ 
attraits qu’elle en efl redevable. 

Je fais bien que les belles femmes 
s’arrogent encore cette füpériorité 
furies laides, & que ces dernieres 
ont la bonté de la reconnoître ; mais 
il efl rems de les arracher à cette 
injufle fubordination : elles auront 
toujours aflez de quoi gémir ; ne leur 
reflifons pas ce qui leur appartient ; 


( 3 ^ ) 

& fi nous ne voulons pas être indu!- 
gens , foyons du moins équitables. 
N’eft-ce pas unfervice à rendre à ces 
deux clafles de la fociété, que de 
les éclairer fur leurs prétentions ref- 
peétives ? L’une n’eft-elle pas trop 
orgiieilleufe , & l’autre trop humi- 
liée? Où eft donc ce fentiment qui 
nous conduit à l’appui de la foiblefle ? 
Par quelle étrange cruauté nous ren-» 
dons-nous les complices de la tyran- 
nie y & les fauteurs de la vexation ? 

Ah ! du moins lorfqu’il s’agira 
d’amour , que la laideur puifie dire 
à la beauté : « Pourquoi Ces forties 
indécentes , calomnieufes & ridicules 
fur le goût de mes amans ? D’où 
vient cette fuprife , de ce qu’ils s’at- 
tachent à mon char aufîi bien qu’au 
vôtre ? Je ne vous difpute point le 
droit de briller exclufivement à moi; 


C 37 ) 

la différence de nos formes exté- 
rieures , vous en a mife en poflelTion ; 
mais le principe de vie qui nous 
anime fous cette écorce , n’eft-il pas 
le même? Si c’eft en lui feul que 
réfide la faculté de fentir & d’infpi- 
rer l’amour , mes droits ne font-ils 
pas égaux aux vôtres? Ne feroit-il 
pas abfurde à la vigne , de prétendre 
que c’eft des couleurs purpurines de 
fcs grapes , qu’elle tire là propriété 
d’embrafier l’ormeau ? Sa furprife 
fur ce que le liere n’ayant , pas les 
mêmes qualités , jouiroit du même 
avantage, ne feroit-elle pas vraiment 
ridicule? » 

Cette derniere comparaifon , 
Madame , eft on ne peut pas plus 
jufte : c’eft en vain qu’en diflertant 
fur l’intérêt général qu’infpire la 
beauté , vous prétendez identifier 


( 38 ) 

l’amour , avec cette efpece d’intérêt. 
Si la préfence de la beauté plaît à nos 
yeux , li nous délirons fa converfa— 
tion J li fa deltruâion nous afflige j 
les femmes qui la pofledent ont cela 
de commun avec tous les objets en 
qui l’art ou la nature impriment cette 
qualité : cet intérêt eft bien diffé- 
rent de celui qui fait dépendre notre 
fort de l’être qui l’infpire , & c’eft 
ce qui caradérife l’intérêt d’amour. 

Votre lettre contient une objec- 
tion vidorieufe en apparence , & 
qui cependant n’en eft pas plus 
décifive. 

« Il eft fl vrai ( dites-vous ) que 
la beauté feule a le droit d’infpirer 
l’amour , que fl la laideur obtient 
quelquefois la préférence, ce n’eft 
que par une erreur de l’imagination ; 
on n’aimeroit point, fi l’on ne fuppo- 


( 39 ) 

foit la béauté dans l’objet qu’on aime.' 
C'efl ce que Molierea fi. bien exprimé 
dans ces vers du Mifanthrope j où 
il dit : 

Qü’on voit les amans vanter toujours leur choix; 
Leur paflîon jamais n’y voit rien de blâmable, 

Et dans Tobjec aimé, tout leur devient aimable. 
Ils comptent les défauts pour des perfedions , 

Et favent y donner de favorables noms. 

La pâle eid au jafmin en blancheur comparable ; 
La noire a faire peur , une brune adorable ; 

La maigre a de la taille &: de la liberté ; 

La graffe cft, dans fon port, pleine de wàjefté ; 
La mal-propre fur foi de peu d’attraits chargée 
Elb mife fous le nom de beauté négligée ; 

La géante paroît une déelTe aux yeux ; 

La naine , un abrégé des merveilles des Cieux ; 
L’orgueilleufe a le fronr digne d’une couronne ; 
La fourbe a de i’efprit ; la fotte efl toute bonne. 

D’après cette tirade ingénieufe, 
vous concluez que c’efl; toujours à la 
beauté réelle ou fuppofée, ( ce qui 
revient au meme pour les effets qui 


( 40 ) 

en réfultent ) qu’on doit attribuer la 
puilTance produârice de l’amour. 

Je pourrois vous obferver que 
cette réglé n’eft pas fans exception : 
le chef-d’œuvre même dans lequel 
vous avez puifé les vers que je viens 
de citer , en offre la preuve ; on y 
voit l’aullere cenfeur des adions 
humaines, épris d’une coquette , lui 
reprochant fes défauts & l’aimant à 
la folie ; une exception pareille fufE- 
roit pour détruire toute la force de 
votre objedion. Mais je veux bien 
fuppofer l’exiftence de l’erreur dont 
vous parlez : ne ferez-vous pas forcée 
de convenir qu’elle ell; abfolument 
étrangère à l’amour? Pour démon- 
trer que c’eft elle qui le produit , il 
faudroit qu’elle le précédât toujours ; 
& vous favez que ce. n’ell que lorl^ 
qu’on eft bien épris , que les défauts 

fe 


( 41 ) 

fc changent en perfeâion ; on efl 
fiu-pris de ne plus' retrouver dans 
robjet qu’on aime , ces mêmes 
défauts qui blelToient auparavant : 
preuve certaine qu’on les a reconnus, 
& que ce n’eft pas de* l’erreur fur ce 
point qu’eft provenue la paillon que 
l’on reflent, ce qu’il faudroit fuppo- 
fer dans votre fyflême ; & non- 
feulement l’amour ne provient point 
de cette erreur , mais cette erreur 
elle-même n’eft pas le fruit de l’a- 
mour : quoiqu’elle paroifle émaner 
de lui, ce n’eft pas de lui que nous 
la tenons. 

Dans le tems de l’indifférence , 
l’objet aduel de notre paftîon faifoit 
corps étranger avec nous ; mais du 
moment que s’eft opérée la commu- 
nication du principe de notre vie 
avec le fien , il eft devenu partie df. 

D 


C 4^ } 

nous-mêmes ; il vit de notre vie , & 
nous vivons de la fienne ; & comme 
nous femmes ordinairement les der- 
niers à nous appercevoir de. nos 

\ 

défauts , qu’ils blefîent les autres , 
tandis que nous n’en fonimes pas 
blefles ; l’être qui, par cette agréga- 
tion , eft devenu nous-mêmes , doit 
néceflairement participer à cette 
erreur de notre amour-propre. 

C’èft donc à l’amour-propre qu’il 
faut attribuer rillulion dont- vous 
parlez ; l’amour ne nous la donne pas, 
elle ne peut nous donner l’amour : 

enfin , nous n’embeliifTons pas l’objet 

# 

de notre affeâion , parce que nous 
faimons , mais parce que nous nous 
aimons nous-mêmes. 

Ainfi vous voyez , Madame , que 
votre obje<9:icn,Ioinde détruire mon' 
fyUême le fortifie j l’argument que 


( 43 ) 

vous prétendiez en tirer en faveur 
de la beauté , tombe de lui-même , 


puifque je vous montre la laideur , 
dépouillée du preftige de l’imagina-' 
tion dont vous l’aviez entourée ; 
belle de fa propre beauté , s’il eft 
permis de s’exprimer de la forte , & , 
dans cette nudité qui vous paroît iî 
repoulfante , obtenant la préférence 
fur la beauté même : fi. dans la fuite 
elle brille d’un éclat emprunté , ce 
n’eft point l’amour qui la décore ; 
elle s’enrichit d’un amour-propre 
étranger qui le lui prête. 

Ce n’efi donc pas dans la beauté 
réelle ou fuppofée qu’il faut chercher 
le principe de l’amour ; cette qualité 
ne l’attire point, fon contraire ne 
le repoufl'e pas; il n’obéit qu’à des 
loix phyfiques , indépendantes de 
toute influence morale : une belle 

D ij 


( 44 ) 


femme s’abufe groffierement , lorf- 
qu’elle fe flatte de l’infpirer , préci— 
cifément parce qu’elle eft belle ; la 
laide ne s’abufe pas moins , lorfqu’elle 
fe rend alTez de juftice pour fe croire 
telle , & que dans cette certitude elle 
croit ne devoir pas prétendre à fes 
bienfaits : toutes deux jouiflènt éga- 
lement de la faculté phyfique de la 
vie , & par conféquent ont les mêmes 
droits à l’amour. 

Je fuis f &:c. 



1 ^ 


( 45 ) 


LETTRE V. 

S I la beauté ne peut rien fur 
l’amour , en eft-il de même de Pélo- 
quence? N’eft-ce pas elle qui le 
produit, le vivifie, & donne à fon 
empire une confiftance durable ? 
N’eft-ce pas elle qui développei le 
germe précieux de la fenfibilité dans 
le fond des cœurs ? Quelque durs 
qu’ils foient , ne s’amollifîent-ils pas - 
au feu brûlant de fes difcours ? 

J’en fuis fâché pour l’éloquence ; 
mais en amour , Madame , elle n’a " 
pas plus de pouvoir que la beauté. . 

Je le répété encore une- fois , qu’il 
ne foit plus queftion de coiur^ d'ame^ 
de fenfibilité , lorfqu’il s’agira de 
cette paftion. Eft-ce dans des idées 


( 4 ^ ) 

intelleâuelles , dans les termes âbf- 
traits de la métaphyfique , qu’il faut 
chercher l’explication d’une maniéré 
d’être , dont la caufe phyfique exifte 
dans la nature ? Elle vous montre 
l’agent réel qui la produit : pourquoi 
vous obftiner à le mécoiinoître ? 

L’éloquence , loin de procréer l’a- 
mour, eft au contraire le fruit de cette 
paillon; jamais elle ne la précédé, 
on la voit toujours marcher à fa fuite ; 
elle peint les fenfations occalionnées 
par l’amour ,, mais elle ne les donne 
pas. 

En effet , a-t-on jamais vu deux 
amans fe liv^rer à cette intempérance 
de langue , à ce bavardage amou- 
reux , très-infipide pour ceux qui 
n’y font point intérelfés , avant que 
leur palTion fût confirmée ? Ne font- 
cc pas les yeux qui jouent le premier 


( 47 )' 

rôle ? Ce qu’on appelle leur langage 
produiroit - il l’efFet que nous lui 
voyons produire , s’il ne renfermoit 
une véritable attraélion } Quel eft 
celui qui n’avouera point avT)ir palTé 
des heures délicieufes à confidérer fa 
Maîtrefle? Attacheroit-on un fi. grand 
prix à cette faveur ? Braveroit~on la 
fatigue , le froid , la faim , les périls 
les plus éminens pour fe la procurer 3 
fi cette jouilfance fe bornoit unique- 1 
ment au plaifir de la vue ? 

