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Full text of "Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution"

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littp://www.archive.org/details/duprincipefdOOprou 



DU 

PRINCIPE FÉDÉRATIF 



LA. COLLECTION DES CHEFS-D'ŒUVRE MECONNUS 

EST PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION 

DE M. GONZAGUE TRUC 



La colleclion des « Chefs-d'œuvre Méconnus » est impri- 
mée sur papier Bibliophile Inaltérable (pur chijfonj de 
Renage el d'Annonay, au formai in-16 Grand-Aigle 
fl3,oXl9,5j. > 

Le tirage est limité à deux mille cinq cents exemplaires 
numérotés de 1 à 2500. 



Le présent exemplaire porte le X' 



Le texte reproduif dans ce volume est celui de 
l'édition Ernest Flammarion (Œuvres complètes de 
P.-J. Proi DiioN, nouv. éd. s. d.\ 




Pierre-Joseph PROUDHON 

(i809-i865) 

Gravé par Achille Ouvré 

D'après le tableau de Gustave COURBET. 



G L L E C T I N 

DES 



CHEFS-D'ŒUVRE MÉCONNUS 



P.-J. PROUDHON 



DU 



PRINCIPE FEDERATIF 

ET DE LA NÉCESSITÉ DE RECONSTITUER 

LE PARTI DE LA RÉVOLUTION 

(i863) 

AVEC IXE INTRODUCTION ET DES NOTES 



CHARLES-BRUN 

SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA SOCIÉTÉ PHOlMiUON 

Orné d'un portrait grave sur bois imr AcIiiUc OLVUE 




ÉDITIONS BOSSARD 

io. RUE MADAME, /»3 

P A H I S 

1921 










Ur,vors;i\^ir 



rc 

/ni 



INTRODUCTION 



CllMiUiS-HlU'N 



INTRODUCTION 



PHOUDHON, déjà âge, malade (il ne s'était 
pas remis de laUaque de ciioléia-inorbus 
à laquelle il avait i'ailli succomber eu 
i854), aux prises avec des difficultés maté- 
rielles, du reste, aussi ardent et aussi âpre 
qu'aux années de début, venait de publier 
; 1862) La Fédération >'( l' i'inlé en Italie. Le livre, 
qui n'était qu'un recueil de longs articles, fai- 
sait grand tapage. Depuis le jour où il avait 
tiré son « coup de fusil n : n la propriété, c'est 
le vol », Proudlion avait accoutumé de provo- 
quer l'attention. Il se plaignait bien d'être 
« toujours regardé comme un écrivain excen- 
trique » ; au fond, il n'en était pas fâché, se 
piquant d'être conséquent avec lui-même, dût-il 
s'exposera avoir raison contre tous. Le parti 
libéral (Siècle, Opinion nationale, Presse, Temps, 
Journal des Débats) bataillait pour la cause de 
l'unité italienne. Qui la combattait faisait 
figure d'ultramontain et de rétrograde (•). 



12 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Proudhoii. (( lioinme-ic'ireiii" », ('"pouvantaildes 
bourgeois, cl peu suspect de cléricalisme, avait 
pris, dès i85g, parti pour Venise et Rome 
contre l'Italie - une. Le succès de Touvrage 
était un succès de scandale : mais Proudhon 
ne scajidalLsait plus les mêmes adversaires ('). 

Pendant quon le disculn v\ pour répondre 
aux objections, il en écrit, sur la demande de 
son éditeur, un second de soixante à quatre- 
vingts pages. En cours d'impression, il craint 
d'avoir versé dans le pampblel. fait mettre au 
pilon l(^s feuilles déjà tirées et ic^nplace la bro- 
cliuic par un livre di; deux cent cinquante 
pages, celuL dont ncjus réimprimons le prin- 
• ipal. 11 paraît en févrici* i(S(S3(-). sons ce titre 
un |)en long (et assez inexact dans sa seconde 
j)artie!-')) ; Du Principe /édéraiij cl de la néces^ 
site de reconstiiaer le parti de la Révolution . Il le 
juge bâtif, de forme négligée, mal <'onq)Osé, 
mais « aussi irréfutable que neuf (») » el propre 
à faire une révolution dans les esprits (*). 

Kn même temps, il sollicite du pou\oir 
l'aulorisation (^) de ]niblicr un j(»urnal dont 



(a) Lellrc ù helhassc cu) février;. Jl emploie le iiièine 
terme d'irréfutable en annonçant son livre à Darinion. 

(^b) Lettre à Delhasse ! •> marsi. l.e iiiinislre la lefnsc 
le i4 mars. 



INTRODUCTION 13 

le titre sera La Fédération et où il se propose 
d' « imprimer une direction meilleure h la 
démocratie ». Enfin . l'œuvre dont il i' n'a 
ressé jusqu'à son dernier instant de se préoc- 
cuper (») » , De la Capacité polifique des classes 
ouvrières (**), son testament, en quelque sorte, 
où l'on trouvera « l'idée de la démocratie nou- 
velle », reprend et développ<' encore la thèse 
fédéraliste (c). 

Sur ce point, nul doute : les dernières 
années de Proudhon sont toutes dominées par 
le fédéralisme. S'il a évtjlné, comme on le dil 
généralement {^) et comme il est naturel de le 
supposer chez, un nnlodidacte (') à l'esprit tarife, 
c'est ici le terme de son évolution (-). A ce ti tri- 
seul, et n'eussent-elles pas exercé une si pro- 
fonde intluen«;c, les pages que nous réimpri 
mons seraient sans prix. 'Mais on voudrait 
essayer de montrer que c'est le piincipe fédé- 
ra tif qui fait l'unité de Proudhon, retrouvée 
sous les contradictions qu'on lui a si souveirt 
reprochées, ou, plutôt, que le fédéralisme est 



.(») G. CiiALDEY, Prcfacc de De la CapacUé,elc. 

(b) Posthume (i865). 

(6)1)0 même, France et Rhin, laissa en luaiiuscrU ot 
incomplèlcnicnt rédigé. 

(d) M. DiMiER voit « un amendement remarquable » 
dans « son passage au fédéralisme ». (Les Mnltrea de la 
contre-révolution, p. 386). 



14 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

une des formes du principe où l'on doit cher- 
cher cette unité. 



I.A VIE 

On a donné de bonnes biographies de 
Proudlion. Nous les indiquons plus loin. Sa 
jeunesse, nolainment, a été étudiée par 
MM. Droz et D. Halévy. Aussi notre propos 
n'est-il pas, dans ce cadre resserré, de raconter 
une fois de plus une vie si pleine. Le tout est 
d'en noter ks traits essentiels. 

Il est né, le 1 5 janvier 1809, dans Battant, 
faubourg de Besançon, de parents assez hum- 
bles : le père tonnelier, brasseur, la mère, cui- 
sinière. Du reste, de bonne race : « Mes ancê- 
tres de père et de mère furent tous laboureurs 
francs, exempts de corvées et de mainmortes, 
depuis un temps immémorial. » Jusqu'à 
douze ans, il vit à la campagne : « J'ai été cinq 
ans bouvier ». iNé peuple, il restera peuple (»). 
S'il n'est pas un paysan, comme on le dit trop, 
il est, du moins, un rustique. 11 aime la terre 
(il aura toujours une préférence pour la petite 

(a) C. BOUGLÉ. 



INTRODUCTION 15 

propriété rurale), il aime sa Comté, jusqu'à 
souffrir de voir la Bourgogne « prendre le pas » 
sur elle dans la Revue des deux Bourgognes (i). 
A Paris, il gardera sa « fierté provinciale ». 
Ouvrier typographe, il sent dans l'artisannerie 
une dignité. Il n'accepterait pas de faire com- 
merce de sa plume ; il en vivra honnêtement, 
comme d'un outil. La famille (il a dit quil 
« devait tout n à sa mère et a toujours défendu 
une conception très sévère, quasi religieuse, 
du mariage), le sol (-), la province, le métier, 
voilà des attachements significatifs. Nous 
dirions aujourd'hui que Proudhon est un 
exemplaire complet du a régionaliste ». 

En 1820, après Pâques, il entre en huitième 
au collège de Besançon, prend la tête de sa 
classe, quoique peu doué pour les mathémali- 
ques, emporte tous les prix de latin, ne peut 
passer son baccalauréat faute d'acquitter les 
droits (a), et, à dix-huit ans, la gène croissant 
dans sa famille, apprend le métier d'imprimeur 
chez Bellevaux. En i8'>8, il est correcteur chez 
les frères Gauthier, qui publient une collection 
«fauteurs ecclésiastiques et une Bible poly- 



(a) llJe passera en i838 pouiobtciiii- la pension Siiard. 
Son extrême faiblcssccn nialhémaliqiios fui compcnsro 
par ses excellentes notes de lettres et surtout de philo- 
sophie. 



l6 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

glotte. Ainsi, il ne quitte pas les livres. Il lit 
les Pères, Bossue t. Chalcaulniand, Bonald, le 
Dictionnaire des hérésies de l'abbé Pluquet, se 
lie avec (îustave Fallot, qui don liait chez les 
Gauthier une édition latine de la \ le des Saints. 
Fallot le pousse vers la linguistique et l'étude 
de riiébreu {^). (^e sont les annf''es de forniation. 
pendant lesquelles il a eu un chaste roman 
d'amour, traversé une. crise de sensibilité 
romantique et connu c les déchirements de la 
conscience, lorsqu'elle passe de l'état de foi à 
celuide justice philosophique (b). » 

11 faut nous anéler un moment à iSî^o. date 
«lécisive. ÎNon ijuc la révolution liourgeoise 
semble avoir beaucoup ému Proudhon : mais 
c'est l'année oii, chez Deïs, il impriiiie Le nou- 
veau monde industriel de son compatriote 
Fourier. Bien qu'il n'ait été fouriériste que 
quelques jours ou quelques semaines, il a gardé 
lenipreinte du système : c'est par Fourier qu'il 
voit posé radicalement le problème de l'ordre ; 
c'est chez lui qu'il trouve « la première aper- 
ception delà loi sérielle (') ». D'ailleurs, M. D. 
Halévv l'a bien noté : plus que i848, « 1880, et 



(») Le premier ouvrage de Pioudhon sent un Easui iL- 
grammaire générale. 

(h) >. .Te vis s'évanouir peu à jten mes <li('ies et pré- 
cieuses croyances. • - 



INTRODUCTION ly 

los trois ;iimt''(is qui siiivireiil. inar(|iie lavraio 
ciisi', riiivciilidii lies iil(''('s. rinitialivi» des 
mouM'mcrils. » (}u'oii iiiiat^ini- la lièvre où va 
ijaîlre le socialisme, et colle al iiKJsplière embra- 
sée : Lamennais. hlan(|ni, les clubs, les sainl- 
sinioniens (1*iovkIIi<>ii Icni- (lc\ la quelque chose 
aussi) (») agilru il ro|)iuioii coniiiic les Courié- 
l'isles. Vujuusle ('.(^mle (|ui \a venif... 1^1, ([ue 
l'on imagine, de même, I a\i(lité du jeune 
typographe, plong»' dans ce conranl, de réno- 
vation. Iiansporlé pai- cet enthousiasme, 
voyant, comuje il l'écrira plus tard à Acker- 
manni^b^, <{uand il com|)lera |)armi les réfor- 
mateurs, l<' socialisme n éU'\c à la hauleui' 
d'une scient;e » . 

En attendant, il [»eine et il lutte. H l'andrait 
le sui\ re à (Jra\ . oij il est un instant maître 
détuties (i8ai), à iNeuchâtel. à L\Ai. Mar- 
seille, IJia'^uignan. « petit lour de France » 
{[u il tait le bâton à la main, apiès avoir été 
attiré quelque temps à Paris pai- hallol. à 
Hesançon, où il est directeur de journal pen- 
dant vingt-quatre heures, corrige, chez le? 
Gauthier, le Dictionnaire théologique de l'abbé 
Bergiei', et s'établit à son compte avec un 
associé. Lambert, qui deviendra fou et dispa- 

(a) C. BotciLi:, I.a Soviolotjic de I^rotidlion. 

(b) 4 octobre i84/i. 



l8 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

laîtra. Ainsi que Balzac, Proudhon portera 
longtemps le poids d'une liquidation malheu- 
reuse. Le '20 août i838, rAcadémie de Besançon 
le désigne comme titulaire de la pension Suard. 
Le sort est jeté : il sera écrivain. 

Dès i84o, le livemïev Mémoire sur la Propriété, 
suivi d'un second mémoire (18/41) sous forme 
de lettre à Blanqui et de V Aveulissement aux 
propriétaires (t8'|2), qui le fait poursuivre en 
cour dassises (a). l"a classé parmi les révolu- 
tionnaires. Nous le retrouvons à Paris secré- 
taire dun magistrat, à Lyon au service d'une 
compagnie de bateaux à vapeur, à Paris encore. 
C'est là qu'il connaît la philosophie allemande 
par les entretiens de Charles Griin, alors exilé (*). 
iNouvelle influence, et capitale, s'il est vrai 
qu'il « relève de la dialectique hégélienne {^) » , 
et la chèse paraît indiscutable. C'est là qu'il 
devient un des théoriciens écoutés du nouveau 
parti. Son père et sa mère sont morts en i846. 
La Révolution de i8/j8 le trouve prêt à son 
triple rôle de représentant du peuple, de jour- 
.naliste et de banquier (-). 

Voici encore une grande date. i848 est 
l'expérimentation des systèmes socialistes, la 
mise au premier plan de l'économique ; « la 

(a) H fui acquitté. 
(*>; M. Barrés. 



INTRODUCTION IÇ 

vieille politique était reléguée sur lesecond...», 
« la démocratie socialiste avait forcé l'attention 
générale (») )>. On sait la suite, et comment la 
dictature vint. Condamné à trois ans de prison 
et 3.000 francs d'amende pour une attaque 
contre le prince-président, Proudhon passe en 
Suisse, rentre à Paris j)our mollio ordre à ses 
aflaires, est arrête et reste en prison jusqu'au 
4 juin i852. Il épousa à Sainte-Pélagie, en 
i8/ig, Eugénie Piégard, dont ileut quatre filles, 
et retrouva à DouUens Barbes, Hlanqui et 
Raspail (}>). La Justice dans la liévolulion et dans 
r/s(//we (i 858) fît encore scandale. Condamné 
de nouveau à trois années de prison, Proudhon 
s'exile à Ixelles, refuse, en 1860, la remise de 
peine que lui oftre Napoléon III, mais rentre 
en France en 1862, à la suite de violentes mani- 
festations des Bruxellois devant sa maison («). 
Ses dernières années, écoulées à Passy, furent 
attristées par les souffrances physiques, et 
comme « de lutte désespérée (<^) ». Il s'éteignit 
le 19 janvier (c) i865. 



(a) Proudhon, La Fédéralion et l'Unité en Italie, p. 57. 

(b) 11 écrivait de sa prison des articles qui lui valurent 
de nouvelles poursuites. 

(c) On l'accusait d'avoir conseillé à l'empereur l'an- 
nexion de la Belgique. 

(dj C. Bol G Mi. 

(e) La Grande Encyclopédie d'd, par erreur, le 16. 



1>I10L'UI10."S 



20 DU PRINCIPE FEDERATIF 

u De lutte désespérée », je ne sais. De lutte, 
eu tout cas, sa vie tout entière. Le mot est dans 
Sainte-Beuve aussi : a homme de pensée, de 
lutte et d'audace ». Il peut avoir connu des 
instants de découragement : mais quelle belle 
et joyeuse ardeur ! quel épanouissement quand 
il secoue un adversaire ! u II aimait la guerre 
et la guerre l'aimait (») ». M. Bertli écrit de lui 
à M. Droz : « Proudhon est toute force, toute 
santé, c'est un vrai mâle. » En i842, il se 
dépeignait « petit blondin fluet » devant la 
Cour d'assises duDoubs ; mais, en i848, Hugo 
le voit et le dessine à l'Assemblée nationale, 
comme nous le montre son portrait le plus 
répandu : « 11 a les cheveux blonds, rares, en 
désordre, mal peignés, une mèche ramenée 
sur le front, qui est haut et intelligent. Son 
regard est à la fois humble, pénétrant et fixe. 
Il y a du dogue dans son nez presque camard, 
et du singe (^) dans son collier de barbe. Sa 
bouche, dont la lèvre inférieure est épaisse, a 
l'expression habituelle de l'humeur... Le prin- 
cipal caractère de sa contenance et de sa phy- 
sionomie, c'est l'embarras mcléà l'assurance. » 

Voilà qui est peint. Nous l'avons dit : il 



(a) Sainte-Beuvf. 

(b) Une caricature du temps en fait un homme des 
bois, musculeux et velu. 



INTRODUCTION 21 

reste peuple. Il est rude, il est ùprc. c Alccsle 
pur » ? Sainte-Beuve sait bien qu'Alceste a des 
haines vertueuses. Il a reproché à Proudhon 
de ne pas s'être suffisamment dégagé de ses 
origines, de s'être trop souvenu, en édifiant 
ses théories, qu'il était pauvre. Mais cette pau- 
vreté, qu'il a vue s'asseoir au foyer |)aternel, 
qui ne l'a pas quitte, l'a trempé solidement. 
(( Il nestpas bon, a-t-il dit, que l'homme ait 
ses aises ; il faut au contraire qu'il sente tou- 
jours l'aiguillon du besoin La pauvreté est 

bonne, et nous devons la considérer comme 
le principe de notre allégresse. » Allègre : je 
ne chercherai point d'autre mol. Il sait les joies 
simples que donnent cette pauvreté, « la fru- 
galité des mœurs, l'assiduité au travail ». Il 
est bon mari, bon père, fidèle à ses amis, d'un 
désintéressement farouche, dune honnêteté 
scrupuleuse. Les haines qu'il a soulevées eus- 
sent eu beau jeu à signaler la plus légère défuil- 
lance. Desjardins, dont l'œuvre est presque un 
pamphlet, doit reconnaître, avec son (f immense 
talent >», ses a quahtés privées ». Que lui 
reproche-t on encore ? Son orgueil ;' Il est vrai 
qu'il jjarle de ses œuvres avec la tiaïvelé (*) 
d'un Balzac, c J'avoue que j'en suis content. » 

(a) Sainte-Beuve parle de la « naïveté de sa convic- 
tion ». 



22 DU PRINCIPE FEDERATIF 

c( Sous le rapport de lu logique, je crois n'avoir 
encore rien fait daussi bien. » Cela ne se dit 
pas, chez les « gendeleltres ». Mais il écrira 
aussi candidement de la Création de l'ordre : 
(( C'est un livre maiK[ué. » Eh ! quoi, c'est que 
son trait dominant est la droiture morale, la 
sincérité et la foi. Il se sent le prophète d'une 
religion nouvelle. 11 est brûlé de la passion de 
la justice ('). Il chante un hymne en l'honneur 
de l'évangile qu'il apporte à l'humanité. 



II 



LA. METHODE ET LE SYSTEME 

D'une probité si haute, Proudhon cherchera 
• — et se cherchera — toute sa vie {^). De là, ses 
hésitations et comme ses repentirs. Il est clas- 
sique de souligner ses contradictions, (pie des 
ennemis lui ont reprochées avec véhémence. 
Faguet estime que, s'il tente de les expliquer 
par sa méthode, c'est souvent prétexte et échap- 
patoire, inconscients, du reste. Proudhon « est 
un Protée », dit-il. Essayons de le saisir. 

Cette âme droite est frappée du mal. Prou- 
dhon le voit partout : dans le monde du tra- 
vail, où il remarque « l'anarchie induslriclle », 
dans le paupérisme, qui en résulte, dans la 



INTRODUCTION 23 

tyrannie de l'aiilorité, dans la <j;uerie, qui a son 
lyrisme, mais qui est corrompue en son essence 
par un « principe d'iniquité ». Ce mal a un 
nom : c'est le désordre. Convient-il de s'indi- 
gner ? Mais (( croit-on que ce soit de plein 
gré, par l'efTet d'une persuasion mystérieuse, 
d'une conviction impossible à motiver, que 
ces masses se laissent conduire comme un 
troupeau, par une pensée étrangère, qui plane 

sur elles, et dont personne n'a le secret ? 

Il est absurde de regimber contre ces grandes 
lois.... (a) ». « Hegel, dit M. Barres (^), nous 
enseigne que tout ce qui a été nécessaire a été 
vrai et que la place de chaque chose constitue 
sa vérité. » Et Proudhon professe que la 
logique de Hegel est « merveilleusement com- 
mode n. Mais si le mal, puisqu'il a existé, était 
nécessaire, en faut-il conclure à l'inaction ? Le 
monde est en perpétuel devenir. Proudhon, 
« fds naturel de l'Encyclopédie («) », croit au 
progrès comme les Encyclopédistes, à la per- 
fectibilité de l'espèce humaine. Il y a désordre : 
cherchons ensemble un ordre ; trouvons les 
conditions de l'ordre social (<^). 



(a) De la Capacilé, etc., p. i.Vj. 

(b) De Hegel aux canlines du Nord, pp. 22-a3. 
(<5) On prête le mot à Mettornicli. 

(d) Cf. BoLGLK, La Sociologie de Proudhon. 



24 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Premier point : la vie est complexe. Elle est, 
même antinomique. Les antinomies sont néces- 
saires aux synthèses. Proudhon, qui a écrit les 
Contradictions économiques, est tenté d'écrire les 
Contradictions politiques (»). Le tort est de vou- 
loir résoudre les antinomies, quand il s'agit 
de balancer les deux termes dont elles se com- 
posent, de faire coexister des principes incon- 
ciliables. « Une philosophie plus large admet 
dans un système la pluralité des principes, la 
lutte des éléments, l'opposition des contrai- 
res (b) » (<). 

Second point : la vie est spontanée, surtout 
dans le peuple. « Ce qu'il importe de relever 
dans les mouvements populaires, c'est leur 
parfaite spontanéité (0). » On ne fait pas assez 
de place au sentiment, qui est à la base de 
rintelligence(-). Cherchons donc une harmonie 
spontanée, qui doit naître, si sa naissance n'est 
pas contrariée, des forces collectives qui se 
dégagent du groupe C^). Or, u tout ce qui existe 
est groupe («). •> Chez l'homme, composé de 
toutes les spontanéités ou puissances de la 



(a) Voir noie (a) de la page 75. 

(b) Théorie de la propriété. 
(®) De la Capacité, etc., p. 03. 

(d) V. La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, 
Petit catéchisme politique. 

(e) Philosophie du progrès. 



INTRODUCTION 



nature, la résultante est le libre arbitre. Dans 
le groupement humain, l'ordre va naître 
d'équitables accords entre libertés égales. 

Car tel est le problème. Il faut « réaliser la 
devise bourg^coisc de i83o, Liber t<^ — Ordre 
public, ce que la Démocratie républicaine de 
i8/|8 exprimait plus volontiers par ces mots : 
Unité et Liberté (a) o. Montagnard, Comtois, 
fds de la Révolution, Proudhon a la passion de 
la liberté, mais il sait que « l'unité est la loi 
de tout ce qui a vie et est organisé (*>) ». 
Pour lui, les deux notions sont inséparables. 
M Ces deux idées. Liberté et Unité ou Ordre, 
sont adossées l'une à l'autre, comme le crédit 
à l'hypothèque, comme la matière à l'esprit, 
comme le corps à l'âme. On ne peut ni les 
séparer, ni les absorber l'une dans l'autre ; il 
faut se résigner à vivre avec toutes deux en les 
équilibrant... (°). » 

Ce qui offusque la vue, c'est que, trop sou- 
vent, on confond unité et uniformité. Quand / 
Proudhon attaque l'Etat unitaire, la presse \ 
unitaire, l'Italie une, il sait oii portent ses \ 
coups et qu'ils atteignent la « fausse unité {^) ». 
Dès le premier Mémoire sur la propriété, il 



(&) De la Capacité, etc., p. i^O. Voir note i delà page^T 

(b) Ibid. 

(c) Ibid. 



26 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

s'élève contre « l'uniformité béate et slu- 
pide {^) >'. Ce qu'il reproche à la ccutialisalion, 
comme le fait le moindre de nos régionalistes, 
c'est, d'abord, d'unifoi'miser, de passer le rou- 
leau sur l'hétérogénéité nécessaire des choses, 
condition première de la vie. ÎNul n'a mieux vu 
que la « différenciation » , la connaissance des 
diversités, devaient être à la base de la science 
de l'homme d'Ktat. 

Tout est en place, maintenant. Le problème 
n'est plus qu'un problème de balance de forces. 
Les libertés vont conclure un contrat. Dans le 
monde économique, à V « anarchie mercan- 
tile (b) », à l'exploitation, à la concurrence, se 
substituera le « mutuellisme » ; dans le monde 
politique, à l'unitarisme, à la centralisation, 
se substituera le « fédéralisme «.(C'est le 
{. nouveau pacte » , « le lien le plus fort et le 
plus subtil qui puisse se former entre les hom- 
mes ». Le droit économique régnera désor- 
mais : (( le droit public va s'en déduire immé- 
diatement. » L'ordre et la liberté sont assurés 
par (( le même principe de garantie mu- 
tuelle (i)». 

A résumer ainsi, on risque de trahir, sur- 
tout quand il s'agit d'une pensée si vaste. Mais 

(a) « L'uniformité, quelle triste folie ! » (M. Barrks). 

(b) II dit ailleurs « inercantiliste ». 



INTRODUCTION 27 

il fallait montrer l'effort constructeur d'un 
Proudlioii el ses conclusions positives. " I>prit 
avant tout critique », a l-on dit (*). Et cela 
est juste, si on est plus frappe, comme il arrive 
souvent, de la partie destructive de son œuvie. 
Gela est faux, si l'on considère que construc- 
tion et destruction ne peuvent se séparer, 
« Desiruam et œdifirabo », « je détruirai et je 
construirai », a-t-il écrit en lete de ses Omlni- 
dictions économiques. « H est temps que le public 
sache que la négation en philosophie, en théo- 
logie, en histoire, est la condition première de 
l'affirmation. 

<( Tout progrès commence par une aboli- 
tion, toute réforme s'appuie sur la dénonciation 
d'un abus, toute idée nouvelle repose sur l'in- 
sulTisance démontrée de l'ancienne. » Là 
encore, il faut tout voir, et il est malsain de 
ne pas lire Proudhon jusqu'au bout. 

On aura fini avec cet exposé de méthode, si 
l'on met en bonne lumière la prudence du 
réformateur, la prudence patiente (b), qui laisse 
au « facteur temps » tout son rôle dans les 
afl'aires humaines. Comme il le dit du peuple, 
« il n'a » lui-même <i aucune foi à l'Absolu, et 



(a) Faguet. 

(b) Voir tout le Chapitre IX du Principe fédéralij, 
1" partie, et la troisième formule du Chapitre XI. 



28 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

repousse loin, comme contraire à sa nature, 
tout système à priori et définitif — L'Absolu, 
pour lui, c'est la vie même, la diversité dans 
l'unité (a) » (1). Comme nous voilà loin des 
Salentes et des Icaries ! « Il s'agit, avant tout, 
dira-t-il encore, de nous orienter, non de dog- 
matiser. » Il « pose des prémisses, » il « donne 
des préliminaires » (-). Une longue éducation, 
une sagace discipline, la soumission à la vie, 
telles sont les conditions nécessaires de la 
réforme qu'il a prêchée. 

III 

DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Ne sollicitons pas les textes pour établir une 
factice unité(^). En voici un qui est assez clair par 
lui-même: «Ainsi, transporté dans la sphère 
politique, ce que nous avons appelé jusqu'à 
présent mutuellisme ou garantisme prend le 
nom de fédéralisme. Dans une simple syno- 
nymie nous est donnée la révolution tout 
entière, politique et économique... (b) ». Il y est 
revenu dix fois (c). Comme M. Bougie a dit que 

(a) Idée générale de la RévohUlon au xix' siècle. 

(b) De laCapacUé, etc., p. i44 (et il renvoie, en note, 
au Principe fédéralif). 

(c) Il dit de môme : « la théorie mutuellisle et fédéra- 
tive de la propriété ». (De la Capacité, etc., p. i^a)- 



INTRODUCTION 29 

« son fédéralisme est l'envers de son compta- 
bilisme (*) d, et plus expressément encore, 
nous dirons que son fédéralisme est l'envers de 
son mutuellismo. « En autres termes, lira-t-on 
plus loin, il faut au droit politicpie le con- 
tre-fort du droit économique. » Il n'est pas 
exact que, à ses yeux, les queslioris politiques 
soient périmées et que les questions économi- 
ques demeurent seules. C'est forcer le sens 
d'une formule saisissante, brandie, de nos 
jours, par la C. G. T. et qui ne se comprend à 
plein que prise dans le système : « L'atelier 
fera disparaître le gouvernement. » Mais son 
\ mérite est d'avoir vu que l'économique et le 
•s politiquesont inséparables et que l'économique 
/conditionne le politique (*). Il faut immerger le 
système gouvernemental dans le système éco- 
nomique (b) : Proudhon a donc un « système 
gouvernemental ». 

On sait déjà celui dont il ne veut pas et qu'il 
a critiqué rudement l'unitarisme, la centrali- 
sation unitaire, incompatible avec la liberté. 
IOn trouvera, dans les pages qui suivent, toute 
la théorie du système fédératif (2). Contentons- 
nous, pour plus de commodité, d'en marquer 



(a) Ouvrage cité. 

(«>) Idée générale de la Révolution an xi\' siècle, p. 196.* 



30 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

les traits essentiels, ceux qui font l'originalité 
(le Proafllu)n('). 

Quelle est l'antinomie en politique ? Quels 
sont les deux grands principes antithétiques 
qu'il s'agit de concilier, suivant la méthode ?j 
Ils se heurtent dès les origines de la race 
humaine. C'est, d'une part, le principe delau-j 
torité, de l'autre, celui de la liberté. Tout le 
pioblème consiste ici à « balancer » l'un par 
l'autre, car « en toute société, même la plus 
autoritaire, une part est nécessairement laissée 
à la liberté ; pareillement en toute société, 
même la plus libérale, une part est réservée à 
l'autorité. Cette condition est absolue... » Or, 
toute autre combinaison est « hypothétique, ' 
empirique » : la seule formule de conciliation 
est le système du pacte, le système fédé- 
ratif(2). ' 

Étymologiquement et logiquement, le fédé- 
ralisme est fondé sur la notion de contrat. Ce 
contrat est plus qu'une fiction : c'est un pacte 
positif et synallagmatique. Le citoyen et, au- 
dessus de lui, la communauté, quelle qu'elle 
soit, commune(a), corporation, province, aliène 
une part de sa souveraineté au profit de l'Ktat 
fédéral. Mais citoyen et communauté n'aban- 

(^) Sur les libcrlés municipales et la « commune 
.souveraine », \oir De la Caparilé, elc. , 3' partie, Chap. IV. 



INTRODUCTION 3I 

donnent (») que ce dont l'abandon leur pro- ^ 
cure un avantage, rien de plus. Et cet abandon \ 
est volontaire. C'est dire (ju'un tel fédéralisme / -- /• 
est pleinement démocratique. « La hiérarchie A /f i^^^ 
gouvernementale, au lieu d'être posée ;*ur son / 
\ sommet, y est établie carrément sur sa base. » v> 
C'est aussi, du même coup, écarter tout fédé- 
ralisme impérialiste, où la volonté des peuples 
est plus ou moins négligée, et toute décentra- 
lisation de l'espèce commune (^), où le pouvoir 
central se décharge d'une part de ses attribu- 
tions et accorde une certaine autonomie à 
chacune des autorités qui lui demeurent subor- 
données. Nous sommes à l'inverse. Ici, les 
composantes de l'État fédéral délèguent à l'Etat 
par un acte volontaire, par un libre pacte, 
une part de leurs attributions, en conservant 
tout ce qu'elles peuvent en conserver. Et elles 
ne la délèguent que dans une vue de ;< garan- 
tisme » : en l'abandonnant, elles demandent à 
l'Etat, par ce pacte, de garantir leur propre 
liberté et le lien fédéral. 

A l'intérieur de la nation, application au 
premier degré, donc, u Tout le système con- 

(a) Voir noie i de la page 104. 

(}>) De l'espèce commune : car Proudhon. pour adop- 
ter le langa>.fe de son temps, dit : « Fédération polilique. 
ou DèrenlralisdUon. ». Les deux mots sont souvent 
employés l'un pour l'autre dans les écrits rcgionalistes. 



32 DU PRINCIPE FEDERATIF 

r sisle à distribuer les nationsVen provinces indé- 
I pendantes, souveraines, ou qui, du moins, 
l_i^y:^ 1 s'administrant elles-mêmes, disposent d'une 
) force, dune initiative et d'une influence suffi- 
l,^_,santes, et à les faire garantir les unes par les 
autres. » Entre nations, ensuite, — car Prou- 
dhon a très bien vu la Société des Nations et 
en a donné les principes, — application aussi 
naturelle : <( Former des groupes médiocres, 
respectivement souverains, et les unir par un 
pacte de fédération. » Je prie que l'on consi- 
dère ce mot de « médiocres » : il est capital. 
Dune part, Proudhon veut que le fédéralisme 
respecte toutes les diversités ; de l'autre, il 
rejette l'idée d'une fédération universelle. Sa 
thèse est celle que nous avons reprise à la 
Société Proudhon sous le nom de thèse des 
fédérations primaires. La République des peu-|[ 
pies sortira « de son mysticisme sous la 
forme concrète d'une fédération de fédéra- 
tions )).. 

Ainsi l'ordre régnera, comme au sein de la 
nation, entre nations confédérées. La guerre, 
qui fut nécessaire, disparaîtra (•*). « La Fédé- Irx 
lation résout seule, en théorie et en pratique, 



(*) Ou les guerres, du moins, deviendront bien plus 
rares. 



INTRODUCTION 33 

le problème de l'accord de la Liberté et de l'Au- 
torité. )) 

On peut murmurer le mol d'utopie, on peut 
rejeter en bloc la conception proudhonienne. 
Du moins, ne pout-on nier la force et la vigueur 
du système, léquilibre de ses parties et, — 
mettons tout au pis, si l'on veut, — la noblesse 
et la générosité de ce rêve. 



IV 



L ECRIVAIN 

Je me souviens que l'un de ceux à qui j'ai 
fait connaître Proudhon me remercia d'abord 
de lui avoir révélé un grand écrivain. De fait, 
sa renommée de théoricien a nui un peu à sa 
gloire littéraire. Grand écrivain, certes, au 
moins égal à Veuillot, que l'on semble aussi 
avoir découvert récemment, (( l'un des trois ou 
quatre premiers écrivains du dix-neuvième 
siècle », avoue Dcsjardins qui, nous l'avons 
dit, ne l'aime guère. Et lîarbey, qui le juge 
chimérique et scandaleux, reconnaît aussi que 
« la vraie gloire du style lui restera ». Il a l'hor- 
reur des livresques ; il ne veut pas être pris pour 
un u gent de lettres » ; il a toujours tenu à 



34 DU PRINCIPE FEDERATIF 

faire figure de barbare, mais c'est un barbare 
érudit. Nous avons dit la solidité de sa forma- 
tion, dont la rapidité frappait Sainte-Beuve. 
Maître de sesétymologies, sûr du sens des mots, 
il écrit avec une propriété rare. Nul besoin de 
néologisines pour exprimer des idées si neu- 
ves : « Si nous inventons autant de mots que 
nous aurons de nuances d'idées, écrit-il à 
Ackermann en pleine période romantique (»), 
cela ira à l'infini, et nous ne nous entendrons 
jamais. » Sa loi est celle d'Horace : « Varier 
les combinaisons des vieux mots, pour leur 
faire dire toutes les choses qui nous vien- 
nent (b). )) Quelle sobriété et quelle verdeur ! 
On lui a reproché un peu de <( roussisme », 
l'abus des apostrophes, et, pour tout dire, de 
la déclamation. Et sans doute que parfois il 
cède à ce qu'il appelle « l'ivresse des dialecti- 
ciens », que sa violence va jusqu'à la brutalité. 
« Il a rexpression forcenée, exterminante («). » 
Mais peut-on parler de déclamation là où la 
sincérité éclate i' Nul style, peut-être, ne suit 
d'aussi près a l'ordre et le mouvement de la 
pensée ». Un je ne sais quoi d'abandonné qui 
ne devient jamais trivial, du biblisme, une 



(a) 33 mai iS^a. 

(b) Ibid. 

(c) SA^^T^;-Blavl;. 



INTRODUCTION 35 

« ironie lyrique (») », et, c dans le corps à corps 
de la lutte et de la polémique, des expressions 
trouvées et de la plus neuve vigueur (^). » 
Peu d'images, mais presque toutes saisis- 
santes. Des formules ramassées et qui se gra- 
vent. Proudhon écrivain est peuple, mais peu- 
ple de génie. 



L INFLUENCE PllOLOnON ET NOTRE TEMPS 

Veuillot atteste que, sous la ■>" République, 
nul polémiste n'exerça une influence aussi 
considérable que Proudhon. Cependant, le 
propre d'ungénie de cette sorte, et si en avance, 
est d'agir davantage à mesure qu'il recule dans 
le temps. Qu'il ne soit plus à l'échelle, que 
sa synthèse soit trop simplificatrice pour 
la complexité de l'économie moderne, que sa 
victoire doive s'opérer « par des transforma- 
tions assez graves du pioudhonisme (c) », on 
pourrait en discuter, ^lais qu'est-ce à dire, au 
demeurant, sinon que le temps s'est chargé de 
tirer les conséquences des prémisses qu'il avait 



(a) Barbey d'Auhevilly. 

(b; Sainte-Belnf.. 

{c)GL\-Gn\yu, l'rvadkon el notre lenips, p. a'). 



36 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

posées ? Il n'est pas jusqu'à ses contmdictions 
^ — ou prétendues telles — qui ne l'aient servi, 
puisque nous voyons les partis les plus divers 
se réclamer de lui et M. Dimier en faire un des 
« maîtres de la contre-révolution ». Aussi bien 
ne saurait-il être question ici que de l'influence 
de ses idées fédéralistes pures. 

M. Berthod cite (») comme lui ayant dû 
beaucoup Laveleye, Renouvier, Marx, Bakou- 
nine, de Paepc, Tolain, C. Sabatier, Georges 
Sorel. On pourrait ajouter à cette liste Blanqui, 
Leverdays, Charles Longuet, Tolstoï, Fôrster, 
Paul-Boncour {^). Ce n'est pas un mystère que 
l'évolution de la notion de l'Etat, que le fédéra- 
lisme professionnel, que le socialismeagraire (c) 
ne saliraient être étudiés en dehors de lui (^). 
Notre propos est ailleurs. Tl faut dire que le 
mouvement régionaliste(-) français, que le mou- 
vement fédéraliste international n'ont pas eu 
seulement dans Proudhon un précurseur, 
mais le plus lucide des théoriciens. En somme, 
nous le démarquons à tour de bras. 

