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Full text of "Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu'à Timour Bey, ou Tamerlan;"

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(l^^O 


y. 


y 


HISTOIRE 


DES  MONGOLS. 


HISTOIRE 


DES  MONGOLS, 


DEPUIS  TCHINGUIZ-KHAN 


jusqu'à 


TIMOUR  BEY  oc  TA  MERLAN. 


PAK 


M.    L£    BARON    C.     D'OHSSON , 

Membre  des  Académies  FOjaks  des  Sciences  et  des 

Belles-Lettres  de  Stockholm,  de  la  Société 

rojale  des  Sciences  d'Upsal ,    etc. 

▲VBC   UNS   CARTB   DB   L*A8IE   AU    Xfll*   .SikCLE. 


TOME  troisième:. 


AMSTERDAM , 
PREDERIK   MULLER. 

1»52. 


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•  -    •  • 


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H-l-H-  HT 


HISTOIRE 


DES  MONGOLS 


LIVRE  rv. 


1^^^^^V*^^^â 


CHAPITRE    PREMIER. 


GUath-ud-din ,  soayerain  du  Rhorassan,  de  Tlrac  et  du 
Mazendéran.  —  Séjour  de  Djélal-ud-din  dans  l'Inde.  — 
Son  retour  en  Perse.  —  Son  arrivée  dans  le  Kerman.  — 
Son  passage  par  le  Fars.  —  11  enlève  le  pouvoir  sou- 
verain à  son  frère  Ghiath-ud-din.  —  Hostilités  contre 
le  Khaliphe.  —  Conquête  de  l'Azerbaîdjan.  —  Expé- 
dition en  Géorgie.  —  Retour  a  Tebriz.  —  Seconde 
expédition  en  Géorgie.  —  Départ  de  Tifiis  pour  réduire 
Borac  révolté  dans  le  Kerman.  —  Combat  contre  les 
Mongols.  —  Défection  de  Ghiath-ud-din.  —  Retraite  des 
Mongols.  —  Sort  et  fin  de  Ghiath-ud-din.  "-^  Troisième 
campagne  en  Géorgie.  —  Si^ge  de  Khelatt.  —  Prise  de 
cette  ville.  —  Bataille  entre  Djélal-ud-din  et  le  sultan 
du  Roum,    allié   au  prince  de  Damas.   —  Défaite   d« 

3  1 


HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

Djélal-ud-din  et  sa  paix  avec  ces  deux  princes.  — 
Arrivée  de  Tchormagoun.  —  Défection  du  vézir  Sché- 
ref-ul-Mulc  et  de  plusieurs  généraux  du  sultan.  — 
Fuite  et  catastrophe  de  Djélal-ud-din. 


jLXpRiss  la  retraite  des  armées  de  Tchin- 
guiz-khan,  la  Perse,  en  grande  partie  dé- 
vastée, obéit  encore  quelques  années  aux 
Khorazmiens ,  et  fut  reconquise  par  les  Mon- 
gols, qui  établirent  alors  leur  domination 
sur   l'Asie   occidentale. 

On  a  vu  que  des  trois  fils  apanages  du 
sultan  Mohammed  Khorazm  -  schah ,  Fainé  , 
Djélal-ud-din ,  s'était  réfugié  dans  l'Inde;  que 
Rokn*ud-din  avait  été  tué  par  les  Mongols 
dans  la  forteresse  de  Sutoun-avend ,  et  qu'au 
moment  de  la  dispersion  de  l'armée  khoraz- 
mienne,  campée  devant  Cazvin,  Ghiath-ud- 
din  s'était  retiré  à  Caroun,  place  forte 
du  Mazendéran.  Après  la  mort  de  Rokn- 
ud-din,    et    la    retraite    des    Mongols,    l'Irac  v 

Adjem    devint    la    proie    de    deux    généraux  J 

turcs,  l'Atabey  Togan-Taïssy  et  Edek  Khan, 
qui  s'emparèrent  chacun  d'une  partie  de 
celte  grande  province.  Ghiath-ud-din  voulut 
s'attacher    Edek  ,    parce     qu'il     était    maître 


LIVRE    IV,   CHAPITRE  I.  3 

dlspahau;  il  lui  promit  sa  sœur  en  mariage; 
mais  y  sur  ces  entrefaites ,  Edek  ayant  été 
vaincu  y  pris  et  tué  par  son  rival,  Ghiath- 
ud-din  marcha  sur  Ispahan,  reçut  Thom- 
mage  de  Togan,  lui  accorda  la  main  de  sa 
sœur,  et  se  vit,  en  peu  de  temps,  maître 
de  rirac,  du  Kliorassan  et  du  Mazendéran  ; 
souveraineté  qu  il  dut  bientôt  céder  à  son 
frère  aîné. 

Lorsque  Djélal-ud-din,  poursuivi  dans 
l'intérieur  de  l'Inde  par  une  division  de 
l'armée  de  Tchingui^khan ,  fut  arrivé  près 
de  Delhi,  ce  prince  fit  demander  un  asyle 
au  souverain  qui  y  fesait  sa  résidence;  c'é- 
tait le  sultan  Schams-ud-din  lletmisch,  turc 
de  naissance,  ancien  esclave  du  dernier  sul- 
tan de  Gour,  qui,  à  la  chute  de  la  dynastie 
Gouride,  s'était  emparé  de  la  partie  septen- 
trionale de  rinde.  Craignant  la  présence  d'un 
hôte  aussi  brave  et  entreprenant,  lletmisch 
lui  fit  entendre,  en  lui  envoyant  des  cadeaux 
magnifiques,  que  le  climat  de  son  pays  ne 
conviendrait  pas  à  sa  santé  ;  qu'il  ferait  mieux 
de  s'établir  dans  le  Mouletan.  Sur  cette  ré- 
ponse, Djélal-ud-din  rétrograda  et  fit,  en  pas^ 
sant,  un  butin  considérable  dans  le  pays  de 
Djoudi. 

Alors  il  vit  arriver  plusieurs  généraux   de 


4  HISTOIRE  DES    MONGOLS. 

Tarmée  de  Tlrac,  qui,  mécontents  de  son 
frère  Ghiath-ud-din ,  venaient  avec  leurs  trou- 
pes,  se  ranger  sous  ses  drapeaux.  Ce  renfort 
le  mit  en  état  d'attaquer  Caradja,  prince  du 
Sind,  qui  lui  avait  donné  des  motifs  de 
ressentiment.  Il  entra  dans  son  pays,  sac- 
cagea plusieurs  de  ses  villes  et  mit  son  ar- 
mée en  déroute;  puis,  apprenant  que  le  sul- 
tan de  Delhi  marchait  au  secours  de  son 
voisin,  il  alla  à  sa  rencontre;  mais,  au  lieu 
de  le  combattre,  Uetmisch  lui  proposa  la 
paix  et  la  main  de  sa  fille.  Le  sultan  ac- 
cepta l'une  et  l'autre. 

Néanmoins  Uetmisch  se  ligua  avec  Caradja 
et  d'autres  princes  de  cette  partie  de  l'Inde, 
pour  expulser  les  Khorazmiens.  Djélal-ud-din 
ne  pouvant  résister  à  leurs  forces  réunies, 
tint  conseil  avec  ses  généraux.  Ceux  qui 
avaient  quité  Ghiath,  voulaient  retourner  en 
Irac,  et  représentaient  au  sultan  qu'il  n'au- 
rait pas  de  peine  à  enlever  le  sceptre  des 
faibles  mains  de  son  frère.  Le  général  £uz- 
bec  l'engageait,  au  contraire,  à  rester  dans 
l'Inde,  où  il  serait  à  couvert  des  armes  de 
Tchinguiz-khan  ,  ennemi  plus  redoutable  que 
tous  les  princes  indiens;  mais  Djélal,  séduit 
par  l'espoir  de  recouvrer  ses  États  héréditai- 
res, se  décida  à  rentrer  en  Perse.  U  laissa  à 


LIVRE    IVj   CHAPITRE    I.  5 

Euzbec  le  gouvernement  de  ses  possessions 
dan^  llnde,  et  à  Yefa-Mélik,  celui  des  pays 
de  Gour  et  de  Ghazna. 

En  traversant  le  désert  qui  sépare  Flnde  du  ^^^- 


Rerman,  Djélal-ud-din  vit  périr  une  partie  "*  * 
de  ses  troupes ,  par  la  disette  et  les  maladies. 
Il  ne  lui  restait  que  quatre  mille  hommes 
lorsqu'il  arriva  dans  le  Kerman  (i).  Un  géné- 
ral turc,  Borac-Hadjib,  cherchait  alors  à  se 
rendre  maître  de  cette  contrée.  Né  sujet  du 
grand  khan  du  Cara-Khitaï,  et  officier  dans 
ses  armées,  il  avait  passé  au  service  du  sultan 
Mohammed ,  en  qualité  de  chambellan ,  d^où  lui 
venait  le  surnom  de  Hadjib.  Plus  tard  il  devint 
Vun  des  premiers  officiers  de  Ghiath,  qui  lui 
donna  le  gouvernement  d'Ispahan;  mais,  s'étant 
brouillé  avec  le  vézir  de  ce  prince,  il  obtint 
la  permission  d'aller  avec  ses  troupes  joindre 
Djélal-ud-din.  En  traversant  le  Kerman,  il  fut 
attaqué  par  le  gouverneur  de  Kévaschir  pour 
Ghiath,  qui  voulut  enlever  les  femmes  et  les 
bagages  de  ses  gens.  L'agresseur  fut  repoussé, 
battit  en  retraite  et  alla  s'enfermer  dans  un 
château  fort  voisin,  où  il  fut  pris  et  tué. 
Borac    ne   se  contenta  point   de    cette    ven- 


(i)  NesMOui.  —  Djouvéîiii.  —  Raschîd. 


6  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

geance;  il  investit  la  place  de  Kévaschir^  oà 
commandait  le  fils  du  gouverneur.  Tandis 
qu'il  l'assiégeait,  il  apprit  inopinément  l'arri- 
vée de  Djélal-ud-din.  Borac  fit  porter  à  ce 
prince  de  riches  présents;  il  alla  lui-même  à 
sa  rencontre,  et  lui  offrit  la  main  d'une  de 
ses  filles,  que  le  sultan  épousa.  Dès  que  Djélal 
parut  devant  Kévaschir ,  cette  place  lui  ouvrit 
ses  portes  (i).  Il  y  séjournait  depuis  un  mois, 
lorsqu'il  fut  instruit  que  Borac  méditait  de 
le  trahir.  Le  général  Orkhan  lui  conseilla  de 
faire  arrêter  cet  ambitieux  et  de  s'emparer  du 
Kerman;  mais  son  vézir  Khodja  Djihan  ob- 
serva que  si  l'on  se  hâtait  de  punir  le  pre- 
mier seigneur  qui  se  fut  soumis  au  sultan, 
comme  sa  trahison  ne  pouvait  être  prouvée 
à  tout  le  monde,  on  s'aliénerait  les  esprits. 
Djélal-ud-din  prit  le  parti  de  dissimuler,  et 
continua  sa  marche.  A  son  départ ,  Borac 
resta  maître  de  Kévaschir,  et  bientôt  son 
autorité  fut  reconnue  dans  tout  le  Kerman. 
Il  conserva  jusqu'à  sa  mort  la  possession  de 
ce  pays,  sur  lequel  régnèrent  après  lui,  dans 
l'espace  de  quatre-vingt-six  ans,  neuf  de  ses 
descendants,  qui  forment  la  dynastie  des  Cara» 


(i)  Djouvéini.  — Tarikh  gouzidé,  bab  IV,  fassel  lo. 


LIVRE    IVy  CHA.PITIIE   f.  7 

KhitajrenSy  ainsi  nommée  à  cause  de  Torigine 
de  son  fondateur. 

Djélal  passa  dans  le  Fars  où  régnait,  de- 
puis vingtK{uatre  ans ,  TAtabey  Sa'd ,  fils  de 
Zengui,  prince  issu  de  Salgar,  chef  d'une 
tribu  turque ,  dont  le  petit-fils  Sancor ,  établi 
dans  le  Fars,  avait  profité  de  la  décadence 
des  Seldjoucides ,  pour  se  rendre  maître  de  "^TTg 
ce  pays,  qui  devint  le  domaine  de  princes  de 
sa  race,  appelés  Salgarides.  S'avançant  vers 
Schiraz  Djélal  fit  annoncer  son  arrivée  à 
TAtabey  Sa'd,  qui  envoya  à  sa  rencontre  son 
fils,  avec  cinq  cent  cavaliers,  et  allégua  pour 
excuse  de  ce  quil  ne  venait  pas  lui-même, 
un  vœu  qu'il  avait  fait  de  ne  jamais  aller 
au-devant  de  personne.  Le  sultan  se  contenta 
de  cette  défaite.  Il  savait  que  Sa'd  était  irrité 
contre  Ghiath,  qui  avait  fait,  récemment,  une 
cruelle  invasion  dans  son  pays,  et  en  avait 
même  gardé  quelques  districts.  Djélal- ud-din 
les  lui  rendit,  et  pour  achever  de  le  gagnei 
en  sa  faveur,  il  épousa  sa  fille  (i). 

Le  sultan  ne  tarda  pas  à  quiter  Schiraz  pour 
aller  disputer  à  son  frère  la  possession  de 
rirac.  Ce  prince  faible  et  voluptueux  était  in- 


(i)  Nessaoui.  —  Djouvéini.  -->  Raschid. 


8  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

capable  de  rétablir  Tordre  dans  des  pays  li- 
vrés à  l'anarchie  depuis  la  retraite  de  Tchin- 
guiz-khan.  Chaque  district  avait  son  maître 
particulier,  et  ces  petits  tyrans ,  qui  la  plu- 
part consommaient  la  ruine  des  pays  saccagés 
par  les  Mongols ,  faisaient  bien  réciter  la  prière 
publique  au  nom  de  Ghiath-ud-din ,  mais  ne 
lui  payaient  aucun  tribut.  Ce  prince ,  n'ayant 
point  d'argent  à  donner  à  ses  troupes,  com- 
posées de  Turcs,  devait  tolérer  qu'ils  enlevas- 
sent tout  ce  qu'ils  pouvaient  aux  habitants 
paisibles.  Lorsqu'un  officier  supérieur  venait 
lui  demander  des  fonds,  il  cherchait  à  le  sa- 
tisfaire par  un  titre  honorifique  ;  VEmir  était 
promu  au  grade  de  Mélik  ;  le  Mélik  recevait 
le  titre  de  Khan  (i), 

Djélal-ud-din  s'avança  jusqu'à  Ispahan,  d'où 
il  partit,  avec  un  petit  nombre  de  cava- 
liers d'élite,  pour  surprendre  son  frère,  oc- 
cupé à  rassembler  une  armée  près  de  la 
ville  de  Rayi.  Djélal  avait  donné  à  sa  troupe 
des  drapeaux  blancs,  semblables  à  ceux  des 
Mongols.  A  son  approche  Ghiath  prit  la  fuite; 
mais  il  se  vit  bientôt  à  la  tête  de  trente  mille 
hommes  de  cavalerie  (a).   Alors  Djélal  eut  re- 


(i)  Nessaoui. 

(a)  DjouTéini.  —  Easchid. 


LIVEB   IV,   CHiLPITRB   I.  9 

cours  à  Tartifice;  il  manda  à  Ghialh,  par  son 
grand  écuyer,  qu'après  avoir  subi  les  plus  ru- 
des épreuves,  il  était  venu  pour  se  reposer 
quelque  temps  auprès  de  son  frère;  mais  que 
se  voyant  reçu  le  sabre  à  la  main,  il  allait 
se  retirer.  Trompé  par  ce  message,  Ghiath 
crut  n'avoir  rien  à  craindre  de  son  rival;  il 
s'en  retourna  à  Rayi  et  licencia  son  armée. 
L'envoyé  de  Djélal  avait  été  chargé  de  prodi- 
guer des  promesses  en  son  nom,  aux  géné- 
raux de  Ghiath,  et  de  leur  remettre  des  ba- 
gues en  gage  de  sa  bienveillance.  Plusieurs 
de  ces  officiers  se  laissèrent  séduire;  d'autres 
allèrent  porter  les  bagues  reçues  à  Ghiath, 
qui  fit  arrêter  l'envoyé  de  son  frère.  Néan- 
moins Djélal ,  certain  que  la  plupart  des  trou- 
pes étaient  pour  lui,  résolut  de  s'avancer, 
quoiqu'il  ne  fut  suivi  que  de  trois  mille  ca- 
valiers. Son  entreprise  eut  un  plein  succès. 
Ghiath  courut  se  réfugier  dans  un  château 
fort;  mais  bientôt  rassuré  par  les  messages  de 
son  frère,  il  céda  à  ses  instances  et  se  rendit 
k  son  camp. 

Alors  Fautorité  de  Djélal-ud-din  fut  généra- 
lement reconnue.  Les  généraux  se  présentaient 
devant  lui  avec  le  linceul  autour  du  cou,  et 
se  prosternaient  à  ses  pieds  pour  obtenir  le 
pardon  de   leur  désobéissance.   Le  sultan  les 


623. 


lO  HISTOIRE    DES    MOVGOLS. 

traita  avec  une  bonté  qui  dissipa  leurs  allar- 
mes.  n  vit  bientôt  arriver  à  sa  cour  tous  les 
petits  princes  que  ces  temps  d'anarchie  avaient 
fait  naître ,  dans  le  Khorassan ,  le  Mazendéran 
et  llrac  j  et  qui ,  par  la  crainte  qu'il  leur  in- 
spirait, venaient  spontanément  lui  rendre  hom- 
mage. Ceux  qui  s'étaient  le  mieux  conduits 
eurent  la  liberté  de  s'en  retourner  ;  les  autres 
furent  punis  (i). 

Le  premier  usage  que  Djélal-ud-din  fit  de  sa 
nouvelle  puissance ,  fut  d'attaquer  le  Khaliphe 
!Nassir,  l'ennemi  de  son  père  et  de  son  aïeul. 
Il  entra  dans  le  Khouzistan ,  pays  qui  consti- 
tuait, avec  l'Irao-Aréb,  le  territoire  du  vicaire 
de  Mahomet,  et  alla  investir  Tousster  chef- 
lieu  de  cette  province.  Ses  troupes,  manquant 
de  tout,  firent  des  courses  dans  le  Khouzis- 
tan, et  y  enlevèrent  un  grand  nombre  de 
chevaux  et  de  mulets,  dont  elles  avaient  grand 
besoin.  Au  bout  de  deux  mois,  le  sultan  leva 
le  siège  de  Tousster  et  prit  la  route  de  Bag- 
dad. Il  s'avança  jusqu'à  Ya'couba,  qui  n'en  est 
qu'à  sept  fersenks.  Le  Khaliphe  mit  à  la  hâte 
sa  capitale  en  état  de  défense  et  fit  distribuer 
un  million  de  dinars  à  ses  troupes,  avant  de 


(i)  Nessaoui. 


LIVRE   IV,   CHAPITEE   I.  It 

les  envoyer  au  combat  Djélal-ud-din  avait 
écrit  au  prince  de  Damas,  Moazzam,  neveu 
de  Saladin,  pour  l'engager  à  marcher  avec 
lui  contre  le  Khaliphe,  qu'il  accusait  d'avoir 
attiré  les  Barbares  au  cœur  de  la  Perse,  et 
d'être  le  premier  auteur  de  la  mort  de  son 
père;  mais  le  prince  syrien  lui  répondit,  qu'il 
ferait  cause  commune  avec  lui  en  toutes  cho- 
ses, excepté  contre  le  pontife  des  musul- 
mans (i). 

L'armée  du  Khaliphe,  commandée  par 
Couschtimour ,  était  forte  de  vingt  mille  hom- 
mes, et  un  pigeon  expédié  au  prince  d'Erbil, 
lui  avait  porté  l'ordre  de  se  diriger  avec  dix 
mille  hommes  sur  les  derrières  du  sultan 
pour  lui  couper  la  retraite.  Djélal,  n'ayant 
que  peu  de  troupes,  fit  dire  à  Couschtimour 
qu'il  ne  venait  pas  avec  des  desseins  hostiles; 
qu'il  souhaitait  au  contraire  d'obtenir  la  bien- 
veillance du  Khaliphe,  dont  l'appui  lui  était 
nécessaire  contre  l'ennemi  formidable  qui  me- 
naçait encore  de  ses  dévastations  les  contrées 
musulmanes,  et  que  s'il  était  honoré  de  ses 
faveurs,  il  voulait  se  charger  de  défendre  la 
Perse.  Pour  toute  réponse,  Couschtimour  ran- 


(0  Ez-ZéhébL 


la  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

gea  son  armée  en  bataille.  Le  sultan ,  forcé  de 
se  mesurer  avec  des  forces  très-supérieures  aux 
siennes,  mit  en  embuscade  une  partie  de  sa 
petite  troupe,  et  après  avoir  fait  avec  cinq 
cent  cavaliers,  deux  ou  trois  charges,  il  prit 
la  fuite.  L'ennemi  ne  manqua  pas  de  le  pour- 
suivre, et  fut  bientôt  attaqué  de  deux  côtés. 
Couschtimour  périt  dans  la  mêlée;  son  armée 
en  déroute  fut  poursuivie  jusqu'aux  portes 
de  Bagdad. 

Après  cette  victoire,  le  sultan  prit  d'assaut 
et  saccagea  la  ville  de  Dacouca;  puis  il  se 
porta  sur  Tacrit,  et  apprenant  que  Mozaffar, 
prince  d'Erbil,  s'approchait  avec  ses  troupes, 
qu'il  les  avait  même  devancées  à  la  tête  d'un 
détachement,  dans  le  dessein  de  l'enlever,  il 
partit  aussitôt  avec  une  poignée  de  braves, 
surprit  lui-même  le  prince  d'Erbil,  le  fit  pri- 
sonnier et  lui  permit  de  retourner  dans  ses 
États  (i). 

Abandonnant  son  dessein  contre  Bagdad, 
Djélal  voulut  s'emparer  de  l'Azerbaïdjan.  Il  se 
rendit  d'abord  à  Meragha,  dont  il  entreprit 
de  relever  les  ruines;  mais  il  ne  tarda  pas  à 
quiter  cette  ville,    sur   l'avis  que   le   général 


(i)  Raschid.  —  £bn-ul-£tliir ,  pag.  3oi  et  3oa. 


LITRE    IVy    CHAPITRE    I.  l3 

turc,  Togan  Tayissy  (i),  oncle  maternel  et 
beau-frère  de  Ghiath,  était  en  marche  de 
l'Azerbaïdjan  pour  prendre  possession  de  Hé- 
medan  et  de  quelques  districts  voisins,  dont 
le  Khaliphe  lui  avait  donné  l'investiture.  Ce 
général  venait  d'hiverner  dans  TArran,  et  en 
traversant  l'Azerbaïdjan,  il  avait,  pour  la  se- 
conde fois,  pillé  ce  pays.  Djélal  arriva  au 
milieu  de  la  nuit,  près  de  l'endroit  où  il 
avait  posé  son  camp,  autour  duquel  on 
voyait  une  multitude  de  chevaux,  de  mu- 
lets, d'ànes,  de  bœufs  et  de  moutons,  en* 
levés  dans  TArran  et  l'Azerbaïdjan.  Lorsqu'au 
point  du  jour,  le  général  turc,  qui  croyait 
encore  Djélal-ud-din  à  Dacouca,  vit  ces  trou- 
pes ,  et  reconnut  le  sultan  à  l'ombrelle  qu'on 
lui  tenait  au-dessus  de  la  tête,  il  fut  si  dé- 
concerté de  son  apparition  subite  qu'il  ne 
songea  qu'à  implorer  sa  clémence.  Il  lui  en- 
voya sa  femme,  qui  était  sœur  de  Djélal;  et 
après  avoir  obtenu  sa  grâce,  il  alla  se  ranger, 
avec  ses  troupes ,  sous  les  drapeaux  du  Sul- 
tan, qui  retourna  à  Maragha. 


(i)  Tayi,  Dayi,   signifient  en  tore  oncle  maternel;  et 
Tayitsi  Tent  dire  Toncle. 


^4  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

Alarmé  du  voisinage  de  ce  prince  belli- 
queux  y  FAtabey  Euzbec,  souverain  de  F  Azer- 
baïdjan, était  parti  de  Tébriz  pour  Gandja. 
Malgré  les  dangers  qui  menaçaient  son  pays, 
Euzbec  passait  sa  vie  à  boire;  il  avait  aban- 
donné les  soins  du  gouvernement  à  son 
épouse  9  qui  était  fille  du  sultan  Togroul ,  der- 
nier prince  de  la  dynastie  des  Seidjoucides  de 
rirac;  elle  était  restée  à  Tébriz.  Djélal  qui 
convoitait  la  possession  de  cette  ville ,  l'assié- 
gea; au  bout  de  cinq  jours  de  combats ,  comme 
il  était  sur  le  point  de  l'enlever  d'assaut,  les 
habitants  demandèrent  à  se  rendre.  Le  sultan 
leur  reprocha  d'avoir  tué  Tannée  précédente 
des  militaires  khorazmiens  de  l'armée  de  son 
père,  et  d'avoir  envoyé  leurs  têtes  aux  Mon- 
gols. Ils  alléguèrent  que  c'était  leur  souverain 
qui  avait  commis  cet  acte,  qu'il  n'avait  pas  été 
en  leur  pouvoir  d'empêcher.  Le  sultan  agréa 
leurs  excuses  et  leur  accorda  la  vie  sauve. 
Ils  le  prièrent  de  garantir  à  l'épouse  d'Euzbec 
la  paisible  possession  de  la  ville  de  Khouï  et 
de  ses  autres  domaines  dans  l'Azerbaïdjan  ; 
Djélal  y  consentit  et  donna  une  escorte  à 
l'épouse  d'Euzbec  pour  la  conduire  à  Khouï. 
Il  prit  possession  de  Tébriz  où  il  demeura 
quelques  jours,  pendant  lesquels  ses  trou- 
pes   occupèrent  les  districts  voisins;  puis   il 


LIVRE    IVy    CHAPITRE   I.  l5 

entreprit  une  expédition  en  Géorgie  (i). 
Les  Géorgiens  avaient  profité  de  Fincurie 
d'Euzbec,  pour  faire,  les  années  précédentes , 
des  courses  dans  TArran  et  l'Azerbaïdjan. 
Ils  avaient  également  ravagé  le  Schirvan  et 
le  pays  d'£rzen-ur-Roum ,  et  s'étaient  rendus 
le  fléau  des  musulmans  de  ces  contrées. 
Djélal,  brûlant  du  désir  de  les  venger ,  ne 
fut  pas  plutôt  maître  de  TÂzerbaîdjan  qu'il 
déclara  la  guerre  aux  Géoi^ens.  Il  en  reçut 
cette  réponse  :  «  Nous  nous  sommes  mesurés 
(c  avec  les  Tatares,  qui  ont  arrangé,  comme 
«  on  sait,  ton  père,  plus  puissant,  plus  cou- 
ce  rageux  que  toi,  dont  ils  ont  conquis  tous 
a  les  États,  et  ces  ennemis  que  nous  avons 
«  bravés,  ont  fini  par  nous  tourner  le  dos.  » 
Le  sultan  commença  par  prendre  la  ville  de 
Tovin,  dont  les  Géorgiens  s'étaient  emparés 
quelques  années  auparavant.  Il  marcha  ensuite 
contre  une  armée  géorgienne ,  forte  de  plus  de 
soixante<lix  mille  hommes,  l'attaqua  dans  la 
vallée  de  Garni,  près  de  Tovin  (a),  la  mit 
en  déroute,  et  lui  fit  éprouver  une  perte  de 
vingt    mille    hommes;  un   grand  nombi*e  de 


(i)  Ibn-nl-EthiTy  ptg.  404. 
(a)  Tïesaaoui.  — •  Mirkhond. 


l6  HISTOIRE  DES  MONGOLS. 

généraux  géorgiens  furent  faits  prisonniers , 
entre  autres  Schalové,  seigneur  de  Tovin; 
mais  leur  commandant  en  chef,  le  conné- 
table Ivanéy  parvint  à  se  sauver  et  alla  s'en- 
fermer dans  le  fort  de  R'heghé  (i)  que  le 
sultan  fit  investir,  tandis  que  le  reste  de 
son  armée  se  répandait  dans  la  Géorgie , 
mettant  le  pays  à  feu  et  à  sang.  Il  aurait 
fait  dès-lors  la  conquête  de  ce  royaume, 
dont  les  défenseurs  étaient  tués,  prisonniers 
ou  fugitifs,  s'il  n'eut  jugé  sa  présence  néces- 
saire à  Tébriz. 

Djélal,  près  d'entrer  en  Géorgie,  avait  reçu 
de  son  vézir  Schérif-ul-Mulc ,  resté  à  Tébriz, 
l'avis  d'un  plan  de  révolte  formé  par  les 
magistrats  de  cette  ville,  qui  voulaient  remet- 
tre le  pays  sous  l'autorité  d'Euzbec.  Le  sul- 
tan cacha  cette  nouvelle,  et  ce  ne  fut  qu'après 
sa  victoire  sur  les  Géorgiens,  qu'il  en  fit  part 
à  ses  généraux.  Il  leur  ordonna  de  dévaster 
les  districts  de  la  Géorgie  qu'ils  occuperaient, 
et  laissant  le  commandement  de  l'armée  à  son 
frère  Ghiath,  il  retourna  à  Tébriz,  où  il  fit 
incontinent  arrêter  les  chefs  du  complot,   et 


(i)    Et.    Orpëlian,   dans    les   Mém.    sur  VArménie   do 
Mr.  St.  Martin,  tom.  II,  pag.  iz5. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE  I.  fj 

punir  de  mort  le   Reiss  ou  maire  de  la  ville. 

Après  avoir  affermi,  par  ces  promptes  me- 
sures, son  autorité  récente,  il  épousa  Méliké^ 
femme  d'Euzbec.  Pour  légitimer  ce  mariage, 
on  prouva  qu'Euzbec  avait  juré  qu'il  répudie- 
rait sa  femme  s'il  faisait  mourir  un  de  ses 
esclaves,  et  qu'il  l'avait  fait  tuer;  en  consé- 
quence, d'après  la  loi  mahométane,  le  divorce 
fut  légalement  prononcé.  Pendant  son  séjour 
à  Tébriz,  le  sultan  envoya  des  troupes  qui 
s'emparèrent  de  Gandja,  d'où  Euzbec  se  sauva, 
pour  se  réfugier  dans  le  château  fort  d'Alan- 
dja,  situé  près  de  la  ville  de  Nakhtchovan. 

Djélal  retourna   en  Géorgie.  Les  Géorgiens  xoulh. 
avaient  mis  sur  pied  une  seconde  armée,    où  — — !— 
se  trouvaient  des   troupes  auxiliaires  de  plu-    \%^o. 
sieurs    peuples  voisins,   Alans,  I^sgues,  Kip- 
tchakes  et  autres.  Le  sultan  la  mit  en  déroute, 
et  lui  tua  beaucoup  de    monde.   Après  cette 
victoire    il    marcha   sur  Tiflis,    qu'il    prit   deBrabii, 
vive  force,  secondé  par  les  habitants  musul- 


1  .11  r»  •     1  9  ™*ri 

mans  de  cette  ville;  on  y  fit  main-basse  sur  i«ii6. 
tous  les  Géorgiens,  hormis  ceux  qui  se  dé- 
clarèrent mahométans  en  prononçant  la  pro- 
fession de  foi.  Les  femmes  et  les  enfants  de- 
vinrent la  proie  des  vainqueurs  et  la  ville  fut 
livrée  au  pillage. 

Djélal    avait    vengé    les    maux    causés    aux 
3  1 


l8  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

musulmans  par  les  Géorgiens  dans  leurs  inva- 
sions des  années  précédentes;  ses  troupes  s'é- 
taient enrichies  des  dépouilles  d'une  nation 
chrétienne,  avaient  égorgé  un  grand  nombre 
d'infidèles,  et  traînaient  en  captivité  leurs 
femmes  et  leurs  enfants.  Il  quita  la  Géorgie 
dévastée  et  prit  la  route  de  Khelatt  (i).  Cette 
ville  appartenait  au  prince  éyoubite  Aschraf , 
seigneur  de  Harran  et  de  Roha.  Son  frère 
Moazzam,  prince  de  Damas,  qui  avait  à  se 
défendre  et  contre  Aschraf  et  contre  son 
aîné  Kamil,  sultan  d'Egypte  (a),  avait  envoyé 
un  de  ses  officiers  à  Djélal,  pendant  son  sé- 
jour àTiflis,  pour  l'engager  à  faire  une  diver- 
sion en  sa  faveur,  en  attaquant  Khelatt.  Moaz- 
zam  montrait  une  grande  admiration  pour 
les  qualités  brillantes  du  sultan  khorazmien; 
il  se  faisait  honneur  de  porter  une  robe,  de 
monter  un  cheval  que  ce  prince  lui  avait 
envoyés,  et  dans  ses  banquets  nocturnes,  il 
ne  jurait  que  par  la  tête  de  Djélal-iid-din  (3). 


(i)  Nessaouî. 

(2)  Ces  trois  princes  étaient  fils  da  sultan  Adil,  frère 
de  Saladin,  qui  en  SgS  (1200),  sept  ans  après  la  mort 
de  ce  conquérant,  monta  sur  le  trône  d'Egypte  et  le 
transmit  à  sa  postérité. 

(3)  Novaïri. 


LIVRE   l\y   CHAPITRE    I.  tg 

Il  ne  fallait  pas    beaucoup   d'instances   pour 
déterminer   les  Khorazmiens  à  attaquer   une 
ville  dont  la  prise  devait  leur  offrir  un  riche 
butin;  mais  à  peine  arrivé  sous  les  murs  de  ^-^^ 
Kkelatt,  Djélal  reçut  l'avis  que  Borac  Hadjib,  "jST 
gouverneur  du  Kerman ,  encouragé  par  l'éloi- 
gnement   du  sultan,   avait  pris   des   mesures 
pour  se  soustraire  à  son  autorité;  qu'il  avait 
même    envoyé    des    émissaires    aux    Tartares 
pour  les  avertir  de  l'accroissement  des  forces 
de  Djélal-ud-din.  Ce  prince  abandonne  incon- 
tinent son  entreprise  sur  Khclatt,  et  part  pour 
le   Kerman.    Instruit   de    sa    marche,    Borac 
TIadjib  se  retire  dans  une  forteresse,    et   lui 
fait  porter  ses  soumissions.    Djélal-ud-din  les 
reçut  à    Ispahan.    Il  lui  eut  été   difficile  de 
prendre  la  place  où   Borac  s'était  mis  en  sû- 
reté; il  lui  envoya  une   robe  d'honneur  et  le 
confirma  dans  son  gouvernement. 

Sur  ces  entrefaites,  le  sultan  reçut  de  son 
vézir  Schéréf-ul-Mulk ,  une  dépêche  de  Tiflis 
avec  la  nouvelle  d'hostilités  commises  par 
des  troupes  d'Aschraf  contre  un  corps  kho- 
razmien,  qu'elles  avaient  battu.  En  effet  les 
troupes  restées  en  Géorgie,  manquant  de 
vivres,  avaient  fait  une  incursion  dans  le 
pays  d'Erzen-ur-Roum ,  y  avaient  enlevé  une 
grande   quantité    de   bétail,    et  même    beau- 


ramaz. 


schcw. 
oct. 


ao  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

coup  de  femmes;  au  retour  de  cette  expé- 
dition, passant  à  une  petite  distance  de 
Khelatt,  elles  furent  attaquées  par  le  com- 
mandant de  cette  place  pour  Mélik-Aschraf, 
qui  leur  prit  tout  leur  butin.  Le  vézir, 
alarmé  de  ce  fait  d'armes,  sollicitait  vive- 
ment son  maître  de  revenir  en  Géorgie. 
Djélal    retourna    à    Tiflis,    qu'il    ne    tarda 

*^^  '  pas  à  quiter  pour  assiéger  la  ville  d'Ani , 
où  le  connétable  Ivané  s'était  enfermé  avec 
ce  qui  restait  de  généraux  géorgiens.  Il 
investit  cette  place,  et  fit  assiéger  en  même 
temps  celle  de  Carss  qui  était  aussi  très- 
forte.  Peu  après  il  retourna  à  Tiflis,  et 
fit  une  expédition  dans  le  pays  d'Abkhaze. 
Cette  course  du  sultan  n'était  qu'un  strata- 
gème; il  voulait  inspirer,  par  son  éloigne- 
inent,  une  fausse  sécurité  à  la  garnison 
de  Khelatt.  Il  ne  resta  que  dix  jours  dans 
le  pays  d'Abkhaze,  et  revint  si  promptement 
qu'il  eut  surpris  cette  ville,  si  son  com- 
mandant n'eut  été  averti  de  sa  marche, 
deux  jours  avant  son  arrivée,  par  des  let- 
tres   de    ses    affidés   parmi    les  personnes   de 

Ca3   *  la    suite   de   Djélal-ud-din.     Le    jour    même 
^sliovT  de  son  arrivée  devant  cette  place  il  l'attaqua 

^  avec   vigueur;    le   lendemain   il   livra    un    se- 

cond  assaut;    ses     troupes    pénétrèrent    dans 


LIVRE  IV,  CHAPITRE  I.  Hl 

les  faubourgs  y  et  les  pillèrent,  mais  durent 
les  évacuer.  Le  sultan  leur  accorda  quel- 
ques jours  de  repos  et  renouvella  l'attaque; 
il  trouva  une  résistance  si  vigoureuse  qu'il 
renonça  à  son  entreprise.  Les  habitants  se 
battaient  en  désespérés,  connaissant  la  fé- 
rocité des  Khorazmiens  et  les  barbaries  qu'ils 
commettaient  en  tous  lieux  (i).  D'ailleurs 
Aschraf  était  allé  à  Damas  faire  ses  soumis- 
sions à  son  frère  Moazzam,  et  avait  obtenu, 
par  ses  instances,  que  Moazzam  envoyât  prier 
Djélal-ud  <lin  de  lever  le  siège  de  Khelatt  (a). 
Toutefois  Djélal-ud-din  resta  devant  cette  ville 
jusqu'à  ce  que  le  froid  et  la  neige  l'eussent 
forcé  à  décamper.  Sa  présence  était  nécessaire  l 


a3  z.  h. 


1  ^  dcc 

dans  l'Azerbaîdjan ,  investie  par  une  horde  de 
Turcmans,  nommés  IvnniyctUy  qui  pillaient 
les  habitants  et  dépouillaient  les  caravanes. 
Faisant  une  marche  rapide,  il  les  atteignit  à 
Vimproviste  et  leur  coupa  la  retraite  vers 
leurs  montagnes  inaccessibles.  Ces  Turcmans 
furent  entourés  et  passés  au  fil  de  lepée.  I^urs 
familles  et  leur  riche  butin  tombèrent  au  pou- 


(i)  ibii-ul-£thir. 
(a)  Novciïri. 


211  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

voir  du  vainqueur,  qui  après  cette  expédition 

.        se  rendit  à  Tébriz. 
024 

^  Les  Khorazniiens  ayant  évacué  Tiflis  pour 

prendre  des  quartiers  d'hiver ,  les  garnisons 
géorgiennes  de  Carss,  d'Ani  et  d'autres  places 
fortes  se  réunirent  et  marchèrent  à  Tiflis,  où 
elles  firent  main-basse  sur  les  Musulmans  qui 
l'habitaient;  puis  ne  croyant  pas  pouvoir  dé- 
fendre la  ville  contre  Djélal-ud-din,  ils  la  brû- 
lèrent. 

Les    Ismaïliyens    venaient    d'assassiner   l'un 

des  généraux  du  sultan ,  qui  avait  reçu  en 
fief  la  ville  et  le  territoire  de  Gandja.  Pour 
venger  ce  meurtre,  Djélal-ud-din  entra  dans 
le  pays  de  ces  dangereux  sectaires,  et  le  mit 
à  feu  et  à  sang. 

Apprenant  alors  qu'un  corps  de  troupes 
mongoles  s'était  avancé  jusqu'à  Dainégan,  il 
marcha  à  sa  rencontre,  le  battit  et  le  pour- 
suivit, pendant  plusieurs  jours,  l'épée  dans  les 
reins. 

Tandis  que  Djélal  était  occupé  de  ce  côté , 
le  chambellan  Houssam-ud-din  Ali,  comman- 
schab.  dant  de  Kheiatt  pour  Aschraf  entra  dans  l'A- 
juill.  zerbaïdjan.  Il  était  appelé  par  les  habitants 
de  cette  province,  rebutés  du  caractère  bi- 
zarre de  Djélal-im-din,  épuisés  par  la  rapacité 
de    ses  troupes.    La    femme  même  du  sultan, 


(i)  Ibn-ul-Ethir. 
^a)  Ncssaouï. 
(^)  Rascliîd. 


6a5. 


MVRE  IV,  CHAIMTKE    I.  ^3 

l'ancienne  épouse  d'Euzbec,  qui  était  habituée 
à  dominer  sous  le  règne  de  ce  prince  inepte, 
mécontente  des  procédés  du  sultan  et  regret- 
tant le  passé,  fut  la  première  à  inviter,  de 
concert  avec  les  habitants  de  Khouï,  le  géné- 
ral Houssam-ud-din  à  venir  prendre  possession 
de  TÂzerbaïdjan.  Il  occupa  les  villes  de  Khouï, 
de  Merend,  de  Nakhtchouvan ,  ainsi  que  plu- 
sieurs forts,  et  retourna  à  Khelatt,  ciccom- 
pagné  de  la  femme  de  Djélal-ud-din  (i). 

Le  sultan  était  obligé  de  faire  face  à  un  ,^^3 
ennemi  plus  dangereux.  Les  Mongols  se  mon- 
traient en  force  sur  la  frontière  de  llrac. 
Pour  les  observer,  il  avait  détaché  vers  Raï 
et  Damégan  un  corps  de  quatre  mille  hommes 
de  cavalerie.  Poussées  par  les  Mongols,  ces 
troupes  se  retirèrent  sur  Ispahan,  où  Djélal- 
ud-din  avait  établi  son  quartier-général.  Elles 
furent  suivies  par  l'ennemi,  qui  vint  poser 
son  camp  à  la  distance  d'une  journée  à  Test 
de  cette  ville  (a).  L'armée  mongole  était  com- 
posée de  cinq  divisions,  commandées  par  les 
généraux  Tadjï,  Racou,  Assatogan,  Taïmaz  et 
Taïnal  (3).  Les  astrologues  ayant  conseillé  au 


!l4  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

sultan  de  ne  pas  livrer  bataille  avant  le  qua- 
trième jour,  il  se  montra  docile  à  leur  avis. 
Ce  prince  montrait  une  assurance  propre  à 
inspirer  du  courage  à  ses  sujets.  A  la  pre- 
mière nouvelle  de  l'approche  des  Mongols, 
ses  généraux  alarmés  s'étant  rendu  à  son 
palais,  il  les  reçut  debout  dans  la  cour  et  les 
entretint  long-temps  d'objets  étrangers  à  cette 
invasion ,  pour  leur  faire  voir  qu'elle  ne  lui 
causait  nulle  inquiétude:  ensuite  il  les  ût  as- 
seoir, et  tint  conseil  avec  eux  sur  l'oixlre  de 
bataille.  Avant  de  les  congédier,  il  leur  fit 
jurer  qu'ils  ne  tourneraient  pas  le  dos  à  l'en- 
nemi ,  qu'ils  ne  préféreraient  pas  la  vie  à  une 
mort  glorieuse;  il  prêta  le  même  serment,  et 
fixa  le  jour  du  combat.  Les  deux  premiers 
magistrats  d'Ispalian,  le  Cadi  et  le  Reïs,  reçu- 
rent l'ordre  de  passer  en  revue  les  habitants 
armés. 

Cependant  les  Mongols,  voyant  que  Djélal- 
ud-din  ne  sortait  pas  de  la  ville,  crurent 
qu'il  n'osait  pas  se  montrer  en  rase  cam- 
pagne, et  se  disposèrent  à  mettre  le  siège 
devant  Ispahan.  Pour  se  procurer  des  vi- 
vres ,  ils  détachèrent  deux  mille  cavaliers  vers 
les  monts  du  pays  de  Lour.  Le  sultan  les 
fit  suivre  par  trois  mille  hommes,  qui,  s'é- 
tant  saisi   des   défilés,   leur    coupèrent  la   re- 


LIVRE   IVy   CHAPITRE   I.  ^5 

traite ,  et  ramenèrent  quatre  cents  prisonniers. 
Djélal  fit  livrer  une  partie  de  ces  captifs  à  la 
populace,  qui  les  massacra  dans  les  rues  d'Is- 
pahan;  il  trancha  la  tête  aux  autres,  de  sa 
propre  main ,  dans  la  cour  de  son  palais  ;  leurs 
cadavres    furent    livrés    aux    chiens    et    aux 

vautours.  ai  ram. 

Le  jour  fixé  pour  le  combat,  Djélal,  tandis  ^^^' 
quil  rangeait  son  armée,  lut  tout  a  coup  ^ 
abandonné  par  Ghiath,  qui,  le  cœur  ulcé- 
ré d'une  mortification  que  son  frère  venait 
de  lui  faire  subir,  saisit  ce  moment  pour 
le  quiter  avec  ses  troupes,  entraînant  aussi 
la  défection  d'un  corps  qui  était  sous  les 
ordres  du  général  Djihan  Pehluvan  litchi. 
Le  sultan  ne  parut  pas  faire  attention  à 
leur  départ,  et  même  lorsqu'il  eut  vu  les 
Mongols  rangés  en  bataille,  suivant  leur  tac- 
tique, par  divisions,  sur  plusieurs  lignes,  il 
crut  ses  troupes  plus  que  suffisantes  pour 
vaincre  un  pareil  ennemi,  et  ordonna  aux 
milices  d'Ispahan  de  rentrer  dans  la  ville. 
Les  deux  ailes  de  l'armée  du  sultan  étaient 
éloignées  l'une  de  l'autre.  Vers  le  soir  son 
aile  droite  chargea  la  gauche  de  l'ennemi, 
l'enfonça  et  la  poursuivit  jusqu'à  Caschan. 
Le  soleil  était  près  de  son  déclin;  Djélal, 
content   du    succès   de  cette  journée ,  se   re^ 


26  HISTOIRE    DES     MONGOLS. 

posait  au  bord  d'un  ravin  sur  le  champ  de 
bataille,  lorsque  Ilan  Bougou,  l'un  de  ses 
officiers,  l'aborda  et  lui  dit  d'un  ton  animé: 
«  Nous  avons  long-temps  demandé  au  ciel 
«  une  journée  comme  celle-ci  pour  assouvir 
«  notre  vengeance  sur  ces  réprouvés ,  et 
«  lorsqu'il  nous  l'accorde,  nous  ne  profitons 
«c  pas  de  ses  bienfaits.  L'ennemi  se  retirera, 
«  dans  la  nuit  y  l'espace  de  deux  journées  de 
«  chemin ,  et  nous  nous  repentirons  trop  tard 
a  de  l'avoir  laissé  échapper.  N'achèverons 
«  nous  pas  notre  victoire  ?  »  Frappé  de  ces 
paroles,  le  sultan  remonte  à  cheval;  mais  il 
avait  à  peine  franchi  le  ravin,  qu'un  corps 
d'élite  mongol,  masqué  par  une  hauteur,  se 
précipite  sur  l'aile  gauche  et  la  culbute  sur 
le  centre.  Les  généraux  de  l'aile  gauche, 
fidèles  à  leur  serment,  périrent  les  armes  à 
la  main,  trois  seuls  exceptés.  Le  sultan  res- 
tait au  centre,  qui  était  en  désordre,  en- 
vironné de  toutes  parts  et  n'ayant  plus 
auprès  de  lui  que  quatorze  de  ses  gardes. 
Il  tua  de  sa  main  son  porte  -  étendard  qui 
fuyait,  et  se  fit  jour  à  travei's  l'ennemi. 
Les  fuyards  du  centre  et  de  l'aile  gauche 
se  dispersèrent;  les  uns  se  réfugièrent  dans 
le  Fars;  les  autres,  dans  le  Kerman;  une 
partie,   dans  l'Azerbaïdjan.   Ceux   qui   avaient 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    I.  %'J 

perdu   leurs    chevaux    rentrèrent    à  Ispahan. 

L'aile  droite  revint  de  Caschan  au  bout 
de  deux  jours,  croyant  trouver  devant  Is- 
pahan les  autres  corps  de  Tannée  également 
victorieux.  Lorsqu'elle  apprit  leur  défaite,  les 
troupes  qui  la  composaient  se  débandèrent  (i). 

Les  Mongols  qui,  malgré  leur  victoire, 
avaient  essuyé  une  perte  plus  considérable 
que  celle  des  Musulmans,  ne  firent  que  se 
montrer  aux  portes  d'Ispahan ,  et  se  retirèrent 
avec  tant  de  précipitation  qu'ils  arrivèrent  en 
trois  jours  à  Raî  (2),  d'où  ils  se  dirigèrent 
sur  Nischabour.  Dans  cette  marche  rétrograde 
ils  perdirent  beaucoup  des  leurs,  enlevés  ou 
tués,  et  ils  repassèrent  le  Djihoun  en  petit 
nombre. 

Pendant  huit  jours  on  ignora  ce  qu'était 
devenu  Djélal-ud-din.  On  alla  le  chercher 
parmi  les  morts  sur  le  champ  de  bataille.  On 
crut  qu'il  était  tombé  entre  les  mains  de 
l'ennemi.  Déjà  Ton  parlait  à  Ispahan  d'élire  un 
autre  souverain  et  la  populace  voulait  enle- 
ver les  femmes  et  les  bagages  des  Khoraz- 
miens.  Le  Cadi   parvint  à  persuader  aux  ha- 


(i)  Nessaottî. 
(%)  DjouvéinL 


l8  HISTOIRE    DES     MOITGOLS. 

bitants  de  cette  cité  d'attendre  des  nouvelles 
du  sultan  jusqu'à  la  fête  de  Beiram,  qui  de- 
vait être  célébrée  dans  peu  de  jours;  car  la 
bataille  avait  été  livrée  le  aa  du  mois  de  Ra- 
mazau.  Ce  magistrat  convint  avec  les  Grands 
qui  se  trouvaient  dans  la  ville,  que  si  le  sul- 
tan n'avait  pas  reparu  le  jour  de  la  fête,  à 
l'heure  de  la  prière,  ils  placeraient  sur  le 
trône  l'Atabey  Togan  Taïssi,  qui,  par  ses  ver- 
tus, était  le  plus  digne  du  rang  suprême. 
Malade  le  jour  de  la  bataille ,  il  n'avait  pu 
sortir  de  la  ville  (i), 

Au  moment  où  le  peuple  d'Ispahan  se  ren- 
dait, le  jour  de  la  fête,  à  la  place  de  l'Ora- 
toire, le  sultan  qui,  après  la  bataille,  crai- 
gnant d'être  assiégé  dans  Ispalian,  s'il  y  ren- 
trait ,  avait  pris  la  ix>ute  du  Louristan ,  arrive 
et  assiste  à  la  prière ,  causant  par  sa  présence 
une  joie  universelle.  Il  s'arrêta  quelques  jours 
dans  la  ville  pour  y  attendre  le  retour  des 
fuyards  et  récompensa  les  généraux  de  l'aile 
droite,  en  conférant  le  titre  de  Khan  à  ceux 
qui  étaient' Mélik  (i).  Il  promut  à  ces  grades 
élevés  de  simple    soldats,  qui  s'étaient  distin- 


(i)  Nessaouï. 
(a)  Nessaouï. 


LIVRE    IVy    GHàPITRE  I.  ag 

gués  dans  la  bataille;  mais  aussi  plusieurs  gé- 
néraux furent,  en  punition  de  leur  mauvaise 
conduite,  promenés  dans  toute  la  ville,  la 
tête  couverte  d'un  voile  de  femme  (i). 

Ghiath  s'était  retiré  dans  le  Khouzistan, 
et  cherchait  à  s'assurer  de  la  protection 
du'  Kaliphe  pour  recouvrer  ses  États.  L'ani- 
mosité  qui  existait  entre  les  deux  frères 
avait  été  reveillée  à  l'occasion  d'un  meurtre 
commis  par  Ghiath.  Mohammed  fils  de  Khar- 
mil,  issu  d'une  famille  illustre  parmi  les 
Gours,  était  en  grande  faveur  auprès  du  sul- 
tan, qui  charmé  de  la  grâce  de  ses  manières 
et  des  agréments  de  sa  conversation ,  l'admet- 
tait à  toutes  ses  parties  de  plaisir.  Peu  de 
jours  avant  la  bataille,  ce  Mohammed  prit 
à  son  service  plusieurs  gardes  du  corps  de 
Ghiath,  qui  l'avaient  quité  parce  qu'ils  ne 
recevaient  point  leur  solde.  Un  soir  qu'ils  se 
trouvaient  ensemble  à  un  banquet  chez  le  sul- 
tan ,  Ghiath ,  la  tête  échauffée  par  la  boisson , 
apostrophant  Ibn-Kharmil ,  lui  demanda  s'il  ne 
lui  renverrait  pas  ses  gardes,  «c  Ces  gens  là^ 
«  répondit  Mohammed,  servent  ceux  qui  les 
«  nourrissent    et    ne    savent    pas  endurer  la 


(i)  Raschid. 


3o  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

«  faim.  »  A  ces  mots  Ghiath  fut  outré  de 
colère,  et  le  sultan,  qui  s'en  apperçut,  or- 
donna à  son  favori  de  sortir,  lui  disant  qu'il 
était  ivre.  Mohammed  obéit;  mais  peu  d'in- 
stants après,  Ghiath  le  suivit,  pénétra  dans 
sa  maison  et  lui  donna  un  coup  de  poignard, 
dont  Mohammed  mourut  au  bout  de  quelques 
jours.  Le  sultan  ressentit  un  vif  chagrin  de  la 
perte  de  son  favori  ;  dans  sa  douleur  il  fit  dire 
à  Ghiath  :  «  Tu  m'avais  juré  d'être  l'ami  de 
<K  mes  amis,  l'ennemi  de  mes  ennemis,  et  tu 
(X  as  tué  injustement  le  plus  fidèle,  le  plus 
a  chéri  de  mes  amis.  Tu  as  violé  notre  pacte 
a  et  ton  serment;  je  n'ai  plus  d'obligations 
a  envers  toi.  Je  laisse  aux  lois  à  te  juger, 
«  si  le  frère  de  ta  victime  requiert  la  peine 
«  du  talion;  d  et  le  sultan  ordonna  que  le 
convoi  funèbre  dlbn-Kharmil  passât  deux  fois 
devant  la  porte  de  son  assassin. 

Ulcéré  de  cet  affront  public,  Ghiath  s'en 
vengea  le  jour  de  la  bataille.  Du  Khouzis- 
tan ,  où  il  s'était  retiré ,  il  envoya  son  vézir 
annoncer  à  la  cour  de  Bagdad  qu'il  avait 
qui  té  son  frère;  il  rappela  les  preuves  d'a- 
mitié que  pendant  son  règne  il  avait  don- 
nées au  Khaliphe,  et  cita,  en  parallèle,  la 
conduite  de  Djélal-ud-din,  qui  avait  mis  à 
feu    et    à    sang    le    territoire    de    Bagdad.    Il 


LIVRB    IV9   CHAPITRE  I.  3l 

demandait  l'assistance  du  pontife  pour  re- 
couvrer ses  États,  promettant  une  entière 
soumission  à  l'autorité  kaliphale.  Cet  ambas- 
sadeur fut  reçu  avec  distinction  et  rapporta 
de  Bagdad  un  subside  de  trente  mille  dinars; 
mais  après  la  retraite  des  Mongols,  Ghiath 
ne  se  crût  plus  en  sûreté  contre  son  frère 
dans  le   Khouzistan   (i). 

Cependant  Djélal,  après  avoir  envoyé  d'Is- 
pahan  un  corps  de  troupes  qui  suivit  les  tra* 
ces  des  Mongols  jusqu'au  Djihoun ,  se  rendit 
à  Tébriz.  Il  jouait  au  mail  sur  la  grande  place 
de  cette  ville,  lorsqu'on  vint  lui  annoncer  que 
son  frère  se  dirigeait  vers  Ispahan.  U  jette 
aussitôt  le  mail  qu'il  tenait  à  la  main,  et  part 
pour  cette  ville.  Apprenant  en  route  que  son 
frère  voulait  passer  dans  le  pays  des  Ismaî* 
liyens,  il  change  de  direction  pour  le  suivre, 
et  envoyé  sommer  le  prince  des  Ismaîliyens 
de  lui  livrer  Ghiath,  qui  s'était  réfugié  dans 
la  forteresse  d'AIamout.  c<  Votre  frère,  lui 
«  répond  ce  chef,  est  venu  chercher  un  asyle 
«  auprès  de  nous  ;  il  est  sultan ,  fils  de  sultan  ; 
«  nous  ne  saurions  le  livrer;  mais  nous  le  re- 
«  tiendrons  chez  nous,  et  il  ne  pourra  vous 


(i)  NfSftaouî. 


3a  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

«  rien    prendre   de    vos   domaines;    nous    en 
a  sommes    garants.    S'il    vient   à    commettre 
«  quelque  hostilité  sur  votre  territoire,   vous 
a  serez  le  maître  de  traiter  notre  pays  comme 
<c  il    vous  plaira.  »    Le  sultan   parut    satisfait 
de  ces  promesses,  qui  furent  données  sous  la 
foi  du   serment  (i).    De  son  côté,   Djélal-ud- 
din  jura   l'oubli  du  passé,   et  fit  partir  deux 
de  ses   officiers   pour  accompagner  Ghiath  à 
sa  cour;  mais  ce  prince,  qui  avait  lui-même 
provoqué   un   acte    d'intercession    du   prince 
ismaïliyen  en  sa  faveur,  au  lieu  de  se  rendre 
auprès  de   son   frère,   alla  chercher   un  asyle 
dans  le  Rerman   (a).  Peu  de  jours  après  son 
arrivée,  Borac  lui  témoigna  le  désir  d'épouser 
sa  mère   Beglou   Aï,   qui  l'avait   accompagné. 
Bs  étaient  l'un  et  l'autre  au  pouvoir    de    ce 
gouverneur  et  leur  refus   eut  été  inutile;  ce- 
pendant la  princesse  ne    céda  à   sa    demande 
qu'après   une  longue    résistance.     Conduits    à 
Revaschir ,  capitale  du  Kerman ,  ils  y  étaient 
à  peine  que  deux   parents  de  Borac  proposè- 
rent à  Ghiath  d'assassiner  ce  gouverneur  per- 
fide, et  de  le  reconnaître  pour   leur   maître. 


(i)  Ibn-nl-Ethir. 
(a)  Nessaoul. 


LIVHE    IV,    CHAPITRE    f.  33 

Il  rejeta  cette  offre  ;  mais  Borac  en  fut  instruit 
et  après  avoir  arraché  par  la  torture  l'aveu 
des  deux  coupables,  il  les  fit  mettre  en  pièces 
sous  les  yeux  de  Ghiath.  Ce  prince  fut  lui- 
même  enfermé  dans  la  citadelle,  où  il  ne 
tai*da  pas  à  être  étranglé  avec  une  corde 
d'arc.  Sa  mère,  qui  était  accourue  à  ses  cris, 
éprouva  le  même  sort.  On  fit  ensuite  main- 
basse  sur  les  cinq  cents  hommes  qui  les 
avaient  accompagnés   (i). 

Cependant  l'inquiétude  que  causait  1  ambi- 
tion turbulente  de  Djélal ,  avait  déterminé 
plusieurs  peuples  du  Caucase  à  se  liguer  con- 
tre lui  avec  les  Géorgiens.  Il  s'était  rassemblé, 
au  nord  de  l'Arran ,  une  armée  de  quarante 
mille  hommes,  composée  de  Géorgiens,  Ar- 
méniens, Alans,  Sérirs,  Lesguis,  Kiptchakes, 
Soussans,  Abkhazes  et  Djanites.  Le  sultan  mar- 
cha contre  eux  et  posa  son  camp  à  Mendour. 
Comme  ses  forces  étaient  très-inférieures  à 
celles  des  confédérés,  son  vézir  Schéréf-ul- 
Mulk  proposa,  dans  un  conseil  de  guerre,  de 
se  borner  pendant  quelque  temps,  à  leur 
couper  les  vivres,  afin  de  les  combatti*e  avec 
plus  d'avantage,  lorsqu'ils  souffriraient  de  la 
disette.  Cet  avis  déplut  tellement  à  Djélal,  que 

(i)  Ra&chid. 

3  3 


34  UISTOIRB    DES   MONGOLS. 

saisissant  une  écritoire,  il  en  frappa  la  tête 
du  ministre,  et  s'écria:  a  Ce  n'est  qu'un  vil 
a  troupeau  de  moutons;  est-ce  que  le  lion 
«  s'inquiète  du  nombre  de  ces  faibles  ani- 
cr  maux?  »  Puis  il  imposa  au  vézir,  pour  le 
punir  de  son  conseil,  une  amende  de  cin- 
quante mille  dinars. 

Le  lendemain,  les  deux  armées  se  trouvant 
en  présence ,  Djélal ,  pour  encourager  ses  trou- 
pes, leur  distribua  ses  trésors  et  les  chevaux 
de  ses  haras.  Du  sommet  d'une  colline,  il  dé- 
couvrit,  à    l'aile    droite,    les    Kiptchacs,   au 
nombre  d^environ  vingt  mille  hommes.  Il  leur 
envoya  un  de  ses  officiers,  avec  du  pain  et 
du  sel,  pour  leur  rappeler  qu'il  avait  sauvé 
la  vie,   par    son    intercession,    à  nombre  des 
leurs,   prisonniers  de  son  père,  leur  deman- 
dant si ,  pour  prix  de  ce  service ,  ils  tireraient 
le  sabre  contre  lui.  Ce  message  produisit  tout 
l'effet  qu'il  pouvait  désirer;  les   Kiptchacs  se 
retirèrent.  Voyant  alors  avancer  les  Géorgiens, 
il  fit  dire  à  leur  général  Ivané ,  qu'ils  devaient 
être  fatigués   de   leur  marche;  que  s'ils  vou- 
laient 5e  reposer  pendant  ce  jour,  les  jeunes 
gens,  de   part  et   d'autre,    pourraient  s'amu- 
ser à  essayer  leurs  forces  et  leur  adresse,  à  la 
vue   des  deux  armées.   Cette  proposition   fut 
acceptée. 


MVRE  IV,    CUAPITH£   t.  35 

Un  des  plus  vaillants  guerriers  de  la  Géor-* 
gie  se  présente  dans  Farène  ;  le  sultan  court  à 
lui  et  d'un  coup  de  lance  le  perce  d'outre  en 
outre.  Il  fait  mordre  la  poussière  à  trois  fils 
de  ce  brave,  qui  s'avancent  successivement 
pour  le  venger;  alors  parait  un  cinquième 
champion  d'une  taille  gigantesque;  le  cheval 
du  sultan  était  épuisé  de  fatigue;  ce  prince 
aurait  succombé  sans  son  adresse  à  parer  les 
coups  de  son  adversaire;  enfin,  au  moment 
où  le  Géorgien,  renouvellant  ses  efforts,  se 
précipite  sur  lui,  la  lance  en  arrêt,  Djélal 
saute  lestement  à  terre,  le  désarme  et  lui 
ôte  la  vie.  Après  cette  dernière  victoire,  il 
donne  avec  son  fouet  le  signal  de  l'attaque  f 
et  ses  troupes,  malgré  la  trêve,  chargent  les 
Géorgiens,   qui   prennent  la  fuite. 

Délivré  de  ces  ennemis,  le  sultan  alla  pour 
la  seconde  fois  entreprendre  le  siège  de  Khe-  8a6. 
latt.  Il  le  continua  pendant  tout  l'hiver,  quoi-  juiL 
qu'il  fut  forcé,  par  la  rigueur  du  froid  et  l'a-  '*** 
bondance  de  la  neige,  à  mettre  une  grande 
partie  de  ses  troupes  en  cantonnement  dans 
les  villages  voisins.  Il  reçut  dans  son  camp 
le  prince  d'Arzen-ur-Roum ,  Rokn-ud-din  Dji- 
hanschah  ,  de  la  branche  des  Seldjoukides  du 
Roum,  qui,  ayant  eu  des  démêlés  avec  Djé« 
lai,  venait,  pour  les  faire  oublier,  lui  rendre 


schew. 


36  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

hommage  y  et  lui  offrir  des  présents  de  la 
valeur  de  dix  mille  dinars.  Le  sultan  lui  fit 
l'accueil  le  plus  distingué,  et  en  le  congédiant ^ 
lui  ordonna  de  lui  envoyer  des  instruments 
de  siège.  Ce  prince  fit  transporter  au  camp 
khorazmien  une  grande  catapulte,  des  bou- 
cliers, des  traits  et  d'autres  armes  (i).  Les 
princes  d'Amid  et  de  Mardin  offrirent,  par 
des  ambassadeurs,  leurs  soumissions  au  sul- 
tan. Il  exigea  qu'ils  fissent  réciter  la  prière 
publique  en  son  nom.  Il  reçut  aussi  une 
ambassade  de  la  cour  de  Bagdad.  Le  Khaliphe 
Nassir  était  mort  en  I2a5,  dans  la  quarante- 
sixième  année  de  son  règne,  le  plus  long 
que  présente  la  dynastie  des  Âbbassides,  peu 
après  la  défaite  de  son  général  Couschtimour  ; 
son  fils  et  successeur  Zhahir  n'avait  occupé 
que  neuf  mois  le  trône  pontifical,  et  Mos* 
tanssir,  fils  de  ce  dernier,  envoyait  un  am- 
bassadeur à  Djélal  pour  lui  faire  deux  de- 
mandes: la  première,  que  le  sultan  n'exer- 
çât aucun  droit  de  suzeraineté  sur  les  princes 
de  Moussoul,  d'Erbil,  d'Abouyé  et  du  Dje- 
bal  ,  feudataires  du  souverain  pontife;  la 
seconde,    qu'il    rétablit   le  nom    du  Khaliphe 


(i)  Novaïri. 


LIVHE    IVy    CHAPITRE   I.  3'J 

dans  les  prières  publiques  en  Perse.  Son 
père  Mohammed  l'en  avait  fait  ôter,  lors- 
quil  marchait  contre  Bagdad,  et  Djélal  n'a- 
vait pas  songé  à  faire  revivre  cette  prati- 
que,  qui  constatait  la  suprématie  du  vicaire 
de  Mahomet.  Le  sultan  accorda  sur-le-champ 
CCS  deux  demandes,  et  ordonna  qu'il  fut  prié, 
dans  tous  ses  Eltats ,  pour  rinmm  ÀboU't)jafer' 
Al  Manssoury  Al  Mostanssb^billalii  y  chef  des 
Crojrants.  Il  fit  accompagner  cet  ambassadeur, 
à  son  départ,  d'un  de  ses  chambellans,  qui 
revint  avec  deux  officiers  du  Khaliphe ,  char- 
gés de  lui  apporter  la  robe  d'investiture  de  la 
Perse,  et  de  magnifiques  présents  pour  lui  et 
pour  les  Grands  de  sa  cour.  Djélal,  à  qui  le 
Khaliphe  ne  donnait  que  le  titre  de  K/uicaHy 
demandait  avec  instance  celui  de  Sultan.  La 
cour  de  Bagdad  n'y  pouvait  consentir;  elle 
n'avait  accordé  ce  titre  à  aucun  souverain; 
mais  en  lui  donnant  l'investiture,  elle  conféra 
à  Djélal  celui  de  SchahinschaJi y  et  dès-lors, 
ce  prince  se  qualifia,  dans  ses  lettres  de  ser- 
viteur du  K/uiliphe  y  l'appelant  son  seigneur  et 
maître. 

Pendant  le  siège  de  Khelatt,  Djélal  donna 
l'ordre  de  bâtir  dans  Ispahan  un  collège  et 
une  magnifique  chapelle  sépulchrale  à  cou- 
pole,  pour  y   placer  le  cercueil  de  son  pèro, 


38  HISTOIRE    1>£S    MOI«COLS. 

qui ,  eu  attendant  la   construction  de  ces  édi- 
fices,  devait  être  dépesé  dans  le  château  fort 
d'Erdehan,  situé   sur  le  mont  Doumavend,  à 
trois  journées  au  nord  de  Raï.  Il  écrivit  à  sa 
tante  9    Schah     Khatoun^    veuve    d'Ardschir, 
prince    du   Mazendéran,  pour  la  prier    d'ac- 
compagner elle-même,    avec  les  seigneurs   et 
les  prélats  de  la  province,  le  corps  du  grand 
Sultan  jusqu'à  cette  place   forte.    Mohammed 
de   Nessa,    chancelier   de   Djélal,    chargé   de 
dresser  cette  lettre,  rapporte,   dans  la  vie  de 
ce  prince,    qu'il   obéit  avec  répugnance,  per- 
suadé que  les   restes   mortels   du  sultan  Mo- 
hammed, ensevelis  dans  l'île   de  la  Mer  Cas- 
pienne   où    il  avait  rendu  le  dernier  soupir, 
y  étaient  plus  en  sûreté  qu'à  Erdehan ,  contre 
la  barbarie  des  Tatars ,  qui  livraient  aux  flam- 
mes les  ossements  des  rois,  partout  où  ils  en 
trouvaient,  croyant   qu'ils  étaient  tous   de  la 
dynastie    Khorazmienne ;  ainsi,  par    exemple, 
dans  la   ville   de    Ghazna  ils  avaient  exhumé 
et  brûlé  ceux    de   Mahmoud,  fils    de  Sebuk- 
tekin,   quoique    ce   prince    fut    mort    depuis 
deux  siècles.    «  L'événement,  ajoute  le  même 
«  auteur,  ne   tarda  pas  à  justifier  mes  crain- 
A  tes  ;    après    la    mort  du   sultan   Djélal-ud- 
«  din,  les  Tatars   piireqt  le   château  d'Erde- 
V  han ,    et   envoyèrent   le  corps  de    Moham- 


LIVRE    IV,   CHAPITRE    I.  39 

«  med  au  Khacan,  qui  le  fit  brûler  (i).  » 
Avant  d*entreprendre  le  siège  de  Rhelatt, 
Djélal  avait  envoyé ,  de  Méragha,  un  ambas-  6a6. 
sadeur  au  sultan  Seldjoucide  Alaï-ed-din  Keî-  mai 
Coubad  9  souverain  du  Roum  ou  de  l'Asie  mi-  ^* 
neure,  avec  une  lettre  où  il  témoignait  le 
désir  d'établir  des  relations  amicales  avec  ce 
prince,  et  lui  représentait  même  la  nécessité 
de  contracter  ensemble  une  étroite  union, 
puisqu'ils  étaient,  l'un  à  l'occident,  Tautre  à 
l'orient,  les  deux  boulevards  qui  protégeaient 
le  peuple  de  Mahomet  contre  la  fureur  des 
infidèles.  Alaî-ed-din  répondit  à  ces  sentiments, 
et  il  fut  convenu  que,  pour  resserrer  leurs 
nouveaux  liens,  Djélal  donnerait  une  de  ses 
filles  en  mariage  à  Key-Khossrou,  fils  du  sul- 
tan de  Roum  (a). 

Deux  ambassadeurs  de  Keï-(<oubad  appor- 
tèrent à  Djélal-ud-din ,  devant  Khelatt,  les 
protestations  d'amitié  de  leur  souverain.  On 
les  força  de  remettre  les  présents .  dont  ils 
étaient  chargés  de  la  même  manière  que  les 
sujets  font  leurs  offrandes.  Ils  demandèrent  la 
fille  de  Djélal  pour  le  fils  de  Keï-Coubad;  on 


(i)  Nessaouî. 

(i)  Histoire   (Icx  Scldjonvide^  de  Boum,  ms.  turc  de  la 
bibl.  ror.  à  Paris. 


4o  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

la  leur  refusa.  Us  se  plaignirent  des  actes 
d'hostilité  commis  contre  leur  maître  par  son 
cousin  et  vassal ,  le  seigneur  d'Erzen-ur-Roum, 
et  demandèrent  que  le  sultan  leur  livrât  la  per- 
sonne de  ce  prince,  et  consentit  à  ce  que 
Kei-Coubad  prit  possession  de  son  territoire. 
Irrité  de  cette  demande,  Djélal  leur  répondit 
avec  véhémence  :  «  Djihanschab,  quoique  j'aie 
a  à  m'en  plaindre,  est  venu  à  ma  cour  et  s'y 
ce  trouve  sous  la  garantie  des  lois  de  l'hospi- 
ce talité;  il  serait  indigne  de  moi  de  le  livrer 
a  à  ses  ennemis.  »  Le  mécontentement  de  ces 
ambassadeurs  fut  encore  augmenté  par  la  gros- 
sière insolence  du  vézir  Schéréf-ul-Mulk.  L'his- 
torien de  Djélal-ud-din  raconte,  qu'entrant  un 
jour  chez  ce  ministre,  où  se  trouvaient  les 
ambassadeurs  du  Roum ,  il  entendit  qu'il  les 
brusquait  par  des  paroles  inciviles  et  des  fan- 
faronnades. <c  Si  le  sultan  me  le  permettait, 
«  leur  dit-il,  entre  autres  choses,  j'entrerais 
<c  dans  votre  pays,  avec  mes  seules  troupes, 
«  et  j'en  ferais  la  conquête.  »  —  tf  Lorsqu'ils 
«  furent  sortis,  ajoute  Mohammed  de  Nessa, 
«  je  demandai  au  vézir  pourquoi  il  les  avait 
«  ainsi  maltraités ,  quand  leur  maître  nous 
a  témoignait  de  l'amitié  ?  Il  répondit  :  Tous 
a  les  présents  quils  ont  apportes  ne  valent  pas 
(c  ensemble  deux  mille  dinars}  » 


LIVRE  IV,  CHAPITRE  I.  4^ 

Les  deux  ambassadeurs  s'en  retournèrent, 
peu  satisfaits  de  leur  mission ,  accompagnés 
de  trois  envoyés  de  Djélal-ud-din ,  qu'ils  de- 
vancèrent, lorsqu'ils  furent  arrivés  sur  le  ter* 
ritoire  du  Roum,  pour  aller  informer  leur 
maître  du  mauvais  accueil  fait  à  ses  offres 
d'amitié  et  de  services.  Sur  ce  rapport,  Keï- 
Coubad  résolut  d'embrasser  le  parti  d'Aschraf , 
et  lui  députa  l'un  de  ces  deux  ambassadeurs 
pour   lui  offrir  son  alliance. 

Au  bout  de  six    mois  de  siège ,  la  ville  de  a8  dj.-i 
Khclatt   fut   prise  d'assaut.    Le  sultan  voulait  — ^^ 
la   préserver    des  horreurs    du   sac;   mais  ses    ^^Bo. 
généraux  vinrent  lui  représenter  que  les  trou- 
pes avaient   perdu,  pendant    un   long    siège, 
beaucoup  de  chevaux  et  de   bétail;   que   s'il 
leur  défendait  le  pillage,  elles  ne  seraient  pas 
en  état  de  faire  une  nouvelle  campagne;  qu'elles 
pourraient  même  déserter  leurs  drapeaux.  Us 
insistèrent   tant,  que  Djélal  se  vit  obligé  d'y 
consentir  (i).    Khelatt  fut  donc  livrée  au  pil- 
lage pendant  trois  jours,  et  un  grand  nombre 
de  ses  habitants  moururent  dans  les  tourments 
qu'on  leur  fît  subir,  pour  les  forcer  à  livrer 
leurs  effets  précieux.  La  population  de  Khe- 


(i)  Nessaoui. 


4a  HISTOIRE    DES    MOITGOLS. 

latt  était  d'ailleurs  fort  réduite  par  Témigra- 
tion  et  la  famine.   Les  femmes  et  les  enfants  | 

furent  traînés  en  captivité  (i).  Gourdjiyet,  (la  1 

géorgienne),  épouse  du  prince  Âschraf,  se 
trouvait  dans  Khelatt,  et  devint  la  captive  du 
sultan ,  qui  la  même  nuit  jouit  de  ses  droits. 
Elle  était  fille  du  prince  géorgien  Ivani,  et 
avait  épousé ,  en  premières  noces ,  Avhad , 
frère  d'Aschraf.  Deux  jeunes  frères  de  ce 
prince,  Ya'coub  et  Abbas  tombèrent  égale- 
ment au  pouvoir  du  vainqueur.  Le  sultan  fit 
réparer  les  brèches  faites  aux  murailles  par 
ses  catapultes  y  et  distribua  à  ses  généraux  les 
terres  du  canton  de  Khelatt  (a). 

Djélal  se  disposait  à  attaquer  la  ville  de 
Manazguerd,  lorsque  le  prince  d'Erzen-ur- 
Boum,  qui,  pendant  le  siège  de  Khelatt,  lui 
avait  fourni,  de  son  pays,  des  vivres  et  des 
fourrages,  et  par  là  s'était  attiré  le  ressenti- 
ment d'Aschraf ,  vint  l'informer  d'une  alliance 
faite  contre  lui  entre  ce  prince  et  le  sultan 
de  Roum,  et  lui  conseilla  de  les  prévenir 
en  les  attaquant  avant  la  jonction  de  leurs 
forces.    Après  la  mort  de  Moazzam,  Aschraf 


(i)  Ibn-ul-Etliir.  —  NoTaïri. 
(a)  Noyaïri. 


LIVRE  IV,   GHAPITKE    1.  4^ 

avait  reçu  de  son  frère  Kamil ,  sultan  d'Egypte , 
la  principauté  de  Damas ,  et  lui  avait  cédé, 
en  échange,  ses  domaines  de  Harran,  Roha, 
Suroudj,  Rees-aîn,  Racca  et  Djéméléin  (i). 
A  la  nouvelle  de  la  prise  de  Khelatt  et  de 
la  captivité  de  sa  femme,  Âschraf  accourut 
auprès  de  son  frère  Kamil,  qui  était  à  Rac* 
ca,  et  fut  joint,  dans  le  même  temps,  par 
l'ambassadeur  du  sultan  de  Roum,  chargé  de 
lui  proposer  une  alliance  contre  Djélal.  Ascb- 
raf  consulta  son  frère ,  qui  lui  conseilla  d'ao 
cepter;  mais  Ramil  lui-même  retourna  préci- 
pitamment en  Egypte,  sur  l'avis  que  son  fils 
Salih,  qu'il  y  avait  laissé,  méditait  de  le  dé- 
trôner. Aschraf  partit  avec  sept  cents  cava- 
liers pour  Harran,  d'où  il  fit  demander  les 
contingents  des  princes  d'Alep,  de  Mous- 
soul  et  de  la  Mésopotamie.  Lorsque  ces 
troupes  furent  arrivées,  il  alla  a  leur  tête 
joindre  le    sultan    Rei-Coubad    (p)  à    Sivas, 


(i)  Moazzam  étant  mort  le  i*'  de  soulhadjét  6a4  (i3  noT. 
1217) ,  avait  eu  pour  successeur  son  fils  Na&sir,  mais,  en  626, 
le  sultan  Ramil  s*empara  de  Damas,  donna  cette  principauté 
à  son  frère  Aschraf ,  et  céda ,  en  indemnité ,  au  jeune 
Nassir  la  principauté  de  Carac,  Schoubec,  Goureîn  et 
fialca. 

(a)  NoTaîri. 


44  HISTOIRE   DES    MONGOLS. 

d'où    ils    marchèrent    ensemble   sur    Khelatt. 
Djélal  s'était  décidé,  d'après  l'avis  du  prince 
d'Erzen-ur-Roum ,  à    s'avancer  jusqu'à  Khart- 
pert,   pour  fondre   sur  la  première  des   deux 
armées  qui   se  mettrait  en  mouvement.   Aus- 
sitôt   furent   expédiés  des    Tcliaousclis    et   des 
Pehluvans  ou   hérauts  d'armes,    avec  des  flè- 
ches   rouges,    qui   étaient,    chez   les  Khoraz- 
miens,    le    signal    du    ralliement ,  pour   faire 
revenir    plusieurs    chefs    militaires    déjà    ren- 
trés dans  leurs  cantonnements.   Djélal  alla  le$ 
attendre    à    Khartpert  ;   il   y    tomba    malade , 
et   fut  en    si   grand    danger,    que    ses    géné- 
raux ,    le    croyant    sans   espoir ,  se     tenaient 
prêts  à   partir,  dès  qu'il  aurait  expiré,  pour 
aller  chacun  s'emparer  d'une   province.    Tou- 
tefois Djélal  se  rétablit;  mais  dans  l'intervalle 
les  deux  armées  ennemies  avaient  opéré  leur 
jonction.    Djélal  n'avait  que   peu  de    inonde; 
il   n'avait  pas  eu  la  prévoyance   de    rappeler 
les    troupes   de  l'Arran ,  de  F  Azerbaïdjan,   de 
rirac  et  du   Mazendéran  ,  depuis  peu  congé- 
diées.   Celles    de     son    vézir    étaient    devant 
Manazguerd  ;    un    autre    corps    assiégeait    Ber- 
kéri    (i).    Néanmoins  il  marcha  en   avant   et 


(i)  Nessaouî. 


^ 


LIVRE    IV,  CHAPITRE    I.  ^S 

rencontra  l'armée  ennemie  dans  le  district 
d'Erzendjan.  I^es  forces  de  Keî-Coubad  se 
composaient  d'environ  vingt  mille  cavaliers; 
le  prince  de  Syrie  n'en  avait  que  cinq  mille; 
mais  c'étaient  des  troupes  d'élite.  Djélal  fut 
battu  et  perdit  une  grande  partie  des  siens. 
Au  nombre  des  prisonniers  se  trouva  le  prince 
d'£rzen-*ur-Roum  9  qui  avait  promis  à  Djélal 
de  le  mettre  en  possession  d'une  partie  des 
domaines  de  Rei-Coubad,  et  qui  maintenant 
se  voyait  obligé  de  livrer  à  son  cousin ,  sa 
résidence,  ses  places  fortes,  ses  trésors  (i). 
I^e  vainqueur  fit  trancher  la  tête  aux  offi- 
ciers khorazmiens  prisonniers. 

Djélal  dirigea  sa  fuite  vers  Manazguerd  ^ 
prit  avec  lui  les  troupes  qui  assiégeaient 
cette  place  et  se  porta  sur  Khelatt,  d'où 
il  enleva  tout  ce  qu'on  put  emporter  des 
richesses  et  des  magasins  qui  y  étaient  en- 
fermés; le  reste  fut  brûlé  (ii).  Il  emmena 
les  princes  Ya'coub  et  Âbbas,  ainsi  que  la 
Géorgienne  (3),  et  passa  dans  l'Azerbaïdjan, 
laissant   son   vézir  avec   ses   troupes  dans   le 


(i)  n>n-iil-£thir. 
(a)  NessaoQî. 
(3)  Novairî. 


Ifi  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

canton   de  Sekman-Abad ,  pour  observer  les 
mouvements  de  Fennemi.   Il  s'arrêta  lui-même 
près    de    la    ville    de    Khoui.    Ses    généraux 
Tavaient  abandonné. 
I  Au  lieu  de  voir  arriver  Fennemi,  le  vézir 

\  Schéréf-ul-Mulk   reçut  un  message  du  prince 

i  Aschrafy  qui  ayant  pris  congé  du  sultan  Keî- 

Coubad,  s'était  rendu  à  Khelatt,  ville  qu'il 
trouva  ruinée  et  déserte,  «t  Votre  maître ,  lui 
a  mandait-il ,  est  le  sultan  des  Musulmans  et 
«  leur  rempart  contre  les  Mongols.  Nous 
«  n'ignorons  pas  combien  la  mort  de  son 
j  «r  père  a  été  funeste  à  Fislamisme.  Nous  sa- 

a  vous  que  l'affaiblissement  du  sultan  serait 
«  fatal  à  la  religion  ;  que  ses  pertes  retom- 
u  bent  sur  tous  les  Musulmans.  Et  vous  qui 
<•  avez  une  expérience  consommée,  pourquoi 
«  ne  lui  inspireriez-vous  pas  des  sentiments 
«  pacifiques  ?  Je .  garantis  au  sultan  une  ami- 
«  tié  sincère  et  de  puissants  secours,  de  la 
«  part  de  Keï-Coubad,  et  de  mon  frère,  le 
«  roi  d'Egypte.  »  Cette  ouverture,  accueillie 
de  Djélal,  fut  suivie  de  négociations  entre 
les  deux  princes  qui  étaient,  l'un  à  Khouî, 
Fautre  à  Khelatt.  Ils  firent  la  paix.  Le 
sultan  promit,  par  serment,  de  ne  plus  rien 
entreprendre  contre  Khelatt;  mais  il  refusa 
absolument,  malgré  tous   les    efforts  des  né- 


LIVEE  fVy   CHAPITRE    I.  4? 

gociateurs  syriens,  de  prendre  aucun  enga- 
gement pacifique  à  l'égard  du  sultan  de  Roum. 
Il  ne  pouvait  lui  pardonner  d'avoir  quité 
son  alliance  pour  celle  d'Âschraf ,  et  il  n'ap- 
prit que  trop  tard  ce  que  son  vézir  avait 
dit  d'offensant  aux  ambassadeurs  de  ce  prin- 
ce; ce  ne  fut  qu'après  avoir  reçu  des  avis 
successifs  de  l'arrivée  d'une  armée  mongole 
dans  rirac,  qu'il  consentit  de  jurer  égale- 
ment à  Keî-Coubady  qu'il  respecterait  son 
territoire  (i). 

Cette  armée  mongole ,  d'environ  trente  mille 
hommes,  tirés  des  différents  corps  de  trou- 
pes soumis  à  l'empereur  Ogotai,  arrivait  de 
Tartarie^  sous  les  ordres  du  Noyan  Tchorma- 
goun  j  que  ce  Khacan  avait  chargé,  dès  son 
avènement  au  trône,  d'achever  la  conquête 
de  la  Perse  et  de  s'y  établir  avec  ses  Mon- 
gols (a).  Tchormagoun,  qui  voulait  avant 
tout  détruire  Djélal-ud-din ,  traversa  le  Rho- 
rassan  avec  rapidité ,  quoique  cette  vaste  pro- 
vince ne  fut  pas  soumise;  il  s'avança  par  la 
route  d'Ësféraïn  et  de  Raï.  I^  sultan  qui, 
de  Khouï  s'était   rendu  à  Tébriz,  se  flattait 


(i)  Netsaoïiî. 

(%)  DjovréioL  •»  Raidiid. 


48  HISTOIRE    DES    MOIfGOLS. 

de  l'espoir  que  les  Mongols  hiverneraient 
dans  rirac.  Il  avait  besoin  de  ce  délai  pour 
rétablir  ses  forces. 

Djélal  avait  envoyé  un  de  ses  Pehluifons  en 
Irac,  à  la  découverte   des  Tatares.    Cet  offi- 
cier   rencontra  entre    Zendjan   et  £bher  une 
avant-garde  ennemie;  il   avait  avec   lui   qua« 
torze  hommes;  il  fut  le  seul  qui  pût  se  sau* 
ver,  et  revint  à  Tébriz  donner  l'alarme.    Le 
sultan  partit  de  cette  ville   pour  le  Moucan, 
canton  de  FArran,  au  bord  de  la  Mer  Cas- 
pienne, où  il  voulait  rassembler  ses  troupes , 
qui  avaient    pris  des   quartiers   d'hiver    dans 
cette  province  et    dans  le  Schirvan.    Il  n'eut 
pas  le   temps  de  pourvoir   à  la  sûreté  de  son 
harem,  en  le  faisant  conduire  dans  une  place 
forte  ;   il  le   laissa   à    Tébriz.    Deux    officiers 
supérieurs ,    les    commandants   du   Khorassan 
et  du  Mazendéran,  furent  détachés  en  avant 
pour  observer  l'ennemi ,  avec  ordre  de  placer 
des  chevaux  de  relais  à  Ardebil  et  à  Firouz- 
Abad.  £n   attendant  l'arrivée  de   ses  troupes, 
aux  cantonnements   desquelles   il  avait    expé- 
dié ses  hérauts  d'armes  avec  les  flèches  rou- 
ges,   Djélal,   qui    n'avait  auprès   de    lui    que 
mille  hommes  de  sa  garde,  s'amusait,  le  jour, 
à  chasser,  et  le   soir,   selon    sa   coutume,   à 
boire  avec    ses  courtisans.    Une    nuit,   il  fut 


LIVRE    IV,   CHAPITRE    I.  49 

surpris  par  les  Mongols ,  près  du  fort  de 
Schirkébouty  situé  sur  une  hauteur  dans  le 
Moucan ,  tandis  que  les  deux  officiers  d'avant- 
garde,  sur  la  vigilance  desquels  il  s'était  re- 
posé, restaient  tranquilement  à  leur  poste; 
il  put  à  peine  échaper  à  ses  ennemis,  en 
fuyant  vers  l'Aras.  Les  Mongols  crurent  qu'il 
avait  passé  ce  fleuve  et  pris  la  direction  de 
Gandja;  mais  Djélal  s'était  détourné  vers 
l'Azerbaïdjan.  Il  s'arrêta  dans  la  plaine  de 
Mahan  qui  abonde  en  gibier,  et  chargea 
le  prince  Ya'coub,  son  prisonnier,  qu'il  avait 
emmené  de  Tébriz,  d'aller  exposer  à  son  frère 
le  prince  Âschraf ,  la  nécessité  de  joindre  ses 
forces  à  celles  du  sultan,  pour  repousser  un 
ennemi  qui  n'en  voulait  pas  seulement  à  Djé- 
lal-ud-din  et  à  ses  États,  mais  qui  aspirait  à 
dévaster  le  reste  des  pays  mahométans.  Il  le 
fit  conduire  auprès  de  Schéréf-ul-Mulk ,  man- 
dant à  ce  vézir  de  faire  partir  avec  lui  un 
ambassadeur,  qu'il  munirait  des  instructions 
nécessaires.  Schéréf-ul-Mulk  envoya  son  pro- 
pre vézir;  mais  il  lui  donna  des  ordres  entiè- 
rement opposés  aux  intentions  du  sultan  ; 
car  ce  ministre  était  devenu  infidèle  à  son 
maître. 

Schéréf-ul-Mulk    avait    fait    conduire    dans 
l'Arran  le  Harem   du   sultan    et    son    trésor, 

3  4 


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5()  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

abandonnés  par  ce  prince  dans  Tébriz,  lors 
de  sa  retraite  précipitée.  Le  vézir  déposa  la 
famille  du  sultan  dans  le  château  fort  de  Sind- 
Sourakh ,  et  mit  en  sûreté  ses  trésors  dans  plu- 
sieurs autres  châteaux  qui  appartenaient  au  chef 
des  Turcmans  de  l'Arran.  Ensuite  ^  il  se  jeta 
lui-même  dans  le  fort  de  Khizan ,  et  y  arbora 
l'étendard  de  la  révolte.  Il  en  voulait  au  sid- 
tan  de  ce  que  ce  prince,  pour  tarir  la  source 
de  ses  excessives  prodigalités,  l'avait  empêché, 
depuis  deux  ans,  de  disposer  à  son  gré  des 
deniers  du  fisc.  Croyant  Djélal-ud-din  perdu  ^ 
lorsque,  surpris  dans  le  Mocan,  ce  prince  fut 
obligé  de  prendre  la  fuite,  et  ne  songeant 
plus  qu'à  ses  propres  intérêts,  il  avait  écrit 
au  sultan  de  Roum  et  au  prince  de  Syrie, 
pour  leur  proposer,  s'ils  voulaient  lui  laisser 
la  possession  de  l'Arran  et  de  l' Azerbaïdjan , 
de  leur  rendre  hommage  pour  ces  deux  pays, 
et  de  faire  réciter  la  prière  publique  en  leur 
nom.  Dans  ces  lettres  il  qualifiait  Djélal-ud- 
din  de  Tyran  déchu.  Plusieurs  de  ces  mis- 
sives et  d'autres  qu'il  avait  adressées  à  des 
gouverneurs  de  province  pour  corrompre  leur 
fidélité,  tombèrent  entre  les  mains  du  sultan. 
Ce  prince  sut  que  le  vézir  arrêtait  les  offi- 
ciers khorazmiens  qui  passaient  dans  le  voi- 
sinage de    son    château,   et    qu'il  leur  extor- 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    1.  Si 

quait  par  des  tortures  tout  ce  qu'ils  possé- 
daient, n  apprit  que  Schéréf-ul-Mulk  avait 
envové  au  chef  des  Turcmans  l'ordre  de  ne 
remettre  à  personne  la  famille  et  les  trésors 
du  sultan,  pas  même  à  Djélal-ud-din  s'il  se 
présentait,  et  que  dans  cette  lettre  il  le  dési- 
gnait encore  sous  le  nom  de  Tjran  déchu. 
Djélal ,  convaincu  de  sa  trahison ,  fit  expédier 
dans  toutes  les  provinces  l'ordre  de  ne  plus 
reconnaître  son  autorité  (i). 

Ce  prince  était  demeuré  tout  l'hiver  dans 
la  plaine  de  Mahan.  Vers  la  fin  de  cette  sai- 
son ,  sur  l'avis  que  les  Mongols  étaient  partis 
d'Odjan,  pour  le  chercher,  il  passa  dans  l'Ar- 
ran  ;  lorsqu'il  fut  près  du  château  de  Schéréf* 
ul-Mulk,  il  le  manda,  feignant  d'ignorer  tous 
ses  actes  de  trahison.  Schéréf-ul-Mulk  se  pré« 
senta,   le  linceul  autour  du    cou;  Djélal   lui 


(i)  «  Tels  sont,  dit  Novaîri,  les  motifs  de  la  disgrâce 
«  de  ce  Tëzir,  rapportes  par  Schihab-ud-dîn  el  Monschi 
«(le  secrétaire),  c*est-4-dire ,  Nessaoui;  mais  selon  d'au- 
«très  antearsy  Schéréf-nl^Mulk  se  détacha  du  sultan,  à 
«  cause  de  ses  nombreux  actes  d'extravagance ,  qui  lui 
«  aliénèrent  en  même  temps  ses  généraux,  lesquels  s*unî- 
«  rent  avec  le  vézir;  »  et  Noraîri  cite  sa  conduite  après 
la  mort  d'un  esclave  favori,  dont  il  sera  fait  menlion 
plus  bas. 


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5jt  HISTOIRE    DES  MONGOLS. 

offrit  une  coupe  de  vin,  contre  l'usage  des 
sultans  khorazmiens,  qui  n'admettaient  jamais 
les  vézîrs  à  leurs  banquets.  Schéréf-ul-Mulk 
se  crut  au  comble  de  la  faveur;  il  ne  tarda 
pas  à  être  désabusé.  Quoiqu'il  suivit  le  sul- 
tan y  qui  continua  sa  route  vers  l'Arran ,  il 
n'eut  plus  de  part  aux  affaires. 

Le  mauvais  état  de  la  fortune  de  Djélal  fit 
éclore  les  dispositions  secrètes  des  esprits  dans 
les  deux  provinces  nouvellement  conquises.  A 
Tébriz  la  populace,  excitée  par  ceux  mêmes 
qui  y  commandaient  au  nom  du  sultan,  fut 
sur  le  point  de  massacrer,  pour  s'en  faire  un 
mérite  auprès  des  Mongols,  tout  ce  qui  s'y 
trouvait  de  Khorazmiens.  Des  révoltes  écla- 
tèrent dans  plusieurs  endroits  de  l'Arran  et 
i  de  l'Azerbaïdjan.   On  tuait  les  gens  du  sultan 

et  l'on  portait  leurs  têtes  à  l'ennemi. 

Djélal,  voulant  envoyer  quelqu'un  dans 
l'Arran  pour  faire  marcher  les  troupes  can- 
tonnées dans  cette  province,  dit  à  son  chan- 
celier, qu'il  avait  besoin  pour  cette  mission, 
d'une  personne  qui  put  inspirer  de  la  con- 
fiance aux  Turcmans,  et  ne  fut  pas  avide 
de  leurs  biens;  «mais,  ajouta-t-il,  je  ne  puis 
«  me  fier  pour  cela  à  aucun  des  Turcs  qui 
i(  sont  auprès  de  moi.  »  Il ,  revint  plusieurs 
fois    sur  ce   sujet,  et  Mojbammed    de    Nessa, 


LIVRE    IV,    CIIA.IMTAE     1.  .V3 

qui  vit  bien  que  son  maître  désirait  qu'il 
se  chargeât  de  cette  commission ,  mais  hési- 
tait à  la  lui  proposer,  croyant  qu'elle  ne 
lui  serait  pas  agréable,  lui  dit  enfin  qu'il  était 
prêt  à  exécuter  ses  ordres  et  il  partit  dans 
la  nuit  même.  Lorsqu'il  avait  dirigé  un  corps 
de  troupes  vers  le  quartier  de  Djélal-ud-din , 
il  se  rendait  par  les  montagnes,  à  un  autre 
cantonnement,  et  par  ses  soins,  dans  peu 
de  temps  ce  prince  se  vit  entouré  de  forces 
considérables.  Sur  l'avis  de  cette  réunion , 
une  division  mongole ,  qui  avait  pénétré  dans 
l'Arran,  se  replia  sur  le  gros  de  l'armée, 
resté  à  Odjan. 

Un  émissaire,  envoyé  par  les  Mongols  au 
gouverneur  de  Baïlecan,  pour  le  sommer  de 
se  rendre,  ayant  été  conduit  au  camp  de 
Djélal,  ce  prince  ordoima  à  son  secrétaire 
de  l'interroger  sur  la  force  de  l'armée  de 
Tchormagoun,  et  de  lui  promettre  la  vie 
sauve  s'il  disait  la  vérité.  C'était  un  Musul- 
man, attaché  comme  intendant  au  service 
de  Taimaz,  l'un  des  chefs  mongols.  Il  dé- 
clara que  celte  armée,  lorsque  Tchormagoun 
l'avait  passée  en  revue  près  de  Dokhara,  était, 
suivant  les  nMes,  forte  de  vingt  mille  com- 
battants. Djélal -U(Udin  fit  tuer  cet  homme 
sur    le    champ,     de    peur    que    ses    troupes 


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54  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

venant  à  connaître  le  nombre  des  ennemis, 
n'en  fussent  découragées. 

Le  sultan  craignait  que  Schéréf-ul-Mulk, 
ne  le  quitàt  pour  aller  exciter  les  peuples  à 
la  révolte.  S'étant  rendu,  suivi  de  cet  ancien 
vézir,  à  Djarapert,  près  de  Gandja,  dans  les 
montagnes  d'Artsakh  (1),  il  ordonna  au  com- 
mandant de  cette  forteresse,  vieillard  turc, 
dur  et  méchant,  de  l'arrêter  et  de  le  mettre 
aux  fers,  au  moment  où  le  sultan  en  parti- 
rait. Peu  de  temps  après  il  envoya  six  de 
ses  gardes  pour  lui  ôter  la  vie.  En  voyant  pa- 
raître ces  satellites,  le  vézir  connut  son  sort. 
Il  les  pria  de  différer  quelques  instants  afin 
qu'il  pût  recommander  son  ame  à  Dieu.  Il 
fit  ses  ablutions ,  dit  son  Namaz ,  lut  un  mor- 
ceau du  Coran,  et  permit  ensuite  aux  gardes 
d'entrer.  «  Voici,  leur  dit-il,  la  récompense 
(c  de  quiconque  se  fie  à  la  parole  d'un  ingrat,  y» 
Ils  lui  demandèrent  s'il  voulait  périr  par  le 
cordon  ou  par  le  sabre;  il  dit  :  «  par  le  sa- 
«  bre.  »  —  «  Il  n'est  pas  d'usage,  reprit  l'un 
a  d'eux,  que  les  Grands  soient  décapités,  et 
«  par  le  cordon  la  mort  est  plus  douce.  »  — 


(i)    Mémoires   sur    V Arménie,    par     Mr.     St. -Martin, 
lom.  i*',  pag.   i52. 


LIVRE   IV,   CnàPITRE   1.  j:> 

m  C'est    votre    affaire;    répondit-il,    faites    ce 
«  que  vous  voudrez.  »  Ils  l'étranglèrent. 

Le  sultan  se  rendit  à  Gandja ,  pour  y  étouf- 
fer une  révolte  qui  avait  commencé  par  le 
meurtre  de  tous  les  Khorazmiens  dans  cette 
ville.  Il  campa  sous  ses  murs  et  s'efforça  de 
ramener  les  séditieux  à  la  soumission  par  des 
messages  pleins  de  douceur;  mais  les  gens  du 
peuple  n'en  devinrent  que  plus  insolents,  et 
sortirent  de  la  ville  pour  l'assaillir.  Le  sultan 
les  fit  charger.  Ils  prirent  soudain  la  fuite; 
les  troupes  khorazmiennes  les  poursuivirent, 
et  entrèrent  péle-méle  avec  eux  dans  Gandja. 
Elles  voulaient  la  piller;  le  sultan  les  en  em- 
pêcha, et  se  contenta  de  demander  aux  prin- 
cipaux habitants  quels  étaient  les  chefs  de  la 
révolte;  on  lui  en  désigna  trente;  il  leur  fit 
trancher  la  tête. 

Djélal  demeura  quinze  jours  à  Gandja, 
délibérant  sur  ce  qu'il  devait  faire.  Il  se  dé- 
cida à  demander  encore  du  secours  au  prince 
de  Syrie.  Cette  démarche  lui  répugnait;  mais 
il  céda  aux  conseils  de  ses  entours.  Aschraf, 
apprenant  que  ses  ambassadeurs  étaient  en 
route,  passa  en  Egypte.  Ils  durent  s^arréter 
k  Damas,  où  le  prince  de  Syrie  les  annisa 
par  des  lettres  qui  annonçaient  sa  prochaine 
arrivée  avec   des   troupes,  pour  w'courir  leur 


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1 


56  HISTOIRE    DES    MOJfOOLS. 

maître  ;  enfin  Djélal  fut  assuré  par  ses  ambas- 
sadeurs qu'il  n'avait  rien  à  espérer  d'Aschraf, 
lequel  paraissait  décidé  à  ne  revenir  d'Egypte 
qu'après  l'issue  de  la  lutte  entre  le  sultan  et 
les  Mongols. 

Alors  Djélal-ud-din  envoya  son  chancelier 
à  Mozaffer  Gazi,  qui  avait  reçu  de  son  frère 
Aschraf  la  principauté  de  Rhelatt,  pour  l'in- 
viter à  venir  avec  ses  troupes  se  joindre  au 
sultan  et  lui  amener  les  princes  d'Amid  et  de 
Mardin.  Le  sultan  disait  qu'avec  leur  secours 
il  pourrait  se  passer  de  celui  du  prince  Asch- 
raf. Il  ordonna  à  son  envoyé  d'assurer  le 
prince  Mozaffer  Gazi,  que  si  Dieu  leur  accor- 
dait la  victoire  contre  les  Tatars,  il  le  met- 
trait en  possession  d'un  pays  auprès  duquel 
Khelatt  et  son  territoire  n'étaient  rien.  Tel 
fut  le  message  dont  Djélal-ud-din  chargea  son 
secrétaire,  en  présence  de  ses  généraux;  mais 
lorsqu'il  fut  seul  avec  Mohammed  de  Nessa, 
il  lui  dit  :  a  Je  n'ai  pas  plus  de  confiance  en 
ce  ceux-là;  mais  ceux-ci ,  désignant  les  géné- 
tf  raux  turcs,  ne  se  repaissent  que  de  chimè- 
re res  et  ne  cherchent  qu'à  éviter  les  combats; 
a  c'est  ainsi  qu'ils  ont  dérangé  tous  mes  pro« 
«  jets,  et  je  vous  ai  choisi  pour  cette  mis- 
«  sion,  afin  que  vous  rapportiez  une  réponse 
«  qui  leur  ôte  tout   espoir  d'assistance.  »    Le 


LIVRB    IV,    CHAPITRE    I.  $7 

sultan  était  résolu  de  se  rendre  à  Ispahau; 
c'était  la  ville  qui  pouvait  lui  offrir  le  plus 
de  ressources.  Par  ses  ordres,  un  corps  de 
six  mille  hommes  alla  piller  les  districts  de 
Khartabert  ,  Erzendjan  et  Malattia  dans  le 
Roum,  et  amena  au  camp  une  multitude  de 
bestiaux. 

Quand  Mohammed  de  Nessa  eut  rendu  à 
Mozaffer  Gazi  le  message  dont  il  était  char- 
gé, ce  prince  lui  dit  :  «  Si  j'ai  prêté  ser- 
tf  ment  au  sultan  Djélal-ud-din ,  je  l'ai  aussi 
fc  prêté  au  sultan  Keî-Cobad,  et  je  sais  que 
a  votre  souverain  a  fait  ravager  son  pays; 
c  ce  n'est  pas  là  ce  qu'il  nous  a  juré.  Au 
«  reste,  je  ne  suis  pas  mon  maître;  je  dé- 
«  pends  de  mes  frères,  le  roi  d'Egypte  et 
«  le  prince  de  Syrie;  je  ne  puis  pas,  sans 
«  leurs  ordres,  fournir  du  secours  au  sui- 
te tan;  et  d'ailleurs,  quel  renfort  le  petit  nom- 
«  bre  de  mes  troupes  donnerait-il  à  son 
«  armée?  Quant  aux  princes  d'Âmid  et  de 
tf  Mardin,  ils  ne  dépendent  pas  de  moi;  je 
«  sais  qu'ils  correspondent  avec  le  sultan; 
«  que  ce  prince  sonde  leurs  dispositions  en 
a  fait  de  secours;  bientôt  il  s'appercevra  qu'ils 
«c  ne  sont  pas  de  bonne  foi;  au  lieu  que  le 
«  prince  Aschraf  est  zélé  pour  les  intérêts. 
«  du  sultan  et   fidèle   à   ses  engagements.    Il 


58  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

tt  n'a  passé  en  Egypte  que  pour  y  rassem- 
«  bler  des  troupes  qu'il  veut  amener  à  votre 
«  maître.  »  (i) 

Au  bout  de  quelques  jours  Mohammed 
prit  congé  du  prince  de  Khelatt  et  lui  dit 
que  quoiqu'il  pût  arriver,  il  aurait  à  se 
repentir  du  parti  qu'il  prenait;  que  si  le 
sultan  triomphait  de  ses  ennemis,  le  prince 
ne  parviendrait  pas  à  se  le  réconcilier, 
quand  il  lui  offrirait  tous  les  trésors  de  la 
terre;  que  si  le  sultan  était  vaincu,  bientôt 
le  voisinage  des  Tatars'  ferait  regretter  sa 
perte.  Mozaffer  répondit  qu'il  ne  doutait  pas 
de  la  vérité  de  ces  paroles;  mais  qu'il  n'é- 
j  tait  pas  son  maître.    Une  lettre   apportée  de 

1  Perkri  par   une    colombe,  annonçait   que  les 

]  Tatars    avaient    passé   par    cette    ville,    cher- 

chant le  sultan.  Mohammed  se  rendit  à  Hany; 
il  n'y  trouva  que  les  femmes  et  les  bagages 
de  l'armée;  le  sultan  en  était  parti  pour  se 
poster  à  Djebel -Djor.  Ce  prince  avait  été 
instruit  de  la  marche  de  l'ennemi,  par  un 
Kiliarque   mongol,    qui,    pour    se    soustraire 


(i)  Selon  Ibn-ul-Ethir ,  les  Mongols  avaient  demandé 
au  Kfaaliphe  et  aux  autres  princes  de  ne  pas  donner  de 
secours  au  sultan. 


LIVRK    IV,    CHAPITRE    f.  Sq 

à  la  punition  d'une  faute,  avait  déserté; 
d'après  le  conseil  de  ce  transfuge,  abandon* 
nant  ses  bagages  sur  la  route,  il  s'était  mis 
en  embuscade,  avec  le  dessein  de  tomber 
sur  les  Tatars,  lorsqu'ils  seraient  à  piller. 
Otouz  Khan ,  avec  quatre  mille  cavaliers ,  devait 
se  montrer  à  l'ennemi,  et  puis  se  retirer 
afin  de  l'attirer  dans  le  piège;  mais  ce  gé- 
néral, qui  n avait  ni  courage,  ni  intelligence, 
revint  avec  la  nouvelle  que  les  Tatars  s'é- 
taient éloignés  du  canton  de  Manazguerd. 
Sur  cet  avis,  qui  était  faux,  le  sultan  quita 
son  embuscade  et  revint  à  Ilany.  Il  ordonna 
à  son  secrétaire  de  lui  rendre  compte,  en 
présence  de  ses  généraux,  du  résultat  de  sa 
mission.  Voyant  qu'ils  n'avaient  nul  secours 
à  espérer  de  ce  coté,  ils  se  décidèrent  à 
marcher  vers  Ispahan,  et  à  n'emmener  que 
celles  de  leurs  femmes,  ceux  de  leurs  en- 
fants qui  leur    étaient  le  plus  chers. 