Enfin 3 d’où vient que l’abfence 
eft fi cruelle , & prefque toujours fi 
fatale aux amans ? Ce n’efi: pas parce 
qu’elle les prive du plaifir de fe par- 
ler , puifque le papier devient le 
confident de leurs penfées & les 
leur rend avec la fidélité la plus 
exacte ; mais ils ne fe voient point 3 
& c’efi: ce qui les défoie. 


( f) 

Quand on veut éteindre une paffion 
malheureufe , les raifonnemens les 
plus concluans fervent-ils à quelque 
chofe ? Ne faut-il pas fe réfoudre à 
fuir l’objet aimé ? La rechute n’eft-' 
elle pas ordinairement infaillible, fi 
l’on a le malheur de le revoir ? 

Quelquefois on veut s’armer de 
courage ; on fe perfuade qu’on peut 
affronter fes regards , les recevoir 
avec indifférence , & remporter une 
viétoire complette fur foi -même : 
qu’arrive-t-il ? On s’y expofe , on 
en revient plus épris , & l’on fe 
reproche fa foibleffe , comme s’il 
étoit en foi de s’oppofer à l’aârion 
du fluide magnétique , de fe dérober 
à un effet phyfique , & de renverfer 
les loix de la nature par le feul ade 
de fa volonté. 

Je crois en avoir affez dit , 

Madame , 


C 49 ) . 

Madame , pour vous convaincfè que 
les agrémens de la figure , & les 
reflburces de l’éloquence qu’on a 
regardes jufqu’ici comme des moyens 
propres à infpirèr l’amour, font bien 
înnocens de ce dont on les accufe : 
quant aux richeflès , je ne vous en 
parlerai point ; vous favez aufli bien 
que moi, qu’avec de l’or on ne fe 
procure que le mécanifme de l’a- 
mour ; fl quelquefois l’agent qui doit 
le mettre en jeu fe trouve dans l’em- 
plette , ce n’eft point à fa fortune 
qu’on en eft redevable , mais au 

hafard qui préfide à bien d’autres 
chofes. ~ 

Si j’écrivois à toute autre per-^ 
fonne , je bornerois ici la réfutation 
du fyftême moral de l’amour , & je 
croirois avoir pleinement rempli ma 
lâche ; mais je fens qu’ayec vous il 

£ 


X 


( $o ) 

me refie èncore dé" plus grandes' 

N difficultés à vaincre ; vous ne recon- 
noîtrez fon effence phyfique & fon ^ 
indépendance abfolue du nioral,-que 
lorfque je vous aurai prouve qu’il ne 
met aucune différence entre les bons 
& les méclians , qu’il agit fur eux par 
des procédés femblables , & que le 
vice & la vertu n’influent en rien fur 
fes opérations : c’eft ce que je taçhe-» 
rai d’établir dans les premières Lettres 
que j’aurai l’honneur de vous,adref]ferf 
/e fuis , &:cr 





LETTRE VI. 

( 

Si l’amour eft fondé fur une caufe 
phyfique, s’il eft indépendant de toute 
influence morale., il ne peut être ^ 
provoqué par la vertu , ni repouflTé 
par le vice : le méchant & l’homme 
de bien doivent l’éprouver dans la 
même proportion & de la même 
maniéré , parce que leur exiftence 
phyfique eft la même , & que la ■ 
différence que nous appercevons 
entr’eux ne provient que du mofali 
Vous avez été révoltée de" cette 
propofition, quand je vous l’ai annon»* 
cée dans ma demie re Lettre ; elle 
vous a paru bien étrange bien para- 
doxale , bien abfiirfte ; cependant 
elle n’en eft pas moins vraie ; & ü 

Eii 


I 


( ) 

j’ai le bonheur de rendre mes idées 
avec toute la force & la clarté dont 
je fens qu’elles font fufçeptibles , 
vous ferez forcée d’en convenir vous- 
même. 

Cette difcuflîon, néceflaîrement 
abftraite, exigeroit fans doute une 
plume qui pût en fauver l’aridité par 
les agrémens du ftyle^ mais l’avan-** 
tage précieux de captiver votre attem 
tion , qu’un autre trouveroit dans un 
art qui m’eft étranger , j’ofe l’elpérer 
de votre indulgence : permettez-moi 
donc de la réclamer; & dans lacertitu^ 
de que vous ne me la refuferez point, 
fouffrez que je néglige entièrement 
la forme , pour ne m’occuper que du 
fond , & que je fonge bien moins à 
faire de belles phrafes , que des rai->- 
fonnemens folides. 

|1 faut diftinguer en nous l’exUtence 


(S3) 

phyfîque & l’exiftence morale : fâ 
première eft la même pour tous les 
hommes , & confîfte dans la faculté 
phyfique de jouir de la vie. 

La fécondé confifte dans le bon ' 

/ 

ou le mauvais ufage qu’on fait de la 
première , & par conféquent ne pèut 
être la même pour tous , puifqu’elje 
eft bonne chez les uns, & mauvaife 
chez les autres : nous appelions ver- 
tueux, ceux en qui elle eft bonne , & 
vicieux, ceux en qui elle eft mauvaife.' 

Quoique l’exiftence morale foit 
diftinde & féparée de l’exiftence 
phyfique , elle en eft cependant infé- 
parable, & lui eft toujours fubor- 
donnée , parce qu’elle lui doit fon 
origine, & ne peut fe perpétuer que 
par elle. 

Nous tenons toujours à notre 
exiftence phyfique , & nous la pré-' 

E » • • 


( 54 ^) 

fêrons à celle des autres. Il n’en eft 
pas de même de l’exiftence morale ; 
nous ne l’eftimons & ne la chériffons 
, qu’autant qu’elle cfl: bonne : quand 
elle efl; mauvaife , nous fommes for- 
cés , malgré nous, de la méprifer , de 
la haïr , & de lui préférer celle des 
gens de bien. 

Si le moral pouvoit influer fur 
Famour , comme vous le prétendez , 
ou l’amour agir fur le moral , on ne 
le verroit jamais unir une bonne 
exiftence morale avec une mauvaife ; 
ou quand il opéreroit cette alliance, 
fes impreflîons corrigeroit l’antipa- 
thie naturelle qui les divife ; & par 
les liens harmoniques de cette paf- 
lîon , la vertu pourroit fympathifer 
avec le vice. 

Mais l’elTence de l’amour étant 
purement phyflque , & l’cxiflènce 


phyfique étant la même poüi' toiis 
il ne peut agir que fur cette derniere 5 
de forte que lorfqu’il en opéré la 
réunion , l’exiflence marale ne pou-» , 
vaut point en être fépârée , entre 5 
telle au’elle eft , dans cette modifica- 
tion ; & comme elle n’eft point fou- 
mife à l’adionrie l’amour , lorfqu’eîle 
fe trouve incohérente, elle relie dans 
cet état que l’amour ne peut ni 
corriger ni prévenir, tandis que les 
deux exillences phyfiques font par- 
faitement adhérentes. 

Ne trouvez donc pas extraordi- 
naire que l’amour puilTe s’allier avec 
le mépris ; car , comme if nous 
arrive quelquefois de nous accufer 
nous-mêmes & de nous méprifer, 
lorfque par des balTelTes nous avons 
perdu notre propre ellime , fans que 
pour cela nous puilhcns celTer de 

E iv 


nous aimer & de tenir à nous : nous 

t " ^ 

exerçons la même juftice envers Tob- 
jet de notre paflîon; nous l’accufons, 
nous le condamnons & nous le ché- 
rilTons. Voilà de quelle maniéré on 
peut expliquer ces attachemens qui , 
par leurs effets , reffemblent à la haine. 

Pour vivre en paix avec foi-même , 
il faut être content de foi , n’avoir 
rien à fe reprocher, ou être abufé 
par les fophifmes de l’amour-propre, 
fans quoi l’on eft dans un état con- 
tinuel dé guerre : on s’évite , on fe 
fuit , & l’on fe retrouve toujours , 
parce que notre exiftence phyfique 
& notre exiftence morale ne pou- 
vant point être féparées , aucune 
fradion ne peut retrancher celle qui 
nous déplaît de celle qui nous flatte. 
II en eft de même de l’exiftence com- 
pofée que nous donne l’amour : 


C 57 ) 

quand le moral de l’individu qu’il 
identifie avec nous, nous plaît, ce 
n’ell: point l’amour qui en eft la caufe ; 
c’efl: parce qu’il eft efFedivement bori, 
ou que l’amour-propre nous le. fait 
trouver tel ; lorfqu’il no.us déplaît , 
c’eft parce qu’il eft réellement mau- 
vais ; & quoiqu’il nous repoufte , 
nous y tenons toujours , parce que 
le lien phyfique de l’amour eft- plus 
fort que l’antipathie morale ; elle ne 
peut détruire le premier ; il faut que 
ce foit la nature qui le brife, ou que, 
femblables au criminel qui ne peut 
s’affranchir de fes remords qu’en 
s’arrachant la vie , nous le brifions 
nous-mêmes par une abfence forcée. 

Ainfi l’amour eft le même dans 
les méchans & dans les gens de bien ; 
mais le moral des premiers étant 
mauvais , & l’amour ne pouvant 


{ 58 ) 

> 

influer fur ce moral , la répugnancç 
morale doit néceflfairement empoi- 
« fonner les plaifirs de l’intelligence 
phyfique ; & par cela même qu’ils 
étoient malheureux avant d’aimer , 
ils doivent l’être davantage lorfqu’ils 
aiment. 

Si le. méchant pouvait être autre 
chofe que ce qu'il eft^ il voudrait 
être homme de bien ( i ). D’après 
cette opinion^ dont la vérité nefau- 
roit cependant être garantie , il n’eft 
pas furprenant que l’homme le plus 
vicieux defire une Maîtrefle eftima- 
ble. Forcé de haïr, il voudroit 
pouvoir fe chérir dans un autre lui- 
même. Cette vertu qui lui devien— 
droit perfonnelle , tempéreroit l’aéti- 
vité de fes remords ; il la defire 

tr-. «■- ■ ■■ I, ■ !■ , 1 ■■■, 


(i) Roufleau, 


C $9 ) 

comme un lieu de franchife, comme 
un faint refuge dans lequel il puifle 
fe mettre à l’abri de leur pourfuite ; 
& rien ne prouve autant l’immora— 

• lité de L’amour , que l’inefficacité de 
ce defir : car fi l’amour ne dépen- 
doit pas abfolument d’une caufe 
phyfique , fi le moral pouvoir .y 
entrer pour quelque chofe , ce defir , 
détermineroit toujours le choix du 
vicieux ; jamais il ne s’attacheroit à 
un être dont les mœurs fufient aufiî 
dépravées que les fiennes , parce 
qu’il ne voudroit point ajouter vo- 
lontairement à fon malheur. Ce ne 
feroit qu’en préfence de la vertu qu’il 
éprouveroit les fymptômes de la 
paffion , & il n’aimeroit qu’autant 
que cette qualité fe trouveroit dans 
l’objet de fon amour. 