Si l'on ne veut pas faire du régionalisme le 
culte attendri du bibelot, si l'on y voit, comme 
j'y al toujours vu, pour ma part, une forme 



(a) P.-J. Proudlion et la Propriété. 

(b) Le Fédéralisme économique. 
(c; La Marianne des Champs. 



INTRODUCTION 37 

du fédéralisme adaptée à l'état présent de la 
France et une philosophie du groupe, toute 
la doctrine en est dans le Principe fédéralif. 
A la base, la diftérenciation : ù des conditions 
différentes répondent des besoins différents, à 
des besoins différents, des solutions différentes. 
Or la centralisation uniformise. Diversités 
de race, de sol, de climat, de tempérament 
physiologique et moral, contrariées par le sys- 
tème unitaire, voilà ce qu'un régionaliste con- 
sidère d'abord et veut respecter. Tout régiona- 
liste est un autonomiste. Acceptation d'un 
déterminisme (^), ensuite, suivant la formule de 
Maurice Barrés, et soumission à la loi de con- 
tinuité. Tout cela est chez Proudhon encore. 
Et chez Proudhon toujours, nous l'avons dit, 
la patience mistralienne («), la politique expé- 
rimentale, l'impossibilité de fixer l'organisation 
future dans tous ses détails ("-). Chez Proudhon 
enfin, cette reconnaissance des puissances de 
sentiment, cet essai de hiérarchie, ces tenta- 
tives de conciliation, qui sont le meilleur delà 
doctrine régionaliste : conciliation entre la 
tradition interprétée et le progrès, entre l'indi- 
vidualisme et les droits de la collectivité, entre 



(a) F. Gauzy a heureusement, dans la revue régiona- 
liste Le Feu (ijjuin 1917), rapproche l^roudhon de 
Mistral. 



38 DU PRINCIPE FÉDÉRA TIF 

le particularisme local et le patriotisme. Joi- 
gnez-y qu'une tendance nouvelle du régiona- 
lisme (a) y donne le pas à leconomique et que 
la représentation professionnelle, la représen- 
tation des intérêts ne se séparent plus des tra- 
ditions et des sentiments dans la future organi- 
sation régionale. 

Il en va de même de la Société des Nations. 
Proudhon en a posé exactement les principes : 
on le verra plus loin. Il ne s'agit plus avec lui 
d'une construction sur les nuages. La paix 
entre les peuples (^) et la justice ne pourront 
être garanties que par la fédération à la base. 
Elle seule apprend qu'il est nécessaire d'aliéner 
une partie de sa liberté, nous avons dit dans 
quelle mesure et à quelles conditions. Ainsi 
est préparé l'abandon d'une partie de sa sou- 
veraineté (sa limitation, si l'on préfère) que 
devra consentir chaqu^peuple dans la Société 
en formation : abandon indispensable, qui 
peut paraître une dure contrainte, mais que 
prépareront à accepter les restrictions déjà 
consenties. « Distribuées en provinces indé- 
pendantes, souveraines ou, du moins, s'admi- 



ra; Voir, nolainmenl, Jean llENNESsy, Régions de 
France, Paris, Ciès, 191O. 

(b) Les peuples et non les Étals : M. AN ilson avait bien 
vu ce point. 



INTRODUCTION 39 

nistrant elles-mêmes », suivant la formule déjà 
énonCL'e, les nations pourront s'élever, par une 
progression naturelle, à un internationalisme 
vraiment logique, où elles ne se perdent non 
plus que leurs composantes ne se perdent dans 
chacune d'elles. Inler-nalions suppose nalious. 
Proudhon a discerné non moins exactement 
les dilTicultés de la société future : danger que 
la Société des Nations ne soit qu'une Société 
d'États ; danger que des États n'ayant pas la 
forme fédérale entrent dans cette confédéra- 
tion ; danger que chaque Etat dispose d'un 
nombre de voix proportionnel à sa population 
et à son territoire. Des groupes médiocres — 
nous avons souligné le mot — préalablement 
unis par un pacte fédéral, des « fédérations de 
fédérations », pourront seuls former entre eux 
une confédération qui ne soit pas un piège ou 
un non-sens. Il est vrai que nous voilà loin 
du terme, que toute cette organisation demande 
une longue patience : mais quoi ! C'est la 
méthode même de Proudhon et du bon sens. 
Pour assigner ainsi un terme lointain, ou 
peut-être par cela même, Proudhon est un 
créateur de foi. Il précède l'humanité dans sa 
marche. Il ne connaît pas le doute. Ce n'est 
pas seulement son ironie qui est lyrique, c'est 
son enthousiasme lucide quand il nous montre 



40 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

la Jérusalem nouvelle. M. D. Halcvy cite, en 
terminant son ouvrage, une lettre à Acker- 
mann (*) : a Prouvons que nous sommes sin- 
cères, que notre foi est ardente, et notre exemple 
changera la face du monde. La foi est conta- 
gieuse... » Sincère, il l'a été, lui qui disait : 
(( Travailler, c'est se dévouer et mourir. « Ce 
grand réaliste a cru à la toute puissance de 
Fidée (^), qui est la réalité supérieure : « Puis- 
sance de la propagande et de l'mÉE. Semez des 
idées, elles croîtront et rempliront la terre », 
écrit-il sur la parabole du grain de sénevé {^) (^). 
Son esprit veille encore. Il y a, entre prou- 
dhoniens, une sorte de fraternité intellectuelle. 
Je tiens l'exemplaire du Principe JédératiJ sur 
lequel j'ai longtemps travaillé d'un vieux fédé- 
raliste girondin, qui me l'avait légué comme 
une Bible. Le fédéralisme est vraiment une foi. 



VI 



Nous avons indiqué, en débutant, les cir- 
constances de la publication du Principe fédé- 
raiij. Il parut en février i863 (Paris, Dentu, 
I vol. gr. in-i8). L'accueil semble avoir été 

(a) iG sept. i838. Proudhon vient d'obtenir la pension 
Suard. 

(b) Les Évangiles annotés par P.-J. Proudhon, p. 6i. 



INTRODUCTION 41 

favorable : et nous en avons dit les raisons. 
Proiidhon, le5mars(a), assure être au 6* mille. 

Dans l'édilion des Œuvres; Complètes d A. 
Lacroix, il forme le 8" tome (1868) avec la bro- 
chure : « Si les traités de 1815 ont cessé d'exis- 
ter, actes du futur congrès », en tout, 820 pp. 
dont il tient les 2/12 premières. L'ouvrage est 
épuisé en librairie et il n'est pas toujours aisé 
de se le procurer. 

Il se divise en trois parties : Du principe de 
fédération, Politique unitaire, La Presse uni- 
taire. Nous ne réimprimons ici que la première, 
qui dit l'essentiel, et la conclusion. Les deux 
autres montrent un bien curieux Proudhon 
polémiste (^). Dans l'appendice et dans les 
notes, nous en avons extrait quelques passages 
de portée plus générale, qui auraient pu figurer, 
sans désavantage, dans la première partie. 

(a) Lettre à Maurice. — Lettre à Delhasse (2 mars) : 
« Mon Fédéralisme entre dans les têtes comme un boulet 
dans du beurre. » 

(b) Nous avons dit que le Principe fédératij était né 
en pleine bataille. Du reste, tous les écrits de Proudhon 
sont lancés comme des brûlots. 



iV. B. — Dans rintroduction comme dans le texte, nous avons 
renvoyé an bas des pages, par des lettres de l'alpliabet. les notes 
brèves et celles de Proudhon {celles-ci signées P.) Les notes de 
Proudhon ont demandé queltjues éclaircissements, indiqués par 
un *. Les notes plus développées, où nous avons surtout cité 
Proudhon pour des rapprochements utiles, sont indiquées par des 
chijfres et toutes rejetées ù la fin du volume. 



NOTE BTBLIOGRMMIIQUE 
PROUDHON 

Sainte-Beuve, Premiers Lundis, t. III ; — I'. - ./. 
Proiulhon, — sa vie et aa corrcsiMtndancc, — /'S'.?.S'-/,9''<,S\ 
Paris, Michel Lévy, 187 t. 

K. DiEiiL, P.-J. Proiulhon. seine Lehre uiid sein Lcben, 
léna, G. Fischer, 3 vol. de 1888 à 1896. 

A. Desjaudins, P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa 
doctrine, Paris, Perrin, 1890. 

A. Mulhkhgrr, P.-.f. Proudhon, l.eiien und Werke, 
Stutlgart, Prommann, 1899. 

E. Faguet, Politiques et moralistes du dix-neuvième 
siècle, 3® série, Paris, Soc. fr. d'imprimerie et de librai- 
rie, 1900. 

H. Bour.GiN, Proudhon, Paris, Soc. nouv. de librairie 
et d'édition, 1901. [Voir, du même, art. Proudhon dans 
la Grande Encyclopédie]. 

Georges Souel, Quelques mois .mr Proudhon, Paris, 
Cahiers de la Quinzaine, i3° de la 3" série. 

Ed. Dnoz, ]\-J. Proudhon (/S'Or'-/W.^>), Paris. Librairie 
de (< Pages libres », 1909. 

A. Bertiiod, P.-J. Proudhon et la propriété, Paris, 
Giard et Brière, 1910. ^^L'ouvrage présente des vues 
générales sur le système de Proudhon.] 

G. BoLGLÉ, La Sociologie de Proudhon, Paris, Colin, 
191 1. 

Daniel Halévy, La Jeunesse de Proudhon, Moulins, 
Les Cahiers du Centre, /jg" 6150= de laô'^série. 

Gl\-Grand, Harmel, Berthod, Augé-Laribé, Oualid, 
RoGER-PicARD, PiROu, PuECH, BouGi.É, Proudhon et notre 
temps, Paris, Chiron, 1920. 



LE FÉDÉRALISME FRANÇAIS. 

Edm, Thiaudière, La Confédération française, Paris, 
Sagnier, 1872. 

Louis-Xavier de Ricard, Le Fédéralisme, Paris, Fisch- 
bacher, 1878. [Voir, du même, la trad. de Pi \ Margall, 
Les Nalionalités, Paris, Germer Baillière, 1879.] 

E. Leverdats, La Centralisalion, Socialisme et Fédéra- 
lisme, Paris, G. Carré, 1898 (posthume). 

P. FoNciN, Les Pays de France, projet de fédéralisme 
administratif, Paris, Colin, 1898. 

Ch. Maurras, L'Idée de la décentralisation, Paris, 
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J. Paul-Bongour, Le Fédéralisme économique, Paris, 
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M. Barres, De Hegel aux cantines du Nord, Paris, 
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H. Gellerier, La Politique fédéraliste, Paris, Nouvello 
Librairie Xalionale, 1916. 

F. .Tean-Desthieux, L'Évolution régiunaliste — Du 
Félibricjeau Fédéralisme — Paris, Bossard, 1918. 

J. Charles-Brux, La Tradition fédéraliste française, in 
Vers la Société des Valions, Paris, Giard et Brière, 1919. 






DU PRINCIPE FEDERATIP 

ET DE LA NÉCESS[TÉ 
DE RECONSTITUER LE PARTI DE L.\ RÉVOLUTION 



PREMIÈRE PARTIE 

DU PRINCIPE DE FÉDÉRATION 



CHAPITRE PREMIER 

DUALISME POLITIQUE. — AUTORITÉ ET LIBERTÉ : 
OPPOSITION ET CONNEXITÉ DE CES DEUX NOTIONS 

A VANT de dire ce que Ton entend par_ c><-<-<i^ 
fé dération^ il convient de rappeler en 
quelques pages l'origine et la filiation 
de l'idée. La théorie du système fédératif est^ 
toute nouvelle : je crois même pouvoir dire V ^ 
qu'elle n'a encore été présentée par personne (^). 
Mais elle est intimement liée à la théorie géné- 
rale des gouvernements, parlons plus juste, elle 
, en est la conclusion nécessaire. 



46 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Parmi tant de constitutions que la philosophie 
propose et que l'histoire montre à l'essai, une 
seule réunit les conditions de justice, d'ordre, de 
liberté et de durée hors desquelles la société et 
l'individu ne peuvent vivre. La vérité est une 
comme la nature : il serait étrange qu'il en fût 
autrement pour l'esprit et pour son œuvre la 
plus grandiose, la société. Tous les publicistes 
ont admis cette unité de la législation humaine, 
et, sans nier la variété des applications que la 
différence des temps et des lieux et le génie 
propre à chaque nation réclament ; sans mécon- 
naître la part à faire, en tout système politique, 
à la liberté, tous se sont efforcés d y conformer 
leurs doctrines. J'entreprends de faire voir que 
cette constitution unique, que le plus grand effort 
de la raison des peuples sera d'avoir enfin recon- 
nue, n'est autre que le système fédératif. Toute 
forme de gouvernement qui s'en éloigne doit 
être considérée comme une création empirique, 
ébauche provisoire, plus ou moins commode, 
sous laquelle la société vient s'abriter un instant, 
et que, pareille à la tente de l'Arabe, on enlève 
le matin après l'avoir dressée le soir. Une analyse 
sévère est donc ici indispensable, et la première 
vérité dont il importe que le lecteur emporte de 
cette lecture la conviction, c'est que la politique, 
variable à l'infini comme art d'application, est, 



DU PRINCIPE FEDERATIF 47 

quant aux principes qui la régissent, une science 
de démonstration exacte, ni plus ni moins que 
la géométrie et l'algèbre. 

L'ordre politique repose fondamentalement sur ^ ^ 
deux principes contraires, 1 'Autorité et la 
L iberté : le premier initiateur, le second détermi-\'^^ 
nateur ; celui-ci ayant pour corollaire la raison \ 
libre, celui-là la foi qui obéit. 

Contre cette première proposition, je ne pense 
pas qu'il s'élève une seule voix. L'Autorité et 
la Liberté sont aussi anciennes dans le monde 
que la race humaine : elles naissent avec nous, 
et se perpétuent en chacun de nous. Remarquons 
seulement une chose, à laquelle peu de lecteurs 
feraient d'eux-mêmes attention : ces deux prin- 
cipes forment, pour ainsi dire, un couple dont 
les deux termes, indissolublement liés l'un à 
l'autre, sont néanmoins irréductibles l'un dans 
l'autre, et restent, quoi que nous fassions, en_ 
lutte perpétuelle. L'Autorité suppose invincible- 
ment une Liberté qui la reconnaît ou la nie ; la 
liberté à son tour, dans le sens politique du mot, 
suppose également une autorité qui traite avec 
elle, la refrène ou la tolère. Supprimez l'une des 
deux, l'autre n'a plus de sens : l'autorité, sans 
une liberté qui discute, résiste ou se soumet, est 
'un vain mot ; la liberté, sans une autorité qui lui 
fasse contre-poids, est un non-sens. 



48 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Le principe d'autorité, principe familial, pa- 
triarcal, magistral, monarchique, théocratique, 
tendant à la hiérarchie, à la centralisation, à 
l'absorption, est donné par la nature, donc essen- 
tiellement fatal ou divin, comme l'on voudra. 
Son action, combattue, entravée par le principe 
contraire, peut indéfiniment s'étendre ou se res- 
treindre, mais sans pouvoir s'annihiler jamais. 
->( Le principe de liberté, personnel, individua- 
liste, critique ; agent de division, d'élection, de 
transaction, est donné par l'esprit. Principe essen- 
tiellement arbitral par conséquent, supérieur à la 
Nature dont il se sert, à la fatalité qu'il domine ; 
illimité dans ses aspirations ; susceptible, comme 
son contraire, d'extension et de restriction, mais 
tout aussi incapable que celui-ci de s'épuiser par 
le développement, comme de s'anéantir par la 
contrainte. 

Il suit de là qu'en toute société, même la plus 
autoritaire, une part est nécessairement laissée à 
la liberté ; pareillement en toute société, même la 
plus libérale, une part est réservée à l'autorité. 
Cette condition est absolue ; aucune combinaison 
politique ne peut s'y soustraire. Kn dépit de 
l'entendement dont l'effort tend incessamment 
à résoudre la diversité dans l'unité (^), les deux 
principes restent en présence et toujours en 
opposition. Le mouvement politique résulte de 



DU PRINCIPE FEDERATIF 49 

leur tendance inéluctable et de leur réaction 
mutuelle. 

Tout cela, je l'avoue, n'a peut-être rien de 
bien neuf, et plus d'un lecteur va me demander 
si c'est tout ce que j'ai à lui apprendre. Personne 
ne nie ni la Nature ni l'Esprit, quelque obscurité 
qui les enveloppe ; pas un publiciste qui songe à 
s'inscrire en taux contre l'autorité ou la liberté, 
bien que 'eur conciliation, leur séparation et leur 
élimination semblent également impossibles. Où 
donc me proposé-je d'en venir, en rebattant ce 
lieu commun ? 

"""Je vaTs le dire : c'est que toutes les constitu- 
tions politiques, tous les systèmes de gouverne- 
ment, la fédération y comprise, peuvent se 
ramener à cette formule, le Balancement de l'au" - 
torité par la liberté, et vice versa ; c'est en consé- 
quence que les catégories adoptées depuis Aristote 
par la multitude des auteurs et à l'aide desquelles 
les gouvernements se classent, les États se diffé- 
rencient, les nations se distinguent, monarchie^ 
aristocratie, démocratie, etc., ici la fédération 
exceptée, se réduisent à des constructions hypo- 
thétiques, empiriques, dans lesquelles la raison 
et la justice u'obtieniient qu'une batisfaction 
imparfaite ; c'est que tous ces établissements, 
fondés sur les mêmes données incomplètes, diffé- 
rents seulement par les intérêts, les préjugés, la 



50 DU PRINCIPE FEDERATIF 

routine, au fond se ressemblent et se valent ; 
qu'ainsi, n'était le mal-être causé par l'applica- 
tion de ces faux systèmes, et dont les passions 
irritées, les intérêts en souffrance, les amours- 
propres déçus s'accusent les uns les autres, nous 
serions, quant au fond des choses, très près de 
nous entendre ; c'est enfin que toutes ces divi- 
sions de partis entre lesquels notre imagination 
creuse des abîmes, toutes ces contrariétés d'opi- 
nions qui nous paraissent insolubles, tous ces 
antagonismes de fortunes qui nous semblent sans 
remède, trouveront toutàl'heureleur équation défi- 
nitive dans la théorie du gouvernement fédératif . 
Que de.choses, direz-vous, dans une opposition 
grammaticale : AuTORiTÉ-Liberté !... — Eh bien ! 
oui. J'ai remarqué que les intelligences ordinaires, 
que les enfants saisissent mieux la vérité ramenée 
à une formule abstraite que grossie d'un volume 
de dissertations et de faits. J'ai voulu tout à la 
fois abréger cette étude pour ceux qui ne peuvent 
lire des livres, et la rendre plus péremptoire en 
opérant sur de simples notions. Autorité, 
Liberté, deux idées opposées l'une à l'autre, con- 
damnées à vivre en lutte ou à périr ensemble : 
voilà, certes, qui n'est pas bien difficile. Ayez 
seulement la patience de me lire, ami lecteur, et 
si vous avez compris ce premier et très court cha- 
pitre, vous m'en direz après votre sentiment. 



P^ii^l^ii^l^ii^i^[i^!i^i^l^j^l^i^l^)t^^^ 



CHAPITRE II 
CONCEPTION à priori de l'ordre politique : 

RÉGIME d'autorité, RÉGIME DE LIBERTÉ 

Nous connaissons les deux principes fonda- 
mentaux et antithétiques de tout gouvernement : 
autor i té^ li berté . 

En vertu de la tendance de l'esprit humain à 
ramener toutes ses idées à un principe unique, 
partant à éliminer celles qui lui paraissent incon- 
ciliables avec ce principe, deux régimes différents 
se déduisent, â priori, de ces deux notions pri- 
mordiales, selon la préférence ou prédilection 
accordée à l'une ou à l'autre : le régime d'autorité 
et le régime de liberté. "~~~ 

En outre, la société étant composée d'individus, 
et le rapport de l'individu au groupe pouvant se 
concevoir, au point de vue politique, de quatre 
manières différentes, il en résulte quatre formes 
gouvernementales, deux pour chaque régime : 

I, Régime d'Autorité. 

A) Gouvernement de toiis par un seul ; Monaiiciiie 
ou Patriarcat ; 

a) Gouvernement de tous par tous ; — Panarchie ou 
Communisme. 

Le caractère essentiel de ce régime, dans ses deux 
espèces, est I'indivision du pouvoir. 

PROIDHON 4 



52 DU PRINCIPE FEDERA TIF 

II. Régime de Liberté. 

B) Gouvernement de tous par chacun ; — Démocra- 
tie ; 

b) Gouvernement de chacun par chacun ; — An-archie 
ou Self-government. 

Le caractère essentiel de ce régime, dans ses deux 
espèces, est la division du pouvoir. 

Rien de plus, rien de moins. Cette classification, 
donnée à priori par la nature des choses et là 
déduction de l'esprit, est mathématique. En tant 
que la politique est censée résulter d'une cons- 
truction syllogistique, comme le supposèrent 
naturellement tous les anciens législateurs, elle 
ne peut rester en deçà, ni aller au delà. Ce sim- 
plisme est remarquable : il nous montre dès l'ori- 
gine, et sous tous les régimes, le chef d'État 
s'efforçant de déduire ses constitutions d'un seul 
élément. La logique et la bonne foi sont primor- 
diales en politique : or, là est précisément le 
piège. 

Observations. — I. Nous savons comment se 
pose le gouvernement monarchique, expression 
primitive du principe d'autorité. M. de Bonald 
nous l'a dit : c'est par l'autorité paternelle. La 
famille est l'embryon de la monarchie. Les pre- 
miers États furent généralement des familles ou 
tribus gouvernées par leur chef naturel, mari, 
père, patriarche, à la fin roi. 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 53 

Sous ce régime, le développement de l'État 
s'effectue de deux manières : 1° par la génération 
ou multiplication naturelle de la famille, tribu 
ou race ; 2° par l'adoption, c'est-à-dire par l'incor- 
poration volontaire ou forcée des familles et 
tribus circonvoisines, mais de telle sorte que les 
tribus réunies ne fassent avec la tribu mère 
qu'une seule famille, une même domesticité. Ce 
développement de l'état monarchique peut at- 
teindre des proportions immenses, allant jusqu'à 
des centaines de millions d'hommes, répandus 
sur des centaines de mille lieues carrées. 

La panarchie, pantocratie ou communauté, se 
produit naturellement par la mort du monarque 
ou chef de famille, et la déclaration des sujets, 
frères, enfants ou associés, de rester dans l'indi- 
vision, sans faire élection d'un nouveau chef. 
Cette forme politique est rare, si tant est même 
qu'il y en ait des exemples, l'autorité y étant 
plus lourde et l'individuaUté plus accablée que 
sous aucune autre. Elle n'a guère été adoptée 
que par les associations religieuses, qui, dans 
tous les pays et sous tous les cultes, ont tendu à 
l'anéantissement de la liberté. Mais l'idée n'en 
est pas moins donnée à priori, comme l'idée 
monarchique ; elle trouvera son application dans 
les gouvernements de fait, et nous devions la 
mentionner à tout le moins pour mémoire. 



54 DU PRINCIPE FEDERATIF 

Ainsi la monarchie, fondée en nature, justifiée 
par conséquent dans son idée, a sa légitimité et 
sa moralité : et il en est de même du commu- 
nisme (1). Mais nous verrons tout à l'heure que 
ces deux variétés du même régime ne peuvent, 
malgré leur donnée concrète et leur déduction 
rationnelle, se maintenir dans la rigueur de leur 
principe et la pureté de leur essence, qu'elles sont 
condamnées par conséquent à rester toujours à 
l'état d'hypothèse. De fait, malgré leur origine 
patriarcale, leur tempérament débonnaire, leur 
affectation d'absolutisme et de droit divin, la 
monarchie et la communauté, conservant dans 
leur développement la sincérité de leur type, ne 
se rencontrent nulle part. 

IL Comment se pose à son tour le gouverne- 
ment démocratique, expression spontanée du 
principe de liberté ? Jean-Jacques Rousseau et 
la Révolution nous l'ont appris : par la conven- 
tion. Ici la physiologie n'est plus de rien : l'État 
apparaît comme le produit, non plus de la nature 
organique, de la chair, mais de la nature intelli- 
gible, qui est esprit. 

Sous cet autre régime, le développement de 
l'État a lieu par accession ou adhésion libre. De 
même que les citoyens sont censés avoir tous 
signé le contrat, l'étranger qui entre dans la 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 55 

cité est censé y adhérer à son tour : c'est à cette, 
condition qu'il obtient les droits et prérogatives 
de citoyen. Si l'État a une guerre à soutenir et 
devient conquérant, son principe le porte à 
accorder aux populations conquises les mêmes 
droits que ceux dont jouissent ses propres natio- 
naux : ce que l'on nomme isonomie. Telle était 
chez les Romains la concession du droit de cité. 
Les enfants eux-mêmes sont censés, à leur majo- 
rité, avoir juré le pacte ; ce n'est pas en réalité 
parce qu'ils sont fils de citoyens qu'ils deviennent 
citoyens à leur tour, comme dans la monarchie 
les enfants du sujet sont sujets de naissance, ou 
comme dans les communautés de Lycurgue et 
de Platon ils appartenaient à l'État : pour être 
membre d'une démocratie, il faut, en droit, 
indépendamment de la qualité d'ingénu , avoir 
fait élection du système libéral. 

La même chose aura lieu pour l'accession d'une 
famille, d'une cité, d'une province : c'est toujours 
la liberté qui en est le principe et qui en fournit 
les motifs. 

Ainsi, au développement de l'État autoritaire, 
patriarcal, monarchique ou communiste, s'oppose 
le développement de llÉtat libéral, contractuel 
et dém ocratique. Et comme il n'y a pas de limite 
naturelle à l'extension de la monarchie, ce qui 
dans tous les temps et chez tous les peuples a 



56 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

suggéré l'idée d'une monarchie universelle ou 
messianique, il n'y a pas non plus de limite 
naturelle à l'extension de l'État démocratique, ce 
qui suggère également l'idée d'une démocratie 
ou république universelle. 

Comme variété du régime libéral, j'ai signalé 
[ I'anarchie ou gouvernement de chacun pour (a) 
l soi-même, en anglais, self-government. L'expres- 
sion de gouvernement anarchique impliquant une 
sorte de contradiction, la chose semble impossible 
et l'idée absurde. Il n'y a pourtant à reprendre ici 
que la langue : la notion d'anarchie, en politique, 
est tout aussi rationnelle et positive qu'aucune 
autre. Elle consiste en ce que, les fonctions poli- 
tiques étant ramenées aux fonctions industrielles, 
l'ordre social résulterait du seul fait des transac- 
tions et des échanges. Chacun alors pourrait se 
dire autocrate de lui-même, ce qui est l'extrême 
inverse de l'absolutisme monarchique. 

De même, au surplus, que la monarchie et le 
communisme, fondés en nature et en raison, ont 
leur légitimité et leur moralité, sans que jamais 
ils puissent se réaliser dans la rigueur et la pureté 
de leur notion ; de même la démocratie et l'anar- 
chie, fondées en liberté et en droit, poursuivant 
un idéal en rapport avec leur principe, ont leur 

(a) Le texte imprimé est bien pour, mais il faut 
évidenunent lire par. 



DU PRINCIPE FEDERATIF 57 

légitimité et leur moralité. Mais nous verrons 
aussi qu'en dépit de leur origine juridique et 
rationaliste, elles ne peuvent pas davantage, en 
prenant de l'accroissement et se développant en 
population et territoire, se maintenir dans la 
rigueur et la pureté de leur notion, et qu'elles 
sont condamnées à rester à l'état de desiderata 
perpétuels. Malgré l'attrait puissant de la liberté, 
ni la démocratie ni l'anarchie, dans la plénitude 
et l'intégrité de leur idée, ne se sont constituées 
nulle part (}). 










CHAPITRE III 

FORMES DU GOUVERNEMENT 

C'est pourtant à l'aide de ces bilboquets méta- 
physiques qu'ont été établis dès le commence- 
ment du monde tous les gouvernements de la 
terre, et c'est avec cela que nous parviendrons 
à débrouiller l'énigme politique, pour peu que 
nous veuillions {^) nous en donner la peine. Que 
l'on me pardonne donc d'y insister, comme on 
fait avec les enfants à qui l'on enseigne les 
éléments de la grammaire. 

Dans ce qui précède, on ne trouvera pas un 
mot qui ne soit de la plus parfaite exactitude. 
On ne raisonne pas autrement dans les mathéma- 
tiques pures. Ce n'est pas dans l'usage des 
notions qu'est le principe de nos erreurs ; c'est 
dans les exclusions que, sous prétexte de logique, 
nous nous permettons d'y faire dans l'applica- 
tion. 

a) Autorité — Liberté : voilà bien les deux 
pôles de la politique. Leur position antithétique, 
diamétrale, contradictoire, nous est un sûr garant 
qu'un troisième terme est impossible, qu'il 

(«) Sic. 



DU PRINCIPE FEDERATIF 59 

n'existe pas. Entre le oui et le non, de même 
qu'entre l'être et le uon-être, la logique n'admet 
rien (^). ^ ^ r .-^ 1 

b) La connexité de ces mêmes notions, leur 
irréductibilité, leur mouvement, sont également 
démontrés. Elles ne vont pas l'une sans l'autre ; 
on ne peut ni supprimer celle-ci ou celle-là, ni 
les résoudre en une expression commune. Quant 
à leur mouvement, il suffit de les mettre en pré- 
sence, pour que, tendant mutuellement à s'ab- 
sorber, à se développer aux dépens l'une de 
l'autre, elles entrent aussitôt en action. 

c) De ces deux notions résultent pour la 
société deux régimes différents, que nous avons 
nommés régime d'autorité et régime de liberté ; 
chacun desquels peut revêtir ensuite deux formes 
différentes, ni moins ni plus. L'autorité n'appa- 
raît dans toute sa grandeur que dans la collec- 
tivité sociale : par conséquent elle ne peut s'ex- 
primer, agir, que par la collectivité même ou 
par un sujet qui la personnifie ; semblablement, 
la liberté n'est parfaite que lorsqu'elle est garantie 
à tous, soit que tous aient part au gouvernement, 
soit que la charge n'en ait été dévolue à per- 
la) Le dei^enir n'est pas, quoi qu'en aient dit certains 

philosophes plus mystiques que profonds, un moyen 
ternie entre l'être et le non-être ;_J c de^^en ir est Je mouve- 
ment de l'être ; c'est l'être dans sa vie et sëi manifesta- 
tions. (P.) 



6o DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

sonne. Impossible d'échapper à ces alternatives : 
Gouvernement de tous par tous ou gouvernement de 
tous par un seul, voilà pour le régime d'autorité ; 
gouvernement en participation de tous par chacun 
ou gouvernement de chacun par soi-même, voilà 
pour le régime de liberté. Tout cela est fatal 
comme l'unité et la pluralité, le chaud et le froid, 
la lumière et les ténèbres. — Mais, me dira-t-on, 
n'a-t-on jamais vu le gouvernement être l'apanage 
d'une partie plus ou moins considérable de la 
nation, à l'exclusion du reste : aristoaatie, gou- 
vernement des classes élevées ; ochloaatie, gou- 
vernement de la plèbe ; oligarchie, gouvernement 
d'une faction ?... L'observation est juste, cela 
s'est vu : mais ces gouvernements sont des gou- 
vernements dtfnit, œuvres d'usurpation, de vio- 
lence, de réaction, de transition, d'empirisme, où 
tous les principes sont simultanément adoptés, 
puis également violés, méconnus et confondus ; 
et nous en sommes présentement aux gouverne- 
ments à priori conçus d'après la logique, et sur 
un seul principe. 

Rien d'arbitraire, encore une fois, dans la 
politique rationnelle, qui tôt ou tard ne se doit 
pas distinguer de la politique pratique. L'arbi- 
traire n'est le fait ni de la nature ni de l'esprit : 
ce n'est ni la nécessité des choses ni la dialectique 
infaillible des notions qui l'engendrent. L'Arbi- 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 6l 

traire est fils, savez- vous de qui ? Son nom vous 
le dit : du libre Arbitre, de la Liberté. Chose 
admirable ! Le seul ennemi contre lequel la 
Liberté ait à se tenir en garde, ce n'est pas au 
fond l'Autorité, que tous les hommes adorent 
comme si elle était la Justice ; c'est la Liberté 
elle-même, liberté du prince, liberté des grands, 
liberté des multitudes, déguisée sous le masque 
de l'Autorité. 

De la définition à priori des diverses espèces 
de gouvernements, passons maintenant à leurs 
formes. 

j^n appelle formes du gouvernement, la manière 
dont se distribue et s'exerce le Pouvoir. Naturel- 
lement et logiquement ces formes sont en rapport 
avec le principe, la formation et la loi de chaque 
régime. 

De même que le père dans la famille primitive, 
le patriarche dans la tribu, est à la fois maître 
de la maison, du chariot ou de la tente, herus, 
dominus, propriétaire du sol, des troupeaux et de 
leur croît, cultivateur, industriel, régisseur, com- 
merçant, sacrificateur, guerrier ; de même, dans 
la monarchie, le Prince est à la fois législateur, 
administrateur, juge, général, pontife. Il . le 
domaine éminent de la terre et de la rente ; il est 
chef des arts et métiers, du commerce, de l'agri- 
culture, de la marine, de l'instruction publique. 



62 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

investi de tout droit et de toute autorité. En deux 
mots, le roi est le représentant de la société, son 
incarnation ; l'État, c'est lui. La réunion ou indi- 
vision des pouvoirs est le caractère de la royauté. 
Au principe d'autorité qui distingue le père de 
famille et le monarque, vient se joindre comme 
corollaire le principe d'universalité d'attribu- 
tions. Un chef de guerre, comme Josué ; un juge, 
comme Samuel ; un prêtre, comme Aaron ; un 
roi, comme David ; un législateur, comme Moïse, 
Solon, Lycurgue, Numa, tous ces titres réunis 
dans la même personne : tel est l'esprit de la 
monarchie, telles sont ses formes. 

Bientôt, par l'extension donnée à l'État, l'exer- 
cice de l'au torité dépasse les forc es d'un homme. 
Le prince alors se fait assister par des conseillers, 
officiers ou ministres, choisis par lui, et qui 
agissent en son lieu et place, comme ses manda- 
taires et fondés de pouvoir vis-à-vis du peuple. 
De même que le prince qu'ils représentent, ces 
envoyés, satrapes, proconsuls ou préfets, cu- 
mulent dans leur mandat tous les attributs de 
l'autorité. Mais il est entendu qu'ils doivent 
compte de leur gestion au monarque leur maître, 
dans l'intérêt et au nom duquel ils gouvernent, 
dont ils reçoivent la direction, et qui les fait sur- 
veiller eux-mêmes de manière à s'assurer toujours 
la haute possession de l'autorité, l'honneur du 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 63 

commandement, les bénéfices de l'État, et à se 
préserver de toute usurpation et de toute sédition. 
Quant à la nation, elle n'a pas droit de demander 
des comptes, et les agents du prince n'en ont point 
à lui rendre. Dans ce système, la seule garantie 
des sujets est dans l'intérêt du souverain, qui, du 
reste, ne reconnaît de loi que son hon plaisir {}). 
Dans le régime communiste, les formes du 
gouvernement sont les mêmes, c'est-à-dire que 
le Pouvoir est exercé indivisément par la collec- 
tivité sociale de même qu'il l'était auparavant par 
le roi seul. C'est ainsi que dans les champs de 
mai des Germains le peuple entier, sans distinc- 
tion d'âge ni de sexe, délibérait, jugeait ; c'est 
ainsi que les Cimbres et les Teutons, accompagnés 
de leurs femmes, combattaient contre Marius : 
ne connaissant rien à la stratégie et à la tactique, 
qu'avaient-ils à faire de généraux ? C'est par un 
reste de ce communisme qu'à Athènes les juge- 
ments au criminel étaient rendus par la masse 
entière des citoyens ; c'est par une inspiration du 
même genre que la République de 1848 se donna 
neuf cents législateurs, regrettant de ne pouvoir 
réunir dans la même assemblée les dix millions 
d'électeurs, qu'il fallut se contenter de convoquer 
au scrutin. Les projets de législation directe (^), 
par oui et par non^ proposés de nos jours, sont 
sortis de là. 



64 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Les formes de l'État libéral ou démocratique 
correspondent également au principe de forma- 
tion et à la loi de développement de cet État ; en 
conséquence, elles diffèrent radicalement de 
celles de la monarchie. Elles consistent en ce que 
le Pouvoir, au lieu d'être collectivement et indi- 
visément exercé comme dans la communauté 
primitive, est réparti entre les citoyens, ce qui se 
fait de deux manières. S'il s'agit d'un service 
susceptible d'être matériellement partagé, comme 
la construction d'une route, le commandement 
d'une flotte, la police d'une ville, l'instruction 
de la jeunesse, on partage le travail par sections, 
la flotte par escadres ou même par navires, la 
ville par quartiers, l'enseignement par classes, sur 
chacun desquels on établit un entrepreneur, 
commissaire, amiral, capitaine ou maître. Les 
Athéniens avaient l'habitude, dans leurs guerres, 
de nommer dix ou douze généraux, dont chacun 
commandait pendant un jour à tour de rôle : 
usage qui paraîtrait aujourd'hui fort étrange ; 
mais la démocratie athénienne ne supportait rien 
de plus. Si la fonction est indivisible, on la laisse 
entière, et, ou bien l'on nomme plusieurs titu- 
laires, malgré le précepte d'Homère (») qui dit que 
la pluralité des commandants est une mauvaise 



(a) Iliade, II, 204. 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 65 

chose : c'est ainsi que là où nous n'envoyons 
qu'un ambassadeur, les anciens en expédiaient 
une compagnie ; — ou bien l'on se contente pour 
chaque fonction d'un seul fonctionnaire qui s'y 
attache et en fait peu à peu sa profession, sa 
spécialité : ce qui tend à introduire dans le corps 
politique une classe particulière de citoyens, à 
savoir les fonctionnaires publics. A partir de ce 
moment la Démocratie est en danger : l'État se 
distingue de la nation ; son personnel redevient 
à peu près tel que sous la monarchie, plus dévoué 
au prince qu'à la nation et à l'État. En revanche, 
une grande idée a surgi, l'une des plus grandes 
de la science, l'idée de la Division ou Séparation 
des Pouvoirs. Grâce à cette idée, la Société prend 
une forme décidément organique ; les révolutions 
peuvent se succéder comme les saisons, il y a 
en elle quelque chose qui ne périra plus, c'est 
cette belle constitution de la puissance publique 
par catégories, Justice, Administration, Guerre, 
Finances, Cultes, Instruction publique. Com- 
merce, etc. 