Deux  jours  après  cette  résolution  prise, 
arriva  au  camp  un  envoyé  de  Mess'oud 
prince  d'Amid,  qui  voulait  engager  le  sultan 
à  s'emparer  du  Roum,  conquête  qu'il  pré- 
tendait facile;  maître  de  ce  rovaumc  et 
fortifié  de  l'alliance  des  Kiptcliacs,  qui  lui 
étaient  attachés,  il  pourrait  se  rendre  redou- 
table aux  Tatars.    Mess'oud  promettait  de  se 


6o  HISTOIRE  DBS    MONGOLS. 

joindre  au  sultan ,  avec  quatre  mille  cavaliers , 
et  de  ne  le  quiter  qu'après  l'entière  conquête 
du  Roum.  Cette  instigation  du  prince  d'Amid 
était  dictée  par  un  esprit  de  vengeance  :  Kei- 
Cobad  lui  avait  enlevé  plusieurs  châteaux. 
L'ambition  de  Djélal-ud-din  en  fut  tentée;  il 
abandonna  le  projet  d'aller  à  Ispahan  et  prit 
la  route  d'Amid.  Ayant  posé  son  camp  près 
de  cette  ville  ^  il  passa  la  soirée  à  boire  et 
s'enivra.  Au  milieu  de  la  nuit,  un  Turcman 
vint  l'avertir  qu'il  avait  vu  des  troupes  étran- 
gères à  la  station  où  le  sultan  s'était  arrêté 
la  nuit  précédente.  Djélal  dit  qu'il  mentait, 
que  c'était  un  artifice  du  prince  d'Amid ,  pour 
l'éloigner  de  son  pays;  mais  en  effet,  à  l'aube 
du  jour,  parurent  les  Mongols.  Ils  entouraient 
la  tente  royale,  et  le  sultan  restait  encore 
plongé  dans  le  sommeil  de  Tivresse.  Le  gêné* 
rai  Orkhan  accourut  avec  ses  troupes,  char- 
gea l'ennemi  et  l'éloigna  du  pavillon  du  sultan  ; 
alors  plusieurs  officiers  de  sa  maison  y  pénè- 
trent, l'entraînent  vêtu  d'une  petite  tunique 
blanche,  et  le  mettent  à  cheval.  Il  ne  son- 
gea dans  ce  moment  qu'à  son  épouse,  fille 
du  prince  du  Fars,  et  ordonna  à  deux  de 
ses  grands  officiers  d'accompagner  cette  prin- 
cesse dans  sa  fuite. 

Voyant  les  escadrons  mongols  ardents  à  le 


LIVRE    IV,    CHAPITEE    I.  6l 

poursuivre  y  Djélal  dit  à*  Orkhan  de  le  quiter 
avec  ses  troupes ,  afin  d'attirer  Fenneini  sur 
ses  traces.  Il  prit  lui-même  la  route  d'Amid, 
suivi  seulement  de  cent  cavaliers;  mais  les 
portes  de  cette  ville  lui  furent  fermées.  Le 
sultan  ayant  envain  cherché  à  se  les  faire 
ouvrir  par  la  persuasion ,  continua  à  fuir  vers 
la  Mésopotamie;  cependant  il  ne  tarda  pas  à 
rebrousser  chemin ,  par  le  conseil  d'Otouz 
Khan  y  qui  prétendit  que  le  plus  sûr  moyen 
d'éviter  les  Mongols,  était  de  se  porter  sur  la 
route  qu'ils  venaient  de  parcourir.  Il  arriva 
à  un  village  du  district  de  Meyafarkin,  et 
y  descendit  dans  une  grange  pour  y  passer 
la  nuit.  Pendant  qu'il  reposait,  Otouz  Khan 
le  quita.  Au  point  du  jour,  Djélal  fut  sur- 
pris par  les  Mongols;  il  n'eut  que  le  temps 
de  monter  à  cheval;  la  plupart  de  ses  gens 
furent  tués.  Les  Mongols,  apprenant  de  leurs 
prisonniers  que  c'était  le  sultan  qui  venait 
de  s'échaper,  coururent  après  lui,  au  nom- 
bre d'une  quinzaine.  Deux  le  joignirent  et 
furent  tués  de  sa  mainj  les  autres  ne  pu- 
rent l'atteindre. 
Le  sultan  se  jeta  dans  les  montagnes  (i), 

(i)  Dans   l'une  des   montagnes   de     Tsc/nio,    dît    Bar 
Hcbraeus,  pag.  490. 


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i. 

,  I 

( 


6a  HISTOIRE    DES     MOITGOLS. 

et  fut  pris  par  des  Curdes,  qui  en  occu- 
paient les  accès,  pour  piller  les  fuyards.  Ils 
le  dépouillèrent,  suivant  leur  coutume,  et 
allaient  le  tuer,  lorsque  le  sultan  se  fit 
connaître  secrètement  à  leur  chef;  il  lui  dit 
de  le  conduire  à  MozafFer ,  prince  d'Erbil , 
qui  le  comblerait  de  biens,  ou  de  le  faire 
parvenir  dans  quelque  partie  de  ses  États, 
ce  dont  il  serait  récompensé  par  le  rang  de 
Mélik.  Le  Curde  préféra  ce  dernier  parti; 
il  mena  le  sultan  à  Fhabitation  de  sa  tribu, 
et  le  laissa  auprès  de  sa  femme  pour  aller 
dans  les  montagnes  chercher  ses  chevaux. 
Pendant  son  absence,  vint  un  simple  Curde, 
qui  demanda  à  la  femme  quel  était  ce  Kho- 
razmien,  et  pourquoi  on  ne  l'avait  pas  tué. 
Elle  répondit  qu'il  était  sous  la  sauvegarde 
de  son  mari;  elle  lui  découvrit  même  que 
c'était  le  sultan.  «  Comment  savez  vous, 
«  reprit  le  Curde,  s'il  dit  la  vérité,  et  d'ail- 
«  leurs  le  sultan  a  tué  dans  Khelatt  un  de 
«  mes  frères  qui  valait  mieux  que  lui;  »  en 
même  temps,  il  le  frappa  de  son  javelot  et 
retendit  mort  (i). 
mi-schcw.  Ainsi  périt  le  dernier  prince  de  la  dynas- 
tie  des  Khorazm  Schahs.   «  Djélal-ud-din ,  dit 


i5  août 

I23l. 


(i)  Ncssaoul. 


LIVRE    IVy  GHA.PITBE  I.  63 

cr  son  biographe  9  avait  une  stature  moyenne , 
ff  la  phisionomie  turque,  et  le  teint  foncé; 
«  car  sa  mère  était  indienne.  II  était  brave 
«  à  l'excès,  calme,  grave,  silencieux,  ne  riant 
a  jamais  que  du  bout  des  lèvres.  Il  parlait  le 
c  turc  et  le  persan  (i).  » 

On  a  vu  que  ce  prince,  vrai  type  du  ca- 
ractère turcman ,  possédait  plutôt  les  qualités 
d'un  soldat  que  celles  d'un  général  ou  d'un 
souverain;  sans  prudence  ni  prévoyance;  vi- 
vant de  pillage  ;  ne  profitant  du  répit  que  lui 
laissaient  les  Mongols  que  pour  attaquer 
des  voisins  dont  il  aurait  dii  se  ménager 
l'appui;  se  livrant  avec  insouciance  à  ses 
plaisirs,  passant  son  temps  à  boire  et  à  en- 
tendre de  la  musique;  se  couchant  toujours 
ivre ,  lors  même  que  les  Mongols  le  pour- 
suivaient à  outrance.  Il  ne  sut  pas  conser- 
ver l'attachement  de  ses  troupes ,  qui  d'ail- 
leurs privées  de  solde,  vivaient  de  ce  qu'el- 
les prenaient,  et  ruinaient  les  provinces.  Des 
actes  d'extravagance  contribuèrent  à  lui  alié- 
ner les  esprits.  La  mort  lui  ayant  enlevé , 
pendant  son  séjour  près  de  Tébriz,  un  jeune 
esclave  eunuque,  qu'il  aimait  passion nément, 
il  en  conçut  im  profond  cliagrin.   Il  ordonna 

(i)  Nessaoui.  —  ZéhébL 


64  HISTOIRE   DES   MOIfGOLS. 

à  ses  généraux  et  à  ses  troupes  d'accompag- 
ner à  pied  le  cercueil  de  ce  favori;  il  sui- 
vit lui  même  à  pied  pendant  quelque  temps , 
la  pompe  funèbre,  et  ce  ne  fut  pas  sans 
peine  que  ses  généraux  et  ses  ministres  pu- 
rent le  persuader  de  monter  à  cheval.  Les 
habitants  de  Tébriz  avaient  reçu  Tordre  de 
sortir  à  la  rencontre  du  convoi;  ils  obéi- 
rent; néanmoins  Djélal-ud-din  s'emporta  con- 
tre eux  y  trouvant  qu'ils  auraient  du  aller  plus 
loin,  montrer  plus  de  douleur,  et  il  les  en  au- 
rait punis,  sans  l'intercession  de  ses  généraux. 
Il  ne  fit  pas  ensevelir  l'ennuque,  afin  de 
ne  pas  s'en  séparer;  il  emmenait  son  cercueil, 
ne  cessant  de  se  lamenter,  et  prenant  à  peine 
de  la  nourriture.  Lorsqu'on  lui  servait  ses 
repas ,  il  ordonnait  qu'on  portât  de  tel  mets  à 
Kilidj y  c'était  le  nom  de  l'eunuque;  et  comme 
il  avait  fait  mourir  un  de  ses  serviteurs  qui 
lui  avait  répondu  que  Kilidj  n'existait  plus, 
on  allait  présenter  les  mets  au  défunt,  et  l'on 
revenait  dire:  «  Un  tel  se  met  aux  pieds  du 
«  sultan,  et  lui  fait  savoir  qu'il  se  trouve 
«  mieux  (i).  » 


(i)  Ibn-ul-£tliir ,  pag.  34o.  —  Novaîri.  —  Messalik  ul 
Ahssar  fi  MémaUk  ul-Amssar ,  par  le  Scheîkb  Ahmed  el 
Omari,  tome  a3. 


LIVRE    IVy    CMA.PITRB    n.  65 

Peu  de  temps  après  la  mort  de  Djélal*ud- 
din,  le  prince  Mozaffer  envoya  recueillir  ses 
dépouilles  dans  le  canton  où  il  avait  été 
tué.  On  retrouva  le  cheval  qu'il  montait , 
avec  sa  selle  et  son  sabre ,  et  le  morceau 
de  bois  qu'il  attachait  sur  le  milieu  de  sa 
tête.  Mozaffer  les  fit  montrer  à  plusieurs 
officiers  de  Djélal-ud*din  qui  attestèrent  que 
ces  objets  lui  avaient  appartenu.  Alors  le 
prince  envoya  chercher  ses  ossements  et  les 
fit  déposer  dans   un   mausolée  (i). 

Dans  les  années  qui  suivirent  sa  mort, 
le  bruit  courut  souvent  qu'on  l'avait  vu  en 
divers  endroits,  surtout  en  Perse.  Un  indi- 
vidu à  Ispidar  se  donna  pour  le  sultan.  Les 
commandants  mongols  le  firent  examiner  par 
des  pei*sonnes  qui  avaient  vu  ce  prince,  et 
l'imposteur  fiit  mis  à   mort  (i). 

Vingt -deux  ans  api*ès  la  fin  de  Djélal* 
ud-din,  im  pauvre  homme,  vêtu  en  ^a- 
kir,  passant  le  Djihoun,  dit  aux  bateliers: 
c  Je  suis  le  suUan  Djélal-ud-din  Khoa* 
«  razmschah,  qu'on  à  dit  tué  par  les  Cur- 
«  des    dans    les    montagnes    d'Amid  ;    c'est 


(i)  Nessaou!. 
(a)  DjotiTéînL 

3 


66  HISTOIRE   OE8  MONGOLS. 

«  mon  écuyer  qui  a  été  tué;  j'ai  voyagé 
«  plusieurs  années ,  sans  me  faire  connaître.  » 
Les  bateliers  se  saisirent  de  lui,  et  le  me- 
nèrent à  un  officier  mongol  dans  le  voisinage. 
Mis  à  la  torture,  il  soutint  jusqu'au  dernier 
soupir   qu'il  était  ce  qu'il   disait  (i). 

Orkhan,  après  sa  séparation  du  sultan, 
fut  joint  dans  sa  marche  par  plusieurs  dé« 
tachements;  il  arriva  à  Erbil,  à  la  tête  de 
quatre  mille  cavaliers,  et  se  dirigea  sur 
Ispahan,  dont-il  s'empara;  mais  cette  ville 
ne  tarda  pas  à  tomber  au  pouvoir  des 
Mongols  (a). 


(i)  Bar  Hebrœus,  pag.  5id,  texte. 
(a)  NoTaîri. 


LIVllE    IV,    CHAPITRE   lî.  67 

C^>  C^ï  C^  C^  "t^d  C^>  C^^  C^ 'l^)  C^)  C^)  C^  C^)  C^  C^J  C^  C^)  c^^  C^  C^) 

CHAPITRE    IL 

Ravages  des  Mongols  dans  la  Mésopotamie,  le  Conrdastan, 
r  Azerbaïdjan ,  F  Arménie ,  la  Géorgie ,  et  sur  les  confins 
de  rirac-Aréb.  — •  Leur  invasion  dans  le  Roum.  — 
Déroute  de  Tannée  du  sultan  Keï-Khosrou.  —  Conquête 
d*une  partie  du  Roum.  -^  Traité  de  soumission  de  ce 
royaume.  —  Évacuation  du  Roum  par  les  Mongols.  — 
Sac  d'Erzendjan.  —  Expédition  d'un  corps  mongol  vers 
Alep.  — ^  Sommation  des  Mongols  à  plusieurs  princes 
mahométans.  —  Soumission  du  roi  de  la  Petite^ 
Arménie.  —  ^Nouveaux  ravages  en  Mésopotamie ,  dans 
le  Diarbékir  ,  et  la  partie  septentrionale  de  Flrac- 
Aréb.  —  Partage  de  la  Géorgie  entre  deux  princes 
David.  — Les  fils  de  Keî-Khosrou  se  disputent  le  trône.  — -» 
Intervention  du  grand  Kban  dans  ces  querelles.  — ^ 
Seconde  invasion  de  Baïdjou  dans  le  Roum.  —  Lt 
sultan  Yzz-ud-din  vaincu  et  détrôné.  —  Son  frère 
Rokn-udHlin  placé  sur  le  trône  de  Conia.  —  Voyage 
de  Hethoum  à  la  cour  de  Mangou. 


Lorsque  Djélal-ud-din  eut  été  surpris  près  — r-^ 
d'Amid,  ses  troupes  se  dispersèrent,  et  les 
soldats  khorazmiens  furent  enlevés  isolément 
par  les  paysans ,  les  Curdes  et  les  Bédouins. 
Alors  les  Tatars  ravagèrent  les  provinces  d'A- 
midy  d'Erzen  et   de  Meyafarikin.   Us  prirent, 


68  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

au  bout  de  cinq  jours  de  siège,  la  ville  de 
SaVed ,  située  à  deux  journées  à  Test  de  Mar- 
din,  et  quoique  elle  eut  capitulé,  ils  firent 
main  basse  sur  tous  ses  habitants,  au  nombre, 
dit*on,  de  quinze  mille.  La  ville  de  Tanza 
subit  le  même  sort ,  ainsi  que  Mardin ,  dont 
le  souverain  se  réfugia  dans  la  citadelle.  Le 
district  de  Nassibin  fut  désolé;  mais  la  ville 
même  ne  tomba  point  au  pouvoir  des  Mon- 
gols, qui  entrant  dans  le  pays  de  Sindjar, 
saccagèrent  El-Khabour  et  A'raban.  Un  de 
leurs  corps  prit  la  route  de  Mossonl ,  et 
alla  piller  le  bourg  d'El  Mounassa ,  situé  entre 
cette  ville  et  Nassibin.  Ses  habitants  et  ceux 
du  plat  pays  s'étaient  réfugiés  dans  un  Khan, 
au  milieu  du  bourg;  ils  furent  tous  égorgés. 
«  Un  homme  de  ce  pays,  dit  Thistorien  con- 
«  temporain  Ibn-ul-Ethir,  m'a  raconté  que, 
a  s'élant  caché  dans  une  maison ,  il  apercevait 
«  par  une  ouverture  ce  qui  se  passait  au  dehors; 
a  chaque  fois  que  les  Mongols  allaient  tuer 
«  quelqu'un,  ils  criaient  La  illahi.  Le  mas- 
«  sacre  fini,  ils  pillèrent  le  bourg,  et  emmenè- 
cf  rent  les  femmes.  Je  les  voyais,  dit-il,  folâtrer 
«  sur  leurs  chevaux;  ils  riaient;  ils  chantaient 
«  en  leur  langue ,  et  disaient  :  La  itlahL  » 

Une  division   marcha  sur  Bidliss,   dont  les 
habitants  se  retirèrent,  les   uns    dans  la  cita- 


oct. 


LIVRB   IVy    CHAPITRE    II.  69 

deile^  les  autres  dans  les  montagnes.  Les  Mon- 
gols brillèrent  la  ville.   Ils  prirent  d'assaut  la  ^^^'  ' 
forte  place  de  Balri ,  dans  le  pays  de  Khelatt , 
et  tuèrent  tout  ce  qui  s'y  trouvait.  La  grande 
ville  d'Ardjiscli  eut  le  même  sort. 

I3n  autre  corps  mongol  avait  mis  le  siège 
devant  Méragha.  Cette  ville  se  i^ndit,  à  con- 
dition que  ses  habitants  auraient  la  vie  sauve; 
néanmoins  les  Barbares  en  tuèrent  un  grand 
nombre.  Ils  saccagèrent  l'Azerbaidjan ,  passè- 
rent dans  le  pays  d'Erbil^  firent  main  basse 
sur  les  Turcmans  Ivaniyés,  les  Curdes,  les 
Tchébourcans  qui  l'habitaient^  le  mirent  à 
feu  et  à  sang,  et  y  commirent  des  atrocités 
inouïes.  Le  prince  d'£rbil ,  Mozaffer-ud-din , 
assembla  ses  troupes,  et  reçut  du  secours  du 
prince  de  Mossoul;  alors  les  Mongols  éva- 
cuèrent  son  pays,  et  il  ne  se  donna  pas  la 
peine  de  les  poursuivre.  Ils  marchèrent  sur 
Dacouca. 

Dans  l'espace  de  deux  mois  après  la  dis- 
parition de  Djélal-ud-din  et  la  dispei*sion  de 
ses  troupes,  les  Mongols  avaient  saccagé  le 
Diarbékir ,  la  Mésopotamie ,  les  pays  d'iirbil 
et  de  Khelatt ,  sans  renconti*er  un  homme 
armé.  Les  princes  de  ces  petits  Ktats  restaient 
cachés  dans  leurs  retraites,  et  les  peuples 
étaient  stupéfiés.  «  On  m*a «raconté,  à  ce  sujet. 


/ 


JO  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

<c  dit  rhistonen  Ibn«ul-£thir ,  des  traits  que 
«  l'on  a  de  la  peine  à  croire;  si  grand  était 
«  l'effroi  que  Dieu  avait  jeté  dans  tous  les 
a  cœurs.  On  rapporte ,  par  exemple ,  qu'un 
a  seul  cavalier  tatar  entra  dans  un  village 
«  très-peuplé,  et  se  mit  à  en  tuer"  les  ha- 
«  bitants  l'un  après  l'autre,  sans  que  per- 
«  sonne  osât  se  défendre.  J'ai  ouï  dire  qu'un 
a  Tatar  n'ayant  sur  lui  aucune  arme,  et  vou« 
u  lant  tuer  un  individu  qu'il  avait  fait  pri-* 
«  sonnier,  lui  ordonna  de  se  coucher  à 
«  terre,  alla  chercher  un  sabre  et  tua  ce 
«  malheureux  qui  n'avait  pas  bougé.  Quel* 
«  qu'un  m'a  raconté  :  J'étais  en  wuie,  m^ec 
a  dix'sept  personnes;  nous  vîmes  arrwer  un 
«  cai^alier  tatar ,  qui  nous  ordonna  de  nous 
«  lier  les  uns  aux  autres  les  mains  derrière  le 
%  dos.  Mes  compagnons  se  mirent  en  devoir 
«  de  lui  obéir;  je  leur  dis  ;  Cet  homme  est 
ce  seul;  il  faut  le  tuer  et  nous  enfuir.  —  Nous 
«  avons  tmp  peur^  répondirent  ils,  —  Mais  cet 
«  homme ,  repris-je ,  va  vous  tuer.  Tuons-le , 
«  peut-être  Dieu  nous  sauvera.  Par  ma  foi , 
«  aucun  d^eux  nosa  le  faire.  Alors  je  le 
«  tuai  d'un  coup  de  couteau;  nous  primes  la 
a  fuite,  et  nous  sauvâmes.  On  pourrait  citer 
«  beaucoup  de  traits  «emblables.  » 

Trois  mois  après  la  mort  de   Djél^l-ud-din 


LIVRE     IV,    CHAPITRE    II.  7I 

on  ignorait  encore  s'il  avait  été  tué,  s'il  se 
tenait  caché,  ou  s'il  avait  passé  dans  d'autres 
contrées.  Les  Mongols  étaient  au  cœur  de 
l'Azerbaïdjan.  Leur  chef  posa  son  camp  près 
de  Tébriz,  et  somma  cette  ville  de  se  ren** 
dre.  £lle  lui  offrit  une  forte  somme  d'argent, 
quantité  d'étoffes,  beaucoup  d'autres  articles 
et  même  du  vin.  Le  cadhi  et  le  maire,  ac- 
compagnés des  principaux  habitants,  se  ren- 
dirent au  camp  du  chef  mongol,  qui  leur 
ordonna  de  lui  envoyer  des  fabricants  d'étof- 
fes, parce  qu'il  voulait  en  commander  pour 
son  souverain.  Il  fut  obéi,  et  la  ville  paya 
le  prix  de  ces  riches  étoffes.  Il  demanda 
aussi  une  tente  pour  son  maître.  «  On  lui  en 
ce  fit  une,  dit  Ibn-ul-Ethir ,  qui  n'a  jamais  eu 
«  sa  pareille;  elle  était  couverte  d'une  étoffe 
«  de  soie  et  or,  et  tapissée  de  peaux  de  zibe> 
«  Une  et  de  castor.  »  Tébriz  se  soumit  à  payer 
une  contribution  annuelle  en  argent  et  en 
étoffes  (1). 

Lorsque  les  Mongols  saccagèrent  le  pays 
d'Ërbil,  qui  était  un  fief  du  Khaliphe,  Mostans- 
sir  leva  des  troupes  et  appela  à  son  secours 
les  souverains  mahométans  ainsi  que  les  tri"^ 


1)  Ibivrul-Etbir ,  pag.  '^44  à  348. 


7a 


HISTOIRE   DES    MONGOLS. 


bus  arabes.  Kamil,  sultan  d'Egypte ,  dont  les 
domaines  au-delà  de  l'Euphrate  étaient  égale- 
ment menacés,  marcha  du  Caire  à  la  tête  de 
son  armée.  De  Damas  il  se  dirigea  vers 
l'Euphrate  ;  dans  la  traversée  du  désert ,  entre 
Selemiat  et  ce  fleuve,  quoique  ses  troupes, 
qui  étaient  nombreuses,  eussent  pris  des  che- 
mins différents,  il  périt  de  soif  beaucoup 
d'hommes  et  de  chevaux.  Ayant  appris  à  Har- 
ran  que  les  Mongols  avaient  évacué  Khelatt, 
le  sultan  d'Egypte  alla  mettre  le  siège  devant 
Amid.  La  conquête  de  cette  place,  qui  ap- 
partenait au  prince  Mass'oud ,  petit-fils  d'Or- 
tok,  était  le  but  réel  de  son  expédition.  Il 
était  accompagné  de  son  frère  Aschraf,  qui 
lui  avait  donné  le  conseil  de  l'entreprendre, 
de  tous  les  princes  eyoubiles  et  du  sultan  du 
Roum.  Le  siège  ne  dura  que  cinq  jours; 
Mass'oud,  prince  faible  et  voluptueux  remit 
sa  capitale  au  sultan  Kamil,  qui  la  donna  en 
Ts^ctT  apanage  à  son  fils  Salih,  et  Mass'oud  reçut 
**  quelques  terres  en  Egypte,  où  il  alla  s'établir. 
Maître  de  la  ville  d'Amid ,  Kamil  fit  attaquer 
la  place  de  Hissn-Keïfa,  qui  capitula  égale- 
ment, et  ce  fut  le  terme  de  son  expédition  (i). 


'  mob. 
63o. 


safcr. 


oov. 


(i)  Novaîri.  —  Macrizi,  Histoire  d* Egypte  ^  toin.  I*'. 


LIVRE   IV,   CHAPITRE   ÎI.  73 

Les  troupes  mongoles,  sous  les  ordres  de 
Tchorinagoun  y  et  après  sa  mort,  de  Baîdjou, 
continuèrent  pendant  une  vingtaine  d'années, 
à  piller,  ravager,  dévaster  les  contrées  si- 
tuées à  Toccident  de  la  Perse.  Elles  firent  une 
seconde  incursion  dans  le  pays  d'£rbil,  et 
s'avancèrent  jusqu'au  Tigre  ;  puis  elles  prirent 
la  ville  d'Erbil;  elles  y  firent  un  grand  butin 
et  brûlèrent  beaucoup  de  maisons  ;  mais  elles 
ne  purent  pas  s'emparer  de  la  citadelle,  où 
s'étaient  enfermés  les  habitants,  qui  se  défen- 
dirent avec  courage,  et  dont  il  périt  un  grand 
nombre  par  la  disette  d'eau.  Au  bout  de  qua* 
rante  jours,  les  Mongols  se  retirèrent,  après 
avoir  reçu   une  forte  somme  en  or  (i). 

Us  ravagèrent  ensuite  la  lisière  septentrio- 
nale de  rirac  Aréb,  jusqu'à  Zenk-Abad  et 
Sermenraï,  qu'ils  saccagèrent.  Le  Khaliphe 
Mostanssir  mit  Bagdad  en  état  de  défense; 
voulant  faire  un  appel  à  tous  les  habitants 
capables  de  porter  les  armes,  il  adressa  cette 
question  au  corps  des  Oulémas  :  «  Lequel  est 
«  l'acte  le  plus  méritoire,   du  pèlerinage   de 


(i)  Raschid,  chapitre  des  souverains  contemporains  de 
la  régente  Tonrakina  et  de  Temperear  Gonyooc.  —  Bar 
Hebrcus,  pag.  497- 


633. 
1235-6. 

634. 
ia36-7. 


635. 
I a 37-8. 


redj. 

mars 
X238. 


74  HISTOIRE   DBS   MONGOLS. 

a  la  Mecque,  ou  de  la  guerre  contre  les  in- 
ce  fidèles  ?»  La  réponse  unanime  fut  que  c'était 
la  guerre  sainte.  Elle  fut  préchée  dans  Bagdad. 
Les  hommes  de  loi,  les  seigneurs,  le  peuple 
s'exercèrent  au  maniement  des  armes.  Le 
Rhaliphe  avait  l'intention  de  marcher  en  per- 
sonne; on  l'en  dissuada.  Ses  troupes  ren- 
contrèrent l'ennemi  à  Djebel  Hamrin,  sur  la 
rive  du  Tigre,  au  nord  de  Tacrit,  le  mirent 
en  déroute ,  en  tuèrent  un  grand  nombre  et 
déUvrèrent  les  captifs  qu'il  avait  faits  à  Erbil 
et  à  Dacouca.  Peu  après  un  corps  de  quinze 
mille  Mongols  entra  sur  le  territoire  de  Bag- 
dad ,  et  s'avança  jusqu'à  Dja'feriyé  ;  mais  il 
se  retira,  à  l'approche  de  l'armée  khaliphale^ 
composée  d'Arabes  et  de  Turcs  (i). 

Cette  même  année ,  sur  la  nouvelle  qu'une 
armée  tatare  de  dix  à  quinze  mille  hommes 
était  rentrée  dans  l'Irac  Aréb,  et  s'était  avan- 
cée jusqu'à  Khanekin,  bourg  situé  à  quelques 
lieues  >  au  midi  de  Holvan ,  le  Khaliphe  fit 
marcher  contre  eux  un  corps  de  sept  mille 
cavaliers,  sous  les  ordres  du  général  Djémal» 
ud-din  Beïlik.  Les  Mongols  employèrent  avec 
succès   leur  stratagème  ordinaire;  ils   prirent 


(i)  Raschid.  —  Chapitre  des  souverains  contemporains  de 
Teropercur  Mangou. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    II.  'jS 

la  fuite  et  attirèrent  leurs  ennemis  dans  une 
embuscade;  ils  les  passèrent  presque  tous  au 
fil   de   Tépée.    Le  général  Beïlik  disparut  (i). 

Au  nord  y  les  Mongols  avaient  pris,  en  i^ZSj 
Gandja,  dans  TArran,  livré  cette  ville  aux 
flammes  et  passé  ses  habitants  au  fil  de  Tépée, 
L'année  suivante ,  les  troupes  de  Tchorma* 
goun  y  quitant  la  plaine  de  Mougan ,  envahi* 
rent  à  la  fois  F  Albanie,  la  Géorgie  et  la 
Grande- Arménie  y  dont  presque  toutes  les  vil- 
les furent  saccagées.  Les  princes  et  le  peuple 
se  réfugièrent  dans  les  montagnes.  La  reine 
Rouzoutan  choisit  pour  asyle  la  forteresse 
inexpugnable  d'Ousaneth,  dans  les  montagnes 
de  riméréthi. 

En  1^38 1  Tchormagoun  conquit  le  pays 
situé  entre  TAras  et  le  Kour,  sur  plusieurs 
princes  arméniens,  feudataires  du  trône  de 
Géorgie,  dont  la  plupart  étaient  de  la  fa- 
mille dlvané ,  connétable  de  ce  royaume. 
L'un    de  ses   généraux  (2),  Ghadaghan,  prit 


(i)  Novaîri.  — Bar  Hebneus,  pag.  499. 

(7.)  Selon  rbistorien  arménien  Tchamtchéan ,  Tchorma- 
goun avait  sous  lut  deux  chefs  principaux  Pénal  noyan  et 
Moular  noyan ,  et  quinze  autres  d*un  grade  moins  élevé  : 
«  Ghadaghan ,  Tchaghau,  Toughata,  Sonitha,  Djola  ,  Asou- 
thou,  Batchou»  Thoutoo,  Khouthou,  Arslan,  Ofcotha, 
Khola,  Khourhoumdji,  KhowMUi  et  Cara  boaga. 


636. 
ia39- 


76  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

Redapagou  et  Varsanaschod.  Un  autre,  Mou- 
lar,  s'empara  de  Schamkhar  et  de  toutes  les 
forteresses  des  environs.  Djola,  frère  de 
Tchormagoun ,  prit  le  fort  de  Khatchcn, 
dont  le  seigneur,  Djalal,  neveu  d'Ivané,  se 
réfugia  dans  le  fort  de  Khohk,  près  de  Kan- 
dzassar.  Sommé  de  se  rendre,  il  prêta  ser- 
ment de  fidélité  au  souverain  mongol,  s'o- 
bligeant  au  tribut  et  au  service  militaire. 
Tchagata  assiégea  et  prit  la  ville  de  Lorhi, 
qui  appartenait  au  prince  d'Ani ,  Schahinschah , 
fils  de  Zacaria,  et  neveu  d'Ivané,  lequel  par- 
vint à  se  sauver.  Les  Mongols  pénétrèrent 
ensuite  en  Géorgie,  où  ils  prirent  Tmanisé, 
Schamschouildé ,  Tiflis  et  d'autres  villes.  Tou- 
ghata  assiégea  dans  la  forteresse  de  Gaîen 
Avak,  fils  d'Ivané  y  qui  se  rendit.  L'année 
suivante,  Vahram,  prince  de  Schamkhar,  qui, 
lors  de  la  prise  de  cette  ville,  s'était  enfui 
dans  les  montagnes,  et  Eligoum  Orpélian,  se 
soumirent  également  (i).  Tchormagoun,  suivi 
des  princes  Vahram  et  Avak,  marcha  sur  la 
ville  d'Ani,  l'ancienne  capitale  de  l'Arménie. 
Il  la  fit  sommer;  on  déclara  au  parlementaire 


(i)  Extraits  de  V Histoire  d* Arménie  de  Tchamtcbéan , 
publiés  par  Mr.  J.  Klaproth,  dans  le  Noup.  Journ,  asiat,, 
toxn.   XII,  pag.   ftoo  et  suir* 


LIVRE  IV,  CHAPITRE  II.  77 

que  la  ville  ne  pouvait  être  rendue  sans  Tor» 
dre  de  Schahinschah  j  et  il  se  retirait  avec  cette 
réponse  lorsque  la  populace  se  jetant  sur  lui 
le  massacra.  Tchormagoun  mit  le  siège  devant 
Ani,  qui  éprouva  bientôt  les  horreurs  de  la 
famine.  Pour  y  échaper,  beaucoup  d'habi* 
tants  en  sortirent  et  se  livrèrent  aux  Mongols , 
dont  ils  furent  bien  reçus.  Tchormagoun  leur 
fit  donner  des  vivres;  ce  qui  attira  dans  son 
camp  un  plus  grand  nombre  de  citadins; 
mais,  un  jour,  ces  captifs  furent  répartis 
entre  les  compagnies  mongoles  et  tous  égor* 
gés.  La  ville  n'était  plus  en  état  de  se  dé* 
fendre;  les  Mongols  la  mirent  à  feu  et  à  sang. 
Sur  la  nouvelle  du  sac  d*Ani,  les  princi* 
paux  habitants  de  Kars,  craignant  un  sort 
pareil  y  allèrent  porter  à  Tchormagoun  les 
defs  de  cette  ville.  Malgré  sa  soumission  les 
Mongols  reçurent  l'ordre  d'y  faire  main  basse 
sur  tous  les  habitants,  à  l'exception  des  en- 
fants et  des  artisans,  qui  furent  réduits  en 
captivité.  Après  avoir  ruiné  Kars,  ces  troupes 
retournèrent  dans  les  plaines  de  Mougan  (i). 


(1)  History  of  Armenia^  by  Father  MichKl  Quunidiy 
transi,  from  tha  original  armeniani  by  Johan  A^daU, 
CalcoUa  1817,  ui-8^,  tom.  II,  pag.  a35. 


78  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

En  i^i^Oy  le  prince  Avak  alla  avec  sa  sœur 
Thamtha  à  la  cour  d'Ogotaï ,  qui  leur  fit  un 
bon  accueil  et  leur  donna  y  à  leur  départ ,  un 
ordre  pour  Tchormagoun ,  de  leur  rendre 
leurs  États  y  et  de  rétablir  de  même  dans  leurs 
possessions  tous  les  autres  princes  arméniens. 
Bientôt  Avak  dut  encore  implorer  la  protec- 
tion de  cet  empereur,  et  en  obtint  un  nou- 
vel ordre  à  ses  généraux  de  le  ménager  lui 
et  les  autres  princes  arméniens,  et  de  n'exiger 
d'eux  que  le  tribut  convenu  (i). 

Lorsque  la  population  des  contrées  voisines 
du  Tigre  et  de  l'Ëuphrate,  eut  été  suffisam- 
ment éclaircie  par  le  sabre,  les  Mongols 
songèrent  à  conquérir  le  Roum.  Ce  pays  était, 
depuis  un  siècle  et  demi,  sous  la  domination 
d'une  branche  de  la  famille  des  Seldjouks. 
Une  grande  partie  de  l'Asie  mineure  avait  été 
soumise,  vers  l'année  1080,  par  le  prince  So- 
leïmanschah ,  que  son  cousin ,  le  sultan  Melik- 
schah,  souverain  de  la  Perse,  avait  envoyé 
en  occident,  pour  y  faire  des  conquêtes  sur 
les  infidèles,  avec  quatre-vingt  mille  huttes 
de  Turcs-Gouzes  ou  Turcmans,  venus  de  la 
Transoxiane.  Soleïmanschah  n'eut  pas  de  peine 


• 

(i)  Extr.  de  VHist,  d'AnnenU,  ibid»  pag.  20a. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE  II.  f^ 

à  enlever  à  l'empereur  de  Byzance  les  pro* 
vinces  centrales  de  TAsie  mineure,  et  fit 
d'Iconium  la  capitale  de  son  nouveau  royaume , 
qui  conserva  chez  les  Orientaux  le  nom  de 
Roum  ou  de  pays  romain.  Dès-lors  les  essaims 
de  Turcmans  qui  avaient  suivi  les  drapeaux 
du  prince  Seldjoucide,  se  répandirent  sur  la 
surface  du  pays  conquis,  dont  les  terres  leur 
furent  données  en  fief,  et  la  population  chré* 
tienne  de  ces  provinces  du  Bas-Empire  passa 
sous  le  joug  de  farouches  nomades. 

Le  sultan  Ghiath-ud-din  Keï-Khosrou, 
huitième  successeur  de  Soleimanschah ,  occu* 
pait,  depuis  cinq  ans,  le  trône  du  Roum,  lors* 
que  les  Mongols  se  décidèrent  à  soumettre  ce 
royaume  (i).  Tchormagoun  était  mort;  Baïd* 


(i)  Selon  Monédjtm  Baschi,  tom.  Il,  le  sultan  Reï- 
Cobad,  ayant  reçu,  en  633  (i!i35-6),  des  mains  d*un 
cnToyé  de  la  cour  mongole ,  nommé  Schems-ud-dm , 
mi  Yariig,  oa  ordre  impérial,  qui  le  aomnait  à  l'obéb^ 
•ance,  aTait  cm  devoir  se  soumettre,  et  arail  eoTojé 
des  présents  an  sourerain  mongol.  Néanmoins,  s'il  fiint 
en  croire  Halton  (cbap.  18},  un  coips  de  dix  mille 
Mongols  fit  y  sous  son  règne,  une  invasion  dans  le  Roum. 
NoTalri  rapporte  aussi  que  les  Mongols  y  entrèrent ,  pour 
la  première  fob»  à  la  fin  du  règne  de  Kei-Cobady  en 
634  (ia36-7). 


64o. 
1343. 


80  HISTOIRE    DBS    MONGOLS. 

joU|  qui  venait  de  le  remplacer,  alla  avec 
une  armée,  dans  laquelle  il  y  avait  des  con« 
tingents  arméniens  et  géorgiens,  mettre  le 
siège  devant  £rzen-ur-Roum ,  où  commandait 
Sinan-ud-din  Yacout,  ancien  affranchi  du 
sultan  Keï-Cobad,  père  de  Keï-Khosrou.  Au 
bout  de  deux  mois,  les  murs  étant  ruinés 
par  l'action  de  douze  catapultes,  la  place  fut 
prise  d'assaut ,  et  un  jour  plus  tard,  la  cita* 
délie  eut  le  même  sort.  Les  vainqueurs  firent 
main  basse  sur  le  commandant  et  tous  les 
militaires;  «les  artisans  et  les  ouvriers  obtin- 
rent la  vie  sauve;  mais  furent,  ainsi  que  les 
femmes,  réduits  en  captivité,  et  la  ville  fut 
saccagée.  Cette  expédition  terminée,  les  deux 
généraux  se  retirèrent  (i). 

L'année  suivante  ,  le  noyan  Baïdjou  enva- 
hit la  province  d'Erzendjan.  Le  sultan  Keï- 
Khosrou  s'avança  vers  Sivas,  avec  une  ar^ 
mée  d'environ  vingt  mille  cavaliers,  à  la- 
quelle s'étaient  joints  deux  mille  Francs , 
commandés  par  Jean  Liminata,  de  l'ile  de 
Chypres,  etBoniface  de  Castro,  originaire  de 


(1)  Novairi.   —    Tarikh  Monédjiin-Bascbi,  tom.  II.  — 
Bar  Hebraeus. 


tlVAE   IV|    CHAVITRE  II.  8l 

Gènes  (i).  Lie  roi  d'Arménie,  les  princes  de 
Hims  et  de  Meyafarkin,  qui  lui  avaient  pro-» 
mis  leurs  troupes,  lui  manquèrent  de  parole. 
De  Sivas  Keï-Khosrou  marcha  à  la  rencontre 
des  Mongols,  campés  dans  la  plaine  d'Acsche^ 
lier,  petite  ville  du  pays  d'Erzendjan  (a)*  il 
posa  son  camp  sur  le  mont  Alacouh,  appelé 
aussi  Koussadag,  à  une  petite  distance  de 
celui  des  Mongols,  et  commença  l'attaque; 
mais,  à  la  première  décharge  de  flèches  du  côté 
de  l'ennemi,  les  Turcs  lâchèrent  pied,  et  la 
déroute  fut  générale.  Le  sultan  courut  à  son 
quartier,  fit  partir  son  Harem  pour  Conia, 
et  s'éloigna,  abandonnant  son  camp  avec  ses 
bagages  et  ses  trésors.  Les  Mongols,  étonnés 
d'une  pareille  déroute,  et  soupçonnant  un 
stratagème  ,  ne  quitèrent  leur  position  que 
lorsqu'ils  furent  certains,  au  bout  de  vingt- 
quatre  heures ,  que  -  la  fuite  de  Tennemi  était 
réelle  ;  ils  allèrent  alors  piller  son  camp ,  puis 
ils  se  répandirent  dans  le  pays.  Les  habitants 
de  Sivas  échapèrent,  par  leur  prompte  sou- 


(i)  Haitoni  Histoire  orientale,  chap.  t8.  <>—  Selon  Marin 
Sanot  (lib.  m,  pan  XIII,  cap.  5),  le  second  de  cet 
ebeia  était  Boniftce  de  Molinis,  vénitien. 

(9)  NoYalri. 

3  6 


Sot  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

mission ,  à  la  mort  et  à  la  captivité  ;  mais  led 
Mongols  pillèrent  la  ville ,  rasèrent  ses  murs 
et  brûlèrent  les  machines  de  guerre  dont 
elle  était  munie.  Ensuite  Tocat  et  Césarée 
furent  saccagées  (i). 

Baïdjou  reçut  dans  son  camp,  près  de  Si- 
vas,  un  général  du  sultan  et  le  cady  d'Amas- 
sia,  qui  s'étant  concertés  ensemble,  venaient ^ 


(i)  Novaïri.  —  Bar  Hebi*aeus,  pag.  5 19.  —  Haïton, 
chap.  18.  —  Tari  A  h  Monédjim-Baschi  ^  tom.  II. — Vincent, 
Spcc,  hist.y  ]îb.  XXX,  cap.  60. —  Les  historiens  ne  sont 
pas  d'accord  sur  Tannée  où  ces  événemens  eurent  lieu  ;  — 
Bar  Ilebrsus    et  Moncdjim-Baschi  les  placent    à    Tannée 

640  (1242-3);  Macrizi,  à  Tannée  641  (124^-4);  Vincent 
et  Tcbamtchéan,  en  1243  ;  Haït  on  en  1244  ;  taik\&  nous 
croyons  que  le  témoignage  de  Bar  Ilebraens  est  décisif; 
selon  cet  auteur,  les  Mongols  auraient  séjourné  dans  le 
Roum  pendant  les  mois  de  juin  et  juillet  1^43;  or.  Tannée 

641  de  Thëgire  commence  le  21  juin  i243;  à  moins  de 
connaître  quel  jour  la  bataille  fut  livrée ,  il  est  difficile 
de  déterminer  si  ce  fut  en  640  ou  641.  —  Novaïrî, 
d'ailleurs  si  exact ,  commet  ici  un  terrible  anachronis- 
me ,  en  plaçant  a  Tannée  654  cette  invasion  de  Baïdjou 
et  la  déroute  de  Koussadag ,  qu*il  aura  confondue  avec 
une  seconde  expédition  dans  le  Roum,  faite  par  ce 
même  général  en  653.  —  Rubruquis  (chap.  Sa),  dit  :  qu*il 
savait  d'un  témoin  oculaire,  que  Baïdjou  n'avait  pas  plus 
de  dix  mille  hommes  dans  cette  expédition.  —  Selon 
Haïton  (chap.  18),  il  avait  trente  mille  cavaliers. 


LIVRE  IV,   CHAPITRE    II.  83 

de  leur  propre  mouvement,  lui  demander  la 
paix.  Ils  l'obtinrent ,  moyennant  l'engagement 
qu'ils  prirent,  au  nom  du  sultan,  de  payer 
un  tribut  annuel  de  quatre  cent  mille  dinars 
en  espèces,  et  de  livrer,  en  outre,  une  cer*» 
taine  quantité  d'étoffes,  un  certain  nombre 
de  chevaux  et  d'esclaves.  Dans  sa  détresse, 
Kei-Khosrou  reçut  avec  joie ,  à  Conia ,  la  nou- 
velle de  ce  traité  fait  à  son  insu   (i). 

Lorsque  l'armée  mongole  se  retira  du  Roum , 
après  une  campagne  de  deux  mois,  elle 
campa  près  d'Erzendjan  et  requit  de  cette 
ville  une  contribution  en  argent.  Sur  son 
refus,  les  Mongols   dressèrent    leui^s   catapui-* 


(i)  Tarikh  Monédjim-Baschi.  — *  Selon  le  frère  Simon , 
missionnaire,  dont  le  récit  est  rapporte  par  Vincent, 
dans  son  Spec.  hist. ,  lib.  XXXI ,  cap.  28 ,  le  sultan 
.Seldjoiictde  s'obligeait,  par  ce  traité,  à  livrer  annuelle- 
ment au  souverain  mongol,  douze  cent  mille  hyperperes, 
cinq  cent  pièces  d'étoffes  de  soie,  cinq  cent  chameaux 
et  autant  de  béliers,  qui  dcTaient  être  transportés  à  ses 
Irais,  jusqu'à  la  résidence  du  grand  Khan.  I^s  dons  et 
présents  qu'il  devait  faire  en  outre,  s'élevaient  à  une 
▼aleur  égale ,  sinon  supérieure ,  au  tribut  stipulé.  Il  de- 
vait être  fourni  gratuitement  aux  envoyés  tatars,  tant 
qu'ils  étaient  sur  le  territoire  de  Roum ,  tout  ce  dont 
ils  avaient  besoin,  chevaux,  vivres  et  autres  articles. 


juîl. 


84  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

tes,  firent  des  brèches  au  mur,  prirent  la 
ville  d'assaut,  en  massacrèrent  les  habitants 
et  la  ruinèrent  (i). 

Un  corps  mongol  avait  été  détaché  vers 
la  Syrie.  Â  son  approche  de  Malattiya,  où 
la  nouvelle  du  sac  de  Césarée  venait  de  ré- 
pandre la  terreur,  le  préfet  et  les  autres 
officiers  du  sultan  enlevèrent  de  nuit  For  et 
Targent  du  trésor,  se  le  distribuèrent  et  sor- 
tirent de  la  ville  pour  se  réfugier  à  Alep. 
£n  même  temps  partirent  les  principaux  ha- 
bitants, chrétiens  et  musulmans;  mais  ils 
furent  atteints,  à  une  journée  de  la  ville, 
par  des  troupes  mongoles,  qui  firent  main 
basse  sur  les  hommes,  et  enlevèrent  les 
garçons  et  les  filles.  Cependant  les  Mongols 
ne  s'arrêtèrent  pas  pour  faire  le  siège  de 
Malattiya.  Ils  s'avancèrent,  sous  les  ordres 
du  noyan  Yassaour,  jusqu'aux  portes  d'Alep, 
en  exigèrent  une  contribution,  la  reçurent 
et  se  retirèrent.  En  repassant  près  de  Ma- 
lattiya, Yassaour  fit  mine  de  vouloir  atta- 
quer cette  ville  ;  le  préfet ,  ayant  rassem- 
blé une  grande  quantité  de  numéraire,  de 
vases    d'or   et   d'argent,    ayant    même  enlevé 


(i)  Bar  Hcbrseiis,  pag.  5a i. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE   II.  85 

les  châsses  des  saints  et  d'autres  objets  pré- 
cieux conservés  dans  le  trésor  de  la  cathé- 
drale des  Jacobites.  Hvra  au  novan  ces 
richesses  qui  pouvaient  valoir  quarante  mille 
pièces  d'or ,  et  celui-ci  continua  sa  marche  ré- 
trograde vers  la  Perse  (i). 

Ce  fut  probablement  le  même  chef  mongol 
qui,  se  trouvant  prés  d'Alep,  à  la  fin  de 
Tété  ia44  9  envoya  par  deux  fois  sommer 
Bohémond  V,  prince  d'Antioche,  d'abattre 
les  murs  de  ses  places,  de  lui  envoyer  tout 
le  revenu  de  sa  principauté,  et  de  lui  livrer 
trois  mille  jeunes  filles.  Le  prince  s'y  refusa , 
et  le  général  mongol  ne  jugea  pas  à  propos 
de  l'attaquer.  Plus  tard  cependant  le  prince 
d'Antioche ,  et  plusieurs  autres  seigneurs  cliré* 
tiens ,  se  soumirent  à  payer  un  tribut  aux 
Mongols  (i). 

Le  lieutenant  du  grand  Rhan  adressait  des 
sommations  à  tous  les  souverains  de  l'Asie 
occidentale.  Le  prince  de  Meyafarkin,  Schi- 
hab-ud-din,  avait  reçu  dans  l'année  la/ii ,  des 
mains  d'un  émissaire  mongol,  une  lettre  qui 
lui  était  adressée,  ainsi  qu'aux  autres  princes 


(x)  Bar  Hebraras,  pag.    S^a. 

Il)  Mathieu  Parts,  pag.   8^76  et  9I7. 


86  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

niahométans.  Elle  commençait  ainsi  :  Le  lieute- 
nant du  maitre  du  ciel  sur  la  surface  de  la 
terre  y  Cacan,  et  ordonnait  à  ces  princes  de 
reconnaître  son  autorité.  L'envoyé  dit  à  Schi- 
hab-ud-din,  que  le  Cacan  Favait  nommé  son 
écuyer  (Selahdar),  et  qu'il  lui  ordonnait  de  raser 
les  murs  de  ses  villes.  Le  prince  lui  répon- 
dit qu'il  n'était  qu'un  petit  seigneur  auprès 
des  souverains  du  Roum,  de  la  Syrie  et  de 
l'Egypte ,  et  lui  conseilla  de  se  rendre  à  leurs 
cours,  ajoutant  qu'il  suivrait  leur  exemple (i). 
Le  roi  de  Cilicie  Hethoum  I  avait  promis 
au  sultan  de  Roum,  de  lui  amener  un  corps 
de  troupes  arméniennes;  mais  il  différa  de 
marcher  à  son  secours,  pour  attendre  l'issue 
des  événements  (a).  Le  royaume  de  Roum 
ayant  passé  sous  le  joug  mongol,  Hethoum, 
qui  vit  l'ennemi  commun  près  de  ses  fron- 
tières, jugea  prudent  de  rechercher  sa  pro- 
tection. Après  s'être  assuré  du  consentement 
des  seigneurs  de  son  pays,  il  fit  partir,  au 
printemps  de  l'année  i2/|4,  des  ambassadeurs 
avec  de  riches  présents,  pour  \i\  quartier  gé- 
néral de  Baïdjou,  Ces  envovés  furent  adressés 


(i)  Macrizi ,   nistoirr   d'Jigvpte.  —  ZéhéJ>i ,  loin.    II. 
(a)  Bar  Ilebrwus,  pag.  Sic). 


LIVRE   IV,    CHAPITRE    II.  87 

à  Djalal,  prince  arménien  du  pays  de  Khat- 
chen,  appelé  aujourd'hui  Cara-bagh,  qui  les 
présenta  à  Baidjou ,  à  la  veuve  de  Tcliornia- 
goun  et  aux  autres  généraux  mongols.  Ils 
demandèrent  qu'avant  tout,  on  leur  livrât 
la  mère,  la  femme  et  la  fille  de  Keï-Khos- 
rou,  qui,  lors  de  l'invasion  dans  le  Koum, 
s'étaient  réfugiés  en  Cilicie.  Baidjou  renvoya 
les  ambassadeurs  arméniens  avec  cette  réponse 
et  les  fit  accompagner  de  ses  propres  dé- 
putés. Ilethoum  fut  affligé  de  la  condition 
qui  lui  était  imposée;  mais,  cédant  à  la  né- 
cessité, il  fit  remettre  les  princesses  aux  of- 
ficiers de  Baidjou ,  et  lui  envoya  de  nouveaux 
ambassadeurs.  Le  chef  mongol  satisfait ,  con- 
clut une  alliance  avec  Hethouin ,  et  lui  fit 
remettre  un  diplôme  (Altemga),  qui  consta- 
tait son  état  de  vassal  du  grand  Rhan. 

L'année  suivante,  ia4S>  les  Mongols  s'em- 
parèrent des  contrées  situées  au  nord. du  lac 
de  Van,  et  prirent,  entre  autres  villes,  Khe- 
latt,  qu'ils  remirent ,  d'après  l'ordre  de  l'em- 
pereur Ogotaï,  à  la  princesse  géorgienne 
Thamtha,  fille  d'Ivané,  et  sœur  d'Avak,  qui 
avait  été  l'épouse  du  prince  Aschraf.  Ils  occu- 
pèrent ensuite  Amid,  entretient  dans  la  Méso- 
potamie, prirent  Rohn,  Nassibin  et  beaucoup 
d'autres  villes,  que  les  habitants  avaient  aban- 


88  HISTOIRE    DES    MOICGOLS. 

données  à  leur  approche;  mais  les  chaleurs 
de  Tété  firent  périr  la  plupart,  des  chevaux 
de  cette  division  mongole,  qui  se  vit  obligée 
de  se  retirer. 

La  domination  mongole  s'étendait  de  plus 
en  plus.  Le  prince  de  Moussoul,  Bedr-ud*- 
din  Loulou^  manda  au  prince  de  Damas , 
qu'il  avait  conclu ,  en  son  nom,  un  traité 
avec  les  Mongols ,  en  vertu  duquel  les  ha- 
bitants de  la  Syrie  leur  payeraient  un  impôt, 
proportionné  aux  facultés  des  contribuables; 
les  plus  riches,  dix  dirhems;  les  gens  de  la 
classe  moyenne  cinq ,  et  les  pauvres  un 
dirhem.  Le  contenu  de  cette  lettre  fut  pu- 
blié à  Damas,  et  l'on  procéda  à  la  levée  de 
l'impôt  (i). 

La  même  année  on  reçut  à  Bagdad,  par 
des  pigeons,  l'avis  que  les  Mongols  étaient 
entrés  à  Scheheraour ,  à  huit  journées  au 
nord  de  Bagdad,  et  avaient  saccagé  cette 
ville,  dont  le  seigneur,  Mélik-ud-din  Mo- 
hammed, fils  de  Sancpur,  s'était  réfugié, 
dans  un    château  fort  (a). 

En  1246,  les  Mongols  s'étant  avancés  jusqu'à 


(i)  Macrizî,  Histoire  d* Egypte,  —  Zéhébi,  tom.  IL 
(a)  Novaïri, 


LIVRE    Wj   CHAPITRE    II.  89 

Ya'couba,  furent  attaqués  et  mis  en  fuite 
par  les  troupes  de  Bagdad,  que  comman' 
dait  le  petit  Dévatdar.  On  leur  fit  quelques 
prisonniers  (i). 

Le  noyan  Baïdjou  ne  se  croyait  pas  maître 
de  la  Géorgie,  tant  que  la  reine  Rouzoutan, 
qui  restait  enfermée  dans  la  forteresse  d'Où- 
saneth,  refusait  sa  soumission.  Ce  fut  en 
vain  qu'il  lui  envoya  des  présents  et  lui 
demanda  une  entrevue  pour  conclure  avec 
elle  un  traité  d'amitié  et  d'alliance;  Rou- 
zoutan  se  garda  bien  de  quiter  son  asyle, 
et  n'accueillit  pas  mieux  une  proposition 
semblable  qu'elle  reçut  de  la  part  de  Batou, 
qui  depuis  la  mort  d'Ogotaî,  en  1^41^  était 
le  plus  puissant  des  princes  tchinguiziens; 
seulement  elle  fit  conduire  à  ce  souverain 
son  fils  David,  comme  otage,  le  mettant 
sous  sa  protection. 

Baïdjou ,  irrité  de  la  résistance  opiniâtre  de 
Rouzoutan,  résolut  de  donner  aux  Géorgiens 
un  autre  chef,  qui  lui  fut  soumis.  Le  dernier 
roi  George  Lascha,  frère  de  Rouzoutan, 
avait  laissé  un  fils  naturel,  nommé  David, 
que  cette  reine  avait  envoyé  dans  le  Roum, 


(1)  Novatri. 


go  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

à  répoque  où  sa  fille  y  était  conduite  pour 
épouser  le  sultan  Keï-KhossroU;  il  était  détenu, 
depuis  dix  ans,  à  Césarée.  Baidjou  chargea 
Yahram ,  prince  arménien  de  Schamkhor , 
d'aller  chercher  David ,  et  lorsqu'il  fut  arrivé 
au  camp  mongol ,  les  princes  arméniens  le 
proclamèrent  roi  et  lui  prêtèrent  serment  de 
fidélité.  Yahram,  à  la  tête  des  troupes  armé^ 
niennes  et  géorgiennes,  auxquelles  se  joignit 
un  corps  mongol,  conduisit  David  à  Mets* 
khitha,  ancienne  ville  patriarcale  de  la  Géor- 
gie, où  ce  prince  fut  sacré.  On  marcha  en-» 
suite  contre  la  forteresse  d'Ousaneth.  Rouzou* 
tan,  réduite  alors  à  la  dernière  extrémité, 
s'empoisonna  et  recommanda,  en  mourant, 
son  fils  au  Khan  Batou. 

Il  fallait  au  jeune  roi  la  confirmation  du 
grand  Khan.  Il  partit  pour  la  Mongolie,  et 
assista  à  l'inauguration  de  Couyouc,  en  août 
ia46'  Le  fils  de  Rouzoutan  s'y  trouvait  éga- 
lement ;  Batou  avait  fait  conduire  son  protégé 
au  lieu  fixé  pour  l'élection  d'un  nouveau  Kha* 
can.  Les  sollicitations  des  deux  compétiteurs 
amenèrent  le  partage  du  royaume  de  Géorgie* 
Le  fils  de  Lascha  eut  la  Géorgie  proprement 
dite;  celui  de  Rouzoutan,  la  partie  occiden- 
tale de  ce  royaume,  comprenant  l'Imirethi, 
la  Mingrélie ,  l'Abkhazie.  Les  limites  des  deux 


LIVRE    IV,    CH\PITAE    U.  9I 

États  suivaient  les  montagnes  qui  séparent  le 
cours  du  Cyrus  de  celui  du  Phase.  Us  reçu- 
rent tous  deux  le  titre  de  roi  ;  mais  David , 
fils  de  Lasclia,  eut  un  droit  de  suzeraineté 
sur  son  cousin  (i). 

Le  roi  Hethoum  avait  envoyé  à  la  cour  du 
nouvel  empereur,  son  frère  Serapad,  généra- 
lissime de  ses  troupes,  pour  lui  porter  son 
hommage.  Sempad  obtint  la  restitution  de 
quelques  villes  de  la  Cilicie  qui  avaient  élé 
prises  par  les  sultans  de  Roum ,  et  à  son  re- 
tour, il  alla  présenter  Tordre  .de  Couyouc  à 
son  lieutenant  Baïdjou,  qui  le  fit  exécuter. 

Quelques   années  après,   on   eut   à    Bagdad     ^'»7' 
une    nouvelle    alerte.    Les    Mongols    s'étaient  '*«9''*^ 
avancés   jusqu'à   Dacouca,   et   avaient  tué  le 
préfet  de  cette   ville,  Bilban   (a). 

Nassir,  prince  de  Damas,  reçut  de  la  part  ^j^ll^ 
du  grand  Khan  des  lettres  de  sûreté.  Il  les  **''®''* 
portait    k  sa    ceinture.    Des   présents    magni- 
fiques attestèrent   sa   reconnaissance. 

Une   division   mongole  entra,  dans  la  Mé-  ■     '   \ 
ftopotamie,    pilla    le    pays    de   Diarbekir,    et 


'i^  Mvmoirrs  sur  i'Jrmt'ntr ,  par  Mr.  Sr.  Martbi ,  I.  I, 
p.  "îS'i  cl  suiv.,  I.  H,   p.  ayu. 
[•x;  Novairi. 


9^  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

celui  de  Meyafarkin  y  s'avança  jusqu'à  Rees-aîn 
et  Suroudjy  et  tua  dans  cette  expédition 
plus  de  dix  mille  individus.  Une  caravane, 
partie  de  Harran  pour  Bagdad ,  fut  attaquée 
par  ces  troupes  et  massacrée.  Les  Mongols 
firent  un  butin  considérable  ;  ils  prirent  entre 
autres  marchandises  j  six  cent  charges  de  sucre 
et  de  fil  de  coton  d'Egypte,  outre  six  cents 
mille  dinars.  Après  cette  capture ,  ils  retour- 
nèrent à  Khelatt  (i). 

Cette  même  année ,  un  corps  mongol ,  com- 
mandé par  le  noyan  Yassaour,  qui  avait 
déjà,  huit  ans  auparavant,  menacé  Malattiya, 
s'approcha  de  cette  ville,  ravagea  ses  envi- 
rons, et  tua  tous  les  habitants  qu'il  trouva 
sur  sa    route  (a). 

A  la  mort  du  sultan  Ghiath-ud-din  Keî- 
Khosrou,  les  Grands  de  l'État  avaient  mis 
sur  le  trône,  en  ia45,  son  fils  aîné  Yzz-ud* 
din  Keï-Kavous ,  en  lui  associant  ses  deux 
frères  Rokn-ud-din  Relidj-Arslan  et  Alaï-ud* 
din  Keï-Cobad.  Les  noms  de  ces  trois  princes 
furent  gravés  sur  les  monnaies  et  insérés  dans 
le  Khoutbé. 


(i)  Novaïrî. 

(a)  Bar  Hebrxus,  pag.  5i6,  texle. 


IIVAI    IV,    CHAPITRB   II.  gi 

Des  seigneurs  avaient  voulu  élever  au  trône 
Rokn-ud-<lin.  Le  grand  vézir  Schems-ud-din , 
d'Ispahan  y  fit  périr  les  partisans  de  ce  prince. 
Il  épousa  la  mère  du  sultan  Yzz-ud-din,  et 
désirant  éloigner  Rokn^ud-din,  il  le  fit  partir 
pour  la  cour  de  l'empereur  Couyouc,  avec  le 
tribut  et  les  présents  stipulés  par  le  traité 
de  soumission  récemment  conclu.  Dès  que 
Rokn-ud*din  fut  arrivé  à  la  résidence  du 
grand  Khan,  Tun  des  officiers  de  sa  suite, 
Behaï-ud-din  Terdjuman ,  accusa  le  vézir 
d^avoir  fait  tuer  arbitrairement  les  seigneurs 
dévoués  à  ce  prince ,  d'avoir  épousé  la  veuve 
du  dernier  souverain ,  et  placé  un  sultan  sur 
le  trône  de  Roum  sans  les  ordres  de  l'empe- 
reur. Alors  le  suzerain  mongol  décréta  la  dé- 
position d'Yza>ud-din  Keï-Kavous,  l'élévation 
au  trône  de  Rokn-ud-din ,  et  la  nomination 
de  Behai-ud-din  Terdjuman  à  la  charge  de 
grand  vézir,  en  remplacement  de  Schems- 
ud-din. 

Informé  de  cette  ordonnance,  celui-ci  fit 
partir  pour  la  cour  du  grand  Khan,  Reschid- 
ud-din,  préfet  de  Malattiya,  avec  une  forte 
somme  en  or  et  beaucoup  de  pierreries,  dans 
l'espoir  d'obtenir  la  révocation  de  l'ordre 
fatal  ;  mais  cet  émissaire  apprenant ,  près  d'Er- 
zendjan ,    que   Rokn-ud-din    et   son   nouveau 


94 


HISTOIRE    DES   MONGOLS. 


ministre  allaient  arriver,  effrayé  de  la  com- 
mission dont  il  s'était  chargé,  déposa  dans 
le  château  fort  de  Kemasch  le  trésor  qui  lui 
ia49-  était  confié,  et  se  sauva  à  Alep.  Peu  après 
Behaï-ud-din  parut,  escorté  de  deux  mille 
Mongols,  et  fit  proclamer  Rokn-ud-din,  dont 
l'absence  avait  duré  trois  ans. 

Schems-ud-din  voulut  emmener  de  Conia 
le  sultan  Yzz-ud-din ,  et  le  conduire  vers  la 
côte  maritime;  mais  il  fut  arrêté  par  des  sei- 
gneurs, qui  le  livrèrent  à  son  ennemi.  Behai- 
ud-din  envoya  à  Conia  quelques  Mongols, 
qui  le  mirent  d'abord  à  la  torture,  pour 
lui  faire  déclarer  où  étaient  ses  richesses, 
et  qui  lui   donnèrent  ensuite   la   mort. 

Il  fut  cependant  convenu  que  le  royaume 
serait  partagé  entre  les  deux  frères;  que  le 
pays  à  l'ouest  de  la  rivière  de  Si  vas  serait 
laissé  à  Yzz-ud-din,  et  le  reste  appartiendrait 
à  Rokn-ud-din;  mais  les  officiers  de  ce  der- 
nier prince  voulaient  qu'il  régnât  seul  sur 
tout  le  royaume,  conformément  à  l'ordre 
impérial  qu'ils  avaient  apporté.  Les  partisans 
d'Yzz-ud-din ,  usant  alors  de  perfidie,  man- 
dèrent à  ceux  de  son  rival  que  Yzz-ud-din 
était  résigné  aux  volontés  du  grand  Khan, 
et  proposèrent  une  entrevue  des  deux  prin- 
ces   à    Caïssariyé,   où    Yzz-ud-din    accepterait 


LIVRE  IV9   CHiLPITRE    II.  9^ 

t^apanage  que  son  frère  voudrait  lui  don- 
ner. Comme  Rokn-ud-din  se  rendait  au  lieu 
convenu  y  il  fut  enlevé  avec  son  vézir  et 
conduit  à  Conia;  toutefois,  loin  de  lui  faire 
du  mal,  Yzz-ud-din  l'associa,  ainsi  que  son 
troisième  frère,  à  la  dignité  suprême. 

Deux  ans  après  l'avènement  au  trône  de  ^^^' 
Mangou,  le  sultan  Yzz-ud-din  fut  appelé  à  '*^* 
la  cour  impériale.  Ce  prince  craignait  de 
s'éloigner,  sachant  que  son  frère  Rokn-ud-din 
avait  un  grand  parti;  il  se  décida  à  envoyer 
en  Tartarie  son  troisième  frère  Âlai-ud-din 
Keî-Cobad,  qui  partit,  avec  beaucoup  de 
présents,  par  la  Mer  Noire  et  la  steppe 
des  Kiptchacs,  accompagné  de  Seïf-ud-din 
Tarenttaï,  l'un  des  premiers  généraux,  et  de 
Scliudja-ud-din ,  gouverneur  des  districts  ma- 
ritimes. YzK-ud«din  s'excusa,  dans  une  lettre 
à  l'empereur,  où  il  annonçait  qu'il  envoyait 
à  sa  cour  son  frère  cadet,  comme  lui  sultan; 
qu'il  regrettait  de  ne  pouvoir  lui-même  en- 
treprendre ce  voyage,  ayant  à  garder  son 
pays  contre  les  attaques  de  ses  ennemis,  les 
Grecs  et  les  Arméniens;  mais  qu'il  espérait 
aller  incessamment  rendre  hommage  à  l'em- 
pereur (i). 

(t)  Bar  Hebraens,  pag.  5oG ,  texte. 


^6  BÎSTOIRE    DES    MOVGOtS* 

Ijes  partisans  de  Rokn-ud-din  avisèrent  ail 
moyen  de  défendre  les  droits  de  leur  maître 
à  la  cour  impériale.    Ils  forgèrent  une  lettre 
du  sultan  Yzz-ud-din  à  Tarenttaî  et  son  col« 
lègue,  où  il  leur   mandait  de  confier  la  per- 
sonne du  jeune  prince  Alaï-ud-din ,  et  de  re-* 
mettre  les   présents  dont  ils  étaient  chargés , 
au  chancelier  Schems-ud-din  et  à  l'Émir  Seîf- 
ud-din  Djalisch,  porteurs  de  la  présente,  les* 
quels   accompagneraient   le   prince  à  la  cour 
impériale,  et  il  était  ordonné    à  Tarenttaî  et 
à    son   collègue    de    revenir    à    Conia.    I^es 
deux  personnages   partirent  avec  cette   lettre 
supposée ,  et  atteignirent  Rokn-ud-din  à  Fordou 
de  Batou.    Ils  obtinrent  une  audience  de  ce 
prince  et  lui  exposèrent  que  le  sultan  Yzz-ud- 
din  avait  appris,  depuis  le  départ  de  Tarenttaî. 
et  de  son  collègue,  auxquels  il    avait   confié 
son  jeune  frère ,  qu'ils  avaient  de  mauvais  des- 
seins; que  d'ailleurs   Tarenttaî  ayant   été   an- 
ciennement frappé  de   la  foudre,    ne  pouvait 
pas  se  présenter   devant  le  grand  Khan,  que 
son  collègue  Schodja-ud-din  était  un  médecin 
habile  dans  l'art  des  sortilèges ,  qui  avait  em- 
porté du  poison  pour  attenter  aux  jours  du 
Caan;  qu'en    conséquence  le  sultan   les   avait 
envoyés  pour  remplacer  ces  deux  officiers  qui 
avaient  l'ordre  de  retourner    à  Conia.   Batou 


LIVRE  IV,   CHAPITRE    II.  97 

fît  fouiller  les  effets  des  deux  étrangers  dé- 
noncés; il  s'y  trouva  des  breuvages  et  des  ra- 
cines médicinales  y  enti*e  autres  de  la  scam- 
monée.  Batou  ordonna,  dit-on,  à  Schodja-ud- 
din  de  prendre  de  ces  drogues;  ce  qu'il  fit, 
à  l'exception  de  la  scammonée.  Alors  Batou 
ne  douta  pas  que  ce  ne  fut  du  poison; 
mais  ses  médecins,  qu'il  consulta, lui  dirent 
que  c'était  une  plante  dont  on  faisait  usage 
en  médecine.  Ce  prince  décida  que  les  deux 
nouveaux  venus  accompagneraient  le  jeune 
sultan  à  l'Ordou,  et  que  les  deux  autres  y 
conduiraient  les  présents.  Ils  partirent  sépa- 
remment;  Alai-ud-din  mourut  dans  ce  voya- 
ge (0- 

Arrivés  à  la  cour  de  Mangou,  les  officiers 
des  princes  rivaux  plaidèrent  leur  cause,  en 
présence  de  l'empereur,  qui  finit  par  ordon-» 
ner  que  le  Roum  serait  partagé  entre  les  deux 
fi'ères.  Yzz>ud-din  Keî-Kavous  devait  conser- 
ver la  partie  du  royaume  à  l'ouest  de  la  ri- 
vière de  Si  vas  (Kizil  Ermac),  et  Rokn-ud-din 
Kelidj-Arslan ,  posséder  depuis  cette  rivière  jus- 
qu'aux confins  du  pays  d'£rzcn-ur-Roum.  On 

(1)  La  mère  du  prince  Alal-ud-din   était  fille    de   la 
reine  Routoudan. 

3  7 


653. 
12.55. 


98  HISTOIRE   DES   HOUGOLS. 

fixa  le  tribut  qu'ils  remettraient  annuellement 
à  rOrdou  (i). 

Cependant  y  après  le  départ  d'Alaî-ud-din , 
les  partisans  de  Rokn-ud-din,  persuadés  que 
le  sultan  avait  le  dessein  de  se  défaire  de  ce 
jeune  prince,  le  firent  évader  de  Conia,  où 
il  était  gardé  à  vue,  et  le  conduisirent  à  Ce* 
sarée.  Ils  y  rassemblèrent  des  troupes  et 
marchèrent  sur  Conia;  Rokn-ud-din  fut  vain- 
cu, pris  et  enfermé  dans  le  château  de  Dé^ 
velu  (a). 

L'année  suivante  (3),  le  noyan  Baîdjou, 
mécontent  du  retard  que  le  sultan  Yz2>>ud-din 
apportait  au  paiement  des  contributions  sti- 
pulées ,  entra  dans  le  Roum ,  s'avança  vers 
Conia,  rencontra  l'armée  du  sultan  entre  cette 
ville  et  Acseral,  et  la  mit  en  déroute.  Yzz- 
ud-din  s'étant  sauvé  de  Conia ,  alla  s'enfermer 
avec  sa  famille  dans  la  citadelle  d'Anthalia. 
Baïdjou  tira  de  prison  Rokn-ud-din  et  le  mit 
sur  le  trône  (4)- 


(i)  Novairû 

(a)  Bar  Hebraei  Chron, ,  pag.  5o6  ,  texte. 

(3)  Selon   Noyairi ,  en  655  ;    selon  Monédjim   Baschi , 
en  654. 

(4)  Bar  Hebraei  Chron,,  pag.  5a i ,  texte;  —  Novaîri;  — 
Monédjim  Baschi. 


LIVRE  IV,  CHAPITRE   If.  99 

Yzz-ud-din  Reï-Kavous  se  réfugia  auprès  de 
rempereur  Théodore  Lascaris,  qui  se  trouvait 
alors  à  Sardes.  Ce  prince ,  craignant  de  s'atti- 
rer les  armes  des  partisans  de  Kilidj-Arslan  et 
des  Mongols,  s'il  gardait  dans  ses  États  le 
sultan  fugitif,  lui  conseilla  de  retourner  chez 
lui  (i).  Keï-Kavous  revint  dans  le  Roum, 
d'où  il  envoya  sa  soumission  à  Houlagou ,  qui 
maintint  le  partage  du  royaume  entre  les 
deux  frères,  et  Keî-Kavous  occupa  de  nou- 
veau le  trône  de  Conia. 

Lorsque  Mangou  eut  été  proclamé  empe- 
reur en  laSi,  le  roi  Hethoum  pria  Batou  de 
le  recommander  au  nouveau  souverain.  Batou 
engagea  Hethoum  de  se  rendre  au  grand  Or- 
dou,  et  de  venir  le  voir  à  son  passage;  mais 
le  prince  arménien,  effrayé  de  la  longueur  de 
ce  voyage,  et  craignant  les  inconvénients  qui 
pouvaient  résulter  de  son  absence  pour  son 
pays,  hésitait  à  partir.  Sur  ces  entrefaites, 
Argoun ,  chargé  de  percevoir  les  tributs  dans 
l'Occident,  arriva  en  Arménie  avec  un  nom- 
breux cortège   d'employés    mahométans,   qui 


(i)  Pacliymères ,  tom.  I,  pag.  la  et  i3. —  Nicëphora 
Gr^g.,  tom.  I,  pag.  33  et  34  ;  ap.  Stritter  Tnrcicor. 
cap.  a»,  S  368,  pag.  4oo« 


lOO  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

traitèrent  les  chrétiens  avec  la  dernière  ri- 
gueur. «  Argoun,  dit  un  historien  arménien , 
if  exigea  de  chaque  Arménien ,  au-dessus  de 
«  dix  ans  y  la  somme  de  soixante  pièces  de 
(c  monnaie.  Ceux  qui  n'étaient  pas  en  état 
a  de  la  payer,  devaient  subir  les  plus  cruelles 
et  tortures.  Les  propriétaires  fonciers  étaient 
«  dépossédés;  leurs  enfants  et  leurs  femmes, 
«  vendus  comme  esclaves.  Un  malheureux  pris 
«  cherchant  à  émigrer,  était  dépouillé,  fustigé 
«  et  finalement  déchiré  par  des  chiens  furieux, 
«  que  l'on  menait  à  cet  effet  (i).  »  Le  roi 
Hethoum,  instruit  de  ces  actes  d'oppression 
dans  la  Grande-Arménie ,  résolut  de  se  rendre 
à  la  cour  de  Mangou ,  pour  rendre  hommage 
à  ce  prince  et  intercéder  en  faveur  de  ses  in- 
fortunés compatriotes;  mais  la  mort  de  sa 
femme  Isabelle  l'obligea  de  différer  ce  voyage 
pendant  deux  ans.  Il  partit  enfin  dans  Tannée 
ia54,  traversa  l'Asie  mineure,  sous  un  dégui- 
sement, vit  à  Kars  le  noyan  Baïdjou  et  s'ar- 
rêta quelque  temps  chez  un  prince  de  la 
Grande-Arménie,  pour  y  attendre  les  objets 
précieux  de  son  trésor  que  son  vieux  père 
Constantin  lui  avait   expédiés  et  dont  il  avait 


(i)  HisU  nf  Armeniay  by  Michsel  Chamich,  t.  II,  p.  %tfi* 


LIVRE  IVy    CHAPITRE    II.  lOI 

besoin  y  pour  faire  des  présents.  U  se  rendit 
ensuite,  par  la  route  de  Derbend,  à  la  cour 
de  Batou  et  à  celle  de  son  fils  Sartakh,  le- 
quel passait  pour  chrétien.  De  la  résidence 
de  Batou,  il  mit  cinq  mois  pour  arriver  à 
la  cour  de  Mangou,  qui  le  reçut  avec  dis- 
tinction. Hethoum  obtint  de  cet  empereur, 
comme  on  l'a  vu  dans  l'histoire  de  son  règne, 
des  lettres  patentes  qui  devaient  lui  servir  de 
sauvegarde,  à  lui  et  à  son  pays,  ainsi  qu'un 
acte  d'affranchissement  pour  les  églises  de  son 
royaume.  Il  quita  la  cour  de  Mangou  au  bout 
de  cinquante  jours,  et  revint  en  Cilicie,  par 
la  Transoxiane  et  la  Perse,  dans  l'année  ii55, 
lorsque  le  prince  Houlagou  arrivait  en  Perse 
avec  une  grande  armée  (i). 

Nous  venons  de  rassembler  les  notions  très- 
succinctes  qui  se  trouvent  éparses  dans  di- 
vers auteurs,  sur  les  opérations  ou  plutôt 
les  dévastations  des  Mongols,  dans  la  partie 
occidentale  de  l'Asie ,  depuis  la  mort  de  Djé- 
lal-ud-din    jusqu'à    une    époque    assez     rap- 


(i)  Relation  du  Foyage  de  Hethoum  a  la  cour  du  grand 
Khan  y  rédigée  par  Thistorien  Kirakos  Kaïdzaketsi»  pu- 
bliée par  Mr.  J.  Klaproth,  dans  le  Nouveau  Journal 
asiatique  y  t.  XII,  p.  27^  et  suiv. 


I02 


HISTOIRE   DES    MONGOLS. 


prochée  de  celle  où  le  prince  Houlagou,  à 
la  tête  d'une  armée  nombreuse,  arriva  de 
Tartarie  en  Perse,  pour  achever  la  conquête 
de  ces  contrées  occidentales.  Quoique  les 
forces  dont  disposaient  Tchormagoun,  et 
après  lui  Baïdjou,  fussent  bien  inférieures  à 
celles  qu'auraient  pu  réunir  le  Khaliphe,  les 
sultans  de  Roum  et  d'Egypte,  les  princes  de 
Syrie,  de  Mésopotamie  et  d'autres  contrées 
voisines,  on  voit  que,  faute  d'union  entre 
les  souverains  mahométans ,  les  Tatars  purent 
facilement,  en  les  attaquant  tour  à  tour, 
piller,  dévaster  et  subjuguer  leurs  domaines, 
si  l'on  en  excepte  l'Egypte,  qu'ils  n'essayè- 
rent jamais  de  conquérir,  et  que  ces  prin-- 
ces  éprouvèrent,  l'un  après  l'autre,  le  sort 
ordinairement  réservé  à  l'egoïsme  pusillanime. 
Nous  allons  maintenant  jeter  un  coup- 
d'œil  sur  la  conduite  que  tinrent  les  gou- 
verneurs mongols  en  Perse  jusqu'à  l'époque 
de  l'arrivée  de  Houlagou. 


« 


LIVRE    1V|   CHAPITRE   III.  lo3 


CHAPITRE    in. 

GouTerneim  mongols  en  Perse.  —  Tchintimour.  —  Keur- 
guenz.  —  Argoim-Aca.  —  Établissement  de  la  dynastie 
Kurt  dans  le  pays  de  Hérat.  —  Successeurs  de  Borac- 
Hadjib  dans  le  Keiman. 


Après  que  Tchinguiz-khan  eut  évacué  la 
Perse,  son  fils  aîné  Djoutchi  laissa  dans  le 
Rhorazm  un  gouverneur  nommé  Tchintimour. 
Lorsque  le  général  Tchormagoun  fut  envoyé 
par  Tempereur  Ogotai  contre  Djélal-ud-din, 
Tchintimour  reçut  Tordre  de  le  suivre  avec 
les  troupes  du  Khorazm,  pour  soumettre  le 
Khorassan,  tandis  que  Tchormagoun  attaque- 
rait le  sultan.  Tchintimour  y  resta,  comme 
gouverneur,  ayant  pour  collègues  quatre  of- 
ficiers délégués  par  les  chefs  des  quatre  bran- 
ches de  la  famille  Tchinguizienne  :  Kélilat  (i), 
par  le  Caan ,  Noussal ,  par  Batou ,  Cx)ul-Toga  ^ 
par  Tchagatai,  et  Tounga,   par  la  veuve  et 


(i)  Ce  nom  est  écrit  aussi  Kvuibilut, 


I04  HISITORE    DES    MONGOLS. 

les  fils  de  Toulouï;  car  ces  pays  conquis 
étaient  considérés  comme  une  propriété  com- 
mune aux  enfants  de  Tchingui2>khan.  Malgré 
les  dévastations  commises  dans  le  Khorassan 
par  les  armées  mongoles,  il  y  restait  encore 
quelque  chose  à  piller.  Plusieurs  districts 
avaient  échapé,  par  une  prompte  soumission, 
à  la  ruine  générale,  et  les  Mongols  s'étaient 
contentés  d'enlever  les  étoffes  et  le  bétail 
qu'ils  y  avaient  trouvé ,  sans  exiger  d'ai^ent  ; 
ils  ne  connaissaient  pas  encore  le  prix  de  ce 
métal,  ni  celui  des  pierres  précieuses.  Tchin- 
timour,  au  contraire,  était  avide  de  ces  ob- 
jets. Outre  les  contributions,  qu'il  levait  en 
espèces,  il  arrachait,  par  la  torture,  des  mal- 
heureux habitants,  l'indication  de  ce  qu'ils 
avaient  caché,  et  les  faisait  ensuite  égorger; 
le  petit  nombre  d'entre  eux  qui  étaient  épar- 
gnés, devaient  racheter  jusqu'à  leurs  maisons. 
D'un  autre  coté,  des  bandes  de  Kho- 
razmiens  commettaient  de  grands  ravages 
dans  le  Khorassan.  Us  tuaient  les  préfets 
que  Tchormagoun ,  à  son  passage ,  avait 
placés  dans  les  districts  de  cette  provin- 
ce, et  recherchaient  ceux  qui  s'étaient  atta- 
chés aux    Mongols    (i).     Ils    faisaient    partie 


(i)  Djoiivcmi. 


IIVRB  IV,  CHAPITRE  III.  lo5 

d'un  corps  d'environ  dix  mille  Cancalis,  qui 
occupait  principalement  les  monts  de  Ni* 
schabour  et  de  Thous.  A  leur  tête  étaient 
deux  officiers  du  sultan  Djélal-ud-din ,  Ca- 
radja  et  Togan  Sangour.  Tchintimour  les 
attaqua  trois  fois,  sans  pouvoir  en  venir  à 
bout;  enfin  y  son  lieutenant  Kélilat  les  vain- 
quit près  de  Sebzévar,  après  trois  jours  de 
combats  opiniâtres,  qui  lui  coûtèrent  deux 
mille  hommes.  Caradja  s^enfîiit  vers  le  Si- 
djistan  et  Togan,  vers  le  Gouhistan.  Trois 
mille  Cancalis  s'étaient  jetés  dans  la  ville  de 
Hérat.  Kélilat  y  envoya  quatre  mille  cavaliers, 
qui  parvinrent,  au  bout  de  trois  jours,  à  for- 
cer la  grande  mosquée  où  s'étaient  enfermés 
les  Cancalis,  et  les  passèrent  tous  au  fil  de 
Fépée  (i). 

Tair  Bahadour,  qui  commandait  à  Badghis, 
avait  reçu  Tordre  direct  de  Fempereur  de 
marcher  contre  Caradja  et  de  mettre  à  feu 
et  à  sang  les  cantons  rebelles  (a).  Il  était  en 
route  lorsqu'il  apprit  que  Caradja    avait    été 


(i)  Raouzat-uï-Djcnnat  f  raouzat  II,  tchëmen  5. 

(a)  Djonvéini  cite,  à  roccasion  de  cet  ordre,  le  pro» 
verbe  persan  :  //  faut  apprvntire  aux  loups  à  coudre  ;  tis 
savent  déchirer. 


io6 


HISTOIRE    DBS    MONGOLS. 


défait  par  Rélilat^  et  qu'il  s'était  enfermé  dans 
la  forteresse  d'Arak-Sistan.  Il  Fy  assiégea;  mais 
il  ne  put  s'emparer  de  cette  place  qu'au  bout 
de  deux  ans. 

De  Sistan,  ce  général  manda  à  Tchintimour 
qu'il  avait  reçu  de  l'empereur  le  gouverne- 
ment du  Khorassan,  et  que  par  conséquent 
Tchintimour  ne  devait  plus  y  exercer  d'auto- 
rité. Celui-ci  lui  reprocha  d'avoir  saccagé  les 
districts  du  Rhorassan  qui  commençaient  à  se 
relever  de  leur  ruine ,  quoique  leurs  habitants 
fussent  innocents  des  entreprises  de  Caradja  ;  il 
le  prévint  qu'il  allait  envoyer  un  de  ses  offi- 
ciers à  la  cour 9  pour  en  faire  son  rapport, 
ajoutant  qu'il  attendrait  les  ordres  de  l'empe- 
reur; mais,  dans  l'intervalle,  Tchintimour  et 
les  autres  chefs  mongols  reçurent  de  Tchor- 
magoun  l'ordre  de  venir  le  joindre  avec  leurs 
troupes  et  de  laisser  à  Taïr  Bahadour  le  com- 
mandement du  Khorassan  et  du  Mazendéran. 
Alors  Tchintimour  tint  conseil  avec  ses  offi- 
ciers. Il  fut  résolu  que  Kélilat  se  rendrait  à 
la  cour  et  solliciterait  en  faveur  de  Tchinti- 
mour le  gouvernement  du  Khorassan  et  du 
Mazendéran.  Comme  cet  officier  appartenait 
à  l'empereur ,  on  le  jugeait  plus  capable  qu'un 
autre  de  réussir  dans  cette  mission.  Pour  se 
faire  mieux  accueillir  de  son  maître,  il  devait 


63o. 


LIVRE   tVj  CHAPITRE  Ut.  I07 

emmener  de  ces  deux  pays  plusieurs  petits 
princes  qui  avaient  fait  leur  soumission.  Le 
général  Rélilat  partit  avec  ce  cortège.  C'était  "^^ 
la  première  fois  qu'on  voyait  à  Caracouroum 
des  princes  de  l'Iran;  Ogotaï  apprit  leur  ar- 
rivée avec  une  extrême  satisfaction.  H  com- 
parait la  conduite  de  Tchintimour  avec  celle 
de  Tchormagoun  y  qui  y  maître  depuis  plusieurs 
années  de  vastes  régions^  ne  lui  avait  jamais 
envoyé  aucun  des  souverrains  de  ces  pays.  U 
nomma  Tchintimour  gouverneur  du  Khoras- 
san  et  du  Mazendéran ,  lui  associant  Kélilat , 
et  le  rendant  indépendant  de  Tchormagoun 
et  des  autres  généraux.  Ogotai  donna  des 
fêtes  à  ses  hôtes ,  les  combla ,  pendant  leur 
séjour^  de  marques  de  distinction,  et  les  con- 
firma, à  leur  départ,  dans  la  possession  de 
leurs  principautés. 

Tchintimour  donna  la  place  de  grand  maître 
des  sceaux  (Ouloug  Biticoudji) ,  dans  son  nou- 
veau gouvernement ,  à  Schéréf-ud-din  de  Kho- 
razm ,  et  celle  de  SoAib^Dwan  ou  de  ministre 
des  finances,  à  Behai-ud^din  Mohammed  de 
Djouveïn,  père  de  l'auteur  de  l'histoire  de 
Tchinguiz-khan.  Les  chefs  des  troupes  qui 
appartenaient  aux  trois  autres  branches  de  la 
famille  impériale,  placèrent  chacun  un  inten- 
dant dans  le  conseil  des  finances ,  pour  y  veil- 


Io8  HISTOIRE   DES   MOJfGOLS. 

1er  aux  intérêts  des  princes,  leurs  maîtres. 
Tchintimour  étant  mort,  en  ia35,  eut 
pour  successeur  Noussal  (i),  général  mon- 
gol presque  centenaire ,  qui  fut  bientôt  rem- 
placé par  Keurgueuz.  Celui-ci ,  chancelier  de 
Tchintimour  y  avait  été  envoyé  par  ce  gou- 
verneur, avec  Mohammed  de  Djouveîn,  à 
la  cour  d'Ogotaî,  pour  lui  rendre  compte  de 
l'ordre  qui  avait  été  établi  dans  l'admini- 
stration du  Khorassan  et  du  Mazendéran. 
Interrogé  par  l'empereur  sur  l'état  de  ces 
provinces,  Keurgueuz  l'assura:  «  que  ses  su- 
a  jets  y  jouissaient  du  calme  et  du  bonheur; 
«r  que  l'oiseau  de  leurs  cœurs  voltigeait  dans 
a  l'horison  de  ses  bienfaits;  que  les  lieux  où 
a  régnait  jadis  l'hiver  présentaient  l'image  du 
«c  printemps;  qu'ils  étaient  remplis  de  fleurs  et 
c<  de  parfums  comme  les  jardins  du  paradis ,  » 
et  d'autres  choses  de  ce  genre.  Ce  langage, 
entremêlé  de  bénédictions,  produisit  l'effet 
désiré.  Keurgueuz  plut  au  souverain  ;  il  était 
d'ailleurs  protégé  par  le  ministre  Tchincaï,  son 
compatriote,  qui  était  en  grande  faveur,  et 
il  qui  ta  la  cour  assuré  des  bonnes  grâces  du 
monarque. 


(i)  Ce  nom  est  écrit    Ycschil  dans  Raschîd. 


LIVRB   !▼,   CHA.PITRB   III.  I09 

Kcurgueuz  s'était  élevé  par  son  mérite.  Né 
dans  nn  village  des  environs  de   Bisch-balic, 
capitale  du  pays  des  Ouïgours,  il  s'appliqua 
dans  sa  jeunesse  à  l'écriture  ouigoure,  et  en- 
tra au  service  d'un  officier  du  prince  Djoutchi* 
Un  jour  qu'il  accompagnait  son  maître  à  une 
partie  de  chasse  de  ce  prince,  Djoutchi  reçut, 
par  un   courrier,    une    lettre   de   son   père. 
Il  n'avait  auprès  de  lui   aucun  de  ses  secré- 
taires; on  chercha  parmi  les  gens  de  sa  suite 
quelqu'un  qui  sut  lire.   Keui^ueuz  fut  amené 
à  Djoutchi  et  lui  donna  lecture  de  la  lettre; 
en   récompense  le   fils  de   Tchinguiz-khan  le 
prit  à  son  service.  Ayant  une  belle  main,  il 
fut  chargé  d'enseigner  l'écriture  aux  enfants; 
emploi  qu'il  exerça  jusqu'à  l'époque  où  Tchin- 
timour  fut   nommé  gouverneur  du  Rhorazm. 
Reurgueuz  lui  fut  donné  en  qualité  de  secr^ 
taire;  il  ne  tarda  pas  à  obtenir  sa  confiance 
et  devint  son  ministre. 

Il  était  à  peine  de  retour  en  Mazendéran, 
que  la  mort  enleva  Tchintimour.  Sous  le 
gouvernement  de  Noussal  il  conserva  son 
poste;  mais  il  fut  appelé  à  la  cour  pour  y 
rendre  compte  des  affaires  du  Rhorassan. 
Danischmend  Hadjib ,  adversaire  de  Tchincaî, 
travaillait  alors  à  faire  donner  à  Ongou- 
Timour,    fils    de   Tchintimour,    la    place    de 


lia  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

et  ses  autres  employés,  qu'ils  emmenèrent  à 
leurs  quartiers.  Keurgueuz  ne  voulait  que  ga- 
gner du  temps  jusqu'au  retour  de  son  exprès , 
qui  revint  avec  l'ordre  aux  chefs  militaires  et 
civils  de  se  rendre  à  la  cour  pour  y  plaider 
leur  cause  devant  l'empereur ,  que  la  vue  de 
l'habit  ensanglanté  de  Keurgueuz  avait  irrité. 
Celui-ci,  après  avoir  communiqué  cet  ordre  à 
ses  adversaires,  partit  sans  attendre  leur  ré- 
ponse, accompagné  de  plusieurs  personnages 
distingués,  qui  avaient  sa  confiance.  Kélilat 
et  Ongou-Timour ,  avec  leurs  gens,  se  hâtè- 
rent de  suivre  son  exemple.  Les  deux  parties 
arrivèrent  en  même  temps  à  Bokhara;  dans 
un  festin  qui  leur  fut  donné  par  l'intendant 
de  ce  pays,  Kélilat,  ayant  eu  besoin  de  sortir 
du  pavillon,  fut  assassiné  en  plein  champ , 
par  des  gens  apostés. 

Lorsque  les  deux  compétiteurs  furent  arri- 
vés à  la  cour,  l'empereur  voulut  dîner  dans 
la  tente  dont  Ongou-Timour  lui  avait  fait 
hommage.  Après  son  repas  il  en  sortit  pour 
un  instant,  et  aussitôt  un  coup  de  vent  la 
renversa.  L'empereur  ordonna  qu'on  la  mit 
en  pièces.  Quelques  jours  plus  tard ,  on  dressa 
la  tente  que  Keurgueuz  avait  offerte  au  sou- 
verain, et  l'on  y  étala  toutes  sortes  d'objets 
rares  et   précieux  qu'il  voulait  également  lui 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    lit.  Il3 

faire  agréer.  11  s'y  trouvait  une  ceinture  gar- 
nie de  certaines  pierres  (i).  L'empereur  l'ayant 
mise,  se  sentit  aussitôt  délivré  d'une  légère 
douleur  aux  reins.  Il  but  largement,  fut  de 
bonne  humeur,  et  Keurgueuz  put  se  flatter 
de  gagner  sa  cause. 

En  effet,  son  protecteur  Tchincaî  avait  été 
nommé  avec  plusieurs  autres  Ouïgours,  pour 
examiner  les  assertions  des  deux  rivaux  ;  d'ail- 
leurs Keurgueuz  était  assisté  par  des  personnes 
qui  avaient  toutes  du  mérite,  de  la  considé- 
ration ,  de  la  fortune ,  et  il  était  lui-même  un 
homme  d'esprit,  au  lieu  que  le  parti  de  ses 
adversaires,  après  la  mort  de  Kélilat,  qui  en 
était  l'ame,  ne  se  composait  plus  que  des 
fils,  encore  enfants,  de  ce  général,  et  d'On- 
gou-Timour,  jeune  homme  sans  expérience. 
Au  bout  de  plusieurs  mois ,  cette  affaire  n'é- 
tant pas  encore  terminée,  l'empereur  voulut 
que  les  deux  rivaux  fissent  la  paix.  11  ordonna 
que  Keurgueuz  et  Ongou-Timour  habitcissent 
la  même  tente,  qu'ils  bussent  à  la  même 
coupe;  on  prit  la  précaution  de  leur  ôter  leurs 
armes.  Ce  moyen  de  réconciliation  n'ayant  pas 
réussi,   Tchincaî    et    les   autres   commissaii^es 


(i)  Ces  pierres  sont  appelées  Yarcnn, 

3  8 


Il/j  HISTOIRE    DES    M03ÎGOL5. 

(lurent  présenter  leur  rapport.  Ogotaï  fit  com- 
paraître les  parties  en  sa  présence,    et  après 
les    avoir   interrogées ,    il    condamna    Ongou- 
Timour  et  ses  compagnons;  mais,  ajouta-t-il, 
en    s'adressant  au    premier:  «  Comme  tu  ap- 
«  partiens  à  Batou ,  je  lui  manderai  Taflaire , 
ce  et  ce  sera  à  lui  de  te  punir.  »  Tchincaï,  qui 
cHit  compassion  d'Ongou-Timour,  alla  lui  par- 
ler, et  s'exprima   ainsi,  en  son  nom  :  Ongow- 
Timour   dit  :   Le    Caan  est  le  chef  de  Batou. 
Es'Ce  quun  chien  comme  moi  mérite  que  deux 
soiwerairis  délibèrent  ensemble  sur  son  compte. 
C'est  au  Caan  à  décider,  —  Tu  fais  bien,   dit 
Ogotaï;  car  Batou  ne  ferait  pas  grâce  à  son 
pwpre  fds   s'il  se  trompait  dans  le  m^rne   cas 
que  toi.  Cependant,  les  compagnons   d'Ongou- 
Timour  furent   punis;   quelques-uns   reçurent 
la  bastonnade;   d'autres  furent  livrés  à  Keur- 
gueuz,  afin  qu'il  leur  appliquât  la  cangue,  et 
tous  durent    s'en  retourner  avec  lui.  «  Qu'on 
«  leur  fasse  savoir,   dit   l'empereur,   que  sui- 
«  vaut  les   règles   de  l'équité  et   le   Yassaï  de 
tf  Tchinguiz-khan ,    les    calomniateurs   doivent 
«  être  punis  de  mort,  pour  servir  d'exemples; 
«  mais,   qu'en   considération   de  leui's  femmes 
«  et  de  leurs  enfants  qui  attendent  leur  retour, 
«  je    leur   fais    grâce    de    la  vie,  à    condition 
a  qu'ils    ne   rjetonibcront  plus   dans   la    mèuie 


LIVRE    rv,    CHAPITRE    III.  Il5 

«c  faute.  Qu'on  dise  en  même  temps  à  Keur- 
ec  gueuz  que  ces  gens  là  sont  comme  lui  mes 
a  serviteurs;  que  si,  après  le  pardon  que  je 
«  leur  ai  accordé ,  il  leur  garde  rancune ,  il 
<K  sera  lui-même  punissable.  »  Alors  il  conféra 
à  ce  dernier  le  gouvernement  de  tous  les  pays , 
au-delà  de  l'Oxus,  qui  avaient  été  soumis 
par  les  armes  de  Tchormagoun. 

Les  seigneurs  persans  sollicitèrent  aussi 
des  patentes;  mais  Keurgueuz  fit  entendre 
à  Tchincaï  que  s'ils  obtenaient  tous  comme 
lui  un  diplôme  du  Caan,  ils  se  croiraient 
indépendants  du  gouverneur,  et  il  fut  con- 
venu entre  eux  qu'il  n'en  serait  accordé  à 
aucun. 

Pendant  la  procédure,  Schéréf-ud-din ,  con- 
tinuant son  double  rôle,  paraissait  dévoué  à 
Keurgueuz,  tandis  que,  sous  main,  il  con- 
seillait son  rival.  Lorsqu'on  vit  que  l'empe- 
reur penchait  en  faveur  de  Keurgueuz,  un 
des  compagnons  d'Ongou-Timour  livra  à  son 
adversaire  des  papiers  écrits  de  la  main  de 
Schéréf-ud-din ,  qui  le  convainquirent  que 
toute  cette  affaire  lui  avait  été  suscitée  par 
cet  intrigant.  Instruit  de  cette  circonstance 
l'empereur  ne  voulut  pas  que  Schéréf-ud-din 
retournât  en  Perse,  de  crainte  qu'il  n'éprou- 
vât   le    ressentiment  de   Keurgueuz ,    ot   déjà 


1239-40 


ll6  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

Schéréf-ud-din  se  félicitait  de  lui  avoir  échapé , 
lorsque  les  amis  de  Keurgueuz  lui  conseillèrent 
de  ne  pas  perdre  de  vue  un  ennemi ,  qui  saisi- 
rait la  première  occasion  de  lui  nuire  encore  ; 
Keurgueuz  obtint  la  permission  de  l'emmener , 
sous  prétexte  que  sa  présence  était  nécessaire 
en  Perse  y  parce  que  les  impositions  n'étant  pas 
encore  rentrées  dans  le  Khorassan ,  il  se  pour- 
rait que  les  officiers  du  fisc  profitassent  de 
son  éloignementy  pour  mettre  quelques  som- 
mes à  sa  charge,  et  préjudicier  ainsi  le  trésor. 
^  ^'^j  Keurgueuz  se  rendit  à  Thous,  où  il  établit 
sa  résidence;  il  y  convoqua  les  seigneurs  du 
Khorassan  et  de  l'Irac ,  ainsi  que  les  généraux 
mongols  y  et  célébra  son  installation  par  une 
fête  de  plusieurs  jours  y  au  milieu  de  laquelle 
furent  promulguées  les  nouvelles  ordonnances 
impériales. 

Il  fit  partir  son  fils,  accompagné  de  plu- 
sieurs employés  au  département  des  finances, 
pour  aller  ôter  aux  officiers  de  Tchormagoun 
le  commandement  des  districts  de  l'Irac  et  de 
l'Azerbaïdjan,  qu'ils  ruinaient  par  leurs  exac- 
tions. Chaque  noyan,  chaque  officier  agissait 
en  maître  absolu  dans  la  province,  dans  la  ville 
où  il  commandait,  et  employait  à  son  propre 
usage  la  plus  grande  partie  des  revenus  du 
fisc.    Ces   petits   despotes  furent  déplacés;  ils 


LIVRE    IV^  CHAPITRE  Ilf.  II7 

durent    même    restituer    de    fortes   sommes. 

Keurgueuz  protégea  la  vie  et  les  biens  des 
Persans  contre  la  barbarie  des  officiers  mon- 
gols,  qui  ne  purent  plus  abattre  des  têtes, 
à  leur  volonté.  Dans  ses  marches,  le  soldat 
n'osa  plus  vexer  l'habitant  paisible.  Keur- 
gueuz fut  craint  et  respecté. 

Il  releva  de  ses  ruines  la  ville  de  Thous, 
où  il  n'y  avait  que  cinquante  maisons  ha- 
bitées. Dès  qu'il  l'eut  choisie  pour  sa  rési- 
dence, les  seigneurs  persans  y  achetèrent 
des  hôtels,  et  au  bout  d'une  semaine,  le 
prix  des  immeubles   y  fut  centuplé  (i). 

La  ville  de  Hérat  renaissait  aussi  de  ses 
cendres.  Après  le  saccagement  de  cette  cité, 
dans  l'année  laaa,  ses  ruines  n'avaient  été 
habitées,  pendant  quinze  ans,  que  par  un 
petit  nombre  d'individus;  mais,  en  ia36, 
Ogotaî  ayant  ordonné  que  l'on  prit  les  me- 
sures nécessaires  pour  restaurer  le  Khorassan, 
on  songea  à  repeupler  Hérat.  Un  émir,  nommé 
Yzz-ud-din,  que  Toulouï,  avait  fait  transpor- 
ter, avec  mille  familles,  de  Hérat  à  Bisch- 
balik,  reçut  l'ordre  de  retourner  avec  cent 
familles,  à  Hérat.  D'abord  cette  colonie  eut 


(1)  C^ouvéinL 


Il8  HISTOIRE    DBS    MONGOLS. 

de    la    peine    à   pourvoir   à   sa    subsistance; 
faute  de  bœu&,  les  hommes  de    toutes  clas- 
ses  indistinctement  s'attelèrent ,   par    couple, 
à  la  charrue;  on  sema  du  blé  et   du  coton 
dans  des  pièces  de  terre  qu'il  fallut  arroser 
à   la    main,   les   canaux   étant    obstrués.    La 
première  récolte  faite,  on  choisit  vingt  hom- 
mes forts  et  agiles,  qui,  chargés  chacun  de 
vingt  mentis  de   coton,  furent  envoyés  dans 
l'Afghanistan,  d'où  ils  revinrent  avec   des  in- 
struments  aratoires    (i).    En   laSg,   les  chefs 
de    cette   population    envoyèrent     un    député 
à  la   cour,  pour  demander  de  nouveaux  co- 
lons, et,  au  bout   de  cinq  mois,  deux  cent 
familles  arrivèrent  à  Hérat.   L'année  suivante 
un     dénombrement    fit    connaître    que    cette 
ville  avait  déjà  six  mille  neuf  cent  habitants. 
Depuis  lors  sa  population   s'accrut  de  beau- 
coup d'individus    qui   vinrent   s'y    établir  de 
diverses  contrées  (a). 

Dès  son  arrivée  à  Thous,  Keurgueuz  avait 


(i)  Il  y  a  dans  le  texte  :  et  avec  des  €liraz  dunbaly 
ce  qui  signifie  en  persan ,  de  iongues  queues  ;  peut-être 
Fauteur  du  Raouzat  a-t-U  voulu  indiquer  une  espèce  de 
moutons. 

{2)  Raouzat'ul-Djennat. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    lit.  I  IQ 

fait  mettre  la  cangue  à  Schéréf-ud-cUn.  Il 
tira  de  son  ennemi  des  aveux  qu'il  manda 
*à  la  cour.  Son  messager  apprit  en  route 
la  mort  d'Ogotaï.  Keurgueuz  était  parti  lui- 
même  pour  rendre  compte  à  l'empereur  du 
système  d'administration  qu'il  venait  d'éta- 
blir en  Perse.  En  passant  par  la  Transoxia- 
ne,  il  se  prit  de  querelle  avec  un  oflficier 
de  la  maison  de  Tchagataï.  Menacé  par  celui- 
ci  d'une  accusation  devant  la  veuve  de  ce 
prince ,  il  répondit  qu'il  ne  s'en  souciait  guère. 
Ce  propos  rapporté  à  la  princesse  excita  son 
ressentiment.  Inquiet  des  suites  de  cette  avan- 
ture,  instruit  de  la  mort  d'Ogotaî,  privé  de 
ses  protecteurs ,  Keurgueuz  jugea  à  propos  de 
retourner  sur  ses  pas.  Cependant  la  femme 
de  Schéréf-ud-din  avait  envoyé  des  messagers 
aux  princes  du  sang  pour  implorer  leur  pro- 
tection en  faveur  de  son  époux.  Plusieurs  de 
ces  émissaires  avaient  été  saisis  en  route;  mais 
l'un  d'eux  parvint  à  la  cour  iiiOulong  Iff  (i). 
Les  femmes  et  les  fils  de  Tchagataï  firent  par- 
tir Argoun,  avec  l'ordre  de  leur  amener  Keur- 
gueuz de  gré  ou  de  force.  Averti  de  cet  arrêt, 
Keurgueuz,   qui  avait  déjà  livré  son  ennemi 


(i)  CéCah  le  nom  de  la  résidence  de  Tchagalat 


120  HISTOIRE   DES  MONGOLS. 

au  préfet  de  Sebzevar,  avec  Tinjonction  de  le 
faire  mourir,  lui  manda  promptement  de  sus- 
pendre Texécution. 

A  rapproche  d'Âi^oun,  Keurgueuz  s'en- 
ferma dans  un  magasin ,  qu'il  avait  fait  con- 
struire à  ThouSy  contre  l'usage  des  Mongols. 
Comme  il  refusait  de  se  rendre ,  Argoun  de- 
manda main  forte  aux  chefs  militaires ,  qui 
obéirent  avec  joie ,  haïssant  Keurgueuz  k  cause 
de  sa  juste  sévérité.  Ce  gouverneur ,  sur 
le  point  d'être  forcé,  fit  ouvrir  la  porte,  di- 
sant qu'il  n'était  pas  un  ennemi.  11  fut  arrêté 
avec  son  vézir  Ousseil-ud-din  Rogdi.  Ce  fiit  le 
signal  d'une  nouvelle  anarchie  dans  le  Kho- 
rassan  et  le  Mazendéran. 