Cependant l’expérience journalière 


I 


( ) 

prouve affez que ce plailîr d’aimer un 
être vertueux, ne lui donne pas la 
faculté de l’accomplir , qu’il peut fort 
bien rencontrer l’objet qu’il déliré , 
le reconnoître , & fe palïîonner pour 
un être rnéprifable : il ell donc im- 
pofiible en amour de ne pas faire 
abftradion du vice & de la vertu , 
de ne pas les regarder comme étran- 
gers à une pallîon qui leur ell étran- 
gère : enfin , de ne pas convenir 
qu’elle ell purement phyfique, puif-- 
que les caufes morales qui femWe- 
roient devoir agir fur elle , ne peuvent 
y avoir aucune influence. 

Le vice & la vertu font les deux 
grandes fources du bonheur & du 
malheur des hommes. Quand l’amour 
rapproche le phyfique de deux exis- 
tences ifolées , pour en former une 
propriété commune aux deux indi- 


( ) 

vidus à qui elles appartiennent , leurs 
vices ou leurs vertus entrent dans 
cette communauté fans fa^participa- 
tion ; les uns , pour l’empoifonner ; 
les autres , pour l’embellir. _ _ 
Aulîi quand on veut peindre l’a- 
mour heureux , ce n’eft pas des' 
focietés dépravées qu’on emprunte 
fes couleurs ; on eft forcé de fe 
tranfporter à ce tems fabuleux de 
l’innocence , lî célébré fous le nom 
de l’âge d'or ; ou fî nous voulons que 
la vérité préfide à nos compofitions , 
nous le peignons dans un réduit 
champêtre , fous le chaüme ruftique 
du villageois , où la pureté des mœurs 
femble avoir fixé fon dernier afyle. 
Ce n’eft pas qu’il ne foit le même 
par-tout ; la mafle de corruption qui 
déshonore nos cités , ne Pen exclut 
point ; cette erreur ne provient que 


■ { 6 ^ ) 

de ce qu’on veut abfolument qu’il foit 

le Dieu du bonheur ; & ne lui trpu- 

point ce caraâere a la ville y 

on en conclut faulïenient qu il lâ 

quitte pour le village : c’eft un caprice 

& un attribut qu’on lui prête bien 
/ 

gratuitement. . 

L’amour n’eft le Dieu ni du bon- 
heur ni du malheur : fi les villageois 
font heureux , ce n’eft pas à lui qu’ils 
le doivent ; U les: trouve tels., 
parce qu’ils ont des mœurs pures ; 
en doublant leur exiftence , il ne fait 
qu’accroître en eux la faculté de jouir 
du bonheur qu’ils pofîedent : fou 
opération eft la même fur les habi- 
tans des villes ; mais parce qu’il le£ 
trouve malheureux par leurs vices , 
elle doit nécelfairement produire ur 
effet contraire. 

Qu’on ne s’obftine donc plus * 


(^ 5 )' 

chercher quelque moralité dans 
l’amour, puifque les efFeis moraux 
qui femblent être fon ouvrage, ne 
font pas de lui ; s’il étoit l’en- 
fant de la féduâiion , comme on le 
fuppofe , ce ne feroient fans doute 
ni les attraits de la figure-, ni les 
grâces , ni l’efprit , beautés arbkrai- 
res, foumifes à l’empire de la mode , 
& à la différence des opinions, qui le 
captiveroient : la vertu, beauté réelle, 
obtiendroit exclufivement fon hom- 
mage. Cependant , combien de fois 
le chafte lit d’une Vertueufe époufe 
n’efl-il pas abandonné pour la cou- 
che impure d’une Laïs? Combien de 
fois l’amour ne renouvelle-t-il pas 
le fjpplice de Mezence , en forçant 
la vertu même à partager l’exiftence 
du vice } Comment expliquer la 
fituation forcée de ces deux con- 


(H) 

traires moraux, fi ce n’eft par l’iden- 
tification du phyfique auquel ils fe 
trouvent fubordonnés ? Concluons 
donc que les préférences de l’amour 
ne peuvent être fondées que fur une 
caufe phyfique ; & jufqu’à ce qu’on 
en donne une explication plus fatif- 
faifante , tenons-nôus-en à celle du 
magnétifme. 

Je fuis, &c. 



/ 


lETTRE 


(^5 ) 


LETTRE VIL 

Enfin, Madame , vous voufez ■ 
abfolument que l’amour fe fonde fur 
l’eftime, & que les niéchans n’aiment 
point; il me femble que dans ma 
demiere Lettre j’ai eu l’honneur de 
répondre à toutes les objedions,que 
vous pouviez me faire à ce fujet- 
L’amour ne fe fonde point fur 
Feftime : vous avez beau dire que les 
alïiduités d’un mari prés d’une cour- 
tifane , ne font pas qu’en lêcret il ne 
lui préféré fort époufe ; ce fait tend ' 
direâement à prouver le contraire 
de ce que vous voulez établir : c’eft 
comme ü vous difiez qu’il eftime fe 
femme fans l’aimer, & qu’il aime fe . 
courdfane fms l’eftimer- 

F 


L’eftime efl un tribut forcé que le 
vice même ne peut refufer à la vertu ; 
mais parce que le méchant efl: forcé 
d’accorder cette préférence à l’hom- 
me vertueux, fur lui-même , faudra- 
t-il en conclure qu’il tient -plus à 
l’individu de l’homme vertueux, qu’au 
lien , qu’il le chérit davantage? Yous 
fentez combien cette propofition 
feroit infoutenable. 

Les mêmes loix phyfiques qui 
forcent le méchant à s’aimer exclu- 
fivement à l’homme de bien , quoi- 
qu’il le préféré à foi-même , contrai- 
gnent l’amant d’un être méprifable 
& reconnu pour tel , à le chérir 
exclufivement à l’être vertueux j ce 
qui n’arriveroit pas fans doute,, fi 
Pamour n’étoit qu’un lien moral ou 
métaphyfique. ' 

Quand on dit que les méchans 


I 


I 


(^ 7 ) _ / 

n’aiment point , que le véritabîe 
amour eft le partage de la vertu, 
l’on ne s’abufe pas moins que ü l’on 
difoit , que la nature accorde la. vie 

'S'» 

à ■ l’homme vertueux , & qu’elle la 
refufe au méchant ; la félicité pure , 
qui toujours accompagne celle du 

f. 

premier-, l’infortune qui s’attache à 
l’autre , n’empêche point que cette 
faculté ne leur foit conimune ; par 
cela même que la nature la leur ' 


accorde indiftindement , elle leur 
accorde aulli l’amour , qui peut être 
regapdé comme*^ une fécondé vie , 
comme un fupplément , ou enfin 
comme une modification de la nre— 

A 

miere. 

Notre erreur ne provient que de 
ce que nous prenons les réfultafs de 
Tamour , pour l’amour même j le 
furcroit de bonheur que nous 

Fij 


( ^8 ) 

voyons réfulter pour les gens, de 
bien , nous porte à leur en attribuer 
la pofîeflîon exclufîve, & à le mécon- 
noître dans les médians , en qui pref- 
que toujours il produit un effet con- 
traire.. 

Cependant il n’en eft pas moins 
le même chez les uns & chez les 
autres ; comme ce n’eft point dans 
la faculté phyfique de la vie qu’il 
faut chercher la différence de leur 
maniéré d’être morale ; ce ffeft pas 
non plus dans l’amour qu’il faut 
chercher le principe des modifica- 
tions. qui furyiennent dans cette ma- 
niéré, d’être , qui lui eft abfolument 
étrangère. 

L’homme de bien eft heureux fans 
Famour ; l’amour , en ajoutant à la 
Comme de fa vie, ne fait qu’augmen^ 
ter en lui la faculté de jouir du bon- 


( «9 ) 


heur : fi Pexiftence qui fe trouve 

(■ 

amalgamée à la fienne , appartient 
à un être également vertueux , fon 
bonheur s’accroît de cette nouvelle 
acquifitîon j ce furcroît de vie & ce 
furcroît de vertu le placent dans la 
meilleure condition pofîible ; & fi 
la fuprême félicité pouvoir habiter 
fur la terre , ce couple ^ ainfi réuni ^ 
la poflederoit. 

Mais quand l’homme heureux de 
fa vertu ^ reçoit , par le bénéfice de 
l’amour, une vie étrangère qui s’iden- 
tifie à la fienne , & que cette vie 
appartient à un objet vicieux,, cet 
objet ne faifant plus qu’un avec lui 
fes vices lui deviennent perfonnels ; 
ii perd le droit de s’efiimer , fource 
de fa félicité première ; il efi; forcé 
de rougir à fes propres yeux il 
éprouve des remords , il fe chérit ôc 


( 70 ) 

fe hait en même tems dans cet gutre 

lui-même ; enfin , quoique vertueux 

1 

il fubit la peine du vice. 

Il eft bien aifé d’appercevoir que 
dans tout cela , Famour n’a qu’une 
influence purement phyfique , & que 
la caufe des effets moraux réfide 
dans Fufage moral que les individus 
réunis ont déjà fait & font de k 

vie. ~ ' 

Maintenant il vous fera facile de 
concevoir pourquoi l’on fe plaint 
tant de Famour à la ville , & pourquoi 
l’on s’en félicite à la campagne ; 
quoiqu’il foit le même par-tout , & 
qu’il ne mérite ni les fatires des uns, 
ni les remercimens des autres. 

Toutes fes opérations fe réduifant 
à marier pbyfiquement le phyfique 
de deux exiflences individuelles , fes 
attentions ne peuvent fe porter que 


(70 

fur la convenance phyfîque , & 
nullement fur la convenance'raorale; 

Or , il ne peut y avoir de parfaite 
convenance morale 'qu’entre deux 
êtres vertueux car y* quoique le 
méchant tienne à fon exillence phy- 
lîque, & la chérilTe exclulivement 

à toute autre ; fi , malgré cet amour ' 

^ » 

pour lui-même , il ne peut s’empê- 
cher de méprifer & de haïr ^ fon- 
exifience morale ; à plus forte raifoh 
doit-il méprifer & détefter celle qu’il 
trouve dans un être qui lui reffemble 
par fes vices : de maniéré que l’amour 
ne pouvant opérer entr’eux que l’ac- 
cord du phyfique , ils ne peuvent 
qu’être malheureux fous fes loix , par 
la difconvenance du moral. 