L'organisation du gouvernement libéral ou 
démocratique est plus compliquée, plus savante, 
d'une pratique plus laborieuse et moins fulgu- 
rante que celle du gouvernement monarchique : 
elle est en conséquence moins populaire. Presque 
toujours les formes du gouvernement libre ont 



66 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

été traitées d'aristocratie par les masses, qui lui 
ont préféré l'absolutisme monarchique. De là, 
l'espèce de cercle vicieux dans lequel tournent 
et tourneront longtemps encore les hommes de 
progrès. Naturellement c'est en vue de l'amélio- 
ration du sort des masses que les républicains 
réclament des libertés et des garanties ; c'est 
donc sur le peuple qu'ils doivent chercher à 
s'appuyer. Or, c'est toujours le peuple qui, par 
méfiance ou indifférence des formes démocra- 
tiques, fait obstacle à la Hberté(-'^). 



(a) Ce qu'il importe de bien retenir, c'est que les gou- 
vernements se distinguent par leur essence, non par 
le titre donné au magistrat. Ainsi l'essence de la monar- 
chie est dans Vindivision gouvernementale et administra- 
tive, dans Vabsolutisrne du prince, un ou collectif, et 
dans son irresponsabilité. L'essence de la démocratie, 
au contraire, est dans la séparation des pouvoirs, dans la 
distribution des emplois, le contrôle et la responsabilité. 
La couronne et l'hérédité elle-même ne sont ici que des 
accessoires symboliques. Sans doute c'est par le père-roi, 
par l'hérédité et par le sacre, que la monarchie se rend 
visible aux yeux : ce qui a fait croire au -vulgaire que, le 
signe manquant, la chose n'existait plus. Les fondateurs 
de la démocratie, en 93, crurent avoir fait merveille de 
couper la tète au roi, pendant qu'ils décrétaient la cen- 
tralisation. Mais c'est une erreur qui ne doit plus tromper 
personne. Le conseil des dix, à Venise, était un vrai 
lyran, et la république un despotisme atroce. Au con- 
iraire, donnez un prince, avec titre de roi, à une répu- 
blique comme la Suisse : si la constitution ne change pas, 
ce sera comme si vous aviez mis un chapeau de feutre 
sur la statue de Henri IV. (P.) 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 67 

Les formes de l'anarchie sont indifféremment, 
à la volonté de chaque individu, et dans la limite 
de ses droits, celles de la monarchie ou de la 
démocratie. 

Tels sont, dans leurs principes et dans leurs 
formes, les quatre gouvernements élémentaires, 
donnés à priori dans l'entendement humain, pour 
servir de matériaux à toutes les constructions 
politiques de l'avenir. Mais, je le répète, ces 
quatre types, bien que suggérés par la nature des 
choses en même temps que par le sentiment de 
la liberté et du droit, ne sont point en eux-mêmes 
et selon la rigueur de leurs lois appelés à la réali- 
sation. Ce sont des conceptions idéales, des for- 
mules abstraites, d'après lesquelles vont se cons- 
tituer empiriquement et d'intuition tous les gou- 
vernements de fait, mais qui elles-mêmes ne 
sauraient passer à l'état de faits. La réalité est 
complexe de sa nature ; le simple ne sort pas de 
l'idéal, n'arrive pas au concret. Nous possédons 
dans CCS formules antithétiques les données d'une 
constitution régulière, de la future constitution 
de l'humanité ; mais il faut que des siècles se 
passent, qu'une série de révolutions se déroule, 
avant que la formule définitive se dégage du 
cerveau qui la doit concevoir, et qui est le cerveau 
de l'humanité. 

PROLDUON 5 



O^OOOi^^^^SSi^OiMâOiS^œ^^lOS 



CHAPITRE IV 

TRANSACTIONS ENTRE LES PRINCIPES : ORIGINE DES 
CONTRADICTIONS DE LA POLITIQUE 

Puisque les deux principes sur lesquels repose 
tout ordre social, l'Autorité et la Liberté, d'un 
côté sont contraires l'un à l'autre et toujours en 
lutte, et que d'autre part ils ne peuvent ni s'ex- 
clure ni se résoudre, une transaction entre eux 
est inévitable. Quel que soit le système préféré, 
monarchique ou démocratique, communiste ou 
anarchique, l'institution ne se soutiendra quelque 
temps qu'autant qu'elle aura su s'appuyer, dans 
une proportion plus ou moins considérable, sur 
les données de son antagoniste. 

Par exemple, on se tromperait étrangement si 
l'on s'imaginait que le régime d'autorité, avec 
son caractère paternel, ses mœurs de famille, son 
initiative absolue, puisse subvenir, par sa seule 
énergie, à ses propres besoins. Pour peu que 
l'Etat prenne d'extension, cette paternité véné- 
rable dégénère rapidement en impuissance, con*. 
fusion, déraison et tyrannie. Le prince est inca- 
pable de pourvoir à tout ; il doit s'en rapporter 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 69 

à des agents qui le trompent, le volent, le discré- 
ditent, le perdent dans l'opinion, le supplantent, 
et à la fin le détrônent. Ce désordre inhérent au 
pouvoir absolu, la démoralisation qui s'ensuit, 
les catastrophes qui le menacent sans cesse, sont 
la peste des sociétés et des États. Aussi peut-on 
poser comme règle que le gouvernement monar- 
chique est d'autant plus bénin, moral, juste, 
supportable et partant durable, je fais abstraction 
en ce moment des relations extérieures, que ses 
dimensions sont plus modestes et se rapprochent 
davantage de la famille ; et vice versa, que ce 
même gouvernement sera d'autant plus insuffi- 
sant, oppressif, odieux à ses sujets et conséquem- 
ment instable, que l'État sera devenu plus vaste. 
L'histoire a conservé le souvenir, et les siècles 
modernes ont fourni des exemples de ces effrayan- 
tes monarchies, monstres informes, véritables 
mastodontes politiques, qu'une civilisation meil- 
leure doit progressivement faire disparaître. Dans 
tous ces États, l'absolutisme est en raison directe 
de la masse, il subsiste de son propre prestige ; 
dans un petit État, au contraire, la tyrannie ne 
peut se soutenir un moment qu'au moyen de 
troupes mercenaires ; vue de près, elle s'éva- 
nouit. 

Pour obvier à ce vice de leur nature, les gou- 
vernements monarchiques ont été conduits à 



70 DU PRINCIPE FEDERATIF 

s'appliquer, dans une mesure plus ou moins 
large, les formes de la liberté, notamment la 
séparation des pouvoirs ou le partage de la sou- 
veraineté. 

La raison de cette modification est facile à 
saisir. Si un homme seul a peine à suffire à 
l'exploitation d'un domaine de cent hectares, 
d'une manufacture occupant quelques centaines 
d'ouvriers, à l'administration d'une commune de 
cinq à six mille habitants, comment porterait-il 
le fardeau d'un empire de quarante millions 
d'hommes ? Ici donc la monarchie a dû s'incliner 
devant ce .double principe, emprunté à l'éco- 
nomie politique : 1° que la plus grande somme de 
travail est fournie et la plus grande valeur pro- 
duite, quand le travailleur est libre et qu'il agit 
pour son compte comme entrepreneur et pro- 
priétaire ; tP que la qualité du produit ou service 
est d'autant meilleure, que le producteur connaît 
mieux sa partie et s'y consacre exclusivement. Il 
y a encore une autre raison de cet emprunt fait 
par la monarchie à la démocratie, c'est que la 
richesse sociale s'augmente proportionnellement 
à la division et à l'engrenage des industries, ce 
qui signifie, en politique, que le gouvernement 
sera d'autant meilleur et offrira moins de danger 
pour le prince, que les fonctions seront mieux 
distinguées et équilibrées : chose impossible dans 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 71 

le régime absolutiste. Voilà comment les princes 
ont été conduits à se répuhlicaniser , pour ainsi 
dire, eux-mêmes, afin d'échapper à une ruine 
inévitable : les dernières années en ont offert 
d'éclatants exemples, en Piémont, en Autriche 
et en Russie. Dans la situation déplorable où 
le czar Nicolas avait laissé son empire, l'intro- 
duction de la distinction des pouvoirs dans le 
gouvernement russe n'est pas la moindre des 
réformes entreprises par son fils Alexandre (a). 

Des faits analogues, mais inverses, s'obser\'ent 
dans le gouvernement démocratique. 

On a beau déterminer, avec toute la sagacité 
et la précision possibles, les droits et obligations 
des citoyens, les attributions des fonctionnaires, 
prévoir les incidents, les exceptions et les ano- 
malies : la fécondité de l'imprévu dépasse de 
beaucoup la prudence de l'homme d'État, et 
plus on légifère, plus il surgit de litiges. Tout 
cela exige de la part des agents du pouvoir une 
initiative et un arbitrage qui, pour se faire écouter, 
n'ont qu'un moyen, qui est d'être constitués en 



(a) C'est de la néeessilé de séparer les pouvoirs et de 
distribuer l'axitcrité que naquit, en partie, après Charle- 
magne, la féodalité. De là aussi ce faux air de fédéralisme 
qu'elle revêtit, pour le malheur des peuples et de l'Em- 
pire. L'Allemagne, retenue dans le statu quo d'une cons- 
titution absurde, se ressent encore de ces longs déchire- 
ments. L'Empire s'est émietté, et la nationalité a été 
compromise. (P.) 



72 DU PRINCIPE FEDERATIF 



autorité. Otez au principe démocratique, ôtez 
à la liberté cette sanction suprême, l'autorité, 
l'État périt à l'instant. Il est clair cependant que 
nous ne sommes plus alors dans le libre contrat, 
à moins que l'on ne soutienne que les citoyens 
sont précisément convenus, en cas de litige, de 
se rendre à la décision de l'un d'eux, magistrat 
désigné d'avance : ce qui est exactement renoncer 
au principe démocratique et faire acte de monar- 
chie. 

Que la démocratie multiplie tant qu'elle voudra, 
avec les fonctionnaires, les garanties légales et 
les moyens de contrôle, qu'elle entoure ses agents 
de formalités^ appelle sans cesse les citoyens à 
l'élection, à la discussion, au vote : bon gré mal 
gré ses fonctionnaires sont des hommes d^auto- 
ritéy le mot est reçu ; et si parmi ce personnel de 
fonctionnaires publics il s'en trouve un ou 
quelques-uns chargés de la direction générale 
des affaires, ce chef, individuel ou collectif, du 
gouvernement, est ce que Rousseau a lui-même 
appelé prince ; pour un rien ce sera un roi. 

On peut faire des observations analogues sur 
le communisme et sur l'anarchie. Il n'y eut 
jamais d'exemple d'une communauté parfaite ; 
et il est peu probable, quelque haut degré de 
civilisation, de moralité et de sagesse qu'atteigne 
le genre humain, que tout vestige de gouverne- 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 73 

ment et d'autorité y disparaisse. Mais, tandis que 
la communauté reste le rêve de la plupart des 
socialistes, l'anarchie est l'idéal de l'école éco- 
nomique, qui tend hautement à supprimer tout 
établissement gouvernemental et à constituer la 
société sur les seules bases de la propriété et du 
travail libre. 

Je ne multiplierai pas davantage les exemples. 
Ce que je viens de dire suffit pour démontrer 
la vérité de ma proposition, savoir : que la monar- 
chie et la démocratie, la communauté et l'anar- 
chie, ne pouvant se réaliser ni l'une ni l'autre 
dans la pureté de leur idéal, sont réduites à se 
compléter l'une l'autre au moyen d'emprunts 
réciproques. 

Certes, il y a là de quoi humilier l'intolérance 
des fanatiques qui ne peuvent entendre parler 
d'une opinion contraire à la leur sans éprouver 
une sorte d'horripilation. Qu'ils apprennent donc, 
les malheureux, qu'ils sont eux-mêmes et néces- 
sairement infidèles à leur principe, que leur foi 
politique est tissue d'inconséquences, et puisse 
le pouvoir à son tour ne plus voir, dans la dis- 
cussion des différents systèmes de gouvernement, 
aucune pensée factieuse ! En se convainquant 
une bonne fois que ces termes de monarchie, 
démocratie, etc., n'expriment que des concep- 
tions théoriques, fort éloignées des institutions 



74 DU PRINCIPE FEDERATIF 

qui semblent les traduire, le royaliste, aux mots 
de contrat social, de souveraineté du peuple, de 
suffrage universel, etc., restera calme ; le démo- 
crate, entendant parler de dj^nastie, de pouvoir 
absolu, de droit divin, gardera en souriant son 
sang-froid. Il n'y a point de vraie monarchie ; 
il n'y a point de vraie démocratie. La monarchie 
est la forme primitive, physiologique et pour 
ainsi dire patronymique de l'État ; elle vit au 
cœur des masses et s'atteste sous nos yeux avec 
force par la tendance générale à l'unité. La démo- 
cratie à son tour bouillonne de tous côtés ; elle 
fascine les âmes généreuses, et s'empare en tous 
lieux de l'élite de la société. Mais il est de la 
dignité de notre époque de renoncer enfin à ces 
illusions, qui trop souvent dégénèrent en men- 
songes. La contradiction est au fond de tous les 
programmes. Les tribuns populaires jurent, sans 
qu'ils s'en doutent, par la monarchie ; les rois 
par la démocratie et l'anarchie. Après le couron- 
nement de Napoléon I^r, les mots de République 
française se lurent pendant longtemps sur l'une 
des faces des pièces de monnaie, qui portaient 
de l'autre, avec l'effigie de Napoléon, le titre 
empereur des Français. En 1830, Louis-Philippe 
fut désigné par La Fayette comme la meilleure 
des républiques ; n'a-t-il pas été surnommé aussi 
le roi des propriétaires ? Garibaldi a rendu à 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 



/:> 



Victor-Emmanuel le même service que La 
Fayette à Louis-Philippe. Plus tard, il est vrai, 
La Fayette et Garibaldi ont paru se repentir ; 
mais leur aveu doit être recueilli, d'autant mieux 
que toute rétractation serait illusoire. Nul démo- 
crate ne peut se dire pur de tout monarchisme ; 
nul partisan de la monarchie se flatter d'être 
exempt de tout républicanisme. Il reste acquis 
que la démocratie n'ayant pas paru répugner à 
l'idée dynastique non plus qu'à l'idée unitaire, 
les partisans des deux systèmes n'ont pas le 
droit de s'excommunier, et que la tolérance leur 
incombe mutuellement. 

Qu'est-ce maintenant que la politique, s'il est 
impossible à une société de se constituer exclusi- 
vement sur le principe qu'elle préfère ; si, quoi 
que fasse le législateur, le gouvernement, réputé 
ici monarchique, là démocratique, reste à tout 
jamais un composé sans franchise, où les éléments 
opposés se mêlent en proportions arbitraires au 
gré du caprice et des intérêts ; où les définitions 
les plus exactes conduisent fatalement à la con- 
fusion et à la promiscuité ; où, par conséquent, 
toutes les conversions, toutes les défections 
peuvent se faire admettre, et la versatilité passer 
pour honorable ? Quel champ ouvert au charla- 
tanisme, à l'intrigue, à la trahison ! Quel État 
pourrait subsister dans des conditions aussi dis- 



76 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Suivantes ? L'État n'est pas constitué que déjà 
il porte dans la contradiction de son idée son 
principe de mort. Étrange création, où la logique 
reste impuissante, tandis que l'inconséquence 
paraît seule pratique et rationnelle (^) ! 



(a) Il y aurait un intéressant ouvrage à écrire sur les 
Contradictions politiques (*), pour faire pendant aux Con- 
tradictions économiques. J'y ai pensé plus d'une fois ; 
mais, découragé par le mauvais accueil de la critique, 
distrait par d'autres travaux, j'y ai renoncé. L'imperti- 
nence des faiseurs de comptes rendus se serait encore 
égayée sur l'antinomie, la thèse et l'antithèse ; l'esprit 
français, parfois si pénétrant et si juste, se serait montré, 
en la personne de messieurs les journalistes, bien fat, 
bien ridicule et bien sot ; la badauderie welche aurait 
compté un "nouveau triomphe, et tout aurait été dit. 
J'aurai épargné une mystification à mes compatriotes, 
en leur donnant d'emblée la solution que je leur aurais 
toujours due, si j'avais étalé devant eux toutes les diffi- 
cultés du problème. (P.) 

(*) C'est l'avant-tifre que porte la Théorie du moui>emenl cona- 
tituiionnel au X/.Y® siècle (posthume). 




IIf]?ç[C^I*I*I*I*^I^It]^^^ 



CHAPITRE V 

GOUVERNEMENTS DE FAIT : DISSOLUTION SOCIALE 

La monarchie et la démocratie, pour ne m'oc- 
cuper désormais que d'elles seules, étant donc 
deux idéalités fournies par la théorie, mais irréa- 
lisables dans la rigueur de leurs termes, force a 
été, comme je viens de le dire, de se résigner 
dans la pratique à des transactions de toutes 
sortes : de ces transactions obligées sont sortis 
tous les gouvernements de fait. Ces gouverne- 
ments, œuvres de l'empirisme, variables à l'infini, 
sont donc essentiellement et sans exception des 
gouvernements composites ou mixtes. 

J'observerai, à ce propos, que les publicistes 
se sont trompés, et qu'ils ont introduit dans la 
politique une donnée aussi fausse que dangereuse, 
lorsque, ne distinguant pas la pratique de la 
théorie, la réalité de l'idéal, ils ont mis sur la 
même ligne les gouvernements de pure concep- 
tion, non réalisables dans leur simplisme, comme 
la monarchie et la démocratie pures, et les gou- 
vernements de fait ou mixtes. La vérité, je le 
répète, est qu'il n'existe ni ne peut exister de 



78 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

gouvernements de la première espèce qu'en 
théorie : tout gouvernement de fait est nécessai- 
rement mixte, qu'on l'appelle monarchie ou 
démocratie, n'importe. Cette observation est 
importante ; elle seule permet de ramener à une 
erreur de dialectique les innombrables déceptions, 
corruptions et révolutions de la politique. 

Toutes les variétés de gouvernements de fait, 
en autres termes, toutes les transactions gouver- 
nementales essayées ou proposées depuis les temps 
les plus anciens jusqu'à nos jours se réduisent à 
deux espèces principales, que j'appellerai, de 
leurs désignations actuelles. Empire et Monarchie 
constitutionnelle. Ceci demande explication. 

La guerre et l'inégalité des fortunes ayant été 
dès l'origine la condition des peuples, la Société 
se divise naturellement en un certain nombre de 
classes : Guerriers ou Nobles, Prêtres, Proprié- 
taires, Marchands, Navigateurs, Industrieux, Pay- 
sans, — Là où la royauté existe, elle forme caste à 
elle seule, la première de toutes : c'est la dynastie. 

La lutte des classes entre elles, l'antagonisme 
de leurs intérêts, la manière dont ces intérêts se 
coalisent, déterminent le régime politique, consé- 
quemment le choix du gouvernement, ses innom- 
brables variétés et ses variations plus innom- 
brables encore. Peu à peu toutes ces classes se 
réduisent à deux : une supérieure, Aristocratie, 



DU PRINCIPE FEDERATIF 79 

Bourgeoisie ou Patriciat ; et une inférieure, Plèbe 
ou Prolétariat, entre lesquelles flotte la Royauté, 
organe du Pouvoir, expression de l'Autorité. 'Si 
l'aristocratie s'unit à la royauté, le gouvernement 
qui en résultera sera une monarchie tempérée, 
actuellement dite constitutionnelle ; — si c'est 
le peuple qui se coalise avec l'autorité, le gouver- 
nement sera un Empire, ou démocratie autocra- 
tique. La théocratie du moyen âge était un pacte 
entre le sacerdoce et l'empereur ; le Califat, une 
monarchie religieuse et militaire. A Tyr, Sidon, 
Carthage, la royauté s'appuya sur la caste mar- 
chande, jusqu'au moment où celle-ci s'empara du 
pouvoir. Il paraît qu'à Rome la royauté tint 
d'abord en respect patriciens et plébéiens ; puis 
les deux classes s'étant coalisées contre la cou- 
ronne, la royauté fut abolie et l'État prit le nom 
de république (a). Toutefois la prépondérance resta 
au patriciat. Mais cette constitution aristocratique 
fut aussi orageuse que la démocratie athénienne ; 
le gouvernement vécut d'expédients, et tandis que 
la démocratie athénienne succomba au premier 
choc, à la guerre du Péloponèse, la conquête du 
monde fut le résultat de la nécessité où se trouva 
le Sénat romain d'occuper le peuple. La paix 



(ii) Se défier toujours un peu des vues historiques de 
Proudhon, trop simplifiées. 



8o DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

donnée au monde, la guerre civile sévit à ou- 
trance ; pour en finir, la plèbe se donna un chef, 
détruisit patriciat et république, et créa l'em- 
pire. 

On s'étonne que le gouvernement fondé sous 
les auspices d'une bourgeoisie ou d'un patriciat, 
d'accord avec une dynastie, soit généralement 
plus libéral que celui fondé par la multitude sous 
le patronat d'un dictateur ou d'un tribun. La 
chose, en effet, doit sembler d'autant plus sur- 
prenante, qu'au fond la plèbe est plus intéressée 
et qu'elle a réellement plus de penchant à la 
liberté que la bourgeoisie. Mais cette contradic- 
tion, pierre d'achoppement de la politique, s'ex- 
plique par la situation des partis, situation qui 
dans le cas d'une victoire populaire fait raisonner 
et agir la plèbe en autocrate, et, dans le cas d'une 
prépondérance de la bourgeoisie, fait raisonner 
et agir celle-ci en républicaine. Revenons au 
dualisme fondamental. Autorité et Liberté, et 
nous allons le comprendre. 

De la divergence de ces deux principes naissent 
primordialement, sous l'influence des passions et 
des intérêts contraires, deux tendances inverses, 
deux courants d'opinions opposés : les partisans 
de l'autorité tendant à faire la part de la liberté, 
soit individuelle, soit corporative ou locale, la 
moindre possible, et à exploiter sur cette donnée, 



DU PRINCIPE FEDERATIF ôl 

à leur profit personnel et au détriment de la 
multitude, le pouvoir dont ils forment l'escorte ; 
les partisans du régime libéral, au contraire, 
tendant à restreindre indéfiniment l'autorité et 
vaincre l'aristocratie par la détermination inces- 
sante des fonctions publiques, des actes du pou- 
voir et de ses formes. Par l'effet de sa position, 
par l'humilité de sa fortune, le peuple cherche 
dans le gouvernement l'égalité et la liberté ; par 
une raison contraire, le patriciat propriétaire, 
capitaliste et entrepreneur, incline davantage vers 
une monarchie protectrice des grandes existences, 
capable d'assurer l'ordre à son profit, qui, par 
conséquent, fasse la part plus grande à l'autorité, 
moindre à la liberté. 

Tous les gouvernements de fait, quels que 
soient leurs motifs ou réserves, se ramènent ainsi 
à l'une ou à l'autre de ces deux formules : Subor-)^ 
dination de V Autorité à la Liberté^ ou Subordination ) 
de la Liberté à l'Autorité. 

Mais la même cause qui soulève l'une contre 
l'autre la bourgeoisie et la plèbe leur fait faire 
bientôt à toutes deux volte-face. La démocratie, 
pour assurer son triomphe, ignorante d'ailleurs 
des conditions du pouvoir, incapable de l'exercer» 
se donne un chef absolu, devant lequel tout 
privilège de caste disparaisse ; la bourgeoisie, qui 
redoute le despotisme à l'égal de l'anarchie, 



82 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

préfère consolider sa position par l'établissement 
d'une royauté constitutionnelle. Si bien qu'en fin 
de compte c'est le parti qui a le plus besoin de 
liberté et d'ordre légal qui crée l'absolutisme ; 
et c'est le parti du privilège qui institue le gou- 
vernement libéral, en lui donnant pour sanction 
la restriction du droit politique. 

On voit par là qu'abstraction faite des considé- 
rations économiques qui planent sur le débat, 
bourgeoisie et démocratie, impérialisme et cons- 
titutionnalisme, ou quelque nom que vous don- 
niez à ces gouvernements d'antagonisme, se 
valent, et que des questions comme les suivantes : 
Si le régime de 1814 ne valait pas mieux que 
celui de 1804 ; s'il ne serait pas avantageux pour 
le pays de revenir de la constitution de 1852 à 
celle de 1830 ; si le parti républicain se fondra 
dans le parti orléaniste ou s'il se rattachera à 
l'empire ; de pareilles questions, dis-je, au point 
de vue du droit et des principes, sont puériles : 
un gouvernement, dans les données que nous 
connaissons, ne valant que par les faits qui l'ont 
amené et les hommes qui le représentent, et 
toute dispute de théorie à ce sujet étant vaine 
et ne pouvant conduire qu'à des aberrations. 

Les contradictions de la politique, les revire- 
ments des partis, l'interversion perpétuelle des 
rôles, sont si fréquents dans l'histoire, ils tiennent 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 83 

une si grande place dans les affaires humaines, 
que je ne puis m'empêcher d'y insister. Le dua- 
lisme de l'Autorité et de la Liberté donne la clé 
de toutes ces énigmes : sans cette explication 
primordiale, l'histoire des États serait le désespoir 
des consciences et le scandale de la philosophie. 

L'aristocratie anglaise a fait la grande Charte ; 
les puritains ont produit (St^nwefl. En France, 
c'est la bourgeoisie qui pose les bases impéris- 
sables de toutes nos constitutions libérales. A 
Rome, le patriciat avait organisé la république ; 
la plèbe inventa les Césars et les prétoriens. Au 
xvi^ siècle, la Réforme est d'abord aristocrat^ue ; 
la masse reste catholique ou se fait des messies 
de la façon de Jean de Leyde : c'était l'inverse 
de ce que l'on avait vu quatre cents ans aupara- 
vant, quand les nobles brûlaient les Albigeois. 
Que de fois, cette observation est de Ferrari (i), le 
moyen âge n'a-t-il pas vu les Gibelins se faire 
Guelfes, et les Guelfes se changer en Gibelins ! 
En 1813, la France combat pour le despotisme, 
la Coalition pour la liberté, justement le contraire 
de ce qui s'était passé en 1792. Aujourd'hui les 
légitimistes et les cléricaux soutiennent la fédé- 
ration (^), les démocrates sont unitaires. On ne 



(a) En Italie. Il ne manque pas encore aujourd'hui 
de publicistes pour ranger en bloc totis les régio- 
nalistes et fédéralistes parmi les « réactionnaires ». 

PROinnoN G 



84 DU PRINCIPE FKDÉRATIF 

finirait pas à citer de tels exemples ; ce qui n'em- 
pêche pas que les idées, les hommes et les choses 
ne doivent être toujours distingués par leurs 
tendances naturelles et leurs origines, que les 
bleus ne soient les bleus, et les blancs toujours les 
blancs. 

Le peuple, par le fait même de son infériorité 
et de sa détresse, formera toujours l'armée de la 
liberté et du progrès ; le travail est républicain 
par nature : le contraire impliquerait contradic- 
tion. Mais, en raison de son ignorance, de la 
primitivité de ses instincts, de la violence de ses 
beslhis, de l'impatience de ses désirs, le peuple 
incline aux formes sommaires de l'autorité. Ce 
qu'il cherche, ce ne sont point des garanties 
légales, dont il n'a aucune idée et ne conçoit pas 
la puissance ; ce n'est point une combinaison de 
rouages, une pondération de forces, dont pour 
lui-même il n'a que faire : c'est un chef à la 
parole duquel il se fie, dont les intentions lui 
soient connues et qui se dévoue à ses intérêts. 
A ce chef, il donne une autorité sans limites, un 
pouvoir irrésistible. Le peuple, regardant comme 
juste tout ce qu'il juge lui être utile, attendu qu'il 
est le peuple, se moque des formalités, ne fait 
aucun cas des conditions imposées aux déposi- 
taires .du pouvoir. Prompt au soupçon et à la 
calomnie, mais incapable d'une discussion métho- 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 85 

dique, il ne croit en définitive qu'à la volonté 
humaine, il n'espère qu'en l'homme, il n'a con- 
fiance qu'en ses créatures, in principibus, in filiis 
hominum ; il n'attend rien des principes, qui seuls 
peuvent le sauver ; il n'a pas la religion des 
idées. 

C'est ainsi que la plèbe romaine, après sept 
cents ans d'un régime progressivement libéral et 
une suite de victoires remportées par elle sur le 
patriciat, crut couper court à toutes les difficultés 
en anéantissant le parti de l'autorité, et qu'en 
exagérant la puissance tribunitienne elle donna 
à César la dictature perpétuelle, fit taire le Sénat» 
fermer les comices, et, pour un boisseau de blé, 
annona, fonda l'autocratie impériale. Ce qu'il y a 
de curieux, c'est que cette démocratie était sin- 
cèrement convaincue de son libéralisme, et 
qu'elle se flattait de représenter le droit, l'égalité 
et le progrès. Les soldats de César, idolâtres de 
leur empereur, étaient pleins de haine et de 
mépris pour les rois : si les meurtriers du tyran 
ne furent pas immolés sur place, c'est que César 
avait été vu la veille essayant sur son front chauve 
le bandeau royal. Ainsi les compagnons dé 
Napoléon I^r, sortis du club des Jacobins, enne- 
mis des nobles, des prêtres et des rois, trouvaient 
tout simple de s'affubler des titres de barons, de 
ducs, de princes et de faire leur cour à Tempe- 



86 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

reur ; ils ne lui pardonnèrent pas d'avoir pris 
pour femme une princesse de Habsbourg. 

Livrée à elle-même ou menée par ses tribuns, 
la multitude ne fonda jamais rien. Elle a la face 
tournée en arrière : aucune tradition ne se forme 
chez elle ; pas d'esprit de suite, nulle idée qui 
acquière force de loi. De la politique, elle ne 
comprend que l'intrigue, du gouvernement que 
les profusions et la force, de la justice que la 
vindicte, de la liberté que la faculté de s'ériger 
des idoles qu'elle démolit le lendemain. L'avè- 
nement de la démocratie (a) ouvre une ère de 
rétrogradation qui conduirait la nation et l'État 
à la mort, "s'ils ne se dérobaient à la fatalité qui 
les menace par une révolution en sens inverse, 
qu'il s'agit maintenant d'apprécier. 

Autant la plèbe, vivant au jour le jour, sans 
propriété, sans entreprise, hors des emplois 
publics, est à l'abri des risques de tyrannie et 
s'en inquiète peu, autant la bourgeoisie, qui pos- 
sède, trafique et fabrique, avide de la terre et des 
traitements, est intéressée à prévenir les catas- 
trophes et à s'assurer la dévotion du pouvoir. 
Le besoin d'ordre la ramène aux idées libérales : 
de là les constitutions qu'elle impose à ses rois. 
En même temps qu'elle entoure le gouvernement 



(a) Noter cette défiance de la démocratie. 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 87 

de son choix de formes légales et l'assujettit au 
vote d'un parlement, elle restreint le droit poli- 
tique à une catégorie de censitaires et abolit le 
suffrage universel ; mais elle se garde de toucher 
à la centralisation administrative, contre-fort de 
la féodalité industrielle. Si la séparation des pou- 
voirs lui est utile pour balancer l'influence de la 
couronne et déjouer la politique personnelle du 
prince ; si d'autre part le privilège électoral la 
sert également bien contre les aspirations popu- 
laires, la centralisation ne lui est pas moins pré- 
cieuse, d'abord, par les emplois qu'elle nécessite 
et qui mettent la bourgeoisie en part du pouvoir 
et de l'impôt, puis par les facilités qu'elle donne 
à l'exploitation paisible des masses. Sous un 
régime de centraUsation administrative et de 
suffrage restreint, où, tandis que la bourgeoisie 
par ses majorités reste maîtresse du gouverne- 
ment, toute vie locale est refoulée, toute agitation 
facilement comprimée, sous un tel régime, dis-je, 
la classe travailleuse, parquée dans ses ateUers, 
est naturellement vouée au salariat. La liberté 
existe, mais dans la sphère de la société bour- 
geoise, cosmopolite comme ses capitaux : quant 
à la multitude, elle a donné sa démission, non 
seulement politique, mais économique. 

Ajouterai-je que la suppression ou le maintien 
d'une dynastie ne changerait rien au système ? 



88 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Une république unitaire et une monarchie cons- 
titutionnelle sont une seule et même chose : il 
n'y a qu'un mot de changé et un fonctionnaire 
de moins (^). 

Mais si l'absolutisme démocratique est ins- 
table, le constitutionnalisme bourgeois ne l'est 
pas moins. Le premier était rétrograde, sans 
frein, sans principes, contempteur du droit, hos- 
tile à la liberté, destructif de toute sécurité et 
confiance. Le système constitutionnel, avec ses 
formes légales, son esprit juridique, son tempé- 
rament contenu, ses solennités parlementaires, 
s'accuse nettement, en fin de compte, comme un 
vaste système d'exploitation et d'intrigue, où la 
politique fait pendant à l'agiotage, où l'impôt 
n'est que la liste civile d'une caste, et le pouvoir 
monopolisé l'auxiliaire du monopole. Le peuple 
a le sentiment vague de cette immense spolia- 
tion : les garanties constitutionnelles le touchent 
peu, et on l'a vu, notamment en 1815, préférer 
son empereur, malgré ses infidélités, à ses rois 
légitimes, malgré leur libéralisme. 

L'insuccès alternatif, répété, de la démocratie 
impériale et de la constitutionnalité bourgeoise, 
a pour résultat de créer un troisième parti qui, 
arborant le drapeau du scepticisme, ne jurant 
par aucun principe, foncièrement et systémati- 
quement immoral, tend à régner, comme on l'a 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 89 

dit, par la bascule^ c'est-à-dire par la ruine de 
toute autorité et de toute liberté, en un mot par 
la corruption. C'est ce qu'on a appelé système 
doctrinaire. Accueilli d'abord par la haine et 
l'exécration des anciens partis, ce système n'en 
fait pas moins rapidement fortune, soutenu par 
le découragement croissant, et justifié en quelque 
sorte par le spectacle de la contradiction univer- 
selle. En peu de temps, il devient la foi secrète 
du Pouvoir, à qui la pudeur et la bienséance 
défendront toujours de faire profession publique 
de scepticisme ; mais il est la foi avouée de la 
bourgeoisie et du peuple qui, n'étant plus retenus 
par aucune considération, laissent éclater leur 
indifférence et en tirent vanité. Alors l'autorité 
et la liberté perdues dans les âmes, la justice et 
la raison considérées comme de vains mots, la 
société est dissoute, la nation déchue. Ce qui 
subsiste n'est plus que matière et force brutale ; 
une révolution devient, à peine de mort morale, 
imminente. Qu'en sortira-t-il ? L'histoire est là 
pour répondre ; les exemples se comptent par 
milliers. Au système condarnné succédera, grâce 
au mouvement des générations oublieuses mais 
sans cesse rajeunies, une transaction nouvelle, qui 
fournira la même carrière, et qui, usée à son 
tour et déshonorée par la contradiction de son 
idée, aura la même fin. Et cela continuera jusqu'à 



90 DU PRINCIPE FEDERATIF 

ce que la raison générale ait découvert le moyen 
de maîtriser les deux principes et d'équilibrer la 
société par la régularisation même de ses antago- 
nismes (a). 



(a) Voir l'Introduction, II. 






w 



CHAPITRE VI 

POSITION DU PROBLÈME POLITIQUE. — PRINCIPE 
DE SOLUTION 

I 

Si le lecteur a suivi avec quelque diligence , 
l'exposition qui précède, la société humaine doit 
lui apparaître comme une création fantastique, 
pleine d'étonnements et de mystères. Rappelons- 
en brièvement les différents termes : ^ — ^ 

a) L'ordre politique repose sur deux principes i \^ \^^ 

connexes, opposés et irréductibles : l'Autorité et y^ . 

la Liberté. 

h) De ces deux principes, se déduisent paral- 
lèlement deux régimes contraires : le régime 
absolutiste ou autoritaire et le régime libéral. 

c) Les formes de ces deux régimes sont aussi 
différentes entre elles, incompatibles et inconci- 
liables, que leurs natures ; nous les avons définies 
en deux mots : Indivision et Séparation. 

d) Or, la raison indique que toute théorie doit 
se dérouler suivant son principe, toute existence 
se produire selon sa loi : la logique est la condition 
de la vie comme de la pensée. Mais c'est juste- 
ment le contraire qui se manifeste en politique : 



92 DU PRINCIPE FEDERATIF 

ni l'Autorité ni la Liberté ne peuvent se consti- 
tuer à part, donner lieu à un système qui soit 
exclusivement propre à chacune ; loin de là, elles 
sont condamnées, dans leurs établissements res- 
pectifs, à se faire de perpétuels et mutuels em- 
prunts. 

e) La conséquence est que la fidélité aux 
principes n'existant en politique que dans l'idéal, 
la pratique devant subir des transactions de toutes 
sortes, le gouvernement se réduit, en dernière 
analyse, malgré la meilleure volonté et toute la 
vertu du monde, à une création hybride, équi- 
voque, à une promiscuité de régimes que la 
logique sévère répudie, et devant laquelle recule 
la bonne foi. Aucun gouvernement n'échappe à 
cette contradiction. 

f) Conclusion : l'arbitraire entrant fatalement 
dans la politique, la corruption devient bientôt 
l'âme du pouvoir (^), et la société est entraînée, 
sans repos ni merci, sur la pente sans fin des révo- 
lutions. 

Le monde en est là. Ce n'est l'effet ni d'une 
malice satanique, ni d'une infirmité de notre 
nature, ni d'une condamnation providentielle, ni 
d'un caprice de la fortune ou d'un arrêt du 
Destin : les choses sont ainsi, voilà tout. A nous de 
tirer le meilleur parti de cette situation singulière. 