Keurgueuz,  conduit  à  la  résidence  des  enfants 
de  Tchagatai,  après  y  avoir  subi  un  interro- 
gatoire ,  fut  envoyé  à  la  cour  de  Tourakîna , 
régente  de  l'empire.  11  n'y  trouva  plus  son 
protecteur  Tchincaî,  qui  s'était  lui-même  sous- 
trait, par  la  fuite,  au  ressentiment  de  cette 
princesse ,  excitée  contre  lui  par  des  intrigues. 
Pour  comble  de  malheur  Keurgueuz  était  sans 
argent;  il  ne  put  donc  prouver  son  innocence , 
et  fut  reconduit,  par  Tordre  de  la  régente,  à 
la  résidence  des  fils  de  Tchagataï ,  pour  y  être 
jugé.  Dans  le  nouvel  interrogatoire  que  ces 
princes  lui  firent  subir ,  il  répondit  sans  mena- 


k 


LIVRE    IV)   CUAPITRE   III.  lai 

gement.  Le  prince  Cara-Houlagou  ordonna 
qu'on  le  fit  mourir,  en  lui  remplissant  la 
bouche  de  terre.  Keurgueuz  avait,  dans  les 
derniers  temps  de  sa  vie,  abjuré  le  boud- 
dhisme, pour  embrasser  la  religion  mahomé- 
tane  (i). 

Argoun  Aca  se  rendit  à  la  cour  impériale, 
et  fut  nommé ,  par  la  régente  Tourakina ,  gou- 
verneur de  la  Perse.  Lorsqu'il  était  encore 
dans  Fâge  de  Fadolescence,  son  père,  un  homme 
du  commun  de  la  tribu  ouïrate,  l'avait  cédé, 
pendant  une  disette,  pour  un  quartier  de 
bœuf,  à  un  o£Bcier  djelaîre,  qui  était  le  gou- 
verneur d'Ogotaï.  Placé  par  cet  officier  dans 
la  garde  de  l'empereur,  son  mérite  lui  fit 
obtenir  de  l'avancement  (a).  Comme  il  savait 
écrire  en  caractères  ouïgours,  il  entra  dans 
la  chancellerie  de  l'empereur  Ogotai,  qui  le 
chargea,  avec  Coban,  d'une  mission  impor* 
tante  eu  Chine.  Nommé  commissaire  pour 
l'examen   des  difféi*ends   qui   s'étaient    élevés 


(i)  Djouv<^-ini. 

{•a)  Raschîd.  —  Selon  Djonyéini,  U  était  fils  d*iiii  chef 
(le  inîilc  de  la  tribu  ouïrate,  Tune  des  plus  considérées, 
ajoute-t-il,  parmi  les  Mongols,  à  cause  de  ses  nooibreu- 
5es  alliances  avec  la  famille  de  Tdûnguiz-kban. 


laa  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

entre  Ongou-Timour  et  Keurgueuz,  il  se  pro- 
nonça pour  ce  dernier,  et  lui  fut  ensuite  ad- 
joint dans  les  fonctions  de  gouverneur  de  la 
Perse;  mais  Keurgueuz  ne  voulant  point  par- 
tager avec  lui  son  autorité ,  Argoun  se  rendit 
à  la  cour  d'Ouloug  Iff ,  qui  le  chargea  quelque 
temps  après  d'aller  arrêter  Keurgueuz. 

Argoun  demanda  que  Schéréf-ud-din ,  qui 
l'avait  accompagné  à  la  résidence  impériale, 
lui  fut  donné  en  qualité  d'Ouloug  Biticoudji  ^ 
et  l'obtint,  par  le  crédit  de  la  musulmane 
Fathma,  qui  exerçait  un  grand  ascendant  sur 
l'esprit  de  la  régente.  Le  nouveau  ministre 
s'engagea  à  faire  rentrer  au  trésor  la  somme 
de  quatre  mille  balischs,  qui  restait  due,  à 
ce  qu'il  prétendait,  par  les  provinces  de 
Khorassan  et  de  Mazendéran. 

Schéréf  -  ud  -  din ,  fils  d'un  porte -faix  de 
la  ville  de  Khorazm,  fut  d'abord  au  ser- 
vice du  gouverneur  de  ce  pays,  qui  le  prit 
charmé  de  sa  belle  figure.  Lorsque  Tchin- 
timour  eut  reçu  l'ordre  de  passer  dans  le 
Khorassan ,  et  de  coopérer  avec  Tchormagoun , 
à  la  réduction  de  cette  contrée ,  il  chercha 
un  secrétaire.  Personne  ne  voulait  de  cet  of- 
fice, parce  qu'il  fallait  agir  contre  des  Mu- 
sulmans, et  que  l'issue  de  l'expédition  parais- 
sait douteuse.   L'intendant   du    Khorazm,  qui 


LIVRE    IV,    CHAPITHE    III.  ia3 

s'était  dégoûté  de  son  page,  dont  la  Bgure 
avait  perdu  de  sa  fraîcheur,  et  qui  en  avait 
fait  son  secrétaire,  le  céda  à  Tchintimour. 
Schéréf-ud-din  apprit  le  mongol,  et  comme 
il  était  le  seul  interprète,  que  toutes  les  af- 
faires passaient  par  ses  mains,  il  devint  un 
personnage  important.  ^ 

Argoun  arriva  dans  le  Khorassan,  accom-  TiTflT" 
pagné  de  plusieurs  commissaires  de  la 
récente  Tourakina,  qu'il  laissa  dans  cette 
province ,  pour  y  percevoir  les  imposi- 
tions arriérées.  Il  passa  lui-même  dans  llrac 
et  dans  T Azerbaïdjan,  afin  de  délivrer  ces 
deux  contrées  de  l'oppression  des  comman- 
dants mongols,  qui  s'y  comportaient  comme 
s'ils  en  eussent  fait  la  conquête  pour  leur 
propre  compte.  Il  reçut,  à  Tébriz,  les  am- 
bassadeurs des  souverains  du  Roum  et  de 
la  Syrie,  qui  lui  demandèrent  sa  protection, 
et  envoya  des  conunissaires  dans  ces  pays 
pour  en   recevoir  le   tribut 

Pendant  ce  temps,  Schéréf-ud-din,  qui 
avait  reçu  d'Argoun  entière  liberté  pour  ses 
opérations  de  finance,  levait  des  impositions 
arbitraires  avec  une  dureté  inouie.  Ix^  per- 
cepteurs avaient  l'ordre  de  ne  ménager  qui 
que  ce  fuL  Pour  arr«icher  aux  contribuables 
h*s  sommes  exorbitantes  auxquelles  ils  étaient 


124  HISTOIRE  DES   MONGOLS. 

taxés  y  on  plaçait  des  gamisaires  dans  leurs 
maisons;  on  les  tenait  enfermés  sans  aliments,  ni 
boisson  ;  on  leur  donnait  la  torture.  Lorsque  les 
ministres  de  la  religion  mahométane ,  que  les 
Mongols  y  quoique  païens  j  avaient  exemptés  de 
toutes  charges  j  et  qu'ils  traitaient  avec  respect, 
venaient  demander  à  Schéréf-ud-din ,  pour  les 
habitants  en  général,  et  pour  eux-mêmes  en 
particulier,  quelque  diminution  de  ces  énor^ 
mes  impôts,  lorsqye  des  veuves  et  des  orphe- 
lins, qui,  d'après  la  loi  mahométane  et  le 
code  de  Tchinguiz-khan ,  étaient  affranchis  de 
ces  taxes,  imploraient  sa  miséricorde,  il  les 
traitait  avec  le  dernier  mépris.  A  Tébriz,  des 
individus  donnèrent  leurs  enfants  en  gage  ; 
d'autres  les  vendirent.  Un  percepteur  entre 
chez  un  contribuable  qui  venait  de  mourir  ; 
ne  trouvant  autre  chose  à  prendre,  il  s'em- 
pare de  son  linceul.  À  Raï,  où  les  agens  de 
Schéréf-ud-din,  après  avoir  parcouru  l'Irac, 
vinrent  le  joindre  avec  les  produits  de  leurs 
extorsions ,  tous  ces  trésors  furent  rassemblés 
dans  la  mosquée  ;  on  y  fit  entrer  les  bétes  de 
somme ,  et  les  tapis  de  ce  lieu  sacré  servirent 
de  couvertures  aux  charges.  Heureusement 
pour  les  peuples  de  la  Perse,  Schéréf-ud-din 
mourut  en  i244-  Alors  Argoun  s'empressa 
d'alléger   leur  sort,   en  leur  remettant  ce  qui 


LIVRE    IVy   CHAPITRC   Ilf.  1^5 

n^était  pas  acquitté ,  et  en  donnant  la  liberté 
à  ceux  qui  étaient  en  prison  pour  n'avoir 
pas  satisfait  aux  réquisitions  du  fisc.  Ce 
gouverneur  avait  reçu  l'ordre  de  se  rendre  au 
Couriltaî,  convoqué  pour  l'élection  d'un  em- 
pereur. Il  prit  la  route  de  la  Tartarie  avec 
les  sommes  levées  dans  son  gouvernement  ^ 
accompagné  d'un  grand  nombre  de  préfets  et 
d'autres  fonctionnaires.  Depuis  la  mort  d'Ogo* 
taï,  les  princes  de  la  famille  de  Tchingui^ 
khan  avaient ,  contre  les  lois  de  l'empire , 
donné  des  assignations  sur  les  revenus  des 
districts  de  la  Perse,  et  délivré  une  foule  de 
brevets  d'exemption  des  charges  publiques. 
Ârgoun  se  fit  livrer  toutes  ces  pièces ,  et  les 
emporta.  De  tous  les  riches  présents  dont  il 
fit  hommage  à  l'empereur  Couyouc,  qui  ve- 
nait d'être  élu  j  aucun  ne  fut  plus  agréable  à 
ce  souverain,  que  la  collection  de  ces  assigna- 
tions et  patentes,  qu'il  lui  remit  en  présence 
même  des  princes  qui  les  avaient  données. 
Couyouc  lui  en  témoigna  sa  satisfaction  et  le 
continua  dans  son  office  de  gouverneur  gé- 
néral de  la  Perse.  Toutes  les  personnes  qui 
l'accompagnaient  obtini*ent,  à  sa  recommanda- 
tion, les  places  qu'elles  sollicitaient,  et  la 
charge  d'Ouloug  Biticoudji,  en  Perse,  deve- 
nue vacante  par   la  mort  de  Sohéréf-ud-din , 


126  lUSTOlEE   DES   MONGOLS. 

fut  donnée  à  Khodja  Fakhr-ud-din  Bihischti. 

Lorsque  la  prochaine  arrivée  de  ce  gouver- 
neur fut  annoncée  en  Perse  par  les  courriers 
qui  le  précédaient  y  les  seigneurs  de  ce  pays 
se  réunirent  à  Merv  pour  le  recevoir,  et  il 
célébra  son  retour  par  une  fête  qui  dura  plu- 
sieurs jours. 

Argoun  s'aperçut  bientôt  qu'il  avait  à  la 
cour  des  ennemis  puissants.  Il  partit  pour  s'y 
rendre,  et  apprit,  àTaraz,  la  mort  de  Couyouc. 
Le  général  Utchikadaî ,  que  cet  empereur  avait 
envoyé  en  Perse  avec  une  armée,  pour  ré- 
duire à  son  obéissance  divei*ses  contrées  qui 
n'avaient  pas  encore  subi  le  joug  mongol,  le 
pressa  de  retourner  dans  son  gouvernement, 
pour  y  ordonner  les  dispositions  nécessaires  à 
la  subsistance  de  ses  troupes.  Argoun  revint 
sur  ses  pas,  et  s'occupa  de  cet  objet.  Dans  le 
même  temps  arrivèrent  en  Perse  des  agents 
des  divers  princes  du  sang,  avec  des  assigna- 
tions par  lesquelles  ils  disposaient  d'avance  des 
revenus  de  plusieurs  années;  et  cet  abus  rui- 
neux pour  le  peuple,  rétabli  dès  la  mort  de 
Couyouc,  subsista  pendant  l'interrègne. 
^^9-  Argoun  partit,  avec  les  commandants,  les 
préfets  et  les  intendants  de  la  Perse ,  qui  avaient 
reçu  l'ordre  de  se  rendre  au  grand  Couriltai 
où  devait  être  élu  le  successeur  de  Couyouc» 


l!l5l. 


LIVRE     IV,     CHAPITRE   III.  I27 

Il  n'y  arriva  qu'après  l'inauguration  de  Man- 
gou.  Il  se  plaignit  à  ce  souverain  des  assigna- 
tions données  par  les  princes  du  sang  sur  les 
revenus  de  la  Perse ,  au  détriment  du  fisc ,  et 
de  l'envoi ,  pour  cet  objet,  d'une  foule  de  com- 
missaires, qui  se  faisant  défrayer  par  les  habi- 
tants, achevaient  la  ruine  du  pays.  L'empe- 
reur ordonna  que  les  intendants  de  la  Perse 
exposassent,  chacun  dans  un  mémoire  séparé , 
les  maux  qui  affligeaient  leur  province,  et  les 
moyens  d'y  remédier.  Us  furent  tous  d'avis, 
comme  il  a  été  dit  plus  haut,  que  la  misère 
des  peuples  provenait  des  impôts  excessifs 
dont  ils  étaient  accablés,  et  qu'il  fallait  intro- 
duire en  Perse  le  mode  d'imposition  que 
Mahmoud  Yelvadje  avait  établi  dans  la  Tran- 
soxiane,  c'est-à-dire,  une  capitation  propor- 
tionnelle aux  facultés  des  contribuables,  et 
moyennant  laquelle  ils  seraient  exempts  de 
toutes  autres  taxes.  Cette  proposition  ayant  été 
approuvée,  on  arrêta  que  les  moins  imposés 
paieraient  un  dinar,  et  les  plus  imposés,  dix 
dinai*s  par  tête.  H  fut  ordonné  que  le  produit 
de  cette  capitation  serait  affecté  à  l'entretien 
des  milices,  des  postes  aux  chevaux  et  des  en- 
voyés de  l'empereur,  et  que,  sous  aucun  pré- 
texte, on  n'exigerait  rien  de  plus  des  sujets. 
Argoun  conserva  son   gouvernement   gêné- 


ia8  UISTOIHE  DES  MONGOLS. 

rai,  et  reçut  une  nouvelle  plaque  à  tête  de 
lion.  L'empereur  lui  donna  pour  ministre  des 
finances  Behaî-ud-din ,  de  Djouvéïn.  Un  second 
intendant  des  finances  /  nommé  Sarradj-ud- 
din,  fut  placé  auprès  de  lui  par  le  prince 
Nikbey,  qui  régnait  sur  les  États  de  Tchaga- 
tai.  L'empereur  lui  adjoignit  deux  commisaires 
et  chacun  des  princes,  ses  firères,  Coubila, 
Houlagou,  Arig-Boca  et  Moga,  eut  auprès  de 
lui  son  agent.  La  Perse  fiit  divisée  en  quatre 
gouvernements;  ceux  qui  les  obtinrent  reçu- 
rent avec  le  titre  de  Mélik,  des  plaques  à 
tête  de  lion.  Les  autres  employés  fiirent  mu- 
nis de  plaques  d'or  ou  d'argent,  suivant  leur 
rang.  En  les  congédiant  l'empereur  leur  donna 
,  à  tous  des  robes  d'étoffes  chinoises.  De  retour 
en  Perse,  Argoun  fit  un  nouveau  dénombre- 
ment, et  régla  les  impositions  de  la  manière 
prescrite  (i). 

Hindoudjac,  général  mongol,  chef  de  tou- 
man  ou  de  dix  mille»  qui  avait  fait  mourir 
injustement  le  Mélik  de  Coum,  fut  exécuté, 
hors  de  la  porte  de  Thouss,  par  l'ordre  ex- 
près de  l'empereur  Mangou ,  et  ses  propriétés , 
les  individus  de  sa  famille,  ses  esclaves  furent 


1253. 


(i)  DjouYéini.  — Raschid. 


LlVnE     IV,    CHAPITRE    III.  IQQ 

partagés,  comme  dévolus  au  fisc,  entre  les 
quatre  branches  de  la  famille  impériale.  Son 
père  Mélikschah,  de  la  tribu  sounite^  au- 
quel il  succéda,  avait  été  envoyé  en  Pei'se 
avec  un  touman,  composé  d'Ouïgours,  de 
Carloucs ,  de  Turcmans ,  de  Caschgariens  et 
de  Coutchayens  (i).  Après  avoir  réglé  r.idnii- 
nistration  de  la  Perse,  Argoun  retourna  à  la 
cour,  par  Tordre  de  lempereur,  accompagné 
de  Nedjm-ud-din  Kilabadi  i  u). 

I^  partie  orientale  de  la  Pei'se  avait  été 
donnée  en  fief,  par  l'empereur  Mangou,  au 
Mélik  Scliems-ud-din  Mohammed  Kurt,  sei* 
giieur  du  château  de  Khissar,  en  Khorassan. 
Son  grand-père  Osman  Mergani  avait  été  nommé 
gouverneur  du  château  et  du  territoire  de 
Khissar,  par  son  frère  Omar  Mergani,  vézir 
tout  puissant  du  sultan  Ghiath-ud-din ,  de  la 
dynastie  des  Gours.  Après  lu  mort  d'Osman, 
son  fils  AJ>ou-Bekir  lui  succéda  dans  sa  pré* 
fecture.  Il  épousa  une  fille  du  sultan  («hiath- 
.  ud-din.  De  cette  union  naquit  le  Mélik  Schems- 
ud-din  Mohammed ,  qui ,  ayant  perdu  son  père 


(i)  Raschîd,  article  des  Sounitrs,  —    Le  pays  àc  Cou- 
tché  est  À  Test  de  relui  de  Oischgar. 
(i^  DjouT^mi.  —  Ra<^rhid. 

3  9 


i'^(}  HISTOIRK    DES    MO.NUULS. 

en    ra45,  hérita  du  pays  de  Gour.   Il  se  ren- 
dit en  Tartarie,  lors  de  Télection  de  Mangou, 
et  arriva  à  la  cour  le  jour  même  de  son  inau- 
guration. Il  fut  présenté  à  ce  monarque  par 
des  officiers  de  Mangou ,  qui  ne  lui  laissèrent 
pas  ignorer  que  le  père  et  l'aïeul  de  Schems- 
ud-din   avaient  été   bien  traités  par  les  souve- 
rains ses  précédesseurs,  et  lui  firent  un  grand 
éloge   des  talens    de  ce  prince.    Mangou  Tac- 
cueillit  avec  distinction,  et  lui  donna  l'inves- 
titure du  pays  de   Ilérat  et  de  ses  dépendan- 
ces,   qui    s'étendaient    jusqu'au     Djihoun    et 
jusqu'au    Sind.    Ce    territoire    embrassait    les 
provinces    de    Merv,    Gour,     Sidjistan,     Ca- 
boul, Afghanistan.  En  outre,  Mangou  voulut 
qu'Argoun  Aca  fit  remettre  aux  intendants  de 
Schems-ud-din    la  somme  de   cinquante    tou- 
mans ,  à  titre  de  présent  impérial.   Le  lende- 
main,  dans   une  audience    privée,   le  Khacan 
mongol    fit  revêtir  le  Mélik  de   l'une  de    ses 
propres  robes,  lui  donna  trois  tablettes  (païzé), 
dix   mille    dinars   en   espèces,    et   des  armes, 
savoir  :  un  sabre  indien ,  une  lance  d' Alkhatt  (  i  ) , 


(i)  «(  Alkhatt  est  le  nom  d'un  lieu  du  Yémama  ou  de 
«  la  c6te  de  Baliréin,  où  se  traTalllent  et  se  i^endent 
«  les  bois  de  lance  qu'on  tire  de  l'Inde.  »  —  Christom, 
arabe  de  Mr.  S.  de  Sacy,  toni.  II,   pug.  79,  note  la. 


LIVRE  IV,  chapituc  m.  i3i 

une  massue  à  tête  de  taureau ,  une  hache 
d'armes  et  un  poignard.  Schems*ud-din  partit 
pour  Hérat)  accompagné  d'un  officier  de  l'em- 
pereur. Il  se  détourna  de  sa  route  pour  aller 
saluer  Argoun  Aca,  auquel  il  présenta  les  or- 
donnances du  Caan.  Ce  gouverneur  le  traita 
avec  respect  et  fit  remettre  cinquante  tou- 
mans  à  ses  intendants.  Schems-ud-din  prit 
possession  de  Ilérat;  il  y  régna  en  sou- 
verain, et  s'empara  de  plusieurs  châteaux 
forts  dans  les  provinces  de  Guermsir  et 
d'Afghanistan  (i). 

Le  Kerman  était  au  pouvoir  du  fils  de 
Borac  Hadjib.  Après  avoir  fait  périr  le  sultan 
Ghiath-ud-din ,  Borac  sollicita  du  Rhaliphe  le 
titre  de  sultan,  et  l'obtint;  il  se  nomma  Coui- 
loug  Sultan.  Lorsque  Tair  Bahadour,  à  la 
tête  d'une  division  mongole,  eut  mis  le  siège 
devant  Sistan,  il  envoya  sommer  Borac  de 
prêter  obéissance  au  grand  Khan  et  de  lui 
fournir  des  troupes.  Borac  lui  répondit  qu'il 
se  faisait  fort  de  prendre  la  place  avec  ses 
troupes  seules;  que  les  Mongols  pouvaient 
s'en  épargner  la  peine.  Il  ajouta  que  son 
grand  âge  l'empêchait  de  se  rendre  en   per- 


(i)  Raouzai  ui'Djennat ,  raoazat  Vil,  tch^men  a. 


l3a  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

sonne  auprès  du  Gian;  mais  que  son  fils  irait 
à  sa  place.  En  effet,  il  fit  partir  Rokn-ud-din 
Khodja.  Ce  jeune  prince  apprit  en  route ,  la 
^^'     mort   de   son  père  et   l'usurpation    du   trône 


par  son  cousin  Coutb-ud-din.  Continuant  son 
voyage,  il  fut  bien  accueilli  d'Ogotaï,  qui, 
pour  le  recompenser  de  ce  qu'il  était  venu 
de  si  loin  contempler  la  face  de  Vempei'eur  y 
l'investit  de  la  principauté  de  Kerman,  et  lui 
conféra  le  titre  de  CoiUloug  Sultan ,  que  por- 
tait son  père.  En  même  temps  Coutb-ud-din 
reçut  l'ordre  de  venir  à  la  cour.  Il  obéit;  au 
bout  de  quelque  temps  Ogotaï  l'envoya  ser\'ir 
en  Chine,  sous  les  ordres  de  Yelvadje.  Après 
la  mort  d'Ogotaï,  Coutb-ud-din  se  rendit  à  la 
diète  où  Couyouc  fut  élu  empereur.  Il  s'ef- 
força d'obtenir  l'investiture  du  Kerman;  mais 
il  ne  put  réussir  ;  le  ministre  Tchincaï  proté- 
geait Rokn-ud-^din.  Il  reçut  l'ordre  de  s'en 
retourner  en  Chine  auprès  de  Yelvadje.  Peu 
après  il  accompagna  ce  gouverneur  au  nou- 
veau Couriltaï,  convoqué  pour  donner  un 
successeur  à  Couyouc,  et  il  obtint  de  l'empe- 
reur Mangou,  par  la  protection  de  Yelvadje, 
le  trône  du  Kerman,  Lorsqu'il  approcha  de 
65o.  ce  pays,  Rokn-ud-din  se  retira,  avec  ses  tré- 
1252-3.  sors,  dans  la  principauté  de  Lour,  d'où  il  fit 
demander  un  asyle   au  Kaliplie  ;   mais  n'ayant 


LIVRE    IVy    CHAPITRE    III.  1 35 

pu  l'obtenir  par  la  raison  que  ce  pontife 
craignait  de  mécontenter  les  Mongols,  il  prit 
le  parti  de  se  rendre  à  la  cour  de  Mangou. 
Les  deux  compétiteurs  furent  alors  cités  au 
tribunal  du  grand  Khan.  Rokn-ud-din  perdit 
sa  cause  et  fut  livré  à  son  rival,  qui  le  tua  — ^xfr 
de  sa  propre  main.  Coutb-ud-din  conserva  le 
trône  du  Kerman,  jusqu'à  sa  mort,  en  luSS. 
Il  était  fils  de  Tanigou,  préfet  de  Taraz, 
pour  le  souverain  du  Cara  Khitaï  et  frère  de 
Borac  Hadjib  (i).  Lorsque  Houlagou  condui- 
sit son  armée  en  Perse,  Coutb-ud-din  alla  à 
sa  rencontre  jusqu'à  Djend  pour  lui  rendre 
hommage. 


(i)  DjouTéini. —  Tart'Âh  Gouzitié,  bab  IV,  fassl   lo. 


i^ 


l34  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 


CHAPITRE    IV. 


HOULAGOU. 


Expédition  en  Perse ,  résolue  dans  un  Couriltaî  au  com- 
mencement   du  règne   de    Mangou.   —  Préparatifs  du 
prince   Houlagou,  chargé  de  la  commander.  —  Com- 
position de    son   armée.   —  Sa  marche   à    trarers   la 
Tartarie.  —  Son  arrivée  en  Perse.  —  Ses  dispositions 
pour  détruire  les  Ismailiyens.  —  Croyance  religieuse  de 
cette  secte  mahométane.  —  Sa  doctrine  secrète  commu- 
niquée aux  initiés.  —  Précis   de  Thistoire  des  princes 
ismailiyens    d'Alamout.    —     L'assassinat    organisé    par 
Hassan  Sabbah ,  et  fréquemment  employé  par  ses  suc- 
cesseurs. —  Démêlés  du  sultan  Djelal-ud-din  Khorazm- 
schah  avec  le  chef  ismaïliyen.  —  Opérations  et  négo- 
ciations de  Houlagou  pour  se  rendre  maître  des  châ- 
teaux  Ismaïliyens    et    de    la   personne  de  leur  prince 
Rokn-ud-din    Khourschah.     —    Siège    de  Schah-diz, 
sa  résidence.  —  Reddition    de   Rokn-ud-din.  —    Ses 
places   fortes  livrées   par    ses   ordres  à   Houlagou.   — 
Conduit    à  la  cour  de   Mangou,    qui  le   fait   tuer   en 
route.  —  Massacre   de   presque  toutes  les  populations 
ismalliyennes  par  Tordre  de  Houlagou. 


Deux   grandes  expéditions  avaient  été  réso- 
— ~  lues  dans  le  Couriltaî  où  Mangou  fut  proclamé 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    IV.  1 35 

empereur;  Tune  en  ChiDe,  Tautre  en  Perse. 
La  première  devait  être  commandée  par  le 
prince  Coubilai  ;  '  la  seconde ,  par  le  prince 
Houlagou,  tous  deux  frères  du  nouveau  mo- 
narque. 

Pour  composer  Tannée  de  Iloulagou ,  cha- 
cun  des  princes    du  sang  qui  avait   reçu    de 
Tchinguiz  des  troupes  en  partage,  était  tenu, 
d'après    l'arrêté   de   la   diète,   de    lui  donner 
deux  hommes  par   dixaine.    Ces    contingents 
étaient  commandés    par  des   proches  parents 
de  ceux  qui  les  avaient  fournis.  On  fît  venir 
de  la  Chine  un  corps  de  mille  ingénieurs  pour 
le  service  des  machines  à  lancer  des  pierres, 
du   naphte  et    des  traits.  Des  officiers  expé- 
diés en    avant  portèrent  Tordre  de  réserver, 
pour  Tannée  de  Houlagou,  toutes  les  prairies 
sur  sa   route,   à    Touest   des   monts  Toungat 
situés  entre  Caracouroum  et  Bisch  Ualic.  Les 
troupes  cantonnées  sur  cette    ligne  devaient 
s'en  éloigner.    On    répara    les    chemins;    des 
ponts  de  bateaux  furent   préparés.    Le  corps 
d'armée   de  Baïdjou  reçut  Tordre   de  reculer 
vers  la  frontière  de  Roum,  et  les  intendants 
en  Perse   tinrent  prêts,   pour  chaque  soldat, 
un  iougan,  ou  cent  menns  de  farine,  et   une 
outre,  ou  cinquante  menns  de  vin.  Le  noyau 
Kitouboca ,   né    naïman,    partit    avec  Tavant- 


l3G  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

garde,  forte    de   douze    mille    hommes,    à   la 
G5o.     tin  de  juillet  de  l'année  laSa. 

Lorsque  Houlagou  prit  congé  de  l'empereur, 
Mangou  lui  recommanda  de  suivre,  en  toutes 
choses,   l'exemple    et    les    préceptes    de    leur 
illustre    aïeul,    de    traiter  avec    douceur    les 
peuples  qui  se  soumettraient  volontairement, 
d'exterminer  ceux  qui  résisteraient.  Il  lui  or- 
donna de   commencer  par  détruire  les  Ismaï- 
liyens.   Un  jour,  ce  prince   avait  été  frappé, 
de    voir   le    grand    cadhi   Schems-ud-din ,    de 
Cazvin ,    se    présenter    devant    lui   avec    une 
cotte  de  mailles.  Il  lui  en  demanda  la  naison; 
le    magistrat    répondit    qu'il  portait    toujours 
sous  ses  habits  une   pareille   armure   pour  se 
garantir  des  poignards  ismaïliyens,  et  s'étendit , 
à  cette  occasion ,  sur  les  attentats  de  ces  intré- 
pides  sectaires,   de  manière  à   faire  une  vive 
impression  sur  l'esprit  de  Mangou  (i).  En  effet, 
Cazvin,  le  lieu  natal  du  cadhi,  n'était  séparé 
du    territoire  des  Ismaïliyens,    que    par    une 
chaîne  de  montagnes   dont  le  revers  septen- 
trional leur  appartenait  (a).  Les  habitants  de 
cette  ville,  sans  cesse  exposés  à  leurs  attaques , 


(i)  Ra&diid. 

(a}  Civ/A'ïuiy  Àssar  ul-bilad   vc  Akhbar  ul-j'bad. 


LIVRE  IV,  CHAPITRE   IV.  iSj" 

vivaient   dans    les    alarmes;    ils   avaient   soin 
à  l'entrée  de    la  nuit,   de    cacher  sous  terre 
leurs    effets  les   plus   précieux,  et  ils  étaient 
toujours  armés   (i).  Les  Ismaïliyens  détruits, 
Houlagou   devait    contraindre    le   Khaliphe  à 
reconnaître  la  suzeraineté  de  l'empereur  mon- 
gol, et  retourner  ensuite  en  Tartarie.  Mangou 
lui  recommanda  de  ne  rien  faire  sans  consul- 
ter la  princesse  Docouz;  c'était  une  petite-fille 
d'Oang-khan,  qui  avait  été  l'épouse  de  Tou- 
louï,    bien   que  son    mariage  avec   ce  prince 
n^eut  pas  été  consommé.  Houlagou,   lorsqu'il 
fut  au-delà  du  Djihoun,  épousa  la  veuve  de 
son    père,    suivant    un    usage    assez    général 
parmi  les  Mongols.  Alangou  fit  à  son  frère ,  à 
ses  femmes,  à  ses  enfants  des  présents,  en  or, 
en    pierreries,   en    habits   et  en  chevaux,  et 
donna    des    marques    de    sa   munificence  aux 
généraux  qui  partaient  avec  Houlagou. 

Ce  prince  quita  la  résidence  impériale  le  a 
mai  i!i:)J  pour  retourner  a  son  Ordou,  et  s  y  (J5i. 
occuper  de  l'organisation  de  son  armée.  H  y 
rerut  la  visite  de  beaucoup  de  princes  du 
sang  qui  vinrent  lui  faire  leurs  adieux,  et  lui 
offrir  des  présents.  Il  en  partit  le  ly  octobre,  24  sch. 


(i)  Faklir-iid-diji  Kazi,   TailUt  fui-Duur/,  fasscl  i. 


l38  HISTOIRE    DES    MOVGOLS. 

laissant  le  commandement  dans  son  apanage 
à  son  second  fils  Tchoumoucour ,  de  préfé- 
rence à  l'aîné ,  à  cause  du  rang  supérieur  de 
sa  mère.  Les  princes  Balacan  et  Toumar,  à  la 
tête  du  contingent  de  Batou,  formaient  son 
avant-garde.  A  chaque  station ,  les  autorités 
venaient  lui  offrir  des  vivres;  des  troupeaux 
de  juments  qu'on  avait  eu  soin  d'y  faire  con- 
duire,  fournissaient  le  lait  pour  le  coumiz. 

Houlagou  fut  fêté,  en  arrivant  dans  le  pays 
d'Almalig,  par  la  princesse  Organa,  et  les 
autres  dames  de  la  maison  de  Tchagataï.  Plus 
loin  Mass'oud,  gouverneur  du  Turkustan  et 
de  la  Transoxiane,  vint  avec  les  chefs  militai- 
res de  ces  deux  provinces,  lui  présenter  ses 
hommages  (i).  Houlagou  s'arrêta  tout  l'été  de 
65a.  11254    dans  le  Turkustan,    et  n'arriva  à    Sa- 


(i)  Dans  riiistoire  des  Mongols,  en  chinois,  sous  le  titre 
de  Sou-houng-kian-lou  ,  se  trouve  insérée  la  relation  d'im 
individu  qui  parait  avoir  été  de  l'expédition  de  Houlagou 
en  Perse.  Gaubil  en  a  donné  un  abrégé  dans  son  Hist.  de 
Gentchiscan,  p.  ia6,  et  Mr.  Abel  Rémusat  en  a  publié 
une  version  complète  dans  le  Journal  asiatique ,  tom.  II, 
pag.  284  et  suiv.  ;  mais  cet  itinéraire ,  où  la  route  suivie 
par  Houlagou  depuis  Caracouroum ,  est  assez  vaguement 
indiquée,  et  les  noms  géographiques,  défigurés  par  le 
système  d'écriture  chinoise,  sont  quelquefois  méconnais- 
sables, n'a  rien  ajouté   à  nos  connaissances. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    IV.  iZ^ 

marcand  qu'en  septembre  iaS5.  Le  gouver- 
neur Mass'oud  lui  avait  fait  dresser  un  pa- 
villon d*éto£fe  de  soie  et  or,  dans  une  prairie 
délicieuse  près  de  cette  ville.  Houlagou  y 
passa  quarante  jours    à  boire  et  se  divertir. 

Il  reçut,  à  Kesch,  Thominage  du  gouver- 
neur général  de  la  Perse ,  Argoun ,  qui  s'était 
fait  accompagner  des  seigneurs  et  des  princi- 
paux fonctionnaires  du  Khorassan*  De  ce  lieu, 
où  le  prince  mongol  s'arrêta  un  mois,  furent 
expédiées  des  sommations  à  tous  les  souve- 
rains de  l'Asie  occidentale:  «  Nous  arrivons, 
«c  y  disait-il,  par  l'ordre  du  Caan,  pour  dé- 
«  truire  les  Mola/udas  (i).  Si  vous  venez,  en 
«  personne ,  joindre  vos  troupes  à  nos  armées , 
«  vous  conserverez  votre  pays  et  votre  fa- 
«  mille,  et  vos  services  seront  récompensés. 
«  Si  vous  hésitez  à  obéir,  lorsque,  avec  l'aide 
«  de  Dieu,  j'aurai  décidé  du  sort  de  ce  peu- 
«  pie,  je  fondrai  sur  vous,  et  vous  traiterai 
«  avec  la  même  rigueur.  » 

Dès  qu'il  eut  passé  le  Djihoun ,  sur  un  pont 
de  bateaux,  le  a  janvier  I2i56,  il  fut  compli- 
menté, au  nom  des  sultans  de  Roum  et  de 


(i)  Ce  nom  arabe  signifie  proprement  irs  rf^atrs. 
C*est  Tune  des  épithêtes  que  1rs  mahoméians  orthodoxes 
appliquent  aux  Ismaitivens  de  Perse. 


I  z.  h. 
653. 


l4o  HISTOIRE    DES    BIONGOLS. 

TAtabey  du  Fars,  et  il  reçut  les  hommag'es 
des  seigneurs  de  Tlrac,  du  Khorassan,  de 
FAzerbaïdjan,  de  l'Arran,  du  Schirvan  et  de 
la  Géorgie,  qui  tous  lui  apportaient  des  pré- 
sents magnifiques. 

Il  y  avait  beaucoup  de  lions  dans  une  foret 
qui  bordait  y  en  cet  endroit,  la  rive  gauche 
du  Djihoun.  Par  l'ordre  de  Iloulagou,  ses 
troupes  y  firent  une  battue,  et  comme  les 
chevaux,  épouvantés  du  rugissement  de  ces 
animaux,  n'osaient  pas  avancer,  on  fit  monter 
les  chasseurs  sur  des  chameaux  qu'on  avait 
eu  soin  d'enivrer;  dix  lions  furent  abattus. 

Iloulagou  posa  son  camp  dans  la  prairie  de 
Schoubourgan.  Il  ne  voulait  y  rester  qu'un 
jour;  mais  une  tempête  s'éleva;  il  tomba  de 
la  neige  pendant  toute  une  semaine,  et  la 
rigueur  du  froid  fit  périr  beaucoup  de  che- 
vaux; ce  qui  détermina  le  prince  mongol  à 
passer  l'hiver  en  ce  lieu;  il  ne  s'y  occupa 
que  de  plaisirs.  Au  printemps,  le  gouver- 
neur Argoun  ,  partant  pour  se  rendre  auprès 
de  l'empereur,  afin  de  lui  rendre  compte  de 
son  administration,  donna  une  superbe  fête  à 
Houlagou ,  et  kii  fit  hommage  d'une  tente 
doublée  d'une  étoffe  de  coton  richement  bro- 
dée, ainsi  que  d'un  service  de  banquet,  com- 
posé de  vases  et  de    coupes  d'or  et  d'argent, 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    IV.  l4l 

garnis  de  pierreries.  Il  laissa  auprès  du  prince, 
comme  ses  substituts ,  son  fils ,  Kéraï  Mélik , 
le  chancelier  Ahmed,  et  Alaï-ud-din  Ata  Mulk 
de  Djouvéin,  auteur  d'une  histoire  de  Tchin- 
guiz-khan,  fort   estimée. 

Iloulagou  se  préparait  à  exterminer  les  Is- 
maïiiyens,  sectaires  mahométans,  qui  possé- 
daient un  grand  nombre  de  châteaux  forts 
dans  le  Couhistan  et  le  Roudbar,  aussi  bien 
qu'en  Syrie.  Dévoués  à  un  chef  héréditaire , 
qu'ils  regardaient  comme  un  être  divin ,  ces 
hérésiarques  inspiraient  l'effroi  aux  princes  et 
aux  Grands,  par  leurs  audacieux  assassinats, 
et  de  l'horreur  à  tous  les  bons  musulmans , 
par  leurs  doctrines  religieuses.  Avant  de  rap- 
porter les  opérations  de  Houlagou  contre  cette 
secte  fameuse  nous  croyons  devoir  esquisser 
légèrement  son  histoire,  et  exposer  les  prin- 
cipaux articles  de  sa  croyance.  Nous  jetteions 
d'abord  un  coup-d'œil  sur  les  hérésies  les  plus 
remarquables  du  mahométisme. 

Comme  toutes  les  religions ,  celle  de  Maho- 
met eut  nombre  de  sectes ,  dont  les  opinions 
s'écarlèrent  de  la  lettre  du  Coran,  suivie  par 
les  orthodoxes.  L'une  de  ces  sectes  (les  Ca- 
cirifés)  soutenait  que  Dieu  ne  peut  rien  créer 
par  sa  seule  volonté;  une  autre  (les  Khava-- 
rifljcs)  :   que  les  péchés  gr^ives ,  équivalant  à 


l4a  HISTOIRE    DES     MONGOLS. 

l'apostasie  9  entraînant  la  damnation  éternelle , 
s'il  arrivait  que  l'Imam  ^  ou  chef  des  Musul« 
mansy  en   eut   commis,    l'insurrection   contre 
lui  devenait  un  devoir  sacré;  c'étaient  les  en- 
nemis  d'Ali.  Ses  partisans  (les  Schijris)  soute- 
naient,  que  le  gendre  de  Mahomet  était  de 
droit  y   en  vertu  de  l'institution  du  prophète^ 
son  héritier  immédiat;  révéraient  ce  Khaliphe 
comme  un  être  surnaturel ,  et  taxaient  d'usur- 
pation   ses    trois    prédécesseurs,    Aboubékir, 
Omar  et  Osman. 

Plus  tard  parût  une  secte  (les  Djéhémijrés)^ 
qui  niait  les  attributs  avec  lesquels  Dieu  est 
représenté  dans  le  Coran  ;  une  autre  (les  Mo- 
iézilés)  y  admettait  l'existence  de  ces  attributs  ; 
mais  niait  qu'ils  fussent  éternels,  vu  que 
Dieu  seul  est  éternel.  C'est  par  son  essence 
qu'il  est  existant,  omniscient,  omnipotent , 
et  non  par  les  attributs  de  l'existence, 
de  la  science,  de  la  puissance.  Elle  soutenait 
d'ailleurs  que  Dieu  ne  doit  pas  être  assimilé 
à  l'homme,  et  voulait  que  les  passages  du 
Coran  qui  présentent  de  semblables  assimila- 
tions, fussent  interprétés  d'une  manière  allé* 
gorique.  Elle  professait  la  doctrine  du  libre 
arbitre,  celle  que  Dieu  n'avait  pas  pu  créer 
le  mal ,  et  que  le  Coran  était  créé.  Les  Aera- 
miyf's  au  contraire,    prenant  à   la  lettre  tout 


MVUE    IVy   CHA.PITRE  IV.  |43 

ce  que  la  Bible  et  le  Coran  rapportent  des 
actes  de  Dieu,  lui  attribuaient  une  forme 
corporelle  9  semblable  à  celle  de  Thomme.  En* 
fin  les  Caramattes ,  qui  parurent  dans  le  troi* 
sième  siècle  de  l'hégire,  combattirent  les  ar- 
mées des  Rhaliphes  Abbassides,  et  s'emparè- 
rent de  plusieurs  de  leurs  provinces,  préten- 
daient que  le  texte  du  Coran  et  les  préceptes 
de  l'islamisme  avaient  un  sens  allégorique , 
qu'ils  se  chargeaient  d'interpréter. 

Chacune  de  ces  sectes  principales  avait  des 
ramifications  qui  différaient  entre  elles  sur 
certains  points  de  doctrine.  On  compte  plus 
de  cent  de  ces  branches,  quoique  les  Maho- 
métans  n'en  admettent  que  septante-trois, 
d'après  une  tradition  qui  £sdt  dire  à  Maho- 
met :  ff  Les  Mages  se  divisent  en  septante 
«  sectes;  les  Jui&,  en  septante-un^  les  Chré- 
«  tiens,  en  septante-deux;  les  Musulmans  en 
«  auront  septante-trois.  » 

Les  ouvrages  des  philosophes  grecs,  qui 
furent  traduits  en  arabe,  au  commencement 
du  troisième  siècle  de  l'hégire,  par  les  or- 
dres du  Rhaliphe  Ma'moun,  fils  de  Haroun- 
Raschid,  introduisirent  dans  le  monde  maho- 
métan  des  exemples  séduisants  de  Tesprit 
d'examen,  et  de  l'entière  liberté  d'opinion, 
d'où  étaient  nés   tant  de  svsténies  divet*s;  ils 


l44  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

étendirent  le  domaine  de  la  pensée ,  et  ou- 
vrirent, au  préjudice  de  la  foi  religieuse,  un 
vaste  champ  à  la  spéculation  philosophique.  Les 
œuvres  d'Aristote  furent  une  source  féconde 
où  les  hérésiarques  puisèrent  leurs  idées  ab« 
straites,  leur  méthode  d'argumenter  et  leui^ 
définitions  ;  mais  ils  ne  s'en  tinrent  pas  tou- 
jours à  de  vaines  disputes  théologiques;  ils 
eurent  aussi  recours  aux  armes  et  le  fanatisme 
fit  couler  des  flots  de  sang  (i). 

Les  sectes  mahométanes  à  doctrines  abstrai- 
tes, ne  furent  jamais    très-répandues;    ce  fut 
la    succession    du    pouvoir    spirituel    et    tem- 
porel de  Mahomet,  qui  causa  le  plus  grand 
schisme    entre    les    musulmans.     Lorsque    le 
Khaliphe  Ali,  cousin  et  gendre  de  Mahomet, 
eut  été  vaincu  par  Moaviah,  son  rival;  lors- 
qu'il fut   tombé  sous  le  poignard  d'un  assas- 
sin;   quand   ses   deux  fils,   Hassan    et    Hous- 
seïn ,   eurent  péri  par  le   fer   des  Omayades , 
une    foule     de    Musulmans    embrassèrent    la 
défense  des  descendants  du  prophète ,  légitimes 
successeurs  de  sa  puissance,  et  vouèrent  à  l'exé- 
cration ceux  qui  l'avaient  usurpée.  Leur  nombre 


(i)  Macmi,  Al  Khittat,  t.  III ,  Fi  acaïd  rhl  ul-lslmn. 


LIVRE  IV,    CHAPITRE    IV.  t^S 

s\accriit  dans  les  diverses  parties  du  monde 
mahométan,  par  le  zèle  avec  lequel  les  mis- 
sionnaires  secrets  de  cette  secte  travaillaient 
à  faire  partout  des  prosélytes.  Cependant,  les 
Schiyis  se  divisèrent  en  beaucoup  de  bran- 
ches; on  en  compte  quarante -neuf.  Tous 
croyaient  qu'Ali  avait  été  institué  Théritier  de 
Mahomet;  qu'il  était,  par  conséquent,  son 
successeur  légitime,  Tlmam  ou  chef  des  Mu- 
sulmans; que  la  dignité  suprême  appartenait 
de  droit  aux  descendants  d'Ali,  qui  ne  pou* 
vaient  la  perdre,  que  par  l'effet  de  la  vio- 
lence, par  le  fait  d'une  usurpation;  qui  n'y 
pouvaient  renoncer  que  temporairement,  en 
usant  d'une  dissimulation  politique,  comman- 
dée par  la  force  des  circonstances;  que  chaque 
Imam  doit  nécessairement  désigner  son  succes- 
seur, dont  les  droits  au  suprême  sacerdoce 
ne  peuvent  dériver  que  de  cette  institution 
même;  qu'il  existe  toujours  dans  le  monde 
un  Imam  y  tantôt  visible,  tantôt  invisible, 
qui,  avant  de  mourir,  transmet  son  carac- 
tère sacré  à  im  autre  Imam  ;  transmission  qui 
s'opère  par  le  passage  de  son  ame  sainte  dans 
le  corps  de  son  successeur.  Tous  d'accord  sur 
cette  doctrine  fondamentale,  les  Schiyis  diffé- 
raient enti*e  eux  d'opinion,  au  sujet  des  indi- 
vidus de  la  postérité  d'Ali ,  auxquels  la  dignité 
3  lo 


j46  histoire  des  mongols. 

dlmam  avait  été  successivemeut  transmise  ^ 
et  sur  certains  dogmes,  qui  étaient  hautement 
réprouvés  par  le  reste  des  Mahométans.  Plu* 
sieurs  branches  des  Schijis  croyaient  qu'une 
parcelle  de  la  divinité  avait  résidé  dans  la 
personne  d'Ali,  et  passé  dans  celles  des  Imams, 
ses  successeurs;  que  par  conséquent,  l'Imam 
était  impeccable.  Ils  croyaient  que  l'Imam 
possède  la  connaissance  des  choses  occultes, 
de  mystères  impénétrables  aux  autres  hom- 
mes ;  qu'il  est  l'unique  guide  dans  la  voie  du 
salut ,  et  que  les  fidèles  ont  besoin  d'une  sem* 
blabie  direction  pour  ne  pas  se  diviser,  en 
suivant  des  voies  diverses.  La  foi,  la  religion, 
consistent  dans  la  connaissance  de  Flmam; 
lorsqu'on  le  connaît,  qu'on  lui  rend  le  culte 
qui  lui  est  dû,  on  a  atteint  la  perfection,  et 
l'on  est  dispensé  des  devoirs  imposés  par  la 
loi  religieuse ,  tels  que  la  prière ,  le  jeiine ,  le 
pèlerinage,  l'aumône,  etc.;  car  les  préceptes 
de  ces  obligations  ont  un  sens  mystique,  et 
la  parole  divine,  pour  être  bien  comprise, 
doit  être  interprétée. 

On  voit  que  ces  sectes  avaient  emprunté 
des  mages  le  dogme  de  l'infusion  et  de  la 
métempsycose;  elles  croyaient  que  les  âmes 
passaient,  selon  leurs  mérites,  dans  un  corps 
d'une  classe  supérieure  ou  inférieure,  et  que 


LIVRE    IV,    CIIAPITRB    IV.  1/17 

c^était  là  ce  qu'il  fallait  entendre  par  récom- 
penses et  peines.  Quelques-unes  poussaient 
leur  enthousiasme  pour  Ali  jusqu'à  le  placer 
au-dessus  de  Mahomet  et  avancer  que  c'était 
Ali  qui  avait  été  destiné  à  l'apostolat  céleste. 

Les  Schiyis  qui  attribuaient  aux  Imams  une 
nature  divine,  qui  croyaient  à  l'infusion  de 
la  divinité  dans  un  corps  humain,  à  la  nul- 
lité de  toute  rétractation  de  leur  part,  à  la 
résurrection  de  certains  morts ,  et  à  la  mé- 
tempsycose, étaient  désignés  par  les  autres 
Musulmans,  sous  le  nom  de  Gldlaiesj  qui 
veut  dire  outrés. 

Parmi  les  Schijris  outrés  étaient  rangés  les 
IsmailiyenSj  qui  formèrent  une  secte  particu- 
lière, lorsque  l'Imam  Dja'fér  Sadik,  cinquième 
successeur  d'Ali,  après  avoir  désigné  pour  son 
héritier  son  fils  aine  Ismaïl,  l'eut  destitué, 
parce  qu'il  était  adonné  au  vin,  et  nommé  à 
sa  place  son  second  fils  Moussa.  Beaucoup  de 
Schiyis  soutinrent  que  la  première  désignation 
était  irrévocable,  vu  que  l'Imam,  agissant 
par  l'inspiration  de  Dieu,  qui  est  infaillible, 
ne  pouvait  pas  se  rétracter,  et  quoique  Is- 
maïl, mort  cinq  ans  avant  son  père,  nVut 
jamais  exercé  les  fonctions  de  llmamat,  ses 
partisans  refusèrent  de  reconnaître  dans  Moussa 
riinam  légitime  après  Dja'fér;  ils  prétendii*ent 


t/|8  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

que  le  suprême  sacerdoce  avait  passé  dlsmail 
à  son  fils  Mohammed,  septième  et  dernier 
Imam  visible;  se  séparant  sur  ce  point  des 
autres  Schîris,  qui^  comptaient  douze  Imams , 
et  qui  s'appelèrent  Imamijés  ou  bien  les  Sec^ 
tateurs  des  douze  (i). 

Un  descendant  de  Dja'fér  Sadik  à  la  sixième 
génération,  Obeid-ouUah,  fils  d'Ali,  était,  k 
la  fin  du  troisième  siècle  de  Thégire ,  rimam 
des  Schiyis  j  et  résidait  à  Selmiat,  en  Syrie. 
Ayant  passé  en  Afrique,  où  les  missionnaires 
de  la  secte,  à  la  tète  de  leurs  nombreux  ad- 
hérents, avaient  attaqué  les  gouverneurs  du 
Khaliphe  Abbasside,  et  conquis  plusieurs  pro- 
?:PjL  vinces,  Obeid-ouUah ,  fut  proclamé  souverain 
dans  la  ville  de  Ricadét ,  et  prit  le  titre  d^Emir- 
lU-^iimiinin y  ou  de  chef  des  fidèles,  avec  le 
surnom  de  Mahadi  y  qui  était  le  Messie  des 
Ismailiyens.  Sou  troisième  successeur,  Mo'izz 
enleva  aux  Abbassides  l'Egypte,  la  Syrie, 
^^^-  l'Arabie  pétrée,  et  transféra  sa  résidence  au 
^'  Caire,  Les  Alides  parvinrent  ainsi,  au  bout 
de  trois  siècles,  à  fonder  un  empire  qui  de- 
vint le  rival  de  celui  des  Abbassides,  et  qui 


(i)  Scliéhéristani,  A'iVr/^  ul-Millel  vê  en-Na/iaL 


LIVEE  IV,    CU\F1TRE     IV.  1^9 

le  siirpass*!  en  puissance;  car  les  Khaliphes 
de  Bagdad ,  à  la  même  époque ,  ne  possédaient 
plus  guère  que  l'Irac  Aréb. 

I^es  Ismaïliyens  avaient  une  doctrine  secrète , 
qu'ils  ne  communiquaient  que  par  degrés  et 
avec  beaucoup  de  précautions.  Au  Caire,  c'é- 
tait le  chef  des  missionnaires  (Da'yi-ud-Da'vat), 
le  premier  dépositaire  de  la  doctrine  sacrée, 
qui  se  chargeait  d'initier  les  adeptes.  Il  y  avait 
neuf  degrés  d'initiation  qui  préparaient  succes- 
sivement les  fidèles  à  recevoir  la  révélation 
du  plus  grand  mystère  de  la  secte;  mais 
avant  de  l'introduire  an  premier  degré ,  l'hié- 
rophante faisait  prononcer  au  novice  un  ser- 
ment terrible,  par  lequel  il  se  vouait  aux  plus 
grandes  calamités  dans  ce  monde ,  aux  plus 
sévères  châtiments  dans  l'autre,  s'il  ne  gar- 
dait pas  un  profond  silence  sur  tout  ce  qui 
lui  aurait  été  révélé,  s'il  cessait  jamais  d'être 
l'ami  des  amis,  l'ennemi  des  ennemis  des  Is- 
maïliyens. Après  avoir  reru  son  sermeni  le 
pontife  lui  demandait  une  rétribution,  dont 
il  fixait  lui-même  la  valeur,  pour  prix  de  ce 
qu'il  allait  lui  enseigner.  Il  ne  le  faisait  pas- 
seur d'un  degi'é  à  l'autre  qu'après  s'êti'e  assuré 
que  l'adepte  s'était  bien  inculqué  dans  l'es- 
prit j  les  notions  qui  lui  avaient  été  commu- 
niquées. 


l5o  IIISTOIKE    DES   MONGOLS. 

U  coinmeiiçait  par  lui  dire  que  Dieu  a,  de 
tout  temps,  confié  le  soin  d'établir  et  de  cou- 
server  son  culte  à  des  Jmams,  ses  élus,  qui 
doivent  être  les  seuls  guides  des  fidèles.  De 
même  que  Dieu  a  créé  au  nombre  de  sept 
ce  qui  existe  de  plus  grand  et  de  plus  beau, 
les  planètes,  les  cieux  et  la  terre,  il  a  fixé  à 
sept  le  nombre  des  Imams,  qui  sont  Ali, 
Hassan ,  Ilousseïn ,  Ali  Zein  uI-Abidin ,  Mo- 
hammed Bakir,  Dja'fér  us-Sadik  et  Ismaïl. 
Mais  le  fils  de  ce  dernier,  Mohammed,  sur- 
passe tous  les  Imams  ses  prédécesseui*s  dans 
la  science  des  choses  occultes,  et  la  connais- 
sance du  sens  mystique  des  choses  visibles. 
Il  explique  à  ceux  qui  l'interrogent  ces  mystè- 
res sacrés,  auxquels  il  a  été  initié  par  la  Di- 
vinité même,  et  communique  le  don  mer- 
veilleux qu'il  possède,  aux  Dayis,  ou  docteurs 
Ismaïliyens,  à  l'exclusion  de  toutes  les  autres 
sectes  des  Alévides. 

Ainsi  que  les  Imams,  les  prophètes  qui  sont 
venus  substituer  une  nouvelle  religion  à  la 
religion  établie  de  leur  temps,  ces  législateurs 
divins,  doués  du  verbe,  sont  au  nombre  de 
sept.  Chaque  prophète  a  été  accompagné  d'un 
substitut  (siou^ss)  qui  l'a  assisté  pendant  sa 
vie,  et  a  maintenu,  après  sa  mort,  la  religion 
qu'il    avait    promulguée.    Chaque  prophète   a 


LIVRE    IVy    CHAPITRE  IV.  l5l 

eu  pour  successeurs  sept  siouess,  qui  ont  été 
ses  vicaires  auprès  des  hommes.  Us  sont  ap- 
pelés /es  muets  y  par  opposition  aux  prophè- 
tes doués  du  verùe  ;  parce  qu'ils  ne  font  que 
suivre  la  voie  qui  leur  a  été  tracée.  Lorsque 
ces  sept  vicaires  ont  passé  sur  la  terre ,  com- 
mence une  nouvelle  période ,  laquelle  s'an- 
nonce par  l'apparition  d'un  prophète,  qui 
abroge  la  religion  précédente ,  et  qui  a  pareil- 
lement sept  successeurs  muets.  Ces  révolutions 
se  sont  succédées  jusqu'à  la  venue  du  septième 
prophète,  doué  du  verbe,  lequel  a  aboli  tou- 
tes les  religions  précédemment  établies;  il  est 
le  maître  du  dernier  âge.  Le  premier  prophète 
fut  Adam  ;  il  eut  pour  associé  et  substitut  son 
fUs  Seth;  après  lui  sa  religion  eut  sept  chefs 
successifs.  Le  second  prophète  fut  Noé,  au- 
quel fut  adjoint  son  fils  Sem.  Le  troisième 
fut  Abraham,  qui  eut  pour  associé  et  pour 
vicaire  son  fils  Ismail.  Moïse,  le  quatrième 
prophète,  eut  d'abord  pour  associé  son  frère 
Aron,  et  après  la  mort  d'Aron,  Josué,  fils  de 
Noun.  Le  dernier  des  successeurs  muets  de 
Moïse,  fut  Jean,  fils  de  Zacharie  (St.-Jean- 
Raptiste).  Jésus,  fils  de  Marie,  le  cinquième 
prophète ,  eut  pour  associé  Siméon.  Le  sixième 
est  Mohammed,  auquel  fut  associé  Ali,  (ils 
d'Abou-Talib.   Après    Ali    se    succédèi*ent    six 


l5'J  HISTOIRE    DES   MO^'COLS. 

cliefs  muets  de  la  religion  de  Mahomet.  Ce 
sont  les  Imams  que  nous  avons  nommés ,  de- 
puis Hassan,  jusqu'à  Ismaîl.  Mohammed,  fils 
d'Ismaïl,  est  le  septième  et  dernier  prophète, 
le  maitre  de  Tàge  présent.  A  son  apparition 
furent  abolies  toutes  les  religions  précédentes. 
C'est  à  lui  seul,  doué  de  la  science  univer- 
selle, qu'il  faut  avoir  recours  poiir  obtenir 
l'explication  des  doctrines  sacrées.  Tous  les 
hommes  lui  doivent  obéissance;  ce  n'est  qu'eu 
le  prenant  pour  guide  qu'ils  peuvent  sui- 
vre la  voie  du  salut.  Telles  étaient  les 
doctrines  enseignées  dans  les  quatre  premiers 
degrés. 

Dans  le  cinquième,  l'adepte  apprenait  que 
\Inuun  exerçant  le  suprême  sacerdoce,  doit 
avoir  des  missionnaires  qui  parcourent  le 
monde.  Ils  ont  été  fixés  par  la  sagesse  di- 
vine au  nombre  de  douze,  comme  les  mois 
de  l'année,  les  tribus  d'Israël,  les  compagnons 
de  Mahomet;  car  Dieu,  dans  tout  ce  qu'il 
fait,  a  des  vues  dignes  de  sa  profonde  sagesse. 
Ainsi ,  la  main  de  l'homme  représente  la  terre; 
ses  quatre  doigts,  les  quatre  îles;  ses  pouces, 
soutiens  de  ses  doigts,  sont  au  nombre  des 
colonnes  de  la  terre,  et  les  deux  phalanges 
du  pouce  représentent  le  prophète  et  son  as- 
socié, qui  sont  inséparables.  Les  douze  verte- 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    IV.  l53 

bres  (loi^ales  de  Thomme  font  allusion  aux 
douze  missionnaires;  plus  élevées,  occupant 
une  place  plus  distinguée,  puisqu'elles  appro- 
chent du  chef,  les  sept  vertèbres  cervicales 
désignent  les  sept  prophètes  doués  du  verbe, 
et  les  sept  Imams  sont  représentés  par  les 
sept  orifices  du  visage. 

Dans  le  sixième  degré,  l'initiateur  commen- 
çait à  expliquer  le  sens  mystique  des  précep- 
tes de  l'Islamisme,  relatifs  à  la  prière,  l'au- 
mône, le  pèlerinage,  les  purifications  et  au- 
tres. Il  enseignait  que  ces  pratiques  ont  pour 
objet  de  détourner  les  hommes  du  vice.  Il 
recommandait  à  l'adepte  d'étudier  les  écrits 
de  Pythagore,  Platon,  Aristote,  et  de  leurs 
disciples,  et  l'avertissait ^  de  ne  pas  croire 
aveuglement  aux  traditions,  de  ne  pas  ajou- 
ter foi  à  de  simples  allégations,  de  n'admet- 
tre, au  contraire,  que  des  démonstrations 
rationnelles. 

Dans  le  septième  et  le  huitième  degrés  l'ini- 
tiateur enseignait  que  le  fondateur  d'une  reli- 
gion a  besoin  d'un  associé,  qui  transmette 
ses  préceptes  ;  l'un  est  le  principe  (assl) ,  l'au- 
tre le  dérivé  (sadr).  Ce  dernier  est  l'image  du 
monde  inférieure  enveloppé  par  le  monde 
supérieur.  L'un  précède  l'autre,  comme  la 
cause  précède  l'effet.   lie  premier  principe  n'a 


l54  HISTOIRE    DES    KONGOT.6. 

ni  noms,  ni  attributs;  on   ne  peut   dire  de 
lui  ni  qu'il  existe,    ni   qu'il  n'existe  pas,    ni 
qu'il  est  ignorant,  ni  qu'il  est  tout  puissant^ 
et   de  même   des  autres  attributs;  car  toute 
affirmation  à  son  égard  implique  une  assimi- 
lation entre  lui  et  les  êtres  créés;   toute  né- 
gation tend  à   le  priver  de  quelqu'un  de  ses 
attributs.  Il  n'est  ni  éternel,  ni  produit  dans 
le  temps;  mais  ce  qui  existe  de  toute  éternité, 
c'est  son  commandement,  son   verbe;  or,  le 
conséquent  aspire  à  s'élever  par  ses  œuvres  , 
à   la    dignité    de   l'antécédent,   comme    celui 
qui  est  doué  du  verbe  sur  la  terre ,  s'efforce 
par  ses  œuvres,  d'atteindre  au  degré  de  celui 
qui  est  doué  du  verbe,  (dans  les  cieux)  et 
de  même  le  Da'yi  tend  à  s'élever  au  degré  du 
Sioiiess.  Ce  qui  est  dit  dans  le  Coran  de  la 
résurrection  y    des    récompenses   et  des  peines^ 
signifie  autre  chose  que  ce  qu'entend  le  vul- 
gaire. C'est  l'époque  où  finit  l'une  des  gran- 
des révolutions    de    l'univers,    où   commence 
un  nouveau  période;  changements  déterminée 
par  le  cours  des  astres,  comme  l'ont  expliqué 
certains  philosophes. 

Dans  le  neuvième  et  dernier  degré,  le  Da'yi 
récapitulait  tout  ce  qu'il  avait  enseigné,  pour 
le  bien  inculquer  dans  l'esprit  de  l'initié, 
et  lorsqu'il  était  convaincu   que  celui-ci  était 


LIVRE    IVy   CHAPITRE   IV.  l55 

digne  de  counaitre  les  mystères  ^  il  fixait  son 
attention  sur  les  ouvrages  des  philosophes, 
qui  traitent  des  sciences  physiques  et  méta- 
physiques, de  la  théologie  spéculative,  et 
d'autres  branches  de  la  philosophie.  Quand  il 
voyait  que  ces  matières  étaient  devenues  fa- 
milières à  l'initié,  il  écartait  le  dernier  voile, 
et  lui  disait  :  a  Ce  qu'on  énonce  de  la  créa- 
«  tion  et  du  principe,  désigne  allégorique- 
ce  ment  l'origine  et  les  changements  des  sub- 
«(  stances.  L'inspiration  n'est  que  la  volupté 
a  de  Famé.  L'apotre  transmet  aux  hommes 
tt  ce  qui  lui  a  été  communiqué  du  ciel,  et 
a  adapte  sa  nouvelle  religion  aux  besoins  du 
a  genre  humain,  dans  l'intérêt  de  l'ordre  et 
a  de  la  justice;  c'est  lorsque  cette  religion  est 
«  nécessaire  au  bien  général,  qu'elle  devient 
«  obligatoire;  mais  le  philosophe  n'est  pas 
«  obligé  de  la  mettre  en  pratique;  il  lui  suf- 
«  fit  de  la  connaître;  car  elle  est  la  vérité, 
«  but  auquel  il  tend;  il  doit  également  sa- 
«  voir  toutes  les  obligations  qu'elles  impose; 
«  mais  il  n'a  pas  besoin  de  s'assujettir  à 
a  ces  gônes,  qui  ne  lui  sont  pas  destinées.  » 
Enfîn  le  pontife  dit  à  l'initié,  que  si  les 
apôtres  célestes,  doués  du  verbe,  fondateurs 
de  religions,  ont  la  mission  d'établir  des  rè- 
gles  pour    le   maintien    de  Tordre    parmi    les 


l56  UrSTOIRE     DES    MOfCGOLS. 

hommes  en  général,  les  philosophes  se  char- 
gent d'enseigner  la  sagesse  aux  individus  (i  ). 

De  nombreux  écrits  renfermaient  d'ailleurs 
les  opinions  des  docteurs  de  la  secte  Ismaï- 
liyenne  sur  l'être  suprême,  le  verbe,  l'ame 
universelle  primitive  et  l'ame  secondaire,  la 
création  des  corps  célestes,  des  substances 
simples,  des  composées,  du  monde  supérieur 
et  inférieur,  la  fin  du  monde  et  la  résurrec- 
tion ,  le  paradis  et  l'enfer ,  le  sens  mystique 
des  lettres  de  l'alphabet;  d'où  l'on  peut  voir 
qu'ils  avaient  puisé  leurs  doctrines  chez  les 
Grecs,  les  Juifs  et  les  Mages.  Leur  croyance 
que  les  préceptes  religieux  ont  un  sens  mys- 
tique, que  toute  révélation  doit  être  interpré- 
tée, leur  a  fait  donner,  ainsi  qu'aux  Caramat- 
tes,  qui  avaient  les  premiei*s  soutenu  cette 
opinion,  le  nom  arabe  de  BathiniyenSy  qui 
veut  dire  internes  (a). 

Les   Khaliphes  Fathimites  avaient  des  mis* 


(i)  Macrizi,  El  Khlttat ,  ou  description  do  l*Kgypte, 
tom.  II ,  cliapitre  des  Fonctions  du  grand  Missionnaire, 
On  y  trouve  la  substance  de  ce  qui  était  cnsci^^né  aux 
initiés,  dans  chacun  des  neuf  degrés,  et  la  formule  du 
serment  exigé  de  Tadepte. 

(2)  Schchéristani,  Kitab  ni  MHlel  vé  en  Nafud;  chapitre 
Es'SchVat. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    IV.  l57 

sionnaires    secrets    en    Perse,   où   il   y    avait 
un    grand    nombre    d'Ismaïliyens.    L'uq*  ^des 
principaux    était    Hassan    Sabbah,    fil?  'dSm 
Arabe  nommé  Ali,  de  la  tribu  des^^Hoûidirs 
du  Yémen,   qui  était  venu   s'établir  dans   la 
ville  de  Raï,  où  Hassan  reçut  le  jour.  Après 
avoir  long-temps  parcouru  la  Perse  dans  l'exer- 
cice de  ses  fonctions ,  Hassan  se  fixa  à  Cazvin. 
Il    envoya     des    missionnaires   dans    le    pays 
de    Deïlem,    et    lorsqu'ils     y    eurent   fait  un 
certain    nombre  de    prosélytes ,   il  s'y    rendit 
lui-même.    Il    habita    un    lieu    voisin    de    la 
forteresse    d'Alamout,    qui    avait   pour  com- 
mandant au  nom  du  sultan    Seldjoucide  Me- 
likschah,   souverain    de   la   Perse,   un   alévi,  6redj. 
du  nom  de  Mahadi.   Hassan  se  fit  introduire    ^ 
secrètement,  par  ses   affidés,  dans  Alamout,   ,^0/ 
et  y   resta    caché   quelque    temps,   sous    un 
nom    supposé.    Lorsque    le    commandant    en 
fut    instruit ,    il    n'était    déjà   plus    le   maître 
dans  la  place;   on   lui  permit   de  se  retirer. 
Après    ce  premier    succès,   Hassan   soumit 
les   cantons   d'alentour,  lesquels   forment   un 
district  appelle  le  Roiulbar.    Il   se  rendit  maî- 
tre   des    châteaux    de    cette    contrée;    ceux 
dont   il    ne  pouvait  point   s'emparer    par  la 
persuasion    ou     la   séduction,    il    les    prenait 
de  vive  force  ou  par  surprise.    Il  faisait  d'ail- 


485. 
109a. 


1S8  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

lèfirfi  bâtir  des  châteaux  partout  où  il  Voyait 
doK^  rj;>chers  escarpés.  Le  Roudbar  était  le  fief 
djfti'"'rtrt,  au  service  du  sultan  Mélikschah; 
cet  ^Ôfific^en  .chercha  à  se  venger  de  Hassan 
Sabbafa^  en  disant  des  courses  jusqu'au  pied 
d'Alamout/  et  saccageant  les  lieux  qui  s'é- 
taient  soumis  à  Flsmaïliyen. 

Un  missionnaire  envoyé  par  Hassan  dans 
le  Couhistan  (i),  y  fit  des  prosélytes,  et  les 
Ismaïliyens  s'y  prirent  dans  ce  pays,  comme 
dans  le  Roudbary  pour  s'emparer  des  châ- 
teaux  dont  il  était   hérissé. 

Alarmé  des  progrès  de  cette  secte,  le  sul- 
tan Mélikschah  fit  assiéger  à  la  fois  Alamout 
et  la  principale  forteresse  des  Ismaïliyens  dans 
le  Couhistan  ;  mais  la  mort  de  ce  prince 
arrêta  les  hostilités,  et  les  troubles  qui  com- 
mencèrent à  agiter  l'Empire  Seldjoukide  fa- 
vorisèrent le  développement  de  la  puissance 
des  Ismaïliyens. 

Hassan  Sabbah  se  rendit  redoutable  au  loin , 
par   l'aveugle  obéissance  qu'il  sut  inspirer  à 


(i)  Le  Couhistan,  pays  montagneux,  dont  le  chef-lieu 
était  Caïn,  et  qui  contenait  les  villes  de  Zouzen  et  de 
Toun,  était  environné  des  provinces  de  T^ischabour,  Hérat, 
Ispahan  et  Yezd.  (Mon.  Baschi,  tom.  II). 


LIVRE    IV)   CHAPITRE   IV.  iSq 

ses  affidésy  lesquels  se  dévouaient  à  une  mort 

presque  certaine  pour  frapper  ceux  qui  leur 

étaient    désignés.    La    première    victime    qui 

tomba  sous  le  poignard  de  ses  adeptes,   fut 

Tillustre   Yézir  Nizam-ul-Mulc ,   ministre   tout 

puissant    sous  le  règne   de   Mélikschah,  qui 

fut  assassiné  environ  trois  semaines  avant  la  '^^^ 

109a. 

mort  de  son  souverain.  Du  sommet  de  son 
rocher  fortifié,  Hassan  Sabbah  disposait  de 
la  vie  de  ses  ennemis  et  faisait  immoler  ceux 
dont  ses  amis  voulaient  se  défaire;  car  il 
récompensait  les  services  que  lui  rendaient 
les  hommes  puissants  à  la  cour  Seldjoukide, 
avec  lesquels  il  était  secrètement  d'intelli- 
gence, en  mettant  à  leur  disposition  ses  ter- 
ribles poignards.  Il  avait  partout  des  sicaires 
et  des  relations  secrètes ,  également  dangereux 
à  ses  ennemis  et  à  ceux  qui  passaient  pour 
ses  amis;  les  uns,  se  croyant  sans  cesse  me- 
nacés, vivaient  dans  de  continuelles  alarmes; 
tandis  que  les  autres  étaient  recherchés,  pour- 
suivis, livrés  aux  tourments  et  à  la  mort. 
Quiconque  voulait  perdre  son  adversaire, 
l'accusait  d'être  partisan  des  Ismaîliyens;  les 
délations  se  multipliaient;  les  soupçons  pla- 
naient sur  tout  le  monde.  Mélikschah  se  défiait 
même  de  ses  officiers  les  plus  intimes,  que 
la  malveillance  s'efforçait   de  lui  rendre  sus- 


5ii. 


1117. 


iGo  HISTOIRE   DES   M01!7G0LS. 

pects,  et  ce  fut  pour  éviter  d'être  soiip'* 
çonné  lui-même  de  connivence  avec  les  Ba^ 
thiniyensy  qu'il  prit  le  parti  de  les  faire  atta- 
quer, ayant  devant  les  yeux  le  sort  du  prince 
du  Kerman,  qui,  taxé  d'adhérence  aux  opi- 
nions de  cette  secte,  avait  été  massacré  par 
ses  sujets.  Dès  le  commencement  de  son  rè- 
gne, Beurkyarouc,  son  fils,  fut  frappé  par 
un  Bathiniyen;  mais  il  guérit  de  sa  blessure. 
Il  y  avait  dans  son  camp  un  grand  nombi*e 
d'Ismaïliyens ;  tous  ses  généraux  portaient,  le 
jour,  des  cottes  de  maille,  et  ne  se  croyaient 
pas,  la  nuit,  en  sûreté  dans  leurs  tentes.  T^ 
rumeur  publique  accusait  le  sultan  de  bien- 
veillance pour  la  secte  de  Hassan  Sabbah. 
Alarmé  de  ces  bruits,  Beurkyarouc  ordonna 
de  sévères  perquisitions  dans  son  armée;  on 
y  trouva  beaucoup  d'Ismaïliyens,  dont  le  sa- 
bre fit  justice,  et  des  ordres  furent  expédiés 
dans  les  provinces  de  mettre  à  mort  tous 
ceux  qu'on  y  découvrirait. 

Sous  le  règne  de  Mohammed,  frère  et  suc- 
cesseur de  Beurkyarouc ,  les  récoltes  du  Roud- 
bar  furent  détruites,  pendant  sept  années 
consécutives,  par  les  ordres  du  sultan,  pour 
couper  les  vivres  aux  places  d'Alamout  et  de 
Lemscher,  que  ce  prince  fit  ensuite  assiéger. 
On  croyait  qu'Alamout  ne  pourrait  tenir  long- 


LIVRE    IV,    CUAPITRC    IV-  l6l 

temps;  mais  Mohammed  vint  à  mourir  cette 
iiieme  année  y  et  sous  le  règne  de  son  fils 
Mahmoud)  des  hommes  puissants  à  la  cour, 
secrètement  d'intelligence  avec  Hassan  Sabbah, 
firent  cesser  les  hostilités. 

Peu  après  y  le  sultan  Seldjoucide  Sindjar, 
qui  régnait  sur  le  Khorassan,  ayant  envoyé 
des  troupes  pour  reprendre  aux  IsmaïUyens 
les  châteaux  dont  ils  s'étaient  emparés  dans 
le  Couhistan,  Hassan  Sabbah  lui  demanda 
la  paix  plus  d'une  fois  par  ses  ambassadeurs  ^ 
et  loi^sque  ces  tentatives  eurent  échoué,  il 
gagna  des  officiers  de  la  maison  du  sultan , 
qui  plaidèrent  en  sa  faveur.  Il  sut  même 
engager  l'un  des  serviteurs  de  ce  prince  à 
planter  un  poignard  en  terre,  devant  son 
lit,  pendant  qu'il  dormait.  Lorsque  Sindjar 
se  reveilla,  et  qu'il  apperçut  cet  instrument 
de  mort,  ne  sachant  sur  qui  arrêter  ses 
soupçons ,  il  résolut  de  ne  pas  ébruiter  le  fait; 
mais  bientôt  il  reçut  de  Hassan  Sabbah  un 
billet  portant  ces  mots:  a  Si  je  n'étais  pas 
tt  bien  intentionné  envers  le  sultan,  le  poi- 
«  gnard  planté  en  terre,  eut  été  enfoncé 
c<  dans  son  sein.  Qu'il  sache  que  du  som- 
«  met  de  ce  rocher,  je  dirige  les  bras  de 
«  ceux  qui  l'entourent.  »  Ce  trait  fit  une 
telle  impression  sur  l'esprit  de  Sindjar,  qu'il 
inclina  à  la  paix  avec  les  Ismailiyens,  et  il 
3  II 


1 


l6a  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

ne  les  inquiéta  plus  pendant  son  long  règne  ^ 
qui  fut  Fépoque  de  leur  plus  grande  puissance. 
i^T      Hassan    Sabbah    mourut    trente-quatre    ans 
après  son  entrée  dans  Alamout,  et  durant  ce 
long  période ,  il  ne  descendit  jamais  de   son 
château,  il  ne  sortit  même  de  son  habitation 
que  deux  fois ,  passant  sa  vie  dans  la  retraite , 
occupé  à  lire,  à  écrire  sur  les  dogmes  de  sa 
secte ,  et  à  gouverner  TÉtat  qji'il  avait  créé  (i). 
Il    démontrait,  par  des  argumens  captieux 
et  concis,   la  vérité  de  la  doctrine  qu'il  pro- 
fessait :    a  Quant  à  la  connaissance  de    Dieu , 
«  il  faut ,  disait-il ,   de   deux  choses  l'une  :  ou 
et  prétendre   connaître    Dieu ,    par    les    seules 
«  lumières  de  la  raison ,  sans  nul  besoin  d'en- 
«  seignement,  ou  bien,  admettre  qu'on  ne  peut 
•  «  le  connaître   par  les    seules   lumières  de  la 
«  raison ,   et   qu'on    a  besoin  de  la  direction 
tt  d'un  instituteur.     Or ,  celui  qui  soutient  la 
<r  première   opinion    ne  peut    pas   rejeter    les 


(i)  Djouvëini  Tarikh  Djihankuschaï ,  tom.  II.  —  Mirk- 
bond,  Raouzat^uS'Sa/a ,  tom.  IV.  —  Tarikh  Monédjim 
Baschi,  tom.  IL  —  Tévarikh  Al  Seldjouc,  (Histoire  de 
la  maison  de  Seldjouc) ,  par  Moliammed  de  Rayend , 
ms.  turc  de  la  Bibl.  de  Lcydc.  —  Nossrct  ul  fithret  ve 
0*ssret  ul  Jithrct y  contenant  l'histoire  des  véiîrs  des  sul- 
tans Scldjoucides,  par  A'mad-ud-dia  d*Isfahan;  ms.  arabe 
de  la  Bibl.  royale  à  Paris. 


LIVRE  IV,   CHAPITRE   IV.  l63 

v  dictées  de  la  raison  d'antrui ,  sans  admettre 
tf  par-là  même  la  nécessité  d'un  guide  uni- 
«  versel.  »  Hassan  combattait ,  par  ce  dilemme , 
les  prétentions  des  philosophes  grecs. 

Il  poursuivait:  «La  nécessité  d'un  guide 
«  étant  constatée ,  il  s'agit  de  savoir  si  tout 
«instituteur  est  bon^  ou  s'il  est  nécessaire 
a  d'avoir  un  instituteur  infaillible.  Or,  celui 
a  qui  soutient  que  tout  instituteur  est  bon , 
«r  ne  peut  plus  récuser  celui  de  son  adver- 
c(  saire,  sans  reconnaître  la  nécessité  d'un 
fit  guide ,  digne  d'une  confiance  et  d'une  sou- 
a  mission  universelles.  »  Par-là  il  cherchait  à 
réfuter  les    traditionnaires. 

«Il  est  donc  prouvé,  ajoutait-il,  que  le 
«  genre  humain  a  besoin  d'un  instituteur  vé- 
«ridique,  infaillible.  Or,  il  faut  parvenir  à 
«  le  connaître ,  pour  recevoir  son  enseigne- 
«  ment;  il  doit  donc  avoir  été  désigné,  in- 
«  stitué;  il  faut  que  sa  véracité  ait  été  con- 
«  statée.  On  aurait  tort  de  se  mettre  en 
«  route  sans  avoir  un  guide  ;  il  faut  trouver 
«  ce  guide  avant  de  se  mettre  en  route. 
«  Par-là  il  réfutait  la  doctrine  des  Schiyis.  » 

«  IjB,  diversité  des  opinions  prouve  l'er- 
«  reur  ;  l'accord  des  opinions  prouve  la  véri- 
«  té;  l'unité  est  le  signe  de  la  vérité;  la  plu- 
«  ralité,  le   signe  de   l'erreur;  Funité   résulte 


lG4  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

a  de  renseignement  ;  la  pluralité ,  de  la  liberté 
«  des  opinions;  l'enseignement  conduit  à runioiiy 
(c  et  l'union  dépend  de  la  soumission  à  un 
«c  Imam  ;  la  liberté  d'opinion  produit ,  au 
a  contraire ,  les  schismes ,  qui  proviennent  de 
«  la   pluralité  des  chefs  (i).  » 

Austère  dans  ses  moeurs  ^  et  strict  observa- 
teur des  préceptes  du  Coran ,  Hassan  Sabbah, 
veillait  à  ce  qu'ils  ne  fussent  point  trans- 
gressés  par  ses  sujets.  On  peut  juger  de  Tin- 
Uexibilité  de  son  caractère  par  la  rigueur 
qu'il  déploya  envers  ses  deux  fils;  il  les  fit 
périr  sous  le  bâton ,  l'un  pour  avoir  assassiné 
un  chef  ismaïliyen,  gouverneur  du  Couhis- 
tan;  l'autre,  à  cause  de  ses  mœurs  dissolues. 
Peu  avant  sa  mort  il  manda  l'un  de  ses  an- 
ciens compagnons,  Kia  Buzurk  Umid,  com- 
mandant de  la  forteresse  de  Lemscher,  et 
l'institua  son  successeur* 

Sous  ce  nouveau  chef,  les  assassinats  se 
multiplièrent.  Ce  n'étaient  pas  seulement  les 
ennemis  de  la  secte  qui  tombaient  sous  les 
coups   de  ses  sicaires;  plutôt  que  de  s'expo- 


(i)  Djouvéini,  tom.  IL  —  Kitab^ul-Millcl  vé  in  Nahal, 
Sur  les  religions  et  les  sectes  philosophiques ,  par  Schehristani; 
ms.  arabe  de  la  Bibl.  de  Leydej  Chapitre  Asshab-ud- 
da\  'ét'il'djêdidtt. 


LIVRE    TV,    CHAPITRE    IV.  ifi.V 

ser  aux  poignards  des  Ismaïliycns,  en  se  dé- 
clarant leiii's  ennemis,  des  souverains,  des 
hommes  puissants  vivaient  avec  eux  en  bonne 
intelligence,  et  obtenaient,  pour  prix  de  leurs 
ménagements,  que  le  chef  de  la  secte  mit  à 
leur  disposition  de  ces  individus  qui  se  dé- 
vouaient à  la  mort  (i)  pour  exécuter  les 
ordres  de  leur  maître,  par  lesquels  ils  fai- 
saient assassiner  leurs  ennemis;  mais  souvent 
ces  crimes  étaient  cruellement  vengés  sur 
des  populations  Ismaïliennes,  que  Ton  pas- 
sait au  fil  de  l'épée,  et  dans  la  destruc- 
tion des  vrais  sectaires  étaient  quelque  fois 
enveloppés  nombre  d'individus  établis  parmi 
eux  ou  seulement  soupçonnés  de  partager 
leurs  hérésies.  Abou  Nassir,  vézir  du  sultan 
Sindjar,  avait  fait  ravager  le  pays  des  Is- 
maïliyens;  Tannée  suivante  il  fut  assassiné. 
Pour  le  venger  Sindjar  fit  périr  plus  de  <Hx 
mille  Bathinivens.  Deux  Khalifes  Abbassides 
tombèrent  successivement  sous  le  fer  de  ces 
assassins;  Mostéreschid ,  près  de  la  ville  de 
Maraga  et  Raschid,  devant  Ispahan.  Depuis  ni^ 
ces  deux  attentats,  les  Khalifes  Abbasside? 
ne  se  montrèrent  plus    en  public. 


II ''.5 


l'i^  Us   b*ap|)c1aîcnr    cit\-mvinc^  Jidavts  ^  mot  arabr   qiiî 


l66  HISTOIRE  DES    MONGOLS. 

Kia-Buzurk  était  mort  quatre  mois  avant 
ce  dernier  meurtre,  laissant  les  rênes  du  gou- 
vernement à  son  fils  Mohammed ,  qui ,  après 
avoir  règne  vingt-cinq  ans,  eut  pour  succes- 
seur son  fils  Hassan. 

Jusqu'alors  les  princes  d'Âlamout  s'étaient 
dits  les  missionnaires  de  l'Imam,  c'est-à-dire, 
du  Khalife  fathimite,  et  avaient  scrupuleu- 
sement observé  les  pratiques  du  mahomé- 
tisme.  Hassan  se  déclara  le  vicaire  de  l'Imani 
17  ram.  invisible,  et  annonça  aux  Ismaïliyens  assem- 
^^9-  blés  par  son  ordre,  vers  le  milieu  du  mois 
ii6u  ^^  Ramazan,  que  l'Imam  les  affranchissait 
désormais  des  devoirs  imposés  par  la  religion; 
qu'ils  étaient  arrivés  au  jour  de  la  résur- 
rection, ère  nouvelle,  où  ils  ne  devaient  plus 
s'occuper  que  de  contempler  Dieu  intuitive- 
ment; que  c'était  là  le  vrai  Namaz;  qu'ils 
n'étaient  plus  tenus  de  faire  les  cinq  prières 
du  jour,  ni  d'observer  les  autres  pratiques 
extérieures  prescrites  par  la  religion.  Ensuite 
des  tables  furent  dressées,  et  l'on  invita  le 
peuple  à  rompre  le  jeune.  Dès-lors  ce  jour 
de  Ramazan  fut  célébré  par  les  Ismaïliyens, 
comme  la  fête  de  la  résurrection  ;  ils  le  pas- 
saient à  boire  du  vin  et  à  se  divertir,  au  grand 
scandale  des  bons  Musulmans.  Depuis  celte 
époque  aussi,  les  Ismaïliyens  furent  flétris  de 


LIVRE     IV,     CHAPITRE    IV»  167 

Tépithête  arabe  de  Molahidésy  qui  signifie  égarés. 

Hassan  venait  de  divulguer  la  doctrine  se- 
crète des  IsmaiUyens,  On  enseignait,  comme 
il  a  été  dit,  dans  le  dernier  degré  de  l'ini- 
tiation, qu'il  fallait  attacher  un  sens  allégo- 
rique aux  dogmes  de  la  résurrection ,  du 
paradis  et  de  l'enfer.  C'est  que  les  Bathi- 
niyens  avaient  adopté  cette  opinion  de  plu- 
sieurs philosophes  grecs,  que  le  monde  n'a 
pas  eu  de  commencement  et  n'aura  pas  de 
fin.  Selon  eux,  la  fin  du  monde  n'était  que 
le  dernier  terme  d'une  grande  époque  de 
l'univers,  à  laquelle  succédait  une  autre  épo- 
que dont  la  durée  était  également  détermi- 
née par  la  révolution  des  astres.  Or,  par 
résurrection  on  devait  entendre  la  présence 
des  hommes  devant  Dieu  à  la  fin  d'une  épo- 
que, et,  ce  terme  arrivé,  toutes  les  prati- 
ques du  culte  étaient  abrogées,  parce  qu'il 
ne  s'agissait  plus,  pour  les  hommes,  que  de 
rendre  compte  de   leurs  œuvres. 

Hassan  alla  plus  loin  encore;  il  se  donna 
pour  l'Imam,  le  vicaire  de  Dieu,  et  voulut 
établir  par  une  fable,  qu'il  était  petit-fils 
de  Nézar,  fils  du  Khalife  fathimite  Mos- 
tanssir  (i).    La  plupart   des  IsmaiUyens  attri- 


(i)  Ce  KJialiphe  avait  désigné  pour  son  successeur  son 


l68  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

huèrent  dès -lors  à  leur  chef  une  nature 
1166.  divine.  Hassan  mourut  poignardé  par  le  frère 
de  sa  femme.  Son  fils  et  successeur  Mo- 
hammed fut  encore  plus  zélé  pour  la  doc- 
trine de  la  résurrection,  plus  hardi  préten- 
dant à  l'Imamat ,  favorisé  dans  ses  vues  ani- 
1171.  bitieuses  par  la  destruction,  à  cette  époque, 
de  la  maison  des  Fathimites  en  Egypte,  vic- 
time de  la  perfidie  de  Saladin;  le  prince 
d'Alamout  devenait  le  chef  spirituel  de  tous 
les  Ismaïliyens. 

Ceux   du    Deïlem   étaient    regardés   par  les 
bons   Mahométans  comme  d'abominables  hé- 


fils  Nëzar;  mais,  après  la  mort  de  Mostanssir,  à  la  fin 
de  l'année  1064,  son  généralissime  Afzal  jugea  plus  con- 
forme à  ses  propres  intérêts  de  mettre  sur  le  trône  un 
fils  en  bas  âge  du  Khalife  défunt,  lequel  reçut  le  sur- 
nom de  Mostéali.  Nézar  refusa  de  prêter  foi  et  hom- 
mage à  son  frère,  et  se  retira  à  Alexandrie;  cependant 
le  généralissime  ne  tarda  pas  à  se  rendre  maître  de  sa 
personne,  et  Nézar  disparut.  Alors,  nouveau  schisme 
parmi  les  Ismaïliyens;  beaucoup  d'entre  eux  prétend!-* 
rent  que  Nézar  était ,  en  yertu  de  Tinstitution  de  son 
père,  son  véritable  héritier,  et  s'appelèrent  Nézaréens. 
Or,  Hassan  se  faisait  passer  pour  le  petit-fils  de  cet 
Imam  et  de  son  successeur,  tous  deux  invisibles,  et 
se  prétendait  en  même  temps  l'héritier  de  leur  carac- 
tère  divin. 


LIVRE  IVj    CHAPITRE   IV.  169 

rétiques.  Le  premier  docteur  de  la  loi  qui 
les  déclara  impies,  par  Feê/ipa,  fut  l'Imam 
Fakhr-ul-islam  y  de  Rouyan.  Il  délivra  cette 
sentence  à  Cazvin,  et  recommanda  aux  habi- 
tants de  n'avoir  aucunes  relations  quelconques 
avec  les  Bathiniyens  ;  «  car ,  disait-il  ce  sont 
a  des  gens  rusés  ;  si  vous  communiquez  avec 
«  eux,  ils  séduiront  quelques-uns  d'entre  vous 
ce  et  bientôt  vous  serez  en  proie  à  la  discoi^ 
de.  i>  Ils  suivirent  son  conseil,  tuant  tout  ce 
qui  venait  du  pays  de  Bathiniyens;  mais 
lorsque  le  docteur  retourna  à  Rouyan ,  ville 
située  dans  les  montagnes  du  Mazenderan, 
il  y  fut  assassiné  (i).  1108. 

Un  autre  docteur  orthodoxe,  contempo- 
rain de  Mohammed ,  fut  traité  avec  plus  de 
ménagement.  Le  célèbre  Imam  Fakhr-ud-din 
qui  professait  la  théologie  à  Baï,  sa  ville 
natale,  ne  manquait  jamais,  lorsqu'il  avait 
occasion  de  réfuter,  dans  ses  leçons  publi- 
ques, les  doctrines  des  Ismailiyens,  d'ajou- 
ter ,  chaque  fois  qu'il  prononçait  leur  nom  : 
a  Que  Dieu  les  mamlisse  et  les  anéantisse!  » 
]\Iohauimcd  donna  ses  instructions  à  l'un  de 
ses  Jiilayis   ou    affîdés ,  qui  partit  pour  Raï , 


(i)  Carvini,  Kitah   Àstar-uUBilad    —   Zi'Wbi. 


170  HISTOIRE    DES    MOMGOLS. 

prit  rhabit  d'étudiant,  et  suivit  le  cours  du 
docteur,  épiant  une  occasion  Êivorable  de 
remplir  sa  mission.  Enfin  il  le  surprend 
seul  dans  son  cabinet,  ferme  la  porte,  et  ti- 
rant un  poignard,  le  met  sur  la  poitrine  de 
l'Imam ,  qui ,  saisi  d'effroi ,  lui  demande  ce 
qu'il  lui  a  fait,  k  Pourquoi ,  lui  dit  le  si- 
te caire ,  maudissez  vous  sans  cesse  les  Ismai*- 
cc  liyens  et  leur  doctrine  ?  »  L'Imam  fit  ser- 
ment de  ne  plus  parler  d'eux.  «  Mais  ce  seiv 
«  ment  le  tiendrez  vous?  »  reprit  le  Bathiniyen. 
Ayant  alors  reçu  du  docteur  les  assurances 
les  plus  solemnelles,  il  lui  dit,  en  retirant 
son  poignard,  a  Je  n'avais  pas  l'ordre  de  vous 
«  tuer  ;  sinon  rien  n'eut  pu  m'en  détourner. 
«  Sachez  que  mon  maître ,  Mohammed ,  fils  de 
«  Hassan ,  vous  envoyé  son  salut ,  et  vous 
a  mande ,  qu'il  ne  craint  pas  les  discours  du 
*f  vulgaire  ;  mais  qu'il  redoute  les  paroles  sor- 
ec  ties  de  la  bouche  d'un  docteur  de  votre 
a  réputation ,  puisqu'elles  restent  gravées  dans 
«la  mémoire  des  hommes;  il  vous  prie  de 
«  vous  rendre  auprès  de  lui ,  désirant  vous 
«  témoigner  en  personne  sa  haute  estime.  » 
Fakhr-ud-din  s'en  excusa;  mais  protesta  de 
nouveau  qu'il  ne  dirait  plus  rien  qui  put 
offenser  son  maître*  Le  Fidayi  posant  alors 
auprès  de  lui  une  bourse  de  trois  cent  nus- 


LIVRE  IVy    CHAPITRE    IV.  I7I 

cals  d'argent,  lui  dit  qu'il  recevrait,  tous  les 
ans,  pareille  somme,  et  lui  apprit  qu'il  lui 
avait  apporté  deux  tuniques  de  Yémen ,  le 
priant  de  les  envoyer  chercher  dans  son  lo- 
gement; puis  il  disparut.  Quelque  temps 
après  un  disciple  de  l'Imam  Fakhr-ud-din 
lui  demanda  pourquoi  il  ne  maudissait  plus 
les  Ismailiyens.  «  Que  faire  ?  lui  répondit  le 
docteur,  ib  ont  des  arguments  si  tranchants  (i). 

Les  Ismailiyens  s'étaient  emparés  de  nuit,  1198. 
et  par  surprise,  du  château  d'Arslan-Ku- 
schad,  situé  sur  la  cîme  d'une  haute  mon- 
tagne, à  deux  lieues  de  Cazvin.  Désolés  de 
ce  dangereux  voisinage,  les  habitants  de  cette 
ville  supplièrent  plusieurs  princes  de  les  en 
délivrer;  ce  fut  en  vain.  Alors  un  de  leurs 
Scheïkhs,  pommé  Ali  le  Jonicn,  qui  jouissait 
d'une  grande  réputation  de  sainteté,  s'adressa 
au  sultan  Khorazmien  Tagasch ,  et  sut  enga- 
ger ce  prince  à  les  secourir.  Le  château  fut 
assiégé;  il  capitula  et  reçut  une  bonne  gar^ 
nison  ;  mais  à  peine  les  troupes  khorazmien- 
nes  furent  elles  parties,  que  les  Ismailiyens 
y  rentrèrent  de  nuit,  par  une  voie  souter- 
raine   qu'ils    avaient    pratiquée,  à    l'insu    de 


i)  Nigharisian  rie  Gair»ri. 


17a  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

leurs  ennemis  9  et  firent  main  basse  sur  la 
garnison.  Le  Scheïkh  alla,  pour  la  seconde 
fois,  implorer  l'assistance  du  Khorazm  Schah. 
Tagasch  vint  en  personne  assiéger  Arelan-Ku- 
schad ,  avec  ses  troupes  unies  aux  habitants 
de  Cazvin.  Après  deux  mois  de  résistance, 
les  Ismaïliyens  demandèrent  à  capituler,  et 
obtinrent  la  liberté  de  se  retirer.  Ils  annon- 
cèrent qu'ils  évacueraient  le  château  en  deux 
divisions;  que  si  on  laissait  passer  la  pre- 
mière, sans  lui  faire  aucun  mal,  la  seconde 
suivrait;  si  non,  elle  continuerait  à  se  défen- 
dre. En  conséquence  ils  descendirent,  ren- 
dirent leurs  hommages  au  sultan  et  s'éloignè- 
rent. On  attendait  le  départ  de  la  seconde 
division;  elle  ne  paraissait  point.  On  s'a- 
perçut enfin  que  toute  la  garnison  était  sor- 
tie à  la  fois.  Le  château  fut  rasé  par  l'or- 
dre du  sultan  (i).  Mais  les  Ismaïliyens  ne 
manquèrent  pas  de  se  venger  du  Scheïkh 
qui  leur  avait  attiré  cet  échec.  Il  était  allé 
en  pèlerinage  à  la  Mecque;  à  son  retour  il 
i2o5.  visitait  la    Syrie;   il  fut  assassiné  un   vendre- 


(1)  Zacaria  de  Cazvin,  Kitab  Assar-al-hilad ,  vé  Akhhar- 
ïd-yhad,   Iclim    l\^   article  Arsslan-Knschad. 


LIVRE   IV,   CHAPITRE    IV.  178 

ai,  dans  la  mosquée  de  Damas,  au  milieu  de 
la  foule,  après  la  prière  publique  (i). 

A  la  mort  de  Mohammed ,  son  fils  et  suc-  zaïo. 
cesseur  Djélal-ud-din  Hassan  professa  la  foi 
orthodoxe,  fit  notifier  sa  conversion  au  Kha- 
life Âbbasside,  au  sultan  Mohammed  Kho- 
razm  Schah ,  aux  gouverneurs  de  l'Irac ,  et 
contraignit  ses  sujets  à  rentrer  dans  le  giron 
de  rislamisme.  Sa  mère  ayant  entrepris  le  laïa. 
pèlerinage  de  la  Mecque,  fut  accueillie  avec 
distinction  à  Bagdad,  et  le  Khalife  ordon- 
na même  que  la  troupe  des  pèlerins  qui 
marchait  sous  l'escorte  et  le  drapeau  de  Djé- 
lal-ud-din, précédât,  dans  la  marche  vers  la 
Mecque,  les  pèlerins  réunis  sous  les  étendards 
des  autres  princes  mahométans;  disposition 
qui,  comme  on  Fa  dit,  blessa  la  fierté  du 
sultan  Mohammed  Khorazm  Schah,  et  fut 
Tun  des  griefs  qu'il  allégua ,  en  prenant  les 
armes  contre    le  Khalife  Nassir. 

Quelque  temps  après  lui  avoir  donné  ces 
marques  de  distinction,  le  pontife  musulman 
pria  le  chef  Ismaïliyen  de  lui  envoyer  quel- 
ques sicaires,  et  les  chargea  d'aller  assassiner 


(i)  ILîd.  article  Kcschmcr,  yillage  do   district  de  Ni- 
scliabonr. 


1^4  HISTOIRE    DES    MOKGOtS. 

TÉmir  de  la  Mecque;  mais  les  dévoués  se 
méprirent,  et  poignardèrent  le  frère  de  la 
victime  qui  leur  avait  été  désignée. 

Suivant  l'opinion  des  Israaïliyens ,  Djéial- 
ud-din  aurait  écrit  à  Tchinguiz-khan ,  pour 
lui  offrir  sa  soumission,  avant  même  que 
le  prince  mongol,  qui  s'avançait  pour  at- 
taquer l'empire  Khorazmien,  eut  atteint  le 
Sihoun.  Il  est  toutefois  certain  que  Djélal- 
ud-din  fut  le  premier  souverain  mahométan 
qni  envoya,  par  ses  ambassadeurs,  sa  pres- 
tation d'hommage  à  Tchinguiz-khan ,  lorsque 
ce  conquérant  eut  passé  le  Djihoun. 
laai.  A  la  mort  de  Djélal-ud-din ,  qui  eut  pour 
successeur  son  fils,  Alaï-ed-din  Mohammed , 
âgé  de  neuf  ans,  toutes  les  mesures  prises , 
sous  son  règne ,  pour  rétablir  la  foi  ortho- 
doxe parmi  les  Ismaïliyens,  furent  abandon- 
nées. Ceux  que  la  crainte  des  châtiments 
avait  fait  rentrer  ostensiblement  dans  le  sein 
de  l'Islamisme,  n'étant  plus  contenus  par  la 
sévérité  de  Djélal-ud-din,  en  négligèrent  les 
pratiques,  et  il  se  forma  un  parti  redouta- 
ble, qui,  animé  de  l'esprit  de  persécution, 
contraignit  ceux  qui  restaient  attachés  à  la 
religion  mahométane,  de  ne  plus  se  livrer 
que  secrètement  à  l'exercice  de  leur  culte. 
Alaï-ed-din   ne  reçut   aucune  éducation  ;  car 


tlVBBlVy   CHAPITRE   IV.  176 

l'Imam  ,  réputé  infaillible  à  tout  âge,  devait 
être  religieusement  obéi.  Quoiqu'il  fit ,  on  ne 
pouvait  le  reprendre;  on  n'osait  pas  même 
lui    donner  d'avis  (i). 

Dans    l'enfance    d'Âlai-ednlin    Mohammed  ^ 
la  cour   d'Alamout  eut    des   démêlés    sérieux 
avec   le    sultan    Djélal-ud-din.     Ce  prince ,  à 
son  retour  de  l'Inde ,  avait  donné  le  gouver* 
nement    du   Khorassan    au   général    Orkhan. 
Comme  le  lieutenant  de  ce  gouverneur  met- 
tait à   feu  et  à    sang    les  districts   du   pays 
Ismailiyen    limitrophes    de    sa  province,  teb 
que    le  Noun  j  le   Caïn  ou  le  Couhistan ,  un 
envoyé  d'Alaï-ed-din  arriva  à  la  cour  du  sul- 
tan j  pendant   son  séjour   à  Kliouï ,  pour  se 
plaindre  de  ces  actes  d'hostiUtés.    Le  sultan 
ordonna  à  son  vézir  Schéréf-ul-M ulk  de  faire 
venir  chez  lui  Orkhan  et  l'envoyé  d'Alamout, 
et    d'appaiser  le    différend.      Orkhan ,  ayant 
entendu  le  discours   de  l'envoyé,  qui  faisait 
des  menaces,  tira  de  ses  bottes  et  de  sa  cein- 
ture plusieurs  poignards  qu'il  jeta  devant  lui. 


(i)  Djouvëini ,  tom.  II.  —  Mirkliond ,  tom.  IV.  —  Ta- 
rikh  Monëdjtm  BaMrhi,  tom.  II.  —  Tévarikh  Al  Seld^ 
Joue,  —  A'mad-nd-dm  d'Ispalian,  Histoire  des  vézin 
des  Sultans  Seldjoucides.  —  Nigarùtan  de  GafiarL 


176  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

disant:  «  Voici  nos  poiffiards ,   et    nous  ajuoiis 
a  des  sabres  encore  plus  aJjfUés  et  plus  poiti^ 
a  tus ,  ce  que  vous  ncwez  pas.  »  L'envoyé  s'en 
retourna,  sans   avoir  pu    rien   obtenir;   mais 
peu  après  Orkhan   fut  assailli ,  près  de  Gand- 
ja,   par    trois  Bathiniens  qui  le  tuèrent;    ces 
assassins  entrèrent  dans  la  ville ,  tenant  à  la 
main  leurs  poignards  sanglants ,  et  criant  Fù^e 
Maï-ed-din;  ils  pénétrèrent  jusque  dans  l'hô- 
tel du  Divan ,  pour   y  poignarder  Schéréf-ul- 
Mulk ,  qu'ils  ne  trouvèrent  pas  ;  ce  vézir  était 
alors  au  palais  du  sultan;  ils    blessèrent    un 
de  ses   concierges;    puis    ils   sortirent  ^    pous- 
sant   leur  cri    d'armes,   et  célébrant    l'action 
qu'ils  venaient  de   faire.     Mais  ils  furent   la- 
pidés par  les  habitants  du  haut  des  toits,  et 
rendirent   l'ame  en   disant:  Nous  sommes  les 
victimes  de  notre  seigneur  AlàUed-din. 

Un  second  envoyé  d'Alamout ,  nommé  Bedr- 
ud-din  Ahmed,  se  rendait  auprès  du  sultan 
Djélal-ud-din  ,  lorsqu'il  apprit,  ^Baïlecan, 
ce  qui  venait  de  se  passer  à  Gandja.  Il  ne 
sut  s'il  devait  continuer  son  voyage  ou  re- 
brousser chemin;  mais  Schéréf-ul-Mulk ,  au- 
quel il  écrivit  l'embarras  où  il  se  trouvait, 
l'invita  à  venir ,  par  l'effet  de  la  peur  que 
lui  avait  laissée  l'entrée  des  sicaires  dans 
son  hôtel  pour  le  poignarder.  Il  voulait  faire 


LfVRE    IV,    CHAPITRE    IV.  l'JJ 

avec   lui  un   pacte   qui    le    gai^antit  du    sort 
d'Orkhan;    il   le   pressa    d'arriver   et    Tassura 
que    les     affaires    dont    il    était    chargé    se- 
raient accomodées  au  gré   de  ses  désira.   I^es 
Ismailiyens    demandaient    qu'on     laissât    leur 
pays  en   paix.  Le  sultan   revendiquait  Dame* 
gan  9  dont  ils  s'étaient  emparés  à  répoc|ue  de 
l'invasion  des  Mongols.  Il  fut  convenu  qu'ils 
paieraient 9    pour   la   cession    de    cette    ville, 
trente  mille  dinars  au   trésor  du  sultan*  Djé- 
lal-ud-din  étant  parti  pour  F  Azerbaïdjan,  l'en- 
voyé   du    prince    d'Alamout    accompagna   le 
vézir  dans  ce  voyage.    Admis  dans  la  société 
intime  de  ce  ministre,  il  lui  échappa  de  dire, 
dans   un   banquet,  la  tête  un  pe|i   échauffée 
par   le  vin  :    «  JVous   awns  dans  voti'e  armée 
«  un  bon  nombre  de  fidayis.   Il  y  en  a  m^me 
«  parmi  les  domestiques  des  généraux,  l^ous  en 
\i  aveZy    dit-il    au    vézir,     dans    vos    écuries; 
«  d^ autres  sont  au  service  du  chef  des  tcbaouschs 
V  (huissiers)   du  sultan.   »    Schéréf-ul-Mulk    le 
pressa   de  les  faire    venir,   désirant  les  voir, 
et  lui  donna  son   mouchoir,  comme  un  gage 
de  sa  promesse  qu'il  ne  leur  serait  fait  aucun 
mal.  L'envoyé  en  fit  venir  cinq.  L'un  d'eux, 
Indien,  homme  robuste  et  déterminé,  dit  an 
vézir  :  «  f  aurais  pu  vous  expédier  tel  jour  en 
«  tel  endroit  y  si  je  n  eusse  dâ  attendre  fies  or^ 
3  la 


178  HISTOIRE    1>ES     MONGOT.S. 

«  dres  ultérieurs.  »  A  ces  mots  le  vézir,  je- 
tant sa  tunique  de  ses  épaules,  et  restant 
assis  en  chemise,  leur  dit  :  a  Et  pour  quelle 
«  raison  ?  que  veut  de  moi  Ala^ud^din  ?  qudr 
VL  je  fait  pour  quil  soit  altéré  de  mon  sang? 
«  Je  suis  son  esclave  comme  celui  du  sultan, 
fk  Me  voici  entre  vos  mains.  Faites  de  moi  ce 
«  que  vous  voudrez  y  »  et  il  continua  long- 
temps sur  ce  ton  pitoyable.  Le  sultan  instruit 
de  cette  scène,  se  mit  fort  en  colère  contre 
son  vézir,  de  ce  qu'il  s'était  humilié  à  ce 
point,  et  lui  envoya  Tordre  de  faire  brûler 
vifs  les  cinq  fidayis  devant  sa  tente.  Le  vézir 
alléguait  des  excuses;  alors,  par  l'ordre  du 
sultan  fut  allumé  un  grand  brasier  devant  la 
tente  du  ministre,  et  Ton  y  jeta  les  cinq 
Bathiniyensj  qui  au  milieu  des  flammes  profé- 
rèrent jusqu'au  dernier  soupir  :  «  Nous  som- 
«  mes  les  victimes  de  notre  seigneur  Ala-^ud^ 
a  din.  »  Ensuite  le  sultan  fit  mourir  le  chef  de 
ses  Tchaouschs  y  pour  avoir  eu  l'imprudence 
de  prendre  à  son  service  de  pareils  gens. 