Les bons, au contraire, eftimant & 
chérifiant leur exifience morale , en 
ce qu’elle efi conforme aux intentions 


, ( 72 ' ) 

de la nature , doivent par la même 
raifon eftimer & chérir la même 

N 

qualité dans les autres ; fi par l’effet 
du hafard elle fe trouve dans l’indi- 
vidu que l’amour leur affocie , le 
phyfique & le moral étant dans une 
convenance parfaite , ils doivent 
néceffairement goûter dans cette 
union , tout le bonheur dont l’hom*^ 
me eft fufceptible , parce qu’ils réu- 
nifient toute l’extenfion de vie que 
!a nature peut accorder au meilleur 
ufage qu’on puiffe faire de cette 


même vie. 

Si l’un des deux eft vicieux , leur 
partage n’eft point le même ; la dif» 
convenance n’exifte que pour l’indi- 
vidu vertueux, parce qu’iî acquiert 
une exiftence morale vicieufey par 
conféquenr digne de mépris & de 
haine r plus il chérifibit Ja fienne 

quand 


( 73 ) 

quand il la pofledoit feul , plus if 
la trouve dépravée par cet affreux 
- mélange ; tandis que l’être vicieux , 
parla raifon contraire, doit éprouver 
un effet tout différent. 

Si quelquefois l’homme vertueux 
n’a pas ces dégoûts, quand il chérit 
un être méprifable , ce n’eft que par 
une erreur de l’amour-propre , dont 
la vertu ne garantit pas toujours ; il 
feroit abfurde de l’imputer à l’amour, 
puifque li ce dernier la produifoit , 
elle marcheroit toujours à fa fuite ; 
on ne verroit jamais de difconve— 
nance morale fous fon empire , Sc 
vous fentez combien la vérité récia- 
meroit contre une pareille affertion. 

D’après cette explication, appuyée 
fur des faits confirmés par l’expé- 
rience, il efl: impoffible de donner 
aucun pouvoir à l’amour fur le moral ^ 

G 


( 74 ) 

ni d’attribuer au moral aucune in- 
fluence fur l’amour ; s’ils pouvoient 
avoir quelque chofe de commun 
cntr’eux j la difconvenance du moral 
empêcheroit l’union phyfîque ^ ou 
l’union phyfique produiroit l’accord 
moral. 

Je fuis , &c. 


( 75 ) 



LETTRE VIII. 


Si l’amour eft indépendant de nous, 
s’il agit fur nous fans que nous püif- 
fions agir fur lui, pourquoi donc érige- 
t-on en principes l’art de féduire? 
Pourquoi tant d’agréables désœuvrés 
font-ils en polTeflîon d’alarmer les 
maris & les peres de famille ? Leurs 
triomphes ne dépofent-ils pas con- 
tre le fyftême que vous prétendez 
établir ? 

Non , Madame , tout cela ne 
prouve rien , abfolument rien. Si 
l’on attribue quelque pouvoir fur 
l’amour , à ces fédudeurs de profef- 
lion, ce n’eft encore que parce qu’on 
en juge fur l’apparence : leurs pré- 
tentions ne fe fondent que fur l’attrait 

G îj 


-, V. 

( 7 ^ ) 

du plaifir & fur l’amour-propre; ils 
faveur qu’il eft le même par-tout, - 
& qu’ils le retrouveront à coup fûr 
dans l’objet qu’ils fe propofent de 
féduire : d’après cette certitude , ils 
drelTent un formulaire de conduite , 
qui par l’ufage devient routine, & 
que le fot peut employer avec autant 
d’etRcacité que l’homme d’elj)rit. 

Ce protocole ne peut avoir & n’a 

d’autre but que de fubjuguer l’amour- 

propre , & de lui faire produire , par 

l’attrait du plaifîr , les effets qui 

caradérifent l’amour. Pour y mieux 

réuffir , on emprunte le mafque de ce 

« 

dernier; on fe dit fortement épris, 
afin que l’amour-propre ne fe doute 
pas que c’eft à lui qu’on en veut, & 
par ce moyen on accéléré encore fa 
défaite , en lui ménageant la ref- 
fource de l’attribuer à l’apiour auquel 
on ne réfifte point, 


C 77 ) 

Aufîi toute la fcience du fêduéteur 
fe réduit — elle à carefîer fortement 
cet amour-propre dont il veut fe 
rendre le maître : ce font des éloges 
éternels de la beauté, des grâces, de 
l’efprit, des goûts particuliers, dé 
l’objet dans lequel il réfide : fi cet 
objet eft dévot , on le fuit au temple, 
on aflifte à fes prières , on fait des 
aumônes , on médit faintement du 
prochain ; s’il ne l’efi: pas , on traire 
la dévotion de bégueulerie ; enfin , 
dans les maniérés , dans les difcours , 
dans la façon de fe mettre , dans 
tout , on tâche d’adopter ce qui plaît, 
& d’éviter ce qui choque. 

Par cette abnégation entière de 
foi -même , par cette foumiflion 
apparente à l’amour-propre qu’on 
veut féduire , on parvient à le fou- 
mettre au fien; l’attrait du plaifir 

C -, » . • 


( 7 ^ ) 

achevé le refte ; & l’on met fur le 
compte de l’amour , une intrigue 
dans laquelle on n’a fait qu’ufurper 
fes bienfaits & profaner fon nom. 

Si les vidimes de cette efpece 
de tricherie vouloient bien rendre 
compte de toutes les fenfations qu’el- 
les ont éprouvées , on verroit pref- 
que toujours que l’amour eft innocent 
de leur défaite; qu’elles n’ont jamais 
eu pour celui qui s’en glorifie , l’in- 
térêt diflindif qui caradérife cette 
pafïîon ; ou fi quelquefois il y pré- 
fide , ce n’eft point à la fédudion 
qu’il faut l’attribuer. Il en efl de cela 
comme des maladies; le Médecin a 
toujours l’air de les guérir., parce 
qu’il foigne le malade ; mais on fait 
que le plus fouvent c’efl la nature. 

En effet , quoique le fédudeur 
n’aime point , il efl forcé d’agir 


( 79 ) 

comme s’il aimoit, par conféquent 
de prodiguer fa préfence , & d’em- 
ployer les regards hypocrites. La 
nature peut quelquefois profiter de 
cette occafion pour l’accomplilTe— 
ment de fes vues ; mais on fenc 
combien fes opérations font indé- 
pendantes de la conduite morale du 
fédudeur. 

/ 

Toutes ces intrigues d’amour- 
propre , que la difiblution & l’oi- 
fiveté fe font un jeu de multiplier 
dans nos villes , font encore une 
des raifons pour lefquelles on ne 
cefie d’y calomnier l’amour: cette 
fauffe monnoie , qu’on y voit 
circuler avec tant d’abondance , 
n’ayant prefque pas de cours dan^ 
nos campagnes , on en conclut que 
ce n’eft qu’aux champs qu’on fait 
aimer. 

G iv 


C8o) 

Mais fi l’amour fuppofoit quelque 
fcience, les Citadins, à cet égard , nè 
devroient-ils pas être regardés com- 
me plus favans que les Villageois? 
Excepté dans nos Opéra comiques , 
ces derniers ont -ils Part de faire 
de l’amour avec de l’efprit y de 
le compofer artificiellement fans 
l’aveu de la nature, en l’extrayant 
de leur amour-propre ? 

Au lieu de faire une cour empref- 
fée , au lieu de fe paflionner, quoique 
îndifférens , ils attendent bêtement 
les fenfations de l’amour pour en 
parler ; alors ils difent à leurs Maî- 
trefles qu’ils les aiment , fans quel- 
quefois fonger à leur dire qu’elles 

font belles Oh ! la pauvre 

efpece ! Et de quoi fe nourrit l’amour- 
propre chez CCS bonnes gens ? Com- 
ment une femme peut-elle vivre dans 


(90 

cette indigence de complimens, de 
déclarations galantes , de petits foins , 
ingénieux ? N’eft-ce pas tout cela 
qui conftitue le véritable amour, qui 
le fait naître , qui le foutient & qui 
le .perpétue ? 

Convenez , Madame , que vous 
vous abufez lorfque vous dites que 
ce n’efl qu’au village qu’on aime , & 
qu’ après avoir mûrement réfléchi , 
vous ferez forcée d’adopter la maxi- 
me contraire , fur-tout fi vous êtes 
conféquente à vos principes. 

Je fuis , &c. 

« 

» 


r 


( ) 


LETTRE IX. 

M A derniere Lettre vous a paru 
trop abrégée ; vous m’accufez d’y 
glifler à côté des difficultés ; vous 
voulez abfolument que je revienne 
fur le même fujet, & que j’appro— 
fondifle davantage mes idées : en 
exigeant cela de moiT^vous oubliez 
fans doute combien la foiblefle de 
mes talens s’oppofe au defir que j’au- 
rois de vous fatisfaire. Quoi qu’il en 
foit , je vais tâcher de le remplir du 
mieux qu’il me fera poffible ; & 
puifque vous voulez bien vous accom- 
moder de mon ftyle differtateur ^ 
je ne craindrai point de l’employer 
encore à vous expliquer ce que j’en- 
tends par les paffions d’amour-propre. 


( 8j ) 

L’exiftence morale n’étant autre 
chofe que l’ufage moral que nous 
faifons de l’exiftence phyfîque , la 
derniere n’exifte que pour nous j 
tandis que la première exifte pour 
nous & pour les autres. 

De cette double relation de l’exif- ' 
tence morale réfultent deux effets 
dans les bons comme dans les mé- 
dians; elle produit l’eftinie de foi 
dans les gens vertueux , par la con- 
fcience qu’ils ont que leur exiftence 
morale eft faine & conforme aux ' 
vues de la nature ; elle y produit 
encore l’amour-propre, par le cas 
qu’ils préfument que les autres en font, 
ou qu’ils défirent qu’ils en faffent. 

Plus ils font vertueux, plus chez 
eux le premier de ces deux fentimens 
l’emporte fur l’autre , tant parce 
c,u'il en eft plus ferme & plus folide , 

^ X. *• / 


( 84 ) 

que parce qu’étant relatif à eux- 
mêmes , il les touche de plus près , 
& leur eft en quelque façon plus 
perfonnel que le fécond j & dans la 
néceffité de facrifier l’un ou l’autre 
de ces deux fentimens j s ils font 
réellement vertueux , ils ne balan- 
cent point. 

Quant aux méchans , cetfe double 
relation produit en eux le mépris de 
foi, par le témoignage intime que 
leur exiftence morale eft contraire 
aux vues de la nature ; mais elle y 
produit auflî l’amour — propre par 
l’erreur dans laquelle ils prefument 
que les autres font à leur égard , ou 
dans laquelle ils défirent qu’ils foient. 

Ceux qui ne font ni bons ni mé- 
chans , n’ayant pas de raifon pour 
s’eftimer infiniment , ni pour fe 
méprifer non plus , font par cela 


( 8 ^ ) 

meme doués d’un amour-propre plus 
excellîf , parce qu’il n’eft balancé par 
rien , & que , s’ils le perdoient , ils 
perdroient tout le produit, de leur 
exiftence morale. 