Considérons que depuis plus de huit mille ans, 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 93 

— les souvenirs de l'histoire ne remontent pas 
au delà, — toutes les variétés de gouvernement, 
toutes les combinaisons politiques et sociales ont 
été successivement essayées, abandonnées, re- 
prises, modifiées, travesties, épuisées, et que 
l'insuccès a constamment récompensé le zèle des 
réformateurs et trompé l'espérance des peuples. 
Toujours le drapeau de la liberté a servi à abriter ^ 
le despotisme ; toujours les classes privilégiées 
se sont entourées, dans l'intérêt même de leurs 
privilèges, d'institutions libérales et égalitaires ; 
toujours les partis ont menti à leur programme, 
et toujours l'indifférence succédant à la foi, la 
corruption à l'esprit civique, les États ont péri 
par le développement des notions sur lesquelles 
ils s'étaient fondés. Les races les plus vigoureuses 
et les plus intelligentes se sont usées à ce travail : 
l'histoire est pleine du récit de leurs luttes. 
Quelquefois une suite de triomphes faisant illu- 
sion sur la force de l'État, on a pu croire à une 
excellence de constitution, à une sagesse de gou- 
vernement qui n'existaient pas. Mais, la paix 
survenant, les vices du système éclataient aux 
yeux, et les peuples se reposaient dans la guerre 
civile des fatigues de la guerre du dehors. L'hu- 
manité est allée ainsi de révolution en révolution : 
les nations les plus célèbres, celles qui ont fourni 
la plus longue carrière, ne se sont soutenues que 



94 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

par là. Parmi tous les gouvernements connus et 
pratiqués jusqu'à ce jour, il n'en est pas un qui, 
s'il était condamné à subsister par sa vertu propre, 
vivrait âge d'homme. Chose étrange, les chefs 
d'États et leurs ministres sont de tous les honmies 
ceux qui croient le moins à la durée du système 
qu'ils représentent ; jusqu'à ce que vienne la 
science, c'est la foi des masses qui soutient les 
gouvernements. Les Grecs et les Romains, qui 
nous ont légué leurs institutions avec leurs 
exemples, parvenus au moment le plus intéressant 
de leur évolution, s'ensevelissent dans leur déses- 
poir ; et la société moderne semble arrivée à son 
tour à l'heure d'angoisse. Ne vous fiez pas à la 
parole de ces agitateurs qui crient : Liberté, Éga- 
lité^ Nationalité ; ils ne savent rien : ce sont des 
morts qui ont la prétention de ressusciter des 
morts. Le public un instant les écoute, comme il 
fait les bouffons et les charlatans ; puis il passe, 
la raison vide et la conscience désolée. 

Signe certain que notre dissolution est proche 
et qu'une nouvelle ère va s'ouvrir, la confusion 
du langage et des idées est arrivée au point que 
le premier venu peut se dire à volonté républi- 
cain, monarchiste, démocrate, bourgeois, conser- 
vateur, partageux(a), libéral, et tout cela à la fois, 



(a) C'est le nom populaire des socialistes de 1848. 



DU PRINCIPE FEDERATIF 95 

sans craindre que personne le convainque de 
mensonge ni d'erreur. Les princes et les barons 
du premier Empire avaient fait leurs preuves de 
sans-culottisme. La bourgeoisie de 18 14, gorgée 
de biens nationaux, la seule chose qu'elle eût 
comprise des institutions de 89, était libérale, 
révolutionnaire même ; 1830 la refit conserva- 
trice ; 1848 l'a rendue réactionnaire, catholique 
et plus que jamais monarchique. Actuellement ce 
sont les républicains de février qui servent la 
royauté de Victor-Emmanuel, pendant que les 
socialistes de juin se déclarent unitaires. D'an- 
ciens amis de Ledru-Rollin se rallient à l'Empire 
comme à la véritable expression révolutionnaire 
et à la forme la plus paternelle de gouvernement ; 
d'autres, il est vrai, les traitent de vendus, mais 
se déchaînent avec fureur' contre le fédéralisme. 
C'est le gâchis systématique, la confusion orga- 
nisée, l'apostasie en permanence, la trahison uni- 
verselle. 

Il s'agit de savoir si la société peut arriver à 
quelque chose de régulier, d'équitable et de fixe, 
qui satisfasse la raison et la conscience, ou si 
nous sommes condamnés pour l'éternité à cette 
roue d'Ixion. Le problème est-il insoluble ?... 
Encore un peu de patience, lecteur ; et si je ne 
vous fais tout à l'heure sortir de l'imbroglio, vous 
aurez le droit de dire que la logique est fausse, 



Q 



96 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

le progrès un leurre, et la liberté une utopie. 
Daignez seulement raisonner avec moi encore 
quelques minutes, bien qu'en pareille affaire 
raisonner soit s'exposer à se duper soi-même et à 
perdre sa peine avec sa raison. 

1. Vous remarquerez d'abord que les deux 
principes, l'Autorité et la Liberté, de qui vient 
tout le mal, se montrent dans l'histoire en suc- 
cession logique et chronologique. L'Autorité, 
comme la famille, comme le père, genitoTy paraît 
la première : elle a l'initiative, c'est l'affirmation. 
La Liberté raisonneuse vient après : c'est la cri- 
tique, la protestation, la détermination. Le fait 
de cette succession résulte de la définition même 
des idées et de la nature des choses, et toute 
l'histoire en rend témoignage. Là, pas d'inversion 
possible, pas le moiridre vestige d'arbitraire. 

2. Une autre observation non moins impor- 
tante, c'est que le régime autoritaire, paternel et 
monarchique, s'éloigne d'autant plus de son idéal, 
que la famille, tribu ou cité devient plus nombreuse 
et que l'État grandit en population et en terri- 
toire : en sorte que plus l'autorité prend d'exten- 
sion, plus elle devient intolérable. De là les 
concessions qu'elle est obligée de faire à la 
liberté. — Inversement, le régime de liberté 
s'approche d'autant plus de son idéal et multiplie 
ses chances de succès, que l'État augmente en 



DU PRINCIPE PÉDÉRATIF 97 

population et en étendue, que les rapports se 
multiplient et que la science gagne du terrain. 
D'abord c'est une constitution qui de toutes parts 
est réclamée ; plus tard ce sera la décentralisa- 
tion {}). Attendez encore, et vous verrez surgir 
l'idée de fédération. En sorte que l'on peut dire 
de la Liberté et de l'Autorité ce que Jean le 
Baptiseur disait de lui et de Jésus : Illam oportet 
crescere, hanc autem mimii. 

Ce double mouvement, l'un de rétrogradation, 
l'autre de propres, et qui se résout en un phéno- 
mène unique, résulte également de la définition 
^esjrincipes, de leur position relative et de leurs 
rôles : ici encore nulle équivoque n'est possible, 
pas la moindre place à l'arbitraire. Le fait est 
d'évidence objective et de certitude mathéma- 
tique ; c'est ce que nous appellerons une loi. 

3. La conséquence de cette loi, que l'on peut 
dire nécessaire, est elle-même nécessaire : c'est 
que le principe d'autorité paraissant le premier, 
servant de matière Ou de sujet d'élaboration à la 
Liberté, à la raison et au droit, est peu à peu 
subordonné par le principe juridique, rationaliste 
et libéral ; le chef d'État, d'abord inviolable, 
irresponsable, absolu, comme le père dans la 
famille, devient justiciable de la raison, premier 
sujet de la loi, finalement simple agent, instru- 
ment ou serviteur de la Liberté elle-même. 



98 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Cette troisième proposition est aussi certaine 
que les deux premières, à l'abri de toute équi- 
voque et contradiction, et hautement attestée par 
l'histoire. Dans la lutte éternelle des deux prin- 
cipes, la Révolution française, de même que la 
Réforme (a), apparaît comme une ère diacritique. 
Elle marque le moment où, dans l'ordre politique, 
la Liberté a pris officiellement le pas sur l'Auto- 
rité, de même que la Réforme avait marqué 
l'instant où, dans l'ordre religieux, le libre examen 
a pris l'emport sur la foi. Depuis Luther, la 
croyance est devenue partout raisonneuse ; l'or- 
thodoxie, aussi bien que l'hérésie, a prétendu 
conduire par la raison l'homme à la foi ; le pré- 
cepte de saint Paul, Rationahile sit ohsequium 
vestrum, « Que votre obéissance soit raisonnable », 
a été largement commenté et mis en pratique ; 
Rome s'est mise à discuter comme Genève ; la 
religion a tendu à se faire science ; la soumission 
à l'Église s'est entourée de tant de conditions et 
de réserves que, sauf la différence des articles 
de foi, il n'y a plus eu de différence entre le 
chrétien et l'incrédule. Ils ne sont pas de même 
opinion, voilà tout : du reste, pensée, raison, 
conscience chez tous deux se comportent de 
même. Pareillement, depuis la Révolution fran- 

(a) Voir L. Xavier de Ricard, L'Esprit politique de la 
Réforme, Paris, Fischbaeher, 1893. 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 99 

çaise, le respect de l'autorité a faibli ; la déférence 
aux ordres du prince est devenue conditionnelle ; 
on a exigé du souverain des réciprocités, des 
garanties ; le tempérament politique a changé ; 
les royalistes les plus fervents, comme les barons 
de Jean-sans-Terre, ont voulu avoir des chartes, 
et MM. Berryer, de Falloux, de Montalembert, 
etc., peuvent se dire aussi libéraux que nos démo- 
crates. Chateaubriand, le barde de la Restaura- 
tion, se vantait d'être philosophe et républicain ; 
c'était par un acte pur de son libre arbitre qu'il 
s'était constitué le défenseur de l'autel et du 
trône (»). On sait ce qu'il advint du catholicisme 
violent de Lamennais. 

Ainsi, tandis que l'autorité périclite, de jour 
en jour plus précaire, le droit se précise, et la 
liberté, toujours suspecte, devient néanmoins 
plus réelle et plus forte. L'absolutisme résiste de 
son mieux, mais s'en va ; il semble que la Répu- 
blique, toujours combattue, honnie, trahie, ban- 
nie, s'approche tous les jours. Quel parti allons- 
nous tirer de ce fait capital pour la constitution 
du gouvernement ? 

(a) Voir Ch. Maurras, Trois idées politiques, Paris, 
Champion (noiiv. éd.) 



PROUDIION 




9ÇigPÇ[igRSiS!|Çi3!Sifi!SiS!SiSIÇi^ 



CHAPITRE VII 

DÉGAGEMENT DE l'iDÉE DE FEDERATION 

Puisque, dans la théorie et dans l'histoire, 
l'Autorité et la Liberté se succèdent comme par 
une sorte de polarisation ; 

Que la première baisse insensiblement et se 
retire, tandis que la seconde grandit et se montre ; 

Qu'il résulte de cette double marche une sorte 
de subalternisation en vertu de laquelle l'Autorité 
se met de plus en plus au droit de la Liberté ; 

Puisqu'en autres termes le régime libéral ou 
contractuel l'emporte de jour en jour sur le 
régime autoritaire, c'est à l'idée de contrat que 
nous devons nous attacher commç à l'idée domi- 
nante de la politique. -^ 

Qu'entend'-on d'abord par contrat ? 

Le contrat, dit le Code civil, art. llOl, est une feoft- 
vention par laquelle une ou plusieurs personnes s'obligent, 
envers une ou plusieurs autres, à faire ou à ne pas faire 
quelque chose. 

Art. 1102. — Il est synallagmatiquë Ou Mlatéi'al, lôrtque 
les contractants s'obligent réciproquement les uns envers 
les autres. 

Art. 1103. — Il est unilatéral, lorsqu'une ou plusieurs 
personnes sont obligées envers une ou plusieurs autres, 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 101 

sans que de la part de ces dernières il y ait d'engage- 
ment. 

Art. 1104. — Il est commutatif lorsque chacune des 
parties s'engage à donner ou à faire une chose qui est 
regardée comme l'équivalent de ce qu'on lui donne ou 
de ce qu'on fait pour elle. — Lorsque l'équivalent con- 
siste dans la chance de gain ou de perte pour chacune 
des parties, d'après un événement incertain, le contrat 
est aléatoire. 

Art. 1105. — Le contrat de bienfaisance est celui dans 
lequel l'une des parties procure à l'autre un avantage 
purement gratuit. 

Art. 1106. — Le contrat à titre onéreux est celui qui 
assujettit chacune des parties à donner ou à faire quelque 
chose. 

Art. 1371. — On appelle quasi-contrats les faits volon- 
taires de l'homme dont il résulte un engagement quel- 
conque envers un tiers, et quelquefois un engagement 
réciproque des deux parties. 

A ces distinctions et définitions (^) du Code, 
relatives à la forme et aux conditions des contrats, 
j'en ajouterai une dernière, concernant leur 
objet : 

Selon la nature des choses pour lesquelles on 
traite ou l'objet qu'on se propose, les contrats 
sont domestiques, civils, commerciaux ou poli- 
tiques. 

C'est de cette dernière espèce de contrat, le 
contrat politique, que nous allons nous occuper. 

La notion du contrat n'est pas entièrement 
étrangère au régime monarchique, pas plus 
qu'elle ne l'est à la paternité et à la famille. Mais, 



k 



102 DU PRINCIPE FEDERATIF 

d'après ce que nous avons dit des principes 
d'autorité et de liberté et de leur rôle dans la 
formation des gouvernements, on comprend que 
ces principes n'interviennent pas de la même 
manière dans la formation du contrat politique ; 
qu'ainsi l'obligation qui unit le monarque à ses 
sujets, obligation spontanée, non écrite, résultant 
de l'esprit de famille et de la qualité des per- 
sonnes, est une obligation unilatérale, puisqu'en 
vertu du principe d'obéissance le sujet est obligé 
à plus envers le prince que celui-ci envers le 
sujet. La théorie du droit divin dit expressément 
que le monarque n'est responsable qu'envers 
Dieu. Il peut arriver même que le contrat de 
prince à sujet dégénère en un contrat de pure 
bienfaisance, lorsque, par l'ineptie ou l'idolâtrie 
des citoyens, le prince est sollicité à s'emparer 
de l'autorité et à se charger de ses sujets, inha- 
biles à se gouverner et à se défendre, comme un 
berger de son troupeau. C'est bien pis là où le 
principe d'hérédité est admis. Un conspirateur 
comme le duc d'Orléans, plus tard Louis XII, 
un parricide comme Louis XI, une adultère 
comme Marie Stuart, conservent, malgré leurs 
crimes, leur droit éventuel à la couronne. La 
naissance les rendant inviolables, on peut dire 
qu'il existe entre eux et les sujets fidèles du prince 
auquel ils doivent succéder, un quasi- contrat. 



DU PRINCIPE FÉDÉRA TIF 103 

En deux mots, par cela même que l'autorité est 1 
prépondérante, dans le système monarchique, le 1 
contrat n'est pas égal. j 

^JLe contrat politique n'acquiert toute sa dignité * 
et sa moralité qu'à la condition 1° d'être synal- 
lagmatique et commutatif \ 2° d'être renfermé, 
quant à son objet, dans certaines limites : deux 
conditions qui sont censées exister sous le régime 
démocratique, mais qui, là encore, ne sont le 
plus souvent qu'une fiction. Peut-on dire que 
dans une démocratie représentative et centrali- 
satrice, dans une monarchie constitutionnelle et 
censitaire, à plus forte raison dans une république 
communiste, à la manière de Platon, le contrat ^^ 
politique qui lie le citoyen à l'État soit égal et 
réciproque ? Peut-on dire que ce contrat, qui 
enlève aux citoyens la moitié ou les deux tiers 
de leur souveraineté et le quart de leur produit, 
soit renfermé dans de justes bornes ? Il serait 
plus vrai de dire, ce que l'expérience confirme 
trop souvent, que le contrat, dans tous ces sys- 
tèmes, est exorbitant, onéreux^ puisqu'il est, pour 
une partie plus ou moins considérable, sans com- 
pensation ; et aléatoire, puisque l'avantage promis, 
déjà insuffisant, n'est pas même assuré. 

Pour que le contrat politique remplisse la con- j 
dition synallagmatique et commutative que sug- ' 
gère l'idée de démocratie ; pour que, se renfer- 



104 ^^ PRINCIPE FEDERATIF 

mant dans de sages limites, il reste avantageux et 
commode à tous, il faut que le citoyen, en entrant 
dans l'association, 1° ait autant à recevoir de 
l'État qu'il lui sacrifie ; 2° qu'il conserve toute 
sa liberté, sa souveraineté et son initiative, moins 
ce qui est relatif à l'objet spécial pour lequel le 
contrat est formé et dont on demande la garantie 
à l'État. Ainsi réglé et compris, le contrat poli- 
tique est ce que j'appelle une fédération. 

FÉDÉRATION, dulâtin fœdus, génitif fœderis{^), 
c'est-à-dire pacte, contrat, traité, convention, 
alliance, etc., est une convention par laquelle un 
ou plusieurs chefs de famille, une ou plusieurs 
communes, un ou plusieurs groupes de com- 
munes ou États, s'obligent réciproquement et 
également les uns envers les autres pour un ou 
plusieurs objets particuliers, dont la charge 
incombe spécialement alors et exclusivement aux 
délégués de la fédération (*). 

(a) Dans la théorie de J.-J. Rousseau, qui est celle do 
Robespierre et des Jacobins, le Contrat social est une 
fiction de légiste, imaginée pour rendre raison, autrement 
que par le droit divin, l'autorité paternelle ou la nécessité 
sociale, de la formation de l'État et des rapports entre 
le gouvernement et les individus. Cette théorie, empruntée 
aux calvinistes, était en 1764 un progrès, puisqu'elle 
avait pour but de ramener à une loi de raison ce qui 
jusque-là avait été considéré comme une appartenance 
de la loi de nature et de la religion. Dans le système 
fédcratif, le contrat social est plus qu'une fiction [^) ; c'est 



DU PRINCIPE FEDERATIF 



105 



Revenons sur cette définition. 

Ce qui fait l'essence et le caractère du contrat 
fédéral, et sur quoi j'appelle l'attention du lec- 
teur, c'est que dans ce système les contractants, 
chefs de famille, communes, cantons, provinces 
ou États, non seulement s'obligent synallagma- 
tiquement et commutativement les uns envers 
les autres, ils se réservent individuellement, en 
formant le pacte, plus de droits, de liberté, 
d'autorité, de propriété, qu'ils n'en abandon- 
n'êht (1). 

*I1 n'en est pas ainsi, par exemple, dans la 
société universelle de biens et de gains, autorisée 
par le Code civil, autrement dite communauté, 
image en miniature de tous les États absolus. 
Celui qui s'engage dans une association de cette 
espèce, surtout si elle est perpétuelle, est entouré 
de plus d'entraves, soumis à plus de charges qu'il 
ne conserve d'initiative. Mais c'est aussi ce qui 
fait la rareté de ce contrat, et ce qui dans tous 
les temps a rendu la vie cénobitique insuppor- 
table. Tout engagement, même synallagmatique 
et commutatif, qui, exigeant des associés la tota- 
lité de leurs efforts, ne laisse rien à leur indépen- 

un pacte positif, effectif, qui a été réellement proposé, 
discuté, voté, adopté, et qui se m odifie réguliàrepaant 
à la volonté des contractants. Entre le contrat fédératif 
"êî" celui de Rousseau et de 93, il y a to ute la distance de 
la réalité à l'hypothège (2). (P.) 



Z^" 



I06 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

dance et les dévoue tout entiers à l'association, 
est un engagement excessif, qui répugne égale- 
ment au citoyen et à l'homme. 

D'après ces principes, le contrat de fédération 
ayant pour objet, en termes généraux, de garantir 
aux Etats confédérés leur souveraineté, leur ter- 
' ritoire, la liberté de leurs citoyens ; de régler 
; leurs différends ; de pourvoir, par des mesures 
générales, à tout ce qui intéresse la sécurité et 
la prospérité commune ; ce contrat, dis-je, malgré 
la grandeur des intérêts engagés, est essentielle- 
ment restreintîvL'Autorité chargée de son exé- 
cution ne peut jamais l'emporter sur ses consti- 
tuantes ; je" veux dire que les attributions fédé- 
rales ne peuvent jamais excéder en nombre et 
en réalité celles des autorités communales ou 
provinciales, de même que celles-ci ne peuvent 
excéder les droits et prérogatives de l'homme et 
' du citoyen. S'il en était autrement, la commune 
serait une communauté ; la fédération rédevien- 
drait une centralisation monarchique ; l'autorité 
fédérale, de simple mandataire et fonction subor- 
^ donnée qu'elle doit être, serait regardée comme 
prépondérante ; au lieu d'être limitée à un ser- 
vice spécial, elle tendrait à embrasser toute acti- 
vité et toute initiative ; les États confédérés 
seraient convertis en préfectures, intendances, 
succursales ou régies. Le corps politique, ainsi 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 107 

transformé, pourrait s'appeler république, démo- 
cratie ou tout ce qu'il vous plaira : ce ne serait 
plus un Etat constitué dans la plénitude de ses 
autonomies, ce ne serait plus une confédération. 
La même chose aurait lieu, à plus forte raison, 
si, par une fausse raison d'économie, par défé- 
rence ou par toute autre cause, les communes, 
cantons ou États confédérés chargeaient l'un d'eux 
de l'administration et du gouvernement des 
autres. La république, de fédérative, devien- 
drait unitaire ; elle serait sur la route du despo- 
tisme (a). 

(a) La Confédération helvétique se compose de vingt- 
cinq Etats souverains (dix-neuf cantons et six demi- 
cantons) pour une population de deux millions quatre 
cent mille habitants. Elle est donc régie par vingt-cinq 
constitutions, analogues à nos chartes ou constitutions 
de 1791, 1793, 1795, 1799, 1814, 1830, 1848, 1852, plus 
une constitution fédérale, dont naturellement nous ne 
possédons pas, en France, l'équivalent. L'esprit de cette 
constitution, conforme aux principes posés ci-dessus, 
résulte des articles suivants : 

« Art. 2. — La confédération a pour but d'assurer 
l'indépendance de la patrie contre l'étranger, de maintenir 
la tranquillité et l'ordre à l'intérieur, de protéger la 
liberté et les droits des confédérés, et d'accroître leur 
prospérité commune. 

« Art. 3. — Les cantons sont souverains en tant que 
leur souveraineté n'est pas limitée par la souveraineté 
fédérale, et, comme tels, ils exercent tous les droits qui 
ne sont pas délégués au pouvoir fédéral. 

a Ajt. 5. — La confédération garantit aux cantons 
leur territoire, leur souveraineté dans les limites fixées 
par l'art, 3, leurs constitutions, la liberté et les droits 



I08 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

En résumé, le système fédératif est l'opposé 
de la hiérarchie ou centralisation administrative 
et gouvernementale par laquelle se distinguent, 
ex cequo, les démocraties impériales, les monarchies 
constitutionnelles et les répubUques unitaires. Sa 
loi fondamentale, caractéristique, est celle-ci : 
Dans la fédération, les attributs de l'autorité cen- 
trale se spécialisent et se restreignent, diminuent 
de nombre, d'immédiateté, et, si j'ose ainsi dire, 
d'intensité, à mesure que la Confédération se 



du peuple, les droits constitutionnels des citoyens, ainsi 
que les droits et les attributions que le peuple a conférés 
aux autorités. » ^ 

Ainsi une confédération n'est pas précisément un État : i 
c'est un groupe d'États souverains et indépendants, 'f/^^ 
ligués par un pacte de garantie mutuelle. Une constîtu- \ 
tion fédérale n'est pas non plus ce que l'on entend en*-^ 
France par charte ou constitution, et qui est l'abrégé 
du droit public du pays : c'est le pacte qui contient les 
conditions de la ligue, c'est-à-dire les droits et obligations 
réciproques des États. Ce que l'on appelle Autorité 1 
fédérale, enfin, n'est pas davantage un gouvernement ; 1 
c'est une agence créée par les États, pour l'exécution en / C) 
commun de certains services dont chaque État se des- 
saisit, et qui deviennent ainsi attributions fédérales. - 

En Suisse, l'Autorité fédérale se compose d'une Assem- 
blée déUbérante, élue par le peuple des vingt-deux can- 
tons, et d'un Conseil exécutif compose de sept membres 
nommés par l'Assemblée. Les membres de l'Assemblée 
et du Conseil fédéral sont nommés pour trois ans ; la 
constitution fédérale pouvant être revisée en tout temps, 
leurs attributions sont, comme leurs personnes, révo- 
cables. En sorte que le Pouvoir fédéral est, dan» toute 
la force du mot, un mandataire placé sous la main de ses 
commettants, et dont le pouvoir varie à leur gré. (P.) 



DU PRINCIPE FEDERATIF lOQ 

développe par l'accession de nouveaux États. 
Dans les gouvernements centralisés, au contraire, 
les attributs du pouvoir suprême se multiplient, 
s'étendent et s 'immédiatisent, attirent dans la 
compétence dû prince les affaires des provinces, 
communes, corporations et particuliers, en raison 
directe de la superficie territoriale et du chiffre 
de la population. De là cet écrasement sous lequel 
disparaît toute liberté, non seulement communale 
et provinciale, mais même individuelle et nationale. 
Une conséquence de ce fait, par laquelle je 
terminerai ce chapitre, c'est que, le système uni- 
taire étant l'inverse du système fédératif, une 
confédération entre grandes monarchies, à plus , 
forte raison entre démocraties impériales, est 
chose impossible. Des États comme la France, 
l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, 
peuvent faire entre eux des traités d'alliance ou 
de commerce ; il répugne qu'ils se fédéralisent, 
d'abord, parce que leur principe y est contraire, 
qu'il les mettrait en opposition avec le pacte 
fédéral (^) ; qu'en conséquence il leur faudraîtif 
abandonner quelque chose de leur souveraineté, 
et reconnaître au-dessus d'eux, au moins pour 
certains cas, un arbitre. Leur nature est de com- ' 
mander, non de transiger ni d'obéir. Les princes 
qui, en 1813, soutenus par l'insurrection des 
masses, combattaient pour les libertés de l'Europe 







IIO DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

contre Napoléon, qui plus tard formèrent la 
Sainte- Alliance, n'étaient . pas des confédérés : 
l'absolutisme de leur pouvoir leur défendait d'en 
prendre le titre. C'étaient, comme en 92, des 
coalisés ; l'histoire ne leur donnera pas d'autre 
nom. Il n'en est pas de même de la Confédération 
germanique, présentement en travail de réforme, 
et dont le caractère de liberté et de nationalité 
menace de faire disparaître un jour les dynasties 
qui lui font obstacle {^). 



(a) Le droit public fédératif soulève plusieurs questions 
difficiles. Par exemple, un Etat à esclaves peut-il faire 
partie d'une confédération ? Il semble que non, pas plus 
qu'un État absolutiste : l'esclavage d'une partie do la 
nation étant la négation même du principe fédératif. 
Sous ce rapport, les États-Unis du Sud seraient d'autant 
mieux fondés à demander la séparation qu'il n'entre pas 
dans l'intention de ceux du Nord d'accorder, au moins 
de sitôt, aux Noirs émancipés, la jouissance des droits 
politiques. Cependant nous voyons que Washington, 
Madison {*) et les autres fondateurs de V Union n'ont pas 
été de cet avis ; ils ont admis au pacte fédéral les États 
à esclaves. Il est vrai aussi que nous voyons en ce moment 
ce pacte contre nature se déchirer, et les États du Sud, 
pour conserver leur exploitation, tendre à une constitu- 
tion unitaire, pendant que ceux du Nord, pour maintenir 
l'union, décrètent la déportation des esclaves. 

La constitution fédérale suisse, réformée en 1848, a 
décidé la question dans le sens de l'égalité ; son article 4 
porte : « Tous les Suisses sont égaux devant la loi. Il n'y 
a en Suisse ni sujets, ni privilèges de lieux, de naissance, 
de personnes ou de familles. » De la promulgation de cet 
article, qui a purgé la Suisse de tout élément aristocra- 
tique, date la vraie constitution fédérale helvétique. 

(*) Auteur avec Hamilton et Jay de The Federalisl (1787-1789). 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF III 



En cas d'opposition entre les intérêts, la majorité 
confédérée peut-elle opposer à la minorité séparatiste 
l'indissolubilité du pacte ? La négative a été soutenue 
en 1846 parle Sunderbund(^) contre la majorité helvétique; 
elle l'est aujourd'hui par les confédérés du Sud de l'Union 
américaine contre les fédéraux du Nord, Pour moi, je 
crois que la séparation est de plein droit (2), s'il s'agit 
d'une question de souveraineté cantonale laissée en 
dehors du pacte fédéral. Ainsi il ne m'est pas démontré 
que la majorité suisse ait puisé son droit contre le Sun- 
derbund dans le pacte : la preuve, c'est qu'en 1848 la 
constitution fédérale a été réformée, précisément en vue 
du litige qui avait amené la formation du Sunderhund. 
Mais il peut arriver, par des considérations de commodo 
et incommodo, que les prétentions de la minorité soient 
incompatibles avec les besoins de la majorité, que de 
plus la scission compromette la liberté des Etats : dans 
ce cas la question se résout par le droit de la guerre, ce 
qui veut dire que la partie la plus considérable, celle dont 
la ruine entraînerait le plus grand dommage, doit l'em- 
porter sur la plus faible. C'est ce qui a eu lieu en Suisse 
et qui pourrait également se pratiquer aux États-Unis, 
si, aux Etats-Unis comme en Suisse, il ne s'agissait que 
d'une interprétation ou d'une application meilleure des 
principes du pacte, comme d'élever progressivement la 
condition des Noirs au niveau de celle des Blancs. Mal- 
heureusement le message de M. Lincoln ne laisse aucun 
doute à ce sujet. Le Nord, pas plus que le Sud, n'entend 
parler d'une émancipation véritable, ce qui rend la 
difTiculté insoluble, même par la guerre, et menace 
d'anéantir la confédération. 

Dans la monarchie, toute justice émane du roi : dans 
une confédération, elle émane, pour chaque État, exclu- 
siverhënt^Hé ses citoyens. L'institution d'une haute cour 
fédérale serait donc, en principe, une dérogation au pacte, f" 
11 en serait de même d'une Cour de cassation, puisque, 
chaque État étant souverain et législateur, les législa- 
tions ne sont pas uniformes. Toutefois, comme il existe j 
des intérêts fédéraux et des affaires fédérales, comme il I 
peut être commis des délits et des crimes contre la con- 
fédération, il y a, pour ces cas particuliers, des tribunaux 
fédéraux et une justice fédérale. (P.) 



S0^^10C^ICCCCCCtlO^ICCCCC€3 



V 



CHAPITRE VIII 

CONSTITUTION PROGRESSIVE 

L'histoire et l'analyse, la théorie et l'empirisme, 
nous ont conduits, à travers les agitations de la 
liberté et du pouvoir, à l'idée d'un contrat poli- 
tique. 

Appliquant aussitôt cette idée et cherchant 
à nous en rendre compte, nous avons reconnu 
que le contrat social par excellence était un con- 
trat de fédération, que nous avons défini en ces 
termes : Un contrat synallagmatique et commutatif, 
pour un ou plusieurs objets déterminés, mais dont 
la condition essentielle est que les contractants se 
réservent toujours une part de souveraineté et d'ac- 
tion plus grande que celle qu'ils abandonnent. 

Juste le contraire de ce qui a lieu dans les 
anciens systèmes, monarchiques, démocratiques 
et constitutionnels, où, par la force des situations 
et l'entraînement des principes, les particuliers 
et les groupes sont censés abdiquer entre les 
mains d'une autorité imposée ou élue leur sou- 
veraineté tout entière, et obtiennent moins de 
droits, conservent moins de garanties et d'initia- 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF II3 

tive, qu'il ne leur incombe de charges et de 
devoirs. 

Cette définition du contrat de fédération est 
un pas immense, qui va nous donner la solution 
tant cherchée. 

Le problème politique, avons-nous dit Chap. 
premier, ramené à son expression la plus simple, 
consiste à trouver l'équilibre entre les deux élé- 
ments contraires, l'autorité et la liberté (^). Toute 
fausse balance se traduit immédiatement, pour 
l'État en désordre et ruine, pour les citoyens en 
oppression et misère. En autres termes, les ano- 
malies ou perturbations de l'ordre social résultent 
de l'antagonisme de ses principes ; elles dispa- 
raîtront quand les principes seront coordonnés 
de telle sorte qu'ils ne se puissent plus nuire. 

Équilibrer deux forces, c'est les soumettre à 
une loi qui, les tenant en respect l'une par l'autre, 
les mette d'accord. Qui va nous fournir ce nouvel 
élément, supérieur à l'Autorité et à la Liberté, 
et rendu par leur mutuel consentement la domi- 
nante du système ? — Le contrat, dont la teneur 
fait DROIT, et s'impose également aux deux puis- 
sances rivales (a). 

(a) Il y a trois manières de concevoir la loi, selon le 
point de vue où se place l'être moral et la qualité qu'il 
prend lui-même, comme croyant, comme philosophe et 
comme citoyen. 

La loi est le commandement intimé à l'homme au nom 



114 ^U PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Mais, dans une nature, concrète et vivante, 
telle que la société, le droit, ne peut pas se réduire 
à une notion purement abstraite, aspiration indé- 
finie de la conscience, ce qui serait nous rejeter 
dans les fictions et les mythes. Il faut, pour fonder 
la société, poser non pas simplement une idée 
mais un acte juridique, former un vrai contrat. 
Les hommes de 89 le sentaient, quand ils entre- 
prirent de donner à la France une constitution, 
et tous les pouvoirs qui leur ont succédé l'ont 
senti de même. Malheureusement, si la volonté 
était bonne, les lumières furent insuffisantes ; 
jusqu'ici le notaire a manqué pour rédiger le 
contrat. Nous savons quel en doit être l'esprit : 



de Dieu par une autorité compétente : c'est la définition 
de la théologie et du droit divin. 

La loi est l'expression du rapport des choses : c'est la 
définition du philosophe, donnée par Montesquieu. 

La loi est le statut arbitral de la volonté humaine (De 
la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, 8® étude) : 
c'est la théorie du contrat et de la fédération. 

La vérité étant une, bien que d'aspect variable, ces 
trois définitions rentrent l'une dans l'autre et doivent 
être regardées au fond comme identiques. Mais le sys- 
tème social qu'elles engendrent n'est pas le même : par 
la première, l'homme se déclare sujet de la loi et de son 
auteur ou représentant ; par la seconde, il se reconnaît 
partie intégrante d'un vaste organisme ; par la troi- 
sième, il fait la loi sienne et s'affranchit de toute autorité, 
fatalité et domination. La première formule est celle de 
l'homme religieux ; la seconde celle du panthéiste ; la 
troisième celle du républicain. Celle-ci seule est compa- 
tible avec la liberté. (P.) 



DU PRINCIPE FEDERA TIF II5 

tâchons maintenant d'en minuter la teneur. 

Tous les articles d'une constitution peuvent se 
ramener à un article unique, celui qui concerne le 
rôle et la compétence de ce grand fonctionnaire 
qui a nom l'État. Nos assemblées nationales se 
sont occupées à l'envi de la distinction et de la 
séparation des pouvoirs, c'est-à-dire des facultés 
d'action de l'État ; quant à la compétence de 
l'État en elle-même, à son étendue, à son objet, 
on ne voit pas que personne s'en soit beaucoup 
inquiété. On a songé au partage^ comme disait 
naïvement un ministre de 1848 ; quant à la chose 
à partager, il a paru généralement que plus il y 
en aurait, plus la fête serait belle. Et pourtant la 
délimitation du rôle de l'État {}) est une question 
de vie ou de mort pour la liberté, collective et 
individuelle. 

Le contrat de fédération, dont l'essence est 
de réserver toujours plus aux citoyens qu'à 
l'État, aux autorités municipales et provinciales 
plus qu'à l'autorité centrale, pouvait seul nous 
mettre sur le chemin de la vérité. 

Dans une société libre, le rôle de l'État ou 
gouvernement est par excellence un rôle de légis- 
lation, d'institution, de création, d'inauguration, 
d'installation ; — c'est, le moins possible, un 
rôle d'exécution. A cet égard, le nom de pouvoir 
exécutif, par lequel on désigne un des aspects de 

l'UOLUHUN 8 



Il6 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

la puissance souveraine, a singulièrement con- 
tribué à fausser les idées. L'État n'est pas un 
entrepreneur de services publics, ce qui serait 
l'assimiler aux industriels qui se chargent à for- 
fait des travaux de la cité. X^'État, soit qu'il 
édicté, soit qu'il agisse ou surveille, est le géné- 
rateur et le directeur suprême du mouvement ; 
si parfois il met la main à la manœuvre, c'est à 
titre de première manifestation, pour donner 
l'impulsion et poser un exemple. La création 
opérée, l'installation ou l'inauguration faite, 
l'État se retire, abandonnant aux autorités locales 
et aux citoyens l'exécution du nouveau ser- 
vice. 

C'est l'État qui fixe les poids et mesures, qui 
donne le module, la valeur et les divisions des 
monnaies. Les types fournis, la première émission 
terminée, la fabrication des pièces d'or, d'argent 
et de cuivre cesse d'être une fonction publique, 
un emploi de l'État, une attribution ministérielle ; 
c'est une industrie laissée aux villes, et que rien 
au besoin n'empêcherait, de même que la fabri- 
cation des balances, bascules, tonneaux et bou- 
teilles, d'être tout à fait libre. Le meilleur marché 
est ici la seule loi. Qu'exige-t-on, en France, 
pour que la monnaie d'or et d'argent soit réputée 
d'aloi ? Un dixième d'alliage et neuf dixièmes 
de fin. Qu'il y ait un inspecteur pour suivre et 



DU PRINCIPE FEDERATIF II7 

surveiller la fabrication, je le veux : le rôle de 
l'État ne va pas au delà. 

Ce que je dis des monnaies, je le redis d'une 
foule de services, abusivement laissés aux mains 
du gouvernement : routes, canaux, tabacs, postes, 
télégraphes, chemins de fer, etc. Je comprends, 
j'admets, je réclame au besoin, l'intervention de 
l'État dans toutes ces grandes créations d'utilité 
publique ; je ne vois point la nécessité de les 
laisser sous sa main une fois qu'elles ont été 
livrées au public. Une semblable concentration, 
selon moi, constitue un véritable excès d'attri- 
butions. J'ai demandé, en 1848, l'intervention 
de l'État pour l'établissement de banques natio- 
nales, institutions de crédit, de prévoyance, d'as- 
surance, comme pour les chemins de fer : jamais 
il n'est entré dans ma pensée que l'Etat, ayant 
accompli son œuvre de création, dût rester à tout 
jamais banquier (^), assureur, transporteur, etc. 
Certes, je ne crois pas à la possibilité d'organiser 
l'instruction du peuple sans un grand effort de 
l'autorité centrale, mais je n'en reste pas moins 
partisan de la liberté de l'enseignement {^), 
comme de toutes les libertés C^). Je veux que 



(a) Il est inutile de souligner l'importance de cette 
déclaration. Auguste Comie pense de même. 

(b) D'après la constitution fédérale suisse de 1848, la 
Con(cdcialion a le droit de créer une UnU'crsitc nuisde. 



Il8 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

l'école soit aussi radicalement séparée de l'État 
que l'Église elle-même. Qu'il y ait une Cour des 
comptes, de même qu'un bureau de statistique, 
établis pour rassembler, vérifier et généraliser 
toutes les informations, toutes les transactions, 
toutes les opérations de finances sur la surface 
de la république, à la bonne heure. Mais pourquoi 
toutes les dépenses et recettes passeraient-elles 
par les mains d'un trésorier, receveur ou payeur 
unique, ministre d'État, quand l'État, par la 
nature de sa fonction, ne doit avoir que peu ou 
point de service à faire, partant peu ou point de 
dépenses ('i) ?... Est-ce qu'il est vraiment néces- 
saire aussi "que les tribunaux soient dépendants 
de l'autorité centrale ? Rendre la justice fut de 
tout temps la plus haute attribution du prince, 
je le sais : mais cette attribution est un reste de 
droit divin ; elle ne saurait être revendiquée par 
un roi constitutionnel, à plus forte raison par 
le chef d'un empire établi sur le suffrage univer- 
sel. Du moment donc que l'idée du droit, rede- 
venant humaine, obtient comme telle la prépon- 

Cette idée fut énergiquement combattue comme atten- 
tatoire à la souveraineté des cantons, et, selon moi, 
c'était de bonne politique. J'ignore s'il a été donné suile 
au projet. (P.) 