Djélal-ud-din  étant  parti  pour  l'Irac,  Sché- 
réf-ul-mulk  demeura  dans  l'Azerbaidjan,  et 
tandis  qu'il  séjournait  dans  la  ville  de  Berda'a , 
il  vit  arriver  un  envoyé  du  prince  Ismaïliyen, 
qui  lui  dit:  «  f^ous  avez  fait  brûler  cinq  fidayis  ; 
«  si  vous  souhaitez  de  conserver  la  vie  y    vous 


Livni:  IV,  caAPiTK£  iv.  179 

«  paierez  pour  chacun  deux  mille  dinars.  » 
Le  vézir  fut  atterré.  Il  combla  l'envoyc  de  . 
caresses  et  de  marques  de  distinction,  et 
ordonna  au  chancelier  Mohammed  de  Nés-* 
sa  y  qui  dans  sa  vie  de  Djélal-ud-din  a  trans* 
mis  ces  détails,  de  dresser  un  écrit,  con- 
statant  que  le  tribut  annuel  de  trente 
mille  dinai's,  que  le  prince  Âla-ud-din  s  était 
engagé  à  payer  au  trésor  du  sultan,  serait 
réduit  de  dix  mille  dinars,  et  cet  acte  fut 
signé  par  le  vézir. 

Après  la  bataille  d'Ispahan ,  le  sultan  Djélal- 
ud-din  se  trouvant  à  Rai,  tandis  que  ses 
troupes  poursuivaient  les  Mongols  vers  le 
Khorassan,  y  reçut  un  ambassadeur  du  prince 
Ala-ud-din,  lequel  était  accompagné  de  neuf 
fidayis.  Pour  prouver  au  sultan  Taniitié  de 
son  maître,  cet  envoyé  le  pria  de  lui  indi- 
quer les  ennemis  dont  il  voudrait  se  défaire. 
Le  sultan  tint  conseil  sur  cette  proposition 
avec  ses  principaux  officiers ,  dont  la  plupart 
furent  d'avis  qu'il  fallait  l'accepter  et  désigner 
les  victimes  ;  mais  Scbéréf*ud-din  ,  substitut 
du  vézir  dans  l'Irac,  observa  que  le  but 
d'Ala-ud-din  ne  pouvait  être  que  de  pénéti^er 
les  sentiments  secrets  du  sultan,  a6n  d'abu- 
ser de  sa  confiance ,  en  avertissant  ceux  qu'il 
lui  indiquerait  comme  ses  ennemis.    D'après 


l8o  HISTOIAE     DÈS     MOXGOL^. 

cet  avis,  Djélal-ud-din ,  en  congédiant  rana-» 
bassadeur,  le  chargea  de  dire  à  son  maître  : 
Vous  ne  pommez  pas  ignorer  quels  sont  mes 
amis  et  mes  ennemis;  si  vous  ai^ez  le  désir 
de  jaire  ce  que  vous  me  pwposez ,  faites  le  ;  il 
nest  pas  besoin  d'indications;  et  s'il  platt  à 
Dieu  y  nos  sabres  nous  dispenseront  d'a\>oir  re^ 
cours  à  vos  jwignards.  ^ 

An  retour  de  cet  ambassadeur  à  Alamout, 
le  sultan  Ghiath-ud-din ,  qui  s'y  était  réfugié 
pour  se  soustraire  au  ressentiment  de  son 
frère,  en  partit.  Djélal-ud-din  fut  très-irrité 
de  ce  que  le  prince  Ismaïliyen,  malgré  la 
promesse  qu'il  lui  avait  donnée ,  avait  laissé 
partir  son  frère,  et  lui  avait  fourni  des  che- 
vaux  et  des  armes.  Il  était  encore  animé 
^      contre  lui  lorsqu'il  lui  envoya  son  secrétaire, 


'^^^*  Mohammed    de    Nessa,   qui    fait   en  ces  ter- 
mes le  récit  de  sa  mission  : 

«  Je  fus  expédié  dans  Tlrac  pour  plusieurs 
a  affaires.  Il  était  arrivé  à  la  cour  du  sultan , 
a  après  la  prise  de  Khelatt,  un  envoyé  du 
«  prince  Ismaïliyen,  apportant  vingt  mille  di- 
«  nars,  du  tribut  que  ce  prince  s'était  en- 
te gagé  à  payer  au  sultan,  stipulé  à  trente 
<c  mille  dinars  par  an.  Il  devait  alors  deux 
«  années;  mais  il  alléguait  divers  prétextes 
«  pour  ne  point  payer  le  reste  de  la  somme. 


LIVRE    IV,   GUAPITIIE    IV.  l8l 

«  Je  fus  chfirgé  de   le  réclamer  et  de  porter 
«  des    plaintes  sur  divers   objets. 

«  Le  sultan  se  repentait  d'avoir  juré  au 
«  Khalife  qu'il  ne  prétendrait  ni  obéissance 
a  ni  contingent  de  deux  princes  vassaux  de 
ce  la  cour  de  Bagdad,  savoir  le  Mélik  du 
«  Djibal  et  celui  d'El  Eïvé;  car  Scliéréf-ud- 
«  din,  substitut  du  vézir  dans  llrac,  lui 
a  avait  fait  sentir  qu'il  avait  été  mal  con- 
tf  seillé  dans  cette  occasion,  désapprouvant 
«  fort  cet  engagement,  pris  d'après  l'avis  de 
«  Schéréf-id*mulk.  Le  sultan  se  persuada  qu'il 
«  ne  serait  pas  maître  de  l'Irac,  tant  que  ces 
«  deux  princes  ne  lui  seraient  pas  soumis,  et 
«(  voulut  les  amener  à  lui  prêter  obéissance, 
et  Craignant  de  se  compromettre  s'il  leur 
«  écrivait,  avant  de  connaître  leurs  disposi- 
«  tions,  il  m'envoya  dans  l'Irac  avec  l'ordre 
«  de  leur  écrire  d'Ispahan,  et  si  je  les  trou* 
«  vais  disposés  à  se  soumettre,  de  leur  de» 
«  mander,  ainsi  qu'au  prince  de  Yezd,  leurs 
«  contingents  de  troupes,  que  Scbéréf-ud-din 
«  dirigerait  sur  Cazvin.  Je  devais  ensuite 
ff  me  rendre  à  Âlamout,  et  sommer  Ala-ud- 
«  din  de  faire  réciter  la  prière  publique  au 
«  nom  du  sultan,  et  de  payer  le  restant  du 
«  tribut.  S'il  différait  ce  payement,  j'avais 
«  ordre    de    faire    entrer     l'armée   dans    sou 


6^7 

I23o. 


l8a  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

«  pays    et  de  le    mettre    à   feu  et    à    sang. 

ce  J'arrivai  à  Ispahan ,  où  j^attendis  le  re- 
«f  tour  des  députés  que  j'avais  envoyés  aux 
a  trois  princes  dont  il  a  été  fait  mention. 
«  Ils  revinrent  avec  des  réponses  favorables; 
a  les  contingents  arrivèrent;  je  les  fis  partir 
c(  sous  le  commandement  du  substitut  du  ve- 
ut zir ,  pour  Cazvin  y  qui  est  la  ville  la  plus 
«  proche  du  pays  d'AJamout.  Us  y  restèrent , 
«  et  j'entrai  dans   ce   pays. 

a  Le  sultan  était  fort  irrité  contre  le  prince 
«  Ala*ud-din ,  pour  plusieurs  raisons  y  dont  la 
tf  principale  était  qu'il  avait  manqué  à  sa 
«  promesse  de  lui  remettre  son  frère  Ghiath- 
a  ud-din.  Le  message  dont  il  me  chai^ea  était 
«  donc  conçu  en  termes  très -durs.  Le  sul- 
«  tan  m'avait  prescrit  de  ne  point  entrer  dans 
«  Alamout^  si  Ala-ud-din  ne  consentait  à  ve- 
*x  nir  en  personne  à  ma  rencontre;  de  ne 
«  point  lui  baiser  la  main,  en  l'abordant ,  et 
«  d'omettre ,  en  général ,  toutes  les  marques 
«  de  respect  que  commandent  l'étiquette  et 
«  les  règles  de  la  politesse.  Lorsque  je  fis 
«  part  de  ces  instructions  à  l'intendant  de 
«  l'Irac,  il  me  dit  qu'il  ne  voyait  de  difficulté 
«  que  sur  le  point  de  venir  à  ma  rencontre, 
«  parce  qu'il  y  avait  une  certaine  limite  que 
«  les  princes  du  pays  ne  pouvaient   dépasser 


LIVRE   IVy    CHAPITRKIT.  I  83 

«  avant  un  certain  âge,  qu'Ala-ud-din  n'avait 
«  pas  encore  atteint.  «  Si  vous  en  faites, 
«  ajouta-t-it,  une  condition  absolue  de  votre 
«  entrée  à  Alamouty  et  quils  n  y  puissent  con^ 
a  sentir  y  cela  arrêtera  la  conclusion  des  affai^ 
«  res  dont  vous  êtes  chargé;  mais  voici  un 
«  expédient:  je  leur  enverrai  quelquun  pour 
«r  les  prévenir  de  ce  qu  exige  le  sultan;  vous 
«  suivrez  mon  messager  et  vous  entrerez  sans 
«  attendre  In  réjjonse.  S*ils  y  consentent  y  ce 
«  que  j'ai  peine  à  croire,  ce  nen  sera  que 
a  mieux;  sinon,  du  moins  les  affaires  nen 
«  souffriront  pas.  Je  suivis  son  conseil  ;  j'en- 
tt  trai  dans  Alamout;  il  ne  vint  à  ma  rencon- 
«  tre  que  les  seigneurs  de  la  cour  d'Alai-ed- 
«  din;  car  la  chose  était  comme  Schéréf-ud- 
ce  din  me  Tavait  exposée.  Le  vézir  Amad-ud- 
«  din  el-Meuhtéschem  vint  d'abord  me  trouver 
«  et  me  pria  de  lui  communiquer  le  message 
«  dont  j'étais  chargé,  afin  qu'il  put  en  con- 
«  certer  la  réponse  avec  son  maître.  Je  m'y 
«  refusai.  Au  bout  de  trois  jours  je  fus  ad- 
tf  mis,  de  nuit,  auprès  d'Ala-ud-din  sur  le 
«  sommet  de  la  montagne.  Le  vézir  Amad<- 
cr  ud-din  était  assis  à  la  droite  du  prince;  on 
«  me  fit  asseoir  a  sa  gauche;  je  lui  adressai*, 
«  de  la  part  du  sultan,  un  discours  qui  con- 
«  tenait  plusieurs  demandes  et  griefs. 


l84  llfSTOIRE    DES    MOrrCOLS. 

tf  Je  demandai,  en  premier  lieu,  que  le 
«  nom  du  sultan  fut  inséré  dans  la  prière 
«  publique  (Khoutbé),  comme  l'avait  été  celui 
«  de  son  pèœ ,  le  grand  sultan.  Je  savais  qu*ils 
«  niaient  ce  fait;  mais  le  Cadhi  Modjir-ed-din 
«  vivait  encore;  c'était  lui  que  le  grand  sultan 
«  avait  envoyé  à  Djélal-ud-din  Hassan ,  père 
«  d'Ala-ud-din  Mohammed ,  avec  l'ordre  de 
a  mettre  son  nom  dans  le  Khoutbé ,  ce  qui 
«t  fut  accordé;  je  m'étais  muni  d'une  déclara- 
«  tion  écrite  du  Cadhi ,  constatant  cette  cir- 
«  constance.  Lorsque  je  la  présentai ,  on  pré- 
ce  tendit  qu'elle  était  fausse.  Le  vézir  répondait 
«  sur  chaque  point,  et  Ala-ud-din  répétait  sa 
«  réponse  La  discussion  fut  longue  au  sujet 
«  du  Khoutbé,  Ils  ne  persistèrent  cependant 
«  pas  dans  leur  dénégation;  la  chose  était 
«  trop  manifeste  et  trop  récente;  tout  le 
a  monde  savait  qu'ils  payaient  jadis  au  sul- 
«  tan  un  tribut  annuel  de  cent  mille  dinars. 

«  Il  fut  ensuite  question  des  arrérages  du 
«tribut;  ils  dirent  que  le  commandant  de  la 
«  forteresse  de  Firouzkouh  leur  avait  enlevé 
«  une  somme  de  quinze  mille  dinars,  qu'on 
«  transportait  du  Couhistan  à  Alamout.  Je 
te  leur  répondis  que  ce  fait 'était  antérieur  à 
«  la  conclusion  de  la  paix  et  aux  ongagemens 
«  qu'ils  avaient  pris.  FA  quand  y  s'écrièrent-ils. 


LIVRE    IVj   CHAPITRE    IV.  l85 

«  mvns  flous  été  ennenùs  de  la  cour  khoraz- 
«  mienne  y  ou  plutôt  quand  n  aidons  nous  pas 
«  été  ses  amis.  Le  sultan  nous  a  éprouvés  dans 
a  sa  mauvaise  comme  dans  sa  bonne  fortune. 
«c  Nos  compa>gnons  ne  Vont  ils  pas  servi  dans 
a  V Inde  y  après  son  passage  du  Sind,  lorS' 
a  quil  était  réduit  à  la  dernière  faiblesse. 
«  (Lorsque  ces  paroles  furent  rendues  au  sui- 
te tan,  il  en  reconnut  la  vérité).  J'observai  que 
a  ce  n'étaient  point  des  raisons  pour  dimi- 
a  nuer  le  tribut.  Ils  alléguèrent  enfin  que  le 
«  vézir  Schéréf-ul-mulk  en  avait  retranché 
«  dix  mille  dinars,  et  produisirent  le  titre 
a  écrit  de  ma  main  et  muni  de  sa  signature. 
«  Je  leur  dis  que  le  sultan ,  à  qui  ces  deniers 
«  appartenaient,  pouvait  seul  en  disposer.  O- 
9i  pendant  y  répondirent-ils,  le  vézir  dispose  y 
«  par  sa  signature ,  de  tous  les  revenus  du  sul" 
«  tan;  il  les  dispense  à  son  gré  y  sans  aucune 
a  restriction  y  les  prodiguant  mt^me  j)Our  ses  pro- 
mptes fantaisies  ;  n  aurait-il  les  mains  liées 
«  quà  notre  égard.  Il  fut  enfin  convenu  qu'ils 
a  me  pèseraient  vingt  mille  dinars,  et  quant 
«  aux  dix  mille  restants ,  qu'il  leur  serait  ac- 
a  cordé  un  délai,  pour  consulter  les  inten- 
te tions  définitives  du  sultan  (i).  » 


'  (t)  Mohammed  de  Nessa,  Sin*t  Sultan  Djclat-ud-din, 


l86  HISTOIES     DES    VOVGOLS. 

Lorsque  Ala-ud^lin  eut  atteint  Tâge  de 
l'adolescence,  son  esprit  se  troubla;  il  donna 
des  signes  d'égarement;  mais  les  médecins , 
les  gens  sensés  n'osèrent  ni  lui  administrer 
les  remèdes  nécessaires,  ni  déclarer  que  telle 
était  son  infirmité;  ils  se  seraient  exposés  à 
être  massacrés  par  les  sectaires  fanatiques, 
qui  ne  permettaient  pas  de  croire  que  l'imam 
pût  être  atteint  d'aliénation  mentale.  Son  mal 
ne  fit  qu'empirer  et  il  devint  complètement 
fou.  Néanmoins  ses  adhérents  lui  persuadaient 
que  ses  actions  et  ses  discoure  étaient  des 
inspirations  divines.  11  profita  de  leur  ci^u- 
lité  pour  leur  débiter  toutes  sortes  d'impos- 
tures. Gâté,  dès  son  enfance,  il  ne  tolérait 
pas  la  moindre  contradiction.  Personne  n'osait 
lui  annoncer  une  nouvelle  désagréable,  de 
crainte  d'éprouver  les  terribles  effets  de  sa 
colère;  aussi  lui  laissait-on  ignorer  ce  qui  se 
passait  dans  son  pays  et  au  dehors.  Ses  Etats 
étaient  infestés  de  brigands,  ses  sujets  Uvrés 
à  l'oppression. 

Ala-ud-din  eut  à  l'âge  de  dix-huit  ans, 
un  fils  nommé  Rokn-ud-din  Khourschah,  qu'il 
institua  son  successeur.  Lorsque  celui-ci  eut 
passé  l'âge  de  l'enfance,  les  sectaires  le  re- 
gardant comme  l'imam  futur,  l'honorèrent  à 
l'égal  de  son  père.    Âla-ud-din   en  fut  jaloux 


LIVRE    IVy   CHAPITRE   lY.  187 

et  voulut  nommer  pour  son  successeur  un 
autre  de  ses  enfants;  mais  ses  sujets  sou- 
tinrent, suivant  la  doctrine  de  la  secte,  que 
la  première  désignation  était  irrévocable.  Ala- 
ud-din  prit  alors  à  tâche  de  tourmenter  son 
fils.  Celui-ci  poussé  à  bout,  s'ouvrit  à  des 
familiers  d'Ala-ud-din ,  aussi  dégoûtés  que  lui 
des  extravagances  de  ce  prince  ,  et  se  plaignit 
à  eux  de  ce  que  son  père,  par  sa  conduite 
politique,  attirait  sur  ses  États  les  armes 
mongoles;  annonçant  le  dessein  de  se  sépa- 
rer de  lui,  et  d'envoyer  des  députés  au 
Caan,  pour  lui  faire  ses  soumissions.  La  plu- 
part des  Grands  lui  prêtèrent  obéissance , 
s'engagèrent  k  le  suivre  partout  et  à  le  dé- 
fendre jusqu'à  la  dernière  goutte  de  leur  sang 
contre  les  adhérents  de  son  père;  mais  ils 
firent  la  réserve  que  si  son  père  l'attaquait 
en  personne,  ils  n'attenteraient  pas  à  ses  jours, 
ils  ne  porteraient  pas  la  main  sur  lui.  Peu 
de  temps  après  cet  accord,  Ala-ud-din  s'é- 
tant  un  jour  enivré,  s'endormit  dans  un  bâ- 
timent en  bois  et  joncs,  qui  était  contigu 
à  l'étable  de  ses  moutons,  dans  un  lieu  nommé 
Sc/ii/vouA,  qu'il  habitait  ordinairement  pour 
se  livrer  à  son  plaisir  favori,  celui  de  faire 
le  berger.    Autour  de  lui  étaient  couchés  des  i^'ïouJ. 

653 

valets  et  des  chameliers.   Il  fut  trouvé  mort  — vr-— 

a  née. 

1933. 


l88  HISTOIRE    DES     MONGOLS. 

en  ce  lieu^  au  milieu  de  la  nuit;  sa  tére 
était  séparée  du  tronc;  un  indien  et  un 
turcman  qui  dormaient  à  ses  côtés  avaient 
été  blessés. 

On  découvrit,  au  bout  de  huit  jours,  après 
le  supplice  de  plusieurs  personnes  injustement 
soupçonnées ,  que  l'assassin  d^Ala  -  ud  -  din , 
était  son  familier  le  plus  intime,  son  com- 
pagnon inséparable,  nommé  Hassan,  jadis  Tin- 
strument  de  ses  plaisirs,  et  qu'il  aimait  en- 
core, quoique  ce  favori  ne  fût  plus  jeune, 
mais  qu'il  se  plaisait  à  tourmenter  de  toutes 
manières.  Roku-ud-din,  au  lieu  de  le  faire 
juger,  le  fit  assassiner;  ce  qui  confirma  les 
soupçons  qui  planaient  sur  ce  jeune  prince, 
et  il  eut  la  cruauté  de  faire  jeter  dans  le 
brasier  où  fut  brûlé  le  cadavre  de  l'assassin, 
ses  trois  enfants,  deux  fils    et  une  fille. 

Dès  son  avènement  au  trône,  Rokn-ud-din 
Khourschah  ordonna  à  ses  sujets  l'observance 
de  toutes  les  pratiques  du  culte  mahométan, 
et  prit  des  mesures  pour  rétablir  la  sûreté 
des  chemins.  Il  envoya  de  Meïmoun-diz,  sa 
résidence,  un  officier  au  noyan  Yassaour,  à 
Hémédan,  pour  l'assurer  de  sa  soumission  à 
l'empereur  mongol.  Ce  général  lui  conseilla 
de  se  rendre  auprès  du  prince  Houlagou  qui 
allait  arriver.  Rokn-ud-din  répondit  à  Yassaour 


TaVRE  IV,    CHAPITRE  IV.  189 

qu'il    enverrait   d'abord  au  camp   du  prince 
son   frère  Schahinschah  ^  et  en  effet  il  le  fit 

djoin.  I* 

partir.  Le  général  mongol  chargea  son  pro-  654. 
pre  fils  de  l'accompagner;  néanmoins  il  entra ,  juin 
au  bout  de  quelques  jours,  dans  le  pays 
d'Alamout,  avec  un  corps  d'armée  composé 
de  turcs  et  de  persans,  et  fit  attaquer  cette 
place  forte;  mais  après  un  vif  combat  ses 
troupes  furent  obligées  de  se  retirer,  et  se 
vengèrent  de  leur  échec,  en  détruisant  les 
récoltes  et  ravageant  toute   la  contrée. 

A  son  arrivée  dans  le  canton  de  Zavé, 
Iloulagou  chargea  les  généraux  Gouga-ilga 
et  Kitou-boca  d'achever  la  conquête  du  Cou- 
histan,  que  ce  dernier  avait  commencée  deux 
années  auparavant,  lorsqu'il  était  entré  en 
Perse  avec  ses  douze  mille  hommes  d'avant- 
garde.  Il  s'était  emparé  de  plusieurs  forte* 
resses  et  tenait  alors  étroitement  assi^ée  celle 
de  Guird-couh,  la  plus  importante  du  pays. 
Pour  protéger  son  blocus,  et  contre  la  gar- 
nison et  contre  des  troupes  du  dehors,  il 
avait  élevé  tout  autour  de  la  place,  un  rem- 
part garni  d'un  large  fossé,  et  un  second  der^ 
rière  son  camp.  Malgré  ces  précautions  un 
renfort  de  cent  dix  hommes  envoyé  par  le 
prince  Ala-ud-din,  avait  réussi  à  pénétrer 
dans  Guirdcouch,  dont  la  garnison  était  affai* 


ia53. 


190  HISTOIRE    DES    MOIfGOtS. 

blie  par  une  maladie  contagieuse.  Cette  place 
et  beaucoup  d'autres  du  Couhistan  tenaient 
encore  à  l'arrivée  de  Houlagou  en  Perse.  Ses 
deux  généraux  prirent  d'assaut  le  bourg  de 
Toun,  et  passèrent  au  fil  de  Tépée  tous  ses 
habitants 9  excepté  les  jeunes  femmes  et  les 
enfants.  Après  cet  exploit ,  ils  allèrent  rejoin- 
dre Houlagou. 

Ce  prince  s'était  rendu  à  Thous,  résidence 
du  gouverneur  général  de  la  Perse.  Il  fit 
dresser  son  pavillon  dans  les  jardins  d'Ar- 
goun ,  où  il  fut  magnifiquement  traité  par 
les  femmes  de  ce  gouverneur.  Il  passa  quel- 
ques jours  dans  les  délicieuses  prairies  de 
Raïgan,  voisines  de  Thous.  On  apportait  des 
districts  environnants  des  provisions  et  des 
vins  en  abondance ,  qui  étaient  répartis  dans 
les  stations  sur  la  route  du  prince.  En  passant 
par  Khabouschan,  bourg  de  la  province  de 
Neischabour,  qui,  ruiné  par  les  troupes  de 
Tchinguiz-khan  ,  était  resté  désert ,  'il  ordonna 
à  ses  officiers  d'y  faire  bâtir  des  maisons , 
assigna  une  somme  pour  la  reconstruction  de 
la  mosquée  et  du  Bazar ,   et  voulut    que    cet 

djom-i.  ^ï^d^oi*  ^^^  repeuplé. 
654.         Houlagou,   peu   de  jours  après  avoir  reçu 
juin     dans  son  camp  le  prince  Schahinschah,  écrivit 
au  chef  Ismaïliyen ,  qu'en  considération  de  ce 


LIVRE    IVy   CHAPITAS    IV.  I9I 

qu'il  lui  avait  envoyé  son  frère,  et  ses  sou- 
missions, il  voulait  oublier  les  torts  de  son 
père  envers  les  Mongols;  que  si  Rokn-ud-din 
détruisait  ses  châteaux,  et  venait  en  personne 
au  camp  de  Houlagou,  il  ne  serait  fait  aucun 
mal  à  son  pays.  Rokn-ud<lin  fit  démolir  plu- 
sieurs châteaux,  ôter  les  portes  d'Alamout, 
de  Meîmoun-diz  et  de  Lemscher,  et  raser 
une  partie  de  leurs  fortifications.  Alors,  par 
l'ordre  de  Houlagou,  le  noyan  Yassaour  éva- 
cua le  territoire  de  Rokn-ud-din;  mais  celui- ci , 
tout  en  assurant  Uoulagou  de  son  obéissance, 
et  en  acceptant  un  Basskak  ou  gouverneur 
mongol,  demanda  le  délai  d'une  aqnée  pour 
se  rendre  auprès  de  sa  pei*sonne. 

De  Bistham^  Houlagou  envoya  encore  des 
ambassadeurs  à  Kokn-ud-din  pour  le  déter- 
miner, par  des  promesses  et  des  menaces, 
à  venir  se  livrer  entre  ses  mains.  Rokn-ud- 
din  fit  ^compagner  les  ambassadeurs^  à  leur 
départ  de  sa  résidence,  par  le  cousin  de 
son  père,  et  par  son  vézir  Schams-ud-din 
Kiléki,  chargés  de  faire  agréer  ses  excuses  à 
Houlagou,  et  d'insister  sur  le  délai  que  leur 
maître  lui  avait  demandé.  Rokn-ud-din  priait 
le  prince  mongol  de  permettre  qu'il  conser- 
vât les  trois  forts  d'Alamout,  de  Lemscher  (i) 


mî-scha. 
sept. 


(1)  Le  nom  de  cette  place  est  écrit  aos&i  Lcmbtsser, 


17  ram. 
8  oct. 


19a  HTSTOIRE    DES     BfONGOLS. 

et  de  Lai ,  s'engageant ,  à  cette  condition  ^ 
de  livrer  tous  les  autres^  et  il  lui  faisait 
connaître  qu'il  expédiait  l'ordre  aux  comman- 
dants de  Guirdcouh  et  des  autres  places  du 
Couhistan  d'aller  lui  rendre  hommage.  Il  es- 
pérait, qu'en  faveur  de  ces  concessions,  Hou- 
lagou  lui  accorderait  le  délai  qu'il  avait  de- 
mandé; au  fond  il  ne  cherchait  qu'à  gagner 
la  saison  de  l'hiver,  qui  devait  empêcher  tou- 
tes opérations  militaires  dans  ce  pays  de  mon- 
tagnes. 

Pour  toute  réponse,  Houlagou,  qui  venait 
de  prendre,  en  passant,  le  fort  de  Schahdiz, 
au  bout  de  deux  jours  de  siège,  fit  encore 
sommer  Rokn-ud-din  de  se  rendre  à  son 
camp,  établi  près  de  Dumavend,  lui  man- 
dant, que  s'il  avait  besoin  de  quelques 
jours  pour  régler  ses  affaires,  il  se  fit  pré- 
céder par  son  fils.  Consterné  de  ce  nou* 
veau  message,  Rokn-ud-din  annonç»  qu'il  al- 
lait envoyer  son  fils,  offrit  un  contingent  de 
trois  cents  hommes,  et  consentit  à  faire  dé- 
molir ses  châteaux,  pourvu  que  son  pays  ne 
fût  pas  envahi;  mais,  au  lieu  de  son  fils, 
il  fit  partir,  accompagné  de  plusieurs  de  ses 
principaux  officiers ,  un  enfant  de.  sept  ans , 
que  son  père  avait  eu  d'une  esclave  curde. 
Houlagou  sut  la  supercherie,  dissimula,  ca- 
ressa l'enfant   et  le  renvoya,  disant  qu'il  était 


m 

ttVnE    IV,    CHAPITRE   IV.  IqS 

trop  jeune.  En  même    temps   il   demanda    à 

Rokn-ud-din   son    second   frère  Schiranschah. 

Ce   prince  le  fit  partir   avec    les    trois   cents  ■  ^       ' 

hommes   de   contingent    qu'il    avait   promis , 

lorsqu'on  lui    aurait    rendu  son   fils  supposé. 

Il  espérait  que  Houlagou  se  contenterait  enfin 

de  ces  concessions,  et  n'insisterait  pas  sur  la 

demande   qu'il  se  rendit  en   personne  auprès 

de  lui;   plus  tard,  l'hiver    qui  approchait  lui 

aurait  fourni  un    bon   prétexte   pour  ne   pas 

sortir  de  sa  résidence. 

Sur  ces  entrefaites,  le   vézir  de   Rokn-ud- 
din,  qui  était  allé  porter   son  ordre  au  com- 
mandant de  Guirdcouh,  amena  cet  officier  au 
camp   de  Houlagou,   près   de    Raî.    Alors   ce 
prince  renvoya  à  Rokn-ud«din  son  frère  Scha- 
hinschah,   qu^il    redemandait   sans    cesse,    et 
lui   fit    dire    que    s'il   détruisait   les  fortifica* 
tions  de  Meimounnliz  et  venait  le  trouver,  il 
serait  traité  honorablement;  sinon.  Dieu  seul 
savait  ce   qui  en   arriverait.    Ayant   reçu   en 
réponse  les   mêmes    excuses    et    défaites  que 
précédemment,    Houlagou    envoya    Tordre    à 
tous  les  corps  de   troupes  qui  environnaient 
le  Roudbar  d'y  entrer  à  la   fois.  Boca-temour 
et  Koga-ilgaï,  avec   l'aile  droite,  s'avancèrent 
du  Mazenderan;   Négoudar    Ogoul    et    Kitou* 
boca  avec  l'aile  gauche,  par  la  route  de  Khar 
3  i3 


194  H7STOIRE    DES   MONGOLS* 

xosch.  ^^  ^^  Sémenan;  les  princes  Bolgaï  el  Toutar, 
3i  oct.  du  côté  d'Alamout ,  et  Houlagou  partit  de 
Yeskélé  avec  le  centre  fort  de  dix  mille  hom- 
mes f  par  la  route  de  Talécan.  Les  vivres  pour 
cette  armée  devaient  être  transportés  des  pro- 
vinces voisines,  et  même  du  Curdustan  et  de 
l'Arménie.  Toutes  les  bêtes  de  somme  avaient 
été  mises  en  réquisition  pour  ce  service.  Par 
Tordre  de  Houlagou ,  les  trois  cents  hommes 
du  contingent  que  Rokn-ud-din  avait  livré, 
furent  tués  secrètement  près  de  Cazvin. 

Houlagou  étant  arrivé  devant  Meimoun-diz, 


9  noT. 

fit  le  tour  de  la  place  pour  l'examiner,  et 
tint  conseil  avec  les  princes  du  sang  et  les 
généraux,  sur  la  question  de  savoir  s'il  fal- 
lait en  entreprendre  tout  de  suite  le  siège  ou 
le  différer  jusqu'à  l'année  suivante.  On  était 
en  hiver;  les  vivres  étaient  rares;  on  man- 
quait de  fourrages;  par  ces  raisons  la  plupart 
des  généraux  opinèrent  qu'il  serait  préférable 
de  remettre  le  siège  au  printemps  ;  mais  quel- 
ques-uns émirent  un  avis  contraire.  Houlagou 
l'adopta  et  donna  ses. ordres  en  conséquence. 
Toutefois,  ce  prince,  voulant  encore  ten- 
ter la  voie  des  négociations,  envoya  un  de 
ses  officiers  à  Rokn-ud-din  pour  lui  annoncer 
son  arrivée,  et  lui  renouveller  sa  promesse 
qu'il  ne  lui   serait   fait  aucun  mal,  ni  à  ses 


LIVAB  IV,  CHAPITRE  IT.  IqS 

sujets  y  s'il  voulait  éviter  le  sort  des  armes; 
qu'il  avait  cinq  jours  pour  se  rendre,  et  qu'à 
l'expiration  de  ce  terme  l'assaut  serait  livré. 
On  répondit  du  château  que  Rokn-ud-din 
était  absent  et  que  Ton  ne  pouvait  pas  rendre 
la  place  sans  son  ordre.  Aussitôt  commence* 
rent  les  dispositions  de  l'attaque.  On  coupa 
des  arbres  pour  en  construire  des  catapultes, 
qui  furent  transportées,  à  force  de  bras,  sur 
le  sommet  d'une  montagne  voisine.  Houlagou 
établit  son  quartier-^énéral  sur  la  cime  la 
plus  élevée.  Les  assiégés,  de  leur  coté,  firent 
jouer  jusqu'au  soir  leurs  machines  à  lancer 
des  traits.  Le  lendemain  on  avait  renouvelle 
le  combat,  lorsque  Rokn*ud-din  fit  dire  que 
jusqu'alors  il  n'avait  pas  été  certain  de  la 
présence  du  prince  mongol;  qu'on  fit  cesser 
les  hostilités,  et  qu'il  se  rendrait  au  quartier 
de  Houlagou  ce  même  jour  ou  le  lendemain* 
Le  jour  suivant  il  detnanda  une  capitulation 
par  écrit.  Le  vézir  Atta-ul-Mulk  de  Djouvéîn^ 
fut  chargé  de  la  dresser  selon  ses  désirs. 
Elle  fut  envoyée  à  Rokn-ud-din,  qui  promit 
de  se  rendre  le  lendemain;  mais  au  moment 
ou  son  frère  voulait  sortir  de  la  forteresse,  il 
y  eut  un  tumulte  dans  la  place;  on  l'empê- 
cha de  partir,  et  ceux  qui  étaient  d'avis  de 
se  rendre  fVirent  menacés  de  la  mort.  Rokn* 


196  HISTOIRE  DES    MOITGOLS. 

ud-din  informa  Houlagou  de  cet  obstacle  à 
Texécution  de  son  dessein ,  et  du  danger  qu'il 
courait  personnellement  de  la  part  de  ses 
propres  gens  qui  le  menaçaient  de  le  tuer, 
s'il  sortait.  En  réponse,  Houlagou  le  pria  de 
ne  pas  exposer  sa  vie  ;  mais  pendant  ces  pour- 
parlers, on  avait  dressé  les  catapultes;  et  le 
jour  suivant,  la  place  qui  n'avait  qu'une  pe- 
tite lieue  de  circuit,  fut  attaquée  de  tous  les 
côtés  à  la  fois;  le  combat  dura  jusqu'au  soir. 
Entre  autres  moyens  de  défense,  les  assiégés 
faisaient  rouler  des  quartiers  de  roche  du 
haut  de  leurs  remparts. 

Cette  première  attaque  faite  avec  vivacité 
et  sur  le  point  d'être  renouvellée,  la  douceur 
extraordinaire  de  la  température  dans  une 
saison  où  les  neiges  et  les  pluies  rendaient 
toujours  impraticables  les  chemins  de  ce  pays 
de  montagnes,  firent  évanouir  l'espoir  que 
Kokn-ud-din  avait  jusqu'alors  entretenu,  et 
il  se  décida  enfin  à  se  rendre.  Il  envova  d'à- 
bord  au  camp  mongol  son  fils  avec  ses  prin- 
—  ^ — '  cipaux  officiers,  et  il  alla  lui-même,  le  lende- 
main,  se  prosterner  devant  Houlagou.  -Il  était 
accompagné  de  ses  ministres,  du  célèbre  as- 
tronome Nassir-ud-din  de  Thous,  de  IMovaf- 
fik-ed-dévlet  et  des  fils  de  Reïs-ud-dévlet , 
médecins    célèbres,    originaires  de    Hémédan, 


LIVRE   IV,    CHAPITRE    lY.  1 97 

lesquels  u'avaient  cessé  de  lui  conseiller  le 
parti  d'une  entière  soumission  aux  demandes 
de  Houlagou.  Rokn-ud-din  lui  offrit  ses  tré- 
sors,  qui  étaient  bien  moins  considérables 
qu'on  ne  l'avait  cru.  Houlagou  les  distribua  à 
ses  officiers.  Le  jour  suivant  Meïmoun-diz  fut 
entièrement  évacué  par  la  garnison,  ainsi  que 
par  ses  habitants,  qui  sortirent  avec  leurs 
effets,  et  les  Mongols  entrèrent  dans  la  place. 
Rokn-ud-din,  bien  traité  par  Houlagou, 
mais  sous  la  garde  de  plusieurs  officiers,  fut 
obligé  d'ordonner  aux  commandants  de  tous 
les  forts  Ismailiyens,  dans  le  Boudbar,  le 
Comouss  et  le  Couhistan,  de  les  livrer  aux 
Mongols,  et  ses  commissaires  accompagnèrent 
à  cet  effet  ceux  que  Houlagou  fit  partir  pour 
les  sommer  de  se  rendre.  Plus  de  quarante 
châteaux  furent  remis,  de  cette  manière,  aux 
Mongols,  qui  les  démolirent,  après  les  avoir 
fait  évacuer.  Il  n'y  eut  (pie  ceux  d'Alamout 
et  de  Lemsser  qui  éludèrent  de  se  rendre, 
disant  qu'ils  remettraient  ces  placi^s  lorsque 
Houlagou  se  présenterait  en  personne.  ('.»î 
prince  partit  pour  Alainout,  par  la  route  do 
Sclielierek,  Tanticiue  rt»sîdence des  souverains  du 
Déïlem.  Il  y  célébra  riieureux  succès  de  son  en- 
treprise par  des  fêles  qui  durèrent  neuf  jours  , 
au  bout  des<{uels  il  se  rendit  au  pied  d'Alamout  ^ 


198  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

et  envoya  Rokn-ud-*din  sous  les  murs  de  eette 
forteresse,  pour  ordonner  à  ses  gens  de  se 
rendre.  Le  commandant  refusa.  Houlagou 
laissa  un  corps  de  troupes  pour  en  faire  le 
siège;  alors  la  garnison  voulut  capituler;  elle 
envoya  plusieurs  fois  des  députations  à  Rokn- 
ud-din,  pour  le  prier  d'intercéder  en  sa  fa- 
veur, et  de  lui  obtenir  la  vie  sauve.  On  lui 
accorda  même  trois  jours  pour  emporter  ses 
3o goule,  effets.  Le  quatrième,  les  troupes  mongoles  et 
les  milices  persanes  montèrent  au  château, 
pillèrent  ce  qui  y  restait  et  mirent  le  feu  aux 
maisons.  Houlagou  alla  visiter  Âlamout  et  fut 
surpris  de  la  hauteur  des  montagnes  de  cette 
contrée.  Son  vézir  Attaï  Mulk  lui  exposa 
qu'il  conviendrait  de  conserver  les  ouvrages 
précieux,  qui  se  trouvaient  dans  la  célèbre 
bibliothèque  des  princes  ismaïliyens  à  Âla- 
mout. Il  reçut  l'ordre  de  l'examiner.  Le  vézir 
en  tira  les  Corans  et  les  autres  livres  de  prix , 
ainsi  que  les  instruments  d'astronomie,  et 
fit  brûler  tous  les  manuscrits  qui  ne  traitaient 
que  des  dogmes  et  des  opinions  de  la  secte  (1). 


(1)  Le  vézir  trouva  dans  cette  bibliothèque  tin  ma- 
nuscrit  intitulé  Tic  de  notre  Seigneur,  (Sergozcschti 
Siddina),  qui  exposait  les  événeraenls  de  la  vie  de  Uas- 


LIVHt    IV,   CHAPITRE  IV.  I99 

Les  fondements  du  château  d'Alamout 
avaient  été  jetés  dans  l'année  860,  sous  le 
règne  d'£rdjistany  prince  du  Déilem.  C^tte 
place,  très-forte  par  son  assiette  et  par  les 
ouvrages  faits  pour  la  munir,  était  abondam- 
ment pourvue  de  vivres;  de  vastes  bassins, 
taillés  dans  le  roc,  contenaient  toutes  sortes 
de  provisions  solides  et  liquides;  parmi  ces 
dernières,  du  vin,  du  vinaigre,  du  miel.  On 
dit  que  ces  comestibles  y  avaient  été  déposés 
du  temps  de  Hassan  Sabbah,  et  qu'ils  étaient 
encore  bien  conservés,  au  bout  de  cent 
soixante-dix  ans  ;  ce  que  les  Ismailiyens  attri- 
buaient à  l'inQuence  bienfaisante  de  ce  chef. 
Les  eaux  de  la  rivière  Bahir,  conduites  au 
pied  de  la  forteresse  ^  remplissaient  un  fossé 
taillé  dans  le  roc,  qui  embrassait  la  moitié 
de  la  circonférence  d'Alamout.  Un  officier 
mongol  fut  préposé,  avec  une  troupe  de  mi* 
liciens  persans,  à  la  démolition  de  cette  forte- 
resse; ils  y  employèrent  beaucoup  de  temps 
et  de  travail. 

Quelques  jours  après  la  reddition  d'Alamout, 


san  Sabbali.  C*c»t  daiis  cet  oiiTrage  que  l*auteur  du 
DjUtankitschiu  a  puisé  une  partie  de  ce  qu*il  rapporte 
de  Uoftsau. 


aOO  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

le  gouverneur  du  Couhistan  arriva  au  camp 
de  Iloulagou,  reçut  de  ce  prince  une  patente, 
et  partit  avec  les  commissaires  de  llokn-ud- 
din,  pour  faire  livrer  aux  Mongols  les  châ- 
teaux du  Couhistan.  Il  en  fut  démoli  plus  de 
cinquante. 

Houlagou,  qui  s'était  rendu  devant  Lembes- 
fier,  n'ayant  pu  obtenir  la  reddition  de  cette 
place,  y  laissa  Taïr-boca  avec  des  troupes 
i^^li  mongoles  et  persanes,  pour  en  faire  le  siège, 
125-  ^^  retourna  à  son  quartier-général,  qui  était  à 
six  lieues  de  Cazvin;  il  y  donna  une  fête 
qui    dura   huit  jours. 

Rokn-ud-din  suivit  Iloulagou  à  Hémédan, 
d'où  il  fit  partir  deux  ou  trois  de  ses  officiers 
avec  ceux  que  Houlagou  envoyait  en  Syrie, 
pour  ordonner  aux  connnandauts  des  cliâ- 
teaux  qui  y  appartenaient  aux  Tsmaïliyens  de 
les  remettre  aux  Mongols.  Tandis  qu'il  se  trou- 
vait au  camp  de  ce  prince,  il  devint  épris  d'une 
fille  mongole  de  basse  extraction.  Houlagou 
la  lui  fit  donner,  et  il  l'épousa.  Jusqu'alors 
le  prince  mongol  avait  bien  traité  son  pri- 
sonnier ;  il  s'en  était  servi  pour  se  faire  livrer 
toutes  ses  forteresses,  qui  lui  auraient  coûté  des 
années  k  prendre  de  force;  et  le  transport  des 
vivres  nécessaires  aux  troupes,  aurait  ruiné 
les  provinces   de  Perse.      Lorscpi' il  n'eut   plus 


LIVRE    IV,   CHAPITRE   IV.  aOl 

besoin  de  lui,  il  songea  à  s'en  défaire;  mais 
il  lui  avait  promis  la  vie  sauve  d'une  ma- 
nière si  formelle  qu'il  ne  voidut  pas  violer 
ostensiblement  sa  parole.  Rokn-ud<lin  le  tira 
d'embarras,  en  lui  témoignant  le  désir  de  se 
rendre  à  la  cour  de  l'empereur  Mangou  ;  peut- 
être  Houlagou  lui  avait  suggéré  cette  idée. 
Il  le  fit  partir  avec  neuf  personnes  de  sa 
suite,  sous  l'escorte  de  plusieurs  officiers  mon- 
gols. Lorsqu'il  fut  arrivé  à  la  cour  impériale , 
Mangou  ne  voulut  pas  le  voir,  et  dit  qu'on 
n'aurait  pas  dû  lui  laisser  faire  ce  voyage, 
que  c'était  fatiguer  inutilement  les  chevaux 
de  poste.  Rolcn^ud-din  s'en  retourna;  mais 
lorsqu'il  fut  près  des  monts  Toungat ,  les  of- 
ficiers qui  l'escortaient,  le  massacrèrent  avec 
sa  suite  (i). 

Comme  Mangou  avait  ordonné,  dès  le  prin- 
cipe, qu'on  exterminât  les  Isniaïliyens ,  tous 
les  sujets  de  Rokn-ud-din  avaient  été  distri- 
bués parmi  les  compagnies  mongoles.  Apres 
le  départ  de  ce  prince.  Tordre  fut  expédié 
à    tous  les  corps  de  troupes  de  tuer  les  Is- 


(i)  Djonvéîni.  —  Selon  Rascliîd,  il  lut  tué  par  Tor* 
are  de  Mangou  lorsqu'il  était  eu  roule  pour  «e  rendre 
à  sa   cour. 


dOa  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

maîliyens  confiés  à  leur  garde,  jusqu'aux  en* 
fants  au  berceau.  Les  individus  de  la 
famille  de  Rokn-ud-din,  qui  avaient  été 
conduits  dans  un  lieu  situé  entre  £bher  et 
Cazvin,  furent  tous  égorgés,  et  il  ne  resta 
pas  un  rejeton  de  cette  race.  Le  comman- 
dant des  troupes  mongoles  dans  le  Khorassan , 
rassembla  les  Ismailiyens  du  Couhistan ,  sous 
le  prétexte  de  les  dénombrer  pour  une  réqui- 
sition de  milice,  et  les  fit  massacrer  au  nom- 
bi*e  de  douze  mille.  Partout  ailleurs  ces 
sectaires  subirent  le   même  sort  (i). 


(i)  Djouyémi,  tom.  II.  —  Raschid,  vie  de  Houla- 
«  gou.  —  «  Dès-lors  9  dit  Djouyéini,  en  terminant  l*hi&- 
«  toire  de  cette  secte,  les  Molahidés  furent,  comme  les 
«  Jui&,  dispersés  parmi  les  nations.  Les  souverains  se 
«  virent  délivrés  des  alarmes  où  les  tenaient  ces  assasr- 
«  sins,  et  les  princes  du  Roum  ,  de  Syrie,  des  Francs 
«  furent  libérés  du  tribut  qu'ils  leur  payaient.  » 

Ils  ne  furent  cependant  pas  totalement  détruits  dans 
le  Couhistan;  car  Mohammed  d'Esfézar  rapporte,  dans 
son  Histoire  de  Hérat j  que,  de  son  temps,  c'est-à-dire 
vers  l'année  i5oo,  une  partie  des  habitants  de  cette  pro- 
vince était  encore  attachée  aux  erreurs  de  la  secte. 
Ils  levaient,  parmi  eux,  une  contribution  pécuniaire, 
sous  le  titre  de  denier  de  Hassan  Sabbahy  dont  le  pro- 
duit était  consacré  à  l'entretien  et  à  Tomement  de  son 
sépulchre,   «  et  l'on   dit  même,  ajoute    cet  auteur,   que 


LivaE  IV,  CHAPITRE  IV.  ao3 

«  maintes  vieilles  femmes  mettent  à  part  chaque  dixième 
«  peiotte  de  fil  qu'elles  ont  filée,  ce  qu'elles  appellent 
€  la  dixme  de  rimam,  c'est-à-dire  de  Hassan  Sabbah.  » 
Les  Ismaîliyens  de  Syrie  étaient  communément  désignés, 
dans  ce  pays ,  par  le  nom  ou  sobriquet  de  Haschischin , 
qui  prononcé  Assissin,  par  les  Francs  de  Syrie,  fit  naître, 
comme  l'a  observé  M.  S.  de  Sacy,  la  dénomination  d'^is- 
sassins.  Haschisch  signifie ,  en  arabe ,  toutes  sortes  d'berbes 
sèches,  et  ime  bobson  enivrante  faite  principalement  de 
feuilles  de  chanvre.  Haschisch  est  aussi  un  nom  d'homme. 
On  ignore  l'origine  du  surnom  donné  aux  Ismaîliyens 
en  Syrie.  Novaîri  fait  mention  d'une  histoire  d'Alamout, 
sous  le  titre  de  Tarikh-ul-Alamout  par  Aboul-Hassan 
AlielCoftti,  mort  en  1248,  {6^!^).  U  avait  été  le  vézir 
de  Mélik  Nassir,  prince  d'Alep. 


ao4  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 


CHAPITRE    V. 

Guerre  contre  le  Khalife.  —  Coup-d'œil  sur  la  monar- 
chie abbasside.  —  Caractère  de  Mostassim.  —  Trou- 
bles dans  Bagdadl!  — >  Sonunation  de  Houlagou  au 
Khalife  et  réponse  de  celui-ci.  —  Singulier  me&sage 
du  Khalife  à  Houlagou.  —  Astrologues  consultés  par 
Houlagou.  —  Marche  de  ce  prince.  -^  Nouyelles 
ambassades.  —  BataDle  d*Anbar.  —  Sié^  de  Bag- 
dad. —  Prise  de  Bagdad.  —  Sac  de  cette  ville.  — 
Mort  du  Khalife.  —  Retour  de  Houlagou  à  Hémé- 
dan.  —  Prise  d'£rbil.  —  Trésors  déposés.  —  Hom- 
mage du  sultan  de  Moussoul.  —  Supplice  de  TAtabey 
du  Louristan. -— Honunage  de  TAtabey  du  Fars. — Ar- 
riyée  des  sultans  du  Roum.  —  Observatoire  à  Mé- 
raga.  —  Administration  d'Argoun.  —  Sort  des  chré- 
tiens deTacrit.  —  Abaiss«nent  des  mahoraétans.  — 
Condition  des  chrétiens  orientaux  depuis  les  conquêtes 
des  arabes  mahométans.  — *  Schismes  religieux  parmi 
les  chrétiens  ;  Jacobitos ,  Nestoriens ,  Arméniens ,  Mel- 
kîtes. 


Après  la  destruction  des  Isinaïliyens ,  Hou- 
lagou tourna  son  attention  vei*s  Bagdad,  ré- 
solu de  soumettre  y  ou  plutôt  d'anéantir  la 
puissance  khalifale.     Il  était   forlifio   dans   ce 


LIVRE    Vy    CHAPITRE  V.  ao5 

dessein  par  le  savant  astronome  Nassir-ud-* 
din,  de  Thous,  sectateur  d'Ali,  qui  jouissait 
déjà  de  sa  confiance  (i).  Il  l'avait  pris  à 
son  service,  lui  et  deux  médecins  célèbres, 
lorsqu'ils  vinrent  dans  son  camp  à  la  suite 
du  prince  Rokn-ud-din  Khourschah;  il  leur 
avait  permis  d'emporter  leurs  effets  de  Met- 
moun-diz,  et  d'en  emmener  toutes  les  per- 
sonnes qui  leur  appartenaient  (a).  L'astronome 
avait  été  au  service  de  Nassir-ud-din  Abdour- 
Rahim,  gouverneur  du  Couhistan  pour  le 
prince  Ismaîliyen,  auquel  il  avait  même  dédié 
un  ouvrage ,  en  persan ,  sous  le  titre  àiAkhlac 
Nassirjr  ou  Éthique  Nassirierme  (3).  On  raconte 
que  l'astronome  Nassir-ud-din ,  ayant  envoyé  à 


(i)  Habib-us^Sifer,  tom.  III. 

(a)  Raschid. 

(3)  Cet  ouvrage,  dont  il  existe  des  copies  dans  pla- 
sieurs  bibliothèques  d'Europe,  est  divisé  en  trois  par- 
tics  :  la  première  traite  du  perfectionnement  moral  de 
rhomme  et  contient  la  substance  d*nn  livre  de  mo» 
raie,  écrit  en  arabe,  par  Abou  Ali  Mesconyah,  et  très- 
estimé  des  Mabométans;  le  second  traite  de  V économie, 
on  de  rhomme  en  famille,  et  le  troisième,  de  la  société 
politique.  L'auteur  annonce,  dans  sa  préface ,  que  la  ma- 
tière de  ces  deux  derniers  livres  a  été  puisée  princi- 
palement dans  les  ouvrages  des  philosophes  grecs. 


ao6  msToiAB  des  kovgols. 

Bagdad  une  ode  qu'il  avait  composée  à  la 
louange  du  Khalife  Mosta'ssim ,  le  vézir  de 
ce  prince  9  Ibn  Alcamiyi,  zélé  Schiyi,  écii'* 
vit,  sur  le  dos  de  cette  pièce  de  vers,  au 
gouverneur  du  Gouhistan,  de  surveiller  son 
protégé,  qui  se  mettait  en  correspondance 
directe  avec  le  Khalife,  et  que,  sur  cet  avis, 
le  gouverneur  fit  emprisonner  l'astronome; 
quelque  temps  après  il  l'emmena  à  Alamout, 
et  le  remit  au  prince  Ala-ud-din  Mohammed. 
C'était  ainsi  que  Nassir-ud-din  se  trouvait  à 
Meïmoun-diz,  lorsque  cette  place  se  rendit  à 
Houlagou  (a). 
rabi-z  Des  environs  de  Cazvin,  le  prince  mongol 
se  rendit   à  Uémédan.    Le  noyan  Baîdjou  y 


mars 


ia57.  ^^^  ^^  l'Âzerbaïdjan  lui  rendre  hommage. 
Lorsqu'il  fut  présenté  à  Houlagou,  ce  prince^ 
indisposé  contre  lui,  l'apostropha  en  ces  ter- 
mes, d'un  ton  colère:  «  Depuis  que  ta  as 
pris  le  commandement  des  mains  de  Tchor- 
magoun^  quels  ennemis  as  tu  vaincus,  quel 
pays  as  ta  soumis.  Qu'as  tu  fait  y  sinon  d*ef- 
frayer  les  troupes  mongoles  de  la  grandeur  et 
de  la  puissance  du  Khalife?  Le  général,  flé- 


(2}  Vassaf,  tom.  I.  —  Habib-^us-Sixer,  tom,  IIL 


LIVRE    IVy    CHAPITRE    ▼.  a07 

chissant  le  genou,  répondit  qu'il  ne  se  croyait 
coupable  d'aucune  faute;  qu'il  avait  fait  ce 
qui  lui  était  possible ,  et  conquis  le  Roum; 
mais  qu'il  n'avait  pas  entrepris  le  siège  de 
Bagdad,  à  cause  de  la  population  et  de  la 
force  de  cette  ville,  ainsi  que  de  la  difficulté 
des  chemins  qui  y  conduisent;  qu'au  reste,  il 
était  dévoué  aux  ordres  de  son  maître.  xoram. 

Houlagou  fit  partir  une  ambassade  pour  ^55. 
Bagdad,  avec  une  sommation  au  Khalife  Mos*  ^'  ^P^ 
ta'ssim.  Ce  souverain  pontife,  qui  occupait  le 
trône  depuis  quinze  ans  (i),  était  bon  et 
pieux;  mais  il  avait  peu  de  jugement  et  man- 
quait d'énergie.  Abandonnant  à  ses  ministres 
les  soins  du  gouvernement,  il  passait  sa  vie 
dans  les  occupations  les  plus  frivoles,  pa»* 
sionné  pour  la  musique,  le  spectacle  des  ba- 
ladins et  des  joueurs  de  gobelets ,  et  tous  les 
divertissements  de  ce  genre.  Son  orgueil  éga- 


(i)  Son  père  Mostamsir  était  moit  le  ao  djomada  m 
640.  (la  dëc.  ia4a).  C'était  un  prince  habile  et  conra- 
genx.  n  avait  un  frère  nonuné  lUudadji  qui  était  auasi 
très-brave.  Après  la  mort  de  Mostanssir,  le  Devatdar 
et  l'Echanson  craignirent  son  énergie,  et  préfërèi*ent  de 
mettre  sur  le  tr6ne  le  fils  du  Khalife,  prince  borné. 
(Zéhcbi). 


^oS  HISTOIRE   1>ES   ItfONGOtSi 

lait  sa  nullité.  Les  princes  même  qui  venaient 
à  Bagdad  lui  rendre  hommage,  n'étaient  pas 
admis  en  sa  présence;  ils  devaient  se  contenu 
ter  de  porter  à  leurs  lèvres  une  pièce  d'étofFe 
de  soie  noire,  représentant  le  pan  de  la  robe 
du  Khalife,  laquelle  était  suspendue  à  la  porte 
du  palais,  et  ils  se  prosternaient  pour  baiser 
une  pierre  placée  sur  le  seuil  de  cette  porte  f 
à  l'instar  des  pèlerins  de  la  Mecque  qui 
vont  adorer  la  pierre  noire  et  le  voile  du 
Ca'aba.  Lorsque,  dans  les  jours  solennels,  il 
sortait  à  cheval  avec  un  cortège  magnî* 
fique,  son  visage  était  couvert  d'un  voile 
noir  (f)- 

Le  Khalife,  chef  suprême  des  Musulmans, 
considérait  comme  ses  délégués  tous  les  sou- 
verains qui  professaient  la  foi  orthodoxe,  et 
exerçait  son  droit  de  suzeraineté ,  en  les  in* 
vestisant  de  leurs  Etats.  Ces  grands  vassaux, 
soit  qu'ils  prissent  le  titre  de  Sultan ,  de  Mé- 
lik  ou  d'Atabey,  notifiaient  à  la  cour  khali- 
fale  leur  avènement  au  trône  et  lui  deman- 
daient l'investiture.  Le  souverain  pontife  fai- 
sait partir  avec  l'envoyé  du  prince  vassal,  un 
ambassadeur,  qui  était  d'ordinaire  un  homme 


(i)  Vassaf ,  tom.  I. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    V.  ^09 

de  loi  vénérable,  Cadhy  ou  Scheïkh,  chargé 
de  lui  porter  l'acte  d'investiture  (Taclid) ,  qui 
lui  conférait  la  souveraineté  de  son  pays,  et 
lui  retraçait,  d'une  manière  étendue,  les  de- 
voirs imposés  par  la  loi  à  tout  souverain  ma- 
hométan  (i).  Il  lui  envoyait,  avec  ce  diplôme, 
une  robe  royale,  un  turban,  un  sabre,  une 
bague,  et  lui  faisait  présent  d'une  mule  qui 
avait  des  fers  d'or  et  dont  la  housse  et  la 
bride  étaient  parsemées  de  pierres  précieuses. 
Cet  ambassadeur  était  reçu,  en  arrivant  à  la 
dernière  station,  par  les  Cadhis,  les  Imams, 
les  Scheïks,  et  les  notables;  le  nouveau  sou** 
vèrain  allait  lui-même  à  sa  rencontre  avec 
un  brillant  cortège,  et  lui  baisait  la  main. 
Un  ou  deux  jours  après  son  entrée  solemnelle, 
l'ambassadeur,  invité  au  palais,  revêtait  le 
sultan  de  la  robe  khalifale,  lui  posait  sur  la 
tête  le  turban  monté  à  Bagdad,  et  lui  répé- 
tait trois  fois  :  Soyez  juste  ;  fie  transgressez 
pas   la  loi.  Il  lui    permettait  ensuite  de  s'as- 


(i)  On  troavc  dans  Touvragc  de  Novaïri  le  texte  de 
deux  diplômes  d'iiiYCsliliire,  l'un  envoyé,  en  G3o,  (ra33) 
par  le  Khalife  Mostanssir  au  sultan  d*Kgypte  Kainil, 
et  le  second,  remis  en  6j<),  (1261)  par  un  autre  Kha- 
life Mostanssir  au  sultan  Beïbars. 

i  14 


aïO  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

seoir  sur  le  trône.  On  amenait  la  mule  en^ 
voyée  par  le  Khalife,  et  le  prince  lui  baisait 
le  pied  publiquement.  Alors  l'envoyé  de  Bag- 
dad faisait  jeter  au  peuple  des  poignées  de 
monnaies  9  et  le  sultan  traversait  la  ville  à 
cheval,  accompagné  de  Tambassadeur ,  précédé 
de  l'étendard  royal,  de  la  musique  militaire , 
et  à  l'abri  d'un  parasol  (tchéter)  qu'on  lui 
tenait  sur  la  tête  (i). 

Les  grands  vassaux  donnaient  pareillement 
l'investiture  à  leurs  feudataires,  et  même  à 
leurs  grands  fonctionnaires.  Ceux  qui  recon- 
naissaient la  suprématie  de  Mosta'ssim  étaient 
les  sultans  d'Egypte  et  de  Roum,  les  Atabeys 
de  Fars  et  de  Kerman,  les  princes  d'Erbil, 
de  Moussoul,  et  quelques  autres  moins 
puissants;  mais  déjà  le  Boum,  le  Fars,  le 
Kerman  ,  étaient  devenus  tributaires  des 
Mongols. 


(i)  Lorsqu'il  arrivait  un  ambassadeur  du  Khalife^  à 
d'antres  occasions  moins  solemnelles^  sa  mule  était  in- 
troduite dans  la  salle  du  trône ,  et  conduite  jusque  sur 
Testrade  où  était  le  siège  royal;  on  baissait  im  rideau, 
et  le  sultan  se  levait  pour  aller  baiser  le  pied  de  la 
mule,  en  présence  de  l'ambassadeur ,  qui  le  revêtait  en- 
suite de  la  robe  et  du  turban  envoyés  par  le  Khalife, 
et  lui   donnait   la  main  pour  le  reconduire  à  sa  place. 


MVnE  IV,   CHAPITRE    V.  ail 

Les  dignitaires  «auxquels  Mosta'ssim  avait 
confié  son  autorité  étaient  Soleiman  - schah , 
généralissime  de  ses  armées,  composées,  dit-on, 
de  soixante  mille  cavaliers  soldés,  le  grand 
Dcvatdar  (i)  ou  chancelier,  le  petit  Dévatdary 
ou  vice-chancelier,  le  Scharahi  ou  échanson, 
et  le  vézir  Mouayyad-ed-din  Mohammed,  fils 
d'El-Alcamiyi ,  qui  occupait  le  ministère  de- 
puis treize  ans.  Zélé  sectateur  d'Ali,  ce  vézir 
venait  d'être  témoin  d'un  événement  qui  avait 
rempli  son  cœur  d'amertume.  Des  troupes, 
envoyées,  à  ce  qu'on  croyait,  par  le  prince 
Ahmed,  fils  ahié  du  Khalife,  étaient  entrées 
dans  un  quartier  de  la  ville  de  Bagdad ,  nommé 
Carkh,  habité  par  des  Alévis,  l'avaient  pillé, 
y  avaient  commis  des  meurtres,  arraché  de 
leurs  maisons  et  emmené  captifs  plusieurs 
Seyids  ou  descendants  d'Aly.  On  avait  vu  des 
soldats  placer  sur  la  croupe  de  leurs  chevaux, 
les  fils  et  les  filles  de  ces  illustres  Haschemites, 
têtes  et  pieds  nuds,  et  les  conduire  en  cet 
état  à  travers  la  place  publique.  Le  vé- 
zir conçut  de  ces  outrages  un  profond  res- 
sentiment contre  le  Khalife;  il  s'en  plaint 
avec    douleur   dans    une   lettre   qu'il   adresse 


(i)  Dcvatdar  signifie  proprement  Porte  ^  écritoitr. 


aia  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

au  Seyid  Tadj-ud-din  Mohammed ,  alors  Keïs 
ou  maire  du  bourg  de  lïillé,  dans  laquelle 
il  lui  mande  que  le  Khalife,  après  avoir  en- 
tendu ses  représentations  sur  ces  violences, 
ne  lui  avait  répondu  autre  chose  sinon ,  qu'il 
fallait  exterminer  les  Schiyis  ;  et  le  vézir  laisse 
entrevoir  au  descendant  d'Ali  qu'il  méditait 
des  projets  de  vengeance  (i).  On  rapporte 
qu'après  la  conquête  du  pays  des  Ismaîliyens, 
Ibn-Alcamiyi  fit  parvenir  secrètement  à  Hou- 
lagou,  une  lettre  où  il  l'assurait  de  son  dé- 
vouement, traitait  avec  peu  de  respect  la  per- 
sonne du  Khalife,  et  s'étudiait  à  faire  envi- 
sager comme  facile  la  conquête  de  Bagdad. 
On  dit  que  Houlagou  ne  se  fia  pas  entière- 
ment à  ses  paroles ,  ayant  une  haute  idée 
de  la  force  de  Bagdad  et  de  la  puissance  du 
Khalife,  dont  les  troupes  avaient  battu  deux 
fois  celles  du  général  Tchormagoun  ;  néanmoins 
il  lui  fit  une  réponse  bienveillante,  et  lui 
demanda  des  preuves  de  sa  sincérité.  Ibn  Al- 
çamiyi  lui  adressa  successivement  plusieurs 
lettres ,  lui  exposant   toujours  la  faiblesse  du 


(i)  Le    texte  de   cette   lettre,  dont  une  partie   est  en 
y  ers  y  se  trouve  dans  Thistoire  de  Vassaf ,  tom.  I. 


LIVUE    IV,   CHA.PITRE    V.  ai3 

gouvernement  khalifal,  et  le  pressant  de  mar- 
cher sur  Bagdad. 

On  ajoute  qu'en  même  temps ,  ce  vézir  re- 
présentait à  son  maître,  que  tous  les  princes 
musulmans  étant  ses  vassaux  et  tenant  à  hon- 
neur de  lui  consacrer  leurs  vies  et  leurs  tré- 
sors, il  était  inutile  de  dépenser  chaque  année 
des  sommes  énormes  pour  solder  tant  de  trou- 
pes. Il  lui  proposa  de  diminuer  Tarmée  que 
son  père  le  Khalife  Mostanssir  avait  mise  sur 
un  pied  respectable,  et  de  donner  aux  prin- 
cipaux officiers  des  commandements  dans  les 
provinces.  Le  Khalife,  uniquement  occupé 
de  ses  plaisirs,  lui  abandonna  le  soin  de  cette 
réforme,  et  les  troupes  étaient  déjà  disper- 
sées, lorsqu'on  apprit  à  Bagdad  la  marche  de 
Iloulagou  (i). 

D'autre  part,  le  petit  Dcvatdar  était  à 
la  tête  d'une  faction  qui,  réunissant  plusieurs 
des  principaux  seigneurs ,  voulait  déposer 
le  Khalife  et  mettre  sur  le  tronc  un  autre 
prince  Abbassido.  3Iosta'ssim,  instruit  de  ce 
complot  par  son  vézir,  manda  le  ,l)é\atilar, 
lui  répéta  l'avis  qu'il  venait  de  recevoii-,  et 
ajouta    que  ssi    confiance    en    lui  l'empêchait 


(i)  yaiksaf,  toin.  L 


ai4  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

d'ajouter  foi  à  une  pareille  accusation;  quU 
soupçonnait  que  c'était  une  trame  du  vézir 
pour  le  perdre ,  et  qu'il  n'avait  pas  voulu  la 
lui  laisser  ignorer,  liïbeg  paraissant  vivement 
touché  de  la  bienveillance  du  Khalife,  lui 
présenta  sa  tête  et  son  sabre,  se  livrant  à  sa 
justice,  s'il  était  coupable.  Il  accusa,  à  son 
tour,  le  vézir  de  s'être  laissé  égarer  par  l'es- 
prit infernal  jusqu'à  se  donnef  aux  Mongols; 
il  soutint  que  Ben  Alcamiyi  avait  inventé 
cette  calomnie  pour  détourner  les  soupçons 
qui  planaient  sur  ses  propres  complots;  qu'on 
n'ignorait  pas  qu'il  méditait  de  livrer  le  Kha- 
life à  Houlagou,  avec  lequel  il  entrenait  une 
correspondance  secrète.  Mosta'ssim  le  congé- 
dia, en  l'assurant  de  la  continuation  de  ses 
bontés. 

Cependant  le  Dévaldar,  entouré  jour  et 
nuit  des  chefs  de  la  faction ,  était  sur  le  point 
d'exécuter  son  dessein.  Alors ,  le  Khalife 
effrayé,  lui  opposa  des  troupes,  et  Bagdad 
devint  le  théâtre  d'une  guerre  civile;  puis, 
sentant  sa  faiblesse ,  Mosta'ssim  fut  réduit  à 
chercher  les  moyens  d'appaiser  le  rébelle.  U 
lui  écrivit,  de  sa  propre  main,  une  lettre  où 
il  déclarait  que  les  bruits  répandus  sur  les 
projets  du  Dévatdar  étaient  de  pures  calom- 
nies; qu'il  avait  toujours  en  lui  la  plus  haute 


LIVRK    IV,   CUVPITRE   V.  QID 

confiance,  et  qu'il  se  croyait  en  pleine  sûreté. 
A  la  réception  de  cette  lettre,  le  Dévaldar  se 
rendit  auprès  du  Khalife ,  et  en  reçut  Taccueil 
le  plus  gracieux.  Sa  justification  fut  proclamée 
dans  la  ville,  et  son  nom  inséré  dans  le 
Khoutbé,  immédiatement  après  celui  du  Kha- 
life (i). 

L'ambassadeur  de  Houlagou  était  chargé 
pour  le  Khalife  d'une  lettre  conçue  en  ces 
termes:  a  Nous  vous  avons  demandé  des  trou- 
«  pes  contre  les  Molahidés.  Vous  avez  ré- 
<c  pondu  que  vous  ne  fournissiez  pas  de  con- 
«  tiugents;  c'est  pourtant  en  m'assistant  avec 
«  des  troupes,  que  vous  auriez  dii  me  mon- 
tf  trer  que  vous  êtes  mon  allié.  Vous  n'en 
«  avez  pas  envoyé,  alléguant  des  excuses; 
a  mais,  quoique  votre  maison  soit  ancienne 
a  et  illustre ,  et  qu'elle  ait  été  puissante , 
«  sachez  que: 

«  La  lune  ne  brille  qu'autant  que  le  disque 
«  resplendissant  du  soleil  est  caché  (a). 

<K  I^  renommée  ne  vous  a-t-elle  pas  appris 
a  ce  qu'ont  fait  les  armées  mongoles,  depuis 
«  l'époque  de   Tchinguiz-khao ,  comment  ont 


[\)  Rascliid. 

;a)  Distique  perMn. 


1 


ai6  HISTOIKE    DES    MONGOLS. 

a  été  détruites,  par   la  volonté  de  Dieu,   les 
a  dynasties    des  Khorazmschah   et    des    Seld- 
«  joue,  les  rois   du    Deïlem,   les  Atabegs  et 
«  d'autres  princes  grands  et  puissants.  Les  por- 
te tes  de  Bagdad   n'étaient    fermées   à    aucun 
«  de  ces  souverains,  et  ils  y  résidaient.    Nous 
a  seraient-elles  fermées  à  nous,  malgré  notre 
(c  puissance.  Nous  vous  avons  déjà  donné  des 
<c  conseils;  à  présent  nous  vous  disons:  Erîlez 
«  /a  guerre;  ne  fiuppcz  pas  du  poing  sur  Va» 
«  Icne  ;    ne  prenez  pas   le  soleil  pour    un   lu» 
m  mignon;  vous  vous  en  repentiriez.     Mais  ce 
tf  qui  est  passé  est  passé.  Si  vous  faites  abat- 
te tre   les   murailles   et  combler  les  fossés  de 
<c  Bagdad,    et    que,    laissant  à    votre   fils   les 
a  rênes    du    gouvernement ,   vous    vous    ren- 
te diez  auprès  de   nous,  ou  si  vous  ne  vou- 
«  lez  pas  venir  en   personne,  que  vous  nous 
«  envoyiez  le  vézir,  Soleïmanschah  et  le  Dé- 
a  vatdar ,  afin  qu'ils  puissent  tous   trois  vous 
«  rapporter  exactement   nos  conseils,   et  que 
<c  vous  les   suiviez,  alors  nous   ne   nous   ver- 
te rons  par   obligés  de  sévir,  et  vous  conseil 
a  verez   vos   domaines,  vos  sujets,  vos  trou- 
a  pes;    mais  si   vous   n'écoutez  pas  nos  avis, 
ec  si  vous  préférez  la  guerre,  rassemblez  votre 
t(  armée   et    désignez  nous   un  champ  de   bâ- 
te taille;  nous  sommes  prêts  à  vous  combattre. 


LIVRB    IV,    CHAPITRE  V.  UI7 

«c  Sachez  cependant  que  si,  dans  notre  colère, 
«  nous  marchons  sur  Bagdad,  vous  ne  nous 
a  échapperez  pas ,  quand  vous  vous  cacheriez 
«c  dans  le  ciel,  ou  dans  les  entrailles  de  la 
«  terre.  Si  donc  vous  voulez  votre  salut  et 
tt  celui  de  votre  maison,  prêtez  l'oreille  à  nos 
«  conseils  ;  sinon ,  nous  verrons  quelle  est  la 
«  volonté  de  Dieu.  » 

Le  Khalife  répondit  à  cette  sommation: 
a  Jeune  homme  qui,  séduit  par  une  fortune 
«  de  dix  jours,  vous  croyez  déjà  le  maître 
<c  du  monde,  et  pensez  que  vos  commande* 
a  ments  sont  irrésistibles  comme  les  arrêts  du 
a  destin ,  que  me  demandez  vous  ce  que  vous 
«  n'obtiendrez  pas.  Vous  ignorez  donc  que 
a  de  l'occident  à  l'orient,  tous  ceux  qui 
«  adorent  Dieu  et  professent  la  vraie  foi  sont 
a  mes  serviteurs.  Lorsque  je  le  voudrai,  avec  les 
ff  seuls  débris  de  l'ancienne  population ,  je  me 
a  rendrai  maître  de  l'Iran  et  passant  dans  le 
a  Touran ,  j'y  remettrai  chacun  à  sa  place  j 
a  mais  la  face  de  la  terre  en  serait  bouleversée 
«  et  je  ne  souhaite  pas  la  guerre;  je  désire 
tf  éviter  ce  fléau  de  l'humanité;  je  ne  veux 
(c  pas  que  la  marche  de  mes  troupes  arraciie 
«  des  imprécations  de  la  bouche  de  mes  su- 
tf  jets,  surtout  comme  je  suis  l'ami  du  Caan 
a  et  du  prince  Iloulagou.  Si  vous  avez,  comme 


ai8  HiSTOiaE  des  mongols. 

a  moi,  répandu  la  semence  de  Tamitié,  que 
tt  vous  importent  les  murailles  et  les  fossés 
«  de  ma  résidence.  Suivez  donc  la  voie  de  la 
«  paix  et  retournez  en  Kiiorassan  (i).  » 

Le  Khalife  chargea  de  sa  réponse  trois  de 
ses  officiers,  qu'il  fit  partir  avec  les  ambas- 
sadeurs mongols.  Ceux-ci  trouvèrent  hors  de 
la  ville  une  foule  immense  qui  les  attendait; 
on  les  accabla  d'injures;  on  déchira  leurs 
vêtements;  on  leur  cracha  au  visage,  et  on 
les  eut  massacrés,  si  des  gardes  envoyés  en 
toute  hâte  par  le  vézir,  ne  les  eussent  tirés 
des  mains  de  la  populace. 

En  apprenant  ces  outrages  Houlagou  s'écria  : 
La  conduite  du  KJialife  à  mon  égard  est  aussi 
tortueuse  que  cet  arc;  mais  y  si  Dieu  niaS" 
siste  y  je  le  c/uitierai  au  point  de  le  retulre 
aussi  droit  quune  flèche.  Ce  prince,  choqué 
de  la  réponse  que  lui  apportèrent  les  ambas- 
sadeurs de  Mosta'ssim,  les  congédia  en  leur 
déclarant  :  Que  Dieu  aidait  donné  Vempire  de 
la  terre  au  grand  Tchinguiz-khan  et  à  ses 
descendants;  et  que ,  puisque  leur  maitm  refur 


(i;  Nous  rapportons  ccUc  réponse  du  Khalife,  d'après 
rhistorien  Raschid,  bien  que  son  style  nous  fasse  dou- 
ter de  son  authenticité. 


LIVRE    1V|    CHAPITRE    V.  ^19 

sait  de  se  soumettre  à  leur  puissance ,  il  riewait 
quà  se  préparer  à  la  giwrre. 

Le  Khalife  demanda  à  son  vézir  ce  qu'il 
fallait  faire  pour  se  délivrer  d'un  pareil  en- 
nemi. «  Lui  prodiguer,  répondit-il,  vos  tré- 
«  sors,  qui  ne  peuvent  être  mieux  employés 
«  qu'au  salut  de  votre  empire;  lui  envoyer, 
«  en  présents,  mille  charges  d'effets  précieux, 
«  mille  mulets,  mille  chevaux  richement  en- 
«  harnachés;  il  faut  enfin  mettre  son  nom 
«  dans  le  Khoutbé  et  sur  la  monnaie.  »  Le 
Khalife  y  consentit  et  donna  ses  ordres  en 
conséquence. 

Le  Dévatdar  combattit  cette  résolution  ;  il 
manda  au  Khalife  que  le  premier  ministre,  ne 
consultant  que  son  intérêt  personnel,  voulait 
tous  les  sacrifier  pour  faire  ensuite  valoir  au- 
près de  Houlagou  les  services  qu'il  lui  aurait 
rendus;  a  mais,  ajoutai t-t-il,  nous  gardons  les 
tf  chemins,  et  si  vous  faites  partir  les  ambas* 
«  sadeui*s  et  les  présents,  nous  les  arrêterons.  » 
Le  Khalife ,  rassuré  par  des  discours  qui  flat- 
taient à  la  fois  son  orgueil  et  sa  mollesse,  dit 
au  vézir  que  ses  craintes  étaient  mal  fondées, 
que  les  Mongols  se  borneraient  à  de  vaines 
menaces,  et  que  si  même  ils  osaient  attaquer 
la  maison  Abbasside,  qui  régnait  sur  tant  de 
princes,  ils  ne  feraient  que  courir  à  leur  perle. 


320  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

Cependant  le  général  Soleïman  -  schah ,  le 
Dévatdar  et  d'autres  chefs  militaires ,  assem- 
blés chez  le  vézir,  s'emportèrent  contre  la 
pusillanimité  du  Khalife  :  «  Entièrement  livré , 
«c  disaient-ils,  à  ses  bouffons  et  baladins ,  il 
«  ne  prend  nul  intérêt  au  soldat.  Nous  som- 
cc  mes  réduits  à  vendre  ce  que  nous  avons 
ce  acquis  sous  le  règne  de  son  père.  »  —  «  S'il 
«  ne  prend  pas,  dit  Soleïman-schah ,  des  me- 
<r  sures  vigoureuses,  nous  verrons  dans  peu 
a  l'ennemi  aux  portes  de  Bagdad,  qui  subira 
a  le  sort  de  tant  d'autres  villes.  Ni  grands,  ni 
et  petits ,  ni  pauvres  ni  riches  n'échapperont 
«  au  massacre,  et  nos  femmes  passeront  dans 
«  les  bras  de  ces  barbares.  Si  nous  n'étions 
«  resserrés  de  tous  les  côtés  par  les  iMongols , 
a  il  nous  serait  encore  facile  de  lever  une  ar- 
a  mée;  nous  irions  les  surprendre,  et  si  la 
a  fortune  nous  était  contraire,  nous  péririons 
ce  du-  moins  avec  honneur.  » 

Le  discours  du  général,  rapporté  au  Kha- 
life, releva  son  courage.  Il  chargea  le  vézir 
d'expédier  des  ordres  pour  lever  des  troupes 
et  renforcer  l'armée,  qui  devait  avoir  pour 
chef  Soleïman -schah;  mais  le  vézir  i^com- 
manda  au  commissaire  chargé  de  ces  levées, 
d'y  procéder  avec  beaucoup  de  lenteur;  les 
Mongols  eurent  tout   le    temps   de    connaître 


LIVRE  IV,    CHAPITAB   V.  aai 

ces  préparatifs  et  le  projet  de  les  surprendre 
échoua.  L'armée  ne  fut  prête  qu'au  bout  de 
cinq  mois,  et  lorsqu'il  fallut  lui  distribuer  de 
l'argent,  l'avarice  du  Khalife  éluda  cette  dé- 
pense. 

Alors  Mosta'ssim  chargea  deux  ambassa* 
deurs  de  porter  à  Houlagou  ce  singulier  mes- 
sage: tf  Tous  les  princes  qui  ont  attaqué  le 
<K  siège  de  la  maison  Abbasside,  quelque  puis- 
«  sants  qu'ils  fussent ,  ont  fini  malheureuse- 
«  ment,  si  fermes  sont  les  fondements  de 
«  cette  maison  qui  doit  durer  jusqu'à  la  fin 
a  des  siècles.  Vous  l'ignorez  peut-être;  mais 
«  interrogez  les  hommes  qui  connaissent  l'his- 
«  toire  de  cet  empire,  ils  vous  diront  que 
«r  dans  les  temps  anciens  Yacoub  Leïss ,  le  Sof- 
m  faride,  qui  marcha  contre  Bagdad  à  la  tête 
«  d'une  grande  armée,  fut,  avant  d'y  arriver, 
«  surpris  par  la  mort;  que  son  frère  Amrou, 
«  qui  osa  tenter  la  même  entreprise,  fut  pris 
«  et  ench<ntné  par  Ismaïl  fils  d'Ahmed,  le  Sa- 
fc  manide,  qui  l'envoya  à  Bagdad,  où  il  finit 
«  sa  destinée.  Bessassiry,  venu  d'Egypte,  en- 
ci  tra  dans  Bagdad ,  et  s'empara  de  la  personne 
ce  du  Khalife,  qu'il  retint  prisonnier;  mais  au 
ft  bout  de  deux  ans,  Togroul-Bey,  le  Seld- 
0  joukide,  attaqua  le  vainqueur,  le  tua  et 
«  délivra    le  Khalife.    Un   autre   Seldjoukide, 


} 


19.a  HISTOIRE    DES     MONGOLS. 

a  le  sultan  Mohammed ,  marchant  sur  Bagdad, 
a  fut  mis  en  déroute,  et  mourut  dans  sa  re- 
«  traite;  enfin,  Mohammed  Khorazmschah , 
«  dans  son  expédition  contre  Bagdad,  fut  as- 
«  sailU  d'un  ouragan  qui  fit  périr  une  partie 
«  de  son  armée,  et  se  vit  contraint  par  le 
a  courroux  céleste  de  renoncer  à  ses  funestes 
«  projets.  Seigneur,  dirent  les  ambassadeurs 
a  en  terminant,  craignez  un  sort  semblable, 
«  si  vous  formez  le  même  dessein.  » 

Houlagou  les  congédia  sans  faire  grande 
attention  à  leur  discours.  Il  augmentait  son 
armée  pour  entreprendre  le  siège  d'une  cité 
pourvue  d'un  grand  nombre  de  défenseurs. 
Il  voulut  d'abord  se  rendre  maître  du  pays 
montagneux  (jui  sépare  les  deux  Iracs.  La 
grande  route  de  Ilémédan  à  Bagdad  traverse 
des  monts  élevés,  dont  les  sommets  sont  pre^r 
que  toujours  couverts  de  neige;  dans  ces  mon- 
tagnes était  située  la  forteresse  de  Dertenk, 
qui  dominait  un  défilé  sur  cette  route,  et 
gardait  la  frontière  de  l'Irac  Aréb  (i).  Houla- 
gou savait  que  Hossam-ud-din  A'ké,  comman- 
dant de  Dertenk ,  avait  à  se  plaindre  du  Kha- 
life. Il  l'invita  à  venir  le  trouver,  et  le  com- 


(i)  Djilian  numa,  pag.  46S. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    V.  aa3 

bla  de  marques  de  faveur;  en  le  congédiant, 
il  l'engagea  à  s'emparer  des  autres  châteaux 
qui  dominaient  la  contrée.  A'kc  le  fit;  mais 
se  repentant  presque  aussitôt  de  sa  trahison, 
il  pria  un  Alévi,  du  nom  d'Ibn  Solayé,  qui 
commandait  à  Erbil,  de  lui  faire  obtenir  sa 
grâce.  Il  lui  mandait  que,  séduit  un  moment, 
il  avait  trop  bien  jugé  les  intentions  de  Hou- 
lagou,  pour  continuer  à  le  servir;  que  si  le 
Khalife  voulait  lui  rendre  sa  confiance  et  lui 
envoyer  un  corps  de  cavalerie,  il  rassemble- 
rait de  son  côté,  une  armée  de  cent  mille 
fantassins,  curdes  et  turcmans,  avec  laquelle 
il  pourrait  empêcher  les  Mongols  d'avancer 
sur  Bagdad.  Ibn  Solayé  transmit  sur  le  champ 
ces  propositions  au  vézir;  mais  le  Khalife  les 
refusa. 

Tloulagou  promptement  instruit  de  ces  cir- 
constances, détacha  le  noyan  Kitou-boca 
avec  un  corps  de  cavalerie,  pour  s'assurer  de 
la  personne  du  commandant  de  Dertenk.  En 
approchant  de  cette  forteresse,  le  général  mon- 
gol lui  manda  que  sur  le  point  de  marcher 
à  Bagdad  on  avait  besoin  de  ses  conseils. 
A'ké  eut  l'imprudence  de  se  rendre  au  camp 
de  Kitou-boca,  qui  le  fit  arrêter,  et  lui  dit: 
«  Si  tu  veux  conserver  la  vie  et  le  comman- 
«  dément  de  ces  forts,  il  faut  que  tu  en  fasses 


324  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

«c  sortir  tous  ceux  qui  les  habitent,  ainsi  que 
(c  les  gens  qui  t'appartiennent ,  afin  qu'on 
a  puisse  connaître  leur  nombre,  et  fixer  la 
ce  capitation.  »  A'ké  obéit.  Alors  Kitou-boca 
lui  dit  :  «  Si  tu  es  fidèle  au  maître ,  tu  feras 
<K  démolir  tous  ces  forts.  »  A  cet  ordre,  Hos- 
sam-ud-din  s'aperçut  qu'il  était  découvert; 
néanmoins  il  obéit  encore  ;  puis  il  fut  tué ,  avec 
les  gens  de  sa  maison  et  ses  troupes.  Son  fils , 
Émir  Sa'd,  qui  craignant,  à  juste  titre,  la 
perfidie  des  Mongols,  n'avait  pas  voulu  se 
livrer  en  leurs  mains,  erra  quelque  temps 
dans  les  montagnes ,  et  finit  par  se  jeter  dans 
Bagdad,  où  il  fut  tué. 

Cependant  Houlagou  tenait  conseil  sur  l'ex- 
pédition qu'il  méditait.  Il  demanda  à  l'astro' 
logue  Hossam - ud - din ,  que  l'empereur,  son 
frère,  lui  avait  donné  pour  fixer  dans  ses 
marches  le  moment  propice  du  départ  et 
du  campement,  de  lui  dire,  sans  détour,  ce 
qu'il  voyait  dans  les  astres.  L'astrologue,  con- 
fiant dans  la  familiarité  dont  il  jouissait,  ré' 
pondit  hardiment  que  les  astres  ne  lui  se- 
raient pas  propices,  s'il  attaquait  la  maison 
Abbasside,  tous  ceux  qui  avaient  marché  sur 
Bagdad  ayant  perdu  le  trône  et  la  vie,  <x  et 
«  si  le  prince,  dit-il,  sans  ajouter  foi  à  mes 
«t  paroles,  veut  exécuter   son  dessein,  je   lui 


LIVRE   IV,   CHAPITRE   V,  UlS 

«  prédis  six  calamités.  D'abord  tous  ses  che* 
<c  vaux  périront  et  les  maladies  se  mettront 
«  dans  son  armée;  a**,  le  soleil  ne  se  lèvera 
«  pas;  3^  il  ne  pleuvra  plus;  l\^.  le  vent 
«  Sarsar  et  les  tremblements  de  terre  boule- 
«  verseront  le  globe;  5®.  la  terre  sera  frappée 
a  de  stérilité  y  et  6®.  l'empereur  mourra  dans 
c(  la  même  année.  »  À  la  demande  de  Iloula- 
gouy  Fastronome  lui  donna  cette  déclaration 
par  écrit  (i),  consentant  à  être  puni  de  mort 
si  ce  qu'il  avait  prédit  n'arrivait  pas  dans  un 
certain  espace  de  temps.  £n  effet,  ce  terme 
expiré,  Hossam-ud-din  fut  mis  à  mort  dans 
la  nuit  du  jeudi,  8  de  moharrem  66i  [a3 
novembre  ia6a]  (a). 

Les  Baksclûs  ou  docteurs  boudhistes  et  les 
généraux  mongols  pressaient  au  contraire  IIou- 
lagou  de  marcher  sur  Bagdad.  Ce  prince 
manda  Nassir^ud-din ,  et  voulut  savoir  ce 
qu'il  pensait  du  résultat  de  cette  entreprise. 
//  n  arrivera  rien  de  toutes  ces  prophéties , 
dit  l'astrologue.  —  Eh  bien  y  quarrii'erart-il? 
lui  demanda  le  prince  mongol.  —  Que  IlouJagqu 
prendra  la  place  du  Khalife  y  répondit  le  sec- 


(i)  Rascliid. 

(2)  Habib^us'Sijer,  tom.  HI. 

3  i5 


llG  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

tateiir  d'AU.  Le  prince  manda  Hossam-ud-din 
et  voulut  que  les  deux  astrologues  débattis* 
sent  la  question  en  sa  présence.  Nassir-ud-din 
terrassa  son  adversaire,  en  lui  citant  tous  les 
Khalifes  qui  avaient  péri  par  les  mains  des 
Musulmans,  sans  que  le  monde  en  eut  été 
bouleversé. 

Houlagou,  décidé  à  marcher  sur  Bagdad, 
expédia  ses  ordres  aux  différents  corps  de 
son  armée.  En  conséquence ,  Baïdjou  partit  du 
Roum ,  où  il  venait  de  soumettre  à  l'autorité 
du  sultan  Rokn-ud-din  les  places  qui,  après 
le  partage  du  royaume,  tenaient  encore  pour 
le  sultan  Yzz-ud-din,  son  frère.  Dans  sa  mar- 
che il  saccagea  la  ville  d'Aboulistin ,  dont  il 
fit  égorger  les  habitants,  au  nombre  de  sept 
mille,  et  emmena  en  captivité  les  garçons  et 
sept,  les  filles.  A  son  approche  de  Malattiya,  le 
commandant  de  cette  ville  pour  le  sultan  Yzz- 
ud-din  prit  la  fuite.  Baïdjou  força  les  habi- 
tants de  prêter  le  serment  de  fidélité  à  Rokn- 
ud-din;  il  emporta  de  cette  ville  une  grosse 
somme  de  dinars ,  et  y  laissa  un  commandant 
pour  Rokn-ud-din  (i).  Ayant  passé  le  Tigre  à 
Moussoul,   il  arriva,   au   terme  qui  lui  avait 


(i)  Bar  Hebrxns,  texte,  pag.  5a3. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    V.  ll'X'J 

été  fixé  9  à  une  petite  distance  à  l'ouest  de 
Bagdad,  pour  former  Taile  droite  de  l'armée 
de  siège,  avec  un  second  corps,  sous  les  or- 
dres de  Boca-timour,  du  noyan  Sougoundjac, 
et  des  princes  Bolga,  Toutar  et  Couli,  petits* 
fils  de  Djoutchi ,  qui  commandaient  le  contin- 
gent de  cette  branche  tchinguizienne.  Le  noyan 
Kitou-boca  et  le  général  Coudoussoun  s'avan- 
çaient, avec  l'aile  gauche,  de  leurs  cantonne- 
ments sur  la  frontière  du  Louristan.  Houlagou , 
laissant  sa  famille  et  ses  gros  bagages  (ogrouks) 
près  de  Hémédan,  sous  la  garde  du  noyan  zonlc 
Catak.  prit,  avec  le  centre,  la  route  de  Ker-  — ; — ' — 
manschahan  et  de  Ilolvan.  Il  avait  auprès  de  1257. 
lui  les  généraux  Gueuka-ilga,  Oroctou  et  Âr- 
goun  Aca,  le  Bitikdji  Caracaï,  le  premier 
ministre  Seif-ud-din,  le  Kliodja  Nassir-ud-din , 
Sahib  Saïb  et  Alal-ud-din  A'tta  Mulk,  avec  les 
princes,  seigneurs  et  intendants  de  la  Perse  (i). 
L'Atabey  du  Fars,  Abou  Becr,  fils  de  Sa'd, 
qui,  après  la  conquête  du  pays  des  Ismaî- 
liycns,  lui  avait  envoyé  son  fils  Sa'd  pour  le 
complimenter,  lui  fit  conduire  alors  son  con- 
tingent de  troupes,  par  son  neveu  Mohammed- 
schah  (12).   Houlagou   fit  partir    d'l£ssed-Abad 


(i)  Ra&chid. 

(2)  Mirkhoad ,  tom.  IV.   Dynastie  des  Salgaridet. 


aad  HISTOIRE    DES    MOlfGOLS. 

une  ambassade  pour  inviter  le  Khalife  de  se 
rendre  à  son  camp.  Le  Khalife  déclina  cette 
demande  y  mais  proposa  de  payer  un  tribut 
annuel  si  Houlagou  voulait  se  retirer.  Ce 
prince  répondit  qu'étant  si  près,  il  ne  poU'^ 
vait  pas  s'en  retourner ,  sans  avoir  eu  le  plai- 
sir de  voir  le  Khalife. 

Houlagou  entra  dans  le  pays  montagneux 
des  Curdes,  s'arrêta  près  de  la  ville  de  Ker* 
manschahan,  qu'il  fit  saccager,  et  manda  à 
son  camp ,  posé  près  de  Thak-Kessra ,  les  prin- 
ces de  l'aile  droite,  ainsi  que  Baîdjou,  Sou- 
goundjac  et  Sounataï.  Ces  généraux  amenèrent 
deux  officiers  turcs,  faits  prisonniers  aux  avant- 
postes  des  troupes  khalifales ,  lesquels  passèrent 
au  service  du  prince  mongol,  et  furent  placés 
à  lavant-garde.  On  remarque  qu'avant  de 
quiter  le  quartier  royal  pour  retourner  à  leurs 
corps,  les  généraux  de  l'aile  droite  exposè- 
rent au  feu  des  omoplates  de  mouton,  pour 
chercher  à  découvrir  dans  leurs  fissures,  l'issue 
des  événements  qui  se  préparaient. 

Un  turc  kiptchac,  du  nom  de  Cara  Sincor, 
commandait  les  avant-postes  de  l'armée  kha- 
lifale.  Un  autre  turc  khorazmien,  nommé 
Soultandjouc ,  qui  servait  dans  l'avant -garde 
mongole,  lui  écrivit,  que  par  l'intérêt  qu'il 
prenait  à  un  officier  de  sa  nation,  il  l'enga- 


LIVRE  IV,    CHAPITIIE    V.  12() 

geait  vivement,  s'il  voulait  pourvoir  à  son  sa- 
lut ,  de  passer  au  service  des  Mongols ,  ajoutant 
qu'après  avoir  long-temps  erré  de  part  et 
d'autre,  il  s'était  décidé  à  prendre  ce  parti 
et  qu'il  s'en  trouvait  fort  bien.  Gara  Sincour 
lui  répondit:  «  Comment  les  Mongols  osent-ils 
a  attaquer  la  maison  Abbasside,  inébranlable 
a  depuis  cinq  siècles,  qui  a  vu  passer  tant 
«  d'empires  comme  celui  de  Tchinguiz-khan , 
«  que  le  moindre  vent  peut  renverser;  et 
«  comment  peux  tu  m'inviter  à  quiter  un 
«  service  pour  l'autre?  Après  avoir  conquis 
a  les  forts  des  Ismaïliyens,  Houlagou  aurait 
«  dû  s'en  retourner  en  Orient.  Le  Khalife  est 
a  irrité  de  sa  marche  sur  ce  pays;  toutefois 
ce  si  ton  maître  a  du  repentir  et  ramène  ses 
«  troupes  à  Hamadan,  je  supplierai  le  Dévat- 
«  dar  d'implorer  pour  lui  la  clémence  du 
«  Khalife;  peut-ctre  ce  monarque  daignera-t-il 
ce  lui  accorder  le  pardon  et  la  paix,  v  Cette 
lettre  fut  envoyée  à  Houlagou  qui  en  rit. 

Avant  de  continuer  sa  marche,  il  envoya 
encore  une  ambassade  au  Khalife  pour  le 
presser  de  lui  donner  la  meilleure  preuve  de 
sa  soumission,  en  se  rendant  auprès  de  lui, 
et  l'inviter  de  lui  envoyer  à  l'avance,  le  vé- 
zir,  Solcïman-schah  et  le  Dévatdar,  avec  les- 
quels il  désirait  conférer.   11  atteignit   ensuite  ^ — ^ — 1 

18  déc. 


23o  HISTOIRR    DES    MONGOLS. 

la  rive  du  Holvan,  où  il  s'arrêta  treize  jours. 
Sur  ces  entrefaites  le  noyan  Kitou-boca  s'était 
emparé  d'une   grande  partie  du  Louristan. 

Lorsque  les  généraux  Baidjou^  Boca-timour 
et  Sougoundjac  eurent  passé  le  Tigre  (i)  à 
Tacrit,  les  habitants  des  districts  du  Dodjaîl 
ou  Petit  Tigre,  d'El  Ishaki,  du  canal  Mélik 
et  du  canal  Yssa,  coururent  se  réfugier  dans 
Bagdad.  La  frayeur  était  si  grande  que  hom- 
mes et  femmes  se  jetaient  dans  l'eau  pour 
gagner  les  barques,  et  que  les  bateliers  qui 
avaient  passé  ces  fugitifs  d'une  rive  du  Tigre 
à  l'autre,  prenaient  pour  leur  salaire,  soit 
des  bracelets  d'or,  soit  une  robe  tissue  d'or, 
ou  bien  un  certain  nombre  de  dinars,  (a). 
Eïbeg  le  petit  Dévatdar  et  le  général  Feth- 
ud-din  Ibn  Corer,  qui  avaient  posé  leur  camp 
entre  Ya'couba  et  Badjséri,  sur  la  route  de 
Holvan ,  apprenant  la  marche  de  cette  division 
mongole  à  l'ouest  du  Tigre,  passèrent  le  fleu- 

omoh.  ^^'   ^^   attaquèrent  près  d'Anbar,  son  avant- 
656.    garde,  commandée  par  Sougoundjac.  Les  Mon- 

'^^Kft^'  gols  se  replièrent  jusqu'à  Beschériyé  près  du 
Petit  Tigre,  où  étaient  leurs  forces  principa- 


(i)  Raschid. 

(a)  Kitab  fi  Adab-is-Sokanij  et ,  f.  3o3,  V 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    V.  a3l 

les.  Feth-ud-din,  vieillard  expérimenté,  ne 
voulait  pas  s'engager  à  leur  poursuite;  mais 
Eïbeg,  qui  croyait  pouvoir  les  détruire  avant 
qu'ils  fussent  soutenus,  entraîna  son  collègue 
en  lui  reprochant  de  manquer  de  zèle  pour  le 
service  du  maître.  Arrivés  près  de  Dodjeïl  (i), 
les  Mongols  firent  volte  face;  dans  ce  se- 
cond combat,  qui  dura  jusqu'à  la  nuit,  on 
rapporte  que  Feth-ud-din  montait  une  mule, 
qu'il  avait  fait  entraver.  Les  deux  corps 
ennemis  campèrent  en  présence;  pendant  la 
nuit,  les  ^Mongols  rompirent  des  digues,  et 
submergèrent  la  plaine  derrière  l'armée  du 
Khalife,  qui  fut  attaquée  le  lendeman,  jeudi 
et  anéantie.  Les  généraux  Ben  Corer  et  Cara 


lo  moli. 
17  janv. 


(i)  Le  Petit  Tigre  (Dodjeïl)  était,  selon  le  Djihan 
Numa  (pag.  4^0)9  u'>  canal  creusé  du  temps  des  Khalifes 
Abbassides,  pour  réunir  les  eaux  du  Tigre  à  celles  de 
TEuphratc.  Sur  ta  rive,  à  deux  lieues  de  distance  du 
Tigre,  était  situé  le  gros  bourg  de  Dodjeïl,  entouré  d'un 
grand  nombre  de  Tillages.  Après  la  chute  du  trône 
khalîphal,  le  canal  se  dessécha;  car  son  entretien  exigeait 
des  frais  considérables.  —  Le  géographe  Yacout  nous  ap- 
prend que  ce  canal  soiiait  du  Tigre  yis-à-vb  de  Cadcs- 
siyét;  mais  il  n*indiquc  pas  le  point  où  il  aboutissait.  -^ 
Les  canaux  d*Issa  et  de  Mélik  joignent  aussi  le  Tigre  à 
TEuphrate,  mais  au  midi  de  Bagdad. 


^3-1  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

Sincor  restèrent  avec  douze  mille  hommes  sur 
le  champ  de  bataille;  il  en  périt  un  grand 
nombre  dans  l'eau  et  dans  les  marais.  Le 
Dévatdar  rentra  dans  Bagdad  avec  une  poi- 
gnée de  gens.  Alors  seulement  il  fut  ordonné 
de  réparer  à  la  hâte  les  murs  et  les  tours  de 
cette  cité;  on  en  barricada  les  rues,  et  tout  le 

i5  moh  ^^"^^^    f^^  requis  de  prendre  les  armes  (i). 

a^  jjmy  Le  mardi  suivant ,  les  trois  généraux  mon- 
gols se  logèrent  dans  le  faubourg  de  Bag- 
dad, sur  la  rive  occidentale  du  Tigre.  Le 
noyau  Kitou-boca  s'était  avancé  jusqu'à  Né- 
hassiyét  et  Sai*sar;  et  Houlagou  avait,  dès  le 
i8  janvier,  posé  son  camp  à  Test  de  Bag- 
dad. Après  avoir  investi  cette  vaste  cité  (a) 
les  Mongols  l'entourèrent,  sur  les  deux  rives 
du  fleuve,  d'un  rempart  de  terre,  dont  le 
fossé  était  du  côté  de  la  ville;  ouvrage  qui 
fut  achevé  en  vingt-quatre  heures.  (3)  Des  bri- 
ques qu'ils  trouvèrent  dans  les  environs,  ils 
formèrent  des  monticules,  où  ils  placèrent  leut^ 
machines  à  lancer  des  pierres  et  des  pots  de 


(i)  Rascliid.  —  Vassaf.  —  Bar  Ilebraei,  Chron,,  p.  527, 
texte.  Selon  ce  dernier  auteur,  ces  deux  jours  de  com- 
brtts  étaient  le  8  et  le  9  de  moharreui. 

(2)  Raschid. 

(3)  Nikby  bcn  Mcss'oud. 


LIVRE   IV,   CHAPITRE   V.  ^33 

uaplite  (i).  Houlagou  était  posté  au  centre 
vis-à-vis  de  la  porte  A'djémi;  le  Noyan  llga 
devant  la  porte  de  Kelvadlii;  Couli,  Bolga, 
Toutar,  Schiramoun  et  Ourouctou  en  face 
de  celle  de  Souc-Soltan;  sur  la  rive  occiden- 
tale, Boca-timour  était  au  midi,  du  coté  de 
la  citadelle,  Baïdjou  et  Sougoundjac  étaient 
à  l'ouest  (i).  Le  mardi,  3o  de  janvier,  com-  aa  moh. 
mença  l'attaque  sur  tous  les  points;  les  cata- 
pultes firent  une  large  brèche  à  la  tour  A'djé- 
mi,  la  plus  basse  de  celles  qui  flanquaient  la 
muraille  (3). 

Alors  Mosta'ssim  envoya  au  camp  mongol 
son  vézir,  un  de  ses  favoris  nommé  Ben  Dar- 
nouss,  et  Makiko,  patriarche  des  chrétiens 
nestoriens,  avec  des  présents,  mandant  à 
Houlagou  qu'il  satisfesait  à  sa  demande,  en 
lui  envoyant  son  vézir,  et  qu'il  espérait  que 
ce  prince  voudrait,  de  son  coté,  tenir  sa 
promesse.  Celui-ci  répondit  qu'il  avait  pro- 
posé   des  conditions   à  Hémédan,    que  main- 


(i)  Vassaf. 

(i)  Raschid. 

(3)  Fi  Jdah-is-SoUanijêt ,  T  3o4 ,  v**.  —  L'auteur  du 
Djiitan  ?iuma,  qui  décrit  la  ville  de  Bagdad  souà  la  do- 
niijiatiou  othoraane ,  rapporte ,  pag.  458,  qu'elle  était 
ceinte   de  i63  tours. 


a34  HISTOIRE    J>1S    MONGOLS. 

tenant  qu'il  était  aux  portes  de  Bagdad ,  il  lui 
fallait,  outre  le  vézir,  Soleïman-schah  et  le 
Dévatdar.  Le  jour  suivant,  le  vézir,  le  Sahib 
DwaUy  ou  ministre  de  l'intérieur,  et  une  dé- 
putation  composée  des  principaux  habitants, 
se  rendirent  au  quartier  de  Houlagou,  qui  ne 
voulut  pas  les  recevoir. 

L'attaque  recommença  et  continua  pendant 
six  jours  consécutifs.  Six  écrits  dans  lesquels 
Houlagou  promettait  la  vie  sauve  aux  Cadhis, 
aux  docteurs  de  la  loi,  Scheikhs,  Alévis,  et 
à  quiconque  ne  porterait  pas  les  armes,  fu-* 
rent  lancés,  avec  des  flèches,  dans  différents 
quartiers  de  la  ville.  Il  n'y  avait  pas,  aux 
environs  de  Bagdad,  de  pierres  pour  les  ca- 
tapultes ;  on  en  transporta  de  Djébel-hamrin 
et  de  Djéloula,  lieux  distans,  au  nord,  de 
trois  ou  quatre  journées.  On  coupait  les  pal- 
miers pour  en  faire  des  projectiles. 
a5  moh.  Le  vendredi  \^  février,  la  tour  A\ljémi 
fut  détruite;  le  5,  les  Mongols  escaladèrent 
la  partie  du  mur  contigue  à  cette  tour  et 
en  chassèrent  les  assiégés.  Houlagou  fit  des 
reproches  aux  petits-fils  de  Djoutchi,  postés 
devant  la  tour  Souc-Soltan,  de  ce  qu'ils  étaient 
moins  avancés;  ces  princes  montèrent  à  l'as- 
saut, et  dans  la  nuit,  toute  la  partie  du  mur, 
à  l'est  de  la  ville ,  fut  au  pouvoir  des  Mongols. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    V.  a35 

Les  assiégeants  avaient  pourvu  à  ce  que 
personne  ne  pût  s'échaper  de  la  ville  par  le 
fleuve.  Des  remparts  de  terre,  des  batteries 
de  catapultes,  des  bateaux  armés  fermaient 
le  Tigre  au-dessus  et  au-dessous  de  Bagdad. 
Boca-timour  était  posté,  avec  dix  mille  hom- 
mes, sur  la  route  de  Modaïn.  Le  Dévatdar, 
qui  tenta  de  se  sauver,  en  descendant  le  fleu- 
ve ,  fut  assailli ,  au-delà  du  bourg  des  Aigles, 
d'une  grêle  de  pierres,  de  traits  et  de  pots 
de  naphte,  et  obligé  de  rentrer  dans  Bag- 
dad, après  avoir  vu  prendre  trois  de  ses 
bateaux,  dont   tout  le   monde  fut  tué. 

Le  Khalife  vit  alors  qu'il  ne  lui  restait 
qu'à  subir  la  loi  des  Mongols.  Il  envoya 
deux  de  ses  officiers  à  Iloulagou  avec  quel- 
ques présents.  Il  ne  lui  en  offrait  pas  beau- 
coup de  crainte  que  ce  prince  ne  crût  qu'il 
avait  peur,  et  n'en  devint  plus  exigeant;  mais 
celui-ci   refusa   de   les   recevoir. 