Il eft donc évident que l’amour’- 

propre doit fe trouver par-tout , & 

>■ 

qu’étant le produit ou le réfultat de 
l’emploi de la vie phylique, il ne 

S . 

peut finir qu’avec elle. 

D’après la çonnoiflance de l’ori- 
gine de cette pafiîon, il efl aifé de 
concevoir que, renfermée dans le 
moral , elle ne peut avoir aucune 
influence fur le phyfique, mais qu’elle 
doit agir fortement fur le moral , & 
que le moral doit agir fortement fur 
elle ; on voit encore qu’au lieu d’être 
expanfive , elle efl: la plus égoïfte de 
toutes les paflîons, puifqu’elle rap- 
porte tout à celui qui la recélée. 


( S6 ) 

Cette infatiable cupidité qui la 
çaradérife , marque le choix des 
moyens dont on fe fert pour la fe— 
duire, & l’aveugle fur fes propres 
dangers: on fait qu’en lui prodiguant 
tout ce qu’elle déliré, en feignant 
d’applaudir à toutes fes prétentions, 
de les favorifer , de les étendre , de 
lui en donner de nouvelles , de fe 
rendre caution de leur juftice & de 
leurs fuccès , on ne peut que lui 
devenir infiniment précieux: on fait 
fur— tout que ce qu’elle defire le plus 
eft le facrifice d’un amour-propre 
étranger; & quelque -peu vraifem- 
blable qu’il doive paroître, on le 
lui fait en apparence ; elle eft flattee 
de cette faulTe acquifition , qu’elle 
chérit autant que fi elle etoit reelle ; 
il n’eft rien qu’elle ne faflè pour la 
conferver , & pour empêcher que 


( Sy ) 

le vrai propriétaire ne la retire: quoi- 
que avare, elle fe met en dépenfe, 
& fait des facrifices pour n’être pas 
forcée à rendre un bien imaginaire 
qu’elle ne polTédera jamais. C’efl: 
félon qu’elle eft plus ou moins fufcep- 
tible de cette efpece d’aveuglement, 
que conçoivent plus ou moins d’ef— 
poir les flatteurs auprès des grands , 
& les fédudeurs auprès des femmes ; 
les uns veulent obtenir de l’argent , des 
grâces , des penfions ; les autres des 
faveurs : ils y réuflifîent également 
& par les mêmes moyens. 

Mais le fédudeur a bien plus de 
refîburces , & doit produire de plus 
grands effets. Dans les femmes, 
l’ufage moral de l’exiftence phyfique 
fe réduifant prefqu’entiérement à 
plaire , on fent combien leur amouif* 
propre doit être jaloux de cette 


( 88 ) 

prérogative ; combien elles doivent 
être charmées d’apprendre qu’elles 
rempliflent leur deftination , & tout 
l’avantage que peut en tirer celui qui 
s’en dit le garant & la viâime. 

L’abus de l’exagération n’étânt 
pas à craindre , il la pouffe à l’exces , 
ie profterne , & va jufqu’à l’adora- 
tion; il fcmble renoncer entièrement 
à lui-même , ne vivre , ne relpirer 
que pour admirer tant de charmes . 
l’amour— propre qu’il veut abuler par 
ces démonftrations extérieures , eft 
prefque toujours affez bête pour 
donner dans le piège ; il fe rengorge 
intérieurement, s’enfle, s’agrandit; 
& lorfqu’il croit être bien fur de 
tenir cet autre amour-propre , qui 
n’a faittant defoumillions apparentes, 
que pour l’amener à ce point d’aveu- 
glement , il commence à fe relâcher 

de 


( 8 ? ) ^ 

de fes prétentions , à faire des facri- 
fices en faveur de ce prétendu captif, 
pour le décider à relier dans fa 
chaîne. Quelque légers que foient 
ces premiers facrifices , ils éclairent 
le fédudeur fur fes progrès : plus on 
lui en accorde , plus il devient exi- 
geant , & plus on fe trouve dans 
l’impoflibilité de refufer, parce qu’on 
court toujours après fes avances : 
alors s’établit cette intrigue qu’on 
peut regarder comme une petite 
guerre entre deux amours-pr&pres , 
où chaque parti met en œuvre toutes 
lesreflburces imaginables pour l’em- 
porter fur l’autre. 

Comme tout cela fe fait au nom dè 
l’amour, les delîrs, les craintes, les ja 
mulies que l’on éprouve, paflent pour 
les fymptômes réels de cette paffion. 
Le fédudeur menace de retirer fon 

H 


( 90 ) 

amour-propre , s’il n’obtient les 
faveurs que le mafque dont il fe fert 
l’autorife à réclamer : il en coûte fi 
peu pour conferver cette prétendue 
conquête , & fa perte feroit fi défo- 
lante , que fi l’on balance , on ne 
balance pas long - tems ; l’amour 
qu’on met de la partie , quoiqu’il en 
foitbien loin, juftifie intérieurement; 
on fe figure qu’on ne fait qu’obéir à 
fes décrets , & l’on fe rend en toute 
sûreté de confcience. 

Mais on ne tarde pas à voir que 
tout ce qu’on a fait pour conferver 
un bien , auquel on attachoit un fi 
grand prix , n’a fervi qu’à prolonger 
l’erreur : plus on reconnoît en avoir 
été la dupe , plus on eft au défefpoir 
de l’avoir perdue ; on éprouve des 
tourmens affreux dont l’amour eft 
bien innocent , & que cependant on 


(90 

ofe imputer à l’amour : enfin , tout 
femble manifeller les caraéteres de 
cette pafllon , tandis qu’elle n’exille 

point ; & l’on parvient à faire par-- 

\ 

tager aux autres une erreur dont on 
elt foi-même la vidime. 

Cependant , quoique l’amour-pro- 
pre puifie produire , & produife en 
effet plufieurs des fymptômes qui 
caradérifent l’amour , en fe rendant 
un fidele compte de ce qui fe paffe 
au dedans de foi , l’on peut recon— 
noître fi l’on aime véritablement. 

L’amour-propre n’étant fondé que 
fur le moral , ne fauroit produire 
une identification phyfique: de ma- 
niéré que quand on n’aime que par 
amour-propre, on ne peut voir un 
autre foi-même dans l’objet de fon 
amour ; fa préfence nous caufe un 
piaifir auquel nous fommes très— 

H ij 


/ 


( 92 ^ ) 

fenfîbles ; mais nous ne partageons 
point celui qui doit lui caufer la 
nôtre : les peines de l’abfence nous 
affligent ; mais nous fongeons bien 
moins à celles qu’il doit éprouver, 
qu’à celles que nous fouffrons nous- 
mêmes. Les facrifices coûtent ; quel- 
que grands & quelque généreux 
qu’on les fuppofe , on ne les fait que 
par rapport à foi ; quoique les vertus 
de l’objet aimé nous plaifent , elles 
ne nous donnent point cette fatisfac- 
tion intérieure qui fait leur récom- 
penfe ; fes vices ne nous révoltent 
point comme s’ils nous étoient per— 
fonnels; nous ne fentons point les 
remords des crimes qu’il a commis ; 
fi nous l’obligeons , c’efl bien moins 
pour le plaifir de l’obliger, que pour 
acquérir des droits à fa reconnoif- 
fance. La jaloufie ell ordinairement 


( 93 ) 

plus aftive que dans l’amour même ; 
& fl l’on en cache les atteintes , c’eft 
moins dans la crainte d’affliger que 
de rebuter: les menaces.de l’infi- 
délité nous effraient bien plus, que 
les proteftations de la perfévérance 

ne nous charment. 

Au refte , nous ne Tommes pas 
autrement fcrupuleux obfervateurs 
de la foi promife ; mais nous ferions 
défefpérés qu’on ne le fût pas envers 
nous. Ce qui nous paroit le plus 
affligeant dans la rupture ,.n’ell point 
la rupture même , c’eft le malheur 
d’être prévenus, & nous tâchons de 
nous en affûter l’honneur. 

Ne foyez pas furprife fi je vous dis 

que ce.s paffions , qu’il eft fi facile de 
confondre avec l’amour , laiffent un 
plus grand vuide après elles que 
l’amour même ; car , dans l’amour , 


( 94 ) 

la difpofition phyfique s’éteint avec 
lui ; tandis que , dans les autres , la 
difpofition morale exifte toujours. 
Comme il eft en notre pouvoir de 
les renouveller fans la participation 
de la nature, parce qu’elles dépendent 
de nous , & que l’habitude nous les 
rend néceffaires , nous les renouvel- 
ions à notre commandement : plus 
nous les réitérons, plus leur acqui- 
fition devient facile ; par cela même 
que nous avons été trompés , il eft 
plus aifé de nous féduire : l’expé- 
rience ne nous corrige point , foit 
que nous cherchions à prendre notre 
revanche , foit que nous nous per^ 
fuadions qu’à force de pourfuivre le 
phantôme de l’amour , nous parvien- 
drons à trouver la réalité. 

Ainfi l’on peut palTer toute fa vie 
dans les peines réelles, ou les faux 


( 95 ) 

phifirs que procure cette paflîon 
artificielle , & maudire Famour fans 
avoir jamais rien eu de commun avec 
lui ; plus on a fait de rechutes , plus 
on doit préfumer qu’il ne les a point 
opérées. 

Maintenant , Madame y il vous 
fera très-aifé de concevoir pourquoi 
les femmes vertueufes font moins 
fufceptibles d’éprouver ces fortes de 
pafTions j leur ^ertu leur donnant 
le droit de s’eflimer, & ce fentiment ^ 
comme je l’ai déjà dit,, étant fupé— 
rieur à l’amour-propre , parce qu’iî 
efl relatif à nous-memes & nous tou- 
che de plus près ; chez elles Famour* 
propre doit être moins fort , moins 
aétif , moins facile à fe paflionner , 
& par conféquent donner moins de 
prife à la féduâion. 

Si elles pouvoient s’en dépouiller 


V 


( 9<î ) , 

entièrement , aucune des feflburces 
morales du féduébeur ne pourroit 
influer fur elles : jamais elles ne s’abu- 

feroient fur la nature de leurs fenti- 

\ 

mens ; elles ne feroient fufceptibles 
que du véritable amour , & ne 
l’éprouveroient que par la caufe 
phyfique à laquelle il doit fon exif- 


tence. 

Mais comme il leur efl: impoflible 
d’étouffer le germe de l’amour-pro- 
pre , quelque foible qu’il foit en elles , 
un féduéteur adroit trouve le moyen 
de le vivifier & d’en obtenir les effets 
qu’il defirc. 

Elles ne peuvent retarder fes pro- 
grès qu’en leur oppofant continuelle^ 
ment l’adivité fupérieure de l’eflime 
d’elles-mémes : loin de combattre 
un ennemi fi redoutable , le fédudeur 
ne celfe de le flatter, afin de le rendre 


moin 


( 97 ) 

moins vigilant ; à force de t'ems & 
de foins il parvient' eftedivement à . 
l’endormir, & l’étouffe pendant fon 
fommeil. 