(il) En Suisse, il existe un budget fédéral, administré 
par le Conseil fédéral, mais qui ne concerne que les 
aiïaires de la Confédération, et n'a rien de commun avec 
le budget des cantons et des villes. (P.) 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF II9 

dérance dans le système politique, l'indépendance 
de la magistrature en sera la conséquence néces- 
saire. Il répugne que la justice soit considérée 
comme un attribut de l'autorité centrale ou fédé- 
rale ; elle ne peut être qu'une délégation faite 
par les citoyens à l'autorité municipale, tout au 
plus à la provinciale. La justice est l'attribut de 
l'homme, qu'aucune raison d'État ne doit en 
dépouiller. — Je n'excepte pas même le service 
de guerre de cette règle : les milices, les magasins, 
les forteresses, ne passent aux mains des autorités 
fédérales que dans les cas de guerre et pour 
l'objet spécial de la guerre ; hors de là, soldats 
et armements restent sous la main des autorités 
locales (a). 

Dans une société régulièrement organisée, tout 
doit être en croissance continue, science, indus- 
trie, travail, richesse, santé publique ; la liberté 
et la moralité doivent aller du même pas. Là, le 
mouvement, la vie, ne s'arrêtent pas un instant. 
Organe principal de ce mouvement, l'État est 
toujours en action, car il a sans cesse de nouveaux 
besoins à satisfaire, de nouvelles questions à 
résoudre. Si sa fonction de premier moteur et de 



(a) Constitution fédérale suisse, art. 13. — '< La Confé- 
dération n'a pas le droit d'entretenir des armées perma- 
nentes. » — Je donne à méditer cet article à nos répu- 
blicains unitaires. (P.) — Cf. K. Thiaudière, oiar. cité. 



120 DU PRINCIPE FEDERATIF 

haut directeur est incessante, ses œuvres, en 
revanche, ne se répètent pas. Il est la plus haute 
expression du progrès. Or, qu'arrive-t-il lorsque, 
comme nous le voyons presque partout, comme 
on l'a vu presque toujours, il s'attarde dans les 
services qu'il a lui-même créés et cède à la ten- 
tation de l'accaparement ? De fondateur il se 
fait manœuvre ; il n'est plus le génie de la collec- 
tivité, qui la féconde, la dirige et l'enrichit, sans 
lui imposer aucune gêne : c'est une vaste com- 
pagnie anonyme, aux six cent mille employés et 
aux six cent mille soldats, organisée pour tout 
faire, et qui, au lieu de venir en aide à la nation, 
au lieu dé servir les citoyens et les communes, 
les dépossède et les pressure. Bientôt la corrup- 
tion, la malversation, le relâchement entrent dans 
ce système ; tout occupé de se soutenir, d'aug- 
menter ses prérogatives, de multiplier ses ser- 
vices et de grossir son budget, le pouvoir perd 
de vue son véritable rôle, tombe dans l'autocratie 
et l'immobilisme ; le corps social souffre, et la 
nation, à rebours de sa loi historique, commence 
à déchoir. 

N'avons-nous pas fait remarquer, Chap. VI, 
que dans l'évolution des États, l'Autorité et la 
Liberté sont en succession logique et chrono- 
logique ; que, de plus, la première est en décrois- 
sance continue, la seconde en ascension ; que 



DU PRINCIPE FEDERATIF 121 

le Gouvernement, expression de rAutorité, est 
insensiblement subalternisé par les représentants 
ou organes de la Liberté, savoir : le pouvoir cen- 
tral par les députés des départements ou pro- 
vinces ; l'autorité provinciale par les délégués 
des communes, et l'autorité municipale par les 
habitants ; qu'ainsi la liberté aspire à se rendre 
prépondérante, l'autorité à devenir servante de 
la liberté, et le principe contractuel à se substituer 
partout, dans les affaires publiques, au principe 
autoritaire ? 

Si ces faits sont vrais, la conséquence ne peut 
être douteuse : c'est que, d'après la nature des 
choses et le jeu des principes, l'Autorité devant 
être en retraite et la Liberté marcher sur elle, 
mais de manière que les deux se suivent sans se 
heurter jamais, la constitution de la société est 
essentiellement progressive, ce qui signifie de 
plus en plus libérale, et que cette destinée ne 
peut être remplie que dans un système où la 
hiérarchie gouvernementale, au lieu d'être posée 
sur son sommet, soit établie carrément sur sa 
base, je veux dire dans le système fédératif. 

Toute la science constitutionnelle est là : je la 
résume en trois propositions : 

1° Former des groupes médiocres (^), respecti- 
vement souverains, et les unir par un pacte de 
fédération ; 



122 DU PRINCIPE FEDERATIF 

2° Organiser en chaque État fédéré le gouver- 
nement d'après la foi de séparation des organes ; 
— je veux dire : séparer dans le pouvoir tout ce 
qui peut être séparé, définir tout ce qui peut être 
défini, distribuer entre organes ou fonctionnaires 
différents tout ce qui aura été séparé et défini ; 
ne rien laisser dans l'indivision ; entourer l'admi- 
nistration publique de toutes les conditions de 
publicité et de contrôle ; 

3° Au lieu d'absorber les États fédérés ou 
autorités provinciales et municipales dans une 
autorité centrale, réduire les attributions de 
celles-ci à un simple rôle d'initiative générale, 
de garantie mutuelle et de surveillance, dont les 
décrets ne reçoivent leur exécution que sur le 
visa des gouvernements confédérés et par des 
agents à leurs ordres, comme, dans la monarchie 
constitutionnelle, tout ordre émanant du roi doit, 
pour recevoir son exécution, être revêtu du contre- 
seing d'un ministre. 

Assurément, la séparation des pouvoirs, telle 
qu'elle se pratiquait sous la Charte de 1830, est 
une belle institution et de haute portée, mais 
qu'il est puéril de restreindre aux membres d'un 
cabinet. Ce n'est pas seulement entre sept ou 
huit élus, sortis d'une majorité parlementaire, 
et critiqués par une minorité opposante, que doit 
être partagé le gouvernement d'un pays, c'est 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF I23 

entre les provinces et les communes : faute de 
quoi la vie politique abandonne les extrémités 
pour le centre, et le marasme gagne la nation 
devenue hydrocéphale (•''). 

Le système fcdératif est applicable à toutes les 
nations et à toutes les époques, puisque l'huma- 
nité est progressive dans toutes ses générations 
et dans toutes ses races, et que la politique de 
fédération, qui est par excellence la politique de 
progrès, consiste à traiter chaque population, à 
tel moment que l'on indiquera, suivant un 
régime d'autorité et de centralisation décrois- 
santes, correspondant à l'état des esprits et des 
mœurs. 



(a) CL Lamennais : a Avec la centralisation, vous av 
l'apoplexie au centre et la paralysie aux extrémités. » 





CHAPITRE IX 

RETARD DES FEDERATIONS : CAUSES DE LEUR 
AJOURNEMENT 

L'idée de Fédération paraît aussi ancienne (^) 
dans l'histoire que celles de Monarchie et de 
Démocratie, aussi ancienne que l'Autorité et la 
Liberté elles-mêmes. Comment en serait-il autre- 
ment ? Tout ce que fait émerger successivement 
dans la société la loi du Progrès a ses racines dans 
la nature même. La civilisation marche enveloppée 
de ses principes, précédée et suivie de son cortège 
d'idées, qui font incessamment la ronde autour 
d'elle. Fondée sur le contrat, expression solen- 
nelle de la Liberté, la Fédération ne saurait 
manquer à l'appel. Plus de douze siècles avant 
Jésus-Christ, elle se montre dans les tribus 
hébraïques, séparées les unes des autres dans 
leurs vallées, mais unies, comme les tribus 
ismaélites, par une sorte de pacte fondé sur la 
consanguinité. Presque aussitôt elle se manifeste 
dans l'Amphictyonie (a) grecque, impuissante, il 



(a) Nous dirions plutôt « les Amphictyonics ». 



DU PR1,NCIPE FEDERATIF I25 

est vrai, à étouffer les discordes et à prévenir la 
conquête, ou, ce qui revient au même, l'absorp- 
tion unitaire, mais témoignage vivant du futur 
droit des gens et de la Liberté universelle. On 
n'a pas oublié les ligues glorieuses des peuples 
slaves et germaniques, continuées jusqu'à nos 
jours dans les constitutions fédérales de la Suisse, 
de l'Allemagne, et jusque dans cet empire 
d'Autriche formé de tant de nations hétérogènes, 
mais, quoi qu'on fasse, inséparables {^)f C'est ce 
contrat fédéral qui, se constituant peu à peu en 
gouvernement régulier, doit mettre fin partout 
aux contradictions de l'empirisme, éliminer 
l'arbitraire, et fonder sur un équilibre indes- 
tructible la Justice et la Paix. I 

Pendant de longs siècles, l'idée de Fédération 
semble voilée et tenue en réserve : la cause de cet 
ajournement est dans l'incapacité originelle des 
nations, et dans la nécessité de les former par 
une forte discipline. Or, tel est le rôle qui, par 
une sorte de conseil souverain, semble avoir été 
dévolu au système unitaire. 

Il fallait dompter, fixer les multitudes errantes, 
indisciplinées et grossières ; former en groupes 
les cités isolées et hostiles ; fonder peu à peu, 
d'autorité, un droit commun, et poser, sous forme 
de décrets impériaux, les lois générales de l'hu- 
juanité. On ne saurait imaginer d'jiutre signifi- 



126 DU PRINCIPE FÉQÉRATIF 

cation à ces grandes créations politiques de l'anti- 
quité, auxquelles succédèrent ensuite, à tour de 
rôle, les empires des Grecs, des Romains et des 
Francs, l'Église chrétienne, la révolte de Luther, 
et finalement la Révolution française. 

La Fédération ne pouvait remplir cette mission 
éducatrice, d'abord, parce qu'elle est la Liberté (^), 
parce qu'elle exclut l'idée de contrainte, qu'elle 
repose sur la notion du contrat synallagmatique, 
commutatif et limité, et que son objet est de 
garantir la souveraineté de l'autonomie aux peuples 
qu'elle unit, à ceux-là par conséquent qu'il 
s'agissait dans les commencements de tenir sous 
le joug, en" attendant qu'ils fussent capables de 
se gouverner eux-mêmes par la raison. La civi- 
lisation, en un mot, étant, progressive, il impli- 
quait contradiction que le gouvernement fédc- 
ratif pût s'établir dans les commencements. 

Un autre motif d'exclusion provisoire pour le 
principe fédératif est dans la faiblesse d'expansion 
des États groupés sous des constitutions fédérales. 

Limites naturelles des États fédératif s. — Nous 
avons dit, Chap. II, que la monarchie, par elle- 
même et en vertu de son principe, ne connaît 
pas de limites à son développement, et qu'il en 
est de même de la démocratie. Cette faculté 
d'expansion a passé des gouvernements sim- 
plistes ou à priori, aux gouvernements mixtes ou 



DU PRINCIPE FÉDÉRA TIF 127 

de fait, démocraties et aristocraties, empires démo- 
cratiques et monarchies constitutionnelles, qui tous 
sous ce rapport ont fidèlement obéi à leur idéal. 
De là sont sortis les rêves messianiques et tous les 
essais de monarchie ou république universelle. 

Dans ces systèmes l'englobement n'a pas de 
fin ; c'est là qu'on peut dire que l'idée de fron- 
tière naturelle {}) est une fiction, ou pour mieux 
dire une supercherie politique ; c'est là que les 
fleuves, les montagnes et les mers sont considérés, 
non plus comme des limites territoriales, mais 
comme des obstacles dont il appartient à la 
liberté du souverain et de la nation de triompher. 
Et la raison du principe le veut ainsi : la faculté 
de posséder, d'accumuler, de commander et 
d'exploiter est indéfinie, elle n'a de bornes que 
l'univers. Le plus fameux exemple de cet acca- 
parement de territoires et de populations, en 
dépit des montagnes, des fleuves, des forêts, des 
mers et des déserts, a été celui de l'Empire 
romain, ayant son centre et sa capitale dans une 
péninsule, au sein d'une vaste mer, et ses pro- 
vinces à l'entour, aussi loin que pouvaient 
atteindre les armées et les fiscaux. 

Tout Etat est de sa nature annexionniste. Rien 
n'arrête sa marche envahissante, si ce n'est la 
rencontre d'un autre Etat, envahisseur comme lui 
et capable de se défendre. Les prêcheurs de 



128 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

nationalité les plus ardents ne se font faute, à 
l'occasion, de se contredire, dès qu'il y va de 
l'intérêt, à plus forte raison, de la sûreté de leur 
pays ; qui, dans la démocratie française, aurait 
osé réclamer contre la réunion de la Savoie et de 
Nice ? Il n'est même pas rare de voir les annexions 
favorisées par les annexés eux-mêmes, trafiquant 
de leur indépendance et de leur autonomie. 

Il en est autrement dans le système fédératif. 
Très capable de se défendre si elle est attaquée, 
les Suisses l'ont plus d'une fois fait voir, une 
confédération demeure sans force pour la con- 
quête. Hors le cas, fort rare, où un État voisin 
demanderait à être reçu dans le pacte, on peut 
dire que, par le fait même de son existence, elle 
s'interdit tout agrandissement. En vertu du prin- 
cipe qui, limitant le pacte de fédération à la 
défense mutuelle et à quelques objets d'utilité 
commune, garantit à chaque État son territoire, 
sa souveraineté, sa constitution, la liberté de ses 
citoyens, et pour le surplus lui réserve plus d'au- 
torité, d'initiative et de puissance qu'il n'en 
abandonne, la confédération se restreint d'elle- 
même d'autant plus sûrement que les localités 
admises dans l'alliance s'éloignent davantage les 
unes des autres ; en sorte qu'on arrive bientôt à 
un point où le pacte se trouve sans objet. Sup- 
posons que l'un des États confédérés forme des 



DU PRINCIPE FEDERA TIF I29 

projets de conquête particulière, qu'il désire 
s'annexer une ville voisine, une province contiguë 
à son territoire ; qu'il veuille s'immiscer dans les 
affaires d'un autre État, Non seulement il ne 
pourra pas compter sur l'appui de la confédéra- 
tion, qui répondra que le pacte a été formé 
exclusivement dans un but de défense mutuelle, 
non d'agrandissement particulier ; il se verra 
même empêché dans son entreprise par la soli- 
darité fédérale, qui ne veut pas que tous s'ex- 
posent à la guerre pour l'ambition d'un seul. 
En sorte qu'une confédération est tout à la fois 
une garantie pour ses propres membres et pour 
ses voisins non confédérés. 

Ainsi, au rebours de ce qui se passe dans les 
autres gouvernements, l'idée d'une confédération 
universelle est contradictoire. En cela se manifeste 
une fois de plus la supériorité morale du système 
fédératif sur le système unitaire, soumis à tous 
les inconvénients et à tous les vices de l'indéfini, 
de l'illimité, de l'absolu, de l'idéal. L'Europe 
serait encore trop grande pour une confédération 
unique : elle ne pourrait former qu'une confédé- 
ration de confédérations (^). C'est d'après cette 
idée que j'indiquais, dans ma dernière publica- 
tion(*i) , comme le premier pas à faire dans la réforme 



(^) La Fédération et l'Unité en Italie, pp. 84-85. 



130 DU PRINCIPE FEDERATIF 

du droit public européen, le rétablissement des 
confédérations italienne, grecque, batave, Scan- 
dinave et danubienne, prélude de la décentra- 
lisation des grands États, et par suite, du désar- 
mement général. Alors toute nationalité revien- 
drait à la liberté ; alors se réaliserait l'idée d'un 
équilibre européen, prévu par tous les publicistes 
et hommes d'État, mais impossible à obtenir 
avec de grandes puissances à constitutions uni- 
taires (a). 

Ainsi condamnée à une existence pacifique et 
modeste, jouant sur la scène politique le rôle le 
plus effacé, il n'est pas étonnant que l'idée de 



(a) Il a été parlé maintes fois, parmi les démocrates 
de France, d'une confédération européenne, en autres 
termes, des Etais-Unis de l'Europe *. Sous cette désigna- 
tion, on ne paraît pas avoir jamais compris autre chose 
qu'une alliance de tous les États, grands et petits, exis- 
tant actuellement en Europe, sous la présidence perma- 
nente d'un Congrès. Il est sous-entendu que chaque État 
conserverait la forme de gouvernement qui lui convien- 
drait le mieux. Or, chaque État disposant dans lo 
Congres d'un nombre de voix proportionnel à sa popu- 
lation et à son territoire, les petits États se trouveraient 
bientôt, dans cette prétendue; confédération, inféodés 
aux grands (i) ; bien plus, s'il était possible que cette nou- 
velle Sainte-Alliance pût être animée d'un principe 
d'évolution collective, on la verrait promptcment dégé- 
nérer, après une conflagration intérieure, en une puis- 
sance unique, ou grande monarchie européenne. Une 
semblable fédération ne serait donc qu'un piège ou n'au- 
rait aucun sens. (P.) 

• On attribue lu paUrnitc du mut ù N'icLur Hugo : il est de 
Calluuco. 



DU PRINCIPE FEDERATIF 13I 

Fédération soit demeurée jusqu'à nos jours 
comme perdue dans la splendeur des grands 
États. Jusqu'à nos jours les préjugés et les abus 
de toute sorte pullulant et sévissant dans les 
États fédératifs avec la même intensité que dans 
les monarchies féodales ou unitaires, préjugé de 
noblesse, privilège de bourgeoisie, autorité 
d'Église, en résultat oppression du peuple et 
servitude de l'esprit, la Liberté restait comme 
emmaillotée dans une camisole de force, et la 
civilisation enfoncée dans un invincible statu quo. 
L'idée fédéraliste se soutenait, inaperçue, incom- 
préhensible, impénétrable, tantôt par une tradi- 
tion sacramentelle, comme en Allemagne, où la 
Confédération, synonyme d'Empire, était une 
coalition de princes absolus, les uns laïques, les 
autres ecclésiastiques, sous la sanction de l'Église 
de Rome ; tantôt par la force des choses, comme 
en Suisse, où la confédération se composait de 
quelques vallées, séparées les unes des autres et 
protégées contre l'étranger par des chaînes 
infranchissables, dont la conquête .n'eût certes 
pas valu qu'on recommençât pour elles l'entre- 
prise d'Annibal. Végétation politique arrêtée 
dans sa croissance, où la pensée du philosophe 
n'avait rien à prendre, l'homme d'État pas un 
principe à recueillir, dont les masses n'avaient 
rien à espérer, et qui, loin d'offrir le moindre 



132 DU PRINCIPE FEDERA TIF 

secours à la Révolution, en attendait elle-même 
le mouvement et la vie. 

Un fait acquis à l 'histoire est que la Révolution 
française a mis la main à toutes les constitutions 
fédérales existantes, qu'elle les a amendées, ins- 
pirées de son souffle, leur a fourni ce qu'elles ont 
de meilleur, en un mot, les a mises en état d'évo- 
luer, sans en avoir jusqu'à ce jour rien reçu. 

Les Américains avaient été défaits dans vingt 
rencontres, et leur cause semblait perdue, lorsque 
l'arrivée des Français fit changer la face des 
affaires, et obligea le général anglais Cornwallis 
à capituler (19 octobre 1781). C'est à la suite de 
ce coup que l'Angleterre consentit à reconnaître 
l'indépendance des colonies, qui purent alors 
s'occuper de leur constitution. Eh bien ! quelles 
étaient alors les idées, en matière politique, des 
Américains ? Quels furent les principes de leur 
gouvernement ? Un vrai fouillis de privilèges ; 
un monument d'intolérance, d'exclusion et d'ar- 
bitraii-c, où brillait, comme un astre sinistre, 
l'esprit d'aristocratie, de réglementation, de secte 
et de caste ; qui souleva la réprobation des publi- 
cistes français, et attira de leur part aux Améri- 
cains les observations les plus humiliantes. Le 
peu de vrai libéralisme qui pénétra à cette époque 
en Amérique fut, on peut le dire, le fait de la 
Révolution française, qui semblait préluder sur 



DU PRINCIPE FEDERAT IF I33 

cette plage lointaine à la rénovation de l'ancien 
monde. La liberté en Amérique a été jusqu'à 
présent plutôt un effet de l'individualisme anglo- 
saxon, lancé dans d'immenses solitudes, que celui 
de ses institutions et de ses mœurs : la guerre 
actuelle (a) ne le démontre que trop C^). 



(*) La guerre de sécession. 

(b) Lea principes de la Constitution américaine, selon 
l'opinion des hommes pénétrants, annonçaient une déca- 
dence prématurée. Turgot, ami zélé de la cause des 
Américains, se plaignit : 

« 1. — De ce que les usages des Anglais étaient 
imités sans objet d'utilité ; 

« 2. — Que le clergé, étant exclu du droit d'éligibi- 
lité, était devenu un corps étranger dans l'État, quoi- 
qu'il ne pût dans ce cas faire une exception dangereuse ; 

« 3. — Que la Pensylvanie exigeait un serment reli- 
gieux des membres du Corps législatif ; 

« 4. — Que le Jersey exigeait la croyance dans la 
divinité de Jésus-Christ ; 

« 5. — Que le puritanisme de la Nouvelle-Angleterre 
était intolérant, et que les quakers de la Pensylvanie 
considéraient la profession des armes comme illégale ; 

« 6. — Que dans les colonies méridionales il y avait 
une grande inégalité de fortunes, et que les Noirs, quoique 
libres, formaient avec les Blancs deux corps distincts 
dans le même État ; 

" 7. — Que l'état dp l;i société dans 1p Connetùcut 
était un état moyen entre les nations sauvages et civi- 
lisées, et que. dans le Massachusscts et le New- Jersey, la 
moindre cabale excluait les candidats du nombre des 
représentants ; 

« 8. — Que plusieurs inconvénients résultaient do 
l'émancipation des nègres ; 

« 9. — Qu'aucun titre de noblesse ne devait ôtre 
conféré ; 

« 10. — Que le droit de primogéniturc devait être 
aboli, et li liberté du commerce établie; 



134 ^U PRINCIPE FEDERA TIF 

C'est encore la Révolution qui a arraché la 
Suisse à ses vieux préjugés d'aristocratie et de 
bourgeoisie, et refondu sa confédération. En 
1 80 1 , la constitution de la République helvétique 
fut une première fois remaniée ; l'année suivante 

t 11. — Que l'étendue de la juridiction devait être 
calculée selon la distance du lieu de la résidence ; 

« 12. — Qu'on n'avait pas étabU une distinction 
suffisante entre les propriétaires terriens et ceux qui ne 
l'étaient pas ; 

« 13. — Que le droit de régler le commerce était sup- 
posé dans la constitution de tous les Etats, et même le 
droit de prohibition ; 

« 14. — Qu'il n'y avait point de principe adopté pour 
l'impôt, et que conséquemment chaque Etat avait le 
droit de créer des taxes à sa fantaisie ; 

« 15. — Que l'Amérique pouvait se passer de liaison 
avec l'Europe, et qu'un peuple sage ne devait pas laisser 
échapper de ses mains ses moyens de défense. 

« Le célèbre Mirabeau trouva dans la société de Cin- 
cinnatus, composée des officiers de l'armée de la Révo- 
lution, le principe des distinctions héréditaires. D'autres 
objections furent faites par Price, Mably et d'autres 
écrivains étrangers. Les législateurs américains ont su 
en profiter, en modifiant quelques accessoires, mais en 
conservant tous les matériaux de l'édifice républicain 
qui, au lieu de se dégrader comme on l'avait prophétisé, 
s'est amélioré avec le temps et promet une longue durée. » 
(Description des Etats-Unis, par Warden, traduite de 
l'anglais. Paris, 1829, tome V, p. 255.) 

Le passage suivant du même écrivain n'est pas moins 
révélateur : c Jcfîerson et ceux qui agissaient de concert 
avec lui étaient persuadés que des tentatives faites pour 
le bonheur du genre humain, sans égard aux opinions 
et aux préjugés, obtenaient rarement un résultat heu- 
reux, et que les améliorations les plus palpables ne 
devaient pas être introduites de force dans la société. 
On ne proposa donc aucune autre mesure nouvelle, sans 
que l'opinion fût assez mûre pour la goûter. » 



DU PRINCIPE FEDERATIF I35 

la médiation du premier Consul mit fin aux 
troubles. Elle aurait mis fin à la nationalité, si la 
réunion de la Suisse à l'Empire avait été dans les 
vues de Napoléon. Mais non : Je ne veux pas 
de vous, leur disait-il. De 1814 à 1848, la Suisse 
n'a cessé d'être travaillée par ses éléments rétro- 
grades, tant l'idée fédérative y était confondue 
avec l'idée d'aristocratie et de privilège. Ce n'est 
qu'en 1848, dans la Constitution du 12 sep- 
tembre, que furent enfin clairement posés les 
vrais principes du système fédératif (a). Encore, 
ces principes furent-ils si peu compris, qu'il 
se manifesta aussitôt une tendance unitaire, qui 
eut ses représentants jusqu'au sein de l'assem- 
blée fédérale. 

Quant à la Confédération germanique, chacun 
sait que le vieil édifice fut aboli par la médiation 

Cette politique de Jefîerson et de ses amis est digne 
assurément de tous nos éloges. C'est la gloire de l'homme 
et du citoyen, qu'il doit faire la vérité et la justice siennes 
avant de se soumettre à leurs lois. — Nous sommes tous 
rois, disait le citoyen d'Athènes. Et la Bible ne nous 
a-t-elle pas dit aussi que nous étions des Dieux ? Comme 
rois et comme dieux, nous ne devons obéissance qu'à 
nous-mêmes. Mais il n'en résulte pas moins de l'opinion 
de Jefîerson que, sous sa présidence (1801 à 1805), le 
peuple américain était le moins libéral peut-être qu'il y 
eût au monde, et que, sans cette liberté négative que 
donne la rareté de population sur un territoire d'une 
fécondité inouïe, mieux eût valu vivre sous le despo- 
tisme de Louis XV ou de Napoléon que dans la répu- 
blique des États-Unis. (P.) 

(a) Voir noie 1 de la page 111. 



136 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

du même Empereur, qui ne fut pas aussi heureux 
dans son plan de restauration. En ce moment, 
le système de la Confédération germanique est 
de nouveau à l'étude dans la pensée des peuples : 
puisse l'Allemagne sortir enfin, libre et forte, de 
cette agitation comme d'une crise salutaire (^)! 

En 1789, l'épreuve du fédéralisme n'avait donc 
pas été faite (^) ; l'idée n'était point acquise : le 
législateur révolutionnaire n'avait aucune con- 
clusion à en tirer. Il fallait que les confédérations, 
telles quelles, qui palpitaient en quelques coins 
de l'Ancien et du Nouveau Monde, animées de 
l'esprit nouveau, apprissent d'abord à marcher 
et à se définir, que leur principe fécondé se déve- 
loppant montrât la richesse de son organisme ; 
il fallait en même temps que, sous le régime 
nouveau de l'égalité, une dernière expérimentation 
fût faite du système unitaire. A ces conditions 
seulement la Philosophie pouvait argumenter, la 
Révolution conclure, et, l'idée se généralisant, 
la République des peuples sortir enfin de son 
mysticisme sous la forme concrète d'une fédé- 
ration de fédérations. 

Les faits semblent aujourd'hui donner l'essor 
aux idées ; et nous pouvons, ce semble, sans pré- 
somption ni orgueil, d'un côté arracher les masses 
à leurs funestes symboles, de l'autre donner aux 
hommes politiques le secret de leurs mécomptes. 



■SigPSiSIISifliSËISËPSiSilSiSfiQiSPS^^ 






CHAPITRE X 

IDÉALISME POLITIQUE : EFFICACITÉ DE LA GARANTIE 
FÉDÉRALE 

Une observation à faire en général sur les 
sciences morales et politiques, c'est que la diffi- 
culté de leurs problèmes vient surtout de la 
manière figurée dont la raison primitive en a 
conçu les éléments. Dans l'imagination popu- 
laire, la politique, de même que la morale, est 
une mythologie. Là tout devient fiction, symbole, 
mystère, idole. Et c'est cet idéalisme qui, adopté 
de confiance par les philosophes comme expres- 
sion de la réalité, leur crée ensuite tant d'em- 
barras. 

Le peuple, dans le vague de sa pensée, se 
contemple comme une gigantesque et mystérieuse 
existence, et tout dans son langage semble fait 
pour l'entretenir dans l'opinion de son indivisible 
unité. Il s'appelle le Peuple, la Nation, c'est-à- 
dire la Multitude, la Masse ; il est le vrai Sou- 
verain, le Législateur, la Puissance, la Domination, 
la Patrie, l'État; il a ses Convocations, ses Scru- 
tins, ses Assises, ses Manifestations, ses Pronon- 



138 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

céments, ses Plébiscites, sa Législation directe, 
parfois ses Jugements et ses Exécutions, ses 
Oracles, sa Voix, pareille au tonnerre, la grande 
voix de Dieu. Autant il se sent innombrable, 
irrésistible, immense, autant il a horreur des 
divisions, des scissions, des minorités. Son idéal, 
son rêve le plus délectable, est unité, identité, 
uniformité, concentration ; il maudit, comme 
attentatoire à sa Majesté, tout ce qui peut par- 
tager sa volonté, couper sa masse, créer en lui 
diversité, pluralité, divergence. 

Toute mythologie suppose des idoles, et le 
Peuple n'en manque jamais. Comme Israël au 
désert, il s'improvise des dieux quand on ne 
prend pas soin de lui en donner ; il a ses incar- 
nations, ses messies, ses Dieudonnés. C'est le 
chef de guerre élevé sur le pavois ; c'est le roi 
glorieux, conquérant et magnifique, semblable 
au soleil, ou bien encore le tribun révolutionnaire : 
Clovis, Charlemagne, Louis XIV, La Fayette, 
Mirabeau, Danton, Marat, Robespierre, Napo- 
léon, Victor-Emmanuel, Garibaldi. Combien qui, 
pour monter sur le piédestal, n'attendent qu'un 
revirement d'opinion, un coup d'aile de la for- 
tune ! De ces idoles, la plupart aussi vides d'idées, 
aussi dénuées de conscience que lui-même, le 
peuple est zélateur et jaloux ; il ne souffre pas 
qu'on les discute, qu'on les contredise, surtout 



DU PRINCIPE FEDERATIF I39 

il ne leur marchande pas le pouvoir. Ne touchez 
pas à ses oints, ou vous serez traité par lui comme 
sacrilège. 

Plein de ses mythes, et se considérant comme 
une collectivité essentiellement indivise, com- 
ment le peuple saisirait-il de plein saut le rapport 
du citoyen à la société ? Comment, sous son ins- 
piration, les hommes d'État qui le représentent 
donneraient-ils la vraie formule du gouverne- 
ment ? Là 011 règne dans sa naïveté le suffrage 
universel, on peut affirmer d'avance que tout se 
fera dans le sens de l'indivision. Le peuple étant 
la collectivité qui renferme toute autorité et tout 
droit, le suffrage universel, pour être sincère 
dans son expression, devra autant que possible 
être lui-même indivis, c'est-à-dire que les élec- 
tions devront se faire par scrutins de liste : il 
s'est même trouvé en 1848 des unitaires qui 
demandaient qu'il n'y eût qu'une seule liste 
pour les quatre-vingt-six départements. De ce 
scrutin indivis surgit donc une assemblée indi- 
vise, délibérant et légiférant comme un seul 
homme. En cas de division du vote, c'est la 
majorité qui représente, sans diminution aucune, 
l'unité nationale. De cette majorité sortira à son 
tour un Gouvernement indivis qui, tenant ses 
pouvoirs de la Nation indivisible, est appelé à 
gouverner et administrer collectivement et indi- 




140 DU PRINCIPE FEDERATIF 

visément, sans esprit de localité ni intérêt de 
clocher. C'est ainsi que le système de centralisa- 
tion, d'impérialisme, de communisme, d'absolu- 
tisme (tous ces mots sont synonymes), découle de 
l'idéalisme populaire : c'est ainsi que dans le 
pacte social, conclu à la manière de Rousseau et 
des jacobins, le citoyen se démet de sa souve- 
raineté (»), et qîïëTa commune, au-dessus de la 
commune le département et la province, absorbés 
dans l'autorité centrale, ne sont plus que des 
agences sous la direction immédiate du minis- 
tère. 

Les conséquences ne tardent pas à se faire 
sentir : le citoyen et la commune déchus de toute 
dignité (b), les envahissements de l'État se multi- 
plient, et les charges du contribuable croissent 
en proportion. Ce n'est plus le gouvernement 
qui est fait pourle peuple, c'est le peuple qui est 
fait pour le gouvernement. Le Pouvoir envahit 
tout, s'empare de tout, s'arroge tout, à perpétuité, 
à toujours, à jamais : Guerre et Marine, Admi- 
nistration, Justice, Police, Instruction publique, 
créations et réparations publiques ; Banques, 
Bourses, Crédit, Assurances, Secours, Épargnes, 
Bienfaisance ; Forêts, Canaux, Rivières ; Cultes, 
inances, Douanes, Commerce, Agriculture, In- 

(■>■) Voii' noie 1 ilo la page 10.'. 
(•') Voir noie 1 de la page 92. 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF I4I 

dustrie, Transports. Sur le tout un Impôt formi- 
dable, qui enlève à la nation le quart de son pro- 
duit but. Le citoyen n'a plus à s'occuper que 
d'accomplir dans son petit coin sa petite tâche, 
recevant son petit salaire, élevant sa petite famille, 
et s'en remettant pour le surplus à la Providence 
du gouvernement. 

Devant cette disposition des esprits, au milieu 
de puissances hostiles à la Révolution, quelle 
pouvait être la pensée des fondateurs de 89, 
amis sincères de la liberté ? N'osant rompre le 
faisceau de l'État, ils devaient se préoccuper sur- 
tout de deux choses : 1° de contenir le Pouvoir, 
toujours prêt à usurper ; 2° de contenir le Peuple, 
toujours prêt à se laisser entraîner par ses tribuns 
et à remplacer les mœurs de la légalité par celles 
de l'omnipotence. 

Jusqu'à présent, en effet, les auteurs de cons- 
titutions, Sieyès, Mirabeau, le Sénat de 1814, la 
Chambre de 1830, l'Assemblée de 1848, ont cru, 
non sans raison, que le point capital du système 
politique était de contenir le Pouvoir central, 
en lui laissant toutefois la plus grande liberté 
d'action et la plus grande force. Pour parvenir à 
ce but, que faisait-on ? D'abord on divisait, 
comme il a été dit, le Pouvoir par catégories de 
ministères ; puis on distribuait l'autorité légis- 
lative entre la royauté et les Chambres, à la majo- 



142 DU PRINCIPE FEDERATIF 

rite desquelles on subordonnait encore le choix 
que le prince devait faire des ministres. Enfin 
l'impôt était voté, pour un an, par les Chambres, 
qui saisissaient cette occasion de passer en revue 
les actes du gouvernement. 

Mais, tandis qu'on organisait le parlementage 
des Chambres contre les ministres, qu'on balan- 
çait la prérogative royale par l'initiative des 
représentants, l'autorité de la couronne par la 
souveraineté de la nation ; tandis qu'on opposait 
des mots à des mots, des fictions à des fictions, 
on adjugeait au gouvernement, sans réserve 
aucune, sans autre contre-poids qu'une vaine 
faculté de critique, la prérogative d'une adminis- 
tration immense ; on mettait entre ses mains 
toutes les forces du pays ; on supprimait, pour 
plus de sûreté, les libertés locales ; on anéantissait 
avec un zèle frénétique V esprit de clocher {}) ; on 
créait, enfin, une puissance formidable, écrasante, 
à laquelle on se donnait ensuite le plaisir de faire 
une guerre d'épigrammes, comme si la réalité 
était sensible aux personnalités. Aussi qu'arrivait- 
il ? L'opposition finissait par avoir raison des 
personnes : les ministères tombaient les uns sur 
les autres ; on renversait une dynastie, puis une 
seconde ; on mettait empire sur république, et 
le despotisme centralisateur, anonyme, ne cessait 
de grandir, la liberté de décroître. Tel a été notre 



DU PRINCIPE FEDERATIF I43 

progrès depuis la victoire des Jacobins sur la 
Gironde. Résultat inévitable d'un système arti- 
ficiel, où l'on mettait d'un côté la souveraineté 
métaphysique et le droit de critique, de l'autre 
toutes les réalités du domaine national, toutes 
les puissances d'action d'un grand peuple. 

Dans le système fédératif, de telles appréhen- 
sions ne sauraient exister. L'autorité centrale, 
initiatrice plutôt qu'exécutoire, ne possède qu'une 
part assez restreinte de l'administration publique, 
celle qui concerne les services fédéraux ; elle est 
placée sous la main des États, maîtres absolus 
d'eux-mêmes, et jouissant, pour tout ce qui les 
concerne respectivement, de l'autorité la plus 
complète, législative, executive et judiciaire. Le 
Pouvoir central est d'autant mieux subordonné, 
qu'il est confié à une Assemblée formée des délé- 
gués des Etats, membres eux-mêmes, bien sou- 
vent, de leurs gouvernements respectifs, et qui, 
par cette raison, exercent sur les actes de l'As- 
semblée fédérale une surveillance d'autant plus 
jalouse et sévère. 

Pour contenir les masses, l'embarras des publi- 
cistes n'était pas moins grand ; les moyens em- 
ployés par eux tout aussi illusoires, et le résultat 
aussi malheureux. 

Le peuple aussi est un des pouvoirs de l'Etat, 
celui dont les explosions sont le plus terribles. 



144 I^U PRINCIPE FEDERATIF 

Ce pouvoir a besoin d'un contre-poids : la démo- 
cratie elle-même est forcée d'en convenir, puisque 
c'est l'absence de ce contre-poids qui, livrant 
le peuple aux excitations les plus dangereuses, 
laissant l'État en butte aux plus formidables 
insurrections, a par deux fois fait tomber en 
France la république. 