Le  mardi,  5  février,  le  fils  puiné  du  Kha-  ^9  ™<>^>- 
life,  Abd-our-Rahman ,  accompagné  du  SaAib- 
Divan  et  d'une  foule  de  seigneurs,  se  rendit 
avec  de  riches  présents  au  quartier  de  Ilou- 
lagou, qui  ne  voulut  pas  leur  donner  au- 
dience; le  lendemain,  le  fils  aîné  du  Khalife 
S4*  présenta  accompagné  du  \é/ir,  <*t  n'eut 
pas  plus  de  succès. 


j 


336  HISTOIRE   DES  MONGOLS. 

i*'sat  Le  jour  suivant ,  Houlagou  renvoya  Ibii- 
ul-Djouzi  et  Ibn  Darnouss  (i)  avec  Tordre 
de  lui  amener  Soleïman-schah  et  le  Dévatdar, 
ajoutant  que  pour  le  Khalife,  il  n'avait  qu'à 
venir  ou  non;  il  ordonna  que  jusqu'à  ce  que 
ces  deux  généraux  fussent  sortis  de  la  ville , 
ses  troupes  restassent  postées  sur  le  mur.  I^es 
deux  généraux  ayant  obéi,  furent  renvoyés 
dans  la  ville ,  pour  en  faire  sortir  avec  eux 
tous  les  individus  qui  leur  appartenaient.  On 
devait  y  disait-on ,  les  faire  partir  pour  la  Sy- 
rie. Dans  l'espoir  de  se  sauver,  beaucoup  de 
militaires  et  de  gens  du  peuple  sortireYit  de 
la  ville  à  leur  suite.  Tous  ces  individus  furent 


(i)  Abd-oul-Gani  Ibn-Damouss ,  de  porte-faix  était 
devenu  concierge  de  l'une  des  tours  du  palais  kliall- 
faly  sous  le  règne  de  Mostanssir,  et  il  servait  son  fils, 
dont  il  sut  gagner  les  bonnes  grâces.  Parvenu  au  trône, 
Mosta'ssim  le  nomma  chef  des  concierges;  plus  tard, 
il  en  fit  son  chambellan,  l'admit  dans  son  intimité,  et 
lui  accorda  toute  sa  confiance.  Aussi,  lorsque  Ibn-Dar- 
nouss  entrait  chez  Ibn  Alcamivii  ce  ministix  se  levait 
et  les  personnes  présentes  se  retiraient ,  le  supposant  charge 
de  quelque  message  de  la  part  du  Khalife.  Le  vézir 
lui  communiquait  toutes  les  affaires,  et  lui  faisait  une 
pension,  afin  qu'Ibn>Damouss  le  protégeât  auprès  du 
maître.    (Fi  Jciab-is-SoUanijct,    t^^  paitie,  f*  3-2  v**). 


LIVRE  IV,   CHAPITRE    V.  287 

répartis  parmi   les   compagnies   mongoles,   et 
passés  au  fil  de  Fépée. 

Une  députation  de  notables  vint  demander 
grâce  pour  une  population  qui  ne  faisait  plus 
de  résistance,  et  dont  le  chef  allait  se  remettre 
entre  les  mains  du  prince  mongol.  Sur  ces 
entrefaites,  l'un  des  principaux  officiers  de 
Houlagou,  nommé  Hindou  Bitikdjy  ou  le  se* 
crétaire ,  ayant  eu  l'œil  crevé  d'une  flèche ,  le 
prince  en  colère  donna  Tordre  de  hâter  la 
prise  de  la  ville,  et  chargea  Nassir-ud-din  de 
se  tenir  à  la  porte  Halébéy  pour  rassurer  les 
habitants ,  qui  commencèrent  à  sortir  dans  la 
plaine. 

Le  vendredi  8,  Eîbeg  le  Dévatdar  fut  mis  isaf. 
à  mort.  Houlagou  fit  venir  en  sa  présehce  le 
général  Soleîman-schah,  les  mains  garrottées. 
«  Comment,  lui  dit-il,  toi  qui  es  astrologue, 
oc  qui  connais  l'influence  propice  ou  funeste 
«  des  astres,  n'as  tu  pas  prévu  le  jour  fatal, 
«  et  donné  à  ton  maître  des  avis  salutaires?  — 
<c  Le  Khalife,  répondit  ce  guerrier,  était  lié 
<i  par  sa  destinée;  il  n'écoutait  pas  les  con- 
«  seils  de  ses  serviteurs  fidèles.  »  Houlagou 
le  fit  mourir  avec  tous  les  gens  de  sa  maison, 
au  nombre  de  sept  cent.  L'Émir  Hadj-ud-din , 
fils  du  grand  Dévatdar,  eut  le  même  sort. 
Les  têtes  de  ces  trois  personnages  furent  re- 


238  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

mises  au  prince  Salih  (i),  qui  commandait 
le  contingent  fourni  par  le  pays  de  Moussoul 
à  l'armée  mongole,  dans  laquelle  il  y  avait 
également  des  Schiyis  du  faubourg  deCarkh  (a), 
avec  Tordre  de  les  porter  à  son  père  Bedr- 
ud-din  Loulou.  Ce  vieux  prince  de  Moussoul, 
qui  avait  été  ami  intime  de  Soleïman-schah , 
donna,  en  versant  des  larmes,  l'ordre  d'expo- 
ser les  trois  têtes. 
4  saf.  Le  dimanche  lo,  le  Khalife  sortit  de  la 
ville  avec  ses  trois  fils  Abd-our-Rahman, 
Ahmed  et  Mobarek,  suivi  de  trois  mille  per- 
sonnes, Seyids,  Imams,  Gidhis  et  seigneurs. 
Lorsqu'il  parut  devant  Houlagou,  ce  prince 
lui  demanda  poliment  des  nouvelles  de  sa 
santé;  il  lui  dit  ensuite  d'ordonner  aux  ha- 
bitants de  la  ville  de  déposer  leurs  armes  et 
d'en  sortir,  pour  qu'on  pût  en  faire  le  dé- 
nombrement. Masta'ssim  fit  proclamer  dans 
Bagdad  que  qui  voulait  avoir  la  vie  sauve 
n'avait  qu'à  jeter  ses  armes ,  et  se  rendre  au 
camp  mongol.  Alors,  militaires  et  habitants, 
se  pressèrent  en  foule  vers  les  portes  de  la 
ville,  et  à  mesure  qu'ils  sortaient  ils  étaient 
tués. 


(i)  Rascliîd. 

(2)  Ibn  Tagrî-birdiy  3®  partie. 


LIVRE   IV,   CHAPITRE   V.  ^Sq 

Le  Khalife  fut  transféré  avec  ses  fils  et  sa 
suite,  au  quartier  du  noyau  Kitou*boca,  en 
face  de  la  porte  de  Kelvadhi,  logé  sous  une 
tente  et  gardé  à  vue.  Dès -lors  Mosta'ssim 
prévit  le    sort  qui  lui    était  réservé. 

Le  Mercredi   i3   février,  commença  le  sac  7  saf. 
de  Bagdad.   Les  Mongols  y  entrèrent  de  tous 
les  cotés  à  la  fois,   mettant  le  feu  aux  mai- 
sons.  On  épargnait  seulement  les  habitations 
des   chrétiens  et  de  quelques  étrangers. 

Le  vendredi  1 5 ,  Houlagou  entra  dans  la  9  saf. 
ville  pour  visiter  le  palais  du  Khalife;  il  y 
donna  un  festin  à  ses  généraux.  Ensuite  il 
fit  venir  Mosta'ssim  et  lui  dit:  «  Tu  es  le 
.  «  maître  de  la  maison  et  je  suis  ton  hôte^ 
«  voyons  ce  que  tu  as  de  digne  de  moi.  » 
Le  Khalife  s^imagina  que  Houlagou  parlait 
sérieusement;  il  était  tout  tremblant  et  si 
troublé  qu'il  ne  put  pas  reconnaître  les  clefs 
de  ses  trésors;  il  fit  briser  plusieurs  serrures, 
et  offrit  à  Houlagou  deux  mille  habillements 
complets,  dix  mille  dinars  d*or  et  une  quan- 
tité de  pierreries.  Houlagou  n'en  voulut  pas; 
il  les  abandonna  à  ses  officiers,  a  Les  riches- 
et  ses  qui  sont  au  jour,  dit-il  au  Khalife,  on 
«  saura  bien  les  trouver;  elles  sont  pour  mes 
a  serviteurs;  ce  sont  les  trésors  enfouis  qu'il 
«  faut  livrer.  »  Le  Khalife  désigna  un  endroit 


24o  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

dans  la  cour  de  son  palais;  on  y  creusa  et 
Ton  trouva  un  bassin  rempli  de  pièces  d'or^ 
chacune  du  poids  de  cent  miscales  (i).  Les 
Mongols  prirent  dans  les  cuisines  et  les  of- 
fices du  palais  une  grande  quantité  de  vases 
d*or  et  d'argent,  dont  ils  ne  firent  pas  plus 
de  cas  que  si  c'eut  été  du  cuivre  et  de 
rétain    (a). 

Ensuite  Houlagou  donna  l'ordre  de  compter 
les  personnes  enfermées  dans  le  Harém  du 
Khalife.  On  y  trouva  sept  cents  femmes  ou 
filles  esclaves  et  mille  eunuques.  Dès  que  le 
Khalife  eut  connaissance  de  ce  dénombre* 
ment,  il  supplia  Houlagou  de  lui  accorder  ces 
femmes  que  ni  le  soleil,  ni  la  lune  n'avaient 
jamais  frappées  de  leurs  rayons.  Le  vainqueur 
lui  permit  d'en  garder  cent;  Mosta'ssim  fit 
choix  de  ses  parentes,  et  les  emmena. 

Houlagou  étant  revenu  le  soir  à  son  camp, 
ordonna  au  noyan  Sougoundjac  d'y  faire  trans- 
porter de  la  ville  les  trésors  du  Khalife.  Au- 
tour du  pavillon  du  petit-fils  de  Tchinguiz- 
khan  furent  entassés  les  objets  précieux  que 
les  Âbbassides  avaient  amassés  dans  l'espace 
de  cinq  siècles. 


(i)  Raschid. 
(a)  Vassaf. 


tîVîlE   IV,    CHAPITRE   V.  a^  I 

Le  sac  de  Bagdad  durait  depuis  sept  jours , 
pendant  lesquels  la  plupart  des  mosquées  de 
la  ville  avaient  été  incendiées.  Les  habitants 
envoyèrent  trois  députés  pour  demander  misé- 
ricorde. Enfin  Iloulagou  fit  proclamer  Tordre 
de  cesser  le  massacre  et  le  pillage ,  attendu 
que  la  ville  lui  appartenait  (i).  Il  avait  péri 
^huit  cent  mille  individus.  Ceux  qui,  en  se 
cachant,  avaient  pu  se  soustraire  à  la  mort, 
sortirent  alors  de  leurs  retraites  et  ils  étaient 
en  petit  nombre  (a). 

I^s  troupes  géorgiennes  se  distinguèrent 
dans  cette  boucherie  des  Mahométans  de 
Bagdad.  Tous  les  chrétiens,  d'après  l'invita- 
tion du  patriarche  des  Nestoriens,  s'étaient 
enfermés  dans  une  église,  bien  gardée;  ils  fu- 
rent préservés  de  tout  mal.  De  riches  Maho- 
métans avaient  confié  au  patriarche  ce  qu'ils 
avaient  de  plus  précieux,  espérant  de  pouvoir 
sauver  leurs  vies;  tous  périrent  (3). 

(i)  Rascfatd.  —  Selon  Novaîri,  Houlagou  voulait  brû- 
ler la  ville;  le  noyan  Ritou-boca  l'en  détourna ,  en  lui 
disant  qu'il  en  pourrait  tirer  beaucoup  d'argent.  Vassaf 
rapporte  que  les  Mongols  emportèrent  de  Bagdad  quatre 
mille  charges  de  butin. 

(a)  £z-Zéhébi,  Tarikh-ul -Islam ,  cité  par  Ibn  Tagri- 
birdi,  tom.   III. 

(3)  Bar  Uebneus,   p.  SaQ. 

3  i6 


l[\1  HISTOIRE     I)i:S     MONGOLS. 

14  *af.  Le  mercredi  ao  février,  Houlagou  s'éloigna 
de  Bagdad,  à  cause  de  la  corruption  de  l'air, 
et  s'arrêta  près  du  village  de  Vacaf.  Après 
avoir  fait  partir  rÉmir  Abd-our-Rahman ,  pour 
lui  soumettre  le  Khouzistan ,  il  manda  MostaV 
sira.  Ce  pontife,  qui  prévoyait  son  sort,  de- 
manda, en  tremblant,  à  son  vézir  s'il  y  avait 
encore  quelque  moyen  'de  salut  :  «  J*ai  une 
longue  barbe  y  lui  répondit  Ibn-Alcamiyi ,  faisant 
allusion  à  ce  que  le  Dévatdar,  lorsque  le  vé^ 
zir  avait  conseillé  au  Khalife  d'envoyer  de  ri- 
ches présents  à  Houlagou ,  afin  d'en  obtenir  la 
paix,  avait  dit,  en  s'opposant  à  son  avis, 
qui  fut  aussi  rejeté  :  Le  vézir  a  une  longue 
barbe ,  pour  faire  entendre  qu'en  revanche  il 
avait  l'esprit  borné.  Alors  le  Khalife,  se  pré- 
parant à  la  mort,  demanda  à  entrer  au  bain, 
pour  faire  ses  ablutions.  Houlagou  voulut  l'y 
faire  accompagner  de  cinq  Mongols;  Mosta's- 
sim  déclara  qu'il  ne  voulait  pas  de  la  société 
de  ces  suppôts  de  l'enfer.  Enfin,  ce  même 
jour,  ai  février,  le  Khalife,  son  fils  aîné 
et  cinq  eunuques  qui  le  servaient ,  furent  mis 
à  mort  près  du  village  de  Vacaf  (i).  Mosta's- 
sim  et  son  fils  furent   enfermés  chacun  dans 


(1)  Raschîd. 


LIVRE  IV,    CHAPITRE  V.  a43 

un  saC|  et  foulés  aux  pieds  des  chevaux  jus* 
qu'à  ce  qu'ils  eussent  expiré  (i).  Mosta'ssim , 
né  en  laia  d'une  esclave  Ethiopienne,  nom- 
mée Hadjir  (ti),  était  âgé  de  quarante^ix  ans; 
il  en  avait  régné  quinze.  Il  était  le  trente- 
septième  Khalife  Abbasside.  Après  sa  mort ,  les 
Musulmans  n'eurent  pas  de  chef  spirituel  peu* 
*^  dant  trois  ans  (3). 


(i)  Novairi.  —  «  CaTf  ajoute  cet  auteur  »  les  Mongols 
ne  répandent  pas  le  sang  des  souTerains  et  des  princes 
qu'ils  font  mourir.  »  —  Bar  Hebraeus»  p.  629.  —  Ben 
Tagri-birdi,   3*  partie. 

(a)  Tarikh  Monédjim  BaschL 

(3)  L'historien  persan  Piikby-  raj^rte  que  Houlagou» 
lorsque  le  Khalife  ]ui  présenta  ses  trésors ,  mit  devant 
Mosta'ssim  une  assiette  pleine  de  pièces  d'or  et  lui  dît  d'en 
manger.  «  Mais  l'or  ne  se  mange  pas,  »  répondit  le 
Khalife.  *-  «  J?A  bien,  reprit  Houlagon,  pourquoi  i'apeM 
«  vous  gardé,  au  lieu  de  le  donner  à  vos  troupes  ;  pour» 
«  quoi  rCavez  vous  pas  fait  convertir  ces  portes  de  fer 
«  en  pointes  de  flèches,  et  ne  vous  êtes  vous  pas  avancé 
«  jusqu'au  bord  du  Djihoun ,  pour  m'en  disputer  le  pas-- 
«  s€ige?  Le  Khalife  s'écria:  «  Telle  était  la  volonté  di- 
«  vinc»  »  —  Ce  qui  va  vous  arriver,  dit  le  prince  mongol  j 
«  est  aussi  ^ effet  de  la  volonté  divine*  »  —  Mirkhond 
rapporte  le  même  trait  a-peu-près  de  la  même  manière. 
11  est  possible  que  Houlagou  ait  pris  plaisir  à  in* 
sulter  ainsi  son  captif,  et  que  ce  soit  l'origine  du  conte , 
répété  par  plusieurs  auteurs  du  temps ,    qu'il  avait  laissé 


a44  HISTOIRE     DES     MONGOLS. 

Le  lendemain  de  la  mort  du  Khalife,  on 
tua  tous   ceux  qui  avaient  été  conduits  avec 


mourir  de  faim  le  Khalife  devant  des  plats  remplis  d*or 
et  de  pierreries.  Voici  d*abord  le  récit  de  Joinville 
«  (Histoire  de  St,  Louis ,  ëdit.  de  Capperomiier ,  p.  i^a), 
sur  la  catastrophe  du  Khalife  :  «c  Tandis  que  le  roy  fer- 
«  roait  (fortifiait)  Sayéte  (Saïd  sur  le  bord  de  la  mer), 
«  yindrent  marchéans  en  l'ost,  qui  nous  distrent  et  con- 
«  tèrent  que  le  roy  des  Tartarins  avait  prise  la  cité  de 
«  Bandas  (Bagdad)  et  l'apostole  des  Sarazins  qui  estoit  sire 
«  de  la  ville,  lequel  en  appeloit  le  Calife  de  Baudas. 
«  La  manière  comment  ils  pristrent  la  cité  de  Bandas  et 
«  du  Calife,  nous  contèrent  les  marchéans,  et  la  manière 
«  fu  tèle  : 

n  Car  quant  il  orent  la  cité  du  Calife  assiégée ,  il  manda 
«  au  Calife  que  il  feroit  volentiers  mariage  de  ses  en- 
«  fans  et  des  siens  ;  et  le  conseil  leur  louèrent  que  il  s'ac^ 
«  cordassent  au  mariage  (le  conseil  du  Khalife  se  accorda 
«  et  advisa  qu'il  se  devait  accorder  au  mariage).  Et  le 
«  roy  des  Tartarins  li  manda  que  il  li  envoiast  jusques 
a  à  quarante  personnes  de  son  conseil  et  des  plus  grans 
a  gens,  pour  jurer  le  mariage;  et  le  Calife  si  fist.  Encore 
«  li  manda  le  roy  des  Tartarins,  que  il  li  envoiast  qua- 
«  lante  des  plus  riches  et  des  meilleurs  homes  que  il 
«  eust;  et  le  Calife  si  fist.  A  la  tierce  fois  li  manda  que 
(c  il  li  envoiast  quarante  des  meilleurs  que  il  eust;  et  îl 
a  si  fist.  Quant  le  roy  des  Tartarins  vit  que  il  ot  touz 
«  les  chevetains  de  la  ville,  il  s'apensa  (s'imagina)  que  le 
«c  menu  peuple  de  la  ville  ne  s*aui*oit  pooir  de  defîendre 
t  sanz  gouverneur.  Il  fist  à  touz  les  six-vingt  homes  co- 


LIVRE    IV,   CHAPITRE   V.  lÀ^D 

lui  au  quartier  de  Kitou-boca,  devant  la  porte 

de  Kelvadhi.    Le  vendredi  ^  aa,  on  ôta  la  vie  i6saf. 


per  les  testes,  et  pois  fist  assaillir  la  TÎUe  et  la  prist  et 
le  Calife  aussi. 

«  Pour  couvrir  sa  desloiauté  et  pour  geter  le  blasme 
sur  le  Calife  de  la  prise  de  la  ville  que  il  avait  fête ,  il 
fist  prenre  le  Calife  et  le  fist  mettre  en  une  cage  de  fer, 
et  le  fist  jeûner  tant  comme  l'en  peust  laire  home  sanz 
mourir,  e(  puis  li  manda  se  il  avait  fain.   Et  le  Calife 
dit  que  oyl;  car  ce  n'estoit  pas  merveille.    Lors  le  fist 
aporter  le  roy   des  Tartarins  un   grant   taillouer    d*or 
(un  grand  bassin  d'or)  chargé  de  joyaus  à  pierres  pré- 
cieuses et  li  dit  :  «  Cognois  tu   ces  joiaus  ?  Et  le  Calife 
respondi  que  oyl  :  »   il  furent  miens.  «  Et  il  li  demanda 
se  il  les  amait  bien ,  et  il  respondi  que  oyl.  »   Puisque 
tu  les  amoies  tant,  fist  le  roy  des  Tartarins,  or  pren 
de  celle  part  que  tu  vourras  et  manju.   «  Le  Calife  li 
respondi  que  il  ne  pourrait;  car  ce  n'esloit  pas  viande 
que  l'en  peust  manger.    Lors  li  dit   le  roy  des  Tarta- 
rins:  «  Or  peus  veoir    6  Calife  ta  dé&ute;  car  se  tu 
eusses  donné   ton  trésor    d'or,  tu  te  feusses  bien  def- 
fendu  à  nous  par  ton  trésor  se    tu  l'eusse  despendu , 
qui  au  plus  grant  besoing   te  faut   que  tu  eusses  on- 
ques.  »  —  Joinville  se  trompe  lorsqu'il  dit  que  les  mar^ 
chands  vinrent  au  camp  et  racontèrent  ces  choses,  tandis 
que  St.  Loui«  était  occupé  à  fortifier  Sayéte ,  c'est-à-dire 
en  ia53,  puisque  Bagdad  ne   fut   prise  qu'en   12 53.  — 
Uaîton  dit  (dans  son  Histoire  orientale ,  chap.  96)  :  «  En- 
<«  suite  Ilaolou  ordonna  qu'on   mît   le  Caliplie   dans  une 
«  chambre,  et  qu'on  jet&t  devant  lui  son  or  et  ses  pîer- 


a46  HISTOIRE    DBS    MONGOLS. 

au  fils  puiné  du  Khalife,  et  l'on  fit  mourir 
tous  les  individus  de  la  maison  Âbbasside 
qu'on  put  trouver.  Il  n'en  resta  que  quelques- 
uns,  qui  n'avaient  pas  été  portés  sur  la  liste 
fatale,  et  de  ce  nombre  était  Mobarek-schah , 
fils  cadet  de  Mosta'ssim ,  que  Houlagou  donna 
à  son  épouse  Oldjaï-Khatoun  ;  elle  l'envoya  à 
Méraga ,  auprès  du  Khodja  Nassir-ud-din.  On 
lui  fit  épouser  une  fille  mongole  dont  il  eut 
deux  fils.  « 

Le  jour  même  de  la  mort  du  Khalife, 
Houlagou  avait  nommé  ceux  qui  devaient 
exercer  l'autorité  dans  Bagdad  et  ses  dépen- 
dances. Ali-Bahadour  fut  gouverneur  de  la  vil- 
le ;  Ibn  Alcamiyi  conserva  la  dignité  de  vézir 


«  reries  pour  en  manger  autant  qu*îl  voudrait,  et  dcfen- 
«  dit  qu'on  lui  donnât  d'autre  chose  à  manger  et  à 
«  boii'e.  »  —  Marin  Sanut,  qui  a  beaucoup  copié  de 
Haïton,  renchérit  ici  sur  cet  historien  :  «  Captî  yero 
<  Calyphae  gutturi  liquatum  aurum  jussit  infundi,  avari-- 
«  tiam  exprobranSy  quia  cum  immensis  afflueret  thesau^ 
«  ris ,  cupiditate  detentus,  pro  sainte  sua  eos  expendere 
«  renuit.  »  [Sécréta  fidelium  crucis,  etc.  lib.  III,  pars  XIII, 
cap.  VII).  —  L'historien  grec  Pachymeres  raconte  la  mdme 
chose.  —  Jean  d'Ypres,  dans  sa  Chronique  du  monastère 
de  St.  Bertin  (chap.  49,  partie  6),  Zantfliet  et  Giov. 
Villani,  dans  leurs  Chroniques ,  ont  aussi  copié  Haït  on. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE   V.  u/^7 

et  Fakhr-ud-din  de  Damégan,  celle  de  Sahib 
Divan,  Ahmed  ben  A'mran  reçut  la  préfecture 
des  districts  à  Test  de  fiagdad  (i) ,  et  Nizam-ud 


(i)  4  L*hi&toire  de  ce  Ben  A'mraiiy  dît  Mirkhondy  mé- 
rite d*étre  rapportée.  Homme  du  commun,  il  servait 
le  gouverneur  de  Ya*couba,  lorsque,  environ  un  an 
avant  l'arrivée  de  Honlagou,  grattant  la  plante  des 
pieds  de  son  maître,  pour  Tendormir ,  selon  la  coutume 
du  pays,  il  fut  lui-^méme  surpris  par  le  sommeil.  Ré- 
veillé  par  un  mouvement  de  son  patron,  il  lui  dit 
qu'il  venait  de  faire  un  singulier  songe,  et  le  gouver- 
neur lui  ayant  demandé  ce  qu'il  avait  vu:  J'ai  rcvc , 
reprit-il,  qtiUl  n*était  pltis  question  ni  du  Khaftfat, 
ni  de  3Iosta'ssim,  ci  que  j* étais  gouverneur  de  Bag- 
dad, Ce  songe  parut  si  ridicule  à  son  maître,  qu'il  lui 
donna  un  coup  de  pied  dans  la  poitrine,  et  le  fit 
tomber  à  la  renverse.  Cependant,  ce  Ben  A'mran, 
ayant  su  pendant  le  siège  de  Bagdad ,  que  l'armée  mon- 
gole commençait  à  manquer  de  vivres,  fit  connaître  aux 
assiégeants  par  un  billet  attadié  à  une  flèche,  que  si 
Houlagou  voulait  demander  un  ceitain  A'mran,  celui- 
ci  pourrait  lui  être  de  quelque  utilité.  Des  soldats  mon- 
gols ramassèrent  la  flèche^  Houlagou  eut  connaissance 
du  billet,  et  fit  prier  le  Khalife  de  lui  envoyer  ce 
Ben  A'mran;  le  Klialife  ne  fit  aucune  difficulté.  Arrivé 
an  camp,  cet  homme  dit  k  Houlagou  que  s*il  l'ordon- 
nait, îl  lui  procurerait  une  grande  quantité  de  vivres. 
Quoique  le  prince  mongol  ne  se  fiût  guère  â  ses  pro- 
messes, il  le  fit  accompagner  d*un  ofiicier.  Ibn  A'mran 
le  conduisit  à  un  endroit   près  de  Ya'couba,    où    il   y 


248  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

din  Abd-oul  Mouémin  fut  nommé  Grand-juge. 
Le  noyan  Ilga  et  Gara  Boca  restèrent  avec 
trois  mille  cavaliers  mongols  dans  la  ville, 
pour  y  rétablir  Tordre,  exercer  la  police  et 
faire  enterrer  les  morts. 
•  Ainsi  Bagdad,  qui  avait  été  pendant  cinq 
siècles  la  métropole  du  monde  mahométan, 
ruinée,  dépeuplée,  était  réduite  au  rang  d'un 
chef-lieu  de  province.  Gette  ville  avait  été 
fondée,  dans  Tannée  762,  par  Al  Manssour,  le 
deuxième  Khalife  de  la  dynastie  Abbasside, 
qui  résidait  précédemment  à  Anbar.  Il  en 
posa  la  première  brique  sur  la  rive  occiden- 
tale du  Tigre,  au  jour  et  à  Theure  indiqués 
par  les  astrologues;  mais  quelques  années 
après,  on  commença  à  bâtir  sur  la  rive 
opposée,  où  s'éleva  la  vaste  cité  de  Bagdad; 
les  Khalifes  y  transférèrent  leur  résidence,  et 
l'ancienne   ville   ne  fut    plus   considérée    que 


«  avait  des  magasins  de  blé  souterrains.  Ces  provisions, 
«  qui  vinrent  fort  à  propos ,  suffirent  à  l'entretien  de 
«t  Tarmée  pendant  quinze  jours,  et  mirent  les  Mongols 
n  en  étit  de  continuer  le  siège.  Après  la  prise  de  Bagdad , 
«  Houlagou  réalisa  le  songe  de  Ben  A'roran,  en  lui  don- 
«  nant  le  gouvernement  de  Bagdad.  »  —  Ibn  A'mraii 
ne  fut  pas  gouverneur  de  Bagdad,  mais  de  quelques 
districts  à  Test  de  cette  ville. 


LIVHE    IVj    CHAPITRE    V.  a49 

comme  un  faubourg.  Heureusement  située, 
elle  recevait  de  Bassora  les  productions  de 
rinde  et  de  la  Chine,  et  celles  du  Nord  lui 
arrivaient  en  descendant  le  Tigre  et  TEuphra- 
te  (i).  Cette  ville  avait  beaucoup  souffert, 
à  la  fin  de  Tété  de  laSô  (654)  >  d'une  inon* 
dation  qui  dura  cinquante  jours  ;  on  parcou- 
rait alors  ses  rues  en  bateau.  Les  eaux  du 
Tigre,  à  cette  époque,  firent  également  de 
grands  dégâts  dans  le  plat  pays  (a). 

Le  vézir  Ibn  Alcamiyi  fut  généralement 
accusé  de  trahison,  avant  et  après  la  prise 
de  Bagdad.  Long -temps  on  mit  cette  in- 
scription sur  les  livres  à  l'usage  des  collè- 
ges et  des  couvents  :  «  Maudît  soie  de  Dieu 
celui  qui  ne  maudit  pas  Ibti'uU  Alcamiyi.  »  A  la 
vérité  sa  conduite  semble  jusliGer  cette  opi- 
nion. Il  mourut  trois  mois  après  le  sac  de 
Bagdad,  et  son  fils  Schéréf-ud-din  fut  nommé 
pour  le  remplacer  (3). 


(i)Cazvinî,  Kitah  Assar-ul^hilad ,  iclîm  IV. — Novaîri» 
livre  /,  du  CaMm  V  du  Fcn.  V,  chapitre  Fi  Akhhar  id^ 
ilcvief  il-JbbassiycL 

(a)  Raschid.  —  ZéUhx. 

(3)  Raschid.  —  Cet  hi^torîrn  ne  dcmcnt  point  Topinion 
répandue  sur  Ibn-ÂJcamiyi.   Vassaf  la  confirme;  mab  un 


nBo  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

Le  vendredi  suivant ,  le  prêtre  qui  récitait 
le    Khoutbet,   au   lieu   de   la   prière    d'usage 


auteur  contemporain  défend  ce  ministre  et  en  fait  même 
un  grand  éloge  ;  c*est  Tanteur  de  TouTrage  arabe  sous  le 
titre  :  Fi  adah  is^Soltanijret  on  Des  qualités  du  sout^erain. 
Voici  ce  qu'il  dit  de  ce  personnage,  dans  divers  endroits 
de  son  livre  : 

«  Le  véztr  Ibn-ul-Alcamîyi  étudia,  dans  sa  jeunesse, 
«  les  belles-lettres  et  y  excella.  Il  avait  une  belle  écri- 
<i  ture;  il  s'énonçait  avec  élégance  et  possédait  une  excel- 
«  lente  mémoire;  c'était  un  homme  distingué,  accompli; 
«  spirituel,  généreux,  imposant  le  respect,  propre  à  l'exer- 
«  cice  de  l'autorité ,  connaissant  l'art  de  gouverner ,  habile 
«  à  manier  les  affaires  (feuillet  3o6) ,  désintéressé ,  ne  s'a- 
«  vantageant  ni  anx  dépens  du  fisc,  ni  aux  dépens  des 
«  sujets;  car  il  avait  une  probité  sévère  et  des  sentiments 
n  élevés  (feuillet  3o5}.  U  aimait  les  hommes  de  lettres  et 
a  attirait  les  savants  (feuillet  3o6);  dans  ses  entretiens 
n  avec  eux,  il  montrait  beaucoup  d'esprit,  de  jugement 
«(  et  de  désir  de  s'instruire;  mais  il  n'était  pas  versé  dans 
«  les  sciences  (feuillet  1 4).  Il  avait  acquis  un  grand  nom- 
«  bre  de  livres  précieux.  Son  fils  Schéréf-ud-dîn  Aboul 
<c  Cassim  Ali  m'a  dit  que  la  bibliothèque  de  son  père 
«  contenait  dix  mille  volumes  d'ouvrages  de  prix ,  dont 
«  plusieurs  lui  avaient  été  dédiés.  » 

n  Tous  les  officiers  de  la  maison  du  Khalife  le  hais- 
«  salent  et  lui  portaient  envie;  mais  le  Khalife  l'aimait 
«  et  lui  accordait  toute  sa  confiance.  Cependant  ses  en- 
«  nemis  firent  tant,  qu'il  n'eut  plus  que  peu  d'influence 
«  dans  les  affaires.  La  voix  publique  l'accusa  de  trahison  y 


LIVRE  IV,   CHAPITRE    V.  aSi 

pour  le  Khalife  régnant,  prononça  ces  mots 
lugubres  :  Louanges  à  Dieu  qui  a  détruit ^  par 


«  mais  à  faux;  la  plus  forte  preuye  qu'il  ne  fut  pas  uif 
«  traître ,  c*est  la  manière  dont  le  traita  Houlagou ,  qui , 
«  après  la  prise  de  Bagdad  et  la  mort  violente  du  Klia- 
«  life,  lui  conféra  la  préfecture  de  cette  ville,  en  preuve 
«  de  sa  bienveillance  ;  car  si  Alcamlyi  eut  trahi  le  Khalife  y 
tt  il  n'aurait  inspiré  aucune  confiance  à  Houlagou. 

«c  Voici  ce  que  m'a  raconté  Kémal-ud-<[in  Ahmed,  fils 
«  de  Zahhak,  neveu  par  sa  mère  du  vézir  Ben  ul-Al- 
«  camiyi:  Lorsque  le  sultan  Houlagou  eut  posé  son  camp 
«  devant  Bagdad,  il  fit  demander  à  voir  le  vézir.  Le 
«  Khalife  manda  Ibn-Alcamiyi ;  je  V accompagnai  au  palais, 
«  Le  Klian,  lui  dit  le  Khalife  y  a  envoyé  un  ambassadeur 
«  pour  te  demander;  il  faut  que  tu  te  rendes  auprès  de 
«  lui.  Affligé  de  cet  ordre ,  le  vézir  lui  répondit  :  Mais 
«  seigneur,  si  Je  m'absente,  qui  veillera  aux  affaires  de 
«  VEtat,  —  //  faut  absolument  que  tu  ailles,  —  Tobéirai 
«  tlit  le  vézir.  Il  retourna  à  son  hôtel  et  fit  ses  prépara-* 
«  tifs  de  départ.  Lorsqu'il  parut  devant  Houlagou ,  il  lui 
«  plut  par  ses  discours ,  et  d'ailleurs  il  fut  protégé  par 
«  le  vézir  Nassir-ud-din  Mohammed  de  Thous,  —  Après  la 
«t  conquête  de  Bagdad,  la  préfecture  de  cette  ville  lui 
a  fut  confiée  conjointement  avec  Ali  Bahadour;  mais  il 
«  mourut  au  bout  de  trob  mois,  en  djomada-l~ewel  (mai). 
«  [feuillet  3o6]. 

«  Ce  vézir  était  originaire  des  rives  du  Nil  ;  son  grand 
«  père  avait  pris  le  surnom  à^Alcamiyin ,  parce  qu'il  avait 
«  fait  faire  le  canal  nommé  Alcami,  qui  a  été  creusé  de 


aSa  HI8T01RB    DSS    MONGOLS. 

la  mort,  de  hautes  existences,  et  a  condamna 
au  néant  les    habitants  de  cette  résidence,  ter- 


<  nouYean,  par  ordre  du  sultan  (d'Ég^ypte),  et  qu*on  appelle 
«  aujourd'hui  Cazani  (feuillet  3o5).  » 

Cependant,  la  plupart  des  historiens  paraissent  conyain- 
eus  de  la  trahison  du  yézir.  «  Ibn  Alcamiyi,  dit  Vassaf, 
qui  croyait  obtenir  le  gouTemement  de  Bagdad,  fut 
trompé  dans  son  attente.  Ce  fut  Ibn  A*niran,  qui  reçut 
ce  poste ,  et  Ibn  Alcamiyi  lui  fut  adjoint.  Ce  dernier  se 
repentit  alors  de  son  indigne  conduite,  profondément 
humilié,  lui  qui  n'obéissait  pas  au  Khalife,  d*étre  su- 
bordonné à  l'adjoint  du  préfet  de  Ya'couba.  » 
Voici  ce  que  dit  un  historien  postérieur ,  Ez>Zéhébi  : 
L'armée  que  Mostanssir  avait  mise  sur  un  pied  respec- 
table ,  fut  réduite  sous  le  règne  de  Mosta'ssLn ,  par  le 
conseil  du  vézir  Ibn  ul-Alcamiyi ,  le  rafizi ,  qui  travail- 
lait à  détruire  la  monarchie  des  Abbassides,  pour  pla* 
cer  sur  le  trône  khalifol  uii  Alide.  Dans  cette  vue  il 
entretenait ,  par  lettres  et  par  émissaires ,  des  relations 
secrètes  avec  les  Tatars,  et  le  Khalife  ne  se  doutait 
de  rien;  il  ne  prenait  pas  même  connaissance  des  af- 
faires.  » 

Selon  le  même  auteur ,  lorsque  le  vézir  Ibn  Alcamiyi  alla 
négocier  la  paix  au  camp  de  Houlagou,  il  obtint  d'abord 
pour  lui-même  des  conditions  favorables.  A  son  retour, 
il  dit  au  Khalife  que  Houlagou  désirait  donner  sa  fille  en 
mariage  au  fils  aine  de  Mosta'ssim,  et  laisser  le  Khalife 
sur  le  trône ,  comme  il  avait  laissé  sur  son  trône  le  sultan 
de  Eoum;  puis  il  lui  conseilla  de  se  soumettre  à  la  puis- 


LIVAB    IV9    CHAPITRE    V.  a53 

minant   ainsi  la  prière:  O  mon  Dieu,  assiste 
nous  dans  nos  calamités,  dont  r Islamisme   et 


sauce  des  Mongols,  de  même  que  ses  ancêtres  s'étaient 
soumis  aux  sultans  Seidjoucides  ;  que  Honla^u  ferait  alors 
retirer  son  armée ,  et  que  le  sang  musulman  serait  épar- 
gné. Trompé  par  ces  promesses ,  le  Khalife  se  rendit  au 
camp  de  Uoulagon,  qui  le  fit  loger  sous  une  tente.  Dm- 
Alcamiyi  retournant  à  Bagdad ,  inyita  les  seigneurs  et 
les  docteurs  de  la  loi,  de  sortir  de  la  ville  pour  assister 
à  la  cérémonie  du  mariage  du  fils  du  Khalife  avec  la 
fille  de  Houlagou;  ils  sortirent  en  foule  et  furent  tous 
passés  au  fil  de  Tépée.  Ensuite  le  Khalife  lut  foulé  aux 
pieds  jusqu'à  la  mort.  Les  Tatars  entrèrent  dans  Bagdad; 
à  chaque  noyan  avait  été  assignée  l'occupation  d'un 
quartier  de  la  ville;  le  carnage  dura  trente-quatre  jours 
(selon  Vassaf,  quarante),  et  le  nombre  des  morts  s'éleva 
«  huit  cent  mille.  Ce  même  récit  se  trouve  mot  pour 
mot  dans  l'histoire  d'Ibn  Tagri-birdi,  3*  partie;  et  avec 
quelques  variantes  dans  celle  de  Mirkhond;  il  confirme 
celui  de  Joinville  cité  plus  haut.  H  est  très-vraisem- 
blable, malgré  le  silence  de  l'historiographe  Raschid,  que 
le  Khalife  fut  trompé  par  des  promesses  dont  la  violation 
ne  coûtait  rien  à  la  foi  mongole  ;  mais  le  témoignage  de 
Aaschid  est  décbif  quant  au  temps  que  dura  le  sac  de 
Bagdad,  puisqu'il  rapporte,  jour  par  jour,  les  événe- 
ments de  cette  époque. 

Le  jugement  de  l'historien  Ibn  Tagri-birdi  sur  le  vézîr 
Ibn  Alcamiyi  est  conforme  à  celui  de  Zéhébi  :  «  Le  véxîr 
«  Hin  Alcamiyi  étant  de  la  secte  des  Rqfizist  méditait  la 
«  mine  de  la  maison  Abbasside  et  la  translation  du  Kha- 


^54  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

ses  enfants  nont  jamais  éprowé  de  pareilles; 
mais  nous  sommes  à  Dieu^  et  nous  retourne* 
'Pons  à  Dieu  (i). 

Maître  de  Bagdad ,  Houlagou  proposa  cette 
question  aux  docteurs  de  la  loi:  Lequel  est 
préférable  (Tun  soui^erain  mécréant,  mais  Juste, 
ou  (Tun  souverain  musulman ,  mais  injus* 
te?  Les  Oulémas,  assemblés  par  son  ordre 
dans  le  collège  de  Mostanssir,  pour  donner 
leur  feth\^a  sur  cette  question,   s'abstenaient 


«  lifat  aux  Alides.  Le  Khalife  Mostanssir  avait  augmenté 
«  son  armée,  jusqu'au  nombre  de  ceni  mille  hommes. 
«  Ibn  Alcamiyi  secrètement  d'intelligence  ayee  -les  Tatars, 
<c  conseilla  à  Mosta'ssîm,  prince  inepte  et  ayare,  de  ré- 
«  duire  son  armée  pour  augmenter  son  trésor,  et  lui  re- 
«  présenta,  qu'en  conservant  la  paix  avec  les  Tatars,  il 
«  n'aurait  pas  besoin  d'aussi  grandes  forces  militaires. 
«  Lorsque  Houlagou,  déterminé  par  les  instigations  d'Iba 
«  Alcamiyi,  eut  pris  la  résolution  de  marcher  sur  Bagdad, 
€  il  manda  à  Loulou,  prince  de  Moussoul,  de  préparer 
«  des  vivres  et  des  instruments  de  siège;  ce  prince  écri- 
«  vit  secrètement  au  SJialife  pour  l'en  prévenir;  mais 
«  comme  le  vézir  Ibn  Alcamiyi  exerçait  un  pouvoir  absolu, 
«(  il  ne  laissait  arriver  au  Khalife  ni  les  lettres  de  Loulou, 
«  ni  d'autres  ;  en  sorte  que  le  Khalife  ignorait  les  non* 
«  velles  et  les  avis  qu'on  lui  .donnait.  Le  vézir  lisait  les 
«  lettres  et  y  répondait  ce  qu'il  voulait;  ce  fut  ainsi 
«  que  les  affaires  des  Tatars  prospérèrent.  » 
(i)  Ibn  Tagri  birdi ,  3*  partie. 


LIVRE   IV,    CUA.PITRE   T.  a55 

de  répondre  y  lorsque  Bazi-ud-din  Ali^  fils  de 
Tavouss,  docteur  très  -  considéré ,  voyant  leur 
hésitation ,  prit  le  papier  et  y  traça  ces  mots  : 
V infidèle  qui  est  juste  y  doit  être  préféré  au 
musulman  injuste.  Alors  tous  suivirent  son 
exemple  (i). 

Pendant  le  siège  de  Bagdad ,  des  Alides  ha-» 
bitants  de  la  ville  de  Halle ,  avaient  adressé 
à  Houlagou  une  lettre,  dans  laquelle  ils  se 
disaient  savoir ,  par  une  tradition  de  leurs 
ancêtres ,  les  douze  Imams  et  le  Khalife  Âli , 
que  Houlagou  devait  se  rendre  maître  de 
llrac-Areby  et  de  la  personne  du  souverain 
de  ce  pays,  et  lui  annonçaient  qu'ils  se  sou- 
mettaient à  lui  de  plein  gré.  (a).  Houlagou 
leur  envoya  deux  gouverneurs,  et  chargea 
Boca-timour,  frère  d'Oldjaî-khatoun,  d'aller 
s'assurer  de  la  soumission  des  villes  de  Halle  ^ 
Coufah  et  Yassitt.  A  son  approche ,  les  habi- 
tants de  Halle  jetèrent  un  pont  sur  TEuphrate, 
allèrent  à  sa  rencontre ,  et  célébrèrent  son  ar- 
rivée par  des  réjouissances.  H  quita  cette 
ville  très- satisfait,  et  se  présenta,  sept  jours 
après,  devant   Yassitt,  qui,   lui  ayant  fermé 


xosaf. 


(i)  Fil  Adah  isSoUanfyet ,  x*  partie^  feuillet  i3y  t^ 
(a)  VaMaf. 


•i56  HISTOIRE  DES   MONGOLS. 

ses  portes,  fut  prise  d'assaut,  et  saccagée; 
il  y  périt  quatre  mille  personnes.  De  là  il 
passa  dans  le  Khouzistan,  où  il  soumit  la  ville 
de  Toster,  ainsi  que    Bassora   et  toute   cette 

contrée. 

A  la  prière  de  son  premier  ministre  Seïf-ud- 
din   BitUtdji ,  Houlagou  posta  un  détachement 
de  cent  Mongols  près  du  tombeau  d'Aly,  pour 
protéger  ce   lieu    et  ses  habitants. 
3osaf       Le   vendredi  8    mars,  Houlagou    leva^son 
camp  près    du  village    de   Vacaf,  et   arriva, 
^iréb.a  g^^  jj^^^i-  j^  ^inq  semaines,  près  de  Hémédan, 
^'^^'^'  où  étaient  restés  ses   Ogroiiks  ;  c'est  ainsi  que 
les  Mongols    appellaient  le  camp  où  ils  lais- 
saient  leurs   familles  et   leurs   gros   bagages, 
en  partant   pour  une   expédition. 

Avant  de  marcher  sur  Bagdad ,  Houlagou 
avait  chargé  le  noyan  Oroctou  d'aller  s'em- 
parer de  la  place  très-forte  d'Irbil.  Ce  général 
reçut  dans  son  camp  la  soumission  de  Tadj- 
ud-din,  fils  de  Solaya,  commandant  de  cette 
forteresse,  et  lui  déclara  que  lorsqu'elle  lui 
aurait  été  remise,  il  croirait  à  sa  sincérité. 
Tadj-ud-din  s'en  retourna  pour  la  livrer  ;  mais 
les  Curdes  qui  en  formaient  la  garnison,  re- 
fusèrent, malgré  toutes  ses  instances,  de  l'y 
laisser  rentrer.  Oroctou  envoya  ce  comman- 
dant au  camp  de  Houlagou ,  qui  le  fit  exécu- 


LIVRE  IV,   CHAPITRE   V.  tlS'J 

ter  j  et  mit  le  siège  devant  Irbil  ;  à  sa 
demande  Bedr  -  ud  -  din  Loulou  ,  prince  de 
Moussoul  lui  envoya  quelques  troupes.  Les 
assiégés,  dans  une  sortie  nocturne,  sur- 
prirent les  Mongols  y  leur  tuèrent  beaucoup 
de  monde  et  brûlèrent  leurs  catapultes;  mais 
ce  succès  ne  fit  que  retarder  de  peu  de 
temps  la  prise  du  château  d'Irbil,  qui  fut 
démoli. 

Houlagou  était  maître  de  sommes  immenses 
prises  dans  Bagdad  et  dans  les  forts  des  Ismaï- 
liyens,  ou  enlevées  par  les  généraux  mongols 
dans  le  Roum,  la  Géorgie,  l'Arménie,  le 
Courdistan  et  le  Lour.  Il  fit  bâtir  un  châ- 
teau fort  sur  une  ile  escarpée,  nommée  Tala, 
qui  est  située  au  milieu  du  lac  d'Ormia  (i) 
dans  TAzerbaîdjan ,  où  furent  déposées  ces 
espèces  d'or  et  d'argent,  fondues  en  balischs 
(lingots).  Il  avait  envoyé  à  l'empereur,  son 
frère ,  une  portion  des  dépouilles  de  la  Per<- 
se,  avec  la  relation  de  ses  conquêtes,  et 
Vannonce  qu'il  allait  marcher  en  Syrie  et  en 
Egypte. 


(i)  Selon  le  géographe  Abonlfeda,  on  j  mît  une  gar- 
nison de  mille  hommes,  dont  le  chef  était  changé  tons 
les  ans. 

3  ,7 


aour. 


a58  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

^^^-H-t  Houlagou  reçut  à  Méraga  rhommage  du 
sultan  Bedr-ud-din  Loulou ,  qu'il  avait  man- 
dé (i).  Ce  prince  de  Moussoul,  âgé  alors 
de  quatre-vingts  ans,  avait  été  esclave  de 
!Nour-ud-din  Arslanschah ,  de  la  dynastie  des 
Souncars ,  souverains  du  Diarbécr  j  lequel ,  à 
sa  mort  y  l'institua  tuteur  de  son  fils  Mass'oud. 
Bedr-ud-din  gouverna  la  principauté  de  Mou&- 
soul ,  pendant  le  règne  de  ce  prince  f  qui 
mourut  en  iai8,  laissant  deux  fils  en  bas 
âge;  ils  suivirent  leur  père  au  tombeau  dans 
l'espace  de  deux  ans;  Bedr-ud-din  Loulou 
devint  alors  souverain  de  Moussoul,  et  il  ré- 
gnait depuis  trente-neuf  ans  lorsqu'il  se  présenta 
devant  Houlagou  avec  des  présents  magnifiques* 
On  raconte  que  prêt  à  partir  de  Moussoul 
pour  se  rendre  au  camp  du  prince  mongol, 
il  répondit  à  des  seigneurs  de  sa  résidence 
qui  lui  exprimaient  les  craintes  pour  sa  per- 
sonne que  leur  inspirait  la  férocité  de  ce 
tyran:  a  J'espère  radoucir,  et  même  le  preit" 
dre  par  les  oreilles,  »  Le  vieillard  fiit  bien 
accueilli  de  son  suzerain;  lorsqu'il  lui  eut 
présenté  ses  offrandes ,  il  lui  dit  qu'il  avait 
encore  quelque  chose  qui  était  destiné  pour  la 


(i)  Rnschid. 


LIVRE   IV,   CHAPITRE   V.  ^Sg 

personne  même  du  Khan,  et  tira  des  pendants 
d'oreilles  d'or,  où  étaient  enchâssées  deux  gros- 
ses perles.  Comme  Houlagou  les  admirait, 
'Loulou  lui  dit:  Je  souhaiterais  que  le  KJum 
voulût  m' accorder  l'honneur  de  les  lui  placer; 
une  pareille  grâce  augmenterait  ma  considé* 
ration  aux  yeux  des  autres  rois  et  de  mes 
sujets.  £n  ayant  obtenu  la  permission,  Loulou 
prit  Tune  après  l'autre  les  oreilles  du  prince 
mongol,  et  y  attacha  les  pendants;  puis  il  fit 
entendre ,  par  un  r^ard ,  aux  personnes  de  sa 
suite,  qu'il  avait  tenu  parole  (i).  Huit  jours 
après  il  prit  congé  de  Houlagou,  et  retour- 
na à  Moussoul,  où  il  mourut  au  bout  de 
quelques  mois  (a). 

Lorsque  Houlagou  marchait  sur  Bagdad, 
l'Atabey  Téguélé,  souverain  du  Louristan,  fils 
de  Hézar  Asb,  vint  se  ranger  sous  ses  dra- 
peaux, et  fut  placé  avec  ses  troupes,  dans  le 
Touman  du  noyan  Kitou-Boca.  Houlagou  ayant 
appris  que  ce  prince  Lour  déplorait  le  sac 
de  Bagdad  et  la  mort  violente  du  Khalife, 
lui  en  voulut  de  ce  sentiment  de  désappro- 
bation.   Averti   de  sa  colère,  Téguélé  quita. 


(i)  NovaîrL  —  Bar  Hcbraeus ,  pag.  53o. 
(i)  Raschîd.  —  Bar  HebrsaSy  pag.  53a. 


a6o  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

sans  permission  y  le  camp  mongol  et  se  «étira 
dans  son  pays.  Houlagou  réprimanda  Kitou- 
Boca  de  l'avoir  laissé  partir ,  et  donna  Tor- 
dre à  ce  général  et  au  noyan  Sidac  d'aller 
se  saisir  de  la  personne  du  prince  rebelle. 
Le  frère  de  Téguélé,  Schems-ud-din  Alb  Ar- 
goun^  lui  proposa  d'aller  de  sa  part  à  la 
cour  de  Houlagou ,  pour  tâcher  de  l'appaiser 
et  en  obtenir  l'ordre  à  ses  troupes  de  se 
retirer.  L'Atabey  agréa  cet  avis,  et  son  frère 
partit,  après  avoir  exigé  de  Téguélé  la  pro- 
messe formelle  qu'avant  son  retour,  il  ne 
combattrait  pas  les  Mongols.  Alb  Argoun 
les  rencontra  sur  la  frontière  du  Louristan, 
et  malgré  toutes  les  raisons  qu'il  put  allé- 
guer, il  fut  jeté  dans  les  fers,  par  l'ordre 
des  deux  généraux,  qui  firent  en  même 
temps  périr  tous  les  gens  de  sa  suite,  et 
coutinuèrent  leur  marche.  Téguélé  craignant 
d'exposer  la  vie  de  son  frère  s'il  combattait 
les  Mongols,  prit  le  parti  de  se  retirer  dans 
la  forteresse  de  Mandjascht.  Les  généraux 
mongols  lui  offrirent  une  capitulation;  il  ne 
voulut  pas  se  fier  à  leurs  promesses;  mais 
Houlagou  lui  ayant  envoyé  sa  bague,  en 
signe  de  grâce,  Téguélé  se  rendit,  et  on  le 
conduisit  à  Tébriz.  11  y  fut  mis  en  jugement, 
condamné  et  exécuté  en  place  publique.  Hou- 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    V.  a6l 

lagou  plaça  sur  le  trône  de  Lour  Schems-ud- 
din  Alb  Argoun  (i). 

Le  Louristan  était  divisé  en  deux  princi- 
pautés, qu'on  distinguait  par  les  épithètes  de 
grand  et  de  petit  L'Atabey  du  petit  Lour, 
Bedr^ud-din  Mass'oud,  devait  aussi  le  trône  à 
la  volonté  de  Houlagou.  Prêt  à  succéder,  par 
droit  de  naissance,  au  dernier  prince  de  ce 
pays,  il  trouva  un  compétiteur  plus  puissant 
dans  l'un  de  ses  cousins,  qui  était  soutenu 
par  les  troupes  du  Khalife.  Il  alla  implorer 
la  protection  de  l'empereur  Alangou ,  qui  le 
renvoya  en  Perse  à  la  suite  de  Houlagou. 
Mass'oud  assista  à  Ja  prise  de  Bagdad,  et 
reçut  ensuite  l'investiture  du  petit  Lour  (a). 

Houlagou  reçut  l'hommage  de  l'Atabey  du  1-*^-^  - 
Fars,  Sa'd  fils  d'Abou-bécr,  qui  vint  le  com- 
plimenter sur  la  conquête  de  Bagdad.  Dans 
le  même  temps  arrivèrent  à  la  cour,  qui 
était  alors  près  de  Tébriz,  les  sultans  du 
Roum  Rokn-ud-din  Kilidj  Arslan,  et  Yzz-ud- 
din  Keï  Cavouss.  On  a  vu  que  ce  dernier 
était  revenu  de  Sardes  à  Conia,  et  avait  fait 


(i)      Tarikh    Couzidé,    par    Hamd-oullah    de    CixTin; 
bab  IV,  fassel  ii. 
(ta}  Ibid. 


J 


a6a  HISTOIRE   DES  MOKGOL8. 

sa  soumissiou  à  Houlagon.  Les  deux  frères 
rivaux  arrivèrent  au  camp  de  ce  prince,  à 
cinq  jours  d'intervalle ,  et  y  scellèrent  leur  re- 
conciliation. Keï  Cavous  ne  se  présentait 
pas  sans  inquiétude  à  la  cour  du  prince  mon- 
gol,  qu'il  savait  irrité  de  sa  résistance  à  Bai- 
djou.  Il  imagina  de  Tappaiser  par  un  trait 
de  courtisan.  Lorsqu'il  fut  admis  à  se  pros- 
terner devant  Houlagou,  il  lui  offrit  une 
botte  magnifique,  où  son  portrait  était  peint 
sur  la  semelle  et  dit,  en  baisant  la  terre: 
f  espère  que  le  monarque  voudra  honorer  de 
son  auguste  pied  la  tête  de  son  seiviteur.  Cet 
acte  d'humilité  et  l'intercession  de  Docouz- 
l^atoun,  lui  firent  obtenir  sa  grâce  (i).  Houla- 
gou  confirma  le  partage  du  Roum  entre  les 
deux  frères.  Ils  l'accompagnèrent  jusqu'en 
Mésopotamie,  où  ils  prirent  congé  de  ce 
prince  qui  marchait  sur  la  Syrie  (a),  et  s'en 
retournèrent  avec  de  riches  présents ,  qui  pro- 
venaient  du  butin  fait  à  Bagdad  (3). 

I^'astronome  Nassir-ud-din  avait  obtenu  de 
Houlagou  l'ordre   de  faire  bâtir  un  observa- 


(i)  Raschid. 

(a)  Bar  Hebrapî  Chron.y   pag.  532. 

(3)  Tarikh  Monedjim-Basdii ,  tom.  II. 


LIVBE    IV,    CHAPITRE    V.  uG3 

toire  dans  le  lieu  qu'il  jugerait  le  plus  con- 
venable. Il  avait  exposé  à  ce  prince  que ,  pour 
bien  prédire  les  événements,  et  tirer  les  ho- 
roscopes, il  était  nécessaire  d'avoir  de  bonnes 
tables  astronomiques,  où  fut  exactement  in- 
diquée, jour  par  jour,  la  position  du  soleil, 
de  la  lune  et  des  cinq  planètes.  Il  lui  expli- 
qua que  ces  astres  avaient  un  mouvement 
de  précession,  révélé  par  les  tables  faites  à 
différentes  époques,  ce  qui  exigeait"tle  nouvel- 
les observations  au  bout  d'un  certain  temps; 
mais  que  pour  dresser  de  nouvelles  tablés, 
il  fallait  continuer  ces  observations  pendant 
trente  ans,  puisque  Saturne  n'achevait  pas  sa 
révolution  avant  ce  terme.  Houlagou  demanda 
s'il  ne  serait  pas  possible  de  dresser  ces  tables 
en  moins  de  temps,  par  exemple,  en  douze 
ans.  L'astronome  répondit  qu'il  tâcherait,  si 
le  ciel  lui  accordait  de  vivre,  d'achever  soit 
travail  dans  cet  espace,  en  consultant  et  com- 
parant les  tables  antérieures,  dont  les  plus 
anciennes  étaient  celles  d'Énerdjess,  dressi'^s, 
il  y  avait  un  peu  plus  de  quatorze  cents  ans; 
puis  celles  de  Ptolomée,  qui  leur  sont  pos- 
térieures de  deux  cent  soixante -quinze*  ans; 
on  avait  aussi  les  observations  faites  à  Bag- 
dad, sous  le  règne  du  Khalife  Méémoun,  col- 
les de  Tébani  en   Syrie,  enfin  celles  de  Ha- 


a64  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

kéini  et  dlbn-ul-A'lém,  en  Egypte,  faites  il 
y  avait  deux  cent  cinquante  ans;  c'étaient 
les  plus  récentes  (i).  Nassir-ud-din  fit  choix 
d'une  éminence  au  nord  de  la  ville  de  Méraga, 
où  l'on  jetta,  en  laSg,  les  fondements  d'un 
observatoire,  qui  ne  fut  achevé  que  sous  le 
règne  suivant.  Le  trésor  fournit  aux  frais  de 
cette  construction.  Houlagou,  à  la  demande 
de  Nassir-ud-din,  lui  adjoignit  dans  ses  tra- 
vaux, quatre  astronomes  célèbres;  il  fit  ve- 
nir de  Damas ,  Moueyed-ud-din  Ben  Ourzy  ;  de 
Cazvin,  Nedjm-ud-din  Katib;  de  Moussoul, 
Fakhr-ud-din,  natif  de  Méraga;  de  Tiflis, 
Fakhr-ud-din ,  natif  d'Akhlatt.  L'observatoire 
fut  muni  de  sphères  armillaires  et  d'astrolabes. 
Une  ouverture  pratiquée  dans  la  coupole  de 
ce  bâtiment ,  permettait  aux  rayons  du  soleil 
d'indiquer  sur  le  plancher  la  hauteur  du  mé- 
Tidien  et  les  heures  du  jour.  On  y  voyait  un 
globe  terrestre  d'une  exécution  parfaite ,  avec 
la  division  des  pays  en  sept  climats.  D'après 
les  observations  faites  en  ce  lieu ,  furent  dres- 


(i)  C'est  Naussir-ud-din  lui-mAme  qui  rend  compte  de 
ces  détails,  dans  la  préface  de  ses  tables  astronomiques 
Ez  ZidJ-ul-Ilkhani i  dont  il  existe  des  copies  dans  plu- 
sieurs bibliothèques  d'Europe. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE   V.  a65 

sées,  sous  le  règne  d'Abaca,  des  tables  astro- 
nomiques, que  Nassir-ud-din  dédia  à  ce  sou- 
verain ,  sous  le  titre  de  Zidj  Ilkhani.  Compa-» 
rées  aux  précédentes,  elles  firent  connaître 
une  différence  de  quarante  minutes  dans  la 
position  du  soleil  au  commencement  de  Tan- 
née. «  Cet  ouvrage  de  Nassiroid-din ,  ajoute 
«  Yassaf ,  contient  plusieurs  tables  et  calculs 
«(  qui  ne  se  trouvent  point  dans  les  Zidj 
«  plus  anciens,  tels  que  ceux  de  Gouschiar, 
«  de  Fakhir,  d'A'layi,  de  Schahi  et  d'autres  (i).» 
Dans  la  bibliothèque  de  cet  observatoire  furent 
déposés  beaucoup  de  livres,  enlevés  de  Bag- 
dad (a).  Houlagou  avait  amené  en  Perse  plu- 
sieurs savants  et  astronomes  chinois,  entre 
autres  le  docteur  Fao-moun-dji ,  plus  connu 
sous  le  nom  de  Sing^Sing^  ou  de  savant.  Ce 
fut  de  lui  que  Nassir-ud^din  s'instruisit  de  Fère 
des  Chinois  et  des  règles  de  leur  astronomie, 
pour  la  composition  de  ses  tables  (3). 

On  raconte  que  lorsque  Nassir-ud-din  pré* 
senta  à  Houlagou  le  devis  de  la  construction 


(i)  Vassafy  tom.  I. 
(a)  Macrizi,  i*  partie. 

(3)  Abd-ottUah  Beidavaei  HUt.  Sinentù,  ediU  ab  Andr. 
Mallero  Greiffenhagio.  Jen«  1689 


a66  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

de  l'observatoire,  ce  prince  se  récria  sur  cette 
forte  dépense,  et  demanda  quelle  était  l'utilité 
des  observatoires  astronomiques,  pour  y  con- 
sacrer une  somme  aussi  considérable.  L'astro- 
nome lui  répondit:  «  Seigneur,  je  vais  vous 
«c  la  faire  connaître.  Ordonnez  que  du  som- 
«  met  de  cette  montagne  on  fasse  rouler  un 
«  grand  bassin  de  métal.  »  L'ordre  fut  don- 
né; aux  sons  retentissants  que  rendit  le  bas- 
sin dans  sa  course,  les  soldats  sortirent  de 
leurs  tentes  précipitamment,  tandis  que  Hou- 
lagou  et  INassir,  qui  savaient  la  cause  de  ce 
bruit ,  restaient  tranquilles.  «  Voilà ,  dit  Nas- 
«  sir,  l'utilité  de  la  science  du  mouvement 
«  des  astres;  elle  annonce  ce  qui  doit  arriver, 
«  et  celui  qui  le  sait  d'avance,  peut  prendre 
«  ses  mesures.  H  ne  partage  pas  la  conster- 
cc  nation  de  ceux  qui  sont  surpris  par  les 
ce  événements.  »  Houlagou,  convaincu  par  cet 
exemple,  consentit  à  la  dépense.  Les  instru- 
ments seuls  coûtèrent  vingt  mille  dinars  (i). 


(i)  Vafi-aUVafiat  de  Sogdi,  cité  dans  le  Djihan  numa^ 
pag.  386,  article  Méraga.  —  «  De  tous  les  princes  de  la 
«  maison  de  Tchingui^-khan ,  dit  Raschid,  Tempereur 
«  Mangou  ftit  celui  qui  eut  le  plus  d'esprit  et  d*instruo- 
«  tion;  il  sayait  expliquer  plusieurs  figures  d*£uclide.   D 


ram. 


LIVRE  IVy   CHAPITRE    V.  ^67 

Argoun  était  revenu  de  la  cour  du  grand     ^q 
Khan.    Il   y    avait    été    accusé    de    plusieurs     gepi. 
délits  graves  par  ses  ennemis,  qui  s'efForcè-    *^^^* 
rent  en  vain   de  le   perdre.    Sa  conduite  fut 
examinée   par   les   membres    du    tribunal   de 
l'empereur  y  et  justice  lui    fut   rendue ,   à  la 
confusion  de  ses  envieux  (i).  Mangou,  prêt 


•  Toulut  fidre  bâtir  vn  obseiratoire,  tt  la  renommée  de 

•  Nassiivud-din  étant  parvenue  jusqu'à  lui.  Il  ordonna  a 
m  Uoulagou,  partant  pour  la  Perse ,  de  lui  envoyer  le 
«  célèbre  astronome,  lorsqu'il  aurait  conquis  les  chÂ- 
«  teaux  des  Ismaïliyens.  Mais  comme,  à  cette  époque, 
«  Mangou  Caan  faisait  la  guerre  dans  la  Chine  méridio- 
«  nale,  Houlagou  ordonna  à  Nasstr-ud-din  de  bâtir  un 
«  obsenratoire  en  Perse,  d'autant  plus  qu'il  désirait  con-* 
«  serrer  auprès  de  lui  ce  senriteur  dont  il  avait  éprouvé 
«  les  talents  et  la  fidélité.  » 

(x)  DjouvéinL  —  Un  historien  arménien  fait  mention  du 
procès  d'Argoun,  et  cite  plusieurs  circonstances  que 
Djouvéini  n'a  pas  indiquées.  Selon  lui,  Argoun  fut  mis 
aux  fers;  deux  membres  du  conseil,  Sevindj-Bey  et  Sché* 
réf-ud-din  voulaient  le  faire  périr  pour  obtenir  sa  place. 
Lorsqu'on  examina  sa  conduite,  le  témoignage  favorable 
d'un  petit  prince  arménien ,  nommé  Sempad ,  qui  venait 
d^arriver  à  la  cour  pour  ses  aiXaires  particulières,  contri- 
bua beaucoup  à  le  faire  absoudre.  Mangou,  qui  avait 
conçu  de  l'amitié  pour  ce  prince  chrétien,  le  questionna 
au  sujet  d'Argoun.  Sempad  justifia  complètement  le  gou- 
verneur de  la  Perse,  et  montra  que  ceux  qui  l'accusaient 


a68  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

à  partir  pour  la  Chine,  renvoya  Argoun  en 
Perse.  Le  Khodja  Fakhr-ud-din  étant  mort  à 
rOrdou,  la  charge  à^  Oaloug^  Biticoudji  qu'il 
exerçait  y  fut  donnée  à  Hossam-ud-din ,  quoi- 
que le  plus  jeune  de  ses  fils;  mais  il  savait 
parler  le  mongol  et  écrire  en  caractères  ouï- 
gours:  ce  Ce  qui  dans  ce  temps  là,  dit  Djou- 
«  véïni ,  était  considéré  comme  le  premier  mé- 
«  rite.  » 

Argoun  apportait  en  Perse  la  nouvelle  or- 
donnance sur  la  capitation.  On  a  vu  que 
les  plus  imposés  devaient  payer,  par  an, 
dix  dinars,  et  les  moins  imposés,  un  dinar; 
mais  comme  ce  subside  ne  couvrait  par  les 
frais  multipliés  de  l'entretien  des  milices  ré- 
quisitiormaires ,  de  l'armée  régulière,  des  pos- 
tes aux  chevaux,  on  levait  l'excédent  néces- 
saire dans  le  même  rapport,  en  sorte  que  les 
pauvres  étaient  en  proportion  beaucoup  plus 
chargés  que  les  riches.  Auparavant  un  pro- 
priétaire qui  avait,   par  exemple,  des   biens 


étaient  des  calomniateurs.  Scvîndj-Bey  et  Schéref-ud-din 
furent  mis  à  mort.  Argoun ,  délivré  de  ses  fers ,  fut  amené 
devant  Mangou  qui  le  combla  d'honneurs  et  l'éleva  en 
dignité.  {Hist.  d'Etienne  Orpélian,  chap.  8,  dans  les 
Mémoires  sur  V Arménie  de  M.  St.  Martin ,  tom.  II, 
pag.  143). 


LIVRE    IV,  CHAPITRE   V.  269 

dans  dix  lieux  différents,  payait  cinq  cent 
ou  mille  dinars;  maintenant  il  n'en  donnait 
plus  que  dix.  Argoun  avait  fait  remarquer  ce 
défaut  de  la  nouvelle  loi,  et  reçu  l'ordre  de 
changer  les  normes  de  la  capitation.  Alors 
les  plus  riches  furent  taxés  à  cinq  cent  di- 
nars, et  les  pauvres  à  un  dinar. 

Argoun  passa  en  Géorgie.  Peu  après  son 
arrivée  à  Tiflis,  le  prince  David,  fils  de  la 
reine  Rousoudan  (i)  prit  les  armes  contre 
les  Mongols.  Houlagou  fit  marcher  contre  ce 
vassal  rebelle  ime  armée  composée  de  Mon- 
gols et  de  Musulmans;  elle  battit  les  Géor- 
giens.  Argoun,  qui  était  présent  à  cette  ac-     ram. 

tion,  alla  trouver  Houlagou  à  Tébriz,   et  lui ^ 

rendit  compte  de  ce  qui  s'était  passé  en  Géor-  125^ 
gie.  Ce  prince  lui  donna  le  commandement 
d'une  armée  composée  de  Mongols  et  de  mi- 
lices  musulmanes,  levées  dans  l'Irac.  Lorsque 
Argoun  revint  à  Tiflis,  David  s'était  encore 
révolté,  parce  qu'on  exigeait  de  lui  le  tribut 
arriéré  (a). 


(i)  Elle  était  appelée  par  les  Mahométans  Kiz^Mélik 
ou  fille  roi  ;  le  premier  de  ces  mots  est  turc  ;  le  second, 
arabe;  c'est  ainsi  qu'elle  est  désignée  par  DjouTéini. 

(a)  DjouTéini. 


a7o  ^^STOlRE  des  mongols. 

On  a  vu  que  dans  le  sac  de  Bagdad ,  les 
chrétiens  furent  épargnés.  Ils  étaient  ouver- 
tement protégés  par  Docouz  Khatoun,  épouse 
de  Houlagou,  née  au  sein  du  christianisme, 
dans  le  centre  de  la  Tartane.  Houlagou  fit 
donner  au  patriarche  des  Nestoriens  l'hôtel 
du  petit  Dévatdar  dans  Bagdad.  Malgré  ces 
marques  de  bien  vaillance ,  le  prince  mongol 
traita  avec  la  dernière  rigueur ,  les  habitants 
chrétiens  d'une  petite  ville  de  l'Irac  Aréb. 
Lors  du  sac  de  Bagdad ,  les  chrétiens  de  Ta- 
crit  avaient  obtenu,  par  l'intermédiaire  du 
patriarche ,  qu'on  leur  envoyât  un  préfet ,  qui 
pût  les  protéger.  A  la  même  époque  les  sei- 
gneurs mahométans  domiciliés  dans  cette  der- 
nière ville  y  ayant  été  mis  à  mort  par  les 
Mongols,  les  chrétiens  qui,  pendant  ces  exé- 
cutions, étaient  restés  enfermés,  près  de  six 
semaines,  dans  une  église,  furent  accusés, 
par  un  Mahométan,  d'avoir  recelé  beau- 
coup de  richesses  qui  appartenaient  aux  sup- 
pliciés. Interrogés  par  le  gouverneur,  ils  ne 
purent  nier  le  fait,  et  lui  remirent  tout  ce 
qu'ils  avaient  reçu  en  dépôt.  Sur  son  rap- 
port ,  Houlagou ,  ne  consultant  que  la  loi 
mongole ,  prononça  l'arrêt  de  mort  des  chré- 
tiens de  Tacrit.  Un  officier  supérieur  eut  l'or- 
dre  de   s'y   rendre   avec  ses   troupes.    A  son 


LIVRE  IVy  CHAPITRE  T.  2^1 

arrivée  y  les  chrétiens  furent  conduits  à  la 
citadelle^  une  vingtaine  après  l'autre,  sous  le 
prétexte  qu'ils  devaient  travailler  à  sa  dé- 
molition, et  tous  y  furent  tués;  il  n*y  eut 
d'épargné  que  des  personnes  âgées  des  deux 
sexes,  ainsi  que  les  garçons  et  les  filles,  que 
les  Mongols  emmenèrent  en  captivité.  Alors 
les  Mahométans  s'emparèrent  de  nouveau  de 
la  cathédrale  de  Tacrit;  mais  le  dénonciateur 
des  chrétiens  ne  tarda  pas  à  être  mis  à  mort, 
par  un  chrétien  nommé  Behram,  qui  était  de- 
venu préfet  de  cette  ville  (i). 

L'année  même  de  la  prise  de  Bagdad,  la 
famine  et  la  peste  firent  de  grands  ravages 
dans  rirac  Âreb,  la  Mésopotamie,  la  Syrie  et 
le  Roum  (a).  La  chute  du  trône  des  Abbassi- 
des  avait  retenti  dans  le  monde  mahométan. 
Il  était  disparu  le  pouvoir  spirituel  et  tempo- 
rel que  ces  monarques,  vicaires  de  Mahomet, 
avaient  exercé,  pendant  cinq  siècles,  sur  de 
vastes  contrées.  Les  Musulmans  orthodoxes 
avaient  perdu  à  la  fois  leur  chef  suprême  et 
l'élite  de  leur  clergé,  immolé  avec  Mosta's- 
sim.  Ces  calamités  tournèrent  à  l'avantage  des 


(i)  Bar  Hebnei  CAron.,  pag.  53o. 
(a)  Ibid,  pag,  Sag. 


1^1  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

chrétiens  orientaux  ^  que  llslamisme,  dès  ses 
premiers  triomphes,  avaient  fait  passer  sous  le 
joug  de  la  servitude. 

A  l'époque  de  la  conquête ,  par  les  Arabes , 
de  la  Syrie,  de  l'Egypte,  de  la  Chaldée,  sous 
le  règne  du  Khalife  Omar ,  les  chrétiens  de  ces 
contrées  qui  refusèrent  d'embrasser  l'Islamisme, 
durent  racheter  leur  vie  et  leurs  propriétés, 
en  se  soumettant  aux  conditions  les  plus  hu- 
miliantes. Afin  que  les  tributaires  pussent  être 
distingués  à  la  simple  vue  des  Musulmans, 
il  fut  ordonné  aux  chrétiens  de  porter  des 
turbans  bleus,  aux  Juifs,  des  turbans  jaunes, 
d'une  forme  différente  de  ceux  des  Mahomé- 
tans  ;  il  ne  leur  était  pas  permis  de  se  laisser 
croître,  comme  eux,  les  cheveux  du  devant 
de  la  tête;  ils  devaient  se  les  faire  raser.  U 
leur  était  enjoint  de  se  ceindre  extérieurement 
d'une  ceinture  particulière  nommée  zonar. 
Lorsqu'ils  entraient  dans  un  bain  public,  ils 
devaient  porter  au  cou,  soit  une  clochette, 
soit  un  anneau  de  plomb  ou  de  cuivre.  Les 
femmes  des  tributaires  étaient  également  te- 
nues de  se  faire  reconnaître  par  des  signes 
extérieurs;  au  bain,  elles  devaient  porter,  ou- 
tre la  ceinture  (zonar),  sur  la  jupe  ou  la 
chemise ,  un  collier  de  plomb ,  et  afin  qu'il 
leur   restât   toujours   une  marque  distinctive, 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    V.  l'j'i 

Tune  de  leurs  chaussures  devait  être  noire 
et  l'autre  blanche.  Il  ne  leur  était  pas  permis 
d'avoir  sur  elles  des  pierres  gravées  en  carac- 
tères arabes. 

Le  port  d^armes  était  défendu  aux  tributai- 
res; on  ne  leur  permettait  pas  d'aller  à  che- 
val; ils  ne  pouvaient  monter  que  des  ânes, 
et  même  la  selle  leur  était  interdite;  ils  de- 
vaient être  assis  de  coté,  sur  un  bat  sans 
ornements  et  de  peu  de  valeur.  Us  devaient 
laisser  aux  Musulmans  le  milieu  de  la  voie 
publique,  se  lever  lorsque  des  Musulmans  pa- 
raissaient dans  leurs  réunions,  et  leur  céder 
leurs  places;  ils  devaient  se  garder  de  les 
saluer  les  premiers^  d'élever  la  voix  au-des- 
sus de  la  voix  des  Musulmans.  Il  ne  fallait 
pas  que  leurs  maisons  excédassent  en  hauteur 
celles  des  vrai-croyants;  elles  pouvaient  tout 
au  plus  les  égaler;  ni  que  leurs  temples  eus- 
sent rien  qui  les  distinguât  à  l'extérieur.  Il 
leur  était  interdit  de  sonner  les  cloches,  d'al- 
lumer des  feux  dans  les  endroits  habites  par 
des  Musulmans,  de  montrer  leurs  croix,  d'ex- 
poser en  public  leurs  statues  et  images,  ou 
autres  objets  de  leur  dévotion;  de  pousser 
des  lamentations  à  leurs  enterrements,  d'en- 
sevelir leurs  morts  près  des  cimetières  maho- 
métans.  Il  ne  leur  était  pas  permis  de  bâtir 
3  i8 


^74  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

de  nouvelles  églises ,  ni  de  nouveaux  monas- 
tères; à  peine  leur  accordait  t-on  la  &cuUé  de 
réparer  les  anciens  édifices  sacrés.  Chercher 
à  faire  des  prosélytes  parmi  les  Musulmans, 
cacher  dans  sa  maison  un  Musulman  esclave, 
ou  le  captif  d'un  Musulman  ;  acheter  des  es- 
claves parmi  les  captifs  que  les  guerriers  mu- 
sulmans se  sont  déjà  partagés,  leur  était  sé- 
vèrement défendu,  ainsi  que  de  faire  appren- 
dre à  leurs  fils  le  Coran,  de  porter  des  ca- 
chets gravés  en  caractères  arabes,' d'employer 
des  Musulmans  à  des  travaux  pénibles.  Le 
commerce  d'un  Chrétien  ou  d'un  Juif  avec 
une  femme  mahométane,  était  puni  de  mort  (i). 


(i)  Novaîri,  Annales  égyptiennes,  sous  Tannée  700 
(i3oo-i).  Voici  à  quelle  occasion  cet  auteur  traite  des 
restrictions  auxquelles  la  loi  mahométane  soiunet  les 
tributaires  qui  Yiyent  parmi  les  Musulmans.  Dans  l'an- 
née susdite  arriva  au  Caire  le  vézir  du  souyerain  du 
Mngreb ,  c'est-à-dire ,  de  l'Afrique ,  se  rendant  en  pèleri- 
nage à  la  Mecque.  Étonné  des  libertés  et  des  avantages 
dont  jouissaient  les  tributaires  en  Egypte ,  il  exposa,  dans 
ses  entretiens  avec  les  OméraS|  à  quel  degré  d'infériorité 
et  d'abjection  étaient  réduits  les  sujets  tributaires  dans 
le  Magreb,  où  on  ne  leur  permettait  de  monter  ni  che- 
vaux ni  mules,  où  ils  étaient  exclus  de  toutes  fonctions 
publiques ,  et  s'étendit  fort  au  long  sur  ce  sujet.  Ses  dis- 
cours éveillèrent  l'attention  de  l'autorité  suprême.  Il  fîit 


LIVRE   IV,  CHAPITRE   V.  a']5 

On  voit  que,  dans  la  suite  des  temps,  la 
plupart    de    ces   prohibitions    ne    furent   pas 


nommé  rnie  commission  de  docteors  de  la  loi,  sous  la 
présidence  da  grand-juge  Schems-ud-din  £s-Suroudji,  du 
rit  hanéfi ,  laquelle  s'étant  réunie  dans  le  collège  de  Salih^ 
fit  comparaître  le  patriarche  des  Chrétiens,  plusieurs  de 
leurs  évéques ,  des  principaux  membres  de  leur  clergé  et 
de  leurs  notables,  ainsi  que  le  chef  du  clergé  juif,  ayec 
les  principaux  habitants  Israélites ,  et  leur  demanda  quelles 
étaient  les  conditions  auxqueUes  leurs  ancêtres  aTaient  sous- 
crit, du  temps  du  Khalife  Omar,  fils  de  Khattab,  ponr 
obtenir  sûreté  et  protection.  Sur  leur  déclaration  qu'ils 
rignoraient,  les  Oulémas  firent  des  recherches,  desquelles 
il  résulta  que  les  Chrétiens  et  les  Juifs  s'étaient  soumis, 
lors  de  la  conquête,  aux  conditions  qui  Tiennent  d'être 
énoncées.  Elles  furent  d'abord  communiquées  au  patrtar^ 
che,  cpii  assura,  au  sein  de  cette  réunion  de  magistrats 
mahométans,  qu'elles  seraient  obserrées  par  ses  coreli- 
gionnaires. Le  grand  prêtre  des  Jni£i  promit,  à  son  tour, 
de  communiquer  ces  défenses  à  ceux  de  sa  nation.  On 
prit  acte  de  leur 'engagement,  et  l'observance  de  ces 
anciens  statuts  fut  décrétée.  Des  ordres  furent  expédiés 
en  conséquence  aux  préfets  en  Egypte  et  en  Syrie. 

Novairi  dit  ensuite  qu'il  a  trouyé  dans  un  ouvrage, 
intitulé  :  Ed  durru  es  tseminu  fi  ménakA  U^MossUmin, 
ve  metsalib  ii^-Moschniùi.  (Perle  précieuse,  sur  les  vertus 
des  Musulmans  et  les  vices  des  Polythéistes) ,  par  Moham- 
med, fils  d'Abd-onr-rahman ,  el  Katib  (le  Scribe),  livre 
dédié  au  sultan  Saladin ,  une  lettre  adressée  par  les  Chré- 
tiens de  Syrie  et  d'Kgypte  au  Khalife  Omar,    dans   la« 


îijG  IirSTOIRE    DES    MONGOLS. 

niainteiiiiesy  puisque  des  souverains  ordonnè- 
rent, à  diverses  époques,  que  les  tributaires 
fussent  astreints  aux  conditions  qui  leur  avaient 
été  imposées  par  le  Khalife  Omar.  L'orgueil, 
la  haine,  le  fanatisme  mahométan,  reveillés 
par  une  circonstance  quelconque,  faisaient 
revivre  ces  humiliantes  exigences,  auxquelles 
les  Chrétiens  cherchaient  à  se  soustraire,  dès 
qu'ils   voyaient   leurs   maîtres    se   relâcher   de 


quelle  ils  renouvellent  l'engagement  qu'ils  avaient  pris, 
lorsque  ce  chef  des  croyants  était  venu  dans  leur  pays, 
d'observer  toutes  les  prohibitions  à  eux  imposées ,  en 
retour  de  la  sûreté  accordée  à  leurs  personnes  et  à  leurs 
biens,  et  où  ils  spécifient  ces  prohibitions.  Omar  l'ayant 
lue,  ajouta  à  tout  ce  que  les  Chrétiens  s'obligeaient  de  ne 
pas  faire,  les  mots  suivants:  n  et  à  ne  frapper  aucun 
«  Musulman.  Nous  nous  engageons  à  tout  cela ,  pour  nous 
«  et  nos  coreligionnaires,  acceptant  à  cette  condition, 
«  grâce  et  sûreté  ;  si  nous  enfreignons  quelqu'une  de  ces 
A  défenses ,  nous  perdrons  à  votre  égard  le  droit  du  talion , 
«  et  nous  consentirons  à  être  traités  comme  les  autres  re- 
n  belles  à  l'autorité.  »  Ensuite  Omar  écrivit  :  «  J'accorde 
ce  qu'ils  demandent;  le  tout  à  condition  que  celui  qui 
aura  frappé  un  Musulman,  sera  censé  avoir  violé  son 
engagement»  v  Après  la  mort  clu  Khalife  Omar  les  Oulé- 
mas décidèrent  unanimement  que  si  un  tributaire  violait 
le  pacte,  en  enfreignant  l'une  des  conditions  susdites,  le 
souverain  des  Musulmans  serait  en  droit  de  le  condamner, 
soit  à  la  mort)  soit  à  l'esclavage. 


LIVHE    IWj    CHAPITRE    V.  277 

leur  rigueur.  Le  premier  exemple  de  persécu- 
tions exercées  contre  les  Chrétiens  et  les  Juifs 
fut  donné,  dit-on ,  vers  Tannée  853 »  par 
Motavakkil,  le  dixième  des  Khalifes  Âbbas- 
sides  (i).  Irrité  contre  les  Chrétiens,  on  ne 
sait  pour  quelle  raison,  il  fit  jeter  leur  pa- 
triarche Théodose  dans  les  fers,  expulsa  tous 
les  prêtres  de  Sermeraî,  sa  résidence,  ordonna 
aux  Chrétiens  de  porter  des  ceintures  (zonar), 
et  d'y  coudre  une  pièce  d'étoffe,  afin  qu'on 
pût  mieux  les  distinguer;  leur  défendit  de 
monter  des  chevaux,  de  porter  des  habits 
teints,  d'orner  leurs  tuniques,  selon  l'usage 
du  temps ,  de  morceaux  d'étoffes  découpés , 
de  se  montrer  dans  les  rues  les  vendredis, 
d'élever  la  voix  dans  leurs  prières,  de  faire 
apprendre  à  leurs  fils  l'écriture  arabe.  On 
rasa  leurs  tombeaux;  on  mit  devant  leurs 
portes  des  images  du  diable,  en  bois;  plu- 
sieurs églises  et  couvents  furent  démolis,  les 
reliques  qu'ils  renfermaient,  jetées  dans  le 
Tigre.  Il  fut  défendu  d'employer  dans  Tad- 
mini&tration  aucun  Chrétien  ni  Juif  (a). 


(i)  Mlrkhond,  toro.  II. 

(2)  Ainrou,  a  l'article  du  patiîarche  Théodosius,  dan» 
\sscmaoî  JJibi.  Orient.,  tom.  111 ,  pars  1,  pag.  5 10  et 
:ifr.   —   Mirkhond,   rrgn?  du  Klulife  Motavakkii. 


a'jS  HISTOIRE   DES  MONGOLS. 

On  peut  également  citer  la  persécution  que 
le  Khalife  Fathimite  Ilakim  fit  essuyer  aux 
Chrétiens  et  aux  Juifs  d'Egypte  et  de  Syrie, 
au  commencement  du  onzième  siècle.  Il  or- 
donna que  les  chrétiens  porteraient  au  cou 
une  croix  d'une  coudée  et  du  poids  de  cinq 
livres  (rattel),  et  les  Juifs ,  un  morceau  de 
bois,  ainsi  que  des  grelots.  11  fit  détruire  tou- 
tes les  églises  en  Egypte  (i)  ;  mais  il  est  à  re- 
marquer que  ce  Hakim  avait  de  fréquents  ac- 
cès de  folie ,  et  qu'il  ne  traitait  pas  mieux  ses 
sujets  musulmans. 

A  l'époque  des  conquêtes  arabes,  les  Chré- 
tiens d'Asie  étaient  déjà  divisés  par  trois  grands 
schismes  au  sujet  du  mystère  de  Tincarnation. 
L'hérésie  des  Nestoriens  répandue,  dès  le  cin- 
quième siècle  de  notre  ère ,  consistait  princi- 
palement dans  le  dogme  qu'il  y  avait  deux 
personnes  dans  Jésus-Christ;  l'une  de  Jésus 
homme,  enfanté  par  la  Vierge;  l'autre  procé- 
dant du  verbe  de  Dieu;  et  que  l'incamation 
n'était  pas  l'union  naturelle  et  hypostatique 
du  verbe  divin  avec  la  nature  humaine;  mais 


(i)  Novaïri.  —  Selon  Mares,  historien  Syriaque,  les 
Juifs  devaient  suspendre  à  leur  nuque  une  tête  de  veau.  — 
f^ojrez  Assem ,  Bibl.   Or.  Dissert,  de  S}T.  Nestor. ,  p.  CI. 


LIVHE  IV,  CHAPITRE  V.  279 

une  simple  habitation  du  verbe  dans  Thomme , 
comme  dans  son  temple.  Il  s^éleva,  presque 
à  la  même  époque,  une  autre  secte,  celle  des 
Monophjrsites  y  appelés  ensuite  Jacobites,  la* 
quelle  professait  qu'il  n'y  avait  dans  Jésus- 
Christ  qu'une  seule  personne,  composée  à 
la  fois  des  natures  divine  et  humaine,  mais 
sans  mélange.  Cette  doctrine  se  répandit  prin- 
cipalement en  Syrie  et  en  Egypte;  dans  les 
contrées  plus  orientales  la  majorité  des  Chré- 
tiens étaient  de  la  secte  de  Nestor.  Enfin 
rÉglise  arménienne  se  sépara  aussi  de  FÉglise 
catholique,  à  la  suite  du  concile  de  Chaicé- 
doine,  par  le  dogme  qu'il  n'y  avait  qu'une 
nature  dans  Jésus -Christ,  et  par  plusieurs 
autres  doctrines.  Les  Chrétiens  qui  avaient 
conservé  la  foi  orthodoxe,  étaient  appelés 
Grecs  ou  Melkitesy  cest-à-dire  impériaux,  parce 
qu'ils  reconnaissaient  l'autorité  des  empereui*s 
de  Byzance,  et  restaient  soumis  au  patriarche 
d'Antioche. 

Ce  patriarcat,  dont  la  jurisdiction  s'éten- 
dait primitivement  sur  tous  les  diocèses  de 
TAsie,  fut  réduit  à  d'étroites  limites,  lorsque 
les  Nestoriens,  les  Jacobites,  les  Arméniens 
se  furent  séparés  de  l'Église  grecque.  I>es 
Jacobites  avaient  un  patriarche,  qui  sî^eait 
soit  à  Amid,   soit  dans  le  monastère  de  Itur- 


1 


a8o  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

suma,  près  de  Malattiya,  et  un  Maphrian, 
ou  Primat,  dont  la  dignité  était  intermédiaire 
entre  celles  de  patriarche  et  d'archevêque, 
qui,  résidant  à  Taciit,  exerçait  sa  jurisdic- 
tion  sur  les  diocèses  les  plus  à  l'orient.  On 
comptait  en  Syrie,  dans  l'Asie  mineure,  dans 
les  contrées  arrosées  par  l'Euphrate  et  le  Tigre 
jusqu'à  cent  vingt-un  évéchés  jacobites.  Le 
patriarche  des  Arméniens,  établi  dans  la  ville 
de  Cala't-ur-Roum ,  sur  le  bord  de  l'Euphrate, 
étendait  son  autorité  sur  soixante-quatre  dio- 
cèses; enfin  les  patriarches  catholiques  nés- 
toriens,  qui  siégeaient,  au  temps  de  la  mo- 
narchie perse,  à  Coché,  près  de  Séleucie, 
ville  qui  n'était  séparée  de  Ctesiphon  que  par 
la  largeur  du  Tigre,  passèrent  à  Bagdad,  lors- 
que  les  Khalifes  Abbassides  y  eurent  étabU 
leur  résidence.  Ces  pontifes,  qui  n'étaient, 
avant  le  schisme  de  Nestor,  que  les  suffra- 
gants  du  patriarche  d'Antioche,  avec  le  titre 
d'archevêques  de  Séleucie,  et  qui,  en  se 
séparant,  vers  l'an  498,  de  l'église  ortho- 
doxe, se  qualifièrent  de  patriarches  catholi* 
quesy  étaient  élus  par  un  synode  composé 
d'un  certain  nombre  de  métropolitains  et 
évêques  des  diocèses  les  plus  voisins  de 
Bagdad,  et  allaient ,  après  avoir  obtenu  la 
confirmation    du    Khalife,    se     faire    sacrer. 


LIYHB   IV,  CHàPITRB  T.  !l8l 

suivant  l'usage  antique ,  dans  l'église  de  Coché. 

Les  patriarches  nestoriens  avaient  obtenu 
des  Khalifes  que,  ni  le  Catholique  des  grecs 
melkites,  suffragant  du  patriarche  d'Antioche, 
ni  le  Maphrian  des  Jacobites,  n'aurait  la  fa- 
culté de  résider  à  Bagdad.  Les  Jacobites  y. 
avaient  seulement  un  évéque,  et  il  était  per- 
mis qu'un  évéque  grec  y  vint  de  temps  à 
autre  visiter  ses  coreligionnaires. 

Les  contrées  de  l'Asie  où  s'étaient  répan- 
dus les  chrétiens  nestoriens,  furent  divisées 
en  vingt-cinq  provinces  ou  archevêchés,  sub- 
divisés en  plus  de  soixante-dix  diocèses.  El- 
les comprenaient  l'Irac  Areb,  la  Mésopotamie, 
le  Diarbécr,  F  Azerbaïdjan ,  la  Syrie,  la  Per- 
se, l'Inde,  la  Transoxiane,  le  Turkustan,  la 
Chine,  et   le  Tangoute  (i). 

Le    patriarche    nestorien    était   non-seule- 


(i)  Asftemani  BibL  Orient,,  tom.  II,  pag.  i56o  et  iSSg, 
et  Dissertatio de  Monophfsitis y  passim,  tom.  III,  pftn  a, 
pag.  171,  190,  616  à  656.  —  Id.  De  CaihoUcis  seu 
Patriarchis  C/taidœor.  et  Kestorianorum ,  Commentanus, 
Romae  1775,  iii-4**.  Pnefatio  5  IV,  pag.  56.  —  Steph. 
£vod.  Assemani  Codices  mss.  Orient.  BibL  Laurent. 
Afedic,  pag.  i5.  —  Michaëlis  Le  Quien,  Oriens  Chris- 
tianug,  Pariftus  1740,  in-f^y  tom.  II,  pag.  1078  et  »aiT., 
pag.  i343  et  suiv. 


a8a  H18TOIAE    DES    MOBTGOLS. 

ment  le  chef  spirituel  ^  mais  aussi  le  pre- 
mier magistrat  des  Chrétiens  de  son  rit,  et 
il  tenait  des  KhaUfes  le  droit  de  juger  les  dif- 
férends qui  s'élevaient,  soit  parmi  les  Jaco- 
bites,  soit  parmi  les  Melkites.  Le  clergé 
même  de  ces  deux  rites  était  placé  sous  sa 
jurisdiction  9  aux  termes  de  deux  diplômes 
dont  les  textes  arabes  nous  ont  été  conser- 
vés. En  voici  la  traduction  :  «c  Le  souverain 
«  des  Fidèles  a  jugé  à  propos  de  vous  insti- 
<  tuer  Catholique  des  Chrétiens  nestoriens, 
«  habitants  de  la  ville  du  salut  (Bagdad) , 
«  et  de  toutes  autres  contrées,  et  de  vous 
ff  placer  à  leur  tête ,  aussi  bien  qu'à  la  tète 
«(  des  Jacobites  et  des  Grecs,  domiciliés  dans 
«  les  pays  musulmans,  ou  qui  s'y  trouvent 
a  de  passage.  Faites  respecter  vos  ordres  par 
«  tous  les  Chrétiens  (i).  » 

Beaucoup  de  Chrétiens  exerçaient  la  profes* 
sion  de  médecins,  et  malgré  la  défense  de  la 
loi,  il  y  en  avait  un  grand  nombre  employés 
comme  scribes  dans  les  bureaux  de  l'admini- 
stration, soit  à  Bagdad,  soit  dans  d'autres 
États  mahométans.  Ces  médecins  et  scribes  se 


(i)  Assemani  Bibl.  Or,  y  tom.  in>  pag.  2.  —  DisscHath 
de  Syris  Nestorianis,  p.  C. 


1 


LIVBB   IV,  CHAPITRE  V.  a83 

prévalaient  de  leur  crédit  pour  exercer  de 
Tinfluence  sur  leurs  coreligionnaires,  et  diri- 
ger les  élections  des  patriarches.  11  y  eut, 
sous  les  Khalifes  Omayates  et  sous  les  Khali- 
fes Abbassides,  quelques  Chrétiens  qui  obtin- 
rent des  préfectures  dans  les  provinces.  Les 
Chrétiens  prospérèrent  en  Egypte,  du  temps 
des  successeurs  de  Saladin  (i);  mais  ces  épo- 


(i)  On  peut  juger  de  rinflnenoe  qu'ils  y  aTaient  acquise , 
par  le  passage  suivant  du  Testament  politique  que  le 
sultan  Salih  écrivit  pour  son  fils  Moazzam,  ce  jeune 
prince  qui  fut  massacré  par  ses  officiers  au  commence- 
ment de  son  règne,  peu  de  jours  après  avoir  fait  prison- 
nier Saint  Louis  :  «  O  mon  fils,  porte  ton  attention  sur 
l'armée,  que  les  Chrétiens  ont  affaiblie,  en  même  temps 
qu'ils  ont  ruiné  le  pays;  ils  vendent  les  terres,  conmne 
si  TËgypte  leur  appartenait.  Ils  exigent  d'un  Emir, 
lorsqu'il  reçoit  sou  brevet,  deux  cent  dinars  et  plus, 
d'un  simple  militaire,  jusqu'à  cent;  si  la  somme  destinée 
à  l'entretien  d'un  cavalier  est  de  mille  dinars,  ils  la 
lui  assignent  sur  six  endroits  éloignés  l'on  de  l'autre; 
alors  le  soldat  a  besoin  de  quatre  intendants  >  lesquels 
dissipent  son] revenu.  Telle  est  la  cause  de  la  déca- 
dence du  militaire;  et  les  Chrétiens  agissent  ainsi  pour 
ruiner  le  pays,  et  al&iblir  l'année,  afin  que  nous  soyons 
contrainu  de  quiter  l'Egypte  .  .  .  Nous  avons  oui 
dire  qu'ils  avaient  mandé  aiLX  princes  des  Francs  de  la 
cAte  et  des  îles  :  Fous  navez  pas  besoin  de  faire  la 
guerre  aux  Musulmans  ;  car  nous  la  leur  faisons  nuù 


a84  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

ques  heureuses  avaient  peu  de  durée;  la  moin- 
dre circonstance  réveillait  l'envie  et  le  fana- 
tisme des  Mahométans,  et  d'ailleurs  les  biens 
que  les  chrétiens  avaient  acquis  par  leur  in- 
dustrie causaient  leur  perte.  Us  étaient  tou- 
jours à  la  merci  des  agents  de  l'autorité ,  et 
quelquefois  les  victimes  d'émeutes  populaires. 
Quelquefois  aussi,  par  leurs  dissensions,  ils 
s'attiraient  eux-mêmes  leurs  disgrâces. 

Les  Mongols  ne  faisaient  pas  plus  de  cas 
des  Chrétiens  que  des  sectateurs  de  Mahomet; 
mais,  attaquant  des  contrées  mahométanes,  ils 
avaient  intérêt  à  s'attacher  des  populations 
ennemies  de  la  nation  dominante.  La  protec- 
tion   de  ces    conquérants,  et    letat  chance- 


«  et  Jour;  nous  nous  emparons  de  leurs  biens;  nous 
a  avons  leurs  femmes;  nous  ruinons  leur  pays;  nous  af- 
^faiblissons  leur  militaire.  Venez  y  prenez  le  pays;  nous 
«  ne  vous  y  avons  laissé  aucun  obstacle.  L'ennemi  est 
«  avec  toi ,  dans  ton  royaume  ;  ce  sont  les  Chrétiens  ; 
«  et  ne  te  fie  pas  à  ceux  d'entre  eux  qui  se  sont  faits 
a  Musulmans;  car  aucun  d'eux  n'a  embrassé  rislamlsme, 
«  sans  quelque  motif  particulier,  et  son  ancienne  religioR 
«t  reste  cachée  dans  son  cœur,  comme  le  feu  dans  le  bois.  » 
Novaîri.  —  Cet  historien  rapporte  le  texte  de  ce  testament 
politique ,  assez  étendu ,  que  le  sultan  Nassir  écrivit ,  pen- 
dant la  maladie  qui  termina  ses  jours,  et  que  !Noyaîri  a 
transcrit  de  l'original  tracé  de  la  main  du  sullaiu 


LIVRE   IV,    CHAPITRE    V.  l85 

tant  de  rislaniisme,  affaibli  par  tant  de  dévas- 
tations, faisaient  naître  dans  le  cœur  des 
Chrétiens  Tespoir  de  dominer,  à  leur  tour, 
leurs  anciens  maîtres.  Du  choix  que  ferait  en- 
tre les  deux  religions  le  peuple  païen  qui  les 
tenait  également  asservies ,  dépendait  leur  sort  y 
et  Tissue  de  la  lutte  qui  s'éleva  entre  elles , 
pour  gagner  les  Mongols,  fut  quelque  temps 
incertaine. 

Les  Chrétiens  orientaux,  ainsi  que  les  Croi- 
sés, se  réjouissaient  de  voir  Houlagou  prêt  à 
fondre  sur  la  Syrie  ;  contemplant  déjà  la  ruine 
de  la  puissance  mahométane  dans  cette  con- 
trée, arrosée  de  tant  de  sang  chrétien;  se 
flattant  de  Fcspoir  qu'ils  recueilleraient  le 
fruit  de  l'expédition  mongole.  Nous  jetterons 
un  coup*d'œil  sur  l'état  de  la  Syrie  et  de 
l'Egypte  à  l'époque  de  cette  invasion. 


[86  HISTOIRE  DES    MONGOLS. 


CHAPITRE    VI. 


Cbùte  de  la  dynastie  eyoubîte  en  Egypte.  —  Éiéyation 
au  trône  d'Eïbeg,  chef  de  Mameloucs.  —  Origine  de 
la  puissance  des  Mameloucs  d*£gypte.  —  Guerre  entre 
Eîbeg  et  Nassir,  prince  de  Syrie.  —  Paix.  —  Ambas- 
sade du  prince  de  Syrie  à  Honlagou.  —  Lettre  de 
Houlagou  au  prince  de  Syrie.  —  Réponse.  —  Marche 
de  Houlagou  sur  la  Syrie.  —  Soumission  du  prince  de 
Mardin.  —  Conquête  du  nord  de  la  Mésopotamie.  — 
Démêlés  de  Nassir  avec  le  prince  de  Carac.  —  Disso- 
lution de  Tarmée  de  Nassir,  campée  à  Berzë.  —  An>- 
bassade  de  Nassîr  au  sultan  d'Egypte  Couttouz.  — 
Assassinat  d'Eïbeg.  —  Élévation  au  trône  de  son  fils 
Manssour.  —  Usurpation  de  Couttouz.  —  Invasion  de 
Houlagou  en  Syrie.  —  Siège  d*A1ep.  —  Prise  et  sac  de 
cette  ville.  —  Soumission  volontaire  de  Hamat.  —  Re- 
traite de  Nassir  vers  la  frontière  d'Egypte.  —  Soumis- 
sion de  Damas.  —  Prise  de  la  citadelle  de  Damas.  — 
Reddition  de  Harém  et  massacre  de  ses  habitants.  — 
Retour  de  Houlagou  en  Perse*  —  Ravages  des  Mon- 
gols  dans  la  Syrie  méridionale.  —  Prise  du  Mélik 
Nassir.  —  Sommation  au  sultan  d'Egypte.  —  Exécution 
à  mort  des  ambassadeurs  mongols.  ^-  Préparatifs  de 
guerre.  —  Marche  de  Couttouz  en  Syrie.  —  Bataille 
d'Aîn-Djalout.  —  Évacuation  de  la  Syrie  par  les  Mon- 


LIVRE    nr,   CHAPITRE   YI.  ^87 

gols.  —  Retraite  de  l'année  égyptienne.  —  Assassinat 
de  (]outtouz.  —  Éléyation  au  trône  de  Beîban. 


La  Syrie  obéissait  encore  à  un  descendant 
de  Salah-ud-din  (Saladin);  mais  les  arrière- 
neveux  de  ce  guerrier  venaient  de  perdre  le 
trône  d'Egypte.  Le  sultan  Salih  était  mort  à 
Manssoura ,  pendant  que  Tarmée  de  St.  Louis 
occupait  Damiette.  Son  décès  fîit  caché  avec 
soin,  jusqu'à  l'arrivée  de  son  fib,  Moazzam 
Touranschahy  qui  était  dans  son  apanage  de 
Hissn-Reïfa,  en  Mésopotamie.  L'armée  fran* 
çaise  fîit  détruite  et  St.  Louis  £aiit  prisonnier. 
Trois  semaines  après  ce  triomphe ,  Touran* 
ftchah  tomba  sous  les  coups  des  anciens  che£i 
des  Mameloucs  de  son  père,  qu'il  voulait 
écarter,  pour  élever  à  leur  place  les  jeunes 
courtisans  qui  l'avaient  suivi  de  Mésopotamie. 

Après  cet  attentat,  les  chefe  militaires  prê- 
tèrent foi  et  hommage  à  une  femme,  à  Sche* 
djer-ud-durr,  l'esclave  et  la  concubine  du  sut 
tan  Salih,  qui  avait  joui  de  toute  sa  confiance, 
et  dirigé  les  affaires  jusqu'à  l'arrivée  de  Tou- 
ranschah.  Ils  élurent  généralissime  de  l'armée , 
avec  le  titre  d'Âtabey,  un  chef  de  mameloucs, 
du   nom   d'£ibeg,  que  la  reine  épousa,  au 


nov. 
1249. 


avr. 
laSo. 


^SS  HISTOIRE   DES   UONGOLS. 

bout  de  trois  mois ,  se  démettant  de  Tempire 
en  sa  faveur.  Eïbeg  prit,  en  montant  sur  le 
trône  y  le  titre  de  Mo'izz,  et  s'associa,  pen- 
dant quelque  temps,  un  prince  eyoubite, 
âgé  de  six  ans,  £1  Aschraf,  arrière  petit-fils 
du  sultan  Kamil. 

La  révolution  qui  mit  sur  le  trône  des 
Eyoubites  un  chef  de  mameloucs,  fait  voir 
combien  cette  milice  était  devenue  puissante 
en  Egypte.  Saladin  avait  licencié  Farmée  des 
Khalifes  Fathimites,  composée  d'esclaves  nè- 
gres, d'Égyptiens  et  d'Arabes,  et  les  avait 
remplacés  par  des  Curdes  et  des  Turcs;  son 
armée  d'Egypte  était  forte  de  douze  mille 
cavaliers.  Ce  prince  et  ses  successeurs  aimaient 
à  acheter  de  jeunes  esclaves  turcs,  qu'ils  fai- 
saient élever  pour  le  service  militaire;  mais 
ce  fut  Salih,  sixième  successeur  de  Saladin, 
qui  donna  aux  mameloucs  (i)  turcs  la  pré- 
éminence sur  les  autres  troupes.  Avant  de 
parvenir  au  trône,  ce  prince  avait  éprouvé 
la  fidélité  des  esclaves  de  cette  nation  qui  fai- 
saient partie  de  sa  maison  militaire.  A  une 
époque  critique  ils  n'avaient  pas  suivi  l'exem- 


(i)  Mamelouc  signifie,  en  arabe,  qui  est  en  puissance 
de  patron. 


tIVRE    TV,  CHAPITRE  VI.  289 

pie  de  ses  troupes  curdes ,  qui  l'abandonnèrent. 
Salih  sut  apprécier  leur  attachement,  et  de- 
venu  sultan  d'£gypte,  il  se  plut  à  augmenter 
par  des  achats  le  nombre  de  ses  mameloucs 
turcs.  Ils  étaient  amenés  des  pays  de  steppes, 
au  nord  de  la  Mer  Caspienne  et  du  Caucase, 
habités  par  des  tribus  turques  que  l'on  con- 
fondait sous  le  nom  général  de  Kiptchak.  Il 
était  alors  moins  facile  de  se  procurer  ces 
esclaves.  Les  marchands  ne  pouvaient  les-  ac- 
quérir qu'en  secret;  ils  devaient  les  exporter 
furtivement;  mais  lorsque  la  patrie  de  ces 
peuples  nomades  eut  été  envahie  par  les 
Mongols,  les  enfants  des  vaincus  furent  mis 
en  vente,  et  l'on  put  en  amener  un  grand 
nombre  en  Syrie  et  en  Egypte.  Le  sultan  Salih 
eut  près  de  mille  mameloucs  turcs,  qu'il  ca« 
senia  dans  la  forteresse  de  Raoudhat,  située 
sur  une  ile  du  Nil ,  en  face  du  Caire ,  et  qu'il 
appela  Bahriyés  (i).  Les  jeunes  esclaves 
étaient  exercés  à  tirer  de  l'arc,  à  manier  la 
lance;  on  leur  enseignait  la  religion  mahomé- 
tane,  et  leur  éducation  achevée,  ils  entraient 


(1)  Le  nom  de  Bahr,  en  arabe,  sert  ëgalemeni  a  dé- 
ftigner  la  mer  et  les  grands  fleuTes,  tels  que  le  Nil;  ainsi 
Bahriré  peut  signifier  maritime  ttjim'iaiiit, 

3  19 


ttgO  HISTOIRE   DES    MONGOLS. 

dans  la  garde  royale,  exclusivement  compo* 
sée  de  ces  mameloucs  turcs.  C'était  par- 
mi leurs  chefs  que  le  sultan  Salih  choisis- 
sait les  grands  officiers  de  sa  maison  y  et  ses 
courtisans  les  plus  intimes.  Ils  parrenaient 
aux  premiers  grades  militaires ,  possédaient  les 
plus  beaux  fiefs  et  jouissaient  de  gros  revenus; 
car  l'armée  régulière  d'Egypte ,  dont  la  force 
varia  y  depuis  Saladin,  entre  dix  et  vingt-cinq 
mille  cavaliers,  recevait  pour  son  entretien, 
soit  des  terres  que  le  militaire  faisait  valoir , 
soit  le  produit  des  impositions  d'un  canton, 
qu^il  percevait  à  son  profit  (i).  Les  Mameloucs 
Bahriyés  venaient  de  signaler  leur  valeur  contre 
les  guerriers  de  St.  Louis.  Us  avaient  sauvé 
l'Egypte  à  Manssoura  et  contribué  essentielle» 
ment  à  la  perte  de  l'armée  firançaise.  Dans 
leur  esprit  de  corps  et  leur  ambition  était  leur 
force.  Les  chefs  de  cette  milice  se  succédèrent 
sur  le  trône  d'Egypte. 