/ ' 

Voilà pourquoi l’entrée du temple 
n’eft difficile que la première fois; 
on y pénétre enfuite quand on veut , 
parce que le défenfeur n’exifte plus. 

Mais une femme vertueufe ne perd 
cette eftime d’elle-même dans une 
première foiblefîe, que quand elle 
l’accorde à fon amour-propre, parce 
qu’elle abufe moralement de fon 
exiflence phyfique. Il n’en eft pas 
de même lorfque cette première foi- 
bleffe eft le fruit du véritable amour; 
dans ce dernier cas, l’ufage moral 
qu’elle fait de fon exiftence phyfique, 
eft conforme aux loix de la nature , 
par conféquent elle ne peut être avilie 
à fes propres yeux : c’eft même une 

I 


( 98 ) 

marque fùre à laquelle on peut re-* 
connoître fi l’on aime véritablement ; 
car dans les paflîons d’amout'- propre, 
quelque foin qu’on prenne de s’abu- 
fer & de les imputer à l’amour, 
comme il n’en eft point complice, 
il ne peut nous juftifier. 

Si la femme vertueufe, qui n’a fait 
que céder à l’amour, fent quelque-^ 
fois diminuer l’eftime d’elle^ même 
après une première foiblelfe , ce n’eft 
pas dans cette fniblefle même qu’il 
faut en chercher le principe ; c’eft 
parce que l’amour-propre lui per— 
fuade que les autres font dans l’erreur 
, à fon égard ; & que , quoique l’ufage 
moral qu’elle a fait de fa vie, foit bon 
relativement à elle, il eft mauvais 
relativement aux autres ; il fe plaint 
amèrement de fon humiliation ; fes 
plaintes lui donnent une force qu’il 


( 99 ) 

n’avoit pas ; & telle eft la condition 
refpedive de l’amour-propre & de 
l’eftime de foi-même, que tout ce 
que l’un acquiert, eft au détriment de 
l’autre. 

On n’attribue cet effet à une pre- 
mière foibleffe^dans les femmes, 
fans nulle exception, que parce qu’on 
veut que toute leur vertu réfide dans 
la chafteté , & que par conféquent 
elles ne puiffent la perdre fans ceffer 
de s’eftimer : mais c’eft dans les 
autres vertus morales qu’il faut cher- 
cher le principe de l’eftime de foi- 
même ; toute femme qui ne les pof* 
féde point, quoiqu’elle foit chafte , 
ne s’eftime pas ; on peut même dire 
qu’elle n’eft pas chafte, car la chafteté 
n’étant fondée que fur la réfiftance 
qu’on oppofe à la fédudion , & cette 
réfiftance ne provenant que de l’ef-* 

lii 


( lOO ) . 

time de foi-même , celle qui par des 
vices moraux a. perdu le droit de 
s’ellimer,ne peut oppofer cette réfif- 
tance , & par conféquent n’eft point 
chafte. 

Celle au contraire à qui l’amour 
a ravi fa chafteté , mais qui d’ailleurs 
pofféde les vertus morales qui pror- 
duifent l’eftime de foi, peut oppofer 
toujours la même réfiftance à la 
fédudion , fi toutefois l’amour-pro- 
pre ne produit point en elle l’effet 
dont j’ai déjà parlé , & par confé^ 
quent être regardée comme chafte , 
quoiqu’elle ait connu l’amour & fes 
bienfaits. 

Cette vertu n’eft donc fi prifée 
chez les femmes , que parce qu’elle 
fuppofe toutes les autres vertus mo-« 
raies ; leur réunion produit l’eftime 
perfonnelle , & l’eftime perfonnellç 
produit la chafteté, 


( loi ) 

Mais elle ne peut être regardée 
comme vertu, que quand on l’eni-' 
ploie à réfîfter à ce fimulacre de 
l'amour, qui eft un abus moral de 
l’exiftence phyfique ; elle n’eft point 
d’inftitution fociale dans ce fens là , 
mais d’inftitution naturelle, parce 
que les pafîîons d’amour — propre 
n’étant point dans les vues de la 
nature , la force morale qui tend à 
réfîfter au vice moral qui les produit, 
eft conforme à fes loix. 

Voilà , Madame , quelles font mes 
idées relativement à la fédudion & 
aux effets qu’elle peut produire : 
vous devez fentir le peu de folidité 
de l’objedion que vous prétendiez: 
en tirer contre mon fyftême ; vous 
devez voir que l’amour refte toujours 
dans fon indépendance phyfîque , 

I llj 


( Ï02, ) 

& que le moral ne peut agir que fur 
le moral. 

C’eft pour n’avoir pas connu ce 
principe , c’eft pour avoir confondu 
des effets , que malheureufement il 
n’eft que trop aifé de confondre , 
qu’on a cru devoir leur afïïgner la 
même caufe , & fe permettre de 
fcinder les opérations de la nature, 
pour établir cette diftindion du phy- 
fique & du moral de l’amour , à la- 
quelle vous étiez lî fort attachée. Je 
vous ai dit , dans ma première let- 
tre, qu’elle ne pouvoir foutenir l’exa- 
men rigoureux des principes dont 
elle efl la conféquenee : cet examen 
que je viens de faire avec vous , doit 
vous prouver que je ne m’abufois 
point. 

Peut-être commencerez - vous à 


( 103 ) 

I 

croire que, quoique le Sauvage n’air 
point Part de provoquer des paffîons 
fadices , & de les renforcer pour 
fon malheur , il n’en ell pas moins 
fufceptible de connoître le véritable 
amour , & de s’attacher à un indi- 
vidu préférablement à un autre. 
Peut - être , au lieu de chercher 
dans la fociété l’origine du plus doux 
de tous les liens , ferez-vous forcée 
de reconnoître que cette même fociété 
lui doitla lîenne ; &que , fans doute , 
la première démocratie qu’on vit fur 
la terre , fut compofée de deux in- 
dividus, dont l’amour fut le fuprême 
légiflateur. Sa puilTance fécondatrice 
l’accrut bientôt d’un troifieme , & 
de plulîeurs autres qui vécurent ainli 
réunis fous fes loix.'Telle efl la bafe 
du fyftême focial ; il faut abfolu— 
ment en chercher les principes dans 


ÏV 


C 104 ) 

la nature , & non pas dans des cau- 
fes politiques , qui font notre ou- 
vrage , & qu’elle n’adopte qu’autant 
qu’elles fe conforment à fes inten- 
tions. 

Mais j’abufe de la permiflîon que 
vous voulez bien me donner de vous 
écrire ; il eû tems de mettre des 
bornes à cette lettre. C’eft peut-être 
une chofe dont je m’avife un peu 
tard ; permettez-moi cependant de 
vous l’envoyer telle qu’elle efl , & 
veuillez me pardonner de l’avoir 
prolongée. Je ne l’ai fait que dans 
l’intention de vous plaire, & de dilfi- 
per entièrement les doutes que pou- 
voient lailTer dans votre efprit, celles 
que précédemment j’avois eu l’hon- 
neur de vous adrelTer. 

Je fuis , ôzc. 


( 10 ^ ) 



LETTRE X. 


S I l’amour efl: le même par-tout , 
pourquoi fe plaint-on journellement 
de fa décadence dans nos villes? 
Pourquoi n’y voit-on plus ces paf- 
fions éternelles du bon vieux tems ? 
Peut-on attribuer ce changement à 
une caufe phylique ? Votre prétendu 
fluide n’eft-il plus le même ? Som- 
mes-nous moins vivcins que ne l’é- 
toient nos peres ? _ 

Non , Madame , ce h’efl; rien de 
tout cela. S’il efl: vrai que ces pal^ 
fions foient moins énergiques & 
moins durables qu’ autrefois , ce n’efl: 
pas , comme l’a dit très-peu galam- 
ment un de nos Moraliftes, parce que 
les femmes n’en valent pas la peine ; 


( io6 ) 

Peftime ou le mépris que cette moi- 
tié du genre humain pourroit avoir 
pour nous , & que nous pourrions 
avoir pour elle , ne changeroit riën 
aux loix de la nature. Je crois avoir 
aflez prouvé que l’amour efl indé- 
pendant de ces deux fentimens. 

Ce n’eft pas non plus que le fluide 
qui Conftitue notre vie , & par con- 
féquent l’amour , ait fubi quelque 
altération, &que nous foy ions moins 
vivans que ne l’étoient nos peres. 
Il faut en chercher la caufe phyfi- 
que dans le refus obftiné des faveurs 
que les femmes de l’ancien tems met- 
toient dans le commerce amoureux , 
dans le rçfpeâque les hommes avoient 
, pour ce refus , & dans la facilité fin- 
guliere avec laquelle on les demande 
& on les obtient de nos jours. 

La vie de l’amour s’ufe , comme 


( 107 ) 

l’autre, par l’abus des jouilTances: 
n’étant produite que par l'accumu- 
lation du fluide magnétique , & les 
faveurs tendant née eflfaire ment à di- 
minuer cette furabondance , en les 
prématurant, on étouffe l’amour dans 
fon berceau : plus on le réitéré , plus 
il perd de fa vigueur ; & l’on peut 
dire qu’enfin elles l’alfairment' ma- 
tériellement. 

D’ailleurs , les paflîons d’amour 
propre étoient autrefois moins com- 
munes. Les hommes , foit qu’ils fuf- 
fent plus vertueux , foit qu’ils fulTent 
moins éclairés, ne conn'oifToient point 
l’art dangereux de les produire & de 
les alimenter ; ils faifoient des adions 
héroïques pour plaire à leurs Maî- 
trelTes ; mais il feroit facile de prou- 
ver que ces aftes héroïques agilTent 
moins fortement fur l’amour-pro- 


( ) 

pre , que de petits riens adroitement - 
conibinés : c’eft en le tracaflant con- 
tinuellement par de petites fineffes , 
qu’on parvient à le palîîonner ^ & à 
l’irriter au point d’en obtenir les ef- 
fets qui caradérifent l’amour. - 

Aulli , ce n’efl guere que lorfque 
la civilifation a fait tous fes progrès , 
que la corruption & la mollelTe oi- 
five érigent en principes cet abus mo- 
ral de l’exiftence phyfique ; & com- 
me ces paflions artificielles, qu’on 
eft dans l’ufage de confondre avec 
celles que donne la nature , doivent 
nécelfairement être moins durables 
que les autres , par l’aifance avec la- 
quelle elles peuvent changer d’objet; 
on en conclut que l’amour dégénéré , 
& qu’on n’aime plus comme on ai— 
moit autrefois. 