Le contre-poids à l'action des masses, on a 
cru le trouver dans deux institutions, l'une fort 
onéreuse au pays et pleine de f)érils, l'autre non 
moins dangereuse, surtout pénible à la conscience 
publique : ce sont 1° l'armée permanente, 2° la 
restriction du droit de suffrage. Depuis 1848 le 
suffrage universel est devenu loi de l'État : mais 
le dangeî: de l'agitation démocratique ayant 
grandi en proportion, force a été d'augmenter 
aussi l'armée, de donner plus de nerf à l'action 
militaire. En sorte que, pour se garantir de 
l'insurgence populaire, on est obligé, dans le 
système des fondateurs de 89, d'augmenter la 
force du Pouvoir au moment même où l'on prend 
d'un autre côté des précautions contre lui. Si 
bien que le jour où Pouvoir et peuple se tendront 
la main, tout cet échafaudage croulera. Étrange 
système, où le peuple ne peut exercer la souve- 
raineté sans s'exposer à briser le gouvernement, 
ni le gouvernement user de sa prérogative sans 
marcher à l'absolutisme ! 



DU PRINCIPE FEDERA TIF I45 

Le système fédératif coupe court à l'efferves- 
cence des masses, à toutes les ambitions et exci- 
tations de la démagogie (^) : c'est la fm du régime 
de la place publique, des triomphes de tribuns, 
comme de l'absorption des capitales. Que Paris 
fasse, dans l'enceinte de ses murs, des révolu- 
tions : à quoi bon si Lyon, Marseille, Toulouse, 
Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Strasbourg, 
Dijon, etc., si les départements, maîtres d'eux- 
mêmes, ne suivent pas ? Paris en sera pour ses 
frais... La fédération devient ainsi le salut du 
peuple : car elle le sauve à la fois, en le divisant, 
de la tyrannie de ses meneurs et de sa propre 
folie. 

La Constitution de 1848, d'une part en ôtant 
au Président de la République le commandement 
des armées, de l'autre en se déclarant elle-même 
réformable et progressive, avait essayé de con- 
jurer ce double danger de l'usurpation du Pouvoir 
central et de l'insurrection du peuple. Mais la 
Constitution de 1848 ne disait pas en quoi con- 
sistait le progrès, à quelles conditions il pouvait 
s'effectuer. Dans le système qu'elle avait fondé, 
la distinction des classes, bourgeoisie et peuple, 
subsistait toujours : on l'avait vu, lors de la dis- 
cussion du droit au travail et de la loi du 31 mai, 
restrictive du suffrage universel. Le préjugé uni- 
taire était plus vif que jamais ; Paris donnant le 



146 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

ton, l'idée, la volonté aux départements, il était 
facile de voir que, dans le cas d'un conflit entre 
le Président et l'Assemblée, le peuple suivrait 
son élu plutôt que ses représentants. L'événe- 
ment a confirmé ces prévisions. La journée du 
2 décembre a montré ce que valent des garanties 
purement légales, contre un Pouvoir qui à la 
faveur populaire joint la puissance de l'adminis- 
tration, et qui a aussi son droit. Mais si, par 
exemple, en même temps que la Constitution 
républicaine de 1848, l'organisation municipale 
et départementale avait été faite et mise en 
vigueur ; si les provinces avaient appris à revivre 
d'une vie propre ; si elles avaient eu leur large 
part du pouvoir exécutif, si la multitude inerte 
du 2 décembre avait été quelque chose dans 
l'Etat en dehors du scrutin, certes le coup d'Etat 
eût été impossible. Le champ de bataille se trou- 
vant limité entre l'Elysée et le Palais-Bourbon, 
la levée de boucliers du pouvoir exécutif n'eût 
entraîné tout au plus que la garnison de Paris et 
le personnel des ministères (a). 

(a) Quelques-uns se sont imaginé que, sans le vote du 
24 novembre 1851, qui donna raison à la Présidence 
contre la droite et assura le succès du coup d'Etat, la 
république eût été sauvée. On a beaucoup déclamé, à 
cette occasion, contre les membres de la Montagne qui 
s'étaient prononcés contre la droite. Mais il est évident, 
d'après la loi des contradictions politiques (voir plus 
haut, Chap. vi et vu) et d'après les laits, que si la Prési- 



DU PRINCIPE FEDERATIF I47 

Je ne terminerai pas ce paragraphe sans citer 
les paroles d'un écrivain dont le public a pu 
apprécier quelquefois, dans le Courrier du Di- 
manche, l'esprit de modération et de profondeur, 
M. Gustave Chaudey, avocat à la Cour de 
Paris (}). Elles serviront à faire comprendre qu'il 
ne s'agit point ici d'une vaine utopie, mais d'un 
système actuellement en pratique, et dont l'idée 
vivante se développe quotidiennement : 

L'idéal d'une confédération serait le pacte d'alliance 
dont on pourrait dire qu'il n'apporte aux souverainetés 
particulières des États fédérés que des restrictions deve- 
nant, aux mains de l'autorité fédérale, des extensions 
de garantie pour la liberté des citoyens, des accroisse- 
ments de protection pour leur activité individuelle ou 
collective. 

Par cela seul, on comprend l'énorme différence qui 
existe entre une autorité fédérale et un gouvernement 
unitaire, autrement dit, un gouvernement ne représentant 
qu'une seule souveraineté. 

La définition de ]\I. Chaudey est de la plus 
parfaite exactitude ; et ce qu'il nomme idéal 



dence eût été vaincue, le peuple s'élant abstenu, le prin- 
cipe bourgeois l'emportait, la république unitaire se 
transformait sans la moindre difficulté en monarchie 
constitutionnelle, et le pays revenait, non pas au stalu 
quo de 1848, mais à un régime peut-être plus rigoureux 
que celui du 2 décembre, puisque à une force au moins 
égale dans le gouvernement il aurait joint, par la prépon- 
dérance décisive de la classe moyenne et la restriction 
déjà à moitié faite du droit de suffrage, la déchéance 
méritée des masses. (P.) 

PROIDUON 10 



148 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

n'est autre que la formule donnée par la plus 
rigoureuse théorie. Dans la fédération, la centra- 
lisation est limitée à certains objets spéciaux 
détachés des souverainetés cantonales et qui sont 
censés devoir y rentrer, elle est partielle ; dans le 
gouvernement unitaire, au contraire, la centra- 
lisation s'étend à tout et ne rend jamais rien, 
elle est universelle. La conséquence est aisée à 
prévoir : 

La centralisation, poursuit M. Chaudey, dans le gou- 
vernement unitaire, est une force immense à la disposi- 
tion du pouvoir, et dont l'emploi, dans un sens ou dans 
un autre, dépend uniquement des diverses volontés 
personnelles qui expriment le pouvoir. Changez les 
conditions de ce pouvoir, vous changez les conditions 
de la centralisation. Libérale aujourd'hui avec un gou- 
vernement libéral, elle deviendra demain un instrument 
formidable d'usurpation pour un pouvoir usurpateur, 
et après l'usurpation un instrument formidable de des- 
potisme ; sans compter que par cela même elle est une 
tentation perpétuelle pour le pouvoir, une menace per- 
pétuelle pour les libertés des citoyens. Sous le coup d'une 
force pareille, il n'y a point de droits individuels ou col- 
lectifs qui soient sûrs d'un lendemain. Dans ces condi- 
tions, la centralisation pourrait s'appeler le désarmement 
d'une nation au profit de son gouvernement, et la liberté 
est condamnée à une lutte incessante contre la force. 

C'est le contraire qui a lieu pour la centralisation 
fédérale. Au lieu d'armer le pouvoir de la force du tout 
contre la partie, c'est la partie qu'elle arme de la force 
du tout contre les abus de son propre pouvoir. Un canton 
suisse dont les libertés seraient menacées par son gou- 
vernement, au lieu de sa seule force, peut y oppoâer là 



DtJ PRINCIPE FÉDÉRATÎP I49 

force des viiigt-dcux cantons : celr! ne vaut-il pas bien 
le sacrifice du droit de se révolutionner qu'ont fait les 
cantons par la nouvelle Constitution de 1848 ? 

La loi de progrès, eâsentielle aux Constitutions 
fédératives, impossible à appliquer sous une 
Constitution unitaire, n'est pas moins bien 
reconnue par l'écrivain que je cite : 

La Constitution fédérale de 1848 reconnaît aux Cons- 
titutions cantonales le droit de se reviser et modifier 
elles-mêmes, mais elle y mot une double condition : elle 
veut que les changements soient faits d'après les règles 
tracées par les Constitutions respectives de cantons, que 
de plus ces changements expriment des progrès, non des 
rétrogradations. Elle veut qu'un peuple modifie sa Cons- 
titution pour avancer, non pour reculer... Elle dit aux 
peuples suisses : Si ce n'est pas pour augmenter vos 
libertés que vous voulez chemger vos institutions, c'est 
que vous êtes à peine dignes de ce que vous avez : tenez- 
vous-y. Mais si c'est pour augmenter vos libertés, c'est 
que vous êtes dignes d'aller en avant : marchez sous la 
protection de toute la Suisse. 

L'idée de garantir et assurer une constitution 
politique, à peu près comme on assure une 
maison contre l'incendie ou un champ contre la 
grêle, est en effet l'idée capitale et certainement 
la plus originale du système. Nos législateurs de 
91, 93, 95, 99, 1814, 1830 et 1848, n'ont su 
invoquer, en faveur de leurs constitutions, que 
le patriotisme des citoyens et le dévouement des 
gardes nationales ; la Constitution de 93 allait 



150 DU PRINCIPE FEDERATIF 

jusqu'à l'appel aux armes et au droit d'insur- 
rection. L'expérience a prouvé combien de 
pareilles garanties sont illusoires. La Constitution 
de 1852, à très peu près la même que celle du 
Consulat et du premier Empire, n'est garantie 
par rien ; et ce n'est pas moi qui lui en ferai un 
reproche. Quelle caution, en dehors du contrat 
fédératif, pourrait-elle invoquer ?... Tout le mys- 
tère consiste cependant à distribuer la nation en 
provinces indépendantes, souveraines, ou qui du 
moins, s'administrant elles-mêmes, disposent 
d'une force, d'une initiative et d'une influence 
suffisantes, et à les faire garantir les unes par les 
autres (»). 

Une excellente application de ces principes se 
trouve dans la constitution de l'armée suisse : 

L'augmentation de protection s'y trouve partout, dit 
M. Chaudey ; le danger d'oppression nulle part. En pas- 
sant sous le drapeau fédéral, les contingents cantonaux 
n'oublient pas le sol paternel : loin de là, c'est parce 
que la patrie leur commande de servir la confédération 



(1) Constitution fédérale suisse de 1848, article C : 
« La garantie de la confédération est accordée aux cons- 
titutions cantonales, pourvu : a) que ces constitutions 
ne renferment rien de contraire aux dispositions de la 
constitution fédérale ; b) qu'elles assurent l'exercice des 
droits politiques d'après des formes républicaines, repré- 
sentatives ou démocratiques ; c) qu'elles aient été 
acceptées par le peuple et qu'elles puissent être 
revisées, lorsque la majorité absolue des citoyens le 
demande. » (P.) 



DU PRINCIPE FEDERATIF 151 

qu'ils lui obéissent. Comment les cantons pourraient-ils 
craindre que leurs soldats devinssent contre eux les ins- 
truments d'une conspiration unitaire ? 11 n'en est pas 
de même pour les autres États de l'Europe, où le soldat 
n'est pris dans le peuple que pour en être séparé, et 
devenir corps et âme l'homme du gouvernement (a). 

Le même esprit domine dans la constitution 
américaine, à laquelle on peut reprocher cepen- 
dant d'avoir multiplié outre mesure les attribu- 
tions de l'autorité fédérale. Les pouvoirs attribués 
au président américain sont presque aussi étendus 
que ceux accordés à Louis-Napoléon par la 
constitution de 1848 C') : cet excès d'attributions 
n'a pas été étranger à la pensée d'absorption 
unitaire qui s'est d'abord manifestée dans les 
Etats du Sud, et qui aujourd'hui entraîne à leur 
tour ceux du Nord (c). 

L'idée de fédération est certainement la plus 
haute à laquelle se soit élevé jusqu'à nos jours le 
génie politique. Elle dépasse de bien loin 
les constitutions françaises promulguées depuis 
soixante-dix ans en dépit de la Révolution, et dont 
la courte durée fait si peu d'honneur à notre 



(a) Le Républicain Neufchâtelois, 19 et 31 août, 
1" septembre 1852. (P.) 

(b) Nous ayons pu en juger réccmmeul lors de l'inter- 
vention des États-Unis. 

(c) Voir le Chap. IX de la 3^ partie du Principe 
jédératif : L'esclavage et le prolétariat. 



152 DU PRINCIPE FEDERATIF 

pays. Elle résout toutes les difficultés que soulève 
l'accord de la Liberté et de l'Autorité. Avec elle 
nous n'avons plus à craindre de nous abîmer 
dans les antinomies gouvernementales ; de voir 
la plèbe s'émanciper en proclamant une dictature 
perpétuelle ('^), la bourgeoisie manifester son libé- 
ralisme en poussant la centralisation à outrance, 
l'esprit public se corrompre dans cette débauche 
de la licence copulant avec le despotisme, le pou- 
voir revenir sans cesse aux mains des intrigants 
comme les appelait Robespierre, et la Révolution, 
selon le mot de Danton, rester toujours aux plus 
scélérats. L'éternelle raison est enfin justifiée, 
le scepticisme vaincu. On n'accusera plus de 
l'infortune humaine la défaillance de la Nature, 
l'ironie de la Providence ou la contradiction de 
l'Esprit ; l'opposition des principes apparaît enfin 
comme la condition de l'universel équilibre (*>). 



(a) On voit que Prondhon a prévu, et même dans les 
tei'mes, la « dictature du prolétariat ». 

(b) Voir V Introduction, II. 



♦ 



CHAPITRE XI 

SANCTION ÉCONOMIQUE : FEDERATION AGRICOLE- 
INDUSTRIELLE 

Tout n'est pas dit cependant. Si irréprochable 
que soit dans sa logique la constitution fédérale, 
quelques garanties qu'elle offre dans l'applica- 
tion, elle ne se soutiendra elle-même qu'autant 
qu'elle ne rencontrera pas dans l'économie 
publique des causes incessantes de dissolution. 
En autres termes, il faut au droit politique le 
contre-fort du droit économique. Si la production 
et la distribution de la richesse est livrée au ha- 
sard ; si l'ordre fédératif ne sert qu'à protéger 
l'anarchie capitaliste et mercantile ; si, par l'effet 
de cette fausse anarchie, la Société se trouve 
divisée en deux classes, l'une de propriétaires- 
capitalistes-entrepreneurs, l'autre de prolétaires 
salariés, l'une de riches, l'autre de pauvres, 
l'édifice politique sera toujours instable. La classe 
ouvrière, la plus nombreuse et la plus pauvre, 
finira par n'y apercevoir qu'une déception ; les 
travailleurs se coaliseront contre les bourgeois 
qui, de leur côté, se coaliseront contre les ou- 



154 I^U PRINCIPE FEDERATIF 

vriers ; et l'on verra la confédération dégénérer, 
si le peuple est le plus fort, en démocratie uni- 
taire, si la bourgeoisie triomphe, en monarchie 
constitutionnelle. 

C'est en prévision de cette éventualité d'une 
guerre sociale que se sont constitués, ainsi qu'il 
a été dit au chapitre précédent, les gouvernements 
forts, objet de l'admiration des publicistes, aux 
)'eux desquels les confédérations semblent des 
bicoques incapables de soutenir le Pouvoir contre 
l'agression des masses, ce qui veut dire les 
entreprises du gouvernement contre les droits 
de la naclon. Car, encore une fois, qu'on ne s'y 
trompe pas, tout pouvoir est établi, toute cita- 
delle construite, toute armée organisée contre le 
dedans autant au moins que contre le dehors. 
Si la mission de l'État est de se rendre maître 
absolu de la société, et la destinée du peuple 
de servir d'instrument à ses entreprises, il faut 
le reconnaître, le système fédératif ne supporte 
pas la comparaison avec le système unitaire. Là 
ni le pouvoir central par sa dépendance, ni la 
multitude par sa division, ne peuvent pas plus 
l'un que l'autre contre la liberté publique. Les 
Suisses, après leurs victoires sur Charles le 
Téméraire, furent pendant longtemps la pre- 
mière puissance militaire de l'Europe. Mais, 
parce qu'ils formaient une confédération, capable 



DU PRINCIPE FEDERAT IF I55 

de se défendre contre l'étranger, elle l'a prouvé, 
mais inhabile à la conquête et aux coups d'Etat, 
ils sont restés une république paisible, le plus 
inoffensif et le moins entreprrnant des États. 
La Confédération germanique a eu aussi, sous 
le nom d'Empire, ses siècles de gloire, mais, 
parce que la puissance impériale manquait de 
fixité et de centre, la Confédération a été écharpée, 
disloquée, et la nationalité compromise. La Con- 
fédération des Pays-Bas s'est évanouie à son tour 
au contact des puissances centralisées : il est 
inutile de mentionner la Confédération italienne. 
Oui, certes, si la civilisation, si l'économie des 
sociétés devait garder le statu quo antique, mieux 
vaudrait pour les peuples l'unité impériale que 
la fédération. 

Mais tout annonce que les temps sont changés, 
et qu'après la révolution des idées doit arriver, 
comme sa conséquence légitime, la révolution 
des intérêts. Le xx^ siècle ouvrira l'ère des fédé- 
rations (a), ou l'humanité recommencera un pur- 



(a) J'ai écrit quelque part [De la Justice dans la 
Révolution et dans l'Eglise, 4^ étude, édition belge, note), 
que l'année 1814 avait ouvert l'ère des constitutions en 
Europe. La manie de contredire a fait huer cette propo- 
sition par des gens qui, mêlant à tort et à travers, dans 
leurs divagations quotidiennes, histoire et politique, 
affaires et intrigues, ignorent jusqu'à la chronologie de 
leur siècle. Mais ce n'est pas ce qui dans ce moment 
m'intéresse. L'ère des constitutions, très réelle et par- 



156 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

gatoire de mille ans. Le vrai problème à résoudre 
n'est pas en réalité le problème politique, c'est 
le problème économique. C'est par cette dernière 
solution que nous proposions en 1848, mes amis 
et moi, de poursuivre l'œuvre révolutionnaire de 
février. La démocratie était au pouvoir ; le Gou- 
vernement provisoire n'avait qu'à agir pour 
réussir ; la révolution faite dans la sphère du 
travail et de la richesse, on ne devait être nulle- 
ment en peine de celle à opérer ensuite dans le 
gouvernement. La centralisation, qu'il eût fallu 
briser plus tard, eût été momentanément d un 
puissant secours. Personne d'ailleurs à cette 
époque, hormis peut-être celui qui écrit ces 



faitement nommée, a son analogue dans l'ère actiaque, 
indiquée par Auguste, après la victoire remportée par 
lui sur Antoine à Actium, et qui coïncide avec l'an 30 
avant Jésus-Christ. Ces deux ères, l'ère actiaque et l'ère 
des constitutions, ont cela de commun qu'elles indiquaient 
un renouvellement général, en politique, économie poli- 
tique, droit public, liberté et sociabilité générale. Toutes 
deux inauguraient une période de paix, toutes deux 
témoignent de la conscience qu'avaient les contemporains 
de la révolution générale qui s'opérait, et de la volonté 
des chefs de nations d'y concourir. Cependant l'ère 
actiaque, déshonorée par l'orgie impériale, est tombée 
dans l'oubli ; elle a été complètement effacée par l'ère 
chrétienne, qui servit à marquer, d'une façon bien autre- 
ment grandiose, morale et populaire, le même renouvel- 
lement. Il en sera de même de l'ère dite constitution- 
nello : elle disparaîtra à son tour devant l'ère fédérativc 
et sociale, dont l'idée profonde et populaire doit abroger 
l'idée bourgeoise et inoduraniisLe de 1814. (T.) 



DU PRINCIPE F E D E R A T I F 1 57 

lignes, et qui dès 1840 s'était déclaré anarchiste, 
ne songeait à attaquer l'unité et à demander la 
tédération. 

Le préjugé démocratique en a décidé autre- 
ment. Les politiques de la vieille école soutinrent 
et soutiennent encore aujourd'hui que la vraie 
marche à suivre, en fait de révolution sociale, est 
de commencer par le gouvernement, sauf à s'oc- 
cuper ensuite, à loisir, du travail et de la propriété. 
La démocratie se récusant après avoir supplanté 
la bourgeoisie et chassé le prince, ce qui devait 
arriver est arrivé. L'empire est venu imposer 
silence à ces parleurs sans plan ; la révolution 
économique s'est faite en sens inverse des aspi- 
rations de 1848, et la liberté a été compromise. 

On se doute que je ne vais pas, à propos 4e 
fédération, présenter le tableau de la science 
économique, et montrer par le menu tout ce 
qu'il y aurait à faire dans cet ordre d'idées. Je 
dis siniplement que le gouvernement fédératif, 
après avoir réformé l'ordre politique, a pour 
complément nécessaire une série de réformes à 
opérer dans l'ordre économique : voici en deux 
mots en quoi consistent ces réformes. 

De même qu'au point de vue politique deux 
ou plusieurs Etats indépendants peuvent se 
confédérer pour se garantir mutuellement l'inté- 
grité de leurs territoires ou pour U protection de 



150 DU PRINCIPE FEDERATIF 

leurs libertés ; de même, au point de vue écono- 
, mique, on peut se confédérer pour la protection 
réciproque du commerce et de l'industrie, ce 
qu'on appelle unioîi douanière ; on peut se con- 
fédérer pour la construction et l'entretien des 
voies de communication, routes, canaux, chemins 
de fer, pour l'organisation du crédit et de l'assu- 
rance, etc. Le but de ces fédérations particulières 
est de soustraire les citoyens des États contrac- 
tants à l'exploitation capitaliste et bancocratique 
tant de l'intérieur que du dehors ; elles forment 
par leur ensemble, en opposition à la féodalité 
financière, aujourd'hui dominante, ce que j'ap- 
pellerai fédération agricole-industrielle. 

Je n'entrerai à ce sujet dans aucun développe- 
ment. Le public, qui depuis quinze ans a plus 
ou moins suivi mes travaux, sait ce que je veux 
dire. La féodalité financière et industrielle a pour 
but de consacrer, par la monopolisation des ser- 
vices publics, par le privilège de l'instruction, la 
parcellarité du travail, l'intérêt des capitaux, 
l'inégalité de l'impôt, etc., la déchéance politique 
des masses, le servage économique ou salariat, 
en un mot, l'inégalité des conditions et des for- 
tunes. La fédération agricole-industrielle, au 
contraire, tend à approximer de plus en plus 
l'égalité par l'organisation, au plus bas prix et 
en d'autres mains que celles de l'État, de tous 



DU PRINCIPE FEDERATIF 159 

les services publics, par la mutualité du crédit 
et de l'assurance, par la péréquation de l'impôt, 
par la garantie du travail et de l'instruction, par 
une combinaison des travaux qui permette à 
chaque travailleur de devenir de simple manou- 
vrier industrieux et artiste, et de salarié maître. 
Une pareille révolution ne saurait évidemment 
être l'œuvre ni d'une monarchie bourgeoise ni 
d'une démocratie unitaire ; elle est le fait d'une 
fédération. Elle ne relève pas du contrat unilatéral 
oii de bienfaisance, ni des institutions de la cha- 
rité ; elle est le propre du contrat synallagmatique 
et commutatif (a). 



(a) Un simple calcul mettra ceci en évidence. La 
moyenne d'instruction à donner aux deux sexes, dans 
un État libre, ne peut pas embrasser une période moindre 
de dix à douze ans, ce qui comprend à peu près le cin- 
quième de la population totale, soit, en France, sept 
millions et demi d'individus, garçons et filles, sur trente- 
huit millions d'habitants. Dans les pays où les mariages 
produisent beaucoup d'enfants, comme en Amérique, 
cette proportion est plus considérable encore. Ce sont 
donc sept millions et demi d'individus des deux sexes 
auxquels il s'agit de donner, dans une mesure honnête, 
mais qui n'aurait à coup sur rien d'aristocratique, 
l'instruction littéraire, scientifique, morale et profes- 
sionnelle. Or, quel est en France le nombre d'individus 
qui fréquentent les écoles secondaires et supérieures ! 
Cent vingt-sept mille quatre cent soixante-quatorze, 
d'après la statistique de M. Guillard. Tous les autres, au 
nombre de sept millions trois cent soixante-dix mille cinq 
cent vingt-cinq, sont condamnés à ne dépasser jamais 
l'école primaire. Mais il s'en faut qu'ils y aillent tous ; 
les comités de recrutement constatent chaque année un 



t6o Dû PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Considérée en elle-même, l'idée d'une fédé- 
ration industrielle servant de complétnent et de 
sanction à la fédération politique (}), reçoit là 
confirmation la plus éclatante des principes dé 
l'économie. C'est l'application sur la plus haute 
échelle des principes de mutualité, de divisiori 
du travail et de solidarité économique, que la 
volonté du peuplé aurait transformés eii Idis de 
l'État. 

Que le travail reste libre ; que le pouvoir, plus 
mortel au travail que la communauté elle-même, 
s'abstienne d'y toucher : à là bôniie heute. Mais 
les industries sont sœurs ; elles sont des démem- 
brements les unes des autres ; l'une ne peut 
soufftir âahs que les àuti-és pâtissent. Qu'elles se 



nombre croissdnt d'illettrés. Où en seraient nos gouver- 
riarlts, je le demande, s'il leur fallait résoudre ce problême 
d'une instruction moyenne à donner à sept millions troiâ 
cent soixante-dix mille cinq cent vingt-cinq individus, 
en Sus des cent vingt-sept mille quatre cetit soixante- 
qilàtorze qui occupent les écoles ? Que peuvent ici, et le 
pacte Unilatéral d'une monarchie bourgeoise, et le con- 
trat de bienfaisance d'un Empire paternel, et les fonda- 
tions charitables de l'Eglise, et les conseils de prévdyahco 
de Malthus, et les espérances du libre-échange ? Tous les 
comités de salut public eux-mêmes, avec leur vigueuî 
révolutionnaire, y échoueraient. Pat-eil but ne peut être 
atteint qu'au moyen d'une combinaison de l'apprentis- 
sage et de l'ccolage qui fasse de chaque élève un pro- 
ducteur : ce qui suppose une fédération universelle. Jfe 
iic Connais pas de fait pIUs écrasant pout là vieille poli- 
tique qiie celui-là. (P.) 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF l6l 

fédèrent donc, non pour s'absotber et se con- 
fondre, mais pour se garantir mutuellement les 
conditions de prospérité qui leur sont communes 
et dont aucune ne peut s'arroger le monopole. 
En formant un tel pacte, elles ne porteront point 
atteinte à leur liberté ; elles ne feront que lui 
donner plus de certitude et de force. 11 en sera 
d'elles comme dans l'État il en est des pou- 
voirs, et dans l'animal dés organes, dont la 
séparation fait précisémêht la puissance et 
l'harmonie. 

Ainsi, chose admirable, la zoologie, l'éconornié 
politique et la politique se trouvent ici d'accord 
pour nous dire : la première, que l'animal le plus 
parfait, le mieux servi par ses organes, consé- 
quémment le plus actif, le plus intelligent, le 
mieux constitué pour la domination, est celui 
dont les facultés et les membres sont le miéUX 
spécialisés, sériés, coordonnés ; • — la seconde, 
que la société la plus productive, la plus riche, 
le mieux assurée contre l'hypertrophie et le 
paupérisme, est celle où le travail est le mieux 
divisé, la concurrence la plus entière, l'échange 
le plus loyal, la circulation la plus régulière, lé 
salaire le plus juste, la propriété la plus légale^ 
toutes les industries le mieux garanties lés unes 
par les autres ; — la troisième, enfin, que le 
gouvernement le plus libre et le plus moral est 



102 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

celui OÙ les pouvoirs sont le mieux divisés, l'admi- 
nistration le mieux répartie, l'indépendance des 
groupes la plus respectée, les autorités provinciales, 
cantonales, municipales, le mieux servies par 
l'autorité centrale ; c'est, en un mot, le gouver- 
nement fédératif. 

Ainsi, de même que le princi^e_m onarc hique 
ou_d'autorité a pour premier corollaire l'assimi- 
lation ou incorporation des groupes qu'il s'ad- 
joint, en autres termes la centralisation adminis- 
trative, ce que l'on pourrait appeler encore la 
communauté du ménage politique ; pour second 
corollaire, l'indivision du pouvoir, autrement dit 
l'absolutisme ; pour troisième corollaire, la féoda- 
lité terrienne et industrielle ; — de même le 
prinrijp, fédéra tif, libéral par excellenc e, a pour 
premier corollaire l'indépendance administra- 
tive des localités ralliées ; pour second corollaire 
la séparation des pouvoirs dans chaque État 
souverain ; pour troisième corollaire la fédération 
agricole-industrielle , 

Dans une République constituée sur de tels 
fondements, on peut dire que la liberté est élevée 
à sa troisième puissance, l'autorité ramenée à sa 
racine cubique. La première, en effet, grandit 
avec l'État, en autres termes se multiplie avec les 
fédérations ; la seconde, subordonnée d'échelon 
en échelon, ne se retrouve entière que dans la 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 163 

famille, où elle est tempérée par le double amour 
conjugal et paternel (»). 

Sans doute la connaissance de ces grandes lois 
ne pouvait s'acquérir que par une longue et 
douloureuse expérience ; peut-être aussi qu'avant 
de parvenir à la liberté, notre espèce avait besoin 
de passer par les fourches de la servitude. A 
chaque âge son idée, à chaque époque ses insti- 
tutions. 

Maintenant les temps sont venus. L'Europe 
entière demande à grands cris la paix et le désar- 
mement. Et comme si la gloire d'un si grand 
bienfait nous était réservée, c'est vers la France 
que se portent les vœux, c'est de notre nation 
qu'on attend le signal de la félicité universelle Q). 

Les princes et les rois, à les prendre au pied 
ds la lettre, sont du style antique : déjà nous les 
avons con>ticuttonnalisés ; le jour approche où ce 
ne seront plus que des présidents fédéraux. Alors 
ce sera fait des aristocraties, des démocraties et 
de toutes les krattes, gangrènes des nations, 
épouvantails de la liberté. Est-ce que cette démo- 
cratie, qui se croit libérale et qui ne sait que jeter 
l'anathème au fédéralisme et au socialisme, 
comme en 1793 le leur ont jeté ses pères, a seu- 
lement l'idée de la liberté ?... Mais l'épreuve doit 

(aj Pour la conception de la famille chez Proudhon, 
voir ['Introduction, I. 

PROt'DHON' 11 




164 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

avoir un terme. Voici que nous commençons à 
raisonner sur le pacte fédéral ; ce n'est pas trop 
présumer, je suppose, de l'hébétude de la présente 
génération, que d'assigner le retour de la justice 
au cataclysme qui l'emportera. 

Pour moi, dont une certaine presse a entrepris 
d'étouffer la parole, tantôt par un silence calculé, 
tantôt par le travestissement et l'injure, je puis 
jeter ce défi à mes adversaires : 
-^Toutes mes idées économiques, élaborées 
depuis vingt-cinq ans, peuvent se résumer en 
C£S trois mots : Fédération agricole-industrielle. 

Toutes mes vues politiques se réduisent à une 
formule semblable : Fédération politique ou 
Décentralisation . 

Et comme je ne fais pas de mes idées un ins- 
trument de parti ni un moyen d'ambition per- 
sonnelle, toutes mes espérances d'actualité et 
d'avenir sont exprimées par ce troisième terme, 
corollaire des deux 2iVitr&& '.Fédération progressive. 

Je défie qui que ce soit de faire une profession 
de foi plus nette, d'une plus haute portée et en 
même temps d'une plus grande modération. Je 
vais plus loin, je défie tout ami de la liberté et 
du droit de repousser celle-là {f). 



(a) C'est ici quo se placent la 2^ et la 3*^ parties, dont 
nous avons rejeté en appendice quelques pages, les plus 
générales. La 1"^" « pose les principes ». 



fl^0^isl^i^!!iS^jl^!^^lSiisl^Êi^^à^^iiS^^i^^^ii^^ 



CONCLUSION 

Le peuple français se démoralise, faute d'une 
idée. L'intelligence de l'époque et de la situation 
lui manque : il n'a consers'é que l'orgueil d'une 
initiative dont le principe et le but lui échappent. 
Aucun des systèmes politiques qu'il a essayés n'a 
pleinement répondu à son attente, et il n'en 
imagine pas d'autre. 

La légitimité réveille à peine dans les masses 
un sentiment de pitié, la royauté de Juillet un 
regret. Que les deux dynasties, enfin réconciliées, 
se fusionnent ou ne se fusionnent pas, qu'im- 
porte ? Elles n'ont toujours et ne peuvent 
avoir pour le pays qu'une seule et même signifi- 
cation, la monarchie constitutionnelle. Or, nous 
la connaissons, cette monarchie constitutionnelle ; 
nous l'avons vue à l'œuvre et nous avons pu la 
juger : édifice de transition qui eût pu durer un 
siècle et dont il y avait mieux à attendre, mais 
qui s'est détruit dans sa construction même. La 
monarchie constitutionnelle est finie : la preuve, 
c'est que nous n'avons plus aujourd'hui ce qu'il 
faudrait pour la rétablir ; et quand, par impos- 
sible, nous parviendrions à la refaire, elle tom- 



l66 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

berait de nouveau, ne fût-ce que de sa propre 
impuissance. 

La monarchie constitutionnelle, en effet, est 
le règne bourgeois, le gouvernement du tiers 
état. Or, il n'y a plus de bourgeoisie, il n'y a pas 
même de quoi en former une. La bourgeoisie, au 
jond, était une création féodale, ni plus ni moins 
que le clergé et la noblesse. Elle n'avait de signi- 
fication, et elle ne pourrait en retrouver une, 
que par la présence des deux premiers ordres, 
la noblesse et les clercs. Comme ses aînés, la 
bourgeoisie a été frappée en 1789 ; l'établisse- 
ment de la monarchie constitutionnelle a été l'acte 
de leur commune transformation. A la place de 
cette bourgeoisie monarchique, parlementaire et 
censitaire, qui absorba les deux ordres supérieurs 
et brilla un moment sur leurs ruines, nous avons 
l'égalité démocratique et sa manifestation légi- 
time, le suffrage universel. Essayez, avec cela, de 
refaire des bourgeois !... 

Ajoutons que la monarchie constitutionnelle, 
revînt-elle au monde, succomberait à la tâche. 
Rembourserait-elle la dette ? Avec quoi ? — 
Réduirait-elle l'impôt ? Mais l'accroissement de 
l'impôt tient à l'essence même du gouvernement 
unitaire, et nous aurions en sus, comme dépense 
extraordinaire, les frais de réinstallation du sys- 
tème. — Diminuerait-elle l'armée ? Quelle force 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 167 

alors opposerait-elle comme contre-poids à la 
démocratie ?... Essaierait-elle d'une liquidation ? 
Mais elle ne viendrait que pour empêcher la liqui- 
dation. Rendrait-elle la liberté de la presse, celle 
d'association et de réunion ? Non ! non ! non ! 
La manière dont la presse bourgeoise a usé 
depuis dix ans du privilège de publication qui 
lui a été conservé par l'Empire, prouve de reste 
que l'amour de la vérité et de la liberté n'est pas 
ce qui la possède, et que le régime de compression, 
organisé dès 1835 contre la démocratie sociale, 
développé en 1848 et 1852, s'imposerait à elle 
avec la violence d'une fatalité. La monarchie 
constitutionnelle restaurée essaierait-elle, comme 
on l'a fait en 1849, de restreindre le droit de 
suffrage ? Si oui, ce serait une déclaration de 
guerre à la plèbe, par conséquent le prélude d'une 
révolution. Si non, février 1848 lui prédit son 
sort, tôt ou tard elle en mourrait : encore une 
révolution. Réfléchissez-y cinq minutes, et vous 
resterez convaincu que la monarchie constitu- 
tionnelle, placée entre deux fatalités révolution- 
naires, appartient désormais à l'histoire, et que 
sa restauration, en France, serait une anomalie. 
L'Empire existe, s'affirmant avec l'autorité de 
la possession et de la masse. Alais qui ne voit que 
l'Empire, parvenu en 1852 à sa troisième mani- 
festation, est travaillé à son tour par la force 



l68 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

inconnue qui modifie incessamment toutes choses, 
et qui pousse les institutions et les sociétés vers 
des fins inconnues qui dépassent de beaucoup 
les prévisions des hommes ? L'Empire, autant 
que le comporte sa nature, tend à se rapprocher 
des formes contractuelles. Napoléon l^^, revenu 
de l'île d'Elbe, est forcé de jurer par les principes 
de 1789, et de modifier dans le sens parlementaire 
le système impérial ; Napoléon III a déjà modifié 
plus d'une fois, dans le même sens, la constitution 
de 1852. Tout en contenant la presse, il lui laisse 
plus de latitude que n'avait fait son prédécesseur 
impérial ; tout en modérant la tribune, comme s'il 
n'avait pas assez des harangues du Corps légis- 
latif il invite à parler le Sénat. Que signifient ces 
concessions, sinon qu'au-dessus des idées monar- 
chiques et napoléoniennes plane dans le pays une 
idée primordiale, l'idée d'un pacte libre, octroyé, 
devinez par qui, ô princes ? par la Liberté... 
Dans la longue série de l'histoire tous les Etats 
nous apparaissent comme des transitions plus 
ou moins brillantes : l'Empire aussi est une tran- 
sition. Je puis le dire sans offense : l'Empire des 
Napoléons est en pleine métamorphose. 

Une idée nous reste, inexplorée, affirmée tout à 
coup par Napoléon III, comme sur la fin du règne 
de Tibère le mystère de la rédemption fut affirmé 
par le grand-prêtre de Jérusalem : la Fédération. 



DU PRINCIPE FKDÉRATIF 169 

Jusqu'à présent le Fédéralisme n'avait éveillé J 
dans les esprits que des idées de désagrégation : I 
lil était réservé à notre époque de le concevoir!* 
comme système politique. 

a) Les groupes qui composent la Confédéra- 
tion, ce qu'on nomme ailleurs État, sont eux- 
mêmes des Etats, se gouvernant, se jugeant et 

^'administrant en toute souveraineté selon leurs 
lois propres ; 

b) La Confédération a pour but de les rallier 
dans un pacte de garantie mutuelle ; 

; c) Dans chacun des États confédérés, le gou- 
vernement est organisé selon le principe de la 
séparation des pouvoirs : l'égalité devant la loi 
et le suffrage universel en forment la base. 

Voilà tout le système. Dans la Confédération, 
les unités qui forment le corps politique ne sont 
pas des individus, citoyens ou sujets ; ce sont des 
groupes, donnés à priori par la nature, et dont la 
grandeur moyenne ne dépasse pas celle d'une 
population rassemblée sur un territoire de quel- 
ques centaines de lieues carrées (-i). Ces groupes 
sont eux-mêmes de petits États, organisés démo- 
cratiquement sous la protection fédérale, et dont 
les unités sont les chefs de famille ou citoyens. 

Ainsi constituée, la Fédération résout seule. 