La  Syrie  appartenait  au  prince  Nassir  Salah- 
ud-din  Youssouf,  qui   avait  hérité  en  ia36, 


(x)  Macrizi,  Description  de  VÉgy-ptCy  tom.  I.  Cbap. 
Dtpan  ul-Assakery  tom.  III.  Chap.  Dcvlet  ul-Mémalik  îi- 
Bahriyei;  —  DJuyousch  ud^Devlet  il-Turkiyet  ; —  CaVat 
ul-Djéhel,  ahîclc  Et  Thabac. 


tIVAE    IV,    CHàPITAE    VU  *2Ç)t 

à  Page  de  six  ans,  la  principauté  d'Alep,  de 
son  père  A'ziz,  petit^fils  de  Saladin,  et  s'était 
emparé  y  en  laSo,  après  l'assassinat  de  Tou- 
ranschaby  de  la  principauté  de  Damas ,  qui 
obéissait  au  sultan  d'Egypte.  Maître  alors  de 
presque  toute  la  Syrie ,  il  entreprit  de  cbasser 
du  trône  d'Egypte  l'affrancbi  turc  qui  venait 
de  l'usurper;  mais  il  fut  battu  par  Eibeg,  et  laSi. 
peu  après  un  ambassadeur  du  Khalife  vint 
offrir  sa  médiation  aux  deux  princes ,  qui  fi- 
rent la  paix.  Nassir  céda  au  sultan  d'Egypte 
Jérusalem,  Gaza  et  la  côte  jusqu'à  Napelous. 

Elbeg  ayant  fait  assassiner  Faris-ud-din  ia53. 
Acttaî,  l'un  des  principaux  chefs  de  Mame- 
loues,  qui  lui  faisait  ombrage,  les  troupes  de 
ce  général,  au  nombre  de  sept  cents  cava- 
liers, et  les  ofiBciers  des  Mameloucs  Bahriyés, 
ses  anciens  camarades,  prirent  la  fiiite,  entre 
autres  Beïbars  et  Calavoun,  qui  occupèrent 
ensuite  le  trône.  Us  sortirent  du  Caire  pen- 
dant la  nuit ,  passèrent  en  Syrie  et  obtinrent  du 
prince  Nassir  la  permission  de  se  rendre  à  sa 
cour;  ils  en  reçurent  de  l'argent,  des  robes 
d'honneur ,  des  fiefs  militaires.  Ils  le  pressaient 
de  marcher  sur  l'Egypte;  mais  Nassir  se  mé- 
fiait de  ces  chefis  turbulents,  contre  lesquels 
d'ailleurs  le  sultan  Eibeg,  dans  ses  lettres, 
lui  inspirait  des  soupçons.  Nassir  profita  tou- 


!291  HISTOIRE   DES    MONGOLS. 

tefois  de  cet  incident  pour  redemander  siu 
roi  d'Egypte  le  pays  qu'il  venait  de  lui  céder, 
alléguant  que  les  Manieloucs  Bahriyés,  qui 
avaient  reçu  du  stdtan  leurs  fiefs  dans  ces 
districts,  se  trouvaient  présentement  à  son 
service.  Eïbeg  le  lui  rendit,  et  Nassir  confirma 
ces  mêmes  officiers  dans  la  possession  de  leurs 
bénéfices  militaires. 

Mais  les  chefs  des  Bahriyés  ne  restèrent  pas 
long-temps  fidèles  à  Nassir.  Jugeant  que  ce 
prince  faible  était  peu  propre  à  servir  leurs 
desseins,  ils  allèrent  trouver  un  autre  Eyou- 
bite,  le  prince  de  Carac,  Moguith  Omar,  et 
le  prièrent  de  les  seconder  dans  leur  projet 
d'attaquer  Eïbeg,  avançant  faussement  qu'ils 
étaient  appelés  par  les  généraux  égyptiens. 
Moguith,  fils  du  sultan  d'Egypte  Adil,  en- 
fermé dans  le  château  de  Schoubek  par  le 
sultan  Touranschah,  et  après  son  assassinat, 
élargi  par  le  commandant  de  cette  place  ^ 
était  devenu ,  en  i  a5 1 ,  souverain  de  Schou- 
bec  et  d'Alcarac.  Les  circonstances  favori-* 
saient  une  entreprise  sur  l'Egypte;  Eïbeg 
venait  d'être  assassiné;  son  fils  Manssour,  âgé 
seulement  de  quinze  ans,  occupait  le  trône 
sous  la  tutèle  du  général  Couttouz,  affran- 
chi d'Eïbeg.  Le  prince  de  Carac  marcha 
déc.    sjir  l'Egypte;   mais   Couttouz  le   battit,  prit 


125" 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    VI.  ^(jl 

plusieurs  chefs  des  Bahriyés  et  les  fit  déca- 
piter (i). 

Le  prince  de  Syrie  avait,  quelques  années 
auparavant,  envoyé  à  la  cour  de  Mangou, 
avec  de  riches  présents,  son  vézir  Zein-ud- 
din  el-Hafizzi,  qui  rapporta  à  son  maître  des 
lettres  de  sauve-garde  (a).  Néanmoins,  les 
progrès  rapides  des  armes  de  Houlagou  et  ses 
projets  menaçants  causaient  de  vives  inquié^ 
tudes  au  prince  Nassir,  qui  se  repentant  de 
n'avoir  pas  encore  envoyé  son  hommage  au 
conquérant  mongol,  voulut  alors  réparer  sa 
n^ligence.  Il  fit  partir,  en  12 58,  pour  la 
cour  de  Houlagou,  son  fils  Â'ziz,  encore  en- 
fant, avec  le  vézir  S^în-ud-din,  un  officier 
général,  plusieurs  chambellans,  et  de  riches 


(i)  NoTaïri  (Tadj-ud-dîn)  Nihayct  ul-ereb  fi  funoun  U^ 
édeb,  Fenn  Y,  cassm  S^  bab  13.  Des  sultans  d*Égyptc. — 
Blacrizi,  fFàki-cd-din  Abmed)  Es-Sulouk  U  ma'rifet  duwel 
U-MstiauÂ,  i'*  partie.  —  Ibn  Tagrirbirdi  (Djemal-ud-diii 
Toussoul}»  £a  Nudjoum  uz^zéUtiret  fi  muiouA  Misscr 
v'cl'-Cdhiret ,  3*  partie.  Tagri  birdi  est  la  prononciation 
arabe  des  deux  roots  turcs   Tangri  vmit,   qui   signifient 

(a)  Rascbîd.  — •  Cet  historien  ajoute ,  ce  qui  D*est  guère 
probable  y  qu'^rès  Tarrivée  de  Houlagou  en  Perse ,  le 
prince  d'Alep  entretint  arec  lui  dea  intelligences  secrètes. 


394  HISTOIRE   DBS   MONGOLS. 

présents,  lui  donnant  une  lettre  pour  Bedr- 
ud-din  Loulou  y  dans  laquelle  il  priait  œ 
prince  de  Moussoul  d'interposer  ses  bons  of- 
fices pour  faire  agréer  ses  excuses  à  Houla- 
gou  (i). 

Lorsque  les  ambassadeurs  de  Nassir  furent 
admis  à  l'audience  de  Houlagou,  ce  prince 
leur  demanda  pourquoi  leur  maître  n'était 
pas  venu  en  personne.  Ils  alléguèrent  que  le 
prince  de  Syrie  craignant,  s'il  s'absentait  de 
son  pays  y  que  les  Francs,  ses  voisins  et  ses 
ennemis,  ne  vinssent  l'envahir,  s'était  fait  re- 
présenter par  son  fils.  Houlagou  feignit  d'a- 
^^7  gréer  cette  excuse.  Il  retint  le  jeune  A'ziz  tout 
ia59  l'tj^iver,  et  lorsqu'il  le  congédia,  il  lui  fit  re- 
mettre pour  son  père  une  lettre  de  somma- 
tion, rédigée  en  arabe  par  Nassir-ud-din ,  et 
conçue  en  ces  termes  : 

a  Au  nom  de  Dieu,  créateur  des  cieux  et 
«  de  la  terre!  Sachez,  ô  prince  Nassir,  que 
a  nous  sommes  arrivés  devant  Bagdad,  en  655, 
(c  et  que  nous  avons  fait  prisonnier  son  sou- 
«  verain.    Il   en    avait  mal   agi  envers  nous. 


(i)  Novaïii.  —  Macrizî  (i'*  partie)  ayance  qoe  Nassir 
faisait  prier  Houlagou,  par  sts  ambassadeurs,  de  l'aider 
a  enlever  TEgypte  aux  Mamdoucs. 


LIVEE    IWy   CHAPITRE    YL  igS 

«  Interrogé  il  se  repentit,  et  reconnut  qu'il 
a  méritait  la  mort.  Avare  de  ses  richesses,  il 
«  a  fini  par  tout  perdre.  Sa  ténacité  lui  a 
«  &it  échanger  les   biens   les    plus   précieux 

<  contre  le  néant.  Selon  l'adage  :  Ce  qui  est 
«  parvenu  à  son  faite  décline  ;  nous ,  au  con- 
c  traire,  nous  allons  en  croissant. 

«c  O  prince  Nassir,  Seïf-ud-din,  fils  de  Ya- 
«  gmour,  Alaï-ud-din  £1-Gaimari,  et  vous  tous, 
c  généraux  et  guerriers  de  Syrie!  Sachez  que 
«  nous  sommes  les  milices  de  Dieu  sur  la 
«  terre;  qu'il  nous  a  créés  dans  sa  rigueur, 
ce  et  nous  a  donnés  le  pouvoir  sur  ceux  qui 
«  se  sont  attirés  sa  colère.  Que  l'exemple  de 
«  tant  de  pays  vous  éclaire!  Que  le  malheur 
«  d'autrui  vous  serve  de  leçon  !  Rendez  vous , 

<  av€utt  que  le  voile  s^entrauçre  (i);  car,  nous 

<  ne  sommes  ni  sensibles  aux  pleurs ,  ni  émus 
c  des  plaintes.  La  pitié.  Dieu  l'a  ôté  de  nos 
«  cœurs.  Malheur  à  qui  n'est  pas  des  nôtres. 
«  Vous  savez  combien  de  pays  nous  avons 
«  conquis,  combien  de  peuples  nous  avons 
«  détruits.  A  vous  la  fiiite;  à  nous  la  pour- 
«  suite;  mais  quelle  route  vous  sauvera,  quelle 
«  terre  vous  protégera?   de  nos  armes  rien 


(i)  Coran,  cliap,  So»  verset  20. 


^96  HISTOIRE    DES    ttOlTGOLS. 

a  ne  peut  vous  garantir.  Nos  coursiers  sont 
tf  des  éclairs  ;  nos  sabres ,  des  coups  de  foudre  ; 
«  nos  poitrines  y  dures  comme  des  rocs;  nos 
a  guerriers ,  au  nombre  des  grains  de  sable. 
«  Qui  veut  nous  combattre  s'en  repent,  qui 
«nous  demande  grâce  trouve  son  salut.  Notre 
a  empire  est  respecté;  nos  vassaux  sont  en 
«  sûreté.  Si  vous  recevez  notre  loi,  entre 
a  nous  tout  sera  commun.  Si  vous  résistez, 
fc  si  vous  persistez  dans  votre  opiniâtreté,  ne 
«  vous  en  prenez  alors  qu'à  vous  même.  Qui 
(c  avertit  est  justifié.  Pour  nous  les  forteresses 
«  ne  sont  pas  des  obstacles;  les  armées  ne 
«  nous  arrêtent  pas.  Vos  vœux  contre  nous 
«  ne  seront  pas  exaucés  ;  car  vous  Taites  usage 
a  des  mets  prohibés;  vous  ne  gardez  pas  votre 
a  parole;  vous  violez  les  pactes  et  trahissez 
a  la  foi.  Vous  professez  Thérésie;  vous  aimez 
a  l'impiété  et  la  rébellion.  Apprenez  que  vous 
et  êtes  condamnés  à  l'abjection  et  au  mépri& 
a  //  viendra  le  jour  où  vous  recourez  Vigno^ 
a  mimeux  cfidtiment  de  votre  orgueil,  de  vos 
a  excès  et  de  votre  impiété  (1).  Vous  croyez 
«  que  nous  sommes  des  infidèles  ;  nous  savons 
«  que  vous  êtes  des  impies.  Le  tout-puissant 


(i)   Coran  y  cfaap.  46  ,  t.  18. 


LIVRE   IV9   GHA.PITAB   YI.  I97 

«  VOUS  a  soumis  à  notre  domination.  Ceux 
«  que  vous  tenez  le  plus  en  honneur  sont 
«  vils  à  nos  yeux.  Malheur  et  terreur  à  qui 
«  se  dresse  devant  nous.  Grâce  et  siireté  à 
«  qui  trouve  accès  auprès  de  nous.  Nous 
«  avons  conquis  la  terre  de  FOrient  à  FOcci- 
«  dent,  et  dépouillé  ceux  qui  possédaient  ses 
a  richesses.  Nous  wons  enlevé  tous  les  vais^ 
a  seaux  (i).  Choisissez  donc  dans  votre  esprit 
«  la  voie  la  plus  salutaire ,  et  hâtez  vous  de 
«c  nous  répondre  avant  que  la  guerre  allume 
ce  son  feu  et  vous  jette  ses  étincelles;  car  vous 
«  éprouverez  soudain  de  notre  part  les  plus 
9  grandes  calamités;  dans  un  clin-d'œil  votre 
c<  pays  sera  réduit  en  désert,  et  vous  ne 
«  trouverez  aucun  refuge.  L'ange  de  la  mort 
«  pourra  proclamer  :  Estait  aucun  d*eux  qui 
a  donne  encore  le  moindre  signe  de  vie  y  ou 
a  dont  la  voix  fasse  entendre  le  plus  léger 
«  murmure  (a).  Nous  agissons  loyalement  en 
«  vous  prévenant.  Expliquez  vous  prompte* 
a  ment  de  crainte  que  le  châtiment  ne  vienne 
a  vous  frapper  à  l'improviste;  soyez  donc  sur 
«(  vos  gardes.  Et  lorsque  vous  aurez  achevé  notre 


{1}  Coran  9  chap.  18,  v.  78. 
(2}  Ibid ,  chap.  1 9  ,  ▼.  98. 


298  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

«  lettre  y  lisez  le  commencement  des  Abeilles 
«  et  la  fin  du  Sad  (i).  Nous  avons  répandu 
«  les  diamants  de  nos  paroles.  A  vous  d'y 
c  répondre  9  et  salut  à  qui  suit  la  voie  du 
«  salut.  » 

Houlagou  reçut  d'Alep  la  réponse  suivante  : 
€c  Dis  :  ô  mon  Dieu  y  maître  de^  empiiesl 
«  tu  donnes  la  puissance  à  qui  il  te  plaît  {%)* 
«  Assiste  nous.  Louange  à  Dieu,  le  roi  de 
«  Tunivers.  Saluts  et  bénédictions  sur  le  co- 
«  ryphée  des  envoyés  de  Dieu  et  le  dernier 
«  des  prophètes,  Mohammed  Tillétré,  ainsi 
«  que  sur  toute  sa  famille. 

«  Mous  avons  pris  connaissance  de  la  lettre  de 
«  votre  altesse  Ilkhanienne  et  de  votre  hautesse 
ce  Sultanienne,  (que  Dieu  lui  fasse  connaître 
if  la  vraie  voie  et  agréer  la  vérité) ,  annonçant 
«  que  vous  êtes  créés  par  la  rigueur  de  Dieu, 
<c  lancés  sur  ceux  qui  se  sont  attirés  sa  colère; 
ff  que  vous  n'êtes  ni  sensibles  aux  plaintes, 
«  ni  émus  des   pleurs,    et  que  Dieu   a   oté 


(i)  Ce  sont  les  titres  de  deux  chapitres  du  Coran: 
Celui  des  Abeilles  commence  par  ces  mots  :  La  vengeance 
céleste  s'approche;  ne  la  hâtez  pas ,  et  le  chapitre  Sad 
finit  par  ces  mots:  Cet  écrit  est  un  avcrtissemeni  aux 
mortels  ;  vous  verrez  un  jour  qu'il  annonce  vrai, 

(2}  Coran,  chap.  3  v.  a 5. 


LIVRE    IV,   CHAPITRE   VI.  299 

«  toute  pitié  de  vos  cœurs.  C'est  là  un  de 
«  vos  plus  grands  vices;  tel  est  le  caractère 
«  des  Diables  et  non  celui  des  souverains. 
«  Cet  aveu  spontané  vous  flétrit  :  O  infidèles , 
9ije  n  adorerai  pas  ce  que  vous  adorez  (i). 
fc  Vous  êtes  maudits  dans  tous  les  livres  rêvé- 
«  lés;  vous  avez  été  dépeints  sous  les  traits 
ic  les  plus  abominables;  vous  avez  été  dési- 
«  gnés  par  tous  les  apôtres  célestes ,  et  nous 
«  vous  connaissons  depuis  que  vous  êtes  créés; 
«  vous  êtes  des  infidèles ,  comme  vous  l'avez 
«  soupçonné  y  et  la  malédiction  de  Dieu  ri  est 
«  elle  pas  sur  les  infidèles  (a).  Vous  dites  que 
«  nous  professons  des  hérésies,  que  nous  avons 
«  trahi  notre  foi,  que  nous  nous  livrons  à  la 
ff  rébellion  et  à  l'impiété.  U  nous  rappelle  aux 
«  principes  celui  qui  ne  se  soucie  pas  des 
a  conséquences;  c'est  comme  si  Pharaon  eut 
«  exhorté  à  louer  Dieu,  lui  qui  niait  la  vraie 
«r  foi.  Nous  sommes  les  vrais  fidèles;  on  ne 
«  peut  nous  imputer  aucunes  transgressions; 
«  nous  ne  prétons  à  aucuns  soupçons.  C'est 
«  à  nous  que  le  Coran  a  été  envoyé  du  ciel; 
«  c'est  le  Dieu  que  nous  adorons  qui  est  éter* 


(1)  Coran,  chap.  ,109  ▼.  i. 
(a)  Ibidy  chap.  a,  v.  89. 


3oO  HISTOIRE    DES    MOKGOLSv 

«  nel.  Nous  croyons  fermement  à  la  parole 
«r  révélée  et  nous  savons  comment  elle  doit 
a  être  interprétée  ;  mais ,  certes ,  c^est  pour 
«  vous  que  le  feu  a  été  créé;  c'est  pour  con- 
tf  sumer  votre  peau,  lorsque  les  cieux  se  fen» 
«  drortty  que  les  étoiles  seront  dispersées ,  que 
«  les  mers  confondront  leurs  eaux,  et  que  les 
«  sépulchres  seront  renversés  y  Vame  verra  le 
«  tableau  de  toute  sa  vie  (i).  ïTestHl  pas 
K  étrange  de  menacer  les  lions  de  contusions, 
a  les  tigres  des  hyènes  et  les  braves  des 
«  goujats?  Nos  chevaux  sont  de  Barca,  nos 
«  sabres  du  Yémen;  nos  bras  sont  renommés 
«  de  rOrient  à  l'Occident.  Nos  cavaliers  s^élan- 
«  cent  comme  des  lions,  et  nos  chevaux  at- 
«  teignent  tous  ceux  qu'ils  poursuivent.  Nos. 
«(  sabres  taillent  en  pièces  et  nos  coups  sont 
«  des  coups  de  tonnerre.  Notre  peau  est  notre 
«1  cotte  de  mailles;  nos  poitrines  sont  nos  cui- 
«  rasses.  Les  injures  ne  brisent  point  nos 
«  cœurs;  les  menaces  ne  nous  causent  aucune 
«  frayeur.  Contre  vous  la  résistance  est  à  Dieu 
ce  obéissance.  Si  nous  vous  tuons,  nos  vœux 
«  seront  exaucés;  si  nous  sommes  tués,  le  pa- 
«  radis  nous  attend.  Vous  dites  :  Nos  poitrines 


(i)  Ceranj  chap.  82,  v.  i. 


J 


LIVRE  rVy    CHAPITRE   VI.  3oi 

«  sont  comme  les  rocs;  nous  sommes  aussi 
xt  nombreux  que  les  grains  de  sable;  mais  le 
«  boucher  s'efFraye  t-il  du  grand  nombre  des 
«  brebis  ;  ne  sufEt-il  pas  d'un  peu  de  feu  pour 
«  consumer  un  vaste  bûcher  ?  Nous  ne  fuirons 
tf  pas  la  mort  pour  vivre  dans  Topprobre.  Si 
«  nous  vivons,  nous  serons  heureux;  si  nous 
«  mourons  y  nous  serons  martyrs.  N'est'<e  pas 
«  que  les  milices  de  Dieu  triompheront?  (i) 
«  Et  vous  exigez  de  nous  l'obéissance  que 
«  nous  rendions  au  chef  des  fidèles ,  au  vicaire 
«  du  prophète;  nous  ne  vous  obéirons  pas. 
«  Certes  nous  préférons  d'aller  le  joindre.  Vous 
«  demandez  que  nous  nous  rendions  à  vous, 
te  a^^ant  que  le  voile  s^ entrouvre ,  et  que  vous 
«r  nous  ayez  atteints.  Les  grains  de  ces  paroles 
«  sont  mal  enfilés.  Et  si  le  voile  se  déchire, 
•c  si  le  destin  s'accomplit,  on  verra  qui  a 
«  failli ,  en  apostasiant ,  en  retournant  au  culte 
tf  des  idoles,  en  reconnaissant  plus  d'un  Dieu. 
«  Certes  9  vous  a4^z  avancé  de  si  étranges 
«  choses  y  que  peu  s'en  est  fallu  que  les  deux 
«  ne  se  fendissent ,  que  la  terre  ne  s* entrouvrit , 
«  et  que  les  montagnes  ne  se  fussent  écroulées  (q). 


(i)  Coran  »  chap.  5 ,  t.  65. 
(a)  Ibid»  cliap,  19,  t.  92. 


3oa  HISTOIRE  DES  MOUGOlS. 

c  Dites  à  votre  secrétaire,  le  rédacteur  de 
«  votre  lettre  :  Tu  ne  t'es  pas  contenu  dans  de 
a  justes  bornes,  malgré  ta  concision.  En  vé- 
<c  rite ,  nous  ne  faisons  pas  plus  de  cas  de  ta 
«  prose  que  du  son  du  rahab  (i)  ou  du  bour- 
m  donnement  d'une  mouche;  car  tu  as  payé 
«  d'ingratitude  ton  bienfaiteur  et  tu  as  mérité 
a  un  sévère  châtiment.  Certes  y  nous  tiendrons 
a  registre  de  leurs  discours  ^  et  nous  leur  en  Je' 
«  rons  porter  la  peine  wee  usure  (a).  Tu  te 
a  joues  de  nous  avec  tes  menaces  mensongères; 
a  tu  as  seulement  voulu  montrer  ton  éloquence; 
«  c'est  à  toi  qu'on  peut  dire  :  Tu  t'es  souvenu 
a  de  quelque  chose  et  tu  en  as  oublié  beau- 
<c  coup  d'autres.  Tu  as  écrit  :  Les  pervers  sau^ 
ce  ront  un  jour  le  sort  qui  leur  est  destiné  (3)  ; 
«  telle  est  ton  apostrophe  ;  en  voici  la  réponse  : 
a  Le  commandement  de  Dieu  s'accomplira;  ne 
«  le  hâtez  pas  (4). 


(i)  Espèce  de  violon  persan. 
.    (a)  Coran  y  chap.  19,  v.  78. 

(3)  Ibid,  chap.  a6,  y.  sia7« 

(4)  Vassaf ,  tom.  I.  —  Cet  historien  qualifie  de  che^ 
d'œuvre  d*éloqiience  la  première  pièce ,  attribuée  à  Tas- 
tronome  Nassir-ud-din.  La  beauté  de  ce  style,  chéri  des 
Arabes,  consiste  dans  son  énergique  concision,  daHs  le 
choix  de  mots  sonores ,   dans  la  brièveté  des  membres  de 


LIVRE   IV I   CHAPITRE  VI.  3o3 

«  Le  prince    Nassir,  Seif-ud-ilin   ibn  Yag- 
«  mour,  Alaï*ud-dm  El-Caïméri  et  les  autres 


périodes,  tous  cadencés  et  rimes,  dans  des  jeux  de  mots 
et  des  allitérations  ;  mais  la  nécessité  de  trouver  des  con- 
sonnances  introduit  parfois  «des  chevilles ,  que  la  traduc- 
tion rend  encore  plus  saillantes.  Au  reste,  les  citations 
du  Coran  et  tout  ce  qui  a  rapport  à  la  religion  maho- 
métanc,  paraissent  assez  déplacés  dans  une  lettre  écrite 
an  nom  d'un  prince  païen. 

Le  texte  de  ces  deux  lettres  est  aussi  rapporté ,  mais 
avec  quelques  variantes,  par  Macrizi,  dans  son  Histoire 
d'Egypte,  et  par  Ahmed  ben  Arabshah,  dans  sa  Vie  de 
Timour.  Selon  Macrizi,  la  première  fut  adressée  par 
Houlagou,  au  sultan  d'Égjpte  Couttouz ,  après  son 
retour  en  Perse  de  son  expédition  en  Syrie.  Ahmed  ben 
Arabschah  annonce  d'abord  qu'il  avait  vu  une  somma- 
tion et  sa  réponse  dans  un  livre  où  Tune  était  attribuée 
À  Timour  et  l'autre  à  Melik  £z-Zahir  (c'est  le  sultan 
d'Egypte  Bercouk};  mab  que  ces  deux  pièces  n'avaient, 
à  Texception  des  versets  du  livre  sacré,  rien  d'élégant, 
ni  de  fleuri;  puis  il  lyoute,  ^P^  ^^  avoir  transcrites, 
qu'il  avait  trouvé  dans  un  vieux  manuscrit  cette  même 
sommation,  sortie  de  la  plume  de  Nassir-ud-din  de 
Thonss  et  adressée,  au  nom  de  Holagoua  le  Taure,  au 
sultan  d'Egypte,  ainsi  que  la  réponse,  dont  il  ignorait 
Fauteur.  —  M.  Siivestre  de  Sacy  a  donné,  dans  sa 
Chrestomathie  arabe,  tom.  1,  le  texte  de  ces  deux  lettres 
avec  une  traduction  et  des  notes. 

Selon  Macrizi  (Ann.  é^pt,  sous   l'an.   65;),  la  lettre 


3o4  HISTOIRE    DES    MOKGOLS. 

«  généraux  et  guerriers  de  Syrie,  ne  refusent 
a  pas  le  combat;  ils  attendent  avec  impatience 


que  Houlagou  envoya  au  prince  de  Syrie  par  son  fils, 
était  conçue  en  ces  termes  : 

a  Nous  avons  conquis  Bagdad  avec  le  glaive  du  Tont- 
«  Puissant  ;  nous  avons  tué  ses  défenseurs ,  détruit  ses 
a  édifices,  exterminé  ses  habitants,  ainsi  qu'il  est  dit  dans 
«  le  livre  divin  :  Lorsque  les  rois  prennent  une  cité ,  ils 
«  la  rainent  y  et  les  plus  nobles  de  ses  citoyens  en  devierh- 
«  ^ent  les  plus  vils.  Nous  avons  fait  comparaître  devant 
«  nous  son  Khalife,  et  l'avons  interrogé;  il  nous  a  menti; 
«  puis  se  repentant,  il  reconnut  qu'il  méritait  la  mort. 
«  Il  avait  entassé  des  richesses;  mais  son  ame  était  abjecte; 
«  il  amassait  de  l'argent  et  ne  levait  pas  de  soldats.  Son 
n  nom  était  respecté ,  son  rang  élevé.  Quant  à  nous , 
«  Dieu  nous  préserve  du  terme  fatal. 

«(  A  la  réception  de  cette  lettre ,  hâtez  vous  de  vous 
«  rendre,  avec  vos  généraux,  vos  troupes  et  vos  trésors, 
«  à  l'obéissance  du  sultan  du  globe,  au  souverain  de  la 
«  terre  ;  vous  vous  préserverez  de  sa  colère ,  et  obtied- 
<t  drez  ses  bienfaits ,  selon  la  parole  divine ,  dans  le  livre 
«  sacré  :  Certes ,  F  homme  n*a  que  ses  actions  ;  elles  seront 
«  examinées  y  et  il  sera  traité  en  conséquence.  Ne  retenez 
«  pas  long-temps  nos  envoyés ,  conmie  vous  avez  retenu 
ft  les  précédents;  accueillez  les  dignement,  et  congédiez 
«  les  avec  honneur.  Nous  avons  appris  que  des  négociants 
«  et  autres  habitants  de  Syrie  se  sont  en^is,  avec  leurs 
«  familles  et  leurs  richesses ,  vers  Caravan  Serai;  s'ils  se 
a  sont  retirés  sur  les  montagnes,  nous  les  saperons;  s'ils 


LIVRE     IV,    CHAPITRE    VI.  3o5 

«  le  hennissement  des  coursiers,  et  le  choc 
«  des  guerriers;  car  ils  ont  fait  vœu  de  vous 
«  combattre.  Il  ne  faut  pas  sauter  dans 
<c  l'enfer  ;  c'est  un  mauvais  reposoir  ;  ni 
«  frapper  du  sabre  sur  une  crinière.  Tous 
«  ils  vous  disent  :  Si  vous  avez  des  bras 
«  nerveux     pour    le    combat,    c'est    là    vo- 


«  se  sont  enfoncés  dans  le  sein  de  la  terre ,  nous  y 
«  pcnctrerons.  • 

Rascliid  rapporte  qu'après  la  prise  de  Bagdad,  Hou- 
lagon  se  trouvant  à  Khanekin,  au  mois  de  rabi-i  G56 
(mars  il 58),  congédia  les  ambassadeurs  du  prince  de 
Syrie,  qui  étaient  venus  le  trouver  devant  Bagdad, 
et  leur  fit  remettre  une  lettre  que  Nassii^ud*din  avait 
rédigée  par  son  ordre  en  langue  arabe.  Elle  était  ainsi 
conçue  : 

«  Nous  sommes  arrivés  devant  Bagdad  en  656;  alors 
«  partit  le  jour  faial  qui  avait  été  annoncé.  Nous  avons 
«  sommé  le  maître  de  cette  capitale  ;  il  refusa  et  notre 
n  parole  s'accomplit  ;  nous  l'avons  rb&tié.  Maintenant ,  nous 
«  vous  invitons  à  vous  soumettre  ;  si  vous  venez ,  vous  coiv* 
«  serverez  la  vie  ;  si  vous  résistez ,  votre  perte  est  certaine. 
«  N* imitez  pas  celui  qui  cherche  à  se  tuer  avec  ses  on- 
«  gles,  ni  celui  qui  coupe  de  sa  propre  main  le  bout 
•  de  son  nez.  Soyez  plutôt  de  ceux  qui  prospèrent  par 
«  leurs  œuvres ,  et  dont  les  soins  répandent  l'ombre  sur 
«la  vie  terrestre;  ils  seront  récompensés;  car  ils  ont 
«  bien  agi.   Saint  à  qui  suit  la  bonne  voie.  » 

3  'iO 


3  sch. 
'6567 


!jo6  uistoire  des   mongols. 

«  tre  éloquence;  vous  n'avez  pas  besoin  de 
«  citer  des  versets^  de  rédiger  des  lettres 
tf  ni  ^e  composer  des  histoires.  Nous  vous 
«  attendons.  Dieu  accorde  la  victoire  à  qui 
«  il  lui  plait.  Nous  ne  répandcms  pas  les 
«  diamants  des  paroles,  mais  nous  disons  ce 
«  qui  nous  vient  à  Tesprit,  et  nous  excu- 
«  sons  celui  qui  bégaye.    Salut.  » 

Houlagou  donna  Tordre  à  son  armée  d'en- 
trer en  Syrie.  11  manda  au  prince  Bedr-ud- 
din  Loulou,  quil  le  dispensait,  à  cause  de 
son  grand  âge,  de  le  suivre  dans  cette  expé- 
dition ;  mais  qu'il  fallait  que  son  fils,  Mélik 
Salih  Ismaîl,  vint  se  ranger  sous  ses  drapeaux 
avec  les  troupes  de  Moussoul.  A  Tarrivée  de 
Mélik  Salih,  Houlagou  lui  fit  épouser  uae 
fille  du  sultan  Djelal-ud-din  Rhorazm-schah  (i). 
Loulou  mourut  le  i5  août  12  58,  âgé  de 
quatre-vingts  ans  (a). 

Le  noyan  Kitôu-boca  partit  avec  Tavant- 
garde.  Singcour  et  Bakljou  commandaient  FaUe 
droite;  Taile  gauche  était  sous  les  ordres  de 
Soundjac^  Houlagou  partit  avec  le  centre,  le  ven- 


(i)  Raschid.  —  Cette  princesse  s'appelait  Torcan -Kha- 
toune.  —  Bar  Hebraen»,  pag.  5^3. 
(a)  Macrizi. 


LIVRE   IV,    CHAPITRE   VI.  807 

dredi  1 2  septembre  i^Sq,  par  la  route  d'Akhlatt;  aa  ram. 
il  traversa  les  monts  Hakkar,  où  tous  les  ^^7- 
habitants  curdes  que  l'on  rencontra  furent 
passés  au  fil  de  Tépée,  et  entrant  dans  le 
Diarbekr,  il  s'empara  de  Djéziret*  Son  fils 
Yschmout  fut  chargé,  avec  le  noyan  Mon- 
tai, de  prendre  la  ville  de  Mayafarkin  (i). 
Iloulagou  voulait  punir  le  prince  eyoubite 
Kamil,  seigneur  de  Mayafarkin,  de  ses  hos- 
tilités contre  les  Mongols,  dont  il  était  d'au- 
tant plus  irrité  que  Kamil  avait  été  bien 
accueilli,  quelques  années  auparavant,  à  la 
cour  de  l'empereur  Mangou,  et  muni  de 
lettres  patentes  qui  mettaient  sa  principauté 
sous  la  protection  de  ce  souverain.  Iloulagou 
lui  reprochait  d'avoir  fait  crucifier  un  prêtre 
syrien,  qui  était  venu  à  sa  cour  avec  un 
passeport  (yarl^)  du  grand  Khan,  d'avoir 
chassé  de  son  pays  les  préfets  mongols,  d'a- 
voir envoyé,  à  la  demande  du  Khalife,  un 
corps  de  troupes  au  secours  de  Bagdad, 
lequel  apprenant  à  moitié  chemin  la  catas- 
trophe de  cette  métropole  retourna  sur  ses 
pas;  enfin  Kamil  était  allé  à  Damas  sol- 
liciter le   prince    Nassir   de    marcher   contre 


(1)  Raschid. 


3o8  HISTOIRE    DES     IVIO.XGOLS. 

les  Mongols.  Il  était  à  peine  revenu  de  ce 
voyage  à  Mayafarkin ,  avec  de  vaines  promes- 
ses, qu'il  s'y  vit  assiégé  (i). 

Houlagou  avait  sommé  à  Tobéissance  et 
mandé  le  prince  de  Mardin,  Saïd  Nedjm-ud- 
din  Il-Gazi.  Il  vit  arriver  son  fils  Mozaffer 
Cara  Arslan,  avec  le  grand-juge  Mohazzib-ed- 
din  Mohammed,  et  l'émir  Sabic-ed-din  Bil- 
ban,  chargé  de  lui  offrir  des  présents,  et  de 
lui  remettre  une  lettre  dans  laquelle  le  prince 
de  Mardin  alléguait  son  état  de  maladie 
comme  excuse  de  ce  qu'il  n'allait  pas  en 
personne  lui  rendre  hommage.  Houlagou  ré- 
pondit :  «  Le  prince  se  dit  malade,  parce 
«  qu'il  craint  Nassir  de  Syrie,  et  si  je  suis 
«  victorieux,  il  se  croira  justifié  auprès  de 
«  moi  par  sa  feinte  maladie;  si  je  ne  réussis 
<c  pas,  il  se  fera  valoir  auprès  de  Nassir;  »  et 
il  voulut  que  le  grand-juge  partit  seul  pour 
porter  cette  réponse  à  son  maître  (a). 

Le  fils  de  Bedr-ud-din  Loulou  avait  reçu 
l'ordre  d'assiéger  Amid.  Houlagou  prit  en  per- 
sonne Nassibin.   Ayant  posé  son  camp  près  de 


(i)  Raschid.   —   Ben    Tagri-birdi,     3*    partie.   —  Bar 
liebraeus,  pag.  53 1. 

(2)   Ibn    Tagrî-birdi,   3*  partie. 


LIVRE  IV,    CHAPITRE    VI.  3(>9 

Harran ,  il  reçut  la  soumission  de  cette  ville , 
dont  les  habitants  ne  furent  ])as  maltraités, 
non  plus  que  ceux  de  Roha ,  qui  avaient  suivi 
leur  exemple;  mais  la  population  de  Saroudj 
ne  lui  ayant  pas  envoyé  des  députés  pour 
lui  demander  la  vie,  fut  passée  au  fil  de 
l'épée  (i). 

La  marche  de  Houlagou  vers  l'Euphrate 
répandit  la  terreur  en  Syrie.  Jusqu'alors  le 
prince  Nassir  avait  consumé  le  temps  en  dé- 
mêlés avec  le  prince  de  Carac.  L'année  pré- 
cédente, il  était  arrivé  en  Syrie  un  corps  de 
trois  mille  cavaliers,  transfuges  de  l'armée  de 
Houlagou.  Ils  sont  appelés  Sclieherzouriens  ^ 
ce   qui  fait  supposer  qu'ils  étaient  Curdes  et 


(i)  Bar  Hcbraeî  Chron.  pu  S55.  —  «Houlagou,  dit 
«  rhistorien  Ilaîton ,  ayait  mandé  au  roi  d*Annciiie  Haï- 
«ton,  de  ventr  le  trouver  a  Roha,  en  Mésopotamie, 
«  parce  qu'il  avait  dessein  d*aller  dans  la  Terre-Sninte , 
«  pour  ensuite  la  rendre  aux  Chrétiens.  Le  roi  d'A^rménie 
«  étant  venu,  et  s*étant  entretenu  sur  Texpédition  eu 
«  Terre-Sainte  >  dit  à  Haoulou:  Seigneur,  si  vous  votilez 
«  subjuguer  la  Terre-Sainte  ,  moa  scntimaU  est  qu  il  faut 
«  eommcncer  par  attaqtu:r  la  ville  tir  llnlap  ;  car  tlrx 
n  que  vous  aurez  cette  ville  en  votre  puis.snncc ,  vnu% 
"  aurez  bientôt  tout  le  reste;  conseil  que  ilaoulou  suivit.  • 
///.*/.  or, ,  chap.  a8  . 


3lO  HISTOIRE  DES  MONGOLS. 

(lu  pays  de  Scheherzour.  Nassir  les  prit  à  son 
service,  les  traita  généreusement ,  et  sur  Tavis 
que,   malgré  tous    ses  dons,   ils  voulaient  le 
quitter  pour  se  rendre  à  Carac,  il  redoubla  de 
largesses;  ce  fut   en  vain,  ils  partirent.  Avec 
ces  forces  et  les  Mameloucs  Bahriyés ,  le  prince 
Moguith  crut  pouvoir  s*emparer  de  Damas,  et 
marcha  sur  cette  ville.  Nassir  en  sortit  k  sa 
rencontre  et  alla  camper  sur  le  bord   du  lac 
— r—  Ziza.  Il  y  demeura  six   mois,  négociant    par 
ses    envoyés   avec  le  prince  Moguith.    Il  fut 
enfin  convenu  que  ce  dernier  livrerait  à  Nas- 
sir tous    les   Mameloucs   Bahriyés  qui  étaient 
à  son  service,  et  qu'il   congédierait  les  Sche- 
herzouriens. 

Ce  traité  conclu  et  exécuté,  Nassir  retourna 
à  Damas.  Lorsqu'il  eut  appris  que  Iloulagou 
était  à  Ilarran ,  il  tint  conseil  avec  ses  géné- 
raux, et  l'on  résolut  de  combattre  les  Mon- 
gols. Nassir  posa  son  camp  à  Berzé,  à  une 
petite  distance  au  nord  de  Damas  (i)J  mais  il 
n'avait  pas  grande  confiance  dans  la  résolution 
de  ses  troupes ,  composées  d'Arabes,  de  Turcs  et 
de  volontaires  ;  il  savait  que  généraux  et  soldats 
craignaient  de  se  mesurer  avec  l'armée  victorieuse 


(i)  Novaïri. — Macmî,  i'*  partie. 


LIVRE    IV^  CHAPITRE  VI.  3ll 

de  Iloulagou  (i).  Ce  prince  faible  de  caractère, 
qui  négligeait  les  soins  du  gouvernement ,  pour 
se  livrer  aux  cliarmes  de  la  poésie ,  nUnspirait 
non  plus  aucune  confiance  à  son  armée.  Le 
▼ézir  Zeïn-ud<lin  El<-Hafizzi  voyant  l'inquié- 
tude de  Nassir,  se  mit  à  exalter  la  puissance 
de  Houlagou,  et  conseilla  de  recourir  à  la 
voie  de  la  soumission  plutôt  qu'à  celle  des 
armes.  Indigné  de  cet  avis  pusillanime,  l'émir 
Beîbars  le  Boundoucdar  s'élança  un  jour  sur 
le  vézir,  le  frappa 9  et  l'accusa,  en  le  com- 
blant de  malédictions^  de  vouloir  la  perte  des 
Musulmans.  Zeïn-ud-din  alla  se  plaindre  à  son 
maître  de  ces  outrages.  La  nuit  suivante, 
Nassir  fut  assailli ,  dans  un  jardin,  par  une 
troupe  de  Mameloucs^  résolus  de  le  tuer  et 
de  se  donner  un  autre  souverain.  Il  n'eut  que 
le  temps  de  se  réfugier ,  avec  son  frère  Zahir, 
dans  la  citadelle  de  Damas.  Les  officiers  Caï- 
mériyés,  l'émir  Djémal-ud-din ,  fils  de  Yag- 
mour,  et  d'autres  seigneurs ,  y  coururent  pour 
lui  conseiller  de  retourner  au  camp.  Nassir  y 
revint;  mais  Beîbars  partit  pour  Gaza,  d'où 
il  envoya  un  officier  nommé  Taibars  au  nou- 
veau souverain   de  l^Ëgypte,   pour  lui  porter 


^i)  Ibn  Tagri-birtii. 


3ia  HISTOIRE   DES    MONGOLS. 

son  serment  de  fidélité.  Dans  un  conseil  pro« 
voqué  par  ces  circonstances  menaçantes,  il 
fut  unanimement  résolu  que  le  prince ,  ses 
officiers,  ses  soldats  enverraient  leurs  familles 
en  Egypte.  Nassir  fit  partir  pour  ce  pays  sa 
femme,  qui  était  fille  du  sultan  du  Boum 
Keï-Cobad ,  son  fils ,  ses  trésors ,  que  suivirent 
les  femmes  et  les  enfants  des  officiers  de  l'ar- 
mée, et  un  grand  nombre  d'individus.  La 
frayeur  des  habitants  se  communiquait  aux 
troupes.  Des  militaires  partirent  avec  leurs 
familles,  sous  prétexte  de  les  escorter,  et  beau- 
coup d'entre  eux  ne  revinrent  pas.  Ainsi  l'ar- 
mée de  Massir  se  débanda. 

Ce  prince  demanda  du  secours  à  Moguith, 
et  envoya  au  Caire,  le  sahib  Kémal  ud-din 
Omar,  pour  engager  le  roi  d'Egypte  à  le 
soutenir.  Le  Mamelouc  Eïbeg,  qui  s'était  assis 
sur  le  trône  des  Eyoubites,  venait  d'être  as- 
655  sassiné  dans  le  bain  par  l'ordre  de  sa  femme 
1 1  avr.  Schedjer  -  ud  -  durr ,  laquelle  persuadée  qu'il 
^"  voulait  la  faire  périr,  s'était  hâtée  de  le  pré- 
venir; mais  sa  punition  fut  prompte.  On  la 
livra  à  la  veuve  du  sultan  A'ziz  qui,  aidée  de 
ses  femmes  et  de  ses  eunuques,  la  fit  mourir 
sous  les  coups,  et  fit  jeter  son  corps  du  haut  du 
mur  dans  le  fossé  du  château,  où  il  resta  nu 
plusieurs    jours.    Les    chefs    des    Mameloucs 


94  rab.i 


LIVRE  IVy   CHAPITRE   VI.  3l3 

d'Eîbeg  mirent  sur  le  trône  son  Gis  Manssour, 
et  lui  donnèrent  pour  Atabeg  ou  tuteur,  d'a- 
bord Acttaï,  Tancien  camarade  de  son  père, 
ensuite  le  général  Couttouz,  qui  avait  été  son 
esclave  (i). 

A  l'arrivée  de  ramb<issadeur  de  Nassir,  les 
généraux  égyptiens  tinrent  conseil,  en  pré- 
sence du  sultan  Manssour.  On  demanda  au 
grand-juge  Bedr-ud-din  Hassan  et  au  scheïkh 
Y'zz-ud-din  Ibn  Abd-us-Sélam,  qui  assistaient 
à  cette  assemblée ,  si  l'on  pouvait  mettre  léga- 
lement un  impôt  de  guerre  sur  la  nation, 
pour  l'entretien  de  l'armée  (a).  Ibn  Abd-us- 
Sélam  répondit:  a  Dès  que  l'ennemi  est  en- 
«  trc  sur  la  territoire  de  l'Islamisme,  tout 
<x  Musulman  est  tenu  de  s'armer.  Vous  aurez 
«c  le  droit  de  prendre  aux  sujets,  pour  faire 
a  la  guerre,  ce  dont  ils  peuvent  se  passer ,  mais 
a  après  que  le  trésor  aura  été  épuisé ,  que 
tt  vous  aurez  vendu  tout  ce  que  vous  pos- 
«  sédez  de  vases  d'or  et  de  meubles  de  prix; 
«  après  que  le  militaire,  réduit  à  son  chc- 
tt  val  et  à  ses  armes,  se  sera  mis  au  niveau 
«  de  rhomme  du  peuple.    Il  n'est  point  légal 


(i)  Novairî. 
(î)  Macrizi. 


3f4  HJSTOIAE    DES   MOUGOLS. 

«  de  prendre  Taisent  de  la  nation,  tant  qu'il 
«  reste  entre  les  mains  des  militaires  de  l'ar- 
ec gent  et  des  effets  précieux.  »  Cette  décision 
canonique  fut  adoptée  par  le  conseil.  Le  sul- 
tan encore  fort  jeune  garda  le  silence  (i)« 
La  gravité  des  circonstances  faisait  souhaiter 
un  autre  chef  qu'un  enfant,  uniquement  oc- 
cupé de  jeux  puérils,  et  déjà  livré  à  de  maur 
vaises  habitudes,  par  l'effet  de  la  trop  grande 
indulgence  de  sa  mère.  L'émir  Seïf-ud-din 
Couttoiiz,  en  se  plaignant  de  la  jeunesse  du 
souverain ,  convoitait  le  pouvoir  suprême ,  et 
n'attendait  pour  s'en  saisir  que  le  départ  des 
généraux  pour  la  Haute-Egypte.  Alors  il  em- 
aSxoulc.  prison na  le  sultan,  son  frère  Cacan,  et  leur 
.-^— il-  mère,  et  se  fit  proclamer  souverain   (a).  Pris 

ï6  nov.  "^  ^  ^ 

i25<j.  paî"  1^  Mongols  dans  sa  jeunesse,  Couttouz 
avait  été  vendu  à  Damas  et  transporté  au 
Caire.  On  le  disait  neveu  du  sultan  Djelal- 
ud-din  Khorazmschah  (3).  Affranchi  de  Moïzz- 
ud-din  Eïbeg,  il  ajoutait  à  son  nom  celui  de 
son  patron,  suivant  l'usage  des  Mameloucs, 
s'appelant  El-MoïzzL 


(i)  Ibn  Tagri-birdî,  3*  partie. 
(a)  Novaïri. 
(a)  Macrîzi. 


LIVRE    IV,    CUAPITRE     VI.  3l5 

Les  généraux  allèrent  témoigner  à  Coût- 
touz  leur  mécontentement  de  ce  qu'il  avait 
déposé  Manssour,  pour  se  mettre  lui-même 
sur  le  trône.  Il  s'excusa  en  alléguant  la  mar- 
che de  IloulagoUy  et  Talarme  donnée  par  le 
prince  de  Syrie.  «  Je  n'ai  eu  en  vue,  dit-il, 
«  que  de  repousser  les  Tatares,  et  comment 
«  y  réussir  sans  un  chef.  Lorsque  nous  au- 
cc  rons  battu  l'ennemi,  vous  disposerez  du 
a  trône;  vous  prendrez  pour  sultan  qui  vous 
«  voudrez.  »  Il  parvint  à  appaiser  le  cour- 
roux de  ses  rivaux  et  se  voyant  sûr  de  con- 
server le  pouvoir,  il  fit  conduire  à  Damiette 
Manssour,  sa  mère  et  son  frère,  qui  sous  le 
règne  suivant  furent  envoyés  à  Constantino- 
ple.  Couttouz  fit  emprisonner  huit  généraux; 
puis  ayant  reçu  le  serment  de  l'armée,  il 
pressa  les  préparatifs  de  guerre.  Il  écrivit  au 
prince  de  Syrie  pour  le  rassurer  sur  ses  dis- 
positions à  son  égard,  lui  jurant  qu'il  ne  lui 
disputerait  pas  la  possession  de  ses  domaines; 
qu'il  se  regardait  comme  le  lieutenant  de 
Nassir  en  Kgypte;  que  si  Nassir  voulait  s'y 
rendre,  il  le  placerait  sur  le  trône;  que  si  ce 
prince  agréait  ses  services,  il  marcherait  à 
son  secours;  mais  que  si  sa  présence  pou%'ait 
causer  quelque  inquiétude  a  Nassir,  il  lui 
enverrait   son    mniée   sous  le  commandement 


3l6  HISTOIRE    DES    MONGOLE. 

de  tel  chef  qu'il  voudrait  désigner.  Cette  let- 
tre portée  à  Nassir  par  un  officier  égyptien 
qui  accompagna  son  ambassadeur,  dissipa  sa 
méfiance  (i).  Le  danger  était  pressant,  Hou- 
lagou  venait  d'entrer  en  Syrie. 

Maître  de  la  Mésopotamie ,  le  prince  mongol 
avait  assiégé  et  pris  Ël-Biret  sur  l'Euphrate. 
Dans  la  citadelle  de  cette  place,  était  enfermé 
depuis  neuf  ans  le  prince  eyoubite  Saïd  (2), 
qui  fut  mis  en  liberté.  L'armée  mongole  passa 
l'Euphrate  sur  des  ponts  jettes  à  Malattia,  Cal'- 
at-ur-Roum,  El-Biret  et  Rirkissia.  Houlagou 
fit  saccager  la  ville  de  Maboug  et  laissa  des 
garnisons  dans  les  châteaux  d'El-Biret,  Nedjam, 
Dja'bar,  Callonicous  et  Lasch,  sur  le  bord  de 
l'Euphrate,  après  en  avoir  fait  passer  les  ha- 
bitants au  fil  de  l'épée  (3);  puis  il  marcha 
sur  Alep. 

La  terreur  du  nom  mongol  fit  émigrer  une 


(1)  Ibn  Tagri-birdî. 

(9.)  Il  était  fils  de  Melik  El-A*2iz  Osman ,  fils  de  Melik 
El-Adil. 

(3)  Bar  Uebraeus,  p.  532.  —  Iloulagou  était  accompa- 
gné dans  son  expédition  en  Syrie  par  sa  femme  Docouz 
Khatoun,  que  Bar  Hebraeus  appelle  toujours  princesse 
Jîdclc   vt  aimant  le  Clnist. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    Vf.  3l7 

foule  d'habitants  de  cette  ville,  qui  se  dirige* 
rent  sur  Damas,  tandis  qu'un  grand  nombre 
de  familles  de  Damas  se  réfugiaient  en  Egyp- 
te; c'était  en  hiver,  la  rigueur  de  la  saison 
fit  périr  en  route  beaucoup  de  ces  fugitifs  ; 
la  plupart  furent  pillés  (i).  Pour  comble  de 
maux,  la  peste  faisait  des  ravages  en  Syrie, 
et  principalement  à  Damas  (a).  Une  division 
mongole  posa  son  camp  près  du  village  de 
Salmiyet,  peu  distant  d'Alep,  et  quelques 
troupes  se  montrèrent  devant  cette  ville ,  dont 
la  garnison  sortit  aussitôt,  suivie  d'une  multi- 
tude de  volontaires  de  la  dernière  classe  du 
peuple;  mais  voyant  que  l'ennemi,  en  nombre 
supérieur,  l'attendait  de  pied  ferme,  elle  ren- 
tra précipitamment  dans  la  place.  Le  lende- 
main le  gros  de  cette  division  s'approcha  d'A- 
lep ;  les  chefs  de  la  garnison  tinrent  conseil 
sur  la  place  publique,  et  quoique  le  prince 
Moa'zzam  Touranschah,  qui  y  commandait, 
eut  défendu  aux  siens  de  sortir,  à  cause 
de  la  trop  grande  supériorité  de  l'enne- 
mi, une  partie  des  troupes,  et  avec  elles 
beaucoup    de  gens  du  peuple,   quittèrent  la 


(i)  Macrizîy  i*  partie. 
[2]  VasHaf. 


;îi8  histoire    des  moîtgols. 

ville  pour  aller  se  poster  sur  le  mont  Ban* 
coussa.  Voyant  s'avancer  un  corps  mongol, 
des  troupes  musulmanes  descendirent  pour 
l'attaquer.  Les  Mongok  tournèrent  le  dos  et 
les  ayant  attirés  à  leur  poursuite  l'espace 
d'une  heure,  les  firent  tomber  dans  une  em- 
buscade. Ceux  qui  purent  se  sauver  se  mirent 
à  fuir  vers  la  ville,  poursuivis  par  les  Mon- 
gols; lorsqu'ils  passèrent  près  du  mont  Ban- 
coussa,  les  troupes  et  les  volontaires  qui  y 
étaient  restés  se  précipitèrent  également  vers 
les  portes  d'Alep;  mais  il  en  périt  un  grand 
nombre.  Le  même  jour  cette  division  mongole 
se  porta  au  nord  d'Alep,  sur  la  ville  d'A'zaz 
qui  capitula  (i). 

Houlagou  arriva  peu  de  jours  après  devant 
Alep  et  manda  au  prince  Moazzam  :  «  Vous 
«  n'êtes  pas  en  état  de  nous  résister.  Recè- 
le vez  un  commandant  de  notre  part  dans  la 
«  ville,  un  autre,  dans  la  citadelle.  Nous 
«  marchons  contre  Nassir;  si  son  armée  est 
«  battue,  le  pays  sera  à  nous,  et  vous  au- 
«  rez  épargné  le  sang  des  Musulmans;  si  nous 
<c  sommes  vaincus,  il  dépendra  de  vous  de 
«  chasser  ou  de  tuer  nos  deux  commandants.  » 


(i)  n>n  Tagi'i-birdi. 


MVRC    IV,    CHAPITRE    VI.  Sip 

Le  prince  d'Erzen-ur-Roum  fut  chargé  de 
cette  proposition  que  Moazzam  rejeta  par 
ces  mots:  Entre  nous  il  njr  a  que  le  sabre  (i). 
La  ville  d'Alep  était  ceinte  de  fortes  mu- 
railles et  bien  pourvue  d'armes.  Les  assiégés 
commencèrent  par  tirer  une  ligne  de  con- 
trevallatioo;  dans  Fespace  d'une  nuit,  ils  eu- 
rent creusé  un  fossé  large  de  quatre  cou- 
dées, et  profond  de  plus  de  cinq  pieds, 
dont  le  parapet  avait  la  hauteur  de  cinq 
coudées.  Vingt  catapultes  jouèrent  contre  la 
place  (a),  qui  fiit  prise  d'assaut  le  septième  9^^^ 
jour  du  siège  (3),  et  saccagée  pendant  cinq  ~7  * 


a4  janv. 

jours,  au  bout  desquels  Houlagou  fit  pro-  1260. 
clamer  qu'on  cessât  le  massacre*  Les  rues 
d'Alep  étiient  encombrées  de  cadavres.  Beau- 
coup d'individus  qui  s'étaient  réfugiés  dans 
quatre  hôtels  de  seigneurs,  dans  un  couvent 
mahométan,  et  dans  le  temple  des  Juifs,  tous 
garantis  par  des  sauve-gardes,  échappèrent  à 
la  mort.  On  rapporte  qu'environ  cent  mille 
femmes  et  enfants  furent  réduits  en  capti- 
vité,   et  vendus,    soit    dans  le  royaume  de 


(i)  NoYaîri.  —  MessaUk-ul-Abssar. 
(1)  Zéhéhu 
[\)  Rascktd. 


I T  rab.  I 

w  ■ 

a  5  fév. 


3*10  nisToinii  des  mongols. 

la  Petite-Arménie,  soit  dans  les  possessions 
des  Européens  (i).  Les  murs  d'Alep  furent 
renversés  ;  ses  mosquées  démolies ,  ses  jardins 
dévastés.  La  citadelle  assiégée  se  rendit  un 
mois  après  la  ville  (n).  Dans  l'un  des  assauts 
livrés  à  ce  fort,  plusieurs  officiers  mongols 
avaient  été  blessés  au  visage.  Houlagou  les 
loua  de  leur  bravoure,  et  leur  dit  que  le  sang 
qui  teint  le  visage  et  la  barbe  embellit  les 
guerriers ,  comme  le  fard  embellit  les  femmes. 
Les  vainqueurs  firent  un  immense  butin  dans 
la  citadelle,  et  y  trouvèrent  beaucoup  d'arti- 
sans ,  qu'ils  retinrent  prisonniers  (3).  Le  prince 
Moazzam  y  tomba  en  leurs  mains;  il  fut  épar- 
gné en  considération  de  son  grand  âge,  et  ce 
descendant  de  Saladin  mourut  au  bout  de 
quelques  jours  de  captivité.  Les  Mongols  y 
prirent  aussi  plusieurs  enfants  du  prince  Nas- 
sir  avec  leurs  mères.  Ils  trouvèrent  dans  les 
prisons  de  la  citadelle,  qu'ils  démolirent,  neuf 


(i)  Novaîri.  —  Macrizî.  —  Selon  Ibn  Tagri-birdi,  la 
y'ûle  se  rendit  par  capitulation;  mais  Houlagou,  violant 
sa  promesse ,  la  mit  à  feu  et   à  sang. 

(a)  Selon  Haïton ,  la  citadelle,  qui  était  située  au  mi- 
lieu de  la  ville ,  se  défendit  pendant  onze  jours ,  et  fat 
prise  par  des  galleries  souterraines.  Hist,  or.,   ch.   28. 

(3)  Rascliid. 


LIVRE  IV,   CHAPITRE   VI.  3ai 

officiers  des  Mameloucs  BaluiyéSy  de  ceiix  qui 
avaient  été  livrés  à  Nassir  par  le  prince  de  Carac; 
les  principaux  étaient  Soncor  el-Âschcar,  Seîf-ud- 
din  Tenguiz ,  Seif-ud-din  Beramac ,  Bedr-ud-din 
Begmisch ,  Latchin ,  El-Djamdar  etRidgadi  (i). 


(i)  NoTaîrL  -—  Bar  Hebnens,  auteur  de  V Histoire  des 
Dynasties  en  syriaque  et  en  arabe,  était  alors  métropoli- 
tain jacobite  d'Alep  ;  mais  il  ne  s*y  trouyait  pas  lors  da 
sîége  de  cette  yllle;  il  en  était  parti  pour  aller  rendre 
ses  hommages  a  Houlagou,  qui  était  en  marche,  et  il 
avait  été  retenu  dans  le  chÂteau  fort  de  Nedjem,  sur 
la  rire  .de  l'Euphrate.  U  déplore,  en  rapportant  la  ca- 
tastrophe d'Alep ,  que  sa  détention  eut  privé  les  Fidèles , 
dans  le  désastre  de  cette  ville,  de  la  présence  de  leur 
chef.  Beaucoup  de  Qbrétiens  8*étaient  réfugiés  dans  TÉglise 
grecque;  les  Tatares  y  entrèrent^  tuèrent  les  uns,  et 
emmenèrent  les^ autres  en  captivité.  «  Enfin,  ajoute  Bar 
«  Ilcbraeus,  un  prêtre  arménien,  frère  du  Catholique  Mar 
«  Constantin ,  délivra  tous  ceux  qu'il  put  trouver  encore  en 
<«  vie,  et  les  réunit  dans  notre  église.»  Chron,  syr,  p.  533. 

«  Haolou,  dit  Halton  {Hist,  or,  y  chap.  ag) ,  fit  présent 
«  au  roi  d'Arménie  d'une  grande  partie  des  dépouilles 
n  qui  avaient  été  prises  dans  la  ville  d'Alep ,  et  lui  donna 
«  plusieurs  terres  de  celles  qu'il  avait  conquises  ;  en 
«  sorte  que  le  roi  d'Arménie  reçut  plusieurs  châteaux 
«  voisins  de  son  royaume ,  qu'il  fit  fortifier  à  son  gré. 
«  Aprèi  cela  Haolou  lui  envoya  des  présents  par  le  prince 
«  d'Antioche ,  et  lui  rendit  les  terres  qui  étaient  de  sa 
«  dépendance,  et  qu'il  avait  reprises  sur  1rs  .Sarasins, 
■  qui  s'en  étaient  emparés.  » 

3  ai 


32a  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

A  Tarrivée  de  Houlagou  en  Syrie,  le  prince 
eyoubite  de  Hamat,  Manssour  Mohammed, 
avait  quitté  sa  capitale,  et  passé  à  Damas, 
laissant  le  commandement  de  Hamat  à  Teu- 
nuque  Moureschid,  qui  partit  pour  le  re- 
joindre, après  la  catastrophe  d'Alep.  Les  no- 
tables de  Hamat  allèrent  présenter  les  clefs 
de  cette  ville  à  Houlagou  devant  Alep,  et 
lui  demandèrent  sûreté  pour  les  habitants  de 
la  principauté,  le  priant  de  leur  envoyer 
un  préfet.  Houlagou  y  consentit  et  leur  donna 
un   persan  nommé  Khousrewschah  (i). 

Le  prince  Nassir  était  encore  dans  son  camp  ^ 
près  de  Berzé,  lorsqu'il  apprit  le  sac  d'Alep. 
Ses  généraux  lui  conseillèrent  de  se  retirer  à 
Gaza,  et  d'appeler  à  son  secours  le  sultan 
_Ai.?_l  Couttouz.  Il  partit  avec  Manssour,  prince  de 
î^-9  J  ""^*  Hamat,  et  le  peu  de  monde  qui  était  resté 
auprès  de  lui  (îi),  laissant  Damas  sans  défen- 
seurs. Par  son  ordre  les  principaux  habitants 
et  les  militaires,  tous  ceux  qui  ]X>uvaieiit 
émigrer,  partirent  précipitamment  pour  l'E- 
gypte,  quelques-uns,  après  avoir  vendu  leurs 
propriétés  à   vil   prix.    Alors  un   chameau   se 


(i)  Novaïrî.  —  Messalik-ul-Alssar. 
(a)  Novaïri. 


MVRE    IV,    CHAPITHC   Vt.  TiS 

louait  jusqua  sept  cent  dragmes  d  argent  (i). 
Nassir  s  arrêta  quelque  temps  à  Nablous.  Après 
son  départ  de  cette  ville  pour  Gaza^  deux 
officiers  qu'il  y  avait  laissés  avec  des  troupes 
furent  surpris  par  les  Mongols  et  tués.  L'ap- 
proche de  l'ennemi  le  détermina  à  se  retirer 
jusqu'à  £l-A'nsch,  d'où  il  envoya  le  cadhi 
Borhan«ud*din  au  Caire,  pour  presser  le  sul- 
tan Couttouz  de  venir  à  son  secours. 

Après  son  départ  de  Damas,  l'émir  Zeïn- 
ud-din  Soletman,  fils  d'Ali,  plus  connu  sous 
le  nom  de  Zeïn-ul*Hafizzi ,  avait  fermé  les 
portes  de  la  ville,  assemblé  les  notables,  et 
décidé  avec  eux  de  livrer  Damas  aux  Mon- 
gols, pour  épargner  le  sang  de  sa  population, 
de  la  remettre  à  Fakhr-ud-<iin  £l-Merdégai, 
fils  du  prince  d'Erzen-ur-Roum ,  et  à  Schérif 
Ali,  qui  avaient  été  envoyés  par  Houlagou  à 
Nassir,  dsuis  son  camp  de  Berzé.  En  consé* 
quence,  une  députation  composée  des  princi- 
paux citoyens,  partit  avec  de  riches  présents 
et  les  clefs  de  la  ville,  pour  le  camp  mongol 
devant  Alep.  Houlagou  fit  revêtir  d'une  robe 
d'honneur  de  drap  d'or  le  cadhi  Mohayi*ed- 
din ,  fils  d'£z-Zéki ,  chef  de  cette  députation , 


(i)  MacrbU 


3^4  niSTOtRE    DES   MONGOLS. 

T9  saf.  et  le  nomma  grand-juge  de  Syrie.  Ce  ma- 
3  fcv.  gistrat  revint  aussitôt  à  Damas  j  convoqua  les 
docteurs  de  la  loi  et  les  notables,  parut  dans 
cette  assemblée  revêtu  de  sa  robe  d'honneur, 
et  donna  lecture  du  diplôme  de  sa  nomina- 
tion. Il  communiqua  ensuite  un  édit,  par 
lequel  Houlagou  assurait  la  vie  sauve  aux  ha- 
bitants de  Damas.  Malgré  cette  promesse,  la 
frayeur  et  la  consternation  étaient  générales. 

Houlagou  envoya  à  Damas  deux  comman- 
dants, l'un  mongol,  l'autre  persan,  qui  avaient 
l'ordre  de  suivre  les  conseils  de  Zeïn-ul-Ha- 
iGib.-i  fizzi,  et  de  bien  traiter  les  habitants.  Peu  de 
i*'''inars.  temps  après,  arriva  le  général  Kitou-boga avec 
un  corps  de  troupes  mongoles.  La  ville  en- 
voya à  sa  rencontre  une  députation  de  scheïkhs 
et  de  notables,  qui  portaient  des  drapeaux  et  « 
des  Corans.  Le  nouveau  gouverneur  fit  pro- 
clamer l'édit  de  sûreté.  Il  devait  faire  respec- 
ter les  personnes  et  les  propriétés  (i). 

Les  Chrétiens  de  Damas,  lorsqu'ils  virent 
la  ville  occupée  par  les  troupes  mongoles, 
produisirent  une  ordonnance  de  Houlagou, 
qui  leur  accordait  sa  protection,  et  s'en  pré- 
valurent pour  braver  leurs  oppresseurs.    Les 


(i)  ?îovaïii.  — Macrizi.  —  Mcssalik'-ul-jibssar,  — Vassaf. 


LIVRE  IV^   CHàPITRE    VI.  3îi.) 

historiens  mahométans  rapportent,  avec  iu-* 
dignation ,  qu'ils  buvaient  publiquement  du 
vin,  même  en  ramazan;  qu'ils  en  asper- 
geaient, dans  les  rues,  les  habits  des  Mu- 
sulmans et  les  portes  des  mosquées;  qu'ils 
forçaient  les  Musulmans  de  se  lever,  lors- 
qu'ils passaient  avec  la  croix  devant  leurs 
boutiques,  insultant  ceux  qui  s'y  refusaient; 
qu'ils  parcouraient  les  rues  chantant  des  psau- 
mes et  proclamant  que  la  foi  du  Christ  est 
la  vraie  foi;  qu'ils  détruisirent  même  des 
mosquées  et  des  minarets  voisins  de  leurs 
^lises.  Outrés  de  ces  insultes  les  Musulmans 
s'en  plaignirent  au  gouverneur  mongol;  mais 
il  était  chrétien  (i);  il  les  traita  avec  mé- 
pris, en  frappa  même  plusieurs;  il  témoi- 
gnait, au  contraire,  beaucoup  d'égards  aux 
prêtres,  visitait  les  églises,  protégeait  les  chefs 
des  Chrétiens.  De  son  coté  Zein-ul  -  Hafizzi 
se  faisait  livrer  de  grosses  sommes  par  les 
habitants,  en  achetait  des  étoffes  dont  il  fui- 


(i)  «  Gaiboga  (Kjtou-boca)i  dit  Haîton  (Htst.  or, , 
f  ch.  30)9  aimait  beaucoup  les  Chrétiens;  car  il  était 
«  lui-mèine  de  la  race  des  trois  rois  qui  vinrent  adorer 
«  notre  Seigneur,  à  sa  nativité.  »  —  Kitou-boca  était 
Kératte,  nation  de  la  Tartane  >  qui ,  depuis  plusieurs 
siècles,  professait  le  c4in^tLinîsine. 


320  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

sait  présent  à  Kitou-boga,  à  Baidera  et  aux 
autres  officiers  mongols;  il  leur  envoyait  cha- 
que  jour  des  charges  de  vivres  pour  leurs 
festins  (i). 

La  citadelle  de  Damas  ne  s'était  pas  ren- 
6rabi-a.  due.  Kitou-boga  en  commença  le  siège  dans 
la  nuit  du  ai  mars,  et  battit  la  place  avec 
une  vingtaine  de  catapultes ,  jusqu'au  6  avril 
qu'elle  capitula.  Les  Mongols  la  pillèrent , 
en  brûlèrent  les  édifices,  démolirent  la  plu- 
part de  ses  tours,  et  y  détruisirent  toutes 
les  machines  de  guerre.  Zeïn-ul-Hafizzi  écri- 
vit à  Houlagou  pour  demander  ses  ordres  à 
l'égard  du  commandant  de  la  citadelle  et 
de  son  adjoint,  faits  prisonniers;  il  reçut  en 
réponse  leur  arrêt  de  mort,  et  l'exécuta  de 
sa  propre  main ,  en  leur  coupant  la  tète,  à 
Merdj-Bargout,  où  KitoU'-boca  venait  de  poser 
son  camp. 

Le  prince  eyoubite  Aschraf  (a) ,  petit-fils  de 
Schircouh,  qui,  après  le  départ  du  prince 
Nassir  pour  l'Egypte ,  était  allé  rendre  hom- 
mage au  conquérant  mongol,  dans  son  camp 
devant  Alep,    et   avait   été  réintégré    par  ce 


(i)  3facnzi. 

(i)  Aschraf  Mozaffer-ud-din  Moussa. 


LIVRE  IV,   CHAPITRE    VI.  3i7 

prince  dans  la  souveraineté  du  pays  de  Hiniss , 
que  Nassir  lui  avait  enlevée ,  douze  ans  aupa* 
ravant,  lui  donnant  en  échange  le  pays  de 
Telbaschiri  venait  d'être  nommé  par  Houlagou 
son  lieutenant-général  en  Syrie;  il  arriva  au 
camp  de  Merdj-Bargout,  et  Kitou-boca  manda 
à  Zeîn-ul-HaBzzi ,  ainsi  qu'aux  autres  autorités 
de  Damas,  de  lui  laisser  les  rênes  de  l'admini- 
stration (i). 

Après  avoir  réduit  la  citadelle  d'Alep,  Hou- 
lagou s'était  porté  sur  la  forteresse  de  Harem , 
située  à  deux  journées  au  nord- ouest  d'Â- 
lep,  sur  la  route  d'Antiocbe.  La  garnison 
sommée  de  se  rendre,  avec  promesse  sous  ser- 
ment qu'il  ne  serait  fait  de  mal  à  personne, 
répondit  que  comme  la  religion  de  Houlagou 
lui  était  inconnue,  elle  ne  pouvait  pas  se  fier 
à  son  serment;  mais  que  si  un  Musulman  lui 
jurait  sur  l'Alcoran  qu'elle  aurait  la  vie  sauve 
elle  livrerait  le  château.  Houlagou  leur  fit 
demander  de  qui  ils  voulaient  ce  serment.  Ils 
désignèrent  Fakhr-ud-din  Saki,  dernier  com- 
mandant de  la  citadelle  d'Alep,  comme  un 
homme  dont  la  parole  aurait  toute  leur  con- 
fiance. Houlagou  envoya  Fakhr-ud-din  à  Ha- 


(i)  Novaîri.  —  Macri».  —  .l/c.»'.»a/</ -/</-. y/;.fj«/v 


3a8  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

rem,  avec  l'ordre  de  jurer  tout  ce  qu'on  vou- 
drait. Sur  la  foi  de  son  serment  la  place  fut 
livrée  ;  on  en  fit  sortir  tout  le  monde.  Hou- 
lagou  9  irrité  du  peu  de  cas  fait  de  sa  parole , 
fit  d'abord  mourir  Fakhr-ud-din ,  puis  il  or- 
donna le  massacre  de  toute  la  population  de 
Harem  ;  on  tua  jusqu'aux  enfants  à  la  mamelle. 
On  n'accorda  la  vie  qu'à  un  habile  orfèvre 
arménien  (i). 

Houlagou  reçut  à  Alep  la  nouvelle  de  la 
mort  de  l'empereur  Mangou,  et  prit  la  réso- 
lution de  retourner  dans  ses  États  (a).  Il  laissa 
à  Kitou-boca  le  commandement  de  son  armée 
en  Syrie,  nomma  Fakhr-ud-din  gouverneur 
d'Alep,  et  Baïdera  gouverneur  de  Damas.  En 
partant  d'Alep,  il  donna  l'ordre  de  raser  les 


(i)  Raschid.  —  Messalik-ul-Abssar,  —  Bar  Hebrseus, 
p.  533. 

(2)  Raschîd.  — «  Tandis  que  Haolou,  dit  Haïton,  [Hàt. 
«  o/\,  chap.  29),  se  disposait  à  passer  dans  le  royaume 
«  de  Jérusalem  pour  délivrer  la  terre  sainte  des  mains 
a  des  Sarasins,  et  la  restituer  aux  Chrétiens,  il  reçut  un 
«  Courier  qui  lui  apportait  la  nouvelle  de  la  mort  de  son 
«  frère.  »  —  D'après  ce  même  historien ,  il  paraîtrait  que 
Houlagou  était  parti  de  Syrie  avec  Tintention  d'aller  en 
Mongolie  briguer  le  trône  suzerain;  mais  qu'il  apprit,  à 
Tébriz ,  l'élection  de  son  second  frère  Coubilaï. 


LIVRE    IV,   CHAPITRE   VI.  SaQ 

murs  de  cette  ville  et  de  la  citadelle;  ce  qui 
fut  exécuté.  Il  recommanda  au  prince  Aschraf 
Moussa  de  démolir  également  les  fortifications 
de  Himss  et  de  Hamat.  Ce  prince  ne  fit  dé- 
truire qu'une  petite  partie  de  la  citadelle  de 
Himss  y  sa  capitale;  mais  la  citadelle  de  Hamat 
fut  rasée  par  son  ordre.  Les  murailles  de 
cette  ville  9  destinées  au  même  sort>  furent 
conservées  par  l'adresse  d'un  certain  Ibrahim , 
fermier  des  domaines.  Il  fit  entendre  à  Khou- 
srewschah ,  préfet  de  Houlagou ,  que  les  Francs 
étant  dans  le  voisinage,  à  Hissn-ul-Âcrad,  si  la 
ville  de  Hamat  était  mise  hors  d'état  de  se 
défendre,  ses  habitants  n'y  pourraient  pas 
rester.  Cette  raison ,  appuyée  d'une  forte  somme 
d'argent,  détermina  ce  préfet  à  laisser  subsis- 
ter les  murailles  de  Hamat  (i). 

Le  noyan  Kitou-boca  reçut  dans  son  camp 
de  Merdj-Bargout  des  députés  des  Francs  de 
la  cote,  qui  lui  apportèrent  des  présents,  et 
le  prince  Zhahir,  frère  du  prince  Nassir,  que 
le  général  mongol  confirma  dans  la  possession 
de  Sarkhad  (2).  Une  division  fut  envoyée,  sous 


(1)  NovairL  —  Messalik  ul-Abssar,  —  Hissn'Ul'Acrad , 
ou  le  château  des  Curdcs,  est  sUuë  entre  lliinss  et  Tri- 
poli. 

yjj)  Novaiii. 


33o  HISTOIRE  DES    MOIVGOtS. 

les  ordres  de  Couschlou-khan ,  contre  la  ville 
de  Nablouss.  La  garnison  de  cette  place, 
ayant  fait  une  sortie,  fut  passée  au  fil  de 
l'épée.  Les  Mongols  s'avancèrent  jusqu'à  Gaza  , 
et  ravagèrent  la  partie  méridionale  de  la  Syrie  , 
pillant  y  tuant  et  faisant  des  captifs.  Us  retouiv 
nèrent  de  cette  excursion  à  Damas ,  où  ils 
vendirent  le  bétail  et  les  effets  qu'ils  avaient 
enlevés.  La  petite  ville  de  Banias,  située  à 
une  journée  et  demie  de  Damas  fut  sacca- 
gée (i).  Sur  ces  entrefaites,  Kitou-boga  se 
rendit  maître  de  la  personne  du  mélik  Nassir. 
De  la  station  d'El-A'risch ,  Nassir  avait  con- 
tinué sa  retraite  vers  Cathia;  mais  le  sultan 
Ck)uttouz,  qui  s'était  avancé  avec  des  troupes 
jusqu'à  Salahiyét,  inquiet  de  la  présence  en 
,  Egypte  d'un  prince  éyoubite ,  voulut  le  mettre 
hors  d'état  de  lui  nuire;  il  écrivit  aux  chefs 
de  ses  troupes,  entre  autres,  aux  Scheherzou- 
riens  pour  les  engager,  par  des  promesses 
d'argent  et  de  grades  militaires,  à  passer  à 
son  service.  Séduit  par  ces  offres,  les  Turc- 
mans  et  les  Curdes  quittèrent  l'un  après  l'au- 
tre Nassir.  Il  ne  restait  auprès  de  ce  prince 
que  son  frère  Zhahir,  le    mélik    Salih  Nour- 


(2)  MaerizL 


LIVRE    IV,    GHA.P1TRE    VI.  33l 

ud-din  Ismaîl,  fils  du  souverain  de  Hiuiss,  et 
trois  émirs  de  la  famille  des  Caiméris,  lors- 
qu'il arriva  à  la  station  de  Cathia;  mais  il 
n'osa  pas  pénétrer  pins  avant  en  Egypte; 
changeant  de  route  il  se  rendit  par  le  dé^ 
sert  à  Schoubek.  Lorsqu'il  y  arriva,  il  ne  lui 
restait,  non  plus  qu'à  ceux  qui  l'accompa- 
gnaient, que  les  chevaux  qu'ils  montaient,  et 
deux  ou  trois  serviteurs;  tous  leurs  bagages 
leur  avaient  été  enlevés.  Cette  petite  troupe 
s'achemina  vers  Carac,  dont  le  souverain  en- 
voya au  devant  de  Nassir  des  chevaux,  des 
habits,  des  tentes  et  d'autres  objets  néces* 
saires,  en  lui  laissant  le  choix  de  rester  au* 
près  de  lui  ou  de  s'établir  à  Schoubek.  Nas- 
sir n'accepta  point  ces  propositions;  il  passa 
dans  le  canton  de  Balca,  mais  bientôt  trahi 
par  deux  halebardiers  curdes  à  son  service,  qui 
allèrent  instruire  du  lieu  de  sa  retraite  le 
noyan  Kitou-boca ,  il  fut  arrêté  avec  sa  suite 
par  un  détachement  mongol  sur  le  bord  du 
lac  Ziza,  et  conduit  à  ce  général  qui  était  oc- 
cupé à  assiéger  A'djeloun.  Le  noyan  mit  à 
profit  celte  capture;  il  emmena  le  prince 
Nassir  devant  A'djeloun ,  et  le  contraignit 
d'ordonner  au  commandant  de  la  place  de  la 
remettre  aux  Mongols.  Cet  officier  obéit  après 
quelque^  résistance,    et    A'djeloun    fut     rasée. 


33a  HISTOIRE     DES    MONGOL». 

Ensuite  le  noyan  fit  partir  pour  Tébrtz  le 
prince  Nassir ,  avec  son  frère  Zhahir ,  et  Salih , 
fils  du  prince  de  Himss,  AschraE  Mc^uith, 
prince  de  Carac,  envoya  avec  eux  son  fils 
A'ziz,  qui  était  encore  enfuit.  Nassir  passa 
par  Damas  y  Hamat  et  Alep;  lorsqu'il  vit  les 
ruines  de  cette  dernière  ville ,  ses  larmes  cou- 
lèrent en  abondance*  Houlagou  lui  fit  un  bon 
accueil  et  lui  promit  de  lui  rendre  la  Syrie  ^ 
lorsqu'il  aurait  conquis  TÉgypte  (i). 

Depuis  des  années,  Tasyle  de  ceux  qui 
fuyaient  le  fer  ou  le  joug  des  Mongols^ 
l'Egypte  éprouvait  à  son  tour  la  terreur  d'une 
invasion  prochaine.  Cette  crainte,  d'autant 
plus  légitime  que  les  Mongols  avaient  con- 
quis jusqu'alors  tous  les  pays  qu'ils  avaient 
attaqués,  fit  émigrer  d'Egypte  la  plupart  des 
Africains  qui  s'y  étaient  domiciliés.  Il  arriva 
au  Caire  une  ambassade  mongole,  chargée 
de  sommer  Couttouz  à  l'obéissance  et ,  en  cas 
de  refus,  de   lui  déclarer  la  guerre,  (a).    Le 


(i)  Novaïri.  —  Ben  Tagri-birdL  —  MacrlzL  —  Mes- 
salik'-td-Abssar,  —  Raschid. 

(2}  Selon  Raschid,  Houlagou,  avant  de  quitter  la  Sy- 
rie, fit  partir  pour  l'Egypte  un  ambassadeur  avec  une 
suite  de  quarante  personnes  et  une  lettre  dont  voici  la 
substance:    «   Dieu  a  élcvc  la  maison  de  Tc'lii.'i{^iilz.-khan 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    VI.  333 

sultan  mit  en  délibération  dans  un  grand 
conseil,  s'il  fallait  se  soumettre  ou  résister 
aux  Mongols.  Nassir-ud-din  Caîméri,  Tun  des 
six  généraux  khorazmiens  qui  venaient  de 
quitter  le  service  de  Nassir,  observa  qu'on 
ne  pouvait  pas  se  fier  à  la  parole  d'un  prince 
qui  l'avait  violée  envers  le  souverain  des 
Ismaîliyens,  le  Khalife,  le  seigneur  d'A'ké, 
le  prince  dlrbil.  Le  général  Beîbars  opina 
également  pour  la  guerre.  Après  quelques 
débats,  tous  les  chefs  s'en  rapportèrent  k 
l'avis  de  Couttouz:  «  Eh  bien,  dit  le  sultan, 
<c  nous  marcherons  ;  victorieux  ou  vaincus , 
ce  nous  aurons  fait  notre  devoir,  et  le  peuple 
«  musulman  ne  pourra  pas  nous  taxer  de 
«  lâcheté.  D  II  fut  arrêté  que  les  ambassa- 
deurs de    Houlagou  seraient  mis  à  mort,  et 


«  et  lui  a  déféré  Tcmpire  de  tonte  la  terre.  Tons  ceux 
«  qnl  ont  voulu  résister  a  nos  armes  ont  été  anéantis. 
«  La  renommée  de  nos  conquêtes,  la  gloire  de  nos  ar- 
«  mées  invincibles  ont  frappé  toutes  les  oreilles.  Si  toos 
«  adoptes  le  parti  de  la  soumission,  Tenez  en  personne 
«  m*apporter  votre  tribut,  et  recevez  dans  votre  royaume 
«  un  gouverneur  en  mon  nom;  sinon  préparez-vous  à 
«  la  guerre.  »  D'après  Novairi,  ce  serait  le  noyan  Kitou- 
boca,  qui  aurait  envoyé  cette  sommation  au  sultan 
d'J^lgypte. 


334  IflSTOlBE     D£$     MONGOLS. 

que  l'armée  s'avancerait  jusqu'à  Salahiyet  ;  en 
conséquence  les  ambassadeurs  furent  empri- 
sonnés, et  l'on  pressa  les  préparatifs  de  guerre. 
Pour  subvenir  aux  frais  de  l'armement,  Coût- 
touz  eut  recours  à  des  impositions  réputées 
illégales  par  l'Islamisme:  il  taxa  les  revenus 
et  leva  une  capitation  d'un  dinar;  mais  ces 
deux  contributions  ne  produisirent  que  six 
cent  mille  dinars.  Il  confisqua  les  biens  de 
tous  les  serviteurs  et  secrétaires  de  Nassir 
qui  avaient  abandonné  ce  prince  pour  pas- 
ser à  son  service.  La  femme  de  Nassir  fut 
obligée  de  produire  ses  bijoux,  dont  on  lui 
prit  une  partie.  Les  femmes  des  émirs  Caï- 
mariyens  se  virent  enlever  leurs  effets  pré- 
cieux, et  quelques-unes  essuyèrent  même  de 
,    mauvais  traitements  (i). 

i5  scn. 

^  .^^  ■  Couttouz  partit  du  château  de  la  monta- 
gne, après  avoir  reçu  le  serment  de  fidélité 
de  ses  généraux.  Son  armée ,  forte  d'environ 
douze  mille  hommes,  se  composait,  indépen- 
damment des  forces  de  l'Egypte,  des  troupes 
syriennes  qui  avaient  passé  à  son  service, 
d'Arabes  et  de  Turcmans.  Le  jour  de  son 
départ  il   fit  décapiter,  dans   différents   quar* 


(i)  Macrizi. 


MVRE    nr,   CHAPITRE   YI.  335 

tiers  du  Caire ,  l'ambassadeur  mongol  et  les 
trois  personnes  de  sa  suite ,  dont  les  têtes 
furent  exposées  à  la  porte  de  Zawila.  Il  n'é- 
pargna qu'un  adolescent,  et  le  plaça  dans  une 
compagnie  de  ses  Mameloucs  (i).  Dans  toute 
l'Egypte  fut  proclamée  une  exhortation  de 
marcher  pour  la  défense  de  l'Islamisme.  Les 
préfets  reçurent  l'ordre  de  faire  partir  tous 
les  militaires;  ceux  qu'on  trouverait  cachés, 
devaient  être  punis  de  la  bastonnade. 

Couttouz  envoya  un  émissaire  au  prince 
de  Himss,  Aschraf,  gouverneur  général  de 
Syrie  au  nom  de  Houlagou,  et  au  prince 
Saïd,  qui  ayant  été  trouvé  incarcéré  dans 
la  citadelle  de  Birét,  avait  reçu  de  Houlagou 
la  principauté  des  cantons  de  Sébaibet  et  de 
Baniassy  leur  demandant  à  l'un  et  à  l'autre , 
de  l'assister  contre  les  Mongols.  Son  envoyé 
fut  mal  reçu  de  Saïd;  ce  prince  le  chargea 
de  malédictions  lui  et  son  maître ,  et  lui 
dit:  Qui  voudrti  s^allier  auec  cet  homme  là, 
(Hi  lui  prêter  soumission  y  avec  d'autres  propos 
offensants.  Le  même  officier  se  rendit  ensuite 
auprès  du  prince  Aschraf,  qui  le  reçut  en 
particulier,  se  prosterna  devant  lui  par  res- 


i)  Ra.5chîd. — NoYiiïiL 


1 


33G  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

pect  pour  celui  qui  l'avait  envoyé,  le  fît 
asseoir  à  sa  place ,  et  se  mit  en  face  de  lui. 
Après  avoir  ouï  son  message ,  il  lui  répon- 
dit :  Baisez  la  terre  pour  moi  devant  le  sultan 
et  dites  lui  de  ma  part  que  je  suis  à  son  ser- 
vice,  soumis  à  ses  ordres  ;  que  je  rends  grâces 
à  Dieu  de  ce  quil  Va  suscité  pour  secouru' 
notre  religion;  s^il  combat  les  Tatares,  la  vic^' 
toire  lui  est  assurée  (i). 

A  Salahiyet  Couttouz  tint  un  conseil  de 
guerre.  La  plupart  de  ses  généraux  répu- 
gnaient à  marcher  plus  avant;  ils  étaient 
d'avis  de  rester  à  Salahiyet.  «r  O  chefs  des 
ce  Musulmans,  leur  dit  Couttouz ,  depuis  long- 
ce  temps  vous  êtes  entretenus  par  le  trésor 
a  public,  et  vous  reculez  devant  une  guerre 
a  sainte.  Moi,  je  marche,  et  qui  veut  corn- 
er battre  me  suive;  qui  ne  le  veut  pas  re- 
tt  tourne  chez  lui;  mais  Dieu  ne  le  perdra 
«  pas  de  vue ,  et  sur  sa  tète  retombera  le  des- 
<c  honneur  des  femmes  mahométanes.  »  Il  fit 
ensuite  jurer  aux  généraux  quil  savait  lui 
être  attachés ,  de  le  suivre  à  la  guerre.  I^ 
lendemain  matin,  les  tymbales  donnèrent, 
par  son  ordre,  le  signal  du  départ;  les  chefs 


(i)  Novaïri. 


LIVRE    IV,   CHAPITRE   VI.  337 

qui  ne  voulaient  pas  marcher  furent  entraînés 
par  Texemple  des  autres,  et  l'armée  entra 
dans  le  désert. 

L'émir  Beïbars  commandait  l'avant^gardc.  Ce 
général  qui,  avec  d'autres  chefs    des  Mame« 
loues   Bahriyens,  avait    quitté    Nassir,  parce 
qu'il   n'espérait   rien   de   sa   pusillanimité,  et 
atteint  Gaza,  où  il  s'était  joint  aux  chefs  des 
Curdes  Scheherzouriens ,  avait  envoyé  de  cette 
ville  un  officier  au  sultan  Couttouz ,  pour  lui 
demander  la  permission    de  se    rendre    avec 
les  siens  à  sa  cour,  et  le  prier  de  leur  pro- 
mettre   sûreté    pour  leurs  personnes.    Ayant 
obtenu  sa  demande,  il  arriva  au  Caire  avec  sa 
suite.  Le  sultan  était  allé  à  sa  rencontre,  et 
lui  avait  donné  en  apanage  le  canton  de  Ca- 
lioub  (i).  Beïbars  trouva  les  Mongols  à  Gaza; 
mais  ils    évacuèrent   cette    ville,    et    Beïbars 
l'occupa.  Le  sultan ,  après  s'y  être  arrêté  quel- 
ques jours,  suivit  la  côte.  Il  reçut  une  dépu- 
tation  des  Croisés  de  St.  Jean  d'Acre,  qui  lui 
envoyaient  des  présents,  et  lui  offraient  même 
des   troupes.    Couttouz  remercia  ces  députés, 
leur  donna  des  robes  d'honneur,  et  leur  fit 
prêter  serment  que    ceux    d'Acre  resteraient 


aa  rab.i 
7  mars. 


^i;  NoTairi. 

3  'Ji'2 


338  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

neutres ,  leur  jurant  que  si  quelqu'un  des  leurs 
faisait  du  mal  à  ses  gens,  il  reviendrait  sur 
eux  avant  même  d'attaquer  les  Tatares. 

Lorsqu'il  fut  proche  de  l'ennemi ,  Couttouz 
fit  des  caresses  à  ses  généraux  et  les  anima 
au  combat,  leur  rappelant  combien  de  pays 
les  Tatares  avaient  dévastés,  les  effrayant  du 
même  sort  que  tant  d'autres  guerriers,  les 
exhortant  à  délivrer  la  Syrie,  à  secourir  11s- 
lamisme,  s'ils  ne  voulaient  mériter  les  châti- 
mens  célestes.  Émus  de  ses  discours ,  les  géné- 
raux fondirent  en  larmes  et  jurèrent  qu'il  fai- 
raient  tous  leurs  efforts  pour  chasser  l'en* 
nemi  (i). 

Cependant  Kitou-boga  ayant  appris ,  à  Baal- 
bec,  la  marche  des  Égyptiens,  réunit  ses 
troupes  dispersées  en  Syrie,  et  envoya  sa 
famille  et  ses  bagages  dans  la  citadelle  de 
Damas  (a).  Les  deux  armées  se  trouvèrent  en 
gr™'  présence  le  vendredi  3  septembre  ia6o,  dans 
la  plaine  d'Aîn-Djalout  (source  de  Goliath), 
entre  ]Nabious  et  Baïssan.  Les  Égyptiens  se 
présentaient  au  combat  avec  crainte;  dès  le 
commencement,  la  confusion  se  mit  dans  leur 


23  ram. 


(i)  Macrîzi. 
(a)  Raschid. 


IIVRC    lYy   CHAPITRE   VI.  339 

aile  gauche 9  qui  tourna  le  dos;  alors  le  sultan 
s'étant  écrié  par  trois  fois:  O  Dieu,  donne 
a  ton  seiviteur  Couttouz  la  victoire  sur  les 
Tataresy  chargea  en  personne ,  s'enfonça  dans 
les  rangs  ennemis ,  et  fit  des  prodiges  de 
valeur.  Il  répétait  les  charges ,  encourageant 
les  siens  à  braver  la  mort.  Cependant  Taile 
gauche  s'étant  ralliée  revint  sur  le  champ  de 
bataille.  Les  Mongols  lâchèrent  pied,  après 
avoir  perdu  la  plupart  de  leurs  chefs.  Le 
général  Kitou-boga  fut  tué  dans  Faction  par 
un  émir  nommé  Djémal-ud-din  Accousch. 
Une  division  mongole  qui  s'était  retranchée 
sur  une  hauteur  voisine,  fut  enveloppée  et 
taillée  en  pièces.  L'émir  Beîbars  poursuivit 
les  fuyards,  dont  il  ne  se  sauva  qu'un  petit 
nombre.  Il  s'en  était  caché  dans  un  endroit 
couvert  de  joncs  près  du  champ  de  bataille; 
Couttouz  y  fit  mettre  le  feu  et  tous  périrent. 
La  victoire  décidée,  ce  sultan  mit  pied  à 
terre  et  rendit  grâces  à  Dieu  par  une  prière 
de  deux  Rek^ats  (i). 


(i)  Vassaf  rapporte  que  les  Mongols  furent  snrpris 
dans  leur  camp  par  les  Égyptiens,  qu'ils  ne  prirent  pas 
pour  des  ennemis ,  parce  que  ceux-ci,  pour  les  tromper ^ 
avaient  arboré  des    drapeaux  blancs  ^  semblables  à  ceux 


34o  HISTOIRE    DES    MOITGOLS. 

Le   prince   éyoubite  Sa'id    qui  avait    com- 
battu dans  les   rangs   des    Mongols ,  vint  se 


des  Mongols;  ce  n'est  guère  probable.  Selon  Raschid, 
les  Mongols  tombèrent  dans  une  embuscade,  qui  fut  cause 
de  leur  défaite.  Les  historiens  égyptiens  et  Haîtou  s'ac- 
cordent à  faire  périr  Kitou-boga  dans  la  mêlée;  mais 
llascliid  raconte  sa  mort  autrement.  «  Lorsque  les  Mon- 
4t  gols  prirent  la  fuite,  dit  cet  auteur,  on  pressa  Kitou- 
«  boga  de  se  sauver.  Non,  répondit-il,  plutôt  Ut  mort, 
•  et  si  quelqa*un  d'entre  vous  peut  rejoindre  Houiagou 
«  qu'il  lui  dise  que  Kitou-boga  vaincu  n'a  pas  voulu  re^ 
«  paraître  devant  lui;  qu'U  a  perdu  la  vie  à  son  service» 
<t  Dites  au  prince  qu'il  ne  s'afflige  pas  de  la  perte  de  ses 
«  troupes;  c'est  comme  si  les  femmes  de  ses  soldats  et  les 
«  cavales  de  ses  haras,  n'avaient  pas  porté  d'un  an,  » 
«  Abandonné  des  siens  ,  et  entouré  d'ennemis,  il  se  dé~ 
«  fendit  comme  un  lion.  Son  cheyal  s'étant  abattu,  il 
K  fut  fait  prisonnier.  On  l'amena,  les  mains  liées,  devant 
«  Couttouz,  qui  lui  dit  :  Eh  bien,  ceux  qui  ont  versé 
H  tant  de  sang,  qui,  par  leurs  perfidies  et  leurs  parjures , 
«  ont  fait  périr  tant  de  souverains ,  ont  détruit  tant  de 
«  dynasties ,  sont  donc  enfin  tombes  dans  nos  filets.  — 
«  Si  je  meurs  de  ta  main ,  lui  répondît  Kitou-boga , 
«  c'est  par  la  volonté  de  Dieu,  Ne  sois  pas  enflé  d'un 
«  instant  de  succès,  et  songe  que  Houiagou  vengera  ma 
«  mort  d'une  manière  terrible.  La  Syrie  et  l'Egypte  se- 
«  ront  foulés  aux  pieds  des  chevaux  mongols ,  et  nos 
n  soldats  emporteront  chez  eux  du  sable  de  ton  pays, 
a  Houiagou  a  trois  cent  mille  cavaliers  comme  moL 
«  Qu*importe  que  tu  lui  en  êtes  un.  —  Ne  vante  pas  tant 


LIVRB   IV,  CHAPITRE  Vf.  34l 

rendre  après  leur  déroute.  Ayant  mis  pied 
à  terre,  il  s^approcha  du  cheval  du  sultan 
pour  lui  baiser  la  main;  mais  Couttouz  qui 
n'avait  pas  oublié  les  discours  offensants  de 
ce  prince  à  son  émissaire,  le  frappa  du  pied 
à  la  bouche,  qu'il  mit  en  sang,  et  Tun  de  ses 
écuyers  lui  coupa  tout  de  suite  la  tête  (i)« 
Dans  le  fort  de  Faction,  le  jeune  mongol 
que  Couttouz  avait  placé  parmi  ses  Mame- 
loues,  et  qui  le  suivait  à  cheval,  voyant  une 
occasion  favorable  de  venger  son  père,  visa 
le  sultan  avec  une  flèche;  un  de  ceux  qui 
étaient  auprès  de  lui  le  frappa  pour  Tem- 
pécher    d'exécuter    son    dessein,  et    il    fut 


«  tes  cavaUen  taiars,  reparlil  Coattoux,  Us  n'agissent 
«  que  par  ruse  et  perfidie,  et  non  en  hommes  courageux.  — 
«  Tai  été  toute  ma  vie  fidèle  à  mon  mattrc ,  répliqua 
«  Ritou-boga  en  fureur;  Je  n'ai  pas  comme  vous  autres 
»  trahi  et  assassiné  mon  souverain.  Fais  moi  promptement 
m  mourir,  que  je  ne  sois  pas  le  jouet  de  ton  orgueil.  » 
•  Coottous  lui  fit  trancher  la  tête.  -^  Houlagou  à  qui 
«  Ton  rapporta  les  paroles  de  son  général ,  le  regretta 
ft  vtTenient  et  prit  soin  de  sa  famille.  » 

(i)  rCoTaîri.  «—  Cet  historien  observe  que  Couttouz  fut 
le  premier  prince  musulman  qui,  depuis  le  sultan  Djelal- 
ud~ilin  Khoraxmschahy  remporta  une  victoire  signalée  sur 
Ic^  Tatars. 


34^  HISTOIRE  DES   MOITOOLS. 

tué  sur  le  champ.  On  dit  même  qu'il  dé- 
cocha le  trait  et  abattit  le  cheval  du  sultan , 
qui  dut  monter  sur  celui  d'un  de  ses  offi- 
ciers (i). 

Le  camp  des  Mongols  j  leurs  fenmies  et  leurs 
enfants  tombèrent  au  pouvoir  des  vainqueurs. 
Les  préfets  de  Houlagou  furent  égorgés  dans 
plusieurs  villes.  Ceux  qui  étaient  à  Damas 
purent  se  sauver  (i).  La  nouvelle  de  la  défaite 
y  étant  arrivée  dans  la  nuit  du  samedi  au 
dimanche  8  août,  Zein^ul-Hafizzi ,  les  com- 
mandants mongols  et  leurs  partisans  partirent 
incontinent;  mais  ils  furent  pillés  par  les 
habitants  des  campagnes.  Les  Mongols  avaient 
occupé  Damas  pendant  sept  mois  et  dix 
jours. 

Ce  même  dimanche  le  sultan  adressa  de 
Tibériade  un  rescrit  à  la  ville  de  Damas  ^ 
lui  annonçant  la  victoire  que  Dieu  lui  avait 
accordée.  Cette  nouvelle  y  causa  une  joie 
d'autant  plus  vive  que  les  Musulmans  déses- 
péraient de  leur  délivrance  du  joug  des  Mon- 
gols, jusqu'alors  invincibles.  Aussitôt  les  ha- 
bitants musulmans   de   cette   ville   coururent 


(x)  Macrizi. 
(2)  Raschid. 


LlVaS  IV,  CHAPITRE  VI.  343 

aux  maisons  des  Chrétiens ,  les  pillèrent ,  et 
les  abîmèrent;  des  Chrétiens  furent  tués.  On 
brûla  les  églises  de  St.  Jacques  et  de  Ste.  Marie. 
Les  Juifs  eurent  ensuite  le  même  sort;  leurs 
maisons  et  boutiques  furent  complètement 
pillées  y  et  Ton  dut  employer  la  force  armée 
pour  empêcher  le  peuple  d'incendier  leurs 
habitations  et  leurs  sjrnagogues.  Ce  fut  ensuite 
le  tour  des  Musulmans  qui  s'étaient  montrés 
les  partisans  et  les  agents  des  Mongols;  ceux 
là  furent  massacrés.  Couttouz  arriva  avec 
son  armée  devant  Damas  le  mercredi  ii  août, 
et  y  resta  campé  jusqu'au  vendredi  suivant 
qu'il  entra  dans  cette  ville.  Il  fit  pendre 
plusieurs  Musulmans  qui  s'étaient  dévoués 
aux  Mongols,  entre  autres  Housseîn  le  Curde, 
hallebardier  du  prince  Nassir,  qui  avait  trahi 
son  maître.  Il  fit  pendre  aussi  une  trentaine 
de  Chrétiens  et  imposa  à  la  population  chré- 
tienne de  Damas  une  contribution  de  cent 
cinquante  mille  drachmes. 

Le  général  Beibars,  envoyé  à  la  poursuite 
des  débris  de  l'armée  mongole,  s'était  avancé 
jusqu'au  territoire  de  Hamat.  Les  .  fuyards  et 
leurs  femmes  se  voyant  près  d'être  atteints, 
abandonnèrent  leurs  bagages,  relâchci*ent  leurs 
prisonnier,  et  se  jetèrent  vers  la  cote  ma- 
ritime, ou   ils  furent  pris  ou  tués    en  détail 


344  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

par  les  habitants  musulmans  (i).  Le  noyan 
Ilga,  hors  d'état  de  tenir  tête  aux  Égyptiens, 
se  retira  dans  le  Roum  avec  ce  qui  restait  de 
Mongols  (a).  Couttouz,  maître  alors  de  toute 
la  Syrie  jusqu'à  l'Euphrate,  en  distribua  les 
fiefs  militaires  aux  officiers  des  Mameloucs 
Salihiyens  et  Moïzziyens  (3) ,  ainsi  qu'à  ses  pro- 
pres créatures.  Il  donna  le  gouvernement  de 
Damas  à  l'émir  Sindjar;  celui  d'Âlep,  à  Mo- 
zaffer  (4),  prince  de  Sindjar,  fils  du  prince 
de  Moussoul,  Bedr-ud-din  Loulou.  Le  prince 
Manssour  fut  confirmé  dans  la  possession  de 
Hamat.  Âschraf,  prince  de  Himss,  lieutenant 
général  de  Houlagou  en  Syrie ,  fit  demander 
sa  grâce  au  sultan,  qui  la  lui  accorda,  et 
lui  laissa   sa  principauté  (5). 

Après   avoir  nommé  ses  lieutenants  en  Sy- 
rie,  Couttouz  partit  de    Damas,  le  mardi  5 
aôscliw.  octobre,  pour   retourner   en   Egypte.    Il   sui- 
vait   son    armée.     Le    général    Beïbars ,    qui 


(i)  Macrizi. 
(a)  Rascliid. 

(3)  Les  Mtimeloucs  Salihijcns  étaient  ceux  du  sultan 
eyoubite  Salih;  les  Moïzziyens^  ceux  du  sultan  El-Moïz* 
Eïbeg,  le  Turcman. 

(4)  El-Mozafier  Alaï-ud-dln  Ali. 

(5)  Macrizi.  —  Messalik-ul-Abssar, 


LIVRE   IV,   CHAPITRE  VI.  345 

avait  fait  des  prodiges  de  valeur  dans 
la  bataille  9  lui  avait  demandé  à  Damas 
le  gouvernement  d'Alep  et  ne  l'avait  point 
obtenu;  il  en  conçut  un  tel  ressentiment, 
qu'il  forma  avec  six  autres  officiers  mécon- 
tents le  complot  de  Fassassiner.  Entre  la  sta- 
tion de  Cosseïr  et  celle  de  Salahiyet,  le  sul- 
tan s'écarta  de  la  route  pour  chasser.  Les 
conjurés  le  suivirent;  ils  étaient  seuls  avec  lui; 
Beïbars  s'approcha  de  Couttouz  et  lui  demanda 
la  grâce  d'un  individu.  L'ayant  obtenue  il  prit 
la  main  du  sultan  pour  la  baiser;  au  même 
instant,  l'émir  Bektout  lui  porta  un  coup  de 
sabre  sur  la  nuque,  l'émir  Unss  le  renversa 
de  cheval,  l'émir  Bahadour  lui  décocha  une 
flèche ,  et  Beïbars  l'acheva  (i).  Les  conjurés 
laissent  là  le  corps  inanimé  de  Couttouz  et 
courent  au  camp,  qui  était  déjà  dressé  à  la 
station  de  Salahiyet.  Us  entrent  dans  le  pavillon 
royal;  ils  allaient  placer  sur  le  trùne  l'émir 
Bilban ,  le  plus  considérable  d'entre  eux ,  lors- 
que   l'Atabey    ou    généralissime    Faris-ud-din 


(i)  Novaïri. —  Macrizi.  —  Ben  Tagri-birdi.  —  Schafi, 
Vie  de  Beïbars,  —  Il  y  a  dans  les  récits  de  4:es  auteurs 
quelques  variantes  de  peu  d'impoitance. 