On a raifon , fans doute , parce 


( 1^9 ) 

qu’autrefois on n’obéifîbit qu’aux inf- 
pirations de la nature ; on ne s’avi— 
foit point de la falfifier : on ne vou- 
loir pas aimer en dépit d’elle-même ; 
on éprouvoit l’amoür comme on 
éprouve une maladie , fans accélérer 
fes crifes falutaires , & fans les pré- 
venir par de fauffes imitations. 

On peut faire aux Villageois l’ap- 
plication de ce que je viens de dire; 
les pallions d’amour-propre ne leur 
font guere connues , & lorfqu’ils ai- 
ment véritablement, s’ils aiment plus 

\ 

long-rems que les habitans des vil- 
les , ce n’efl: pas parce qu’ils trouvent 
dans cette union , des charmes que 
les autres n’y trouvent pas ordinal—- 
renient , par les raifons que j’en ai 
données. Les peines & les plaifîrs 
moraux ne peuvent éteindre ni pro- 
longer l’amour ; mais une vie inno- 
cente , pure & laborieufe , rend les 


jouiflances phyfîques moins fréquen- 
tes , & perpétue fort empire. 

D’ailleurs , les V illageois font moins 
nombreux , moins entalTés les uns 
fur les autres ; le fluide vital efl: 
moins afpiré , moins mélangé que 
dans les villes ; le changement de 
diredion moins facile , la commu- 
nication^ moins contrariée ; lorf- 
qu’elle efl: établie , elle s’entretient 
par la préfence journalière : tout cela 
peut contribuer à rendre l’amour 
plus ferme & plus durable. 

Deux individus de différent fexe , 
relégués dans une île deferte , s’ai- 
meroient néceflairement , non pas , 
comme on le prétend , par le befoin 
d’un fecours mutuel; mais parce que 
le fluide dont ils feroient imprégnés^ 
ne trouveroit pas d’autre lieu de 
repos. 

Je fuis f &c, 


L E T TR E XL 

O U s favez , Madame , que je vous 
ai fouvent entendu blâmer les par- 
lions des vieillards. Vous prétendiez 
que l’amour en cheveux gris désho- 
noroit la vieillefle : oubliant un pro- 
verbe fort fage , vous fouteniez affir- 
mativement , que jamais vous n’of- 
fririez le fpedacle d’une amante fu- 
rannée : enfin , vous ne pouviez con- 
cevoir que des gens raifonnables fuf- 
fent affez dupes de leur vanité , pour 
ne pas s’appercevoir qu’à leur âge 
l’amour eft une folie impardon- 
nable. 

Vous en parliez fort à votre aife; 
les circonftances les plus difficiles ne 
font rien quand on ne s’y trouve pas 


( ) 

engagé. Je me contentois de vous 
dire que l’amour ne raifonne point ; 
mais vous ne m’écoutiez pas. 

Aujourd’hui , l’amour dans les 
vieilles gens vous fournit une ob- 
jeâion contre mon fyftême. S’il eft 
vrai ( dites-vous ) que cette paflîon 
confille dans la furabondance de ce 
prétendu fluide , lés vieillards doi- 
vent en être moins pourvus que les 
jeunes gens : comment fe fait - il 
donc qu’ils ne foient pas à l’abri de 
fes atteintes } 

Avant de répondre à cette objec- 
tion , permettez-moi de rappeller 
mes principes. 

Je vous ai dit que dans l’enfance , 
tout ce qu’on obtenoit de ce précieux 
fluide , fervoit à l’accroiflement de 
l’individu ; qu’enfui te la nature fe 
niontroit encore libérale à notre 

égard 


{ ”3 ) . 

égard ^ afin que l’accumulation de 
cette fubftance vitale devînt en noua 
le principe du rapprochement & de . 
l’union d’un être analogue qui vient 
participer à notre vie , comme nous 
participons à la fienne. , 

Cette alliance ne pouvant s’opé- 
rer que par les émillîons & les alpi- 
rations du fluide vital , plus on en 
efl: furchargé , plus la paflion eft 
vive ; on peut même dire qu’elle ne 
fe manifefte dans toute fon energie 
que pendant le tems néceflàire à 
l’identification ; & quoique ce foit 
l’époque des troubles , des tranl^ 
ports , & par conféquent des plaifirs 
les plus vifs , je doute qu’elle foit 
préférable à celle qui la fuit. 

Que n’ai-je le pinceau de l’Albane; 
ou la plume de l’Auteur d’Héloïfe , 
pour vous peindre cette époque où 

K 


( II4 ) 

le calme du bonheur fuccéde aux 
prages de la paflion ! pourquoi le 
ciel ne me donna -c- il point une 
parcelle de ce feu facré qu’on appelle 
génie ? Où réfide^-t-il ? Qu’il vienne 
colorer mes penfées & vivifier mon 
ftyle : fans lui , c’eft en vain que je 
vous repréfenterai deux êtres ver- 
tueux , identifiés par l’amour ; vous 
ne fendrez point le charme de leurs 
jouiffances paîfibles : & comment 
vous rendre ces tableaux divins , ces 
effets enchanteurs que chaque jour 
voit réfultcr du mélange de deux 
vies innocentes & pures ? Que les 
trilles exagérateurs des miferes hu- 
maines ne difent plus que la félicité 
n’eft pas faite pour l’homme ; tant pis 
pour eux fi deux êtres ainfi modifiés 
ne leur en offrent point l’image. Et 
qu’efl-ce donc que ce contentement 


( 11 $ ) 

intérieur, ce plaifîr d’habitude qui 
s’étend fur toutes leurs facultés 
phyfiques & morales ? Cet amour , 
fi naturalifé chez eux , qu’ils le pof- 
fédent fans prefque s’en appercevoir , 
tant fa chaîne eft légère? Accufez 
la nature fi vous voulez ; plaignez 
vous du peu de durée de ces biens 
inappréciables , mais ne les défa« 
vouez pas. 

Oui , Madame , lorfque l’identi- 
fication eft confommée, que l’on vit 
réellement l’un dans l’autre , la 
fomme commune du fluide vital fe 
trouvant également partagée , de- 
vient moins pefante , le befoin de 
le répandre moins exigeant ; il palfe 
fans effort par la communication 
établie , & par cé mélange conti- 
nuel , entretient & perpétue l’exif— 
tence de f amour. 

K ij 


{ ii6 )- 

Cependant, parce qu’on n’éprouve 
plus d’agitations violentes, on me- 
connoît quelquefois l’amour dans 
une pofition qui peut en être regar-? 
dee comme le complément : on 
l’appelle amitié tendre , afTeâion déli- 
cate ; on veut qu’elle foit le produit 
de l’eftime mutuelle & de la con- 
fiance réciproque : d’après cette 
erreur on foutient que l’amour n’eft 
pas nécelTaire entre deux époux, 
pour qu’ils falTent bon ménage. Le 
célébré RoulTeau va même jufqu’à 
dire qu’il y feroit un obftacle. 

Mais il en eft en cela de l’amour 
comme de la fanté ; nous la polTé— 
dons fans qu’elle foit fenfible pour 
nous , & nous ne la reconnoilTons 
que lorfque nous fommes menacés 
de la perdre : aufli cette prétendue 
amitié , lorfqu’elle n’eft pas feinte , 


( II? ) 

ne tarde pas à manifefler tous les 
carafteres de la paflîon , fi l’une des 
deux parties tend à fe féparer. 

Après vous avoir montré la caufe, 
la naiflance & les progrès de cette 
fécondé vie , . que nous appelions 
amour , ou plutôt de cette modifi- 
cation de la première, il faut bien vous 
en expliquer la décadence & la mort. 

Quand nous fouîmes parvenus à 
ce période marqué par la nature , ou 
par des gradations infenfibles , nous 
commençons à tendre vers notre fin ; 
cette même nature commence à fe 
montrer moins libérale du fluide 
vital à notre égard , ou nous deve- 
nons moins fufceptîbles de le rece- 
voir : les organes qui le conrenoient 
en nous s’afFoibliflent ; les afpirations 
& les émiflîons deviennent moins 
fréquentes , moins abondantes & 
moins parfaites. 


( “8 ) 

L’amour doit être nécelTaireiiient 
la première vidime de cette dégra- 
dation ; fon exiftence n’étant fondée 
que fur le fuperflu de vie que chaque 
individu met de fon côté ; le tribut 
de ce fuperflu , diminuant de jour en 
jour , l’amour doit diminuer en pro- 
portion & finir par s’éteindre ; alors 
nous revenons à notre .première exif- 
tence individuelle , mere de la 
fécondé , & qui femble ne lui fur- 
yivre que pour la regretter. 

Mais vous devez concevoir qu’elle 
cfl; atteinte de la même maladie , & 
que par conféquent elle doit fubir le 
même fort : le tribut de vie nécef- 
faire à fa confervation, diminue dans 
la même proportion, & par la même 
caufe qu’a diminué ce fuperflu dont 
rivoit fa fille ; il finit également 
par s’éteindre , & nous cclTons d’e- 


( II9 ) 

xifter pour nous, comme nous avons 
cefTé d’exifter pour l’amour. 

Ainlî, Madame, la nature accorde 
à l’enfant plus de vie qu’il ne lui en 
faut pour vivre , afin que le fuperflu 
ferve à fon accroilTement : quand 
fon exirtence individuelle eft par-» 
faite , elle fe montre encore prodi- 
gue à fon égard , afin que , furchargé 
de cette furabondance , il éprouve 
le befoin d’un être analogue qui la 
partage : ce befoin réciproque eft 
le lien phyfique par lequel elle rap- 
proche deux individus , & les retient 
dans une identification parfaite p 
parce que leur concours mutuel eft 
nécelTaire à la reprodudion ; elle 
perpétue ce befoin , & par confé- 
quent ce lien , tant que ce concours 
déjà nécefiaire à la reprodudion , 
peut être efficient ; quand il ne l’eft 


C 12,0 ) 

plus , comme il n’eft pas en elle dé- 
faire aucune démarche inutile , & 
que tout doit avoir une caufe finale, 

elle retire infenfiblement des bien— 

! 

faits qu’on ne peut plus employer 
à fon ufage. 

Mais je crois appercevoîr que 
vous triomphez , & qu’au lieu de 
trouver dans ce que je viens de dire, 
la réponfe à l’objedion que vous 
m’avez faite , vous préfumez qu’elle 
n’en efl: que plus folide : tâchons de 
vous tirer de cette erreur. 

Vous favez , Madame, qu’il efl: 
alTez généralement reçu , que les 
extrêmes produifent le même effet : 
d’après cette maxime, vous n’aurez 
pas de peine à concevoir que fi le 
jeune homme devient amoureux par 
la furabondance de fluide vital , dont 
fon exiftence individuelle fe trouve 

furchargée , 


\ ) 

furchargée, le vieillard doit aimel* 

par la railbn contraire^: cependant 
cette idée exige quelques développe-' 
mens. ' - 

■ Ceux qui prétendent que cette paf- 
lion reparoît fur le foir de la vie , 

*T- — 

parlent d’après l’expérience, & ré- 
pètent ce que tout le inonde fait ; , 
mais on s’abufe quand on l’attribue 
à cette erreur de la vanité , qui per-' 
fuade qu’on eft encore en âge de 
plaire : l’amour-propre peut donner 
cette erreur ; mais- cette erreur ne 
donne point l’amour. 