*) Voir note 1 de la page 121. 



lyo DU PRINCIPE FEDERATIF 

L en théorie et pratique, le problème de l'accord de 
la Liberté et de l'Autorité, donnant à chacune 
sa juste mesure, sa vraie compétence et toute son 
'1 initiative. Seule, par conséquent, elle garantit, 
avec le respect inviolable du citoyen et de l'État, 
l'ordre, la justice, la stabilité, la paix. 

En premier lieu, le Pouvoir fédéral, qui est 
ici pouvoir central, organe de la grande collec- 
tivité, ne peut plus absorber les libertés indivi- 
duelles, corporatives et locales, qui lui sont anté- 
rieures, puisqu'elles lui ont donné naissance et 
qu'elles seules le soutiennent ; qui, de plus, par 
la constitution qu'elles lui ont donnée et par la 
leur propre, lui restent supérieures (»). Dès lors, 
plus de risque de renversement : l'agitation poli- 
tique ne peut aboutir qu'à un renouvellement de 
personnel, jamais à un changement de système. 
Vous pouvez rendre la presse libre, la tribune 



(a) Le rapport du pouvoir central ou fédéral avec les 
pouvoirs locaux ou fédérés est exprimé par la distribu- 
tion du budget. En Suisse, le budget fédéral est à peine 
le tiers de la totalité des contributions que la Suisse 
consacre à sa vie politique ; les deux autres tiers restent 
aux mains des autorités cantonales. En France, au 
contraire, c'est le Pouvoir central qui dispose de la presque 
totalité des ressources du pays ; c'est lui qui règle les 
recettes et les dépenses ; c'est encore lui qui se charge 
d'administrer par commission les grandes villes, telles 
que Paris, dont les municipalités deviennent ainsi pure- 
ment nominales ; c'est encore lui qui est dépositaire des 
fonds des communes et qui en surveille l'emploi. (P.) 



DU PRINCIPE FEDERATIF I7I 

libre, l'association libre, les réunions libres ; sup- 
primer toute police politique : l'État n'a point à 
se méfier des citoyens, ni les citoyens à se méfier 
de l'État. L'usurpation chez celui-ci est impossible ; 
l'insurrection chez les autres impuissante et sans 
but. Le Droit est le pivot de tous les intérêts et 
devient lui-même raison d'État ; la vérité est 
l'essence de la presse et le pain quotidien de 
l'opinion. 

Rien à craindre de la propagande religieuse, de 
l'agitation cléricale, des entraînements du mysti- 
cisme, de la contagion des sectes. Que les Églises 
soient libres comme les opinions, comme la foi : 
le pacte leur garantit la liberté, sans en redouter 
d'atteinte. La Confédération les enveloppe et la 
liberté les balance : les citoyens fussent-ils tous 
réunis dans la -même croyance, brûlant du même 
zèle, leur foi ne se pourrait tourner contre leur 
droit, ni leur ferveur prévaloir contre leur liberté. 
Supposez la France fédéralisée et toute cette 
recrudescence catholique dont nous sommes 
témoins tombe à l'instant. Bien plus, l'esprit de 
la Révolution envahit l'Église, obligée de se 
contenter pour elle-même de la liberté, et de 
confesser qu'elle n'a rien de mieux à donner aux 
hommes. 

Avec la Fédération, vous pouvez donner l'ins- 
truction supérieure à tout le peuple et vous assurer 



172 DU PRINCIPE FEDERATIF 

contre l'ignorance des masses, chose impossible, 
contradictoire même, dans le système unitaire. 
La Fédération peut seule doimer satisfaction 
aux besoins et aux droits des classes laborieuses, 
résoudre le problème de l'accord du travail et 
du capital, celui de l'association, ceux de l'impôt, 
du crédit, de la propriété, du salaire, etc. L'expé- 
rience a démontré que la loi de charité, le pré- 
cepte de bienfaisance, et toutes les institutions de 
la philanthropie sont ici radicalement impuis- 
santes. Reste donc le recours à la Justice, souve- 
raine en économie politique aussi bien qu'ei^ 
gouvernement ; reste le contrat synallagmatiquô 
et commutatif. Or, que nous dit, que nous com- 
mande la justice, exprimée par le contrat ? De 
remplacer- le principe du monopole par celui de 
la mutualité dans tous les cas où il s'agit de 
garantie industrielle, de crédit, d'assurance, de 
service public : chose facile en régime fédératif , 
mais qui répugne aux gouvernements unitaires. 
Ainsi, la réduction et la péréquation de l'impôt, 
ne peuvent être obtenues sous un pouvoir à 
haute pression, puisque, pour réduire et égaliser 
l'impôt, il faudrait commencer par le décentra- 
liser ; ainsi la dette publique ne se liquidera 
jamais, elle s'augmentera toujours plus ou moins 
rapidement, aussi bien sous une république uni- 
taire que sous une monarchie bourgeoise ; ainsi 



DU PRINCIPE !• i: D E R A T I i- 1 73 

le débouché extérieur, qui devait apporter à la 
nation un surcroît de richesse, est annulé par 
la restriction du marché intérieur, restriction 
causée par l'énormité des taxes (») ; ainsi les 
valeurs, prix et salaires ne se régulariseront 
jamais dans un milieu antagonique où la spécu- 
lation, le trafic et la boutique, la banque et l'usure 
l'emportent de plus en plus sur le travail. Ainsi, 
enfin, l'association ouvrière restera une utopie, 
tant que le gouvernement n'aura pas compris 
que les services publics ne doivent être ni exé- 
cutés par lui-même, ni convertis en entreprises 



(a) La France produit, année moyenne, 30 à 35 mil- 
lions d'hectolitres de vins. Cette quantité, jointe à celle 
des cidres et des bières, ne dépasserait pas de beaucoup 
la consommation de ses trente-huit millions d'habitants, 
s'il était permis à tout le monde d'aller à Corinthe, c'est- 
à-dire de boire sa quote-part de vin, de bière ou de cidre. 
Donc à quoi bon chercher au dehors un débouché que 
nous avons en nous-mêmes ? Mais il y a pis : le débouché 
intérieur fermé en quelque sorte par la taxe de l'État, 
par les frais de transport, les octrois, etc., on a cru s'en 
procurer un autre à l'étranger. Mais l'étranger n'achète 
que des vins de luxe, il repousse les vins ordinaires, 
dont il se soucie peu ou qui lui reviendraient trop cher : 
si bien que le producteur reste avec sa marchandise, 
sans acheteur ni au dedans ni au dehors. La Gironde 
avait compté sur le traité do commerce avec l'Angleterre 
pour le placement de ses vins ; de fortes quantités ont 
été expédiées à Londres : elles restent invendues dans 
les docks. Cherchez, et vous verrez que cette anomalie, 
tant de fois signalée, tient à une série de causes qui, 
toutes, se résolvent en une seule : le système unitaire. 
(Voir ma Théorie de l'Impôt, 1 vol., 1861.) (P.J 



174 ^U PRINCIPE FEDERATIF 

■> 

privées et anonymes, mais confiés à forfait et 
par baux à terme à des compagnies d'ouvriers 
solidaires et responsables. Plus d'immixtion du 
Pouvoir dans le travail et les affaires, plus d'en- 
couragements au commerce et à l'industrie, plus 
de subventions, plus de concessions, plus de 
prêts ni d'emprunts, plus de pots-de-vin, plus 
d'actions de jouissance ou industrielles, plus 
d'agiotage : de quel système pouvez-vous at- 
tendre de pareilles réformes, si ce n'est du sys- 
tème fédératif ? 

La Fédération donne ample satisfaction aux 
aspirations démocratiques et aux sentiments de 
conservation bourgeoise, deux éléments partout 
ailleurs inconciliables : et comment cela ? Préci- 
sément par ce garantisme (*) politico-économique, 
expression la plus haute du fédéralisme. La 
France ramenée à sa loi, qui est la moyenne pro- 
priété (i), qui est l'honnête médiocrité, le niveau 
de plus en plu& approché des fortunes, l'égalité ; 
la France rendue à son génie et à ses mœurs, cons- 
tituée en un faisceau de souverainetés garanties 
les unes par les autres, n'a rien à redouter du 
déluge communiste, pas plus que des invasions 
dynastiques. La multitude, impuissante désormais 
à écraser de sa masse les libertés publiques, l'est 



(n) Le mot est dans Tourier. Voir VlnlroducUun, I. 



DU PRINCIPE FEDERATIF I75 

tout autant à saisir ou à confisquer les propriétés. 
Bien mieux, elle devient la plus forte barrière 
à la féodalisation de la terre et des capitaux, à 
laquelle tend fatalement tout pouvoir unitaire. 
Tandis que le citadin n'estime la propriété que 
pour le revenu, le paysan qui cultive l'estime 
surtout pour elle-même : c'est pour cela que la 
propriété n'est jamais plus complète et mieux 
garantie que lorsque, par une division continue 
et bien ordonnée, elle s'approche de l'égalité, de 
la fédération. Plus de bourgeoisie et pas davan- 
tage de démocratie, rien que des citoyens, comme 
nous le demandions en 1848 : n'est-ce pas le 
dernier mot de la Révolution ? Où trouver la 
réalisation de cet idéal, si ce n'est dans le Fédé- 
ralisme ? Certes, et quoi qu'on en ait dit en 
1793, rien n'est moins aristocratique et moins 
ancien régime que la Fédération ; mais il faut 
l'avouer, rien n'est aussi moins vulgaire. 

Sous une autorité fédérale, la politique d'un 
grand peuple est aussi simple que sa destinée. 
Faire place à la liberté, procurer à tous travail et 
bien-être, cultiver les intelligences, fortifier les 
consciences, voilà pour le dedans ; au dehors, 
donner l'exemple. Un peuple confédéré est un 
peuple organisé pour la paix ; des armées, qu'en 
ferait-il ? Tout le service militaire se réduit à 
celui de la gendarmerie, des commis d'état-major 



176 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

et des préposes à la garde des magasins et des 
forteresses. Nul besoin d'alliance, pas plus que 
de traités de commerce : entre nations libres, il 
sufRt du droit commun,. Liberté d'échange, sauf 
le prélèvement du fisc, et, dans certains cas 
débattus en conseil fédéral, une taxe de compen- 
sation : voilà pour les affaires ; • — liberté de 
circulation et de résidence, sauf le respect dû 
aux lois en chaque pays : voilà pour les personnes, 
en attendant la communauté de patrie. 

Telle est l'idée fédéraliste, et telle est sa déduc- 
tion. Ajoutez que la transition peut être aussi 
insensible que l'on voudra (»). Le despotisme 
est de construction difficile, de conser\'-ation 
périlleuse ; il est toujours facile, utile et légal de 
revenir à- la liberté. 

La nation française est parfaitement disposée 
pour cette réforme. Accoutumée de longue main 
à des gênes de toute sorte et à de lourdes charges, 
elle est peu exigeante ; elle attendra dix ans 
l'achèvement de l'édifice, pourvu que chaque 
année l'édifice s'élève d'un étage. La tradition 
n'y est pas contraire : ôtez de l'ancienne monarchie 
la distinction des castes et les droits féodaux ; la 
France, avec ses États de province, ses droits 
coutumiers et ses bourgeoisies, n'est plus qu'une 



(a) Toujours la méthode de patience. 



DU PRINCIPE FEDERA TIF I77 

vaste Confédération, le roi de France un président 
fédéral (^). C'est la lutte révolutionnaire qui nous 
a donné la centralisation (^). Sous ce régime, l'Éga- 
lité s'est soutenue, au moins dans les mœurs ; 
la Liberté s'est progressivement amoindrie. Au 
point de vue géographique, le pays n'offre pas 
moins de facilités : parfaitement groupé et déli- 
mité dans sa circonscription générale, d'une mer- 
veilleuse aptitude à l'unité, on ne l'a que trop 
vu, il convient non moins heureusement à la 
fédération par l'indépendance de ses bassins, 
dont les eaux se versent dans trois mers (^). C'est 
aux provinces à faire les premières entendre 
leurs voix. Paris, de capitale devenant ville fédé- 
rale, n'a rien à perdre dans cette transformation ; 
il y trouverait, au contraire, une nouvelle et 
meilleure existence. L'absorption qu'il exerce 
sur la province le congestionne, si j'ose ainsi dire : 
moins chargé, moins apoplectique, Paris serait 
plus libre, gagnerait et rendrait davantage. La 
richesse et l'activité des provinces assurant à ses 
produits un débouché supérieur à celui de toutes 
les Amériques, il recouvrerait en affaires réelles 
tout ce qu'il aurait perdu par la diminution du 
parasitisme ; la fortune de ses habitants et leur 
sécurité ne connaîtraient plus d'intermittences. 
Quel que soit le pouvoir chargé des destinées 
de la France, j'ose le dire, il n'y a plus pour lui 



178 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

d'autre politique à suivre, pas d'autre voie de 
salut, pas d'autre idée. Qu'il donne donc le 
signal des fédérations européennes ; qu'il s'en 
fasse l'allié, le chef et le modèle, et sa gloire sera 
d'autant plus grande, qu'elle couronnera toutes 
les gloires. 



FIN 







APPENDICE 



2« PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

TKADITIOIN' JACOBINE : GAULE FÉDÉRALISTE, FRANCE 
RIONARCHIQUE 

La Gaule, habitée par quatre races dilîérentes, 
les Galls, les Kimris, les Vascons et les Ligures, 
subdivisées eu plus de quarante peuples, formait, 
comme la Germanie sa voisine, une confédération. 
La nature lui avait donné sa première constitution, 
la constitution des peuples libres (^) ; l'unité lui arriva 
jiar la conquête, ce fut l'œuvre des Césars. 

On assigne généralement pour limites à la Gaule, 
au Nord, la mer du Nord et la Manche ; à l'Ouest, 
l'Océan ; au Sud, les Pyrénées et la Méditerranée ; 
à l'Est, les Alpes et le Jura ; au Nord-Est, le Rhin. 
Je ne veux point ici discuter cette circonscription, 
prétendue naturelle, bien (pie les bassins du Rhin, 
de la Moselle, de la Meuse cL de l'Escaut appar- 

PUOLUIIO.-S 12 



l8o DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

tiennent plutôt à la Germanie qu'à la Gaule. Ce 
que je veux seulement faire remarquer, c'est que le 
territoire compris dans cet immense pentagone, 
d'une agglomération facile, ainsi que le prouvèrent 
tour à tour les Romains et les Francs, n'est pas 
moins heureusement disposé pour une Condéféra- 
tion. On peut le comparer à une pyramide tronquée, 
dont les pentes, unies par leurs crêtes et versant 
leurs eaux dans des mers différentes, assurent ainsi 
l'indépendance des populations qui les habitent. 
La politique romaine, qui déjà, faisant violence à 
la nature, avait unifié et centralisé l'Italie, en fit 
auLant de la Gaule : en sorte que notre malheureux 
pays, ayant à subir coup sur coup la conquête latine, 
l'unité impériale, et bientôt après la conversion au 
christianisme, perdit pour jamais sa langue, son 
culte, sa liberté et son originalité. 

Après la chute de l'empire d'Occident, la Gaule, 
conquise par les Francs, reprit sous l'influence ger- 
manique une apparence de fédération qui, se déna- 
turant rapidement, devint le système féodal. L'éta- 
blissement des communes aurait pu raviver l'esprit 
fédéraliste, surtout si elles s'étaient inspirées de la 
commune flamande plutôt que du municipe romain : 
elles furent absorbées par la monarchie. 

Cependant l'idée fédérative, indigène à la vieille 
Gaule, vivait comme un souvenir au cœur des pro- 
vinces, lorsque la Révolution éclata. La fédération, 
oji peut le dire, fut la première pensée de 1789. 
Labsolulismc monarchique et les droits féodaux 



DU PRINCIPE FÉDBRATIF l8l 

abolis, la délimitation provinciale respectée, tout 
le monde sentait que la France allait se retrouver 
en confédération, sous la présidence héréditaire d'un 
roi. Les bataillons envoyés à Paris de toutes les 
provinces du royaume furent appelés fédérés. Les 
cahiers fournis par les Étais, qui s'empressèrent de 
ressaisir leur souveraineté, contenaient les éléments 
du nouveau pacte. 

Malheureusement, en 1789, nous étions comme 
toujours, malgré notre fièvre révolutionnaire, plutôt 
un peuple imitateur qu'un peuple initiateur. Aucun 
exemple de fédération tant soit peu remarquable 
ne s'offrait à nous. Ni la Confédération germanique, 
établie sur le saint Empire apostolique, ni la Confé- 
dération helvétique, tout imprégnée d'aristocratie, 
n'étaient des modèles à suivre. La Confédération 
américaine venait d'être signée, le 3 mars 1789, lu 
veille de l'ouverture des Etats généraux ; et nous 
avons vu dans la première partie combien celle 
ébauche était défectueuse. Dès lors que nous renon- 
cions à développer notre vieux principe, ce n'était 
pas exagérer que d'attendre d'une monarchie cons- 
titutionnelle, basée sur la Déclaration des droits, 
plus de liberté, surtout plus d'ordre, que de la cons- 
titution des Etats-Unis. 

L'Assemblée nationale, usurpant tous les pouvoii-s 
et se déclarant Constituante, donna le signal de la 
réaction contre le fédéralisme. A partir du serment 
du Jeu de Paume, ce ne fut plus une réunion de 
députés quasi fédéraux contractant au nom de leurs 



l82 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Etats respectifs ; c'étaient les représentants d'une 
collectivité indivise, qui se mirent à remanier de 
fond en comble la société française, à laquelle ils 
daignèrent, les premiers, octroyer une charte. Pour 
rendre la métamorphose irrévocable, les provinces 
furent découpées et rendues méconnaissables, tout 
vestige d'indépendance provinciale anéanti sous une 
nouvelle division géographique, les départements (^). 
Sieyès qui la proposa, qui plus tard fournit le type 
de toutes les constitutions invariablement unitaires 
qui depuis soixante-douze ans ont gouverné le pays, 
Sieyès, nourri de l'esprit de l'Eglise et de l'Empire, 
fut le véritable auteur de l'unité actuelle ; ce fut 
lui qui refoula dans son germe la confédération 
nationale, prête à renaître s'il se fût trouvé seule- 
ment un homme capable de la définir. Les nécessités 
du moment, le salut de la Révolution, furent l'excuse 
de Sieyès. Mirabeau {^), qui le seconda de tous ses 
efforts dans cette création départementale, embrassa 
avec d'autant plus d'ardeur l'idée de Sieyès, qu'il 
craignait de voir naître des franchises provinciales 
une contre-révolution, et qu'autant la division du 
territoire par départements lui paraissait heureuse 
pour asseoir la monarchie nouvelle, autant il la 
trouvait excellente comme tactique contre l'ancien 
régime. 

Après la catastroi)he du 10 août, l'abolition de 
la royauté ramena de nouveau les esprits vers les 
idées fédéralistes. On était peu satisfait de la Cons- 
titution de 1791, devenue impraticable. On se plai- 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 183 

gnait de la diclature des deux dernières Asseml^lces, 
de l'absorption des déparlements par la capitale. 
Une nouvelle réunion des représentants de la nation 
fut convoquée : elle reçut le nom significatif de 
Convention. Démenti odiciel aux idées unitaires de 
Sieyès, mais qui allait soulever de terribles débats 
et amener de sanglantes proscriptions. Comme il 
l'avait été à Versaili(!S après l'ouverture des Etals 
généraux, le fédéralisme fut vaincu pour la seconde 
fois à Paris dans la journée du 31 mai 1793. Depuis 
cette date néfaste, tout vestige de fédéralisme a 
disparu du droit public des Français ; l'idée même 
est devenue suspecte, synonyme de contre-révolu- 
tion, j'ai presque dit de trahison. La notion s'est 
effacée des intelligences : on ne sait plus en France 
ce que signifie le mot de fédération, qu'on pourrait 
presque croire emprunté au vocabulaire sanscrit (^). 
Les Girondins eurent-ils tort de vouloir, en vertu 
de leur mandat conventionnel, appeler à la décision 
des départements de la république une et indivisible 
des Jacobins ? Admettant qu'ils eussent raison en 
théorie, leur politique était-elle opportune ? Sans 
doute l'omnipotence de la nouvelle assemblée, élue 
dans un esprit essentiellement anti-unitaire, la dic- 
tature du comité de salut public, le triumvirat de 
Robespierre, Saint- Just et Couthon, la puissance 
tribunitienne de Marat et d'Hébert, la judicature 
du tribunal révolutionnaire, tout cela n'était guère 
tolérable, et justifiait de reste l'insurrection des 
soixante-douze départements contre la commune de 



184 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

Paris. Mais les Girondins, incapables de définir leur 
propre pensée et de formuler un autre système, 
incapables de porter le poids des affaires publiques 
et de faire face au danger de la patrie qu'ils avaient 
si bien dénoncé, n'étaient-ils pas coupables d'une 
excitation maladroite et d'une haute imprudence ?... 
D'autre part, si les Jacobins, demeurés seuls au 
pouvoir, ont pu, dans une certaine mesure, se glo- 
rifier d'avoir sauvé la Révolution et vaincu la coa- 
lition à Fleurus, ne saurait-on avec tout autant de 
justice leur reprocher d'avoir créé eux-mêmes, en 
partie, le danger pour le conjurer ensuite ; d'avoir, 
par leur fanatisme, par une terreur de quatorze 
mois et par la réaction qu'elle provoqua, fatigué 
la nation, brisé la conscience publique et déconsidéré 
la liberté ? 

L'histoire impartiale jugera ce grand procès, à 
vue des principes mieux entendus, des révélations 
des contemporains et des faits. 

Pour moi, s'il m'est permis en attendant l'arrêt 
définitif d'émettre une opinion personnelle, — et 
de quoi se composent les jugements de l'histoire, 
si ce n'est du résumé des opinions ? — je dirai fran- 
chement que la nation française, constituée depuis 
quatorze siècles en monarchie de droit divin, ne 
pouvait du soir au matin se transformer en répu- 
blique quelconque ; que la Gironde, accusée de fédé- 
ralisme, représentait mieux que les Jacobins la 
pensée de la Révolution, mais qu'elle fut insensée 
si elle crut à la possibilité d'une conversion subite : 



DU PRINCIPE FÉDÉRA TIF 185 

que la prudence, nous dirions aujourd'hui la loi du 
progrès, commandait les tempéraments, et que le 
malheur des Girondins fut d'avoir compromis leur 
principe en l'opposant à la fois à la monarchie dr 
Sieyès et de Mirabeau et à la démocratie des Sans- 
Culottes, devenues en ce moment solidaires. Quant 
aux Jacobins, j'ajouterai avec la même franchise 
qu'en s'emparant du pouvoir et en l'exerçant avec 
la plénitude des attributions monarchiqties, ils se 
montrèrent, pour la circonstance, plus avisés que 
les hommes d'État de la Gironde ; mais qu'en réta- 
blissant, avec un surcroît d'absolutisme, le système 
de la royauté sous le nom de république une et indi- 
visible, après avoir sacré cette république du sang 
du dernier roi, ils sacrifièrent le principe même de 
la Révolution et firent preuve d'un machiavélisme 
du plus sinistre augure. Une dictature temporaire 
pouvait s'admettre ; un dogme, qui devait avoir 
pour résultat de consacrer tous les envahissements 
du pouvoir et d'annuler la souveraineté nationale, 
était un véritable attentat. La république une et 
indivisible des Jacobins a fait plus que détruire le 
vieux fédéralisme provincial, évoqué peut-être mal 
à propos par la Gironde ; elle a rendu la liberté 
impossible en France et la Révolution illusoire. On 
pouvait hésiter encore, en 1830, sur les conséquences 
funestes de la victoire remportée par les Jacobins : 
le doute aujourd'hui n'est plus possible. 

Le débat entre la fédération et l'unité vient de se 
reproduire à propos de l'Italie, dans des circonstances 



l86 DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 

qui ne sont pas sans analogie avec celles de 93 (a). En 
93, l'idée fédérative, confondue par les uns avec 
la démocratie, accusée par les autres de royalisme, 
eut contre elle le malheur des temps, la fureur des 
partis, l'oubli et l'incapacité de la nation. En 1859, 
ses adversaires furent les intrigues d'un ministre, 
la fantaisie d'une secte et la méfiance habilement 
excitée des peuples. Il s'agit de savoir si le préjugé 
qui depuis 89 nous a constamment rejetés des voies 
de la Révolution dans celles de l'absolutisme, tiendra 
longtemps encore devant la vérité, enfin démontrée, 
et les faits. 

J'ai essayé, dans la première partie de cet écrit, 
de donner la déduction philosophique et historique 
du principe fédératif, et de faire ressortir la supé- 
riorité de cette conception, que nous pouvons dire 
de notre siècle, sur toutes celles qui l'ont précédée. 
Je viens de dire par quelle suite d'événements, par 
quel concours de circonstances, la théorie contraire 
s'était emparée des esprits. Je vais montrer quelle a 
élé dans ces dernières années la conduite de la 
Démocratie sous cette déplorable influence. En se 
réduisant d'elle-même à l'absurde, la politique 
d'unité se dénonce comme finie et laisse la place 
à la fédération. 



(a) Voir le début de Y I iitrodurtion ft La Fédération et 
l'Unité en Italie. 



M^^^M^^Ê^M^^&^ÊÊ^&^^&. 



n PARTIE 



CIIAPITnE VI 

Sans doute les formes de l'association humaine 
sont innombrables : c'est la part dévolue à la liberté 
dans la constitution de l'Etat ; mais les lois sont 
constantes, d'autant mieux qu'elles expriment plus 
rigoureusement le droit. Or, je crois avoir prouvé 
que toutes les formes du gouvernement, d'abord à 
priori ou théoriques, puis à posteriori ou empiriques, 
rentrent les unes dans les autres ; que ce sont autant 
de manières différentes, hypothétiques, variables à 
l'infini, de créer l'équilibre entre l'autorité et la 
liberté ; mais que de toutes ces combinaisons gou- 
vernementales il n'y en a et ne peut y en avoir 
qu'une seule qui satisfasse pleinement aux condi- 
tions du problème, à la liberté et au droit, à la réalité 
et à la logique, la fédération (^). Toutes les autres 
formes sont essentiellement transitoires et corrup- 
tibles ; seule la fédération est stable et définitive. 
A quoi sert donc ici de parler de variétés de formes 
et. de moyens termes ? Sans doute les confédérations 
ne se ressembleront pas toutes, quant aux détails ; 
mais elles se ressembleront quant aux principes, de 



I5Ô DU PRINCIPE FEDERATIF 

même qu'aujourd'hui toutes les monarchies consti- 
tutionnelles se ressemblent 

J'ai méconnu, selon M. Morin (*), l'idée moderne 
de nationalUé. Mais ce qu'il appelle avec tant d'autres 
nationalité est le produit de la politique bien plus 
que de la nature : or, la politique ayant été jusqu'à 
ce jour aussi fautive que les gouvernements dont 
elle est le verbe, quelle faveur puis-je accorder aux 
nationalités sorties de ses mains ? Elles n'ont pas 
même le mérite du fait accompli, puisque l'institu- 
tion qui leur a donné naissance étant précaire, les 
soi-disant nationalités, œuvre d'im vain empirisme, 
sont aussi précaires qu'elle, naissent et disparaissent 
avec elle. Que dis-je ? Les nationalités actuellement 
existantes venant à s'écrouler par la déconfiture 
du système qui les a établies, laisseraient la place 
aux ^nationalités primitives dont l'absorption a servi 
à les former, et qui regarderaient comme un affran- 
chissement ce que vous appelleriez, vous, dans votre 
système, une destruction. 

Je conviens que, si demain la France impériale 
se transformait en confédération, les nouveaux Etats 
confédérés, au nombre de vingt ou trente, n'iraient 
pas d'emblée se donner chacun, pour le plaisir 
d'exercer leur autonomie, un nouveau Code civil, 
un Code de commerce, un Code pénal, un autre 
système de poids et mesures, etc. Dans les commen- 
cements, la fédération se réduirait à l'indépendance 



(a) Frédéric Morin, correspondant du Progrès (do 
Lyon), décentralisateur modéré qui combattait Proudhon. 



DU PRINCIPE FÉDÉRATIF 189 

admiuistrativ»! ; pour le surplus, l'unité serait do 
fait maintenue. Mais bientôt, les iuflncnoes de r;ir»- 
et de climat reprenant leur empire, des différences 
se feraient peu à peu remarquer dans l'interprétation 
des lois, puis dans le texte ; des coutumes locales 
acquerraient autorité législative, tant et si bien que 
les États seraient conduits à ajouter à leur préro- 
gative celle de la législature elle-même. Alors vous 
verriez les nationalités dont la fusion, plus ou moins 
arbitraire et violente, compose la France actuelle (»), 
reparaître dans leur pureté native et leur dévelop- 
pement original, fort diiïérentes de la figure de 
fantaisie que vous saluez aujourd'hui. 

Telles sont en substance les observations que 
j'oppose à celles de M. Morin, et sur lesquelles je 
regrette de ne pouvoir insister davantage. Ou je me 
trompe fort, ou elles le convaincraient que ce qui 
le fait hésiter devant le principe fédératif et le 
retient dans l'unité, n'es-t point une raison politique 
sérieuse : c'est le fait établi, toujours si imposant ; 
c'est la tradition jacobine et le préjugé de parti ; 
c'est qu'aux yeux de la vieille démocratie il y a 
chose jugée contre la Gironde ; c'est que le peuple 
français a toujours compris le gouvernement comme 
en 93 il comprenait la guerre : En masse sur V ennemi ! 
c'est-à-dire centralisation et unité ; c'est enfin qu'en 
ce qui concerne les choses de la Révolution, la raison 
des philosophes n'a fait jusqu'à présent que suivre 
la fougue des masses. Que M. Morin mette la main 



(a) Voir encore noie 1 de la page 121. 



190 DU PRINCIPE FEDERATIF 

sur sa conscience : n'est-il pas vrai qu'il lui en coû- 
terait à cette heure de se séparer de ses amis les 
démocrates unitaires ? Et pourquoi lui en coûterait- 
il ? Parce qiic la Révolution est encore pour le peuple 
all'aire de sentiment, non de droit ni de science ; 
que préférer le droit et la science au sentiment, 
c'est, dans l'opinion du peuple, se séparer de lui, 
et que M. Fr. Morin tient à ne pas se séparer du 
peuple, même dans l'intérêt de la cause populaire, 
même pour un instant. 



FIN DE L'APPENDICE 




iMtM^MCCCCCCCtl^BÛCCt^ 



NOTES DE L'INTRODUCTION 



Page 11. • — (^) Proudiion, La Fédération et Vunité 
en Italie, p. 51 : 

« Quoi ! dites-vous, non content de combattre 
à outrance l'unité italienne, vous prenez le parti 
de la Papauté, vous passez du côté des cléri- 
caux !... 

« Peut-être : les mots ne m'effrayent pas, je 
vous en préviens ; ce à quoi je tiens avant tout, 
c'est de raisonner juste et de n'être pas dupe. » 

Sans donner dans le paradoxe, Proudhon, dit 
E. Faguet, « avait une horreur instinctive de ce 
qui était croyance générale ». 

Page 12. — (^) Voir encore, pour la même polémique, 
Nouvelles Observations sur Vunité italienne et Les 
Démocrates assermentés et les Réfractaires (dans 
le tome XVI des Œuvres complètes). 

Page 12. — (2) Une note (p. 144) de De la Capacité 
politique des classes ouvrières (ouvrage posthume) 
donne la date de 1862, manifestement inexacte. 

Page 12. — (^) Proudhon songe à donner des direc- 
tions pour les élections de 1863 : décentralisa- 
tion (à défaut de fédéralisme) et mutuellisme. 
Voir le Manifeste des Soixante (1804). 



192 NOTES DH L INTRODUCTION 

Page 12. — (4) Le 6 février 1863, il écrit à Dari- 
mon : « Peu de mes adversaires auront la 
volonté de nie comprendre, peu seront même 
en état d'embi-asser une pareille masse d'idées. 
Tout ce que nous avons pensé depuis 1848 se 
retrouve là sous une nouvelle forme. Nous avons 
maintenant une politique. » 

Page 13. — (^) On dit toujours de Proudhou qu'il 
fut un autodidacte. En fait, nous verrons qu'il a 
poussé jusqu'au baccalauréat des études régu- 
lièi^es, au collège de Besançon. 

Page 13. — (2) C'est la conclusion à laquelle arrive 
aussi M. Hubert Bourgin dans son article de la 
Grande Encyclopédie : 

« On retrouve là, singulièrement élargies, d'an- 
ciennes idées de Proudhon ; il semble que ce 
système, dans l'état dernier où il l'a laissé, four- 
nisse la représentation totale de sa pensée. » 

Page 15. — (1) Lettre à Ackermann (juin 1838). 
Cette rivalité provinciale est loin d'être éteinte. 
Tout récemment, quand le ministre du commerce 
a créé des « régions économiques », Besançon, 
rattaché à Dijon dans le projet, a i^rotesté et 
revendiqué ses droits de capitale. 

Page 15. — (*) PnouDiioN, Du Principe fédéralif, 
2® partie, Cliap. V : 

« C'est le sol qui donne la j^remière moulure 
à la race ; ce sont les influences réunies de la 
race et du sol qui fuçonueut ensuite le génie, 



NOTES DE l'introduction 1 93 

suscitent et déterminent les facultés d'art, de 
législation, de littérature, d'industrie ; ce sont 
toutes ces choses ensemble, enfin, qui rendent 
plus ou moins faciles les agglomérations. » 

Page 16. — {^) A. Berthod, P.-J. Proudhon et la 
'propriété, pp. 12-13 : 

« Ramenée à ce qu'elle a d'essentiel et de plus 
intelligible, la dialectique sérielle consiste à recher- 
cher, dans une série d'idées ou de faits, par ailleurs 
aussi disparates qu'on voudra, le côté, ou, comme 
dit Proudhon, le « point de vue » sous lequel ces 
idées ou ces faits apparaissent comme identiques. 
Ceci fait, il sera permis d'affirmer pour toute la 
série, sous ce point de vue, ce qu'on aura reconnu 
vrai d'un des éléments qui la composent. » 

C'est encore à Fourier que Proudhon emprunte 
le mot de « garantisme ». Il ne faut pas négliger 
l'influence sur Proudhon de Considérant et de 
Bastiat. Plus tard, chef d'école, il sera dur pour 
les autres réformateurs : la doctrine de Fourier 
est « le dernier rêve de la crapule en délire >• 
Page 18. — (^) Proudhon ne savait pas l'allemand. 
Grûn, qui s'est vanté d'avoir été son « privat- 
docent », a publié en 1845 le récit de ses relations 
avec Proudhon (trad. Saint-René Taillandier, 
Revue des Deux-Mondes, 15 oct. 1846). Voir aussi 
le Proudlion de Sainte-Beuve. 

Proudhon semble avoir jugé sans engouement : 
lettre à Tilloy (25 février 1858 ): 

« Je commence à iic plus faire autant de cas 



194 NOTES DE l'introduction 

des Allemands, bien que je mette leur conscien- 
cieux savoir bien au-dessus du parlage de nos 
Académiciens. Mais les Allemands ont de la peine 
à arriver à l'idée ; ils sont lourds, diffus, confus et 
point heureux dans leurs conclusions. » 

Dès 1844, il écrivait, d'ailleurs : 

« Si les philosophes allemands, trop pressés 
d'arriver à une conclusion théologique ou trans- 
cendentale, s'étaient attachés à bien étudier les 
antinomies qui tombaient sous leurs yeux et à 
en donner de bonnes solutions, ils auraient rendu 
peut-être de plus éminents services que par 
l'échafaudage prématuré de leurs systèmes. » 
(Lettre du 24 octobre.) 

Page 18. — ('^) Il est battu le 9 avril, élu dans la 
Seine aux élections complémentaires du 4 juin, 
flétri le "31 juillet par l'Assemblée pour sa propo- 
sition d'impôt d'un tiers sur le revenu. — Il fonde 
et dirige, au milieu des poursuites, des condamna- 
tions, des amendes, Le Représentant du peuple^ 
Le Peuple, La Voix du Peuple, Le Peuple de 1850. 
— Il crée la Banque du peuple en 1849, sans 
succès. 

Page 22. — (^) Proudhon, De la Capacité, etc., 
p. 73 : 

« Olez la Justice, la société se corrompt, l'Elat 
s'écroule à l'instant... 

« La Justice est la formule même de la société, 
clic csl le plus grand des dieux, son culte csL la 



NOTlîS DK L I NTUODUCTION 195 

plus haute des religions, son élude la théologie 
par excellence. » 

Page 22. — ■ (2) Phouduon, lettre à Tissot (13 déc. 
1846) : 

« Tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour n'est 
autre que mou investigation même, dont j'ai fait 
confidence au public, à mesure que j'avançais. » 
Il ne veut pas qu'on le traite d'inspiré, quand il 
est un « chercheur ». « Il a été toule sa vie, dit 
Faguct, un étudiant en philosophie et en économie 
politique. » 

Page 24. — (^) Pnounnox, Philosophie du Progrès, 
P- 22 : 

« Toutes les idées sont fausses, c'est-à-dire con- 
tradictoires et irrationnelles, si on les i)rend dans 
une signification exclusive et absolue, ou si on 
se laisse emporter à celle signification ; toutes 
sont vraies, c'est-à-dire susceptibles de réalisation 
et d'utilité, si on les met en composition avec 
d'autres ou en évolution. » 

Lettre à Milliet (2 novembre 1862) : 
« Si une moitié de la vérité nous épouvante 
parfois, la vérité tout entière nous rassure et nous 
charme. » 

Page 24, — (-) Proldhon, De la Capacité, etc., 
p. 53 : 

« L'intelligence, chez l'être pensant, a pour 
base et condition première le sentiment. Pour se 
connaître, il faut se sentir » 

l'ROLOHO> 13 



196 NOTES DEL'INTRODUCTION 

Sainte-Beuve : « Le fond de sa doctrine repo- 
sera toujours sur la couche invariable de ses sen- 
timents. » 

Page 25. — (^) Phoudiion, De la Capacité, etc., 
p. 153, note : 

« Ce qui distingue entre toutes choses la fausse 
unité, c'est son matérialisme. Pour un pareil 
régime un singe suffirait au commandement. La 
machine montée, tout obéit. Personne ne se 
permet de requérir de l'action centrale ni intelli- 
gence, ni garantie, ni moralité. Elle veut, elle 
ordonne, elle est l'autorité, tout est dit. » 

Page 26. — (^) Proudhon, De la Justice clans la 
Révolution et dans V Eglise, Ch. V : 

« Réciprocité du respect, premier article du 
code révolutionnaire ; réciprocité du service, c'est- 
à-dire- réciprocité dans la propriété, dans le tra- 
vail, l'éducation, le crédit, l'échange, l'impôt, la 
critique, le pouvoir, le jugement : deuxième 
article. » 

Page 28. — (^) M. Harmel (Proudhon et notre 
temps, p. 40) se demande, après avoir cité ces 
textes, si le « retour à Proudhon « n'est pas juste- 
ment une réaction intellectuelle contre les sys- 
tèmes sociaux prétendus scientifiques, et dont les 
faits n'ont pas confirmé l'exactitude. Il nous 
semble bien qu'il ait raison. 