346  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

Acttaî ,  accourant ,  leur  demanda  ce  qu  ils  se 
proposaient  de  £Eiire.  —  De  prendre  celui-ci 
pour  sultan  y  dirent  ils,  en  montrant  Bilban*  — 
Quel  est  en  pareil  cas  l'usage  des  Turcs  ^  re- 
prit l'Atabey.  —  Que  le  meurtrier  succède^ 
répondirent  ils.  —  Et  qui  Va  tué?  demanda 
Acttai.  —  Celui-^i,  dirent  ils,  montrant  Beî-* 
bars.  L'Atabey  prit  Beïbars  par  la  main  et  le 
fit  asseoir  sur  le  trône.  Je  mjr  place ^  dit  Beï- 
bars, au  nont  de  Dieu;  asseyez  vous  et  prêtez 
serment.  —  C*est  à  toi,  lui  dit  l'Atabey,  de 
jurer  le  premier  y  que  tu  les  traiteras  loyale-^ 
ment  y  que  tu  les  regarderas  comme  tes  égaux, 
que  tu  leur  donneras  des  commandemens  supé'- 
rieurs,  que  tu  les  élèveras  en  grades.  Il  lui 
adressa  ces  paroles  pour  appaiser  le  ressenti- 
ment des  conjurés ,  qui  en  voulaient  à  TAtabey 
de  ce  qu'il  s'était  opposé  à  l'exécution  de 
leur  complot,  et  pour  cette  raison,  ils  l'a- 
vaient empêché  d'y  assister.  Beïbars  donna  ces 
promesses  sous  la  foi  du  serment  et  les  émirs 
lui  jurèrent  fidélité  (i). 

Beïbars  partit  avec  eux  pour  le  Caire,  et 
rencontra  Eîdémir,  vice-roi  d'Egypte  en  l'ab- 
sence de  Gouttouz,  lequel  allait  au-devant  de 


(i)  Scbafi,   Vie  de  Beïbars. 


XITRE  IV,  GHÂPITRB  YI.  347 

son  maître.  Eïdémir,  instruit  de  révénemeut 
par  Beïbars,  lui  prête  serment  de  fidélité,  et 
retourne  au  château  du  Caire,  pour  y  intro- 
duire le  nouveau  souverain  qui  y  arriva  dans 
la  nuit.  La  ville  était  décorée  pour  la  récep- 
tion de  Couttouz;  ses  habitants  étaient  dans 
la  joie  de  son  retour  et  de  sa  victoire  sur  les 
Tatares.  Us  furent  étrangement  surpris  lors- 
qu'au point  du  jour  ils  entendirent  les  crieurs 
publics  proclamer ,  en  ces  termes ,  le  change- 
ment de  règne  :  O  peuple  !  Demandez  la  mi- 
séricorde divine  pour  Vame  du  sultan  El-^Ma- 
zaffer  (Couttouz)  et  priez  pour  votre  sultan  Ez 
Zahir  Beïbars.  Les  Egyptiens  furent  consternés 
de  cette  révolution  ;  car  ils  redoutaient  la  do* 
mination  tyrannique  des  Mameloucs  Bah- 
riyens  (i). 

Beïbars  (a)  était  né  turc,  de  la  tribu  kip- 
tchaque  des  Alborlis.  Il  fut  vendu  à  Damas 
pour  la  somme  de  huit  cents  drachmes  ;  mais 
l'acquéreur  s'étant  aperçu  qu'il  avait  une  ta^ 
che  blanche  à  l'œil ,  résilia  le  marché  ;  alors  il 
fut    acheté   par   Témir  Eïdékin  El-Boundouc- 


(i)   Novairi.  —    Macrizi,    El^Khittat,  Biographie    de 
Beïbars. 

(2)  Ce  nom  signifie,  en  turc,  Bey  léopard. 


34B  HISTOIRE   DES  MONGOLS. 

dari  (i),  et  suivant  Tusage  des  MamdLoucs^ 
il  ajouta  à  son  nom  celui  de  son  patron^ 
s'appelant  Beîbars  £l-Boundoucdari.  Le  sul- 
tan éyoubite  Salih  ayant  disgracié  Eïdékin^ 
en  ia46y  lui  prit  ses  Mameloucs,  et  avança 
successivement  Beîbars,  qui  finit  par  être 
l'un  des  principaux  chefs  des  Mameloucs  Bah- 
riyens.  Devenu  sultan ,  il  créa  général  son 
ancien  patron  Eïdékin,  et  lui  conféra  le  gou- 
vernement de  Damas  (2). 

Houlagou  avait  donné  Tinvestitiu^e  de  la 
province  de  Damas  au  prince  Nassir,  et  l'avait 
laissé  partir  de  sa  résidence  avec  trois  cents 
cavaliers  syriens  pour  en  aller  prendre  pos- 
session, la  veille  même  du  jour  où  il  reçut 
la  nouvelle  de  la  défaite  de  son  armée  à 
Aïn-Djalout.  Alors  un  Syrien  lui  ayant  in- 
sinué qu'il  ne  devait  pas  se  fier  à  Nassir, 
que  ce  prince  se  joindrait  certainement  à 
Couttouz,  Houlagou  envoya  après  lui  trois 
cents  cavaliers  mongols    avec    l'ordi^e    de   le 


(i)  Boundoucdar  était  le  titre  d'an  officier  de  la  maison 
du  sultan,  chargé  de  lui  présenter  la  boule  lorsqu'il 
jouait  au  mail. 

(2)  Schafi,  Vie  de  Beïbars.  —  Macrizl,  El-Khàtat , 
Biographie  de  Beïbai-s.  —  Ben  Tagri-birdi. 


LITRE   lY,  CHA.PITRB  TT.  349 

tuer.  Ils  Fatteignirent  dans  les  montagnes  de 
Selmass  et  n'épargnèrent  de  sa  suite  que  son 
astrologue,  qui  raconta  quelque  temps  après 
à  Thistorien  Bar  Hebraîus  les  détails  de  cette 
exécution,  a  J'étais  assis ,  dit-il,  dans  la  tente 
«  de  mélik  Nassir,  qui  m'avait  mandé  pour 
a  me  consulter  sur  son  horoscope,  lorsque 
a  nous  vîmes  arriver,  à  l'heure  de  midi,  un 
ce  officier  supérieur  mongol,  suivi  d'environ 
«  cinquante  cavaliers.  Il  dit  à  Nassir,  qui  était 
«  sorti  à  sa  rencontre,  que  Houlagou  l'avait 
«  envoyé  pour  lui  donner  un  festin,  comme 
«c  une  marque  ultérieure  de  sa  bienveil- 
«  lance,  et  l'engagea  de  le  suivre  avec  les 
a  princes  qui  l'accompagnaient.  Nassir  monta 
a  à  cheval  et  partit  avec  une  vingtaine 
<c  de  personnes.  Peu  après  nous  vîmes  ar- 
«  river  à  nos  tentes  des  cavaliers  mongols 
a  qui  nous  dirent,  que  les  autres  officiers 
ce  de  la  suite  du  prince,  civils  et  militai- 
<f  res,  étaient  conviés  au  festin,  qu'il  fallait 
«  qu'ils  s'y  rendissent  et  qu'il  ne  restât  au 
«  lieu  du  campement  que  les  valets ,  les 
«  cuisiniers  et  les  pâtres.  Lorsque  nous  fu- 
a  mes  montés  à  cheval,  ils  nous  menèrent 
«  dans  ime  vallée  profonde,  entourée  de  hauts 
«  rochers,  où  nous  trouvâmes  les  officiers  mon* 
a  gols  et  leurs  gens.   Tandis  que  ceux-ci  nous 


35o  HISTOIRE    DBS   MONGOLS. 

«  parlaient  y  des  Mongols  se  placèrent  der* 
«  rière  nous ,  et  chacun  d'eux  saisit  un  des 
a  nôtres  et  le  garotta.  Alors  je  criai  aux 
<x  officiers  que  j'étais  astronome,  que  j'avais 
a  examiné  les  cieux  et  que  j'avais  quelque 
«  chose  à  communiquer  au  monarque.  Ils 
«t  m'appelèrent,  et  me  firent  passer  derrière 
u  eux  ;  les  autres  furent  conduits  un  peu  à 
«  l'écart  et  tous  égorgés.  Le  prince  Nassir, 
«  son  frère,  ses  offiiciers  eurent  le  même 
«c  sort;  ensuite  les  Mongols  tuèrent  les  va- 
cc  lets  qui  étaient  restés  près  des  tentes  (i).  39 
lasch.      Avec  Nassir  furent  tués,  le  20  septembre, 


(i)  Bar  Hebrseus,  p.  535.  —  Id.  édit.  de  Pocock, 
p.  35o.  —  Cet  astrologue,  nomné  Mohayi^-ed-din  £1<-Ma- 
grëbi  ou  l'Africain  y  fut  mis  par  Houlagou  à  la  disposî- 
tion  du  célèbre  Nassir-^d-din ,  qui  l'employa  à  Tobsenra- 
toire  de  Méraga.  L'historien  et  prélat  Bar  Hebraeus  le 
vit  à  Méraga  y  et  entendit  de  sa  bouche  le  récit  qu'il  nous 
a  transmis.  Raschid  dit  qne  les  chefs  mongols ,  ayant 
atteint  le  prince  Nassir  dans  les  montagnes  de  Selmas,  lui 
firent  faire  halte  y  sous  prétexte  qu'ils  avaient  ordre  de 
lui  donner  un  festin,  comme  une  noureUe  marque  de 
faveur,  et  que  lorsqu'ils  l'eurent  bien  enivré,  selon 
l'usage  mongol ,  leur  troupe  arriva ,  et  tua  le  prince  avec 
les  membres  de  sa  famille,  à  l'exception  de  son  fîls 
A'zîz,  et  ses  trois  cents  cavaliers  syriens,  n'épargnant 
qu'un  seul  individu  parce  qu'il  était  astrologue. 


1 


LIVRE  IV,   CHAPITaS    VI.  35l 

son  frère  Zahir  Gazi,  le  prince  Salih,  fils  de 
Schircouh,  et  plusieurs  autres  princes  de  sa 
famille.  On  ne  laissa  la  vie  qu'au  jeune 
A'zizy  fils  de  Nassir,  pour  lequel  Docouz  Kiia- 
toun  avait  intercédé  (i). 

On  a  vu  que  le  prince  de  Carac  Moguith 
avait  envoyé  à  la  cour  de  Houlagou,  pour 
lui  offrir  sa  soumission,  sou  fils  A'ziz.  «  Ce 
«  prince  qui  n'avait  que  six  ans  m'a  raconté, 
«  dit  ridstorien  Novairi,  que  Houlagou,  lors 
«  qu'il  lui  fut  présenté  à  Tébriz,  lui  ordonna 
«  de  s'asseoir,  malgré  son  jeune  âge.  Il  me 
«  dit  :  Son  épouse  me  demanda  par  interprète 
«  si  mu  mère  vù^ait.  Je  répondis:  elle  vit  et 
«  se  trouve  auprès  de  mon  père.  —  Demandez 
«  lui  y  dit  elle  à  V interprète  ^  s'il  veut  que  je 
«  le  renifojre  à  ses  parents  y  ou  s' U  préfère  de 
«  rester  auprès  de  moi.  -*-  Je  lui  répondis 
c  que  cela  ne  dépendait  pas  de  rmn;  que  mon 
m  père  m* aidait  emfojré  auprès  du  Khan^  pour 
«  le  prier  de  lui  accorder  sûreté ^  à  lui  et 
«  aux  siens  y  et  que  j'étais  à  ses  ordres,  jélors 
«  [a  princesse  se  leva  et  dit  à  Houlagou  quelle 
«  intercédait  pour    cet    errant.    Houlagou    lui 


(i)  Rasrhtd.  —  Macrizi ,  partie  i^*. —  Ben  Tagri-bii^, 
partie  3*. 


35a  HISTOIEB  DES   MOITGOLS. 

Π ajoM  fait  un  signe  (T assentiment,  elle  me 
«  dit:  Le  SJian  t* accorde  sûreté  pour  ton  père, 
a  et  la  permission  de  t'en  retourner.  Ayant 
«  entendu  ces  mots ,  je  fléchis  le  genou  dei^ant 
a  Houlagou  et  me  retirai.  »  Le  jeune  prince, 
à  son  départ  9  fut  accompagné  d'un  officier 
mongol,  nommé  par  Houlagou  préfet  à  Carac; 
il  arriva  à  Damas  quelques  jours  avant  la 
défaite  de  Kitou-boga.  Couttouz  l'y  trouva,  et 
le  fit  conduire  au  Caire,  où  il  fut  enfermé 
dans  le  château  de  la  Montagne;  mais  Beî- 
bars,  au  bout  de  deux  ans,  le  renvoya  à 
son  père ,  avec  lequel  il  venait  de  former  une 
étroite  alliance,  garantie  par  des  serments 
mutuels;  ce  qui  ne  Fempécha  pas,  Tannée 
suivante,  d'attirer  Moguith  à  sa  cour,  sous 
le  prétexte  de  resserrer  les  liens  d'amitié  qu'ils 
venaient  de  contracter,  et  de  le  faire  arrêter 
et  décapiter,  comme  coupable  d'intelligences 
secrètes  avec  les  Tatares;  après  quoi  il  s'em- 
para de  la  principauté  de  Carac  (i). 


(i)  NoTaïri. 


LIVRE    JVy    CUA.PITRS    VII.  353 


c#»-^ 


CHAPITRE    VIL 


Siège  et  prise  de  Mayafarkîn.  — *  Supplice  da  prince  Ka* 
mil.  —  Siège  et  reddition  de  Mardin.  —  Seconde  inva- 
sion des  Mongols  en  Syrie.  —  Combat  de  Uimss.  — 
Retraite  des  Mongols.  —  Sort  d'Alep.  —  Les  trois 
fils  de  Bedr-ud-din  Loulou  vassaux  de  TÉgypte.  -— 
Inauguration  d*un  Khalife  Abbasside  au  Caire.  — 
Beibars  investi  par  le  Khalife  du  pouvoir  temporel.  — 
Entreprise  du  Khalife  sur  Bagdad.  —  Sa  défaite  et  sa 
mort  à  A*nbar.  —  Siège  de  Moussoul  par  les  Mongols. — 
Défaite  d'un  corps  égyptien  à  Sindjar.  — •  Reddition  de 
Moussoul.  —  Massacre  de  ses  habitants.  —  Supplice  da 
prince  Salih.  ^^  Siège  et  soumission  de  Djéziret.  — 
Arrivée  en  Egypte  d*un  seigneur  turc  transfuge.  — 
Inimitié  entre  Houlagoo  et  BercaL  — *  Guerre  entre 
les  deux  princes,  —  Revers  de  Uoulagou  et  sa  ven- 
geance sur  les  sujets  de  Berçai  à  Tèbriz  et  a  Bo- 
kliara.  —  Arrivée  sur  le  territoire  égyptien  de  quelques 
troupes  fugitives  de  Berça!.  — >  Ambassades  récipro- 
ques de  Beîbars  et  de  Berçai.  —  Transfuges  mongols 
en  Egypte.  —  Guerre  entre  l'Egypte  et  la  Petite- 
Arménie.  —  Arrestation  et  exécution  du  prince  de 
Carac.  —  Bâtisses  de  Honlagou.  —  Ses  gouverneurs  de 
provinces.  —  Exécution  d'El-HafizzL  —  Révolte  de 
Scldjoucschah ,  Atabej  du  Fars.  -^  Exécution  de  ce 
prince.  —  Insurrection  d'un  Seyid  dans  le  Fars.  — 
Siège   d'El-Biret.  —    Mort  de  Uoulagou.  —  Mort  de 

3  a3 


354  HISTOIKE    DES    MONGOLS. 

DocOQS-Kbatonn.  —  Traits  cités  de  Uoulagou.  —  Lettre 
rla  Pape  à  ce  prince. 


Houlagou  était  impatient  de  venger  la  dé- 
faite de  son  général;  mais  d'autres  soins  l'oc- 
ciipaient  après  la  mort  de  l'empereur  Mangou , 
et  ne  lui  permettaient  pas  d'entreprendre  une 
nouvelle  expédition. 

Pendant  que  ce  prince  était  en  Syrie ,  la 
forteresse  de  Mayafarkin  avait  du  se  rendre 
à  ses  armes.  Sommé  par  le  prince  Yschmout 
qui  marchait  alors  sur  Alep,  mélik  Kamil  (i), 
prince  de  Mayafarkin^  lui  manda  qu'il  avait 
appris,  par  le  sort  d'autres  souverains,  à  ne 
pas  se  fier  aux  paroles  trompeuses  des  Mon- 
gols, et  qu'il  se  défendrait  jusqu'à  la  dernière 
extrémité.  Enflammant  le  courage  des  siens, 
auxquels  il  ouvrit  ses  magasins  et  son  tré- 
sor, ne  voulant  pas,  disait  il,  imiter  Mosta's- 
sim,  qui  avait  perdu,  par  son  avarice,  l'em- 
pire et  la  vie,  il  fit  une  sortie  vigoureuse 
dans  laquelle  il  tua  beaucoup  de  monde.  U 


(i)  Mëlik  EI-Kamil  ]Vassir-ud-din  Mohammed,  fils 
d*£l-Mozafrer  Gazi,  fils  d'Ël-Adil  Aboa  Bekr,  fils 
d'Evoub, 


LIVRE  IVy    CUAPITRS  Vit.  3r>5 

avait  à  son  service  un  ingénieur  habile  à 
lancer  des  pierres  avec  les  catapultes,  qui 
faisait  beaucoup  de  mal  aux  assi^eants*  Ceux- 
ci  avaie^it  reçu  du  prince  Bedr-ud*din  Loulou 
un  homme  qui  excellait  également  dans  cet 
art.  On  rapporte  que  les  deux  ingénieurs 
ayant  tiré  en  même  temps ,  les  deux  pierres 
se  heurtèrent  et  volèrent  en  éclats.  Au  bout 
de  quelque  temps  le  siège  fut  converti  en 
blocus.  La  garnison  faisait  des  sorties;  deux 
braves  d'une  force  étonnante  ^  allaient  souvent 
attaquer  les  assiégeants  et  ne  se  retiraient 
qu'après  avoir  fait  tomber  plus  d'un  guerrier 
sous  leurs  coups.  Mais  le  blocus  prolongé 
causa  la  famine;  les  assises  furent  réduits  à 
manger  les  chats ^  les  chiens,  puis  le  cuir  de 
leurs  chaussures,  enfin  de  la  chair  humaine. 
Dans  cette  extrémité ,  des  habitants  mandèrent 
au  prince  Yschmout  qu'il  n  y  avait  plus  pw* 
sonne  pour  défendre  la  place.  Ce  prince  y 
envoya  le  noyan  Oroctou,  qui  trouva  les 
rues  jonchées  de  cadavres.  Il  n'y  restait  plus 
que  soixante-dix  personnes  exténuées  de  faim , 
qui  se  cachèrent  dans  les  maisons.  Les  Mon- 
gols coururent  au  pillage;  mais  les  deux  bra- 
ves, montés  sur  les  toits,  tuaient  à  coups 
de  flèches  les  soldats  qui  passaient.  Entou- 
rés, ils  refusèrent  de  se  rendre,  et  moururent 


356  UISTOIBK    DES    MONGOLS. 

en  combattant.  Le  prince  Kamil  fut  pris  avec 
neuf  de  ses  Mameloucs,  et  conduit  à  Houla* 
gouy  qui  se  trouvait  alors  près  de  Telbaschir, 
à  son  retour  de  Syrie.  On  a  vu  quels  étaient 
les  griefs  de  Houlagou  contre  ce  prince  éyou- 
bite;  il  le  traita  avec  cruauté.  On  lui  arracha 
des  morceaux  de  chair  qu'on  lui  enfonça 
dans  la  bouche  jusqu'à  ce  qu'il  eut  expiré  (i). 
Kamil  y  qui  était  d'une  austère  piété,  avait 
succédé,  en  12449  ^  ^^  pè>^  Mozafier  Schi- 
hab-ud*din  Gazi,  petit-fils  d'Eyoub  (a).  Sa 
tête  plantée  au  bout  d'une  lance  parcourut 
la  Syrie;  d'Âlep  et  de  Hamat  on  la  porta  à 
Damas;  elle  fut  promenée  dans  les  rues  de 
cette  ville,  précédée  de  chantres  et  de  tam- 
bourins ,  et  on  finit  par  la  suspendre ,  dans  un 
filet,  au  mur  attenant  à  la  porte  El  Feradiss, 
où  elle  resta  jusqu'à  l'entrée  du  sultan  Gout- 
touz  à  Damas  après  sa  victoire  (3).  Ce  prince 
la  fit  inhumer  dans  le  Mausolée  de  Housseîn, 
proche  de  cette   même  porte.   Des  neuf  Ma- 


(i)  RascHid. 

(2)  Ben  Tagri-birdi,  3*  partie.  —  Cet  historien  rapporte 
que  las  de  la  domination  mongole,  Kamil  était  allé  sol- 
liciter le  prince  de  Syrie  Nassir  de  le  protéger ,  et  qu'il 
en  avait  obtenu  la  promesse  de  secours. 

(3)  Messaîik-ul^Abssar. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    VU.  357 

meloucs  pris  avec  le  prince  Ramil  y  huit  furent 
mis  à  mort ,  et  le  neuvième  ne  fut  épargné  que 
parce  qu'il  répondit ,  lorsqu'on  lui  demanda 
quelles  étaient  ses  fonctions,  qu'il  était  le 
chef  de  la  vénerie  du  prince  de  Mayafarkin. 
Houlagou  le  prit  à  son  service  (i). 

Maître  de  Mayafarkin,  Houlagou  ordonna 
à  son  fils  Yschmout  d'assiéger  Mardin.  A  son 
retour  de  Syrie,  il  avait  fait  inviter  Sa'îd, 
prince  de  Mardin,  à  se  rendre  auprès  de  lui. 
Ce  prince  s'y  refusa,  par  la  même  défiance 
de  la  parole  de  Houlagou  qui  avait  déter- 
miné Ramil  à  se  défendre  jusqu'à  la  dernière 
extrémité  (a).  Moza£fer,  fils  de  Sald,  était  venu 
rendre  hommage  à  Houlagou  devant  Alep. 
Le  Khan  envoya  ce  prince  à  Mardin,  et  lui 
dit:  f^a,  conseil  te  à  ton  père  de  venir  $  eni^ 
pcclœ^le  de  se  rAvller  et  de  périr;  mais  son 
père  ne  voulut  pas  l'écouter  et  le  fit  même 
emprisonner.  Alors  Houlagou  envoya  un  corps 
de  troupes  contre  Mardin  (3).  Cette  place, 
située  sur  une  hauteur,  étant  hors  de  la 
portée  des  projectiles  (4),  fiit  tenue  blo(|uoe. 


(i)  Novaïrî. 
'i^  Raschid. 

V  \l\r  Ucbraeus,   p.  53.'|. 

il  Va^saf. 


358  HISTOTRB   DES    MOUGOLS. 

Au  bout  de  huit  mois  la  famine  et  une 
^idémie  y  exercèrent  de  grands  ravages.  Le 
prince  Sa'îd  étant  mort  de  maladie,  son  £ds 
Mozaffer  rendit  la  place,  et  fut  investi  par 
Houlagou  de  la  principauté  de  Mardin,  qu'il 
conserva  jusqu'à  sa  mort,  en    lagG  (i). 

Cependant  le  général  Baîdéra  ayant  appris 
l'assassinat  du  sultan  Couttouz,  rentra  en 
campagne  avec  un  corps  de  six  mille  hovor 
mes ,  composé  des  débris  de  l'armée  battue 
à  Aïn-Djalout,  et  de  quelques  troupes  can- 
tonnées en  Mésopotamie  (a).  Lorsque  Tavant- 
garde  mongole  fut  proche  de  la  forteresse  £1- 
Biret,   le    prince  Sa'id,   fils  du  sultan  Bedr- 


(i)  Bar  HebranUy  ibid. -^ Rascbid.  -—Ce  dernier  histo- 
rien rapporte  que  Mosaifer-ud-din  ne  pouyant  déterminer 
son  père  à  se  rendre,  prit  le  parti  de  Tempoisonner ,  et 
remit  la  place  aux  Mongols.  Conduit  à  Houlagou,  il  ré- 
pondit à  ce  prince  qui  lui  reprochait  son  crime ,  qu'il 
avait  tué  son  père  pour  sauver  la  vie  de  milliers  d'habi- 
tants. Houlagou  lui  donna  la  principauté  de  Mardin.  — 
Selon  Vassaf,  le  prince  Sa*jd  se  rendit  et  fut  mis  à  mort , 
avec  ses  ministres,  au  nombre  de  sept,  malgré  les  pro- 
messes qui  lui  avaient  été  faites.  Mozaffer  fut  alors  tiré 
de  prison  et  mis  en  possession  des  États  de  son  père; 
mais  il  dut  recevoir  dans  Mardin  trois  commandauts 
(Baskaks)  mongols. 

(2)  Zéhébi. 


LIVRB    IV|    CHA.PITRE    VU.  SSq 

ud-din  Loulou  (i),  auquel  Couttouz  avait 
donné  le  gouvernement  d'Alep,  aûn  d'enga- 
ger son  frère  Salih,  qui  avait  succédé  à  son 
père  dans  la  principauté  de  Moussoul,  de 
lui  £sdre  passer  des  avis  sur  les  mouvements 
des  Mongols,  envoya  contre  eux  un  petit 
corps  de  troupes ,  malgré  Tavis  des  chefs 
des  Mameloucs  A'ziziens  et  Nassiriens  (2)  à 
Alep,  qui  jugeaient  que  cette  expédition,  trop 
faible  pour  repousser  Tennemi,  ne  servirait 
qu'à  l'attirer  dans  le  pays  ;  en  effet ,  ce  corps, 
attaqué  par  les  Tatares,  prit  la  fuite,  et  ce 
qui  ne  fut  pas  tué  se  retira  dans  £1-Biret. 
Cet  échec  accrut  l'animosité  des  Mameloucs 
contre  le  prince  Sa'id;  lorsqu'ils  eurent  ap- 
pris l'assassinat  de  Couttouz  ils  se  saisirent 
de  sa  personne,  pillèrent  ses  tentes,  lui  ex* 
torquèrent  tout  son  ai^nt,  puis  ik  le  relâr 
chèrent  et  se  donnèrent  pour  chef  l'émir 
Ilossam-ud-din ,  qui ,  à  l'approche  de  l'ennemi , 
évacua  Alep    et   se   retira    vei*s   Hamat.   Les 


(i)  Céuit  le  mélik  £i-Mosaffer  Alai-ud-dût,  qui  ve- 
nait de  recevoir  de  Couttous  avec  le  gonveriiement  de 
Damas  y  le  titre  de  Mélik  Ea-Sa'ïd. 

(2)  Les  maindours  du  prince  d'A*iIi,  et  de  son 
fils  Nassir,  auxquels  Couttous  avait  accorde  des  fiefk 
(luiift  le  pays  d*Alep. 


1 


36o  HISTOIRE   DES   MOWGOLS. 

Mongols  occupèrent  Alep,  en  novembre  ià6o; 
ils  marchèrent  sur  Hamat,  d'où  le  prince 
Al-Manssour  Mohammed  et  l'émir  Hossam-ud- 
din  se  retirèrent  vers  Himss.  Les  Mongols 
parurent  devant  cette  ville,  le  vendredi,  lo 
décembre,  au  nombre  de  six  mille.  Aschraf 
Moussa,  prince  de  Himss,  Manssour,  prince 
de  Hamat,  et  l'émir  Hossam-ud-din  sortirent 
ce  même  jour  à  leur  rencontre,  avec  qua- 
torze cents  cavaliers,  auxquels  se  joignit  im 
chef  arabe,  nommé  Zamil  Ibn  Ali,  à  la  téta 
d'un  corps  de  troupes  de  sa  nation.  Les 
Mongols  furent  mis  en  fuite  et  poursuivis; 
ils  perdirent  dans  la  déroute  beaucoup  de 
monde  en  tués  et  prisonniers.  Baïdera  se 
retira  par  la  route  de  Hamat  et  de  Famiyé 
sur  Alep  (i).  Dans  cette  dernière  ville  s'étaient 
réfugiés  les  habitants  des  districts  circonvoi- 
sins.   Le  général  mongol  Gueuga-ilga  fit  sor- 


(i)  Novaïrî.  —  MacrizL  —  Ben  Tagri-birdi.  —  Mcssalik" 
ul-Abssar,  —  £z-Zcliébi.  —  Selon  le  Messalik-iU'Abssar , 
les  ?fIongols  étaient  au  nombre  de  treize  mille,  et  les 
Musulmans  n'avaient  pas  mille  cavaliers.  Selon  Macrizi 
et  Ez-Zclicbi,  il  y  avait  d'un  côté  six  mille  Mongols,  de 
l'autre  quatorze  cent  Musulmans,  «  et  ce  qu'il  y  a  de 
plus  étonnant,  ajoute  ce  dernier,  c'est  que  les  Musul- 
mans n'eurent  qu'un  homme  de  tué.  » 


LIVRE  IV,   CHAPITRE  Vil.  36l 

tir  d'Âlep  toute  la  population,  et  proclamer 
que  les  Alépins  se  séparassent  des  autres  ha- 
bitants, et  que  ceux  de  chaque  ville,  de 
chaque  village  se  réunissent  séparemnient. 
On  ne  savait  pas  dans  quelle  intention  cet 
ordre  était  donné;  les  autres  Syriens  pen- 
saient que  les  Alépins  seraient  épargnés;  ceux- 
ci  croyaient,  au  contraire,  que  les  étrangers 
auraient  la  vie  sauve.  Selon  leur  opinion  à 
cet  égard,  des  individus  de  Tune  de  ces  deux 
classes  passaient  dans  l'autre.  Les  Tatares 
emmenèrent  les  étrangers  à  Babili  et  leur 
coupèrent  la  tête,  les  considérant  comme  en- 
nemis puisqu'ils  s'étaient  enfuis  de  leurs  ha- 
bitations à  leur  approche;  ainsi  périrent  des 
habitants  d'Alep  qui  s'étaient  rangés  parmi 
eux,  croyant  se  sauver,  et  dans  le  nombre 
plusieurs  parents  du  prince  Nassir.  Les  Alé- 
pins conservèrent  la  vie  parce  qu'ils  n'avaient 
pas  quitté  leur  ville  et  furent  renvoyés  à 
Alep,  où  il  n'était  resté  que  les  infirmes  et 
des  individus  qui  avaient  pensé  que  le  plus 
prudent  était  d'y  demeurer  caché.  Les  Mon- 
gols cernèrent  la  ville,  ne  permettant  à  per- 
sonne d'y  entrer,  ni  d'en  sortir;  mais,  sur 
l'avis  que  des  troupes  égyptiennes  marchaient 
contre  eux ,  ils  s'en  éloignèrent  au  commen- 
cement d'avril.   Après  leur  départ,   Alep,  dé- 


36a  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

pourvue  d'une  force  armée,  fut  livrée  aux 
excès  des  gens  du  peuple ,  qui  y  tuèrent  et 
pillèrent  à  leur  volonté.  Ces  brigands  prirent 
la  fuite  à  l'approche  du  général  égyptien, 
qui  mit  le  comble  aux  maux  des  habitants, 
en  leur  imposant  une  contribution  de  seize 
cent  mille  drachmes,  qui  fut  levée  avec  la 
dernière  rigueur  (i). 

A  la  mort  de  Bedr-ud-din  Loulou,  son 
fils  Salih  Rokn-ud-din  Ismaîl  avait  été  inves- 
ti ,  par  Houlagou ,  de  la  principauté  de  Mous- 
soul.  Salih  reçut,  en  ia6i,  une  lettre  de 
son  frère  Sa'ïd,  qui  lui  conseillait  de  se  met- 
tre sous  la  protection  du  sultan  d'Egypte ,  lui 
promettant ,  au  nom  de  Beïbars ,  que  ce  sou* 
yerain ,  après  avoir  vaincu  les  Tatares ,  agran- 
dirait ses  États  vers  l'Orient.  Le  prince  de 
Moussoul  s'aperçut,  un  jour,  que  cette  mis- 
sive lui  avait  été  dérobée  par  l'un  de  ses  offi- 
ciers ,  qui  avait  pris  la  fuite.  Craignant  d'être 
dénoncé  à  Houlagou,  il  ne  se  crut  plus  en 
sûreté  dans  Moussoul,  et  partit  pour  l'Egypte 
avec  son  fils  Alaï-ul-Mulk ,  dans  le  mois  de 
mai  de  cette  année   (a).    Le  sultan   le  reçut 


(i)  Bar  Hebraeus ,  p.  537. 
(2)  Ibid.,  p.  538. 


LIVRE    IV y    CHàPITEl    VU.  363 

au  Caire  avec  beaucoup  d^honneurs,  ainsi 
que  son  frère  Modjahid  (i),  prince  de  Djé- 
ziret.  Il  donna  aux  trois  fils  de  Bcdr-ud-din 
Loulou  des  diplômes  d'investiture  de  leurs 
États  héréditaires;  à  Salih,  Moussoul,  Nas- 
sibin,  Acai*schouss ,  Dara  et  les  châteaux  £1 
Amadiyet;  à  Modjahid,  le  Djéziret;  à  Mo- 
zaffer,  Sindjan  Beibars  était  autorisé  à  cet 
acte  de  suzeraineté  par  le  nouveau  Khalife 
qu'il  venait   de  reconnaître   (2). 

Un  prince  de  la  maison  Abbasside,  Fémir 
Âboul-Cassim  Ahmed,  fils  du  khalife  Dhahir 
et  oncle  de  l'infortuné  Mosta'ssim,  qui,  sous 
le  règne  de  ce  dernier  pontife,  vivait,  ainsi 
que  les  autres  princes  abbassides,  dans  un 
état  de  réclusion  à  Bagdad,  était  parvenu  à 
se  sauver,  après  la  prise  de  cette  capitale, 
et  s'était  retiré  auprès  du  chef  des  Bédouins 
de  rirac,  parmi  lesquels  il  resta  jusqu'à  l'an- 
née 1261 ,  qu'il  se  rendit  à  Damas,  accom- 
pagné d'une  cinquantaine  d'Arabes  de  la  tribu 
Khafadjé.  Beibars,  informé  de  Farrivée  en 
cette  ville  d'un  personnage  qui  se  disait  de 
la  maison  abbasside,  ordonna  à  son  gouver- 


(1)  £1  mélik  £l-Modjuhid  Scïf-ud-db  Isliac. 
(i)  Novaiil  —  Mncrizî. 


364  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

neur   de    le  traiter  avec  la  plus  grande  dis- 
tinction,  et  de  le  faire  conduire  en  Egypte. 
,.,,       Aboul    Cassim   Ahmed    fit    son    entrée   au 

9  redjeb 

659  Caire  le  19  juin.  Le  sultan  était  allé  à  sa 
rencontre  avec  un  cortège  de  chefs  militaires, 
de  Cadhis,  d'Oulémas,  et  d'une  foule  d'habi- 
tants des  deux  villes,  le  Caire  et  Misser, 
suivis  par  les  docteurs  de  la  loi  judaïque , 
tenant  en  mains  la  Bible,  et  par  les  prêtres 
chrétiens,  portant  l'Évangile.  Quatre  jours 
après  furent  convoqués,  dans  une  salle  du 
palais,  les  docteurs  de  la  loi,  les  Sofis,  les 
chefs  militaires ,  les  fonctionnaires  civils ,  et 
les  plus  notables  parmi  les  négociants  et  les 
autres  classes  de  la  nation.  Ahmed  était  assis 
sur  un  trône;  le  sultan,  sur  un  siège  oixli- 
naire.  On  interrogea  publiquement,  au  sujet 
d'Ahmed,  les  Arabes  qui  l'avaient  accompag- 
né, ainsi  que  Teunuque  Mokhtar,  de  Bagdad. 
Ils  déclarèrent  qu'il  était  l'Imam  Ahmed,  fils 
de  Dhahir,  fils  de  Nassir,  et  l'on  prit  acte 
de  cette  attestation.  On  donna  ensuite  lecture 
de  sa  généalogie.  Il  se  leva  pour  en  certifier 
lui-même  la  vérité.  On  dressa  un  procès-ver- 
bal de  ces  formalités.  La  naissance  d'Ahmed 
ainsi  constatée,  le  grand -juge  Tadj-ud-din 
lui  prêta  le  serment  de  fidélité;  puis  le  sul- 
tan lui  promit  foi  et  hommage,  à   condition 


LIVRE   IV,   CHAPITRE   VU.  365 

que  le  Khalife  agirait  en  tout  selon  les  pré- 
ceptes de  la  loi  divine  et  les  traditions  du 
prophète ,  qu'il  ordonnerait  ce  que  la  loi  or- 
donne,  qu'il  défendrait  ce  que  la  loi  dé- 
fend, qu'il  marcherait  dans  la  voie  du  sei- 
gneur ,  qu'il  percevrait  légalement,  au  nom 
de  Dieu,  les  contributions  des  Fidèles,  et 
n'en  disposerait  qu'envers  ceux  qui  y  avaient 
des  droits  légitimes.  Alors  le  Khalife  inves- 
tit Beibars  de  la  souverainité  du  pays  soumis 
à  l'Islamisme,  et  de  ceux  que  Dieu  lui  per- 
mettrait d'affranchir  du  joug  des  infidèles. 
Cet  acte  d'investiture  fîit  consigné  dans  un 
diplôme  que  le  Khalife  conféra  au  sultan. 
Ensuite,  les  membres  de  l'assemblée  prêtè- 
rent, par  classes,  foi  et  hommage  au  Khalife. 
Le  sultan  fit  expédier  l'ordre  à  tous  les  pré- 
fets dans  les  provinces  d'y  faire  également 
reconnaître  le  nouveau  pontife ,  de  mettre  son 
nom  dans  la  prière  publique  et  sur  les  nou- 
velles monnaies.  Le  Khalife  donna  au  sul- 
tan des  robes  abbassides  (i),  et  aux  chefs 
militaires  des  tuniques  d'honneur.  Quelques 
jours  après,  il  se  montra  en  public  sur  un 
cheval  blanc,  orné  d'un  collier  et  d'une  housse 


(i)  £Ues  étaient  de  couleur  noire. 


366  HISTOIRE    DES    MOVGOLS. 

noire  ;  il  avait  un  turban  noir  tissu  d'or, 
un  manteau  violet ,  un  collier  d'or ,  un  sabre 
•de  bédouin.  On  portait  derrière  lui,  suivant 
Tusage,  deux  étendards,  deux  grandes  flèches, 
un  bouclier  et  d'autres  objets*  Le  Kha- 
life revêtit  de  ses  propres  mains  le  sultan  de 
la  robe  royale  et  lui  passa  un  collier  et 
une  chaine  d'or;  puis  le  grand  chancelier 
donna  lecture,  en  chaire,  du  diplôme  iqui 
investissait  Beîbars  de  l'autorité  souveraine, 
et  ce  prince,  montant  alors  à  cheval,  tia- 
versa  en  grand  cortège  la  ville  du  Caire, 
précédé  du  grand  maréchal  et  du  vézir,  qui 
portaient  alternativement  sur  leur  tête  le 
diplôme  du  Khalife.  Les  maisons  étaient  dé- 
Corées,  et  le  cheval  du  sultan  foulait  de 
riches  étoffes  étendues  sur  son  passage.  Le 
vendredi  suivant,  le  Khalife  prêcha  dans  la 
mosquée  du  château;  le  sultan,  inquiet  de 
l'impression  qu'il  pouvait  produire,  prit  le 
parti  de  faire  répandre  sur  sa  personne  des 
monnaies  d'or  et  d'argent,  ce  qui  l'empêcha  de 
continuer  son  piône.  Ahmed  adopta  le  sur- 
fK>m  d'£l-Mostanssir-billahi ,  le  même  qu'avait 
porté  son  frère,  prédécesseur  du  Khalife  Mos- 
ta'ssim,  quoiqu'il  fût  contre  l'usage  des  Ab- 
bassides  de  prendre  un  surnom  qui  avait  été 
porté  par  l'un    de  leurs   prédécesseurs. 


LIVRE    IV,  CHAPITRE  VII.  367 

Beîbars   voulut  aider   le    nouveau    Khalife 
k  s'emparer  de  Bagdad.  Il  lui  forma  une  mai- 
son composée  de    tous  les    genres  d'officiers 
dont  il   pouvait  avoir   besoin.    Il  lui  acheta 
cent  Mameloucs,  qui   reçurent   chacun    trois 
chevaux   et   trois  dromadaires,  et  lui  donna 
environ  deux  mille  cavaliers,  ainsi  qu'un  corps 
de  Bédouins.    Les  deux  princes  partirent  en- 
semble, le  4  septembre,  pour  Damas,  d'où 
le   Khalife   prit,  le    lo  octobre,  la  route  de 
rirac,  suivi   des   généraux  Seif-ud-din  Bilban 
et  Soncor  le  Roumien ,  qui  avaient  l'ordre  de 
l'escorter  jusqu'au  bord  de  l'Euphrate,  et  de 
se    tenir  prêts  à  passer  dans  l'Irac,  au  pre- 
mier* avis  qu'ils  recevi*aient  du  Khalife.   Avec 
ce  pontife  étaient  partis  les  princes  de  Mous- 
soûl,  de  Djéziret  et  de  Sindjar,  fils  de  Bedr- 
ud-clin  Loulou.    Arrivés   à   Bahbet,  ces  trois 
frères    quittèrent  le   Khalife,    malgré  ses  in- 
stances, lui  laissant  soixante  de  leurs  Mame- 
loucs.    Mostanssir  fut  joint  dans  cette  même 
ville  par    l'émir  Yezid,  chef  de  la  tribu  àlr 
Fazel,  à   la  tête  de   quatre   cents  Bédouins, 
ainsi    que   par    l'émir    Eidékin,     venant    de 
Hamat    avec    trente    cavaliers.    Ce   cortège, 
longeant   la   rive   occidentale  de  l'Euphrate, 
attingnit,   à  Anah,  i'iniam   Abbasside  EMia- 
kim,    escorté    par  sept   cent    cavaliers   turc- 


368  HISTOIHE    DES    MONGOLS. 

mans.  £1  -  Bonrounli ,  chef  de  Mameloucs^ 
qui  s'était  emparé ,  contre  la  volonté  de  Bet- 
barsy  du  gouvernement  d'Alep,  l'avait  fait 
partir  avec  ces  troupes.  Le  Khalife  les  gagna; 
au  passage  de  l'Euphrate,  elles  quittèrent  Ha- 
kim,  qui,  après  leur  défection,  consentit  à 
se  rendre  auprès  de  Mostanssir  et  de  coopé- 
rer à  son  entreprise.  Les  habitants  d'Ânah 
avaient  refusé  d'ouvrir  leurs  portes  à  Hakim , 
disant  que  le  sultan  d'Egypte  avait  reconnu 
un  Khalife  qui  allait  arriver,  et  qu'ils  ne 
voulaient  remettre  la  ville  qu'à  lui.  En  eitet^ 
Mostanssir  y  fut  reçu  avec  les  honneurs  dus 
à  son  rang.  Iladitsé  suivit  l'exemple  d'Anah; 
mais  Hitt   résista  et   fut  pris    de  vive    force. 

29  z.  h.  Le  Khalife  y  fit  son  entrée  le  a4  de  novem- 
bre; ses  troupes  y  pillèrent  les  Juife  et  les 
Chrétiens. 

Cependant  Cara-Boga,  chef  des  troupes 
mongoles  cantonnées  dans  l'Irac-Aréb,  se 
porta,  avec  cinq  mille  cavaliers,  sur  A'n- 
bar,  entra  dans  cette  ville  à  l'improviste, 
et  fit  main  basse  sur  ses  habitants.  Behadir- 
Ali,  gouverneur  de  Bagdad,  prit  la  même 
direction,  avec  toutes  les  troupes  en  garni- 
son dans  cette  ville.  Ces  deux  généraux  ren- 

G60      contrèrent    le    Khalife    près   d'A'nbar,    le   29 
de    novembre.     Ce   pontife   rangea  sa  troupe 


LtVR£    IVy    CHAPITRE     Vil.  SGg 

en  bataille,  mit  les  Turcmans  à  Faile  droite , 
les  Arabes  à  Faile  gauche  et  chargea  lui- 
même  avec  le  centre.  Les  troupes  de  Beha- 
dir  prirent  la  fuite  ;  la  plupart  se  jetèrent 
dans  l'Euphrate;  mais  à  la  vue  d'un  corps 
mongol  sortant  d'une  embuscade ,  les  Arabes 
et  les  Turcmans  lâchèrent  le  pied  ;  alors  le 
centre  fut  enveloppé  et  taillé  en  pièces.  Le 
Khalife  disparut  Selon  les  uns,  il  fut  tué; 
selon  d'autres,  il  se  retira  auprès  d'une  tribu 
arabe,  et  y  mourut  de  ses  blessures.  Mos- 
tanssir  avait  l'ame  élevée,  une  grande  bra- 
voure et  une  force  physique  remarquable. 
Ainsi  se  termina  cette  folle  expédition  qui 
coûta  la  vie  au  nouveau  Khalife  et  des  som- 
mes considérables  au  sultan  d'Egypte  (i). 


(i)  Fie  de  Bcïbars,  par  Schafi.  —  NoTaîrt.  —  Ben 
Tagrî-birdi.  —  «  Le  Sahib  Mohi-ud-din  raconte,  dit 
n  Schafi,  que  le  sultan  lui  dit  avoir  dépense,  pour  équi- 
«  per  le  Khalife  et  les  autres  princes  qui  étaient  venus  à 
«  sa  cour,  un  million  et  soixante  mille  dinars.  —  Et  moi 
«  je  dis,  ajoute  ce  biographe,  que  je  ne  trouve  rien  de 
«  plus  surprenant  que  cette  entreprise ,  si  ce  n'es»t  Taccord 
«(  qui  exista  entre  Taulcur  du  projet  et  celui  qui  devait 
«  Texccuter.  On  avait  affaire  à  une  nation  qui  avait  fait 
•  tant  de  conquêtes  par  le  nombre  de  ses  guerriers ,  et 
«  Ton   envovait    une  poignée  de   troupes,  qui  n*ent   pas 

3  îi4 


3']0  HISTOIRE    DES    MOXCOLS. 

Le  prince  Salih  n'eut  pas  une  destinée 
plus  heureuse.  Lorsqu'il  était  parti  de  Mous- 
soûl  pour  la  Syrie ,  un  de  ses  officiers ,  nommé 
A'iem  Sangar  l'avait  quitté  en  route  avec  une 
troupe  de  cavaliers,  pour  rentrer  dans  cette 
ville.  Les  habitants  et  le  préfet  mongol  lui 
en  fermèrent  les  portes;  mais  au  bout  de 
quelques  jours,  le  bas  peuple  d'un  quartier, 
conduit  par  un  certain  Mohy,  l'y  introdui- 
sit avec  ses  gens,  et  le  commandant  mon- 
gol se  retira  dans  la  citadelle,  ainsi  que 
Tourkan  Khatoun,  fille  de  Djelal-ud-din  Kho- 
razmschah,  qui  n'avait  pas  voulu  suivre  son 
époux.  L'entrée  de  Sangar  fut  le  signal  d'une 
cruelle  persécution  contre  les  Chrétiens.  Leurs 


«  même  suffi  pour  tenir  télé  à  un  millier  d'entre  eux  ; 
<i  citaient  donc  des  sommes  perdues  et  des  hommes  sa- 
«  crifiés.  »  -~  Macrixi  rapporte  que  le  sultan  avait  Finten- 
tion  de  donner  au  Khalife  un  corps  de  dix  mille  cava- 
liers, pour  reprendre  Bagdad,  et  de  le  faire  accom- 
pagner par  le  prinoe  de  Moussoul  et  ses  deux  frères; 
mais  «pie  Tun  de  ces  derniers  lui  conseilla,  dans  un 
entretien  privé,  de  n'en  rien  faire,  attendu  que  le  Kha- 
life, dès  qu'il  serait  affermi  sur  le  trône  de  Bagdad, 
deviendrait  son  ennemi,  et  chercherait  a  lui  enlever 
r£gypte,;  que  le  sultan,  frappé  de  cet  avis,  n'envoya 
avec  le  Khalife  que  trois  cent  cavaliers. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE   VU.  3'] i 

maisons  furent  pillées;  on  mit  à  mort  ceux 
qui  ne  voulurent  pas  se  faire  musulmans; 
beaucoup  de  prêtres ,  de  diacres ,  de  nobles  et 
de  gens  du  commun  renièrent  leur  foi.  En 
même  temps  les  Curdes  des  environs  entrè- 
rent sur  le  territoire  de  Moussoul  et  y  firent 
main  basse  sur  les  Chrétiens.  Ils  s^emparè- 
rent  d'un  monastère  de  religieuses  et  tuèrent 
tous  ceux  qui  s'y  étaient  réfugiés.  Ils  assié- 
gèrent un  couvent  de  moines;  ceux-ci,  après 
avoir  fait  une  courageuse  défense,  près  de 
succomber,  achetèrent  la  retraite  des  Curdes 
au  prix  de  leurs  ornements  d'église,  et  de 
tout  l'or  et  l'argent  qu'ils  purent  recueillir 
parmi   les  habitants  chrétiens. 

Un  corps  de  troupes  mongoles,  sous  les 
ordres  du  général  Samdagou ,  qui  était  chré- 
tien, venait  d'arriver  devant  Moussoul,  pour 
réduire  cette  ville  rebelle;  averti  par  un 
espion  que  le  prince  Salih  revenait,  il  se 
retira  à  une  petite  distance  de  Moussoul, 
pour  l'y  laisser  entrer,  et  sur  l'avis  que  Salih 
y  était  arrivé  dans  la  soirée  du  lundi,  17 
de  décembre,  il  l'investit  de  nouveau,  et 
l'entoura,  dans  xine  nuit,  d'une  ligne  de  con- 
trevallation   (1).    Salih    distribua   de  l'argent 

(1)  Bar  Hebraeus,  p.  538. 


.'i'72  HISTOIRE    DES   MOXfiOT.S. 

aux  Turcmans,  Curdes  et  Schoules  qui  se 
trouvaient  dans  la  place  ^  et  les  anima  à 
faire  une  vigoureuse  résistance,  les  assurant 
qu'ils  ne  tarderaient  pas  à  être  secourus  par 
le  sultan  d'Egypte.  Ils  se  battirent  si  vail- 
lamnienty  qu'au  bout  d'un  mois  Samdagou 
eut  besoin  de   renforts. 

En  effet,  Beibars,  dès  qu'il  apprit  le  siège 
de  Moussoul,  donna  l'ordre  à  l'émir  Schems- 
ud-din  Accousch,  gouverneur  d'Alep,  de  mar- 
cher au  secours  de  cette  ville.    De  Sindjar, 
Accousch  expédia  une    colombe  pour  annon- 
cer son  approche.    Cette  colombe,  s'étant  ar- 
rêtée  sur  une  catapulte  des  assiégeants,  fut 
prise.  Samdagou,  informé  par  le  billet  qu'elle 
portait  au  cou,  du  lieu  où  se  trouvaient  les 
Egyptiens,  fit   marcher  contre  eux  un  corps 
de  troupes  qui  les  attaqua  près   de   Sindjar. 
Un   vent  violent  qui   poussait  le  sable  dans 
les  yeux  des  Egyptiens,  contribua  à  leur  dé- 
faite; ils  furent  en.  grande   partie  taillés  en 
pièces.   liCS  vainqueurs  saccagèrent  la  ville  de 
Sindjar;   puis,   mettant  les  habits   des  enne- 
mis tués,   laissant  flotter  leurs  cheveux  à  la 
manière  des  Curdes,  ils  s'avancent  vers  Mous- 
soul.   Les  assiégés  croyent  voir  arriver  le  se- 
cours qu'ils  attendent;  ils  sortent  de  la  ville 
et  courent   avec  des  cris  de  joie   au  devant 


LIVRE  IV,  CHAPITRE   VII.  Z'j'S 

de  leurs  auxiliaires;  mais  ils  sont  tout  à  coup 
entourés,  et  aucun  d'eux  n'échappe  à  la  mort. 
Malgré  cet  échec,  la  place  continua  à  se  dé- 
fendre. Enfin,  au  bout  de  neuf  mois,  elle 
fut  réduite  à  l'extrémité  par  les  ravages  de 
la  peste  et  de  la  famine.  Alors  le  prince 
Salih  offrit  de  se  rendre,  à  condition  que 
Samdagou  l'enverrait  au  prince  mongol  et 
demanderait  sa  grâce.  On  lui  promit  la  vie 
sauve.  Il  sortit  de  la  ville  le  a5  juin  ia6a,  ^^^*'^' 
et  se  rendit  au  camp  de  Samdagou  avec  des 
présents  et  des  mets  (i),  précédé  de  musi- 
ciens, de  chantres  et  de  baladins  (a);  mais 
le  général  mongol  ne  voulut  ni  le  voir,  ni 
manger  de  ses  mets,  et  le  mit  sous  bonne 
garde  (3).  Il  rassura,  au  contraire,  les  habi- 
tants de  Moussoul,  et  leur  fit  démolir  les 
murailles  de  leur  ville;  lorsqu'ils  eurent  achevé, 
ils  furent  passés  au  fil  de  l'epée;  le  mas- 
saci-e  dura  neuf  jours  (4).  Cette  ville  resta 
déserte;  ce  ne  fut  qu'après  le  départ  des  Rlon- 
guls,  qu'environ    mille  individus  qui  s'étaient 


(i)  Ra&chtd. 

(•à)  hiw  llcbiaeus,  p.  54 1 

'\,  Kaschid. 

i    Kz-Zi*licbt. 


374  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

cachés  dans  les  montagnes  et  les  cavernes 
d'alentour  revinrent  l'habiter  (i),  et  Moussoul 
eut  pour  gouverneur  l'officier,  nommé  Schems- 
ud-din  £bn  Younes,  qui  avait  trahi  le  prince 
Salihy  après  lui  avoir  dérobé  la  lettre  de  son 
frère. 

Salih,  conduit  à  la  résidence  de  Houlagou, 
fut  mis,  par  l'ordre  de  ce  prince,  dans  une 
peau  de  mouton ,  et  resta  exposé  à  l'ardeur 
du  soleil  pendant  un  mois  entier,  au  bout 
duquel  il  mourut.  Son  fils  Alai-ud*din,  âgé 
de  trois  ans,  fut  ramené  à  Moussoul.  Après 
l'avoir  enivré,  on  lui  serra  fortement  le  bas- 
ventre  avec  une  corde  d'arc,  et  on  le  coupa 
par  le  milieu  du  corps;  les  deux  parties  fu- 
rent suspendues  aux  jambages  d'une  des  por- 
tes de  la  ville. 

De  Moussoul  Samdagou  marcha  sur  Djéziret, 
et  y  mit  le  siège,  qu'il  continua  tout  l'hiver. 
L'évéque  nestorien  de  cette  ville,  Hananye- 
schoua  (a),  qui  l'avait  quittée,  connu  person- 
nellement de  Houlagou,  devant  lequel  il  s'était 
vanté  de  posséder  la  science  de  l'Alchimie, 
reçut  de  ce  prince  l'ordre  de  promettre,  en 


(i)  RascLIJ. 

(aj  Ce  nom  syriaque  sigHiiie  ta  grâce  de  Jésus. 


LIVRE  IV,    CUA.P1TRK     VII.  37,) 

son  nom,  la  vie  sauve  aux  habitants  de 
Dj^ret.  La  ville  se  rendit  et  les  Mongols 
en  rasèrent  les  murs.  Ib  y  placèrent,  en 
qualité  de  commandant,  Djemal-ud-din  Gul- 
b^,  Tun  des  ofiEiciers  du  prince  de  Djé- 
ziret;  mais  peu  après,  Samdagou  ayant  appris 
que  Gulbeg  avait  remis  à  un  émissaire  de  son 
ancien  maître,  une  somme  d'or  que  ce  prince 
avait  cachée  en  certain  lieu,  il  le  fit  exécu- 
ter (i). 

A  la  même  époque  arriva  de  l'Yrac  en  •'g"^ 
Egypte  un  émir  transfuge,  nommé  Salar  le 
Bagdadien.  Né  kiptchac,  de  la  tribu  Durout, 
il  avait  été  mamelouc  du  khalife  Dhahir, 
(ils  de  Nassir,  et  en  avait  reçu  le  gouver- 
nement de  Yassit,  Coufat  et  Hillet,  qu'il 
conserva  pendant  les  règnes  de  Dhahir,  de 
INIostanssir,  et  de  Mosta'ssim.  Âpres  la  prise 
de  Bagdad  par  Houlagou,  Salar  joignit  ses 
troupes  à  celles  du  prince  de  Schoschter 
contre  les  Mongols;  mais  voyant  qu'ils  n'a- 
vaient  pas  assez  de  forces  pour  les  combattre 
avec  succès,  il  passa  dans  le  désert  de  l'Hid- 
jaz.    Il  y  séjournait  depuis  six  mois,  lorsqu'il 


(1)    Bar  IV^bneus ,    p.    5/|i.  —   «    Satnd;i(;liii ,    moii^^ckl 
rhrôtien,  jeune  hoinme  louable,  •  dit  co(  hi&loririi. 


\ 


376  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

reçut  une  ordonnance  de  Houlagou,  qui  lui 
conférait  son  ancien  gouvernement ,  dont  il 
prit  possession. 

Beibars  étant  parvenu  au  trône,  écrivit  à 
Salar  et  l'engagea  à  plusieurs  reprises  de  venir 
à  sa  cour.  Salar  y  était  disposé;  mais  il  vou- 
lut différer  l'exécution  de  son  projet  jusqu'à 
ce  qu'il  eut  rassemblé  ses  richesses.  Sur  ces 
entrefaites  le  sultan  dit  un  jour  k  Kilidj  de 
Bagdad  :  <c  Ton  camarade  Salar  viendra  nous 
«  trouver.  »  Celui-ci  lui  répondit  :  «  Ce  n*est 
«  guère  probable;  car  Salar  est  l'un  des  mé- 
«  liks  de  l'Yrac;  comment  quiterait-il  ce  qu'il 
«  possède,  pour  venir  dans  ce  pays-ci.  »  — 
«  Eh  bien ,  reprit  le  sultan ,  s'il  ne  vient  pas  vo- 
te lontairement,  je  le  ferai  venir  malgré  lui.  » 
Il  expédia  un  messager  avec  des  lettres  à 
l'adresse  de  Salar,  qui  semblaient  être  des 
réponses,  et  fit  partir  avec  cet  homme  un 
second  émissaire,  auquel  il  ordonna  de  tuer 
le  messager  lorsqu'il  aurait  passé  la  frontière, 
et  de  le  laisser  là  avec  ce  qu'il  portait.  Cet 
ordre  exécuté ,  le  corps  du  messager  fut 
aperçu  par  les  avant-postes  mongoles ,  qui  le 
fouillèrent  et  envoyèrent  à  la  cour  les  lettres 
trouvées  sur  lui.  Il  y  avait  auprès  de  Hou- 
lagou  un  certain  nombre  de  fils  d'anciens 
Miinieloucs  du  Khalife,  que  le  prince  mongol 


LIVRE     IV,    CUAPITRE    VII.  377 

avait  attachés  au  service  de  sa  personne;  ils 
firent  aussitôt  savoir  à  Salar  ce  qui  venait 
d'arriver.  Salar  vit  que  c'était  un  artifice.  Il 
reçut  peu  après  l'ordre  de  se  rendre  à  la 
cour;  mais,  craignant  d'être  mis  à  mort,  il 
se  sauva  sur  le  territoire  du  sultan  d'Egypte, 
abandonnant  ses  biens  et  sa  famille.  Le  sul- 
tan l'accueillit  avec  distinction,  et  lui  donna 
un  commandement  militaire  avec  un  fief  con- 
sidérable (i). 

Houlagou  fut  empêché  d'exécuter  ses  desseins 
sur  la  Syrie  et  l'Egypte,  par  une  guerre 
qu'il  eut  à  soutenir  contre  son  cousin  Ber- 
çai, fils  de  Djoutchi,  souverain  des  vastes 
contrées  situées  au  nord  de  la  Mer  Noire  et 
de  la  Mer  Cispienne.  On  a  vu  (a)  que  la 
mort  de  Batou  avait  été  promptement  suivie 
de  celle  de  son  successeur  Sartac,  dont  le  fils 
en  bas  âge  Oulagtchi  fut  placé  par  l'empereur 
Mangou  à  la  tête  de  l'Oulouss  de  Djoutchi, 
sous  la  tutèle  de  sa  mère,  et  que  cet  en- 
fant étant  mort  au  bout  de  quelques  mois  , 
Berçai,  le  troisième  fils  de  Djoutchi,  avait 
été   élevé   au    trône    dans   l'année    laSG.     Ce 


(i)  Novaïri. 

[2}  Tome  II,  p.  33;. 


3'jS  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

prince,  qui  s'était  fait  musulmaB,  et  avait 
propagé  rislamisme  parmi  ses  sujets,  se 
prévalant  de  son  droit  d'aînesse,  et  de  ce 
qu'il  avait  principalement  contribué  à  Télé- 
vation  au  trône  de  l'empereur  Mangou,  fai- 
sait souvent  à  Houlagou  de  vives  remon- 
trances. Il  lui  reprochait  ses  cruautés,  ses 
fureurs  exercées  également  sur  amis  et  enne- 
mis, la  destruction  de  tant  de  villes  maho- 
métanes,  la  mort  du  Khalife,  qu'il  avait  or- 
donnée sans  avoir  consulté  les  princes  de 
sa  famille.  Bercaï  avait  encore  un  motif  de 
ressentiment  plus  direct.  Lorsque  Houlagou 
avait  marché  en  Perse,  trois  princes  de  la 
race  de  Djoutchi  s'étaient  joints  à  son  ar- 
mée: Balacan  et  Toumar,  l'un  petit-fils,  l'au- 
tre arrière  petit-fils  de  Djoutchi ,  à  la  tête  du 
contingent  de  la  branche  de  Batou;  et  Couli^ 
fils  d'Ourda,  fils  de  Djoutchi,  à  la  tête  du 
contingent  d'Ourda.  Le  prince  Toumar  fut 
accusé  devant  Houlagou  d'avoir  tenté  de  lui 
nuire  par  des  maléfices;  interrogé,  il  s'avoua 
coupable.  Houlagou,  par  égard  pour  Bercaï, 
ne  voulut  pas  punir  son  parent  ;  il  le  lui 
fit  conduire  par  le  général  Sougoundjac.  Après 
avoir  reconnu  que  le  délit  de  Toumar  était 
constaté ,  Bercaï ,  conformément  au  Vassal'  de 
Tchinguiz-khan ,  le  renvoya  à  Houlagou  afin  qu'il 


LIVRE    IV,    CHAPITRE     VII.  879 

17  safer 

disposât  de  son  sort ,  et  Houlagou  le  fit  exécu-      658 
ter.    Peu   après  moururent  Balacan  et  Couli.    a  fév. 
Bercaï    soupçonna    qu'ils  avaient   été    empoi- 
sonnés.  Les  familles  de  ces  trois  princes  s'en- 
fuirent de   Perse,  et  gagnèrent  Derbend,  où 
elles   s'embarquèrent  pour  la  Kiptchakie. 

Houlagou,  las  d'endurer  les  reproches  et 
les  réprimandes  de  Bercaï,  déclara  que,  quoi- 
que ce  prince  fut  son  aîné,  il  ne  méritait 
plus  d'égards  puisqu'il  ne  gardait  plus  de 
mesure.  Bercaï,  instruit  du  ressentiment  de 
Houlagou,  manifesta,  de  son  côté,  l'intention 
de  venger  le  sang  de  tant  de  milliers  d'in- 
dividus qui  avaient  péri  par  ses  ordres  (i). 
Il  fit  marcher  une  armée  de  trente  mille 
hommes  commandée  par  ISogaï,  cousin  de 
Toumar,  qui  ayant  franchi  le  Derbend  vint 
camper  à  la  vue  de  Schirvan  (2). 

Lorsque  les  troupes  des  trois  princes  de 
la  branche  de  Djoutchi  virent  éclater  la  guerre 
entre  leur  souverain  et  Houlagou ,  elles  sor- 
tirent  précipitamment  de    la  Perse;  une  par- 


(1)  Selon  Yassaf,  les  princes  de  la  branche  de  Djoutcbî 
prétendaient  que  l'Arran  et  l'Azerbaidjan  devaient  leur 
appartenir;  ce  fut  la  vraie  cause  de  la  guerre. 

('2)  Nous  ignorons  quelle  ville  est  désignée  sous  ce  nom. 


38o  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

tie  regagna  ses  foyers  pas  la  route  du  l)er- 
bend;  l'autre^  plus  nombreuse,  sous  les  or- 
dres de  deux  généraux,  nommés  Negoudar 
et  Ohgoudjia,  passa  par  le  Khorassan  pour- 
suivie par  des  troupes  de  Houlagou  et  alla 
s'emparer  du  pays  de  Ghazna  et  d'autres  con- 

2  schew.  trées  limitrophes  de  l'Inde. 
^^Q         Houlagou    partit    d'Alatac   (i),    à    la    tète 

^^1262  '  ^'**"^  armée  qu'il  avait  assemblée  de  toutes 
les  provinces  de  la  Perse.  Son  avant-garde, 
commandée  par  le  noyan  Schiramoun ,  fils 
de  Tchormagoun,  fut  complètement  battue 
près  de  Schamakbi;  mais  peu  de  jours  après 
le  noyan  Abataï  répara  cette  défaite ,  par  une 

xSnov.  victoire  qu'il  remporta  à  une  lieue  de  Schir- 

ai  noY.  van.    Houlagou  se  mit   en   marche  de  Scha- 


(i)  Alatac  était  la  résidence  d'été  de  Houlagou,  et  fut 
celle  de  plusieurs  de  ses  successeurs.  11  est  souvent  fait 
mention  de  ce  lieu  dans  Thistoire  de  la  d\7iastîe  Ukha- 
nîenne.  Raschid  nous  apprend  que  Houlagou  étant  parti 
de  Tébriz ,  pour  son  expédition  en  Syrie ,  et  se  dirigeant 
sur  Akhlatt,  passa  par  les  prairies  d'Alatac  dont  il  fut 
charmé.  Selon  le  Djihan-Numa,  TAlatag  est  la  chaîne 
de  montagnes  où  le  Mourad-tchaï ,  cesl-à-dire,  TEu- 
phrate,  prend  sa  source.  Elle  est,  par  conséquent,  aune 
vingtaine  de  lieues  au  nord  du  lac  Van,  et  non  loin  du 
niout  Araral.    Ala-la^   veut  dire,   en    turc,  mont  bii^ntr'. 


LIVRE   IV,   CHAPITRE  VIÎ.  38l 

makhi  pour  profiter  de  cet  avantage.  Il  chassa  8  dëc. 
rennemi  du  Derbend  et  le  battit  au  nord  de 
cette  ville.  Nogaï  prit  la  fuite,  et  fut  pour-  x6  déc. 
suivi  par  un  gros  corps  de  troupes  y  qui  s'em- 
para, au-delà  du  Térek,  de  son  camp  aban- 
donné, où  il  trouva  une  multitude  de  fem- 
mes, d'enfants  et  de  bétail.  L'armée  de  Hou- 
lagou  s'arrêta  dans  ce  camp  et  s'y  livra, 
pendant  trois  jours,  à  l'ivresse  et  à  la  dé- 
bauche ;  mais  tout  à  coup  Nogai  revient;  les 
troupes  de  Houlagou  sont  surprises  et  battues 
près  du  Térek;  les  fuyards  veulent  passer  le 
fleuve  sur  la  glace,  qui  se  rompt  sous  leurs 
pieds,  et   il  en  périt  un  grand  nombre. 

Houlagou   revint  à  Tébriz,  l'esprit   abattu  ix  dj.-a 

de  cet  échec.    Il   donna   ses   ordres  pour  la  ^ 

mise  sur  pied  d'une  nouvelle  armée  (i)  et  1263* 
se  vengea  de  sa  défaite  sur  les  marchands 
du  pays  de  Berçai,  qui  se  trouvaient  à  Té- 
briz;  il  les  fit  tous  mettre  à  mort  et  con- 
fisc{ua  leurs  propriétés.  Usant  de  représailles 
Berçai  fit  également  tuer  les  marchands, 
sujets  de  Houlagou,  qui  étaient  dans  ses 
Etals.  A  son  tour,  Houlagou  fit  périr  une 
partie  des  habitants  de  Bokhara.    Cette  ville 


(i)  Raschid. 


662 


ia64 


382  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

commençait  à  se  repeupler;  d'après  un  dé- 
nombrement qui  venait  d'y  être  fait  par  un 
commissaire  de  la  cour  impériale ,  elle  avait 
seize  mille  habitants,  dont  cinq  mille  appar- 
tenaient au  souverain  de  la  branche  de  Ba- 
toUy  trois  mille  à  la  princesse  Siourcoucteni, 
mère  de  Houlagou,  et  le  reste  à  l'empereur. 
Les  cinq  mille  vassaux  de  Batou  furent,  par 
l'ordre  de  Houlagou  ,  chassés  dans  la  plaine; 
les  hommes  tués,  leurs  biens  pillés,  leurs  fem- 
mes et  leurs  enfans  réduits  en  captivité  (i). 
L'année  suivante,  le  bruit  s'étant  répandu 
que  Nogaï  allait  faire  une  nouvelle  invasion 
par  le  Derbend  ,  tandis  que  Houlagou  s'oc- 
cupait de  préparatifs  de  guerre,  Djélal-ud- 
din,  fils  du  petit  Dévatdar,  comblé  de  ses 
bienfaits,  et  qu'il  croyait  son  sujet  le  plus 
fidèle,  abusa  indignement  de  sa  confiance. 
Il  lui  dit  qu'il  était  resté,  dans  la  provin- 
ce de  Bagdad ,  plusieurs  milliers  de  Turcs 
kiptchacs  qui ,  connaissant  le  genre  de 
guerre  de  leurs  compatriotes,  pourraient  lui 
être  utiles  dans  la  prochaine  campagne,  s'il 
voulait  les  placer  à  l'avant-garde  de  son  ar- 
mée.    Houlagou    le   chargea   d'aller   organiser 


(i)  Vas&af,  toin.  1. 


LIVRE    IV,    CHAPITRE   VII.  383 

ce  corps  et  le  munit  de  pouvoirs  qui  l'auto- 
risaient à  se  faire  livrer  l'argent,  les  armes 
et  les  provisions  qui  lui  seraient  nécessaires^ 
défendant  que  qui  que  ce  fut  intervint 
dans  sa  commission.  Après  avoir  rassemblé 
ces  anciennes  milices  turques,  Djélal-ud-din 
leur  annonça  qu'on  voulait  les  envoyer  à 
la  guerre  pour  les  sacrifier:  «  Vous  me  con- 
cc  naissez,  leur  dit-il,  vous  savez  que  je  suis 
«c  votre  compatriote  et  camarade;  je  ne  vous 
te  laisserai  pas  livrer  à  la  mort,  et  si  vous 
«  voulez  me  suivre,  nous  nous  affranchirons 
«c  du  joug  mongol.  »  Ces  militaires  y  consen- 
tent ;  il  leur  donne  des  armes  et  de  l'aident, 
tirés  des  magasins  et  des  caisses  de  Bagdad , 
dit  au  commandant  de  la  ville,  qu'avant  de 
prendre  la  route  du  Schirvan,  il  allait  faire 
une  incursion  sur  le  territoire  des  Arabes 
Khaf(uljésy  avec  lesquels  on  était  alors  en 
guerre,  afin  d'y  enlever  des  vivres  pour  la 
marche;  passe  l'Euphrate,  et  entre  en  Syrie 
à  la  tête  de  ces  Turcs,  qui  emmenaient  leurs 
familles  et  leurs  bagages  (i). 

Les  grands  préparatifs  militaires  de  Houla- 
gou,    lorsqu'il    était    menacé,  deux    ans  au- 


(i)  Raschid. 


38/i  HISTOIRE    DES    MONGOLS* 

paravant ,  des  armes  de  Berçai ,  faisan  t 
craindre  une  seconde  invasion  des  Mongols 
en  Syrie,  le  sultan  Beîbars  avait  envoyé 
plusieurs  corps  de  cavalerie  en  éclaireurs 
vers  la  frontière  de  Perse ,  et  recevant  des  avis 
successifs  des  mouvements  de  l'ennemi,  il 
ordonna  aux  habitants  de  Damas  de  pas- 
ser avec  leurs  familles  en  Egypte,  pour  s'y 
mettre  en  sûreté ,  et  laisser  à  ses  troupes 
une  plus  grande  abondance  de  vivres.  Il 
écrivit ,  en  même  temps ,  au  gouverneur 
d'Alep  de  faire  mettre  le  feu  aux  prairies 
sur  la  route  d'Amid  ;  les  fourrages  furent  brû- 
lés dans  l'espace  de  dix  journées  de  marche. 
Ensuite  Beîbars  fut  informé  qu'un  détache^ 
ment  envoyé  en  reconnaissance,  avait  ren- 
contré une  troupe  de  Tatares  qui  venaient 
se  réfugier  sur  son  territoire;  que  c'étaient 
des  militaires,  sujets  de  Berçai,  faisant  par- 
tie du  contingent  fourni  par  ce  Khan  mongol 
à  Iloulagou,  lesquels  à  la  veille  d'une  guerre 
entre  ces  deux  princes,  avaient  reçu  de  leur 
souverain  l'ordre  de  revenir  dans  leur  patrie, 
et  si  le  passage  leur  était  fermé,  de  se  jeter 
sur  le  territoire  égyptien;  ils  étaient  au  nombre 
d'environ  deux  cents  cavaliers.  Le  sultan  re- 
commanda à  ses  lieutenants  en  Syrie  de  les 
bien  traiter,   de  leur  fournir   des   vivres,  de 


LIVRE   IV,   CHAPITRE   VII.  385 

leur  donnner   des  habits  pour   eux  et  pour 
leurs  femmes.  Ils   arrivèrent  au   Caire,  sous    550. 
les  ordres  de  quatre  capitaines,  qui  reçurent    9 nov. 
des  fiefs   de  commandants  de  cents  cavaliers.     i^6z. 
Beibars    pourvut    libéralement    de    chevaux, 
d'étoffes,  d'argent,  officiers  et   soldats;    tous 
embrassèrent  Tlslamisme,  et  Fexemple  du  trai* 
tement  généreux  qu'ils  obtinrent  en  Egypte, 
engagea  dans  la  suite  d'autres  troupes  de  Ta- 
tares  à  y  chercher  un  asile  (i). 

Beibars  questionna  ces  étrangers  sur  leur 
pays ,  sur  leur  souverain ,  et  prit  la  résolution 
d'envoyer  des  ambassadeurs  à  Bercaî.  Il  fit 
choix,  pour  cette  mission,  d'un  ancien  ser- 
viteur (djamdar)  du  sultan  Djélal-ud-din  Kho« 
razmschah,  nommé  Seîf-ud-din  Keschrik,  qui 
connaissait  le  pays  et  la  langue,  et  du  juris« 
consulte  Madjd-ud-din,  avec  lesquels  il  fit 
partir  deux  des  Tatares  qui  venaient  de  re- 
cevoir l'hospitalité  en  Egypte.  Ces  ambassa- 
deurs furent  chargés  d'une  lettre  où  le  sul- 
tan donnait  à  Bercaî  l'assurance  de  ses  dis- 
positions amicales,  l'excitait  à  combattre 
Houlagou,  vantait  le  nombre  de  ses  troupes 
composées  de  plusieurs  nations,  Turcs,  Curdes, 


(t)  Fie  de  Beïbars,  par  Schafi. 

3  aS 


58C  HISTOIBB    DES    M05G0LS. 

Arabes;  faisait  mention  des  princes  mahomé« 
tans  et  francs  qui  étaient  ses  vassaux,  et  fi- 
nissait par  lui  annoncer  qu'il  était  arrivé  en 
Egypte  une  troupe  de  Tatares  qui  se  disaient 
ses  sujets  y  et  qu'ils  avaient  été  traités  géné- 
reusement en  considération  de  leur  m^tre. 
Beîbars  envoyait  au  Khan  la  généalogie  du 
Khalife  Ilakjm ,  qu'il  venait  de  faire  inaugurer. 

inoharr.    «  ,  i 

66 1.  Ses  ambassadeurs  partirent ,  munis  par  ses 
iiov.déc,  ordres  de  provisions  pour  plusieurs  mois  ;  mais 
**  ^*  le  docteur  tomba  malade  en  route  et  retourna 
en  Egypte  (i).  L'ambassade  fut  détenue  sur  le 
territoire  grec,  par  l'ordre  de  l'empereur  Mi- 
chel Paléologue,  qui  avait  à  se  plaindre  de 
Bercaï,  dont  les  troupes  faisaient  des  incur* 
sions  dans  l'Empire.  Peu  de  temps  aupara- 
vant Michel  avait  fait  remettre  à  Beîbars  un 
acte  en  langue  grecque,  par  lequel  il  lui  ju- 
rait paix  et  amitiés  Le  sultan  convoqua  le 
patriarche  et  les  évêques,  et  demanda  leur 
décision  canonique  à  l'égard  de  celui  qui  avait 
violé  son  serment;  ils  déclarèrent  que  le  cou- 
pable avait  par  là  même  abjuré  sa  religion. 
Beîbars  envoya  à  l'empereur  Michel  cette  dé- 
claration signée  des  chefs  du  clergé;  il  écrivit 


(i)  jVovaïri. 


LIVRE  IVy    CHAPITRE   VII.  387 

en  même  temps  à  Bercaî,  pour  le  prier 
de  ne  plus  laisser  commettre  d'hostilités  con- 
tre Fempire  grec;  sur  quoi  Michel  remit  en 
liberté  l'ambassadeur  égyptien  et  le  traita 
généreusement  (i).  Cet  ambassadeur  traversa 
la  Mer  Noire  et  aborda  à  Soudac,  d'où  il 
gagna  Crim,  bourg  situé  à  une  journée  de 
la  côte  et  habité  par  des  Kiptchacs ,  des  Russes 
et  des  Alains.  À  une  journée  au-delà  de  Crim, 
il  entra  dans  une  steppe,  où  il  trouva  un 
chef  de  dix  mille  qui  commandait  sur  cette 
frontière.  Il  mit  vingt  jours  à  traverser  la 
steppe  y  habitée  par  des  nomades  avec  leurs 
troupeaux,  et  atteignit  la  résidence  de  Ber- 
çai, sur  la  rive  du  Volga,  où  Ton  voyait 
beaucoup  de  bateaux  russes.  L'ambassade 
avait  été  pourvue  gratuitement  de  vivres 
pendant  son  voyage.  A  son  approche  de 
rOrdou  royal,  le  vézir  de  Bercaî,  Schéréf-ud- 
din  £l-Furoussi,  alla  à  sa  rencontre.  Elle 
fut  admise  à  l'audience  de  ce  prince,  après 
avoir  été  instruite  des  cérémonies  à  observer. 
On  prévint  l'ambassadeur  qu'il  serait  intro- 
duit du  côté  gauche  du  trône,  et  que  lors- 
qu'il  aurait   remis  ses  lettres,  il  passerait  à 


(i)  Vie  de  Be^ars  y  par  Scbafi. 


388  HtSTOIRB    DES    MONGOLS. 

la  droite  ;  qu'il  devait  se  mettre  sur  ses  deux 
genoux;  que  personne  de  sa  suite  n'entrerait 
dans  la  tente  royale  avec  sabre ,  poignard 
ou  toute  autre  arme  ;  qu'ils  les  déposeraient  à 
gauche,  et  ne  laisseraient  leurs  arcs  ni  ban- 
dés, ni  serrés  dans  leurs  fourreaux;  que  les 
carquois  devaient  être  vides  de  flèches.  On 
leur  dit  de  prendre  bien  garde  à  ne  pas 
toucher  du  pied  le  seuil  de  la  tente.  On  les 
avertit  aussi  de  ne  pas  manger  de  neige, 
et  de  ne  pas  laver  leurs  vétemens  dans  l'en* 
ceinte  de  la  résidence.  A  la  suite  de  ces  in- 
structions, l'ambassade  fiit  introduite  dans  une 
tente  qui  pouvait  contenir  cinq  cents  person- 
nes; elle  était  recouverte  de  feutre  blanc,  et 
tapissée  d'étoffes  de  soie,  ornées  de  perles  et 
de  pierreries.  Le  Khan,  placé  sur  son  trône, 
avait  auprès  de  lui  la  première  de  ses  fem* 
mes  ;  cinquante  à  soixante  officiers  étaient  assis 
sur  des  tabourets.  Berçai  ordonna  à  son  vézir 
de  donner  lecture  de  la  lettre  du  sultan; 
lorsquelle  fut  achevée,  on  fit  passer  l'ambassa- 
deur et  sa  suite  de  la  gauche  à  la  droite  du 
trône.  La  lettre  de  Beïbars  fut  traduite  en 
langue  turque  par  le  grand  cadhi ,  et  lue  aux 
assistants;  il  en  fut  envoyé  copie  à  l'empereur. 
Bercaî  adressa  quelques  questions  à  l'envoyé 
de    Beïbars  y    entre  autres  sur  le   Nil,  et  ne 


\ 


i 


Sonic* 


LIVRE    IV,    CUAPITRE    VIK  SSlJ 

tarda  pas  à  le  congédier  ^   le  faisant  accom- 
pagner de    ses    ambassadeurs,   avec   lesquels 
Seif-ud-din  arriva   au  Caire,  près  de  deux  '^è%. 
ans  après  son  départ  de  cette  capitale.  sept. 

L'année  précédente,  environ  six  mois  après  **^*' 
que  le  sultan  eut  fait  partir  son  ambassade, 
il  était  arrivé  par  Constantinople  à  Àlexan* 
drie,  deux  envoyés  de  Bercaî,  tous  deux 
musulmans;  Fun  était  un  officier,  nommé 
Djélal-ud-din  £l-Cadhi,  Tautre,  un  Scheîkh, 
Nour*ud-din  Ali.  Beibars,  qui  revenait  de 
Syrie,  après  s'être  emparé  de»  la  principauté 
de  Carac,  leur  donna  audience  au  château 
de  la  Montagne  (i),  eu  présence  de  ses  gêné*- 
raux  et  d'une  nombreuse  assemblée.  Il  en- 
tendit la  lecture  des  lettres  du  Khan  mongol  ; 


(i)  n  est  souvent  fait  mention  de  ce  château  (drat- 
nl-djébel)  dans  l'histoire  de  l'Egypte  à  cette  époque. 
Il  était  situé  sur  tuie  éminence  près  du  Caire,  et  les 
sultans  y  résidaient  depuis  Saladîn,  qui  en  avait  jeté  les 
fondements.  A  sa  construction  furent  employées  les  pier- 
res d*un  grand  nombre  de  petites  pyramides  qui  étaient 
sur  rUe,  en  face  de  Missr^  lesquelles  furent  ainsi  dé« 
truites,  comme  l'ont  été  beaucoup  d'autres  anciens  mo- 
numents ^  dont  les  Mahométans  trouvent  commode  d'en^ 
lever  les  matériaux ,  lorsqu'ils  veulent  bâtir,  ^oyes  Macrizi  p 
Description  de  l'Egypte,  tom.  III. 


SqO  histoire   des    MOJfGOLS. 

elles   lui   annonçaient  que   ce  prince  et    ses 
quatre   frères  avaient    embrassé    Tlslamisme , 
lui  proposaient  une  alliance  contre  Houlagou, 
demandaient    l'envoi   d'un    corps  de  troupes 
égyptiennes   vers  l'Euphrate^    et   contenaient 
des   témoignages  d'intérêt  pour  le  sultan   du 
Roum  Yzz-ud-din,  que  Berçai  recommandait 
à  Beïbarsy  avec  la  prière  de  l'assister.  Le  sul- 
tan  donna  aux  ambassadeurs  de  Berçai   des 
marques  multipliées  de  sa  munificence.  A  leur 
départ,  il  les  fit  accompagner  de  ses  ambas- 
sadeurs, Schérïf  Amad-ud-din   £l-Abbassi  et 
Fariss-ud-din  £l-Mass'oudi,  chargés  de  sa  ré- 
ponse,   écrite    à    mi-marge    sur    soixante-dix 
feuilles   de  papier,  où  il  félicitait  Bercaï   de 
sa  conversion  à  l'Islamisme,  et  lui  demandait 
son  assistance  contre  Houlagou.  Il  lui  envoya 
de    riches   présents;  il   y    avait    un   Alcoran 
complet  que  Ton  croyait  tt^anscrit  de  la  main 
du   Khalife  Osman,  avec  son   pupitre  et  des 
tapis  pour   le   Namaz,    des  candélabres,    des 
flambeaux  de  marc  d'olives,  des   tuniques  de 
Barbarie ,  de  tontes  les  sortes  de  tissus  de  lin 
et  de  coton  de  l'Egypte,  des  tapis  en  maro- 
quin ,  des  sabres ,  arcs ,  masses  d'armes ,  cas- 
ques ,  cuirasses ,    selles   et  brides  ;  des  caisses 
remplies  de  pointes  de  flèches,  des  vases  de 
raisin,  des  lampes  dorées,  des  eunuques  noirs > 


LIVRE   IV,   CHAPITRE    VII.  SqI 

des  femmes  habiles  dans   l'art  d'apprêter  les 
mets,  des  chevaux   aral)es,    des  dromadaires 
de  Nubie ,  des  chamelles  blanches ,  des  ona-    • 
grès,  une  girafife,  du  baume.    Beibars  y  joi- 
gnit un    turban   qui  avait  été  à  la  Mecque; 
car  il  avait  commis  un  de  ses  ofEciers  pour 
faire  le  pèlerinage  au  nom  de  Berçai  ;  il  avait 
envoyé  des  exprès  à  la  Mecque  et  à  Médine, 
pour    ordonner   d'insérer  le   nom    du  Khan 
mongol   immédiatement  après   le  sien,   dans 
la  prière  publique  du  vendredi;  ce  qui  eut 
lieu  également   au   Caire    et   à  Jérusalem.  Il 
adressa  même  à  ce  prince  le  prône  (Khoutbet) 
que  le  nouveau  Khalife,  El-Hakim  biemr-illahi 
Abou'l  Âbbas  Ahmed,  avait  prononcé,  en  pré* 
sence  du  sultan  et  des  Grands  du  royaume, 
le  premier   vendredi  après   son   inauguration 
au  Caire,  qui  n'avait  eu  lieu  que  le  aa   no- 
vembre ia6a,  quoique  ce  prince  abbasside,  Smohar. 
après  avoir  échappé  au  fer  mongol   dans   le 
combat  d'A'nbar ,  fut  arrivé  dans  cette  capitale 
le  ai    mars.  Il  descendait  à  la  quatrième  gé-  *'/j!]'*^^** 
nération  du  Khalife   Abbasside  Mostéréschid , 
assassiné,  en  fi35,  par   des  Ismaïliyens.  Beï- 
bars    renvoya    dans    leur    patrie,    avec    les 
ambassadeurs  de  Berçai,  les  deux  cents  cava- 
liers mongols ,  sujets  de  ce  Khan ,  qui  s'étaient 
sauvés  du  territoire  de  Uoulagou ,  au  inouient 


39^  HISTOIRE    DES  MOITGOLS. 

de  la  rupture  entre  les  deux  descendants  de 
Tchinguiz-khan. 
a6  2.  b.  Trois  mois  après  le  départ  de  ces  ambassa- 
66 1.  deurs,  il  arriva  au  Caire  une  troupe  de  treize 
3ooct.  cents  cavaliers  mongols ,  qui  avaient  émigré 
du  territoire  de  Houlagou.  Beïbars  avait  donné 
l'ordre  de  les  bien  traiter  sur  la  route;  il 
sortit  de  la  ville  à  leur  rencontre.  Ces  étran- 
gers mirent  pied  à  terre  et  se  prosternèrent 
du  plus  loin  qu'il  aperçurent  le  sultan.  Il 
arriva  plus  tard  en  Egypte  une  seconde ,  puis 
une  troisième  troupe  de  semblables  fugitif. 
Tous  ces  transfuges  ^  parmi  lesquels  il  y  avait 
une  dixaine  d'officiers  distingués,  avec  le  titre 
d'i^^a,  furent  traités  généreusement.  Beïbars 
leur  proposa  d'embrasser  l'Islamisme;  ils  y 
consentirent  et  firent  leur  profession  de  foi 
entre  ses  mains, 
redjeb  Le  sultan  accueillit  également  au  Caire 
plusieurs  officiers  principaux  de  l'armée   du 


mai 


1264.  Fars,  des  chefs  de  la  tribu  arabe  Khafadjé 
et  l'émir  de  Flrac  Aréb,  qui  venaient  cher- 
cher  un  asile    dans  ses  États;  il  leur  donna 

e(j3^      des  fiefs.  L'année  suivante,  il  fit  partir  pour 


Hoût     la    cour  de  Bercaï  l'un  de  ses  chambellans, 

"^^*    Schudja-ud-din,  avec  la  mission  de    prier  ce 

prince  d'arrêter  les  incursions  de  ses  troupes 

sur  le  territoire  de  l'empereur  grec,  qui  lui 


LITRB  IV,  CHAPITRE  VU.  SqS 

avait  demandé  son  intervention.  Il  envoyait  à 
Bercaï  trois  turbans  qu'il  avait  portés  en  fai* 
sant  le  pèlerinage  de  la  Mecque ,  deux  va- 
ses de  marbre,  du  baume  et  d'autres  pré- 
sents. 

Tandis  que  les  forces  de  Houlagou  étaient 
occupées  à  défendre  sa  frontière  septentrio- 
nale contre  Tarmée  de  Berçai,  le  roi  d'Ar- 
ménie Hettoum ,  fils  de  Constantin ,  fit  par 
son  ordre  une  invasion  sur  le  territoire 
du  sultan  d'Egypte.  Hettoum,  revenant  de 
la  cour  de  Houlagou,  vit  à  Héraclée  le  sul- 
tan de  Roum  Rokn-ud-din,  avec  lequel  il 
forma  une  étroite  alliance.  Arrivé  dans  ses 
États,  il  assembla  des  troupes  et  marcha  sur 
Aîntab.  Beîbars,  qui  était  toujours  bien  in- 
formé de  ce  qui  se  passait  près  de  ses  fron- 
tières, avait  déjà  expédié  aux  troupes  des 
principautés  de  Hamat  et  de  Himss,  l'ordre 
de  se  porter  sur  Alep;  des  troupes  égyptien- 
nes les  suivirent.  Les  Arméniens  furent  sur- 
pris et  mis  en  déroute  avec  quelque  perte. 
Le  roi  d'Arménie  appela  à  son  secours  un 
corps  de  sept  cents  Mongols  qui  étaient  dans 
le  Roum;  ils  s'avança  en  Syrie  avec  ce  ren- 
fort, et  fut  joint  par  cent  cinquante  che- 
valiers d'Antiochc.  Cette  petite  armée  ayant 
posé  son  camp  dans  les   prairies  de  Harim, 


66 1 


394  HISTOIRE   DBS   MONGOLS. 

y  soufiFrit  beaucoup  de  la  neige  et  des  pluies; 
bientôt  le  manque  de  vivres  la  força  de  ré- 
trograder, et  dans  sa  retraite  elle  essuya  des 
pertes.  Hettoum  avait  ùât  faire  un  millier  de 
manteaux  et  de  bonnets  à  la  mongole ,  dont 
il  avait  costumé  ses  gens,  pour  faire  croire 
à  Fennemi  qu'il  avait  reçu  un  nouveau  ren- 
fort; mais  son  expédition  n'aboutit  qu'à 
attirer  sur  son  territoire  les  troupes  égyp- 
tiennes, qui  après  avoir  ravagé  ses  frontières, 
et  appris  la  dissolution  de  son  armée,  se 
jetèrent  dans  la  principauté  d'Antioche , 
où  elles  commirent  également  de  grands 
dégâts. 

Vers  le  même  temps,  Beïbars  reçut  de  ses 
agents  secrets  dans  llrac ,  l'avis  que  Houla- 
gou  avait  fait  partir  deux  émissaires,  munis 
de  ses  instructions  écrites,  pour  tâcher  de 
gagner  les  principaux  officiers  du  sultan,  et 
qu'ils  avaient  pris  la  route  de  Siss;  ce  qui 
lui  fut  confirmé  par  ses  agents  dans  cette 
capitale  du  royaume  d' Arménie.  Le  sul- 
tan apprit  ensuite  de  St.  Jean  d'Acre  qu'ils 
étaient  partis  de  cette  dernière  ville  pour 
Damiette.  H  y  envoya  l'ordre  de  les  arrê- 
ter. Amenés  au  Caire  et  interrogés,  ils  ne 
purent  nier  ce  qu'on  leur  imputait  et  furent 
pendus. 


j 


LIVRE    IV^    CHAPITRE    VII.  SqS 

Cette  même  année,  les  Égyptiens  intercep- 
tèrent une  lettre  de  Houlagou  au  prince  Mo- 
guith,  qui  paraissait  une  réponse  de  laquelle 
ou  pouvait  induire  que  le  prince  de  Carac 
avait  appelé  les  Mongols  à  la  conquête  de  la 
Syrie  et  de  l'Egypte  ;  Houlagou  lui  promettait 
de  lui  donner  en  fief  la  Syrie  jusqu'à  Gazza. 
Beîbars  partit  précipitamment  du  Caire  pour 
Gazxa,    où  il  invita  le  prince   de  Carac  de 
venir  le   trouver,  en  lui  prodiguant  des  té- 
moignages d'amitié.    Il   alla  à  sa  rencontre, 
et  dès  que  Moguith  fut  arrivé  dans  son  camp 
il  le  fit  arrêter    et  conduire  au  Caire  où  il  ^^  dj.i 
fut  mis  à  mort.    L'arrestation  faite,  Beîbars      ^^>'- 
avait    convoqué   le  grand    Cadhi  de  Damas,    ^  ^V" 
les  princes  ses  feudataires,    les  généraux    et 
autres    personnages    notables,    ainsi   que   les 
ambassadeurs    des    Francs,  et   avait   produit 
des  lettres   adressées  à  Moguith  par   Houla- 
gou, dont  il  leur  fit  donner  lecture,  en  leur 
déclarant  que  telle  était  la  cause  de  Tarres- 
tation  de  ce  prince.    Il  alla  ensuite  prendre 
possession  de  Carac  et  retourna  au  Caire  (i). 

Après  sa  victoire,    Tarmée    de    Berçai  ne 
fit  plus  de  mouvements    hostiles.    Houlagou 


(i)  Novalri. 


396  HISTOIBE    DES    MONGOLS. 

661.  put  se  livrer,  pendant  Tannée  1264  9  à  son 
goût  pour  les  bâtisses.  Il  fit  élever  un  palais 
à  Alatac,  plusieurs  temples  d'idoles  à  Khoi; 
et  pressa  les  travaux  de  l'observatoire  de  Mé- 
raga.  Il  était  entouré  de  savants  qu'il  aimait 
à  entendre  converser;  mais  il  donnait  la  pré- 
férence aux  alchimistes  y  qui  avaient  su  le 
séduire  y  et  dont  les  expériences  lui  coûtèrent 
des  sommes  très  -  considérables.  Il  s'occupa 
cette  année  de  l'administration  de  ses  domai- 
nes, qui  s'étendaient  depuis  le  Djihoun  jus- 
qu'à la  frontière  de  Syrie,  et  jusqu'au  ter- 
ritoire de  Byzance.  Il  donna  à  son  fils  aîné 
Abaca  le  gouvernement  de  llrac,  du  Mazen- 
déran  et  du  Khorassan  jusqu'au  Djihoun;  à 
son  troisième  fils  Yschmout  l'Arran  et  l'Azer- 
baïdjan;  au  général  Toudan,  le  Diar-bekr 
et  le  Diar-rabi'at  jusqu'à  l'Euphrate;  à  Mo'yin- 
ud-din  Pervané,  le  Roum;  à  melik  Sadr-ud- 
din,  la  province  de  Tébriz;  à  Tourcan  Kha- 
toun,  le  Kerman;  à  l'émir  Ikiatou,  le  Fars. 
Il  avait  fait  mourir  son  vézir  Seïf-ud-din 
Bitikdji,  au  commencement  de  l'année  précé- 
dente ,  lorsqu'il  était  en  marche  de  Schamakhi 
sur  Derbend;  il  le  remplaça  par  Schems-ud- 
din  Mohammed,  de  Djouveïn,  qui  fut  placé 
à  la  tête  de  l'administi^ation  du  royaume,  et 
le  frère  de  ce  premier  ministre,  Alaï-ud-din 


tlVEB  VTf  CHAPITRB   Vff.  897 

A'tta  Melik ,  reçut  le  gouvernement  de  Bag- 
dad (i> 

Cette  même  année,  Houlagou  condamna  à 
mort  Zeïn-ud-din  Abou'l  Moueyyed  Soleîman , 
fils  d'Amir  el-A'carbani ,  plus  connu  sous  le 
nom  d'£l-Hafizziy  qu'il  avait  adopté  de  son 
ancien  maître  le  prince  Hafizz.  Il  était  ac- 
cusé d'avoir  détourné  à  son  profit  une  partie 
des  contributions  qu'il  avait  été  chaîné  de 
lever  dans  la  province  de  Damas.  Houlagou 
lui  reprocha  son  infidélité,  lui  disant  qu'il 
le  trahissait  comme  il  avait  trahi  le  prince 
Nassir,  et  avant  lui,  le  prince  Hafiizz  et  plus 
anciennement  le  prince  de  Ba'lbek,  ses  pré- 
cédents maîtres.  Le  même  arrêt  de  mort 
frappa  tous  les  membres  de  sa  famille,  ses 
frères,  ses  fils,  ses  proches  et  ses  clients , 
au  nombre  de  cinquante  individus,  dont  deux 
seuls  parvinrent  à  se  sauver:  un  de  ses  fils 
et  un  de  ses  neveux  (i). 

Des  troubles  qui  s'étaient  élevés  dans  le 
Fars,  attirèrent  à  cette  époque  l'attention  de 
Houlagou.  Les  princes  de  ce  pays  s'étaient 
soumis  à  la  puissance  mongole,  dès  son  origine. 
Après  la  mort  de  l'Atabey  Sa'd,   en   ia3i, 


(1}  RascUd.  (a)  NoirairL 


398  HISTOIBB    DES    HONGOLS. 

son  fils  et  successeur  Abou-bekr  avait  envoyé 
son  frère  Téhemteny  avec  de  riches  présents  ^ 
à  la  cour  d'Ogotaî ,  pour  lui  porter  son  acte 
d'hommage,  et  l'empereur  mongol  avait  ac- 
cordé à  Abou-bekr  un  diplôme  d'investiture, 
avec  le  titre  de  Coutlouc^khan.  Par  sa  prompte 
soumission ,  le  Fars  avait  été  préservé  de  toute 
hostilité  de  la  part  des  Mongols.  Son  souve- 
rain  payait  tous  les  ans  à  la  cour  du  Caan 
la  somme  de  trente  mille  dinars  d'or,  tribut 
peu  considérable  relativement  aux  revenus 
du  pays;  il  y  joignait  des  présents,  qu'il 
chargeait  l'un  des  princes  de  sa  Emilie  de 
conduire  à  la  résidence  du  grand  Khan.  A 
l'arrivée  de  Houlagou  dans  la  Transoxiane, 
l'Atabey  Abou-bekr  lui  envoya,  pour  le  com- 
plimenter et  lui  porter  de  riches  offran- 
des, son  neveu  Seldjoukschah ,  qui  fut  ad- 
mis à  l'audience  du  prince  mongol  sur  le 
bord  du  Djihoun,  et  en  reçut  un  bon  accueil. 
Abou-bekr  étant  mort  en  1 160 ,  après  un  règoe 
de  trente  ans,  eut  pour  successeur  son  fils 
Sa'd,  qui  ne  vécut  que  douze  jours  après 
son  avènement  au  trône,  laissant  un  fils  en 
bas  âge  sous  la  tutèlë  de  sa  mère  Turcan 
Khatoun.  Cet  enfant,  nommé  Mohammed, 
mourut  en  loiGa ,  et  l'un  de  ses  oncles, 
Mohammedschah,  fils  de  Salgarschah ,  et  petit- 


LIVRB  IV,  CHAPITRE   VU.  3^9 

fils  de  Sa'd  fils  de  Zengui ,  monta  sur  le  trône 
du  Fars.  Il  avait  commandé  le  contingent 
que  ce  pays  fournit  à  Iloulagou  pour  son 
expédition  contre  Bagdad.  Valeureux,  mais 
cruel  et  dissolu,  sa  tyrannie  excita  des  plain- 
tes. Appelé  au  camp  de  Houlagou,  qui  feig- 
nait de  vouloir  délibérer  avec  lui  sur  les 
affaires  du  Fars,  il  différait  sous  divers 
prétextes,  lorsque  Turcan  Khatoun ,  qu'il  avait 
épousée,  mécontente  de  ses  déportements  et 
surtout  de  sa  conduite  envers  elle,  le  fit 
arrêter  comme  il  passait  par  son  Harém , 
et  conduire  à  la  cour  de  Houlagou,  en  man* 
dant  à  ce  prince  que  Mohammedschah  n'était 
pas  digne  de  régner. 

Cette  princesse  ayant  été  approuvée  par 
Houlagou,  envoya  chercher  le  frère  de  Mo- 
hammedschah, enfermé  dans  la  citadelle  dl^ 
takhar,  et  le  mit  sur  le  trône.  Seldjoukschah, 
ainsi  nommé  par  ce  qu'il  était  issu  des 
Seldjoukides  par  sa  mère ,  jugea  prudent  d'é- 
pouser  Turcan  Khatoun.  Ce  prince,  d'un  ca- 
ractère fougueux,  ayant  un  soir  la  tête 
échauffée  par  le  vin,  éprouva  un  accès  de 
fureur  en  pensant  à  des  rapports  qu'on  lui 
avait  faits  sur  Turcan  Khatoun,  et  ordonna 
à  im  eunuque  d'aller  lui  couper  la  tête;  il 
fut   obéi.    Lorsque  le  nègre   vint  lui  présen- 


n 


400  HISTOIRE  DES  MONGOLS. 

ter^  dans  un  bassin,  la  tête  de  cette  belle 
princesse  y  Seldjoukschah  arracha  de  ses  oreil- 
les deux  perles  magnifiques,  et  les  jeta  aux 
musiciens  de  son  banquet.  Apprenant  que 
les  deux  préfets  de  Houlagou  dans  Schiraz, 
Ogoul  Bey  et  Coutlouc  Bitikdji  désapprou- 
vaient hautement  cet  acte  de  cruauté,  au 
lieu  de  chercher  à  les  appaiser,  il  tua  Tun 
de  sa  main  et  fit  massacrer  l'autre,  ainsi  que 
tous  les  gens  qui  appartenaient  à  ces  deux 
commissaires  mongols.  A  cette  nouvelle,  Hou- 
lagou ordonna  Texécution  de  Mohammedschah, 
auquel  il  venait  d'accorder  la  permission  de 
retourner  dans  son  pays ,  et  fit  marcher  con- 
tre le  prince  du  Fars  les  généraux  Altadjou 
et  Timour,  dont  les  deux  divisions  devaient 
être  renforcées  par  des  troupes  d'Isfahan,  du 
Louristan,  de  Yezd,  du  Kerman  et  d'Itch  (i). 
Altadjou  manda  d'Ispahan  à  Seldjoukschah 
qu'il  pouvait  encore  obtenir  sa  grâce  par 
son  repentir,  et  que  lui-même  intercéderait 
en  sa  faveur;  mais  le  prince  ayant  fait  cruel- 
lement maltraiter  la  personne  chargée  de  ce 
message,  Altadjou  entra  dans  le  Fars  avec 
le  souverain  du  Kerman,  l'Atabey  de  Yezd, 

(i)  C'était  la  résidence   des   princes  SchébanLarés  da 
Farss. 


LIVRE  IV,    CHAPITRE   Vif.  4^1 

frère  de  Turcan  Khatoun  et  le  prince  Ilk 
Nizam-ud-din  Hassneviyé,  souverain  d'un  dis- 
trict  montagneux  dans  le  Fars.  Seldjoukschah 
se  retira  avec  ses  troupes  sur  le  bord  du 
Golfe  Persique.  Les  magistrats  et  les  nota- 
bles de  Schiraz  sortirent  avec  des  drapeaux, 
des  Corans  et  des  mets,  à  la  rencontre  d'Alta- 
djou;  il  les  rassura,  défendit  à  ses  troupes, 
qui  se  disposaient  au  pillage,  de  faire  le 
moindre  tort  aux  habitants  de  Schiraz,  et  se 
porta  tout  de  suite  vers  la  côte.  Seldjouk- 
schah le  combattit  à  Cazeroun,  et  fit  des 
prodiges  de  valeur;  mais  obligé  de  céder  au 
nombre,  il  se  réfugia  dans  le  mausolée  d'un 
saint  Scheïkh,  nommé  Morsched,  et  y  fut 
cerné  par  les  Mongols.  Dans  ce  péril,  Seld- 
joukschah courut  au  sépulchre  du  saint,  et 
brisa ,  d'un  coup  de  massue ,  la  pierre  qui  le 
couvrait,  disant  :  O  Scheïkh l  prête  moi  ton 
assistance;  car  il  était  connu  dans  ce  canton 
que  le  Scheïkh  avait  dit  :  Toutes  les  fois  que 
vous  serez  menacés  de  quelque  malheur ,  faites 
le  moi  sa\K>ir  sur  ma  tombe^  je  vous  en  pré" 
sen>eraL  Mais  les  Mongols  ne  tardèrent  pas 
à  enfoncer  la  porte  de  cette  chapelle,  y  tuè- 
rent beaucoup  de  gens  de  Seldjoukschah  et 
d'habitants  de  Cazeroun  qui  s'y  étaient  éga- 
lement réfugiés,  et  prirent  l'Atabey,  qui  fut 
3  a6 


4oi  HISTOIRE   DES   MOUGOLS. 

mis  à  mort  au  pied  du  château  de  Sifid,  en 

ia64  (i). 

Il  ne  restait  plus  de  la  dynastie  des  Salgar 
que  deux  filles  de  l'Atabey  Sa'd,  fils  d'Aboo- 
bekr.  L'une  de  ces  princesses  ^  Uns  Khatoun, 
qui  avait  eu  pour  mère  Turcan  Khatoun,  fiit 
placée  par  Houlagou  sur  le  trône  de  Fars. 

L'affaire  de  Seldjoukschah  terminée ,  le  gé- 
néral Timour  avait  proposé  à  son  collègue  de 
passer  au  fil  de  Fépée  les  habitants  de  Schi- 
raz,  pour  statuer  un  exemple  capable  d'empê- 
cher à  l'avenir  de  pareilles  révoltes.  Altadjoa 
n'y  voulut  pas  consentir,  disant  que  les  coa- 
pables  avaient  été  punis,  que  les  habitants  de 
Schiraz  étaient  innocents  et  qu'une  exécution 
semblable  ne  pouvait  se  £sûre  que  d'après 
l'ordre  exprès  du  monarque.  L'armée  fut  dis- 
soute et  Altadjou  se  rendit  à  la  cour  avec  les 
personnes  les  plus  notables  du  Fars. 

Mais  bientôt  un  autre  orage  vint  fondre 
sur  ce  pays.  Le  Grand-juge  Scheref-ud-din, 
l'un  des  principaux  Seyids  ou  descendants 
de  Mahomet  dans  le  Fars ,  avait  habité  plu- 
sieurs années  le  Khorassan ,  et  s'y  était  acquis 
une  grande  considération  par  ses  actes  de  piété. 


^i)  Mirkiiond,  tom.  IV,  Dynastie  des  Salgaride». 


LIVRE    lY,    CHAPITRE    VII.  4o3 

Voulant  en  profiter ,  à  cette  époque,  pour  sa- 
tisfaire ses  vues  ambitieuses ,  il  invita  les  habi- 
tants du  Fars  à  lui  prêter  hommage;  dans 
chaque  ville ,  chaque  bourg  où  il  passait, 
beaucoup  d'individus  s'attachaient  à  sa  for* 
tune,  croyant  qu'il  était  le  Mahdi  attendu 
à  la  fin  du  monde  par  les  Schijris^  et  qu'il 
possédait  le  don  des  miracles.  Ayant  pris  les 
insignes  de  la  royauté,  il  s'avança  de  Sché- 
bankaré  vers  Schiraz  avec  ses  sectateurs,  qui 
composaient  déjà  une  petite  armée.  Le  com- 
mandant mongol  à  Schiraz  et  le  principal 
ministre  d'Uns  Khatoun  concertèrent  aussitôt 
leurs  mesures  et  marchèrent  contre  le  Scheikh 
avec  un  corps  de  troupes  mongoles  et  musul- 
manes. Les  deux  parties  se  trouvèrent  en  pré- 
sence près  de  Guvar.  On  croyait  communé- 
ment que  le  Scheîkh  était  assisté  par  des  es^ 
prits,  et  que  quiconque  combattrait  ce  saint 
homme  serait  incontinent  frappé  de  paralysie. 
Aussi  personne  de  l'armée  de  Schiraz  n'osa, 
pendant  quelque  temps,  faire  usage  de  ses 
armes;  enfin  deux  soldats  se  hasardèrent  à 
décocher  des  flèches;  d'autres  suivirent  leur 
exemple;  les  Mongols  chargèrent  les  insurgés,  redjeb 
qui  prirent  la  fuite,  et  le  Seyid  fut  tué  avec  ^^\ 
la  plupart  des  siens.  2265. 

A  la  première   nouvelle  de  cette  révolte , 


4o4  HISTOIRE   DES  MONGOLS* 

Houlagou  avait  ordonné  d'appliquer  un  cet* 
tain  nombre  de  coups  de  bâton  au  général 
Altadjou  j  pour  le  punir  de  n'avoir  point  passé 
au  fil  de  l'épée  les  habitants  de  Schiraz  comme 
le  voulait  son  collègue.  Il  fit  marcher  incon- 
tinent un  Touman  de  troupes,  qui  devait 
faire  main  basse  sur  la  population  de  cette 
ville.  Mais  bientôt  apprenant  que  le  Seyid 
Scheref-ud-din  avait  péri  avec  les  siens,  comme 
on  lui  représenta  que  les  habitants  de  Schiraz 
n'avaient  point  pris  part  à  ce  mouvement, 
il  révoqua  son  premier  ordre  (i). 

Uns  Khatoun  régnait  depuis  un  an,  lors* 
qu'elle  fut  mandée  à  l'Ordou^  pour  épouser 
ie  prince  Mangou-temour,  fils  de  Houlagou. 
Dès-lors  le  Fars  fut  administré  par  le  Divan 
mongol,  bien  qu'il  continuât  à  être  gouverné 
^ous  le  nom  d'Uns  Khatoun ,  qui  mourut  à 
Tébriz  en  1287.  Avec  elle  s'éteignit  la  dynas- 
tie Salgaride  (a). 

A  la  fin  de  l'année  1 164 ,  les  Mongols  as- 
siégèrent El-Biret  où  commandait,  pour  le 
sultan  d'Egypte,  l'émir  Djémal-ud-din  Accousch. 
Ils  avaient  comblé  avec  du  bois  le  fossé  de 


(i)  MirVhond,  t.  IV.    ' 

(2}  TariÂh  GouzUié,  bab  IV ,  fassel  8« 


LIVBE    IV,   CHAPITEK   VIK  4^^ 

cette  place  importante,  considérée  comme  la 
clef  de  la  Syrie;  les  assiégés  pratiquèrent  un 
chemin  souterrain,  et  mirent  le  feu  au  bois 
qui  fut  consumé.  Les  Mongols  firent  jouer 
dix  sept  catapultes;  mais  ils  trouvèrent  une 
résistance  vigoureuse;  les  femmes  montrèrent 
encore  plus  de  courage  que  les  hommes.  Beî- 
bars,  qui  avait  reçu,  peu  auparavant,  Favis 
que  les  Francs  avaient  écrit  aux  Mcmgok 
de  profiter,  pour  faire  une  invasion  en  Syrie, 
de  la  saison  du  printemps,  où  les  troupes 
syriennes  étaient  dispersées  dans  leurs  fiefs, 
et  leurs  chevaux  mis  au  vert,  fit  partir 
d'Egypte,  dès  qu'il  eut  appris  l'apparition  de 
l'ennemi  devant  Biret,  un  corps  de  quatre 
mille  cavaliers,  sous  les  ordres  de  l'émir  Yz2> 
ud-din  Aïgan,  et  quatre  jours  après,  un  se- 
cond corps  de  la  même  force,  commandé 
par  l'émir  Djémal-ud-din  Aîdogdi,  lesquels 
devaient  s'avancer  à  marches  forcées  sur  £!• 
Biret  Le  sultan  partit  lui-même,  le  27  jan-  7ralM-a. 
vier  xa65;  il  arriva  à  Gazât  le  9  février,  et 
y  apprit  six  jours  après  la  retraite  précipitée 
de  l'ennemi.  En  efifet,  k  l'approche  de  l'émir 
Aîgan,  auquel  s'était  joint  Al-Manssour,  prince 
de  Ilamat,  les  Mongols  avaient  renversé  leurs 
catapiUte^,  coulé  à  fond  leurs  bateaux  et 
pris  la  fuite.    Beïbars  donna  Tordre  de  munir 


4o6  HISTOIRE    DBS    MONGOLS. 

£I-Biret  d'armes ,  de  vivres  et  de  tout  ce 
qu'il  fallait  pour  soutenir  un  siège  de  dix 
ans.  Il  envoya  deux  cent  mille  drach- 
mes et  trois  cents  robes  d'honneur  pour 
être  distribuées  aux  défenseurs  de  cette 
place  (i). 

Houlagou  mourut  dans  son  quartier  d'hiver 
sur  le  bord  du  Tchogatou  (a),  la  nuit  du 
^663"*  dimanche  8  février  ia65,  âgé  de  48  ans  (3). 
Il  fut  enseveli  sur  le  sommet  de  l'ile  mon- 
tagneuse de  Tala,  située  au  milieu  du 
lac  d'Ormia,  où  il  avait  fait  bâtir  une 
forteresse  y  qui  recelait  ses  trésors  (4).  Selon 


(i)  Fie  de  Bahars^  par  Schafi.  — -IToTaîrL 
(a)  «  C'est,  dit  Raschid,  le  Zcrriné  roud,  appelé  en 
mongol,  Tchogatour-BagatouL  »  La  rivière  Tchogatou 
prend  sa  source  dans  les  monts  qui  séparent  le  Cur- 
dustan  de  TAzerbaîdjan ,  et  Ta  directement  au  nord  se 
jeter  dans  le  lac  d*Ourmia,  au  midi  de  Méraga. 

(3)  Kaschid  n'indique  pas  la  maladie  dont  mourut  ce 
prince.  L'historien  ^^tien  Ben  Tagri-birdi  rapporte 
(3®  partie)  que  Houlagou  était  sujet  a  l'épilepsie;  que 
les  attaques  de  ce  mal  deyinrent  de  plus  en  plus  fré- 
quentes, au  point  qu'elles  se  renouvellèrent ,  dans  un  jour, 
deux  et  trois  fois  ;  qu'enfin  il  tomba  malade ,  et  languit 
pendant  environ  deux  mois,  au  bout  desquels  il  mourut. 

(4)  Raschid.  —  Cet  historien  désigne  aussi  ce  lieu  sous 


LIVRB   IV,   CHAPITRE   Yll.  4^7 

Tusage  mongol ,  on  jeta  dans  sa  tombe  beau- 
coup d'or  et  de  pierreries,  et  l'on  y  enterra 
toutes  vives  des  filles  richement  parées  et 
brillantes  de  jeunesse  et  de  beauté;  puis  on 
y  porta,  plusieurs  jours  de  suite,  des  mets 
pour  ses  mânes  (i). 

Quatre  mois  et  onze  jours  après  Houlagou, 
mourut  Docouz-Rhatoun ,  qui  avait  tenu  le 
premier  rang  parmi  ses  femmes.  «  Cette  prin- 
«  cesse,  dit  Raschid,  née  dans  le  christianisme^ 
«  que  professe  la  nation  Kenûte  à  laquelle 
«  elle  appartenait,  protégeait  constamment  ses 
«  coreligionnaires,  et  par  égard  pour  elle  Hou* 
«  lagou  favorisait,  distinguait  les  Chrétiens , 
«  qui  profitant  de  cette  époque  de  prospérité, 
c  bâtirent  des  églises  dans  toutes  les  provin* 
«  ces  de  sa  domination.  A  l'entrée  de  TOrdou 
«  de  Tocouz-Khatoun ,  il  y  avait  toujours  une 
«  église,  de  laquelle  retentissait  le  son  des 
«  cloches.  »  Aussi  la  mort  de  Houlagou  et 
celle  de  son  épouse  furent  déplorées  par  les 
Chrétiens  d'Asie  (a). 


le  nom  de  Schahour^ata  et  celui  de  mont  Schahou ,  en 
lace  de  Sakhparekan» 

(i)  VasMi: 

(i)  «  Eo  1576  (ii65},  an  commencement  du  cart^mc, 
«  mourut  HouLyçn^  dont  la  sagesse  1  la  mn'm.intaûbL.ei 


4o8  HISTOIRE    DES    MOlfGOLS. 

Houlagou  eut  de  ses  cinq  femmes  et  de  ses 
concubines,    treize  fils  et  sept  fiUes  (i). 


les  bants  hits  y  ne  souf&ent  point  de  parallèles.  L'été 
suivant,  la  reine  très -fidèle,  Tocouz  Khatoun,  quitta  ce 
monde.  Par  la  disparition  de  ces  deux  grands  astres» 
qui  étaient  les  protecteurs  de  la  foi  chrétienne,  les 
Chrétiens,  sur  toute  la  terre,  furent  plongés  dans  le 
deuil.  (Bar  Uebraeus,  D/n,  XI,  p.  54a).  — Le  grand  et 
pieux  roi,  le  maître  du  monde,  Tespoir  des  Chrétiens, 
Houlagou-khan,  mourut  en  l'an  i^65.  II  fut  bientôt 
suivi  de  sa  respectable  épouse,  Doghouz  Khatoun.  Ils 
furent  tous  deux  empobonnés  par  l'artificieux  Sahih 
Khodjea ,  (le  vézir  Schems-ud-din  Mohammed  de  Djou- 
veïn).  Le   Seigneur  sait  qu'ils  n'étaient  guère  inférieurs 

en  bienfaisance ,  à  Constantin  et  a  sa  mère  Hélène. 

Comme  Houlagou  aimait  beaucoup  les  Chrétiens,  toutes 
les  nations  qui  font  profession  de  la  vraie  foi,  lui 
obéii*ent  volontairement  et  lui  furent  d'un  très-grand 
secours.  (Et.  Orpélian,  Hist.  des  Orpélians,  dans  les 
Mémoires  sur  l'Arménie  de  M.  St.  Martin,  tom.  U, 
p.  ia3  et  iSa).  —  Houlagou,  (après  la  prise  de  Bagdad) 
ordonna  que  l'on  traitât  partout  les  Chrétiens  avec 
douceur,  et  qu'on  leur  donnât  la  garde  des  villes  et 
des  châteaux,  et  il  fit  mettre  tous  les  Sarazins  en  ser- 
vitude. U  avait  une  femme  chrétienne  nommée  Doucoz 
Caton.  - --  Celte  dame  était  une  très-dévote  chrétienne; 
elle  employait  toute  son  attention  à  détruire  les  temples 
des  Sarazins ,  qu'elle  fit  détruire  de  fond  en  comble ,  et  ré- 
duisit les  Sarazins  dans  une  si  grande  servitude,  qu'ils  n'o- 
bèrent plus  montrer  le  nez.  »  (Haîton  »  Hist.  orient. ,  ch.  a?]* 
(ij  Raschid. 


LIVRE   fVy    CHA.P1TRE    Vil.  4^9 

Un  historien  égyptien  rapporte  de  sin- 
guliers jugements  qu'aurait  rendus  Hou* 
lagou.  Plusieurs  individus  vinrent  un  jour 
implorer  sa  justice  contre  un  fabricant  de 
limes  qui  avait  tué  un  de  leurs  parents; 
ils  demandaient  que  le  coupable  leur  fut 
livré  y  afin  qu'ils  pussent  lui  faire  subir  la 
loi  du  talion.  Houlagou  voulut  savoir  s'il 
y  avait  beaucoup  de  fabricants  de  limes  dans 
le  pays.  On  lui  dit  qu'ils  étaient  en  petit 
nombre.  U  réfléchit  un  instant;  puis,  le- 
vant la  tête,  il  prononça  que  les  plaignants 
n'avaient  qu'à  venger  leur  parent  sur  un 
fabricant  de  bâts,  pensant  qu'on  pouvait 
plutôt  se  passer  d'un  de  ces  artisans  qui 
étaient  nombreux.  Mais  les  parents  de  Tho- 
tnicide  ayant  déclaré  qu'ils  n'en  voulaient 
qu'à  la  vie  du  coupable  même,  Houlagou  crut 
les  contenter  en  leur  faisant  livrer  une 
vache  comme  satis&ction.  Un  homme  à  qui 
un  tisserand  de  drap  d'or  avait  crevé  un 
œil,  dans  une  querelle,  vint  demander  jus* 
tice  à  Houlagou.  Ce  prince  fit  crever  un 
œil  à  un  fabricant  de  flèches.  Quelqu'un  prit 
la  liberté  de  lui  en  demander  la  raison.  «  T,e 
«  passementier ,  répondit  il ,  a  besoin  de  ses 
«  deux  yeux,  au  heu  que  l'ouvrier  en  flèches 
tt  n'a  besoin   que    d'un   œil,   puisqu'il    ferme 


4IO  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

«  Fautre  lorsqu'il  regarde  si  la  flèche  est 
droite»   (i). 

Sur  les  monnaies  de  Houlagou  qui  nous 
ont  été  conservées,  son  nom  est  précédé  de 
celui  de  son  suzerain;  elles  portent  cette  in- 
scription en  arabe:  Le  très-grand  Caan;  le 
grand  Houlagou  Ilkhan.  Ses  successeurs  ne 
prirent  sur  leurs  monnaies  que  la  qualifica- 
tion de  gouverneurs  (Darouga)  du  Caan  (i). 

On  trouve  dans  la  collection  d'Odoric  Bay- 
nald  une  lettre  d'un  pontife  romain  à  Hou- 
lagou ,  sans  nom  ni  date ,  mais  que  cet  auteur 
attribue  à  Alexandre  IV  et  place  à  Tannée 
ia6o.  Le  pape  exprime  au  prince  mongol  la 
joie  qu'il  a  ressentie  en  apprenant  d'un  ce^ 
tain  Jean,  hongrois,  qui  se  disait  avoir  mis* 
sion  de  le  lui  annoncer,  que  Houlagou  était 
disposé  à  embrasser  la  foi  catholique,  et  dé- 
sirait que  le  pape  chargeât  quelqu'un  qui  en 
fut  digne  du  soin  de  l'instruire,  et  de  lui 
administrer  le  baptême.  «  O  quelle  joie,  con- 
«  tinue  le  pontife,  se  répand  dans  notre  ame, 
«c  quand  nous  considérons  combien  votre  pré- 


■■ 


(i)  NoTaîri. 

(a)  Fraehn,    Recensio    nummor.    Muham.    Acad.    imp» 
Se,  petrop,  p.  635. 


LIVHE    1V|   CHAPITRE   VII.  4^1 

«  feence  serait  agréable  à  votre  créateur  et 
«  rédempteur,  qui  se  livra,  pour  le  salut  du 
«  genre  humain,  au  supplice  de  la  croix, 
«  si  vous  vous  présentiez  devant  lui,  au  ter« 
«  rible  jour  du  jugement,  avec  la  marque 
«  du  baptême  et  les  autres  insignes  du  chris^ 
«  tianisme,  non-seulement  vous ,  mais  aussi 
«vos  sujets,  qui  suivraient ,  sans  doute,  vo« 
«  tre  exemple;  ce  qui  ajouterait  à  vos  mé« 
«  rites,  et  augmenterait  votre  récompense 
€  éternelle.  Environné  de  cette  multitude , 
«  arrachée  au  gosier  de  Fennemi ,  comme 
«  vous  attendriez  avec  bien  plus  de  sécurité 
c  ce  jugement  si  terrible  1  Considérez,  6  mon 
«  filsl  considérez  combien  est  passagère  Texis- 
«  tence  dans  ce  monde;  avec  quelle  vitesse, 
«  avec  quelle  facilité  se  dissout  le  corps  hu- 
«  main;  et  si  vous  avez  pris  une  semblable 
«  résolution,  exécutez  la  le  plus  promptement 
«  possible.  Voyez  quel  accroissement  recevrait 
«  votre  puissance,  pour  subjuguer  les  États 
«  sarazins,  si  le  bras  de  la  milice  chrétienne 
«  vous  assistait  ouvertement  et  fortement, 
«  comme  il  le  peut  avec  la  grâce  de  Dieu; 
«  si ,  soutenu  par  la  puissance  divine ,  sous 
«  le  bouclier  de  la  chrétienté ,  vous  étiez  for* 
«  tifié  par  Taide  des  Chrétiens.  Certes,  en 
«  dirigeant  vos  actions  selon  les  enseignements 


4l2  HISTOIRE    DES    MOITGOLS. 

«  de  la  foi  catholique ,  vous  afiFermiriez  vo- 
ce tre  puissance  temporelle  et  vous  parvien- 
c  driez  indubitablement  à  la  gloire  étemelle. 
«  Au  reste,  comme  le  susdit  Jean  ne  nous 
«  a  pas  produit  des  preuves  suffisantes  de  vo- 
c  tre  résolution ,  nous  adressons  nos  lettres  à 
«  notre  vénérable  frère,  le  patriarche  de  Je- 
«  rusalem ,  en  l'invitant  de  s'informer  des  in- 
«  tentions  de  Votre  Sérénité  à  cet  égard ,  et 
«  de  nous  écrire  ce  qu'il  en  aura  appris  ;  c'est 
«  pourquoi,  nous  vous  prions  de  confier  à 
«  ce  patriarche  le  secret  de  votre  volonté, 
«  afin  que  recevant  de  lui  la  certitude  de  ce 
«  qui  nous  a  été  annoncé ,  nous  avisions ,  avec 
c  la  promptitude  convenable,  à  tout  ce  qui 
«  pourra  être  utile  (i).  » 


(x)  Odor.  JU^naîdas,  t.  m,  p.  63. 


LIVRE  Yf  CHAPITRE   I.  4l3 


LIVRE      V. 


CHAPITRE   PREMIER. 


▲  BAGA. 


Krénemtat  an  tr&ne  d'Abaca.  •*-  Nommation  de  ses 
lîeatenants  dans  les  proTÎnces.  — •  Son  mariage  avec  une 
princesse  grecque.  —  Inyasion  de  Noga!  par  le  Dcr- 
bend.  —  Sa  défaite.  —  Mort  de  Berçai.  —  Arrivée  de 
Mongolie  d*iine  partie  de  la  famille  de  Houlagou«  — 
Conquêtes  de  Beîbars  sur  les  Croisés.  -^  Invasion  des 
Égyptiens  en  Glicie.  —  Paix  entre  Hethoum  et  Beîbars.— 
Guerre  entre  Borac  et  Cirïdoa.  — *  Faix.  —  Couriltaî.  -— 
Préparatifr  de  Borac  pour  e&Tabir  le  Kborassan.  -^ 
Ambassade  de  Mass'oud  Bey.  —  Ambassadeurs  de 
Borac.  —  Défection  et  arrestation  du  prince  Nigondar.  — 
Passage  du  Djihoun  par  Borac.  -*  Défection  de  Riptduo 
Ogonl.  —  Conquête  d'une  partie  du  Kborassan.  -^ 
Stratagème  d'Abaca  et  défiûte  de  Borae.  —  Retraite  et 
fin  de  Boiae. 


Dès  que  Houlagou  eut  expiré)  un  courier 
fut  expédié  à  son  fils  aîné  Abaca^  qui  passait 


4l4  HISTOIftE   DES  MONGOLS. 

l'hiver  dans   le  Mazendéran,  et  selon  l'usage 
établi  y  Ton  ferma  toutes  les   routes  qui  par^ 
taient   de  la  résidence  royale,   en   sorte   que 
les  voyageurs  furent  obligés   de  s'arrêter.  Le 
prince  Yschmouty  troisième  fils  de  Houlagou, 
arriva,  sept  jours  après  la  mort  de  son  père, 
de  la  frontière  du  Derbend  où  il  commandait, 
et  sonda  les  dispositions   des  généraux  à  son 
égard;  mais,  n'en  concevant  aucune  espérance, 
'  il  repartit,  au  bout  de  deux  jours,  pour  son 
gouvernement. 
Z9dj.i.       Abacà  arriva,  le  9  mars,  à  l'Ordou  de  Tcho- 
gatou.  Les  princes  du  sang   et  les  généraux 
étaient  allés  à  sa  rencontre.   Le  noyan  Ilga, 
maréchal   des  Ordous,  l'un    des  premiers  gé- 
néraux, lui  offrit  les  mets  et  le  vin  funèbres; 
ensuite  il  l'entretint  en  particulier  des  affaires 
publiques  et  dès  derniers  moments  de  son  père. 
Après  avoir  rendu  les  derniers  devoirs  aux 
mânes  du  souverain  défunt,    les   Rhatounes, 
les  princes  du  sang  et   les  généraux  s'assem- 
.blèrent  pour  lui    donner  un  successeur.    Les 
principaux  chefe  militaires  étaient  les  noyans 
Ilga,  Sougoundjac,   Sounataï,   Abataî,    Téma- 
gou,  Singtour  et  Argoun  Aca.  Singtour,   qui 
avait  reçu  les  dernières  volontés  de  Houlagou , 
et  Sougoundjac,  attestèrent  qu'il  avait  désigné 
pour  son  successeur  son  fils  aine  Abaca.  Ce 


LIVHE  V,  CHAPITRE  I.  4l5 

prince 9  selon   l'usage,  se  défendit  d'accepter 
le  trône  et  Tofifrit  à  chacun    de   ses   frères; 
mais   tous,  au  même  instant,  fléchissent   le 
genou  et  le  reconnaissent  pour  leur  souverain. 
Abaca  leur  dit  qu'il  ne  peut  pas  s'asseoir  sur 
le  trône,  sans  l'ordre  de  Coubilai  Caan,  son 
oncle.  Alors  toute  l'assemblée  s'écrie  que  per- 
sonne n'y  a  plus  de  droits  que  lui,  désigné 
par  son  père ,  et  connaissant  mieux  qu'aucun 
prince  du  sang  les  coutumes  et  les  lois  de  la 
nation   (i).  Enfin,  le   19  juin,  jour  fixé  par  Srannu 
les  Cames   et  par  les   astrologues,  Abaca   (a) 
fut  inauguré    à   Tchagan  naour ,  dans  le  dis- 
trict de  Berahan  (3).    Né  en  mars  ia34»   àe 
Yessountchin  Khatoun,  Sddomse  de  nation,  il    63i. 
avait  alors  trente-un  ans.  Les  princes  du  sang 
allèrent,  chacun  à  son  tour,  la   ceinture  je- 
tée sur  la   nuque,   fléchir  sept  fois  le  genou 
devant  le    soleil.  Les  fêtes  durèrent  plusieurs 
jours  et   les   convives  se  livrèrent  an  plaisir 


(i)  Raschid. 

(2}  Ce  nom  signifie ,  en  mongol,  onde  matemei, 
(3}  Tchagan  naour  yeut  dire  en  mongol  lae  blanc» 
Berahan  ou  Fcralian  est  un  bourg  avec  un  château  dans 
le  district  de  Hémédan ,  près  d'un  lac  d*enTiron  seize  fet^ 
scitks  carrés.  Voy.  Mt'rassùi-ul-ùttia*  et  Naschk^td^Aziiar, 
ouvrages  géographiques  en  arabe. 


4l6  HISTOIRE    DBS  MONGOLE. 

de  boire ^  d'entendre  de  la  musique,  de  con«- 
templer  les  charmes  d'un  essaim  de  jeunes 
beautés  qui  les  servaient  (i). 

A  la  suite  de  ces  réjouissances  et  des  larges- 
ses accoutumées  y  Abaca,  quoiqu'il  ne    Youlùt 
s'asseoir  que  sur  un  tabouret ,  jusqu'à  l'arrivée 
de  l'ordonnance  de  Coubilaî  qui   devait  sanc- 
tionner son  élévation ,  exerça  les  droits  de  l'au- 
torité suprême.   Il  confirma  d'abord   tous    les 
statuts   de    Houlagou;  puis    il     distribua    les 
gouvernements   de  l'Empire.  Il  confia   à   sou 
frère  Yschmout  la  défense  des  provinces  fron- 
tières depuis  Derbend  jusqu'à  Alalac.  Il  donna 
à  un  autre   de   ses  frères,  du  nom  de  Bout- 
schin  y  le  Khorassan  et  le  Mazendéran  ;  à  Tou- 
gouz-Bitikdji,  fils  dunoyan  Ilga,  et  à  Toudan, 
frère  du  noyan  Sougouudjac ,  le  commandement 
dans  le  Roum;  à  Dourtaï,  le  Diar-bekr  et  le 
Diar-rabi'a;    à   Schiramoun,  fils   de   Tchour- 
magoun,   la    Géorgie;    Bagdad   et  le    Fars   à 
SougoundjaCy  qui  devait  avoir  pour  substitut , 
dans  Bagdad,    le    ministre   Alaï-ud-din    A'tta- 
mélik.  Il  confirma  le  roi  de   Géorgie,  David; 
le  prince  de  Nimrouz  (Sidjistan),  Schems-ud-din 
Kert;  la  reine  du  Kerman,  Turkan  Khatoun.  Ar- 
goun  Aca  conserva  l'administration  générale  des 

(i)  Vassaf. 


LIVKE    V,   CHA.PITRE    I.  ^'7 

domaines.  Le  Sahib  Schems  ud-din  Mohaiii* 
med  de  Djouvein,  fils  du  Sahib  Behaï-ud-din 
Mohaminedy  fut  continué  dans  le  poste  de 
premier  ministre.  Abaca  fit  des  libéralités  à 
une  centaine  de  savants,  sortis  de  l'école  de 
Khodja  Nassir-ud^lin  de  Thouss,  lesquels  se 
trouvaient  à  sa  cour.  Il  voulut  que  Tébriz 
fut  le  siège  de  son  Empire;  mais  il  cboisit 
pour  ses  quartiers  d'été  Âlatac  et  Siah-coub  (i), 
pour  ses  quartiers  d'hiver ,  l'Arran,  Bagdad 
ou  Tchogatou. 

Houlagou  avait  demandé  en  mariage  une 
fille  de  l'empereur  de  Byzance.  Michel  Paléo-- 
logue  lui  donna  une  de  ses  filles  naturelles , 
nommée  Marie,  qu'il  avait  eue  d'une  demoi- 
selle de  la  famille  Diplovatatze,  et  la  fit  partir 
sous  la  conduite  de  Théodose  de  Yille-Har- 
douin,  archimandrite  du  couvent  de  Panto^ 
xrator,  et  frère  du  prince  de  l'Âchàie  et  du 
Péloponèse  (a).   A  son   arrivée  à   Césarée,  la 

*  {t)  Siah^couh  yevX  dire,  en  persan,  montagnes  noires. 
C'est  le  nom  d'une  chaîne  de  montagnes  qui  borde  an 
nord  le  Curdustan,  et  celui  également  d'une  autre  chaîne 
plus  étendue,  qui  court  entre  Raî  et  Ispahan. 

(a)  Pachymeres,  ap.  Stritter^  Mem,  popuL,  etc.,  t.  III, 
p.  1044.  Selon  Bar  Hehraeus,  p.  567,  le  prélat  chargé  de 
conduire  Marie  auprès  de  Houlagou  était  Euthymius, 
patriarche  d'Antioche. 

3  ^7 


4l8  HISTOIRE    DRS    KONGOLS. 

princesse  apprit  la  mort  de  Houlagoii;  néan* 
moins  elle  continua  son  voyage  ^  et  arriva  à 
la  cour  d'Abaca^  qui  l'épousa.  Les  Mongols 
l'appelaient  Despinay  de  son  titre  grec  de 
princesse  (i). 
664  Ayant  achevé  l'hiver  de  ia65  dans  le 
Mazendéran,  Abaca  se  rendit  au  printemps 
à  Tébriz*  11  reçut  9  peu  après ,  la  nouvelle  que 
Kocaî  était  entré  sur  son  territoire  par  Der- 
bend.  Le  prince  Yschmout  passa  le  Rour  et 
rencontra  Tennemi  près  de  la  rivière  Acsou. 
La  bataille  fut  sanglante  et  longtemps  indé- 
cise; Nocai  y  fut  blessé  à  l'oeil;  son  armée  se 
retira  en  désordre  dans  le  Schirvan.  A  la 
suite  de  ce  succès  ^  Abaca  lui-même  franchit 
le  Kour  ;  mais,  apprenant  que  Berçai  s'avan* 
çait  avec  une  armée  formidaUe,  il  repassa 
ce  fleuve  y  fit  rompre  tous  les  ponts  et  campa 
sur  sa  rive  méridionale.  Les  deux  armées  res» 
tèrent  une  quinzaine  de  jours  en  présence  ^ 
séparées  par  le  fleuve  et  se  lançant  des  flèches. 
Enfin  Berçai  remonta  le  Kour  ^   pour  le  tra- 


(i)  RascKid  en  fait  mention,  sons  le  nom  de  Tesplna^ 
k  l'article  de  la  famille  d' Abaca,  en  parlant  de  ses  femmes 
dont  plusieurs  la  surpassaient  en  rang;  il  la  dit  fille  da 
[^souTerain  de  Trébizonde» 


LIVUE   V,    CHAPITRE    I.  4^9 

▼erser  près  de  Tiflis,  mais  il  mourut  pendant 
cette  marche.  Alors  ses  troupes  se  retirèi^ent, 
emportant  le  cercueil  de  leur  maître  qui  fut 
inhumé  à  Serai. 

Délivré  de  ce  danger ,  Abaca  fit  éleveir, 
au-delà  du  Kour ,  un  rempart ,  bordé  d'un 
large  fossé,  depuis  Dalan  (ou  Yalan)  naour 
jusqu'au  Descht-Kurdian  (i),  et  y  plaça  un 
cordon  de  troupes  mongoles  et  musulmanes; 
puis  il  alla  passer  Thiver  de  ia66  dans  le  665. 
Mazendéran  et  le  Djourdjan. 

L'année  suivante,  Âbaca  s'avança  jusqu'à 
Kéboud  -  djamé  (dans  le  Mazendéran) ,  à  la 
rencontre  de  sa  mère  Yessountchin  Khatoun, 
qui  arrivait  de  Mongolie,  accompagnée  de 
Coutoui  Khatoun,  également  veuve  de  Hou- 
lagou,  et  des  deux  fils  de  cette  dernière, 
Tekschin  et  Tacoudar,  ainsi  que  des  fils  de 
Tchoumoucour.  En  partant  pour  la  Perse, 
Iloulagou  avait  laissé  ces  deux  princesses 
sous  la  tutèle  de  Mangou.  Son  second  fils 
Tchoumoucour,  d'un  mois  seulement  plus 
jeune  qu' Abaca,  auquel  il  avait  confié,  à 
la  même  époque,  le  commandement  sur  ses 
Ordous  en  Mongolie,  s'était  vu  obligé,  après 


(t)  Va&saf  dit  que  oe  rclnmchement  fut  appMé  Jssia. 


4lO  HISTOIRE    DES    HONGOIS. 

)k  mort  de  l'empereur  Mangou,  de  suivre 
le  parti  d'Aric-Bouga,  parce  que  ses  do- 
maines se  trouvaient  dans  le  pays  occupé 
par  ce  prince,  et  il  s'était  battu  contre  l'em- 
pereur Coubilaï.  Appelé  en  Perse  par  Abaca^ 
il  mourut  en  deçà  du  Djihoun,  laissant  deux 
fils  Tchousgat  et  Kinkscliou.  Abaca  donna 
en  apanage  à  Coutouï  Khatoun  le  district 
de  Mayafarkin,  à  une  autre  veuve  de  Houp 
lagou,  nommée  Oldjaï  Khatoun,  une  partie 
du  Diar-Bekr  et  du  Djeziré^  et  d'autres  do- 
maines aux  enfants  que  Houlagou  avait  eus 
de  plusieurs  concubines. 

Les  deiKx  années  suivantes  ne  furent  signar 
lées  par  aucun  événement  important  dans  l'Em* 
pire.  Abaca,  menacé  du  côté  de  l'orient,  ne 
fit  rien  pour  arrêter  les  entreprises  du  sul- 
tan d'Egypte.  Après  la  levée  du  siège  de 
iBiret,  et  la  mort  de  Houlagou,  Beîbars,  plus 
tranquile  du  côté  de  l'Euphrate,  avait  tourné 
ses  armes  contre  les  Croisés^  et  leur  avait 
pris,  dans  les  années  laGS  et  11^66,  les  vit- 
ks  de  Césarée,  Arssouf,  Safad,  Yafa,  Schakif , 
les  châteaux  de  Mélouhat,  Hifa,.  Djéleba,  Ar- 
ca,  Caliat.  Ces  conquêtes  furent  bientôt  sui- 
vies  d'une  invasion  en  Cilicie   (i).   Le  sultan 

■  ■  ■  I.      III         .    !■    I  lin  »,    I      I  »  .1»       I  1  I  II  !■ 

(i)  NovairL 


I.1VRE    V,   CHAPITRE    f.  4^1 

somma  le  roi  Hethoum  de  lui  payer  un  tri* 
but,  d'ouvrir  les  communications  avec  la  Sy- 
rie, et  de  permettre  l'exportation  des  grains 
de  son  pays.  N'ayant  pas  reçu  une  réponse 
satisfaisante  du  roi  arménien,  qui  était  retenu 
par  la  crainte  des  Mongols  (i),  il  envoya  5  zoulc 
contre  la  Cilicie  un  corps  d'armée  commandé  ^^^'  ^ 
par  Âl-Manssour  prince  de  TIamat,  et  sous  ^^^q^ 
lui ,  par  les  généraux  Yzz-ud-din  Aîgan  et  Seif* 
ud-din  Calavoun  (a),  Hethoum  alla  lui*méme 
demander  du  secours  au  commandant  des  trou- 
pes mongoles  dans  le  Roum,  qui  déclara 
ne  pouvoir  lui  en  donner  sans  l'ordre  exprès 
d'Abaca.  Hethoum  envoya  un  de  ses  officiers 
H  la  cour  du  Khan,  et  attendit  son  retour; 
dans  l'intervalle,  les  Egyptiens  entrèrent  en 
Cilicie.  Tandis  que  le  prince  I^von ,  auquel 
son  père  avait  laissé  le  commandement  de 
l'armée,  gardait  le  défilé  d'Iskendérounat ,  sur 
le  bord  de  la  mer,  les  Égyptiens  franchirent 
les  montagnes  qui  le  dominaient,  où  l'on 
ne  craignait  point  qu'ils  pussent  passer,  de- 
puis que  le  roi  avait  fait  construire  des  tours 
sur  leurs    sommets,    et    attaquèrent    Lévon,  août 


yi)  Bar  Hebrteus,  p.  jVi* 
^aj  Novaîri. 


4^12  HISTOIRE  DES   MONGOLS. 

près  du  fort  de  Séround.  Les  Arméniens  es- 
suyèrent une  défaite;  Levon  fut  pris;  soo 
frère  Toros  et  un  de  ses  oncles  périrent  dans 
le  combat;  un  autre  onde,  le  connétable,  se 
sauva  par  la  fuite,  mais  laissa  ses  fils  entre 
les  mains  des  Musulmans.  L'armée  arménienne^ 
dans  laquelle  od  comptait  douze,  princes,  fut 
entièrement  dispersée. 

Les  vainqueurs  atteignirent  le  lendemaîa 
Tel-TIamdoun,  tuant,  faisant  des  captifs,  et 
brûlant  tout  sur  leur  passage.  Ils  traversèrent 
la  rivière  Djiban ,  et  s'emparèrent  du  château 
d'A'moudin,  situé  sur  une  haute  montagne, 
lequel  appartenait  aux  Templiers  ^  il  s'y  trou- 
vait deux  mille  deux  cent  individus  ;  les  hom- 
mes furent  tués,  les  femmes  et  les  enfants^ 
réduits  en  captivité,  et  Ton  mit  le  feu  au 
château,  qui  contenait  des  magasins  considé- 
rables. Une  division  de  l'armée  fut  ensuite 
détachée  vers  Siss,  capitale  du  royaume  de 
Cilicie,  qui  fut  saccagée  et  incendiée.  Le 
prince  de  Hamat  resta  près  des  ruiAes  de 
cette  ville,  tandis  que  le  général  Âïgan  se 
dirigeait  vers  la  frontière  du  Roum,  et  que 
le  général  Calavoun  détruisait  Ayas,  Massissa^ 
Adana.  Après  avoir  mis  à  feu  et  à  sang ,  pen- 
dant vingt  jours,  une  grande  partie  de  la 
Cilicie,  les  Égyptiens  se  retirèrent   avec  leur 


tIVRE   V,   CHAPITRE   I.  4^3 

butin,  un  grand  nombre  de  captifs  des  deux 
sexes,  et  une  si  grande  quantité  de  bétail, 
que  dans  leur  camp  un  bœuf  se  vendait  deux 
drachmes ,  et  ne  trouvait  pas  d'acheteurs.  Us 
avaient  évacué  le  pays  lorsque  le  roi  Hethoum 
arriva  avec  des  troupes  mongoles  et  Roumien- 
nés,  qui  ne  firent  qu'achever  par  leurs  réqui-» 
sitions  la  ruine  de  ce  petit  royaume  (i). 

Hethoum,    après   avoir  sollicité    Abaga  de 
l'aider  à  tirer  vengeance  des  Egyptiens,  per« 
dant  tout  espoir  de  secours  de  la  part  du  Khan 
mongol,  qui  était  obligé  de  faire  face  à  d'au^ 
très  ennemis,  fut  réduit  à  imjJorer  la  paix  de 
Beïbars.    Il   envoya   successivement    plusieurs 
ambassadeurs   à  la  cour  du  sultan,  pour  lui 
demander  la  liberté   de   son  fils.    Ce  prince 
exigea ,  entre   autres    conditions ,    que  le  roi 
d'Arménie  lui  rendît  plusieurs   châteaux   que 
les   Mongols   avaient   pris    aux   Égyptiens   et 
cédés  à  ce  roi ,  auquel  ils  avaient  précédem- 
ment appartenu ,  et  qu'il  obdnt  du  Khan  mon- 
gol la  liberté  du  général  Schems-ud-din  Son- 
cor  £l-Âschcar  (a) ,  son  ancien  camarade ,  que 


(i)  Fie  de  Beïbars,  par  Schafi.  —  Novaîri.  —  Bar 
Hebraeus,  p.  544* — Haîton,  Hlst.  or»,  ch.  33. 

(a)  Soncor^  veut  dire  en  tare  faucon,  et  El-AscUvar 
«ignîûe  ea  arabe  le  roujc. 


4^4  HISTOIHfi  DES   HONCOtS. 

Houlagou  aTait   trouvé    emprisonné    dans    la 
dtadeile   d'Alep,  et    fait   conduire   en    Perse. 
Le  roi  promit  de  solliciter  son  élargissement; 
en  effet)  au  bout  de   quelque  temps,  il  an- 
nonça à  Beibars  le  succès  de  ses  démarches; 
avis  qui  fut  bientôt  confirmé  par  des   lettres 
de   Soncor  au   sultan;  mais   Hethoum    faisait 
des  difficultés  pour  rendre  l'une  des  places  en 
question.  Alor  Beibars  lui  écrivit  d'Antioche  : 
<x  Si  vous  ne  voulez  pas  faire  ce  sacrifice  pour 
«  votre  fils   et  successeur,    nous   serons   tout 
«c  aussi  dui*s  envers  notre  ami,  entre  lequel  et 
«  nous   il    n'existe    aucune  parenté;    mais  ce 
«  sera  de  votre  part  que  viendra  la  rupture. 
«  Nous  suivrons  de   près  notre  lettre.   Faites 
«  de  Soncor  ce  que  vous  voudrez.  »  Hethoum 
finit  par  consentir  à  tout.  Il  s'engagea  par  la 
convention     d'une    trêve   qui     fut    signée    à 
g^^  '  Antioche,  en  juin  1^67,  de  restituer  les  places 
de   Bihessna,   Derbessac,   Merzéban,   Ra'nan, 
Ei'-Roub,  Sikh-uL-hadid  ^  et  de  mettre   en  li- 
berté l'émir  Soncor  le  roux.  De  son  côté,  le 
sultan  promettait  au  roi  de  lui  rendre  son  fils 
et  son  neveu,   ainsi  que  leurs  serviteurs  cap- 
tifs.  Le  roi  dut   donner  des   otages  pour   la 
remise  des   places    fortes.    Lorsque   le    prince 
Lévon,  détenu  dans  le  chdLeau  de  la  monta- 
gne   au    Caire,  eut    été   remis  à  son   père  à 


LIVRE    V,  CHAPITRE  I.  ^u5 

SisSy  Soncor,  qui  avait  été  amené  du  fond  de 

la  Perse    à    la  cour    du    roi  d'Arménie,    fut 

*  *i 

mis  en  liberté.  Le  sultan  pourvut  généreuse-  ^268. 
ment  son  ancien  camarade  de  tout  ce  dont 
il  pouvait  avoir  besoin,  Temmena  en  Egypte, 
lui  conféra  un  commandement  et  lui  fit  bâtir 
un  hôtel  dans  l'enceinte  du  château  de  la 
montagne  (1). 

Peu  après ,  le  roi  Hethoum  se  rendit  à  la 
cour  d'Abaca,  qui  était  alors  à  Bagdad,  pour 
lui  rendre  grâces  de  la  délivrance  de  son  fils, 
et  le  prier,  vu  son  grand  âge,  et  ses  infirmités, 
de  permettre  qu'il  cédât  le  trône  au  prince 
Ijévon.  Ayant  obtenu  sa  demande,  il  con- 
voqua, dès  son  retour  à  Siss,  les  seigneurs 
de  son  royaume  dans  la  ville  de  Tarse,  et 
abdiqua  en  faveur  de  son  fils.  Léon  se  rendit  1^69. 
à  la  cour  d'Abaca,  et  reçut  de  ce  Khan  Fin- 
vestiture  du  royaume  d'Arménie  (a).  Son  père, 
qui  avait  régné  quarante-cinq  ans,  se  fit  re- 
ligieux, sous  le  nom  de  Macaire  (3),  dans  le 
couvent  de  Trazargh,  et  mourut  quelques 
mois  après. 


(1)  NoTaîri.  —  BarUebrseus,  p.  545,  6  et  7. 
(a)  Bur  Ilebraeus,  p.  547*  —  Chamisch,  t.  II 9  p.  253 
et  suiy. 
(*))  HaîtoDy  Hist.  on,  di.  33. 


4^6  UJSTOIAC    DES    MOPTGOLS. 

667      En    1269,  Abaca  envoya  des  ambassadeurs 
à  Beïbarsy  qui  les   reçut  à  Damas  ^  en  même 
temps   que    les  ambassadeurs    de    l'empereur 
grec  et  ceux  du  kban  Mangou-timour ,  succes- 
seur de  Bercaî.   Dans  ses  lettres  Abaca  repro- 
chait à   Beïbars  l'assassinat  de   Couttouz,   et 
lui  demandait  comment  lui ,  mamelouc ,  jadis 
vendu  à  Sivas,  il  osait  résister  à  des  rois,  fils 
de  rois,  souverains  de  la  terre,  le  menaçant 
de  l'attaquer,  de  s'emparer  de  tout  son  pays, 
d'y  passer  au  fil  de  l'épée  tous  ceux  qui  au- 
raient les  armes  à  la  main,  et  vous  méniey 
ajoutait-il ,  quand  vous  vous  élèi^eriez  dans  les 
nues^  quand  vous  descendriez  sous  terre  ^  vous 
ne  nous  échapperiez  pas.  Le  sultan  lui  répondit: 
«  Il  est  vrai  que  j'ai  tué  Couttouz  ;  mais  la 
«  royauté  m'a  été  conférée  par  des  suffrages 
«c  unanimes.  Vous  annoncez  l'intention  de  nous 
«  attaquer.  £h  bien,  venez;  nous  serons  prêts 
tf  à  vous  recevoir,  et  nous  espérons  de  recou- 
«  vrer    les    pays    enlevés    aux    Musulmans.  » 
L'ambassadeur  d'Abaca  fut  congédié  avec  cette 
réponse  (i). 

Malgré  ses  menaces,  Abaca  ne  put  rien  en- 


(i)    Vie  de  Beïbars  f  par  Sdiafi^  —  Ben  Tngrl-btrdi.  — 
Macrizi. 


LIVRB    Yf  GHAPITEE   I*  4'-^7 

treprendre  contre  FÉgypte;  il  se  vit  obligé  de 
marcher,  dans  Tété  de  i^'jOj  contre  le  prince  ^6B. 
Borac   qui  venait  de  passer  le  Djihoun  avec 
une  armée  formidable ,  poiu:  faire  la  conquête 
du  Kkorassan. 

On  a  vu  (i)  qu'en  itiGS,  Borac  avait  été 
placé  9  par  l'empereur  Coubilai,  à  la  tcte  de 
rOulouss  de  son  grand  père  Tchagataî,  sous 
la  condition  qu'il  attaquerait,  de  son  coté,  le 
prince  Caidou,  qui,  après  la  soumission  de 
son  allié  Aric  Bouca,  refusait  encore  de  re- 
connaître la  suzeraineté  de  Coubilaî;  mais 
Borac  ne  fut  pas  plutôt  investi  de  l'autorité, 
qu'il  s'empara  du  Turkustan,  province  régie 
par  un  gouverneur  impérial  ;  puis  il  se  brouilla 
avec  Caïdou,  qu'il  avait  ménagé,  malgré  ses 
engagements  envers  l'empereur  {%).  Caïdou  et 
Borac  étaient  convenus  de  se  partager  les 
habitants  de  Samarcand  et  de  Bokhara,  et  de 
posséder,  l'un  et  l'autre,  des  fabriques  dans 
ces  deux  villes.  Ils  fixèrent  les  districts  où  les 
hordes  soumises  à  Borac  auraient  leurs  quar- 
tict^s  d'hiver  et  leurs  quartiei*s  d'été.  Caidou 
fit  cantonner  une  division  de  ses  troupes 
entœ  le  territoire  occupé  par  celles  de  Borac 


(i)  Tom.  Um  p.  'i5o.  (a)  tlabchid. 


4l8  HISTOIRE    I>ES    HOIfGOLS. 

et  la  ville  de  Bokhara ,  pour  empêcher  que  ce 
dernier  n'y  commit  des  exactions  ;  mais  comme 
il  fut ,  peu  après ,  obligé  de  retirer  ces  trou- 
pes pour  faire  face  à  une  armée  envoyée  con- 
tre lui  par  M angou- timour  y  successeur  de  Ber- 
çai ,  Borac  pro&ta  de  l'occasion  pour  se  rendre 
maître  de  Bokhara  (i). 

Caîdou  fit  la  paix  avec  Mangou-timour,  et 
la  guerre  à  Borac.  Ces  deux  princes  se  livrè- 
rent bataille  sur  le  bord  du  Sihoun.  Caîdou 
fut  vaincu.  Ayant  reçu  de  Mangou-timour  un 
secours  de  cinquante  mille  hommes  ^  il  livra 
une  seconde  bataille  à  son  ennemi,  qui,  cette 
fois  y  fut  défait.  Borac  se  retii  a  dans  la  Tran- 
soxiane,  où  il  rallia  les  débris  de  son  ar- 
mée (2).  Il  fit  alors  signifier  aux  habitants  de 
Samarcand  et  de  Bokhara,  que  s'ils  voulaient 
sauver  leurs  vies  et  préserver  de  la  captivité 
leurs  enfants,  il  fallait  qu'ils  sortissent  de  la 
ville,  sans  rien  emporter,  afin  que  ses  trou- 
pes, qui  avaient  perdu  leurs  bagages,  pussent 
la  piller;  ensuite  elles  l'évacueraient.  Les  ha- 
bitants allèrent  demander  miséricorde,  et  ob- 
tinrent* l'adoucissement  de  cet  arrêt  :  Borac 
leur   imposa  une  contribution  en  numéraire. 


(i)  Vassaf.  (2)  Rascliid,  règne  d*Abaca. 


LIVRE    V,    GIIAPITnE    T.  4^9 

qui  fut  employée  à  Téquipement  de  son  ar- 
mée. Par  son  ordre,  les  fabriques  d  armes  et 
d'instruments  de  guerre  furent  occupées  nuit 
et  jour.  Il  allait  rentrer  en  campagne ,  lors- 
qu'il vit  paraître  le  prince  Kiptchac,  envoyé 
en  parlementaire  par  Caîdou.  Ce  dernier, 
alarmé  de  la  résolution  prise  par  Borac  de  ra* 
vager  la  Transoxiane,  et  hors  d'état  de  la 
défendre,  avait  recours  à  des  propositions  de 
paix.  Kiptchac,  petit-fils  d'Ogotaî  (i),  jadis 
lié  avec  Borac  d'une  étroite  amitié,  s'était  of^ 
fert  d'aller  lui  porter  un  message  pacifique. 
Borac  lui  fit  un  accueil  distingué;  il  se  leva, 
alla  l'embrasser,  le  prit  par  la  main  et  le  fit 
asseoir  auprès  de  lui  (a).  Ils  burent  ensemble, 
après  avoir  choqué  leurs  coupes,  du  sang  où 
il  y  avait  de  l'or;  ils  échangèrent  leurs  vête- 
ments et  s'appelèrent  anda  (3).  Ensuite  Kip- 
tchac, s'acquittant  de  son  message,  lui  pro- 
posa la  paix.  «  Il  est  vrai,  lui  répondit  Borac, 
«  que  des  cousins  ne  devraient  pas  être  en- 
tt  nemis,    ni    déchirer,    par    leurs  querelles, 


(i)  Il  tHait  fils  de  Cadan  Ogool,  sixième  fils  d*Ogotal 
(Raschid). 
(i)  RasclikL 
(1)  Vassafy  Ut.  I.   Antia^  c*€tt-à-dîre  ami  jurv. 


/|3o  UlSTOfllE  DES   BHONGOLS. 

«  rhéritage  que  leurs  ^aïeiix  leur  ont  conquis  ; 
«  mais  qui  est  l'auteur  de  cette  guerre  ?    De 
«  tous    les    petits-fils    de    Tchinguiz-khân ,    je 
«  suis  le  plus   mal  partagé.   Les  autres  possè- 
<c  dent   des  villes  opulentes  ou  de  gras   pâtU'- 
«  rages;  je    n'ai  que  ce  territoire  borné;  en- 
a  core  Caïdou  et  Mangou-timour  s'unissent-ils 
cr  pour  me  le  ravir.  »  Kiptchac  dit  qu'il  fallait 
oublier    le  passé,  et  se  réunir   en    Couriltaî, 
pour  se  jurer   une  alliance  éternelle.   Abattu 
de  sa   triste  position ,  Borac  consentit  à  tout , 
et  Kiptchac  le  quitta  au  bout  d'une  semaine. 
Ces  princes ,  naguère  ennemis,  se  réunirent , 
667.  au   printemps  de   1269,  dans  les  prairies  de 
Talas  (i)  et  de  Coundjouc.  Us  passèrent  en  fêtes 
les  sept  premiers  jours;  le  huitième,  ils  par- 
lèrent d'affaires.  On  arrêta,  dans  ce  Couriltaî, 
que  Borac  garderait  les  deux  tiers  de  la  Tran- 
soxiane  ;  que  le  reste  appartiendrait  à  Mangour 
timour  et  à  Caïdou,  et  comme  Borac  se  plai- 
gnait de  l'insuffisance  de  son   territoire  pour 
la  subsistance  de  ses  hordes,  il  fut  convenu, 
qu'au  printemps   suivant,  ce  prince   passerait 
le  Djihoum,  pour  tenter  la  conquête  du  Kho- 


(1)  La  rivière  de  TiUas  et  le  lac  de  ce  nom  sont  à  Test 
du  flcu\e  Sihauti. 


LIVRE    V,    CHAPrTAE   I.  43f 

rnssan,  qui  serait  réuni  £^  ses  domaines.  Caîdou^ 
ennemi  d'Âbaca,  avait  applaudi  à  ce  projet 
mis  en  avant  par  Borac,  et  ne  demandant  pas 
mieux  que  de  le  voir  occupé  du  côté  de 
l'ouest ,  il  lui  promit  des  troupes  pour  Fexécu- 
tion  de  son  dessein.  Les  princes,  considérant , 
d'ailleurs,  que  la  Transoxiane  était  ruinée,  que 
les  champs  étaient  en  grande  partie  incultes, 
s'engagèrent  à  n'habiter  que  les  steppes  et  les 
montagnes,  à  ne  pas  lâcher  leur  bétail  dans 
les  terres  ensemencées,  à  ne  pas  approcher 
des  villes,  à  n'exiger  des  habitants  aucune 
taxe  extraordinaire.  Us  jurèrent  d'observer  fi- 
dèlement cette  convention,  et  suivant  l'usage , 
ils  mirent  de  l'or  dans  la  boisson  qu'ils  burent 
pour  confirmer  ce  serment  (i). 

Mass'oud  Bej  fut  chaîné  par  les  trois  sou- 
verains alliés  de  parcourir  la  Transoxiane^ 
afin  d'y  réparer  les  maux  de  la  guerre,  de 
réunir  les  habitants  dispersés  ,^  de  donner  des 
encouragements  k  l'agriculture  ;  mais  Borac  ne 
lui  laissa  pas  le  temps  d'avancer  l'exécution 
de  cette  oeuvre  bien&isante.  Il  renouvella  ses 
extorsions,    pillant  les  habitants  et  enlevant 


(i)  Ceu  ce  ifoe  Itt  Mongob  appdaicnt  bwrr  tie  l'or  on 
du  sang  d'or. 


43d  HISTOIRE    1>ES    MONGOLS. 

leurs  chevaux  et  leur  bétail  pour  son  expédi-* 
tion  en  Perse.  Enfin  Mass'oud  Bey  lui  repré- 
senta qu'il  ruinait  son  pays  pour  une  conquête 
incertaine  (i),  et  que  s'il  éprouvait  des  re- 
vers, .qui  le  forçassent  à  la  retraite,  il  ne 
trouverait  plus  dans  la  Transoxiane  les  res- 
sources dont  il  aurait  besoin  pour  réparer  les 
pertes  de  son  armée.  Irrité  de  ces  avis,  Borac 
fit  appliquer  à  Mass'oud  sept  coups  de  bâton; 
mais  lorsque  sa  colère  fut  appaisée  il  reconnut 
que  cet  administrateur  avait  raison,  et  renonça 
à  ses  mesures  de  violence. 
666.  A  la  fin  de  l'année  i  a68 ,  lorsque  Borac  eut 
conçu  le  projet  de  s'emparer  du  Khorassan, 
Mass'oud  Bey  avait  été  envoyé  par  lui  et 
par  Caïdou  à  la  cour  d'Abaca,  qui  passait 
l'hiver  dans  le  Mazendéran ,  avec  la  mission 
apparente  de  réviser  les  comptes  des  revenus 
des  domaines  appartenant  à  ces  deux  princes, 
dans  les  États  d'Abaca,  et  de  resserrer  les 
liens  de  l'amitié  qui  existait  entre  eux  ;  mais 
avec  l'ordre  secret  de  se  procurer  les  rensei- 
gnements dont  les  deux  princes  avaient  besoin 
pour  l'expédition  qu'ils  méditaient.  Lorsque 
Mass'oud-Bey  fut  près  de  la  résidence  d'Abaca , 


(i)  Raschid. 


LIVRE    Vy    CHAPITRE    I.  433 

les  généraux  de  ce  prince  et  son  vézir  Schems- 
ud-din  allèrent    à  sa  rencontre;   ce   dernier, 
tout  grand  personnage  qu'il  était  y  mit  pied  à 
terre  et    baisa  Tétrier  de   Mass'oud-Bey,   qui 
lui  dit  avec  dédain  :  «  C'est  toi  qui  est  le 
«  chef  du  Divan  ?  ta    renommée   vaut  mieux 
«  que  ta  personne.  »  Le  vézir  dissimula  son 
ressentiment   de  cette  apostrophe    (i).  Abaca 
fit   revêtir    l'ambassadeur  de    la   tunique    de 
Tchinguiz-khan  y  et  le  fit  asseoir  au-dessus  de 
tous  ses  généraux,  excepté  le  noyan  Ilga.  Il 
ordonna  que  l'état  demandé  par  Mass'oud  fut 
prêt  au  bout  de  huit  jours.  Mass'oud  ne  l'eut 
pas  plutôt  reçu  qu'il  partit.  On  apprit,  vingt- 
quatre  heures  après ,  que  des  troupes  s'étaient 
montrées  sur  l'autre  rive  du  Djihoun.  Abaca 
s'aperçut    alors  que  cet   ambassadeur   n'était 
venu  que  pour  observer;  il  fit  courir  après 
lui;  mais  Mass'oud  avait  eu  la  précaution   de 
placer  à  chaque  relai  un  homme  de  confiance 
avec  deux  chevaux,  et   déjà   il  traversait  le 
fleuve,  lorsque  les  gens  expédiés  à   sa  pour^- 
suite  atteignirent  la  rive  du  Djihoun  (i). 

Avant  d'entrer  en  campagne,  Borac  envoya 
des  ambassadeurs  à   la  cour  d'Abaca.    11  les 


(t)  RaKhkl. 

3  a8 


434  UISTOTRB   DES    MONGOLS. 

chargea  de  quelques  présents  pour  le  prince 
Nigoudar,  petit-fils  de  Tchagataï,  qui  avait 
passé  en  Perse  avec  Houlagou,  à  la  tête  du 
contingent  que  TOulouss  de  Tchagataî  lui  avait 
fourni  pour  son  expédition  en  Occident,  s'é- 
tait établi  en  Perse,  et  commandait  alors  un 
Touman  dans  les  armées  d'Abaca.  H  y  avait, 
parmi  ces  présents ,  une  flèche  de  l'espèce  que 
les  Mongols  appellent  tougané;  en  la  lui  re- 
mettant l'ambassadeur  lui  fi.t  un  l^er  signe; 
Nigoudar  le  comprit,  et  lorsqu^il  fut  seul, 
ayant  rompu  cette  flèche,  il  y  trouva  une 
lettre  de  Borac,  qui  lui  annonçait  son  inva- 
sion en  Perse,  et  lui  exprimait  l'espoir  que 
JSigondar,  issu  comme  Borac  de  Tchagatai, 
ne  servirait  pas  contre  lui  sous  les  drapeaux 
d'Abaca.  En  effet,  Migoudar  demanda  la 
permission  de  retourner  à  ses  quartiers  en 
Géorgie,  et  s'y  rendit.  Peu  après,  sur  les 
nouvelles  alarmantes  qui  arrivaient  du  Kho* 
rassan,  Abaca  manda  Nigoudar,  afin  qu'il  as- 
sistât à  un  conseil  de  guerre.  Celui-ci  s'en  ex- 
cusa, et  continua  à  donner  diverses  défaites 
aux  messagers  que  lui  dépéchait  Abaca.  Enfin, 
ayant  confié  son  secret  à  ses  officiers,  il  prit 
la  roule  du  Derbend,  pour  aller  joindre  Borac 
par  le  nord  de  la  Mer  Caspienne;  mais  le 
noyan  Schiramoun,  qui  commandait  sur  celte 


LIVHB    V,    CHAPITRE    I.  /|35 

frontière  y  le  poursuivit ,  le  coupa  du  Der- 
bend  (i),  et  lui  livra  un  combat,  après  le* 
quel  Nigoudar,  ayant  perdu  la  plus  grande 
partie  de  ses  troupes,  s'enfonça  avec  mille 
cavaliers  dans  les  montagnes  de  la  Géorgie. 
Voulant  s'assurer  la  protection  du  roi  David, 
il  lui  donna  sa  fille  en  mariage;  néanmoins 
les  Géorgiens  cherchèrent  à  le  tuer;  il  leur 
échappa  (a)  ;  mais  ayant,  à  la  persuasion  du  roi 
de  Géorgie,  quitté  la  foret  où  il  s'était  ré* 
fugié,  il  fîit  encore  attaqué  par  Schiramoun, 
qui  lui  tua  une  partie  de  son  monde,  et  le 
fit  prisonnier.  Conduit  avec  sa  Camille  à  la  "^g^^ 
résidence  royale,  il  reçut  sa  grâce;  mais  ses  noT. 
officiers  furent  punis  de  mort  y  et  ses  troupes  '^^ 
incorporées  dans  celles  d'Abaca  (3).  Nigoudar 
lui-même  fut  placé  sous  la  surveillance  du 
noyan  Gouroumisch  (4)- 

Caïdou  avait  envoyé  Tordre  aux  princes 
Ahmed,  Bouri,  Nikpey  Ogoul  et  Yalgou,  de 
passer  le  Djihoun,  au  gué  de  Termed;  aux 
princes  Tchabad,  fik  de  Houcour  et  petit- 
fils  de  Gayouk-khan,  Mobarekschah  et  Rip* 
tchac,  de  le  passer  avec  Borac  à  Amou;  à 
Gueuk  Atchoui  le  grand  et  à  Bainal,  de  le 


(i)  R«s€hid.     (a)  VaiMf.     (3)  Raichid.     (4)     Vamf. 


436  HISTOÏKB   DBS   MONGOLS. 

passer  à  Khi  va;  à  Gueiik  Atchoui  le  peut  ^  Ad 
traverser  le  fleuve  à  Ming  -  kischlag.  Ils  de- 
vaient tous  se  réunir  au-delà  du  Djilioun,  et 
se  tenir  aux  ordres  de  Borac. 

Ce  prince  défendit  à  ses  sujets  de  monter  à 
cheval  y  et  ses  troupes,  par  ses  ordres,  enle- 
vèrent pour  le  service  de  Tarmée,  tous  les 
chevaux  qu'elles  purent  trouver.  H  ordonna 
à  ses  soldats  de  donner  à  leurs  chevaux,  pour 
les  engraisser,  sept  menns  d'orge  et  de  firo- 
ment  par  jour;  ce  qui  causa  la  famine.  Tons 
les  bœufs  furent  tués,  et  de  leur  cuir  on  fit 
des  boucliers.  Borac  voulait  que  ses  gens, 
pour  se  fournir  d'objets  d'équipement  et 
de  vivres,  pillassent  Bokhara  et  Samarcand. 
Mass'oud-Bey  sut  encore  l'en  détourner,  en 
lui  représentant  qu'il  devait  du  moins  songer 
à  se  réserver  quelques  ressources  en  cas  de 
revers  (i). 

Avant  de  passer  le  Djihoun,  Borac  manda 
à  Boutchin-Ogoul  que  le  pays  entre  Badghiss, 
Ghaznin  et  la  rive  du  Sind ,  ayant  appartenu 
à  ses  prédécesseurs ,  devait  être  évacué.  Sur  son 
refus,  laissant  à  Kesch  et  à  Nakhscheb  un 
corps  de  dix  mille  hommes,  sous  les   ordres 


(i,^  \as*>af. 


LIVRE    V,    CI1\PITRE    I.  ^i^y 

de  son  fils  Bey-timour,  qu'il  chargea  de  coin* 
mander  dans  ses  domaines  en  son  absence ,  il 
passa  le  Djihoun,  sur  un  pont  de  bateaux,  et 
posa  son  camp  près  de  Merv. 

Il  y  avait  dans  Farmée  d'Abaca  un  chef  de 
mille,  nommé  Sitchektou,  qui  apprenant  que 
le  prince  Kiptchac,  son  ancien  maître,  était 
avec  Borac,  alla  se  ranger  sous  ses  drapeaux, 
et  lui  fit  hommage  de  plusieurs  beaux  cour- 
siers. Kiptchac  lui  dit  d'offrir  à  Borac  un 
semblable  présent.  Le  lendemain,  Kiptchac 
se  trouvant  au  quartier  de  Borac,  fut  apos- 
trophé par  le  généralissime  Djélaîrtaï.  «  Appa- 
a  remment,lui  dit-il,  que  Borac  est  venu  ici, 
«  avec  tant  de  milliers  d'hommes,  pour  tes 
«  intérêts.  —  Comment  donc?  lui  demanda 
«  Kiptchac.  —  Est-ce  que  Sitchektou,  reprit 
«  Djélaîrtaï,  bien  qu'il  t'appartienne ,  serait  venu 
ce  te  joindre,  sans  l'invasion  de  Borac,  dont  la 
«  fortune  et  la  puissance  l'ont  attiré;  et  cepen- 
c<  dant  tu  t'es  fait  amener  cet  officier;  ses  nieil- 
«  leurs  chevaux,  ceux  qui  étaient  dignes  de 
«  Borac,  tu  les  a  pris;  et  ceux  qui  étaient  bons 
n  pour  toi,  tu  lui  as  ordonné  d'en  faire  hommage 
«  à  Borac.  —  Qui  est  tu,  lui  demanda  Kiptchac, 
«  pour  intervenir  entre  des  princes  du  sang?  — 
«  Je  suis  le  serviteur  de  Borac,  et  non  le  tien; 
«  ce   n'est  pas  à   toi  à  me  demander    qui  je 


438  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

«  suis.  —  Quand  un  Caradjou  a-t-il  parlé  de  la 
«  sorte  à  un  descendant  deTchinguiz-khan ,  pour 
c  qu'un  chien  comme  toi  ose  me  répliquer  !  — 
«  Si  je  suis  un  chien ,  je  suis  le  chien  de  Borac 
«  et  non  le  tien.    Respecte  toi  et  reste  à  ta 
«  place.  »  —  «  Tu  me    réponds  insolemment, 
«  s'écria    Kiptchac  en  colère;  je  te  couperai 
«  par  le  milieu  du  corps.  Borac ,  mon  aîné ,  ne 
«  m'en  voudra    pas.  »     Djélairtaî,  portant  la 
main  à  son  poignard,  lui  dit:  «Si  tu  avances, 
«  je    te    fendrai   le    ventre.  »  Comme  ils  en 
étaient  là  et  que  Borac  gardait  encore  le  sin 
lence,  Kiptchac  comprit  qu'il  approuvait  son 
adversaire  ;  il  sortit  fort  animé ,  retourna  à  ses 
quartiers,   situés  à  deux   lieues   de    ceux  de 
Borac,  et   après  avoir  tenu  conseil  avec  ses 
officiers,  il  décampa  dans  la  nuit  et  se  retira 
précipitamment    vers    le    Djihoun,   avec   ses 
deux  mille  cavaliers;  mais  il  laissa  sa  famille, 
persuadé  que  Borac  ne  lui  ferait  aucun  mal. 
Ce  fut  sa  femme  qui   donna  à   ce  prince  le 
premier  avis  de  sa  fuite.  Borac  mit  ses  trou- 
pes sous  les  armes,  craignant  une  surprise  de 
sa   part,    et    au    point   du  jour,  il   dépécha 
après  lui  trois  de  ses   frères,  pour  l'engager 
à   revenir,   ou   du   moins    l'arrêter   assez  de 
temps  pour   que   Djélaïrtaï,    qu'il    allait   dé- 
tacher avec  trois  mille    hommes   à  sa  pour- 


LIVEC   Y,    CHAPITRE    I.  439 

suite  y  pût  Fatteindre  et  le  ramener  de  force» 
Les  trois  princes  atteignirent  Kiptchak  dès 
le  lendemain.  Us  coururent  l'embrasser  :  «  Bo- 
«  racy  lui  dirent  ils,  est  bien  affligé  de  votre 
«  départ  ;  il  ne  croit  pas  vous  avoir  jamais  of- 
«  fensé.    Justement    irrité    contre    Djélaîrtai, 
«  vous  êtes  parti  sans  attendre  ce  que  dirait 
«  Borac.  Il  se  proposait  de  châtier,  le  lend&- 
a  main ,  cet  officier  insolent.  Il  vous  prie  de 
«  revenir  et  il  le  punira  comme  vous  l'exige- 
«  rez.  »  —  «  Je  ne  suis  pas  un   enfant,    leur 
«  répondit  Kiptchac,  pour  me  laisser  prendre 
«  k  vos  beaux  discours.  Je  suis  venu  par  For- 
«  dre  de  Caidou;  je  m'en  retourne    puisque 
«  vous  ne  voulez  pas  de  moi.   J'ai  laissé  ma 
«  famille ,  renvoyez  la  moi  ;  sinon ,  j'enlèverai 
«  les  vôtres.  »  Les  trois  frères,  voyant  qu'ils 
ne   pouvaient  pas  le   persuader,  lui  proposè- 
rent de  boire  un  verre  de  leur  vin,  avant  de 
se  séparer.  —  a  On  boit  du  vin ,  leur  dit  Kip- 
«  tchac,  lorsqu'on    veut  se   réjouir;  ce  n'est 
a  pas  le  moment;  mais  je  vois  bien  qu'il  vient 
«  des  troupes  à  ma  poursuite,  et  que  vous 
«  ne   voulez   que  me   retenir.  Repartez  vite, 
a  ou  je  vous  emmène.  »  Les  princes  effrayés, 
craignant  d'ailleurs   que  Djélaïrtai  ne  vint  à 
paraître,  tandis  qu'ib  étaient  au  pouvoir  de 
Kiptchac ,  prirent   ie  parti   de  s'en  i*etourner, 


44o  HISTOIRE  DES  MOITGOLS. 

et  Kiptchac ,  faisant  diligence ,  entfa  dans  le 
désert  d'Amou.  Djélaîrtaî^  qui  n'avait  pas  assez 
de  vivres  pour  s'y  enfoncer  ^  rebroussa  che- 
min, et  Borac  renvoya  en  paix  la  famille  de 
Kiptchac.  Caïdou  fit  valoir  auprès  d'Abaca 
cette  défection  de  Kiptchac;  dès-lors  ces 
deux  souverains  devinrent  amis  et  se  donnè- 
rent le  nom  éCOrtac. 

Peu  après  y  le  prince  Tchabat,  petit-fils  de 
Couyouc-khan  y  profita  j  pour  prendre  aussi  la 
fiiite,  d'un  voyage  que  Borac  fit  à  Hérat.  Ce 
dernier  ne  jugea  pas  à  propos  de  le  faire 
poursuivre;  mais  il  se  plaignit  à  Caïdou  de 
la  défection  de  ces  deux  princes  et  demanda 
leur  punition»  Tchabat  s'étant  arrêté  quelques 
jours  près  de  Bokhara,  y  fut  attaqué  par  un 
prince,  vassal  de  Borac,  perdit  presque  tout 
son  monde,  et  put  à  peine  se  sauver  lui  on- 
zième, poursuivi  l'espace  de  trente  lieues. 
Il  atteignit  enfin  la  résidence  de  Caïdou  ^  et 
y  mourut  des  suites  de  la  frayeur  qu'il  avait 
éprouvée. 

Cependant  Borac,  après  quelques  com- 
bats avec  les  troupes  du  prince  Boutchin, 
qui  se  retirèrent,  occupa  la  plus  grande  par- 
tie du  Khorassan.  Sa  cavallerie  fut  mise  en 
cantonnement  dans  les  meilleurs  pâturages  de 
cette  province.    Il  défendit    à  ses   soldats  de 


LIVRE  V|   CHAPITRE  1.  44^ 

monter  leurs  chevaux,  afin  de  les  laisser  en- 
graisser. Ces  militaires  allaient  et  venaient 
montés  sur  des  bœu£i  ou  sur  des  .ânes.  L'abon- 
dance régnait  dans  Tarmée.  Borac  prit  ses  ^gj?"* 
quartiers  à  Talecan.  Ses  troupes  entrèrent  à  JT^^ 
Nischabour  et  saccagèrent  cette  ville,  qu'elles  1270. 
évacuèrent  le  lendemain.  Borac  voulait  faire 
éprouver  le  même  sort  à  Hérat;  Coutlouc- 
timour  lui  représenta  qu'il  s'aliénerait  le  prince 
Schems-ud-din  Kert,  et  tous  les  Grands  de 
la  Perse.  Nous  avons  vu  que  ce  prince,  à  Tai'^ 
rivée  de  Houlagou  dans  la  Transoxiane ,  s'était 
empressé  d'aller  lui  rendre  hommage ,  et  en 
avait  reçu  l'investiture  des  pays  de  Hérat, 
Sebzévar,  Gour  et  Gardja.  Il  s'était  emparé 
du  Sidjistan;  sa  domination  s'étendait  jusqu'au 
Sind.  Alors  Borac  chargea  Coutlouc-timour 
d'aller,  avec  cinq  cents  hommes,  chercher  le 
prince  Schems-ud-din ,  qui  résidait  dans  le 
château  de  Khaîssar,  à  l'est  de  Ilérat.  Cout- 
louc-timour dit  au  prince  persan ,  de  la  part 
de  son  maître,  que  Borac  allait  marcher  sur 
l'Irac,  et  que  si  Schems-ud-din  embrassait 
son  parti  avec  zèle,  il  serait  investi  de  l'au- 
torité sur  tout  le  Rhorassan.  liC  Mélik  con- 
sentit à  tout  et  partit  avec  Coutlouc-timour. 
Borac  lui  fit  un  accueil  distingué,  lui  donna 
en   fief  tout  le  Khorassau,  et  lui  promit  d'y 


44^  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

joindre  les  provinces    qu'il   allait    conquérir; 
car   son    camp    retentissait   de    bravades;  on 
n'y  parlait  que   de    meurtre   et    de    pillage, 
d'aller  à  Bagdad  et  à  Tébriz.    Après  ces  bel- 
les promesses,   Borac  demanda   brusquement 
au  Mélik,  la  liste  des  plus   riches   habitants 
du  Khorassan,  et  le  congédia;  mais  il  le  fit 
accompagner  de  plusieurs  commissaires  mon- 
gols ,    chargés   de   lever    dans   le  district  de 
Hérat  une  contribution  en  argent,  en  armes 
et  en  bétail.  Le  prince  persan  fit  exécuter  les 
ordres  de  Borac,  et  apprenant  la  marche  d'A- 
baca,  il  se  retira  dans  son  château  de  Rhaîs- 
sar  pour  y  attendre  l'issue  des  événements. 
4  ram.       Abaca  était  parti  de  l'Azerbaldjan  le  a8  avril; 
c'était  le   temps    de    la   moisson;  il  défendit 
sévèrement  à  ses  troupes  de  toucher  aux  épis, 
«  tant  ce  prince,  ajoute  Raschid,  était  juste.» 
Il  fut  joint  à  Schéroubaz ,  lieu  que  les  Mon- 
gols  appelaient  Coungcour-oulang ,  par  Meka- 
bey ,  ambassadeur  de  l'empereur  Coubilai ,  qui 
avait  été  retenu  par  Borac,  mais  s'était  évadé. 
Il  put  donner  des   renseignements  sur  la  si- 
tuation   de    l'armée    ennemie.    Abaca   pressa 
sa   marche.  Son    frère   Boutchin,    qui,  après 
avoir  été  battu ,  près   de  Hérat ,  par  l'avaiit- 
garde  de  Borac ,  s'était  replié  sur  le  Mazendé- 
ran,  vint  avec  Argoun  Aca,  et  Iladjadj,  sul- 


LIVRE  ▼,   CHAPITRE    I.  443 

tan  du  Kerman,  le  trouver  dans  le  Coumiss. 
Âbaca    s'avança    vers  Thous  i  et    encouragea 
ses  troupes  par  des  promesses  et  une  distribu- 
tion d'argent.  Du  Badghiss  il  envoya  un  offi- 
cier à   Borac   pour  lui  proposer  la  paix^  lui 
offrant  la  cession  des  provinces  de  Ghaznin  et 
de   Kerman.     Borac    tint    conseil.    Le  prince 
Yassaour  fut  d'avis  qu'il  valait  mieux  accepter 
ces  conditions   avantageuses  que   se  mesurer 
avec   un    souverain  aussi  puissant  que  l'était 
Abaca.  A  ces  mots,  Moui^aoul,  le  plus  brave 
des  généraux  de   Borac  ^  dit   vivement ,  qu'on 
ne  devait  ni  tirer  de  mauvais  augures,  en  la 
présence  des  souverains ,  ni  se  laisser  dominer 
par  la  peur.  «  Où  est  Abaca ,  s'écria-t-il  ;  n'est 
a  il  pas  occupé  en  Syrie?  C'est  le  prince  Bout- 
«  chin  et  Argoun   Aca  qui  ont  fait  courir  le 
«  bruit  de  son  arrivée.  —  Nous  sommes  venus 
«  pour  combattre ,  dit  à  son  tour  Djélairtaî. 
«  Si  nous  avions  voulu   la  paix,  nous  serions 
«  restés  dans  la  Transoxiane.  p  Borac  fut  de 
l'avis  de  ses  deux  généraux  et  la  bataille  fut 
résolue.  Il  demanda    à   son    astrologue   si   la 
position    des  astres  lui  était  propice;  celui-ci 
lui  ayant  conseillé  d'attendre  encore  un  mois, 
Djélaïrtai,   qui  s'aperçut    de    l'impression    de 
cette  réponse  sur  l'esprit  de  Borac,  dit,  en 
bouillonnant  de  colère  :  n  Eh  que  nous  im« 


444  HISTOIRE    DES    MOITGOLS. 

ce  porte  que  les  astres  soient  ou  non  propi- 
a  ces?  Attendrons  nous  que  l'ennemi  vienne 
a  nous  égorger  dans  nos  camps?  »  Il  fut  donc 
arrêté  qu'on  livrerait  bataille,  et  l'on' jugea  à 
propos  d'envoyer  des  espions  pour  savoir  si 
Abaca  était  en  personne  à  son  armée. 

Ce  prince,  qui  se  trouvait  alors  dans  le 
BadghisSy  irrité  contre  la  ville  de  Hérat,  avait 
donné  l'ordre  qu'elle  fut  livrée  au  pillage; 
mais  on  parvint  à  le  fléchir.  Le  général  Bour- 
gour,  chargé  de  trouver  un  champ  de  ba- 
taille j  choisit  une  vaste  plaine  bordée  par 
des  monts  que  les  Mongols  appellent  Camr- 
souL  II  y  arrêta  trois  individus  qui  lui  paru- 
rent suspects.  Abaca  les  fit  attacher  au  pilier 
de  sa  tente,  et  ils  furent  interrogés  avec  de 
terribles  menaces.  Us  avouèrent  que  Borac  les 
avait  envoyés  pour  tâcher  de  découvrir  si  en 
effet  Abaca  était  à  son  armée.  Ce  prince  con- 
çut alors  l'idée  de  tromper  son  ennemi  par 
le  moyen  de  ses  espions  mêmes.  Il  sort  de  sa 
tente,  pour  donner  ses  instructions  à  l'un  de 
ses  gens,  puis  il  se  met  à  boire  avec  ses  gé- 
néraux. 

Il  s'était  passé  deux  heures  de  la  nuit;  le 
banquet  diu^ait  encore  et  Abaca  s'entretenait 
de  Borac,  lorsque  l'officier  auquel  il  avait 
fait   la  leçon,  annoncé   comme   un   courrier, 


LIVRE    y,   CHAPITRE    I.  44^ 

entre  tout  essouflé,  couvert  de  ses  armes,  et 
après  avoir  baisé  la  terre,  dit:  «  Seigneur, 
ce  votre  royaume  est  inondé  de  troupes  en- 
<c  nemies;  une  armée  innombrable,  descendue 
«duDerbend,  a  mis  toutes  vos  provinces 
a  occidentales  à  feu  et  à  sang;  elle  a  enlevé 
«  vos  Ordous  et  les  familles  de  vos  gêné- 
«  raux.  Tout  est  perdu ,  seigneur ,  si  vous  ne 
a  retournez  au  plus  vite.  »  A  cette  nouvelle, 
les  généraux  consternés,  se  désespèrent  sur 
le  sort  de  leurs  femmes  et  de  leurs  en- 
fants. Abaca  se  reproche  d'avoir  abandonné 
ses  Ordous  au  pouvoir  de  Fennemi ,  pour 
sauver  la  province  de  Ilérat.  U  veut  partir, 
dans  la  nuit  même,  pour  repousser  Fen- 
nemi ,  sauf  à  revenir  contre  Borac ,  dès  qu'il 
sera  délivré  d'un  danger  plus  pressant.  Il 
calcule  que  dans  dix  jours  il  pourra  être  à 
Tébriz.  Aussitôt  on  sonne  les  tymbales,  et 
Farmée  se  met  en  marche  pour  le  Mazendé- 
ran,  abandonnant  son  camp  et  ses  bagages. 
Au  moment  de  partir  Abaca  ordonne  à  un  de 
ses  officiers  de  faire  mourir  les  trois  espions; 
mais  il  lui  dit  tout  bas  d'en  laisser  échap- 
per im.  Le  lendemain  il  s'arrête  dans  la 
plaine  de  Djiné,  choisie  pour  champ  de  ba- 
taille, et  mande  au  cadliy  de  Ilérat,  do  ne 
pas   ouvrir  les  portes  de  la  ville  à   fioi*ac. 


446  HISTOIRE    DES    MOKCOLS. 

Cependant  Fespion  qu'on  avait  relâché, 
tant  sur  le  premier  cheval  qu'il  rencontre , 
s'éloigne  à  toute  bride ,  ne  se  sentant  pas 
d'aise,  et  court  annoncer  à  Borac  cette  joyeuse 
nouvelle;  il  lui  raconte,  d'une  manière  facé- 
tieuse, la  fuite  soudaine  de  l'ennemi;  il  dit 
que  la  plaine  est  couverte  de  tentes  et  de 
bagages.  Moui^aoul  et  Djélaîrtaî  accourent 
féliciter  leur  maître.  On  s'aborde,  on  s'an- 
nonce cet  heureux  événement.  Le  lendemain 
matin,  toute  l'armée  se  mit  en  marche.  £x>rs- 
qu'elle  fut  près  de  Hérat,  Mass'oud-Bey  par* 
tit  en  avant,  et  surpris  d'en  voir  les  portes 
fermées,  il  fait  appeler  le  cadhy  Schems-ud- 
din.  Ce  gouverneur  lui  crie,  du  haut  de 
la  muraille,  qu'en  partant,  Âbaca  lui  avait 
confié  la  défense  de  la  ville,  et  qu'il  avait 
juré  de  ne  pas  la  rendre.  Mass'oud-Bey  s'en 
retourne,  après  avoir  fait  de  vaines  menaces, 
et  Borac  ne  veut  pas  s'arrêter  pour  le  mo- 
ment à  assiéger  cette  ville. 

Après  avoir  passé  la  rivière  de  Hérat, 
l'armée  de  Borac  aperçut  avec  joie  le  camp 
abandonné  de  l'ennemi,  et  se  livra  au  pillage. 
Lorsqu'elle  fut  rassasiée  de  butin,  elle  s'ar- 
rêta au  midi  de  la  ville  de  Hérat,  et  passa  le 
reste  du  jour  dans  Tallégresse  et  la  débauche. 
Le    lendemain   elle    continua  sa    marche;  au 


LIVBE  Vy    CHAPITRE  I.  44? 

bout  de  deux  heures,  elle  vit  tout- à-coup 
une  vaste  plaine  couverte  de  guerriers.  Borac 
consterné  rangea  son  armée  en  bataille  sur  le 
bord  de  la  rivière  de  Hérat 

A  Tapparition  de  Tennemi  Abaca  appela  ses 
généraux  et  les  exhorta  à  faire  leur  devoir, 
c  J'ai  attiré,  leur  dit-il,  Borac  dans  le  piège; 
«  c'est  à  vous  maintenant  de  signaler  votre 
«  valeur.  Songez  que  vous  allez  combattre 
«  pour  rhonneur  et  la  vie,  pour  vos  fem- 
«  mes  et  vos  enfants,  pour  votre  souverain 
«  dont  les  ancêtres  vous  ont  comblés  de  bien- 
«  faits.  Soyez  unis,  et  avec  l'aide  de  Dieu  la 
«  victoire  est  à  nous.  9  Les  généraux  lui  ré- 
pondirent par  une  acclamation  et  se  rendirent 
à  leurs  postes. 

Abaca  donna  le  commandement  de  Faile 
droite  à  son  frère  Boutchin,  auprès  duquel 
il  plaça  le  noyan  Samagar;  cdui  de  l'aile  gau- 
che, au  prince  Yschmout,  qui  avait  sous  lui 
les  généraux  Sounatai ,  Mingtour  noyan ,  Bou- 
roultai,  Abd-oullah  Aca  et  Ai|[oun  Aca.  Ce 
dernier  avait  dans  sa  division  les  troupes  du 
Kerman  et  du  Fars,  commandées  par  le  sul- 
tan Hadjadj  et  l'Atabey  Youssoufschah.  Le 
noyan  Abataï  conduisait  le  centre. 

Dès  le  commencement  de  l'action,  le  gêné-  - 


t.  Il 


22  iuil# 

rai  Mourgaoul ,  combattant  avec  valeur ,  tomba 


448  HISTOIRE    DES    MOITGOLS. 

percé  d*une  flèche.  Craignant  que  sa  mort  ne 
décourageât  les  troupes ,  Djélaîrtaî  demanda  à 
Borac  la  permission  de  charger   Tennemi.    Il 
fond  sur   l'aile  gauche,   la  rompt ,  la  met  en 
déroute    et  la  poursuit,  avec   un  grand   car- 
nage, jusqu'à  Pouschenk,  à  quatre  lieues  de 
Hérat.    Cependant   le  centre    et    l'aile    droite 
d'Abaca  tenaient  ferme.  Ce  prince  ordonne  à 
Yschmout  de  passer  à  la  gauche  pour  rallier 
les  fuyards.    Dans  l'ardeur    de    la  poursuite, 
les  escadrons  du  corps  d'armée  de  Djélaîrtaî, 
s'étaient  mis  en   désordre;   ce  général  ne  put 
jamais  les  former  en  bataille;   lorsqu'il  revint 
il  se  trouva  coupé ,  et  fut  obligé  de  prendre  la 
fuite.  Mais  la  victoire  n'en  penchait  pas  moins 
du  côté  de  Borac.  Voyant  les  troupes  d'Abaca 
repoussées,  le  noyan  Sounataî,  général  âgé  de 
plus  de  quatre-vingt-dix  ans,  descendit  de  cheval 
et  s'assit  sur  un  tabouret  au  milieu  du  champ 
de  bataille.  «  C'est  le    jour,   dit-il   aux   ofB- 
«  ciers  qui  l'entouraient,  c'est  le  jour   de   re- 
cc  connaître  ce  que  nous  devons  à  Abaca.  La 
«  victoire  ou  la  mort.  »  Les  troupes  reviennent 
à  la  charge  ;  elles  font  des  prodiges  de  valeur; 
au  troisième  choc,  elles  rompent  la  ligne  de 
Borac  et  mettent  son  armée  en  fuite.  Entraîné 
dans  la  déroute  générale,  ce  prince  tomba  de 
cheval.     Il  criait   aijx    officiers    qui    passaient 


LIVRE    V,   CHAPITRE   I.    '  449 

près  de  lui ,  dans  leur  âiite  :  a  Je  suis  fiorac , 
ic  votre  souverain;    donnez  moi  un  cheval.  » 
J^  peur  les  rendait  sourds  à  sa  voix;  enfin 
un  cavalier  qui   le  reconnut ,  lui  donna  son 
cheval  et  lui  demanda  quelques  flèches ,  que 
Borac  lui  jeta,  en  partant  comme  un  éclair. 
L'armée  d'Âbaca  poursuivit  les   fuyards,    ne 
donnant  pas  de  quartier.  Ils  auraient  presque 
tous  péri ,  sans  le  courage  et  la  présence  d'esprit 
de  Djélaîrtai,  qui  les  rallia  et  les  poussa  dans 
le  désert  d'Amou,  protégeant  leur  retraite  à 
la  tête  d'un  corps  de  troupes^  qui  faisait  volte 
^  face  pour  combattre  et  arrêter  l'ennemi  9  lors- 
qu'il les  serrait  de  trop  près.  Ce  général  sauva 
par  cette  manœuvre    les  débris  de  l'armée  ^ 
qui  purent  repasser  le  Djihoun.  Des  soldats 
s'étaient  réfugiés  dans  un  Keoschk;  Âbaca  y 
fit  mettre  le  feu   et  tous   périrent   dans   les 
flammes  (i). 

Borac  arriva  avec  cinq  mille  hommes  à 
Bokhara.  Atteint  de  paralysie,  par  suite  de 
sa  chute  de  cheval ,  il  était  conduit  en  litière. 
De  retour  à  Bokhara,  il  se  fit  mahométan, 
et  prit  le  titre  de  SoUan  Ghiath-ud-din.  Plu- 
sieurs des  princes  et  des  généraux  qui  l'avaient 


(i)  Raschid. 

3  29 


45o  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

suivi  dans  sa  malheureuse  expédition  ^  en  butte 
à  sa  mauvaise  humeur ,  le  quittèrent  sous  di- 
vers prétextes ,  et  se  rendirent  dans  leurs  ûék. 
Borac^  en  mandant  à  Caïdou  Tissue  de  son 
entreprise,  l'attribua  à  la  défection  des  princes 
Tchabat  et  Kiptchac^  laquelle  avait  décou- 
ragé ses  troupes  y  et  lui  demanda  leur  pu- 
nition. Il  se  plaignit  paiement  de  ceux  qui 
venaient  de  le  quitter.  Caïdou  lui  répondit 
qu'il  s'était  attiré ,  par  sa  propre  inconduite , 
ses  revers  et  leur  immitié;  qu'il  n'avait  qu'à 
passer  l'hiver  à  Bokhara,  et  que  dans  le 
prochain  Counltal  ses  aflaires  seraient  ar- 
rangées* 

Borac  réunit  trente  mille  hommes]  à  Bo- 
khara,  et  après  avoir  pris  tout  l'argent  qu'il 
put  trouver ,  il  partit  avec  cette  armée  pour 
châtier  les  princes  qui  lui  avaient  manqué 
pendant  la  campagne,  et  l'avaient  abandonné 
à  son  retour.  Il  détacha  deux  corps  de  trou- 
pes, l'un  contre  Ahmed,  petit*41s  de  Tchaga- 
taî,  l'autre,  contre  Nikpeï,  petit-fils  d'C^otaL 
Ces  deux  princes  furent  tués;  mais,  peu  après, 
Borac  se  vit  abandonné  de  ses  généraux  qui 
allèrent  avec  leurs  troupes  joindre  Caïdou.  Ils 
se  présentèrent  devant  ce  prince,  avec  leurs 
amies  suspendues  à  leur  cou,  lui  demandant 
sa   protection   contre  la    tyrannie   de  Borac. 


LIVRE  Ty    CHAPITHE   T.  4^1 

Qûdon  les  accueillit  et  leur  assigna  des  can- 
tonnements (i). 

Lorsque  Borac  s'était  mis  en  campagne  pour 
ramener  au  devoir  les  princes  qui  lui  avaient 
désobéi  9  il  avait  envoyé  de  Djah  son  frère 
Yessar  à  Gaîdou^  pour  lui  dire  de  sa  part, 
que  quoique  malade ,  il  se  voyait  obligé  de 
marcher  pour  réduire  à  Tobéissance  deux 
princes  révoltés,  et  qu'il  le  priait  de  l'assister 
par  un  envoi  de  troupes.  Quand  Yessar  se 
fut  acquitté  de  son  message ,  Caidou  lui  d^ 
manda  si  f  lorsqu'il  avait  été  député  vers  Kip* 
tchacy  pour  le  ramener  par  la  douceur  au 
camp  de  Borac ,  près  de  Merv^  il  n'était  pas 
suivi  par  Djélaîrtaï,  diai^é  de  l'y  recoin 
duire  de  force.  Yessar  le  nia  effi*ontément 
Caidou  f  qui  savait  le  contraire,  lui  dit  :  «  Vous 
c  vous  plaignes  de  la  défection  de  vos  parents; 
«  vous  ne  deves  vous  en  prendre  qu'à  votre 
«  propre  Êiusseté;  tu  viens  implorer  mon  se* 
K  cours  y  et  tu  me  réponds  des  mensonges.  » 
A  ces  mots  Yessar  resta  interdit  Catdou  le 
fit  arrêter. 

Ce  prince  voulait  profiter  de  la  faiblesse 
actuelle  de  Borac  pour  s'en  défiûre.    U  par» 


(i)  Vssnf.  —  tMcWa. 


40a  HISTOIRE    OBS  MONGOLS. 

dt  avec  deux  Toumans,  lui  faisant  dire  qu'il 
lui  envoyait  le  secours  demandé;  mais  il  lui 
laissait  ignorer  qu'il  venait  en  personne.    A 
peine  Borac  eut  il  reçu  cette  réponse  qu'il 
apprit  la  mort  des  deux  princes  contre  les- 
^els  il  s'était    armé;  comme  s'il  eut  soup- 
çonné   le   dessein    secret  de  Gaîdou,  il  lui 
manda  aussitôt,  qu'il  regrettait  que  ce  prince 
eut   pris  la    peine    de     venir  en    personne, 
d'autant  plus    que  son  secours   ne  lui  était 
plus  nécessaire;  qu'il  s'en  retournait  à  cause 
de  son    infirmité   et  désirait   attendre,  pour 
leur  entrevue,  l'époque  de  sa  guérison.    Csd- 
<lou  n'en  continua  pas  moins  sa  marche ,  et 
atteignit   Borac    dans  la   nuit    même.    Il  fit 
entourer  de   ses  troupes  le  camp  de  Borac, 
avec  le  projet  de  le  voir  le  lendemain  ;  mais 
Sorac  mourut  dans  la  nuit.  Les  officiers  que 
Caïdou  lui  envoya  le  jour  suivant  pour  régler 
l'entrevue,  entendirent,  en  arrivant,   les  gé- 
missements de  son   Ordou,  et  virent  que  ses 
gardes  avaient  les  cheveux  épars.  A  cette  nou- 
velle Caïdou  et  tous  les  princes  versèrent  des 
larmes.  Borac  fut  enseveli  au  sommet  d'une 
haute  montagne ,  et  le  lendemain ,  Moubarek* 
schah,  les  généraux  et  les  chefs  de  mille  vin- 
rent prêter  serment  de  fidélité  à  Caidou.  Ce 
prince  leur  abandonna ,  à  leur  demande ,  tous 


LJVRB  y,   CHAPITRE     I.  4^3 

les  biens  et  les  trésors   de  Borac,  qu'ils  se 
partagèrent  (i). 


(i)  Kaschid.  —  Selon  Vassaf ,  après  la  défection  d'une 
grande  partie  de  ses  troupes,  Borac  étant  allé  ayec  sa 
femme  Tougal  et  un  petit  nombre  de  serviteurs ,  chercber 
un  asile  auprès  de  Caîdou ,  fut  au  bout  de  peu  de  temps 
empoisonné. 


454  HISTOIRE    OIS    M0V60LS. 


CHAPITRE    n. 

Tentative  d'assassinat  sur  Ahaca.  —  Son  înTestîftiire 
par  un  ambassadeur  de  Coubila!.  -—  Blessure  à  la 
chasse.  —  Dévastation  du  Khorazm  et  de  la  Tran* 
soxiane.  —  Succès  de  Belbars  contre  les  Croisés.  —  In* 
yasion  d'une  armée  mongole  en  Syrie.  —  Sa  retraite.  — 
Ambassades  entre  Beîbars  et  Abaca.  —  Siège  d'£l~Bîret 
par  les  Mongols.  —  Courte  campagne  de  Beîbars.  — 
Invasion  des  Égyptiens  en  Cilicie.  —  Armements  inutiles 
de  Belbars. — Intelligences  secrètes  de  Beïbars  en  Perse. — 
Persécution  des  chefs  du  clergé  nestorien  à  Bagdad  et 
à  Irbil.  —  Expédition  de  Beîbars  en  Cilicie.  —  Invasion 
de  Beîbars  dans  le  Boum.  —  Bataille  d'Aboulistin.  — • 
Entrée  de  Beîbars  dans  Césarée.  —  Son  séjour  dans  le 
Roum.  —  Sa  retraite  en  Syrie.  — -  Des  princes  Cara- 
mans.  —  Mort  de  Beîbars.  —  Élévation  au  trône  de 
son  fils  Sa'fd.  —  Arrivée  d' Abaca  dans  le  Roum.  — 
Son  message  à  Beîbars.  —  Ses  exécutions  cruelles  dans 
le  Roum.  —  Son  retour  à  Alatac  —  Condanuiation  et 
mort  du  Pervané. 


Après  sa  victoire,  Abaca  laissant  le  prince 
Boutchiuy  avec  un  corps  de  troupes,  dans 
le  Khorassan,  reprit  la  route  de  l'Azerbaïd- 
jan  (]).    Comme  il  passait  sur  les  confins  du 


(i)  Vassaf,  tom.  1. 


LIVRE    V,   CHAPITRE   II.  4^5 

Oeïlem,  il  fut  assailli  à  l'improviste  par  une 
troupe  de  Deïlemites.  L'Atabey  Youssoufschah 
mit  pied  à  terre ,  se  jeta  sur  eux,  en  tua 
plusieurs  et  délivra  le  Khan.  Youssoufschah , 
quoique  souverain  du  Louristan,  résidait  à 
la  cour  d'Abaca,  avec  une  garde  de  deux 
cents  hommes ,  et  faisait  gouverner  son  pays 
par  des  préfets.  Il  avait  fourni  à  son  su2&- 
raiu  un  gros  corps  de  troupes  dans  sa  guerre 
contre  Borac,  où  il  se  signala  par  des  traits 
de  valeur.  Abaca  voulant  reconnaître  la  nou- 
velle preuve  de  dévouement  que  ce  prince 
venait  de  lui  donner i  lui  conféra  l'investiture 
du  Khouzistan  et  de  trois  districts  fron* 
tières»  du  Lour.  Youssou&chah,  comblé  de 
marques  de  faveur ,  se  rendit  dans  l'un  de  ces 
districts  9  nommé  Couh  Kilouy é  »  et  attaqua  les 
Schoules  (i). 

Abaca  arriva  à  M^aga^  le  18  oçto*  *  gg**[ 
bre  1270,  et  le  6  novembre  suivant ,  à 
$e&  Ordous  de  Tchogatou.  Il  y  reçut  des 
ambassadeurs  de  l'empereur  Goubilaï,  qui 
lui  apportèrent  une  couronne,  un  manteau 
d'investiture,  et  des  lettres  patentes,  par 
lesquelles  ce  monarque  lui  confirmait  le 
pouvoir   souverain  sur  l'Iran^  que  son    père 

(i)  Tarikh  Gouzidé ,  bab  IV,  fassei  a. 


1*'  r.-i 


456  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

lui  avait  légué.  Abaca  renouvella,  à  Tcho- 
gatou,  les  cérémonies  et  les  fêtes  d'usage  à 
l'avènement  d'un  Khan  mongol.  H  reçut, 
dans  le  même  temps ,  des  ambassadeurs  de 
la  part  de  Mengou-timour ,  chargés  de  le  féli- 
citer de  sa  victoire  sur  Borac,  et  de  lui 
offrir  des  éperviers,  des  gerfaults  et  des  fau- 
cons. 

Chassant,  un  jour,  dans  les  environs  de 
Tchogatou,  Âbaca  fut  blessé  au  cou  par  la 
corne  d'un  bœuf  sauvage.  Comme  le  sang 
coulait  en  abondance,  on  crut  devoir  l'arrê- 
ter, en  pinçant  la  corde  d'un  arc  sur  la 
blessure  jusqu'à  ce  qu'elle  fut  cicatrisée.  Il 
y  survint  une  tumeur  qui  le  fit  beaucoup 
souffrir.  Aucun  de  ses  médecins  n'osait  la 
percer  ;  l'astronome  Nassir-ud-din  répondit  sur 
sa  tête  qu'il  n'y  avait  point  de  danger;  on 
ouvrit  la  plaie,  on  la  nettoya  et  la  douleur 
fut  appaisée  (i). 

Deux  corps  de  troupes  furent  envoyés  par 
Abaca  dans  la  Transoxiane  et  le  Khorazm, 
pour  ravager  ces  pays.  Après  la  mort  de 
Borac,  ses  quatre  fils  (a)  s'étaient  unis  contre 


(i)  Raschid. 

(2)  Beiktiniour,  Totta,  Bouria,  Hoiilavai 


LIVRE  Vy  CHAPITRE   H.  4^7 

Caïdou  avec    les  deux  fils    d'Algou   (i).    Ces 
princes  se  mirent  à  piller  et  ravager  la  Tran- 
Boxianet  qui  commençait  à  refleurir   par  les 
soins  de   Mass'oud-Bey ,  et  livrèrent  plusieurs 
combats   aux  troupes    de    Caidou,   dans  les- 
quels ils   furent   toujours  vaincus.  Attentif  à 
ces  troubles,  le  vézir  Schems-ud-din  exposa 
à  Abaca  que  la  Transoxiane  étant  une  pomme 
de  discorde  entre  les  descendants  de  Tchaga* 
tai  et  le  petit-fils  d'Ogotaï,  et  faisant  toujours 
éclore,  dans  la  tête  de  celui  qui  en  était  le 
maître ,  des  projets  d'ambiti<Hi  sur  le  Khoras- 
8an,  il  fallait  ruiner  ce  pays,  pour  en  écarter 
les  compétiteurs.  Docile  à  ce  conseil,  Abaca  fit 
marcher     sur    Bokhara    un     corps     d'armée 
commandé  par  Nikbey  Bahadour,  Tchardou 
et  Akbey  Turcman,  et  envoya  dans  le  Kho- 
razm  un  second    corps,  sous  la  conduite  de 
Youssouf   et    de    Cargadaï,  fils  de    Tcbinti- 
mour,  de  Tchourgadayi    et  dlla-bouca.  Ces 
chefs  reçurent   Tordre   de  dévaster  les   deux 
contrées.  Les  fils  de  Tchintimour  saccagèrent 
Korkandjy    capitale   du   Khorazm,    Rhiva  et 
Caracousch.  Apprenant  la  marche  des  troupes 
d'Abaca,  Mass'oud-Bey    prit  la  fuite;  la  plu- 
part des  habitants  de  Bokhara  et  de  Samar- 


671. 
1272. 


(i)  Tchouva  et  Cavan. 


458  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

cand  émigrèrent.  Nikbey  entra  dans  Bokhara 
7  ledj.  le  ag  janvier  1^73,  et  ses  troupes,  au  nombre 
de  dix  mille  hommes,  n'y  firent,  pendant  sept 
jours,  que  tuer,  piller  et  brûler  (i).  Elles 
incendièrent  le  collège  fondé  par  Mass'oud-Bey, 
où  l'on  comptait  environ  mille  étudiante. 
Lorsqu'elles  eurent  fini  de  piller  et  d'égorger , 
elles  chassèrent  devant  elles,  vers  le  Djihoun, 
cinquante  mille  captifs  des  deux  sexes.  Mais 
les  deux  fib  d'Aigou ,  Tchouba  et  Cay an ,  les 
suivirent  et  reprirent  près  de  la  moitié  de 
ces  infortunés,  qu'ils  ramenèrent  à  Bokhara. 
Trois  ans  après  cette  invasion,  Tchouba  et 
Cayan  saccagèrent  eux-mêmes  Bokhara.  Us  ar- 
rachèrent par  les  tortures  à  ce  qui  restait 
d'habitants ,  jusqu'à  leur  demitf  dinar  et  leur 
dernière  mesure  de  grains.  Ce  pays  resta  dé- 
sert pendant  sept  ans;  enfin  Mass'oud*Bey 
prit  à  tâche  de  le  relever;  il  réunit  les  habi- 
tants dispersés,  et  par  ses  soins  la  Transoxiane 
put  se  rétablir  (a). 

(1)  f  On  dirait  9  observe  ici  Vaasaf,  que  cet  éréne- 
«  ment  était  la  réponse  à  la  raillerie  de  Mass'oad-Bejt 
«  lorsqu'il  rencontra  le  vézir.  » 

(2)  Yassafy  t.  I.  —  «  La  Transoxiane ,  ajoute  cet  histo- 
«  rien ,  prospère  maintenant  (au  commencement  du  qoa- 
«  torzième  siècle) ,  sous  la  domination  de  Caîdou ,  souve- 
«  rain  juste  et  humain.  » 


LIVRE  Yj   CHAPITRE   II.  4% 

L'impétueux  Beïbars  poursuivait  avec  succès , 
depuis  plusieurs  années ,  Texécution  de  son 
dessein  d'enlever  aux  Croisés  toutes  les  places 
qu'ils  possédaient  encore  en  Syrie.  Ils  s'était 
emparé  y  dans  l'année  laGS,  de  la  principauté 
d'Antioche^  qui  appartenait  à  Bohémond^ 
comte  de  Tripoli.  Les  habitants  de  la  ville 
d'Ântioche,  prise  de  vive  force  et  ruinée , 
avaient  été  tués  ou  réduits  à  l'esclavage;  d'au<^ 
très  districts  en  la  possession  des  Croisés,  mis 
à  feu  et  à  sang.  La  malheureuse  issue  de 
l'expédition  de  St.  Louis  contre  Tunis  rassurait 
Beibars  du  coté  de  la  chrétienté,  et  lui  permet* 
tait  de  {travailler,  sans  inquiétude,  à  l'expulsion 
totale  des  Croisés,  qui  ne  cessaient  d'exciter 
les  Mongols  à  attaquer  la  puissance  égyptienne. 

Réduits  à  la  dernière  extrémité  les  Chrétiens 
de  Syrie  sollicitaient  vivement  Abaca  de  faire 
une  diversion  en  leur  faveur  (i).  Par  l'ordre 
de  ce  prince,  une  armée  composée  de  dix 
mille  cavaliers  mongols,  sous  les  ordres  du 
général  Samagar,  chef  des  troupes  mongoles 
dans  le  Roum,  et  d'un  corps  de  Turcs  du 
Roum,  commandé  par  le  Pervané  ou  premier 
ministre  du  sultan  de  l'Asie  mineure ,  fit  dans 


(i)  Marin  Sanul,  lib.  III,  pars  XXII,  cap.  XI. 


46o  HISTOIRE  DES   MONGOLS. 

670.  Fannée  11171,  une  invasion  en  Syrie.  Son 
avant-garde,  de  quinze  cents  Mongols,  conn 
mandée  par  Âmal ,  fils  de  Baidjou ,  entra  dans 
la  province  d'Aiep,  par  la  route  d'Aîntab, 
surprit  et  passa  au  fil  de  l'épée  une  tribu  de 
Turcmans,  campés  entre  Harem  et  Antioche. 
Les  Mongols  purent  aisément  ravager  les  can- 
tons de  Harem  et  d'Ël-Muroudj;  la  garnison 
d'Alep  s'était  retirée  sur  Hamat;  ralarme 
se  répandit  jusqu'à  Damas,  dont  beaucoup 
d'habitants  partirent  pour  l'Egypte.  Sur  le 
premier  avis  de  l'invasion  des  Mongols,  le 
sultan  qui  était  à  Damas,  avait  expédié, 
i8rb.-i.  le  24  octobre,  un  officier  au  Caire,  avec 
l'ordre  au  général  Beîsseri  de  partir  avec 
trois  mille  cavaliers.  L'officier  arriva  au 
Caire  dans  la  soirée  du  16,  et  le  27  au 
matin ,  ce  corps  se  mit  en  marche.  U  arriva 
à  Damas  le  9  novembre.  Le  sultan  en  par- 
tit trois  jours  après,  se  dirigeant  sur  Alep; 
mais  il  ne  put  atteindre  les  Mongols,  qui, 
avertis  de  sa  marche,  avaient  déjà  évacué 
la  Syrie.  Beibars  détacha  un  corps  de  trou- 
pes vers  Mer'asch  ;  un  autre  à  Harran. 
Cette  dernière  ville  ouvrit  ses  portes  aux 
Egyptiens,  qui  ne  jugèrent  cependant  pas  à 
propos  de  l'occuper.  Après  leur  départ  la 
crainte  de   la   vengeance    mongole   détermina 


LIVRE  V,  CHAPITRE   II.  46l 

ses  principaux  habitants  à  la  quitter;  ils  se 
retirèrent  dans  différentes  villes  de  Syrie.  En 
effet ,  un  corps  mongol  vint  occuper  Harran , 
le  q6  avril  laya,  rasa  ses  murailles,  détruisit  aSranu 
la  plupart  de  ses  édifices ,  et  emmena  le  reste 
de  la  population  de  cette  grande  ville,  qui 
Ait  ainsi  ruinée.  Lorsque  les  Mongols  étaient 
entrés  en  Syrie,  les  Croisés  avaient  fait,  de 
concert  avec  eux,  une  incursion  dans  le 
pays  de  Cacoun,  mais  avaient  été  repoussés. 
Le  sultan  reçut  à  Damas,  dans  le  mois  de 
mars,  des  envoyés  du  général  Samagar  et  du 
Pervané,  qui  lui  remirent