Le vieillard aime par amour pour 
lui-même , parce qu’il tient à fon 
exillence individuelle , & que la na- 
ture, diminuant chaque jour le fluide 
vital, néceflaire à fa confervation, il 
cherche à le rattraper fur les objets 
auxquels elle le prodigue : aulîi 


(HZ) , 

voyons - nous que ç’eft ordinaire- 
ment à l’extrême jeuneffe qu’ils don- 
nent la préférence , tant ils défirent 

\ 

de boire à la fource de la vie. Ils 
fe montrent plus délicats que les 
jeunes gens, & d’après cette donnée, 

. a chofe n’eft pas difficile à com- 
prendre. 

Ainfi dans les jeunes gens l’amotir 
eft une paffion libérale , & dans les 
vieillards elle eft égoïfte : pour peu. 

. . X 

qu’on y fafle attention , on apper- 
çoit cette différence dans les effets 
qui les caradérifent. 

Les prières du jeune homme fem- 
blent être des ordres de fe con- 
former à ce qu’il defire ; quoique 
tendre , il eft exigeant & garde tou- 
jours unè efpece de fupériorité : l’au- 
tre au contraire a l’air d’un néceffi- 
teux qui demande humblement une 


.( 1^3 ) 

grâce. Le premier efl; confiant ; 

\ 

tre , quand l’hymen ou les richefies 
lui donnent le droit de tyrannifer j, 
eft- ordinairement jàloux, & ne s’en 
cache point. Cette'j’aloüfie li’eft pas, 
comme on le croit , le fruit de la 
méfiance de foi-même , ni de l’ex-» 
périence acquife ; mais le vieillard 
n’aimant que pour lui-même, l’ob- 

- . -I 

jet de fa pafiion n’étant pour lut 
qu’un foyer de vie , il craint de le 
perdre , comme il craint d’être volé. 
S’il fait éclater fes foupçons j s’il i 
perfécute , c’ell encore par la même 
raifon : quelque néceflaire que foie 
l’objet qu’il aime à fon exiflence in- 
dividuelle , ce même objet ne la 
partage point ; par conféquent il ne 
craint pas de fe nuire à foi-même , 
ni de s’affliger perfonnellement dans 
ce qui lui eft étrangér.’ 



i ia4 ) 

D’après ces obfervations , , Ma- 
dame J je ne fais trop fi ce n eft 
point profaner le nom d’amour , 
que de le donner à la paflîon des 
vieillards , & s’il ne vaudroit pas 
mieux l’appeller avarice , puifqu’elle 
en offre le caradere : changez le 
nom de femme ou de Maîtrelfe , 
pour y fubftituer celui dé coffrer 
fort , & vous verrez que ce n’eft 
qu’une véritable avarice ; paffion qui 
femble être l’apanage de la viéil- 
leffe. 

Vous êtes fans doute dans l’erreur 
commune , que ce font les rides , les 
cheveux gris , & les difformités de 
l’âge , qui , par leur préfence , effa- 
rouchent la beauté , les grâces , la 
jeuneffe , & mettent les vieilles gens 
dans la' malheureufe impoflibilité 
d’en obtenir aucun retour ; maisfaites 


( lî'O 

attention , je vous prie , que lî lâ. 
difformité n’eft point un obftacle à 
i’amour, quand on eft jeune, comme 
je crois l’avoir établi dans mes Lettres 
précédentes , elle ne peut pas l’être 
davantage quand on eft vieux ; 5c 
que û les vieillards ne font point 
aimés , ce ne font ni les rides qu’on 
ne celfe de calomnier, ni les che-^ 
veux gris , qui leur rendent ce mau- 
vais fervice. 

/ ^ 

Il faut en chercher la caulè phy- 
iique dans la nature , qui ne s’in- 
téreffe plus à leurs befoins ; il n’en- 
tre pas dans fon plan de les fatif- 
faire parce qu’ils ne fauroient tour- 

i 

- her à fon' avantage. 

A préfent , Madame , vous devez 
fentir toute la témérité de vos fer— 
rnens,& concevoir que l’amour dans 
la vieiliefte eft plutôt un malheur 

Ljii 


( i%6 ) 

qu\in ridicule. On ne s’obftine a le 
regarder comme tel, que parce qu’on 
veut abfolument qu’il dérive d’une 
' caufe morale , & qu’il ne fe fonde 
que fur la prétention de feduire. 
Nous voulons qu’il dépende de nous, 
tandis que nous fommes entièrement 
dans fa dépendance , & qu’il n’eft 
pas plus en notre pouvoir de l’évi- 
ter , que de ne point foufFrir quand 
nous fommes malades. 

Je fuis , ^G. 



( 12 - 7 ) 


— — . .■■■l » ■ III ■II. — ^I■I H ■■I— W— # 

LETTRE XÏI. 

\ 

Enfin , Madame y je crois avoif 
dépouillé l’amour de toutes les par-' 
ties hétérogènes qui pouvoient vous 
autorifer à prendre le change ; il me 
femble que je vous l’ai montré pur 
& fans alliage , indépendant de- tpu- 
tes les caufes morales, auxquelles 
vous pouviez l’attribuer, ne faifant 
aucune acception des perfonnes ,, 
étant le même pour tous , agilTant 
également fans diflindion, & par 
les mêmes procédés fur les bons 
comme fur les méchans , fur les 
beaux comme fur les difformes , fur 
les fors comme fur les gens d’elprit^ 
Vous avez dû voir que fi tous 
ces contraires moraux „ qui femble? 


(î^8) 

roient ne dévoir jamais s’allier, fe 
f rouveiit cependant réunis fous les , 
liens phyfiques de cette paflîon, c'eft 
fans qu’elle y participé en aucune 
iTianiere ; & rien ne le prouve autant 
que l’état de guerre dans lequel ils y 
vivent, quand l’amour-propre ne 
prend pas fur lui dé les concilier. 

V ous devez encore être convaincue 
que la féduâion toute feule ne peut 
produire que ce fîmulacre de l’amour, 
qu’on ne confond fi fouvént avec lui, 
que |)arce qu’il en offre les marques 
extérieures, ou que la nature veut 
bien quelquefois fuppléer à l’infuffi— 
fance de l’art, & produire ' elle- - 
même ce que tous fes efforts n’aur 
roient pu qu’imiter imparfaitement. 

Que deviennent à préfent toutes 
ces théories , tous ces arts d* aimera 
écrits avec, tant de complaifancc fuir 


( 1X9 ) 

une matière où l’art ne peut entrer 
pour rien ? A quoi ferviront les 
préceptes lî vantés du galant Ovide, 
du gentil Bernard , & en dernier lieu, 
de l’ Auteur qui nous donna J’art de 
rendre les femmes fidelles , & de 
corriger les maris ? 

Que ferons-nous de cet arfenal de 
belles penfées , de ce magafin de 
réflexions morales & métaphyfiquès 
fur l’amour , qui depuis" fi long-tems 
font en pofleffion de faire la fortune 
de nos romans & de nos pièces de 
théâtre? Faudra-t-il les condamner 
impitoyablement aux flammes , 
par cette profcription couper les 
vivres à tant de plumes , dont l’exif- 
tence n’efl: fondée que fur cet héri-- 
tage inépuifable? 

Je crois entrevoir un moyen de 
concilier les intérêts de la vérité. 


C 130 > ' 

qui doivent paffer avant toute chofej 
avec une fage tolérance pour, ces 
fortes de compofitions : il s’agiroit 
de faire , à l’égard 'des Romanciers 
& des Auteurs dramatiques , ce 
qu’on a fait pour les Peintres' & les 
Poètes ; il faudroit leur abandonner 
le fyftême moral de l’-ainour , dans 
le même fens que les autres en pofle-, 
dent la mythologie:' qu’ils continuent 
• de l’exploiter à leur profit pour l’uni- 
que plaifif de ceux que les fidions 
amufent ; mais à cela près , que les 
Phyficiens foient les vrais profefleurs 
de la dodrine amoureufe. 

O toi, jeune Adonis ! qui prétends 
au titre glorieux d’homme à bonnes 
fortunes , ce ne fera poirit en fuivant 
les routes battues, que tu pourras 
acquérir quelque fupériorité : les 
coulifies de l’Opéra ne te donneront 


( I3I ) 

point la fcience néceffaire pour y 
parvenir ; des couplets n’en font pas 
les rudimens ; ce n’eft que par une 
furabondance de vie que tu peux jufti- - 
fier ta million , au lieu de te parfumct* 

~ I 

& de confumer les heure^ au grand 
œuvre de ta toilette ; apprends à 
ravir à la nature l’agent vital qu’elle 
renferme , à te l’approprier , à t’en 
rendre le maître , pour t’en fervir au 
gré des circonflances : fâche le com- 
muniquer & le foutirer à propos ; 
fl cette opération te devient familière, 
laifTe tes pâles rivaux s’épuifer en - 
coraplimens bien fades , en petits 
foins bien emprelTés ; tu l’emporteras 
inévitablement fur eux. 

Oui , Madame , voilà précifément 
à quoi fe réduira déformais le grand 
art d’aimer & de plaire ; c’eft d’après 
ces principes , que nous pourrons eu 


C 132. ) 

avoir une théorie certaine , calculer 
notre conduite , & produire à point 
nomnié les effets que nous délirons : 
la marche des pallions • n’aura ' plus 
rien d’arbitraire ; il fera polTible de 
les raifonner, d’en graduer toutes 
les nuances de les maîtrifer enfin , 
au lieu d’étre maîtrifé' par elles , 
comme cela nous arrivée alTez fouvent. 

Je fuis, &c. 


P. S, Pour empêcher toute mauvaife intjcrprêtatioa fur 
les fentiinens de l’Auteur de ces Lettres , il prévient fes 
Leâ'curs , qu’il ne les publie que comme le rcfultat 
du Mcfinérifiiie ; on ne l’a guere con/îdérc jufq^u’ici 
que relativement à la Médecine : le prcfenter fous ce 
nouveau jour, c’cft fans doute ajouter aux motifs de 
le profcrire. 

Au furplus , de ce' qu’on admettroit que l’amour pro- 
pre vient d’une caufc phyiïque, il ne s’enfuivrok pas qu’on 
ne pût ni ne dût tcfificr à fcs effets , lorfqu’ils contrarient 
l’ordre focial , ou la foi que l’on profcfTe. La plupart des 
loix civHes ôc religicufcs ne tendent qu’i réprimer ies 
impulfions de la nature , & la vertu ne fe nourrit que 
des triomphes remportés fur elle. 

FIN. 


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