Page 28. — (2) Proudhon, lettre à Tissot (13 dé- 
cembre 1846) : 



NOTES DE LINTRODUCTION I97 

« A présent, je suis en mesure de donner les 
préliminaires de celle organisation sociale, dont 
les dernières lois ne peuvent être connues qu'au 
fur et à mesure de la production de faits nou- 
veaux, sans lesquels il m'est impossible de passer 
outre. » 

A la veille de sa mort, son langage n'a pas 
changé : 

« Sans doute cotte conception synthétique n'a 
pas, à l'heure où j'écris, fait encore beaucoup de 
chemin ; un petit nombre d'esprits d'élite s'en 
doute seul. Mais les bases sont posées ; les germes 
sont plantés ; la logique des masses et le cours 
naturel des choses leur donneront l'accroissement, 
Dahit Deits incrementum. » (De la Capacité, etc., 
p. 145.) 

Page 28. — (^) Comme les Majorais littéraires et 
l'ouvrage sur la Pologne, encore inédit, le Principe 
fédératif n'est, aux yeux de Proudhon, qu'un 
fragment détaché de sa théorie de la propriété 
(lettre à Grandclément, 28 février 18H3). Ailleurs 
(lettre à Delhasse, 20 février 1863), il voit dans 
une nouvelle édition des Majorais une « seconde 
affirmation du principe fédératif ». 

Page 29. — (^) Proudhon, De la Capacité, etc., p. 349 : 
« La politique n'est rien, si elle n'a pa» pour 
objet de résoudre toutes les grandes questions 
économiques. » 

Page 29. — {^) Conception per5.onnelle, a dit M. Ch. 



198 NOTES DE l'introduction 

Maurras, et qui n'a jamais été réalisée dans l'his- 
toire ; Proudhon le savait bien, qui assignait sou 
fédéralisme comme terme à l'évolution de Thu- 
manité. 

Page 30. — (^) Paul-Boncour, La République et la 
Décentralisation, p. 10 : 

«... décentralisation et fédéralisme, réservés 
jusqu'ici, sauf par le clairvoyant génie de Prou- 
dhon, au seul domaine politique... » 

Page 30. — (^) C. Bouclé, La Sociologie de Proudlion, 
p. 248 : 

« C'est sur le système fédéraliste que compte 
Proudhon pour faire enfin du contrat social une 
réalité, c'est-à-dire pour substituer, à une con- 
vention politique qui demeure une hypothèse, 
cette multiplicité de pactes effectifs qui est la 
vie même de l'échange. » 

Page 36. — {^) MM. Droz et D. Halévy estiment 
que le premier théoricien du mouvement syndica- 
liste en France, Pelloulier, est tout imbu des 
idées de Proudhon, bien plus que de celles de 
Marx, contrairement à l'opinion de M. Georges 
Sorel. 

Voir, sur Proudhon et la C. G. T., Robert 
Pinot, La Confédération générale dit travail et les 
idées proudhoniennes, Revue hebdomadaire, 
i^^ mai 1920. (M. Pinot est secrétaire général du 
Comité des Forges.) 

Page 36. — (2) « Régionaliste » est mis, ici, pour le 



NOTES DE L INTRODUCTION I99 

faire courl. Nous acceptons le lorme, provisoirc- 
menl, pour ilésigner tous ceux qui luLteut contre 
la centralisation et ses excès, du drcenlralisaleur 
au fc'déralisle. Mais riiistoire reste à écrire du 
mouvement f«'déralisle fran<;ais proprement dit, 
depuis Proudhon. Lu Comniuut' de Paris fut, 
dans sa première période, ouverlcment fédéra- 
liste. (Voir le manifeste du 19 avril 1871.) Et 
de très authentiques « conserva leurs » sont fédé- 
ralistes aussi. 

Page 37. — (^) I'jîoluuox. Dit Prlnripe fcdêratlf, 
2c partie, Chap. V : 

« Sans doule, au milieu de ces influences dont 
la fatalité est le point de départ, la raison demeure 
libre ; mais si sa gloire est de s'asservir la fatalité, 
son pouvoir ne va pas jusqu'à la détruire ; elle 
dirige le mouvement, mais à condition de tenir 
compte de la qualité des forces et d'en respecter 
les lois. » 

Page 37. — (2) L. Xavier de Ricard. La France 
d'Oc, n" 13 : 

« Il ne faudrait peul-èlie pas supposer que lu 
fédéralisme se réalisera tel rpie chacun de nous 
le conçoit. Je crois bien plulùt que, précisément 
par logique développement de son principe, il 
essaiera d'abord de tous les systèmes, et ce n'est 
qu'après une série d'expériences, que l'on peut 
défier les meilleurs prophètes de définir, qu'il se 
eonstiluri'a eu (»rganisme ]>oliliqne et so(ri:il. Car 
cetle fameuse politique expéiinu'iUale, dont ou a 



200 NOTES DE l'iNTRODUCTION 

tant parlé, c'est par le fédéralisme seul qu'elle 
est possible. » 
Page 40. ■ — ■ (^) Sur ce mélange d'idéalisme et. de 
réalisme, Phouuhon, De la Capacité, etc., p. 169 : 
« On nous a reproché de fomenter, par ce déve- 
loppement du droil, de fomenter l'individualisme, 
de détruire l'idéal. Calomnie !... Ici seidemcnt, 
nous sentons dans la justice la vraie fraternité... 
C'est l'amour dans sa vérité et dans sa franchise ; 
lamour qui n'est parfait qu'autant qu'il a pris 
pour devise la maxime de la mutualité, j'ai 
])rcsque dit du commerce : donnant, donnant. » 

Page 40. — (2) Pkoldhon, De la Capacité, etc., 
pp. 71-72 : 

« Toute société se forme, se réforme ou se 
transforme à l'aide d'une idée. » 




NOTES DU TEXTE 



Page 45. — (^) Par personne : c'est une erreur, si 
on prend la formule au pied de la lettre ; mais la 
théorie que va exposer Proudhon, absolument 
complèle, est bien à lui. Sur le fédéralisme, en 
général, nous renvoyons à Fbeeman, History of 
fédéral government in Greece and Italy, Tocque- 
viLLE, La Démocratie en Amérique^ Calhovn, 
Works, 1^^ vol., Jellinek, Die Lehre ^'on den 
Staatenverhindungen, GiERKE,in Schmollers lahr- 
huch, BoBEL, Étude sur la souveraineté et VÉtat 
fédératif, Louis Le Fur, État fédéral et Confé- 
dérations d'États. 

Page 48. — (^) Prol'dhon, De la Capacité, etc.. 
p. 146 : 

« Considérons d'abord que l'esprit humain tend 
essentiellement à l'unité... L'Unité est la loi de 
tout ce qui a vie et est organisé. » 

Page 54. — (^) Proudhon a toujours combattu le 
« communisme », entendant à peu près par là 
ce que nous appelons aujourd'hui le « collecti- 
visme » et lui reprochant d'anéantir la liberté. 
On connaît son apostrophe : « Loin de moi, 
communistes ! votre présence m'est une puan- 
teur et votre vue me dégoûte. » 



202 NOTES DU TEXTE 

Page 57. — (^) Proudiion, lettre à X... (20 août 
1864) : 

« L'anarchie est, si je peux m'exprimer de la 
sorte, nue forme de gouvernement, ou constitu- 
tion, dans laquelle la conscience publique et 
privée, formée par le développement de la science 
et du droit, sufllt seulement au maintien de 
Tordre et à la garantie de toulcs les libertés, où 
jiar conséquent le principe d'autorité, les institu- 
tions de police, les moyens de prévention ou de 
répression, le fonctionnarisme, l'impôt, etc., se 
trouvent réduits à leur expression la plus simple ; 
à plus forte raison, où les formes monarcliiques, 
la haute centralisation, remplacées par les insti- 
tutions fédératives et les mœurs communales, 
disparaissent. Quand la vie politique et l'existence 
domestique seront ideutifiées ; quand, par la 
solution des problèmes économiques, les intérêts 
sociaux et individuels seront en équilibre et soli- 
daires, il est évident que, toute contrainte ayant 
disparu, nous serons en pleine liberté ou anarchie. 
La loi sociale s'accomplira d'elle-même, sans sur- 
veillance ni commandement, par la spontanéité 
imiverselle. » 

Ainsi, si l'on y voit clair, l'anarchie, dans sa 
plénitude, ne s'est encore constituée nulle part ; 
elle ne saurait sans doute exister, au sens plein ; 
mais, si la fédération et le mutuellisme garan- 
tissent les libertés, on aura un étnl que l'on pourra 
appeler anarohiqu<>. 



NOTES DU TEXTE 203 

Ici, Proiulhnn n'est pas t,n''S ncr, me scmblc-t-il, 
et anarchie a deux sens pour lui. Oa peut dire, 
cependant, qxi'il prend le mot tantôt au sens 
absolu (nulle aulorité, et cela est impossible, il 
l'a dit), laulût au sens relatif. Il a dit : « Répu- 
blique-anarchie positive )'. 

Page Cr», — (^) Ne rien cxafft'rer. La formule « tel 
est notre bon plaisir » e.-t la IraducLion de « sic 
nobis placuit ». « nous eu avons ainsi décidé ». 

Page 63. • — {^) Sur la « législation directe », A-oir : 
Considérant, La Sohilion, RiTTiNcnAUSEx, La 
Lcgislalion directe par le peuple, Leverdays, Les 
Assemblées parlatdes, F. Iîavdoin, Aiitodémocralie , 
Jean Hermitte, Régime sijiuîical ou démocratie 
directe. 

Page 83. — (^) Giuseppe Ferrari (1812-1870) a été 
un des amis de Proudbon et a certainement influé 
sur lui dans la question de l'unité italienne, dont il 
était l'adversaire. Proudiion cite ici son Histoire 
des Réi>olutions d^ Italie ou Guelfes et Gibelins 
(1858, 4 vol.), parue en français et, plus tard (1871- 
1873), en italien. En 1851, Ferrari avait donné 
La Federazione reppublicana. 

Page 88. — {}) PnounnoN, La Révolution sociale 
démontrée par le coup d'État du 2 décembre, p. 49 : 
« Ce qu'on appelle ici arislocralic, là démo- 
cratie ou république, n'est qu'une monarchie sans 
monarcpic ; de même que l'église d'Augsbourg, 
l'éplisf de ricntVe, l'église anglicane, etc., sont 
lies p;ip."iiités sans papes. » 



204 NOTES DU TEXTE 

Page 92. — (^) Proudhon, La Fédération et V Unité 
en Italie, p. 27 : 

« Qui dit nation unitaire, dit nation vendue à 
son gouvernement, urbem venalem. On achète 
une ville pour une église, un village pour un bureau 
de tabac. J'ai vu punir un chef-lieu de canton 
par le rappel d'une compagnie d'infanterie qu'on 
y avait envoyée en garnison ; j'en ai vu un autre 
abjurer son opposition pour une place de com- 
missaire de police. » 

M. Maurice Barrés a repris la formule de 
Proudhon : « Nous sommes un peuple vendu à 
son gouvernement, » 

Page 97. ■ — (^) Faguet qui, pour cette raison, se 
défiait de la décentralisation administrative, 
l'avait bien vu : « Quoi qu'on fasse, et plus on 
étudie cette question, plus on s'en persuade, une 
décentralisation, quelle qu'elle soit, est toujours 
un fédéralisme. » {Politiques et moralistes du 
XIX^ siècle, 3e s., p. 104.) 

La décentralisation, réclamée par Villèle et 
Royer-Collard, dès la Restauration, avait, depuis 
1848, de très chaleureux partisans : Lamennais, 
Vivien, Odilon Barrot, Michel Chevalier. Un projet 
de décentralisation avait même été soumis au 
Conseil d'Etat. 

Sous l'Empire, des conservateurs libéraux et 
des républicains avaient élaboré un programme 
qui e\it un grand retentissement sous le nom de 
programme de Nancy (1865). li réclamait « les 



NOTES DU TEXTE 205 

affaires de la commune à la commune, celles de 
la région à la région, celles de la nation à l'Etat. » 
De Broglie, Montalembert, Casimir Périer, Duver- 
jficr de Ilauranne, Prévost -Paradol, d'IIausson- 
ville, Jules Simon, E. Pelletan, Jides Favre, 
Garnier-Pagès, Lanfrey, Hérold, Berryer, de 
Falloux, de Larcy, de I^ahoulaye, e!c., l'avaient 
signé. 

Page 101. — (^) Prouduon, Idée générale de la 
Révolulion auXIX^ siècle, p. 125: 

« Le contrat est l'acte jjar leriuel deux ou plu- 
sieurs indi\idus conviennent d'organiser entre 
eux, dans ime mesure et pour nn temps déter- 
minés, cette puissance industrielle que nous avons 
appelée « l'échange », conséquemment s'obligent 
l'un envers l'autre et se garantissent récipro- 
quement une certaine somme de services : pro- 
duits, avantages, devoirs, etc., qu'ils sont en 
position de se procurer et de se rendre, se recon- 
naissant du reste parfaitement indépendants, 
soit pour leur consommation, soit pour leur pro- 
duction. » 

Page 104. — (^) Prouduon sait la valeur d'une éty- 
molo^ie. Il dira de même [De la Capacité, etc., 
p. 68) : 

« Le mot français mutuel, mutualité, mutuatiun, 
vient du latin niutuum, qui signiiie prêt (de 
consommation^ et, dans un sen^; pins lnr<7e, 
échange. » 



2o6 NOTES DU TEXTE 

Page 104. — (2) pROT'DuoN, De la Capacité, cLc, 
p. 163 : 

« ... un conliat réel, où les souverainetés des 
conlraclanls. au Heu tic s'altsorlter dans une 
raajcsic ceiiiralc, à la fois personnelle et mystique, 
serveni de f!;ainnlic positive à la lil:erlé des Etats, 
des conuniincs cl des individus. » 

Page JO."). ■ — (') Encore faut -il s'expliquer sur le 
terme d' « aliandon )\ 

Protduon, De la Capacité, etc.. p. IGO : 
« Dans une confédération muluellislc, le citoyen 
n'abandonne rien de sa liberté, comme Rousseau 
l'exige "pour le gouvernement de sa rép\iblique ! 
La puissance puldique est sous la main du citoyen ; 
lui-même l'exerce et en profile : s'il se plaignait de 
cjuelque chose, ce serait de ne pouvoir plus, ni 
lui ni personne, l'usurper et en jouir seul. Il n'a 
pas davantage de sacrifice de fortune à faire : 
l'Etat ne lui demande, à titre de contribution, 
que ce qui est rigoureusement exigé jiar les services 
publics, les(|uels étant essentiellement repioduclifs, 
dans leur juste distribution, font de limpùt un 
échange. Or, l'échange est augmentation de 

richesse » (Et Proudhon renvoie, sur ces deux 

derniers points, à sa Théorie de V impôt et à son 
introduction du Manuel du spéculateur à la Bourse.) 

Page 105. - - (^) PftouDnox, L' Idée de la liéçolution 
au X IX'^ siècle : 

« ... ;"i l;i lionlr du x\iii<^ sii'cle et <lii lu'ilre, 
le (iihIiiiI .suciiil de Ibtusseau, chcf-dd'iivrt; de. 



NOTES DU TEXTE 207 

jonglerie oratoire, a été admiré, porté aux 
nues, regardé comme la table des libertés 
publiques. » 

Page 109. —'(^) La remarque est très importante 
dans le débat actuel sur la Société des Nations et 
sa véritable nature. M. Wilson admettait que 
cette Société devait être de peuples et non de 
gouvernements : c'est lui donner une base démo- 
cratique. Mais les proudhoniens purs vont plus 
avant ; ils ne conçoivent le pacte qu'entre Etats 
préalablement fédéralisés. Voir V Introduction, 
III et V. 

Page iil. — (^) On appelle Sonderbund et non Sun- 
derbund (ligue sépaiatiNc) la ligue foimée en 184<i 
]iar les sept cantons catholiques de Fribourg, 
Lucerne, Sclnvytz, Unlerwald, l'i'i, Zug et du 
Valais, pour résister à la diète fédérale, qui avait 
prescrit l'expulsion des Jésuites et d'autres con- 
grégations. Une courte guerre (1847) se termina par 
la victoire du général Dufour et la dissolution du 
Sonderbund, Le pacte fédéral fut revisé (c'était 
l'aboutissement de l'agitation démocratique qui 
avait suivi 1830) et, le 12 septembre 1848, fut 
adoptée une constitution fédérale démocratique, 
qui n'a été modifiée qu'en 1874. 

Notons que, d'une façon générale, l'évolution 
de la constitution suisse est j^lutôt dans le sens 
centralisateur. 

Proudhon (De la Capacité, etc., p, 155), reve- 
nant sur le Sonderbund, nie que « la majorité 



208 NOTES DU TEXTE 

helvétique » ait agi, dans la circonstance et « quoi 
qu'on ait dit, en vertu du droit fédéral, qui était 

positivement contre elle Le mot de fédération 

jure contre une prétention pareille. » Elle « agit 
en vertu du droit de conservation nationale,... ; 
et en cédant à la nécessité, en appuyant son 
droit sur l'argument de la force, elle affirmn, au 
nom et sous les insignes de sa confédération 
])rélendue, la prééminence du principe dunité. » 
Il désapprouve encore plus vivement les Et^ls- 
Unis du Nord qui, au moment où il écrit, « pré- 
tendent aussi retenir dans l'Union, par la force, 
les Etats-Unis du Sud »,: ils n'ont pas la même 
excuse que les libéraux suisses de 1846, « puisque 
la Uberté américaine ne court aucun risque ». 
{Ibid., p. 156). Voir la note suivante. 

Page 111. — (2), Proudhon [De la Capociié, etc., 
p. 155) reconnaît que, en principe, la faculté 
de sécession doit appartenir à tout Etat con- 
fédéré. « Car il ne faut pas se le dissimuler : la 
fédération, pour être logique, fidèle à son prin- 
cipe, doit aller jusque-là, à peine de n'être 
qu'une illusion, une vanterie, un mensonge. » 
Mais cette faculté lui paraît « contradictoire » ; 
elle est démentie par la pratique. Que faut-il 
donc ? {Ibid., p. 158) : Maintenir « le prin- 
cipe ainsi défini : Faculté pour toute ville, 
territoire, province, population agglomérée, en un 
mot pour tout l'État, d'entrer dans la confédé- 
ration et d'en sortir, ad libitum » ; en même 



NOTES DU TEXTE 209 

temps, supprimer toute cause de sécession. (/6ic/., 
pp. 158-9) : 

« Que reste-t-il donc à faire pour mettre les 

. confédérations à l'abri de toute dissolution ?... 
« Ce qu'il y a à faire pour rendre la confédé- 
ration indestructible, c'est de lui donner enfin la 
sanction qu'elle attend encore, en proclamant, 
comme base du droit fédératif et de tout ordre 
politique, le Droit économique. » 

Ces principes posés, « une fois formée, la fédé- 
ration ne peut plus se dissoudre : car, je le répète, 
on ne revient pas d'un pacte, d'une profession de 
foi, comme la profession de foi mutueliiste, comme 
le pacte fédératif. » [Ibid., p. 169.) 

Page 113. — (^) L. Xavier de Ricard, L'Esprit 
politique de la Réforme, p. li, Introd. : 

« Seul, le Fédéralisme peut concilier ies con- 
trastes qui nous paraissent aujourd'hui et sont, 
en effet, irréductibles à toute synthèse, sous le 
régime autoritaire et centraliste. » 

Page 115. — (^) Proudhon voit très bien le problème. 
La fameuse formule de Nancy, chère aux régiona- 
listes : « Les afTaires de la commune à la commune, 
celles de la région à la région, celles de la nation à 
rÉtat », laisse le plus délicat à débattre : le départ 
des attributions. Cf. Duguit, Le Droit social, le 
Droit individuel et les Transformations de VÉtat. 

Page 117. — {}) Nous avons parlé, dans V Introduc- 
tion, de la tentative de Proudhon pour fonder 
une Banque du Peuple. Il a donné, en 1848, 



210 NOTES DU TEXTE 

des études sur ce sujet, (tome VI des Œuvres 
Complètes). Voir Oualid, Pioudhou banquier, in 
Proudhon et notre temps, pj). 131-155, 
Page 121. — ■ (^) Nous avons souligné, dans V Intro- 
duction, l'imporlancc de celle vue. Proudhon, 
tenant de la vie locale, admirateur des cités 
grecques, redoutant les tendances centralisatrices 
et annexionnistes des grands Etals, n'admet que 
des « groupes médiocres ». Pour la France, il est 
parfaitement net : elle comprend plusieurs natio- 
nalités, qu'il s'agit d'assembler par lui lien fédérai, 
en respectant leur autonomie et leur originalité. 

Théorie du mouvement constitutionnel au XIX*^ 
siècle, p. 117, noie : 

«... les douze ou quinze peuples, parfaitement 
distincts, dont la réunion forme ce qu'on appelle 
^•^llgairemcnt le peuple français... » 

Dans" une lettre à Delhasse (8 août 1862), il 
parle, de même, de douze républiques confédérées 
en France. 

Dans France et Rhin (posthume), il indique 
(p, 204) douze foyers ou groupes de popula- 
tions distinctes. 

Douze ou quinze, c'est à peu près le nombre 
des provinces dans les deux projets rcgionalistes 
de Comte et de Le Play (13 chez Le Play, 17 chez 
Comte). Ailleurs, Proudhon donne le nombre de 
36 (32 dans le projet Foncin, Les Pays de France). 
De la Capacité, etc., p. 276 : 

« Supposons cette belle unité française divisée 



NOTES DU TEXTE 211 

en trente - six souverainetés, d'une étendue 
moyenne de 6.000 kilomètres carrés, et d'un 
million d'habitants. Supposons, en chacun de ces 
trente-six Etats, le Pouvoir réduit à ses attribu- 
tions essentielles ;>, etc. 

On lui objectait, comme on nous l'objecte, la 
tendance moderne à la concentration ; mais 
Proudhon a très bien vu que cette tendance 
n'excluait pas la tendance inverse. (La guerre 
de 1914 a marqué la seconde : Etat tchéco-slo- 
vaque, Finlande, etc. M. Vazeille a même soutenu, 
à plusieurs reprises, dans le Rappel, la nécessité 
de morceler l'Europe en 60 ou 80 petits États, 
d'importance analogue à celle de la Suisse, pour 
assurer la paix universelle.) Il les conciliait tou- 
jours de même par la fédération. 

De la Capacité, etc., p. 157 : 

« Ainsi j'aurais à faire voir que l'histoire tout 
entière n'est qu'une suite de composition et de 
décomposition ; qu'aux pluralités ou fédérations 
succèdent sans cesse les agglomérations, et aux 
agglomérations les dissolutions. » Mais si ilhid., 
pp. 158-9) « les fédérations tendent à se résoudre 
dans l'Unité », c'est que, dans les Etats fédérés, 
a en supposant le Pouvoir aussi parfaitement 
constitué qu'on voudra, la société n'a eu jusqu'à 
présent que des garanties politiques ; elle n'en a 
jamais offert d'économiques. Ni en Suisse, ni aux 
Etats-Unis, nous ne trouvons la mutualité orga- 
nisée : or, sans une série d'institutions mutuel- 



le 



:2I2 NOTES DU TEXTE 

listes, sans droit économique, la forme politique 
reste impuissante, le gouvernement est toujours 
prt-caire, un sépulcre blanchi, dirait sainl Paul ! » 

Page 124. — • (^) « L'idée », voilà qui justifie notre 
note 1. Proudhon ne' se pique que d'apporter 
im système complet et cohérent, une « théorie ». 

Page 125. — {^) Le traité de Saint-Germain a donné 
un démenti à cette affirmation : mais nous en 
sommes encore trop près pour conclure, et l'idée 
de fédérer les éléments de Tempire des Habs- 
bourg, « inséparables », dit Proudhon, n'est pas 
sans avoir ses partisans, en parti cuUer parmi ceux 
qui craignent le rattachement à l-Ulemagne de 
r Autriche proprement dite. 

Page 126. — (^) Proudhox. La Fédération et V Unité 
en Italie, p. 85 : 

« Le système fédératif tend à donner à chaque 
nationalité, province ou commime, la plus grande 
somme de vie. d'activité et d'indépendance ; à 
cliaque individu, la plus grande liberté possible. 
C'est le vrai principe de 89, la tendance républi- 
caine de tous les siècles. » 

Du Principe fédératif, 2^ partie. Chap. III : 
« En résumé, qui dit liberté dit fédération, ou 
ne dit rien ; [qui dit république dit fédération, 
ou ne dit rien ; [qui dit socialisme dit fédéra- 
tion, ou ne dit encore rien. » 

Page 127. — (^) Proudhon combat les deux principes, 
chers à la presse libérale de son temps, des natio- 



NOTES DU TEXTE 213 

nalités et «les frontières naturelles. Ou, plutôt, 
il critique l'exagération qu'on en fait. 

Si les traités de 1815 ont cessé d'exister, pp. 56-7 : 

« Le principe des nationalités, simple en appa- 
rence et d'application facile, au fond indétermi- 
nable, sujet ù exception et coiitradicUon, source 

de jalousie et d'inégalité ; le principe plus 

louche encore, plus arbitraire dans son fatalisme, 

des frontières naturelles les nationalités et les 

frontières naturelles, deux choses, selon moi, que 
l'on aurait tort de considérer comme chimé- 
riques, mais que l'on a singulièrement exagérées, 
faussées et à la fin compromises, en les opposant 
aux principes bien supérieurs de 1815. » 

Il est plus net dans France et Rhin, pp. 199- 
200 : 

« Ce qu'on appelle limite ou frontière naturelle 
entre deux nations est chose littéralement imper- 
ceptible, sauf des exceptions assez rares, telles 
que la Manche, la Méditerranée, l'océan Atlan- 
tique, ou bien encore les hautes chaînes de mon- 
tagnes, Pyrénées et Alpes : encore ces dernières 
sommités ne forment-elles pas toujours de vraies 
séparations. 

« D'abord, les nationalités *.c se clistmguent 
pas franchement sur le sol les unes des autres : 
les distinctions procèdent par nuances impercep- 
tibles, et ce n'est qu'à de grandes distances et 
après de longs siècles que Ton finit par trouver 
/les différences marquées. » 



214 NOTES DU TEXTE 

Page 129. — (^) Proudhon admet que ces confédé- 
rations ne soient pas obligatoirement composées 
d'Etats contigus. Il s'en est expliqué ailleurs 
{Z)e la Capacité, etc., p. 1G9) : 

« La fédération peut exister entre Etats séparés, 
disjoints et distants les uns des autres : il suffît 
qu'ils déclarent vouloir unir leurs intérêts et se 
donner garantie réciproque, selon les principes 
du Droit économique et de la mutualité. » 

Page 130. — (') Difficulté bien vue de la constitution 
d'une Société des Nations. Les petits peuples n'y 
seront-ils pas sacrifiés ? Le député belge Lorand 
en exprimait la crainte au congrès de la Ligue 
des Droits de l'Homme de 1918. Là encore, la 
fédération entre « groupes médiocres » sauve 
tout. 

Page 136.' — (^) De bons esprits ne renoncent pas 
à voir une garantie de paix dans la constitution 
fédérative de l'Allemagne et regrettent que le 
traité de Versailles ait respecté sa récente unité. 

Page 136. — (^) Proudhon, fidèle à ses principes de 
patience réaliste, ne veut pas condamner les 
Jacobins, Leur tort est d'avoir érigé en système 
une centralisation peut-être nécessaire, l'épreuve 
n'ayant pas été faite encore du fédéralisme. Voir 
à V Appendice le Chap, I de la 2*^ partie. 

Page 142. - — (^) M. Lavedan l'appelle « l'école pri- 
maire du patriotisme ». 



NOTES DU TEXTE 215 

Page 145. — • (^) Protohon, Du Principe fédératif, 
2e partie, Chap. VII : 

« L'entraînement des masses, im jour folles 
d'impiété, le lendemain ivres de superstition, 
s'accroît de toute la puissance de la collectivité. 
Mais à la fédération politique joignez la fédération 
industrielle, à la fédération industrielle ajoutez 
<;elle des idées, et vous pouvez résister à tous les 
entraînements. La fédération est le brise-lame 
des tempêtes populaires. » 

Page 147. — (^) C'est à Chaudcy que Proudhon 
confia l'édition de ses manuscrits : De la Capacité, 
France et Rhin, etc. Il périt victime de la Com- 
mune. 

Page 160. — (^) Proudhon, De la Capacité, etc., 
p. 156 : 

a ... la mutualité posant le fédéralisme comme 
.son dernier mot... » 

Ihid., p.' 245 : 

« ... un régime de garantie interprovinciale, de 
self-goi'ernment municipal, d'association mutuelle, 
en un mot de fédération... » 

Jbid., p. 288 : 

« ... un système d'association industrielle, de 
fédération politique et de garantie mutuel- 
liste... » 

On pourrait multiplier les citations. 

Page 16.3. — (^) Il a déjà jeté ce cri à la fin de La 
Guerre et la Paix : 



2l6 NOTES DU TEXTE 

« Je crois pouvoir le dire en son nom : Lkuma-- 
nité ne veut plus la guerre. » La première confé- 
rence de la Ligue internationale de la paix et delà 
liberté est de 1867 (Genève). On n'a pas à faire ici 
l'historique du mouvement pacifiste. Quant au 
signal à donner par la France, qui doit « déclarer 
la paix au monde », Proudhon en a déjà émis 
l'idée dans La Fédération et V Unité en Italie, 
« à la condition, bien entendu, que tandis qu'elle 
désarmera, les autres n'armeront point ; que, 
tandis qu'elle licenciera ses armées, décentralisera 
son administration, organisera ses communes ,^ 
d'autres, pendant ce temps-là, ne se concentreront 
et ne se fortifieront pas sournoisement contre 
elle. » 

Pour bien juger ce texte, il ne faut pas oublier" 
que, en _1862, la France est la grande puissance 
centralisée et militaire. 

Page 174. — (^) Proudhon avait, dans ses premièi'es 
œuvres, nié la « propriété absolue » ; il s'est rallié 
ensuite à l'idée de « possession », propriété limitée et 
réglementée ; enfin, il a justifié la propriété, 
comme nécessaire à la liberté civique. « Le chan- 
gement, dit Berthod (P. J. Proudhon et la pro- 
priété), est plus profond dans la forme qu'au 
fond, dans les formules que dans les résultats 
pratiques. » En tout cas, il a toujours tenu à 
cette idée que la terre doit appartenir à ceux 
qui la cultivent : c'est un terrien. 

Page 177. — (^) Louis Yeuillot proposait, en 1871, de 



NOTES DU TEXTE ZIJ 

nommer le coiulc de Chambord « protecteur lit-s 
républiques françaises ». « La coustitution de 
l'ancienne France, dit AI. Ch. Maurras, qui reprend 
le mot, avec son Eglise libre, sa Magistrature 
autonome, ses vastes pays d'Etat, était indu- 
bitablement fédérative, et nos vieux historien* 
français l'ontendaicnt ainsi. » 

Page 177. — (2) La formule de Proudhon dépasse 
évidemment sa pensée. La Convention n'a pas 
créé la centralisation française ; elle lu aggravée ; 
Napoléon « se l'est appropriée en la perfection- 
nant » (P. FoNcix, Les Pays de France). L'évo- 
lution centralisatrice, sans doute nécessaire, re- 
monte aux Capétiens et notamment à Louis XL 
Une série dintéressants articles de la revue 
U Action française (de 1907 à 1909) a étudié la 
mesure où la monarchie centralisa. D"atitrc part, 
on a insisté sur les tendances autonomistes de 
la Révolution (A. Métix, Lu Révolution et l'au- 
tonomie locale, Toulouse, Société proviaoiale 
d'édition, 1904). 

Page 177. — (^) Rappelons le passage cité de France 
et Rhin (voir note 1 de la page 120) : les douze 
foyers de populations distinctes, indiqués par 
Proudhon, répondent à douze bassins. 

Page 179. — (^) Proudhon, La Fédération et C Unité 
en Italie, p. 23 : 

« Les anciens Gaulois étaient fédéralistes comme 
leurs voisins les Germains ; la révolution, de 89 
à 93, le fut aussi : ce sont les Jacobins qui, à la 



2l8 NOTES DU TEXTE 

journée du 31 mai, nous ont rendus décidément 
indivisibilistes et centralisateurs. Depuis cette 
époque, la France s'est mise à s'admirer dans 
cette centralisation ; on lui a dit que les étrangers 
la lui enviaient, et la France, et les étrangers qui 
Técoutaient, l'ont cru. v 

Page 1S2. — (^) Les régionalistes qui, au début de leur 
campagne, étaient fort sévères pour la division dé- 
partementale, inclinent à reconnaître aujourd'hui, 
après la publication de monographies nombreuses, 
que l'œuvre des Constituants, si elle n'est pas 
sans défauts, a été, du moins, conduite avec 
moins d'arbitraire qu'on no le croyait. 'Voir 
l'excellent ouvrage d'ensemble de Ch. Berlet, 
Les Propinces au XVIII^ siècle et leur division 
en départements, Paris, Bibliothèque régionaUste, 
Bloud, 1913. 

Page 1S2. — - (2) Mirabeau ne voulait pas « qu'un 
département fût formé des démembrements de 
plusieurs provinces » ; mais il craignait, Proudhon 
l'a bien vu. la survivance de l'esprit provincial. « Ce 
n'est pas le royaume que je veux faire diviser, dit- 
il, ce sont les provinces, » Il jugeait cette dislocation 
« impérieusement exigée par un nouvel ordre de 
choses ■>■>. Pour mieux affaiblir le particularisme, 
il soutint un projet transactionnel de division 
en cent vingt départements, mais distribués dans 
le cavlre des provinces anciennes. 

Page 183. — (^) L. Xavier de Ricard, L'Esprit 
politique de la Réforme, p. xlix, Introd. : 



NOTES DU TEXTE 219 

« Il y a quelques années, [de Ricard écrit en 
1893], — nous sommes quelques-uns à le savoir, 
— le mot fédéralisme était à peine prononcé ; 
il paraissait le rêve impossible de quelques 
isolés qui ne feraient jamais lignée. » 

Page 187. — (^) PROUonox, La Fédération et V Unité 
en Italie, p. 86 : 

« Si le progrès do l'humanité doit s'accomplir 
dans le sens de la liberté individuelle, corporative, 
locale, communale, provinciale, nationale, la 
première ayant pour support les suivantes, et 
la dernière servant pour ainsi dire à toutes les 
autres de base ou de table, il arrivera forcément, 
après un certain nombre d'oscillations, que les 
grands Etats perdront insensiblement de leur 
caractère centralisateur, se rapprocheront de la 
forme fédérative, et ne conserveront de l'absolu- 
tisme unitaire que la mutualité des garanties et 
la communauté des lois. Le contraire aura lieu, si, 
comme aucuns prétendent, le progrès est dans le 
sens de la hiérarchie sociale, de la subalternisatiou 
des individus et des groupes. Est-il besoin de 
dire auquel de ces deux systèmes je me rallie ? » 
Il faut lire la correspondance de Proudhon, en 
février et mars 1863, quand il venait d'exposer 
« ce fédéralisme, qui bouillonnait depuis trente 
ans dans ses veines » (lettre à Grandclément, 
28 février), pour voir la place que le Principe 
fédératif tient dans son œuvre et la portée qu'il 
ilui assigne. Il est « médiocrement satisfait » de 



220 NOTES DU TEXTE 

la forme el du slyle, — nul auteur n'a eu, au 
xix^ siècle, une si noble liberté pour parler de 
ses propres ouvrages, — il eût voulu trois mois 
pour le reviser. Mais il écrit à Bergmann (12 .fé- 
vrier) : C'est « une des choses les plus fortes et 
les plus neuves que j'aie produites... c'est tout 
simplement la destinée de l'Europe et la prochaine 
évolution du monde civilisé dont j'ai tracé le 
tableau. » A Delhasse (20 février) : « La Répu- 
blique... vient enfin de trouver sa définition. « 
■ A Darimon (et il nous faut terminer là, aujour- 
d'hui que l'urgence d'une réforme décentralisa- 
trice n'est plus contestée par personne, et non pas 
même par nos gouvernants) : « On se souviendra 
de mon travail, quand on ne pensera plus à 
l'Italie, que le Gouvernement impérial auia été 
emporté et que Ton s'occupera de décentraliser. » 









TABLK i)i:s \LVJ'ii:iti:s 



Pages. 
Intkoiilction II 

Note BHM.io<;RAi'iiiia k 

Proudlion 'i,> 

Le Fédéralisme franruis \,\ 

DU PRINCIPE FÉDKRATIF KT DK [.V NÉCESSITÉ 
DE RECONSTITUER LE IVVRTI DE EV RÉVOLUTION 

Piii:Mii":RE PARTIE. — Du l^rincijje de Fédération. . '|.'> 

Chapitre I. — DuaFisnio i)oIitiquc. — Autorité 
et liberté : Opposition et con- 
nexité de ces deuv notions. . 45 

Cluipitre II. — Conception à priori de Tordre 
politique : régime d'autorité, 
régime de liberté ji 

Chapitre IIL — Formes du gouvernement 58 

Chapitre IV. — Transactionsentre les principes: 
origines des contradictions de 
la politique 08 

Chapitre V. — Gouvernements de fait : Disso- 
lution sociale ...... 77 

Chapitre VI. — Position du problème poli- 
tique. - - Principe de solution. i(i 

Cliapitre VIL — Dégagement de l'idée de Fédéra- 
lion » . . 100 



222 TABLE DES MATIÈRES 

Chapitre VIII. — Constitution progressive. . » 112 

Chapitre IX. — Retard des Fédérations : Causes 

de leur ajournement. . . . la/i 

• Ciiapitre X. — Idéalisme politique : EfTicacité 

de la garantie fédérale . . . 187 

Chapitre XI. — Sanction économique : Fédéra- 
tion agricole-industrielle . . i53 

» Conclusion i65 

APPENDICE 

DECxn":ME partie 

Chapitre f. — Tradition jacobine : Gaule fédéra- 
liste, France monarchique . . 179 

Troisième partie. 
Chapitre VI 187 

INOTES DE l'IîîTRODUCTION 191 

Notes du Texte aoi 



(versitaa 
WBUOTHtCA 



la collection des 
chefs-d'œuvre méconnus 
est imprimée par 
frédéric paillart 
imprimeur a abbeville 

(somme) , SUR VÉLIN 
PUR CHIFFON des PAPETERIES 
D'ANNONAY et de RENAGE 



544 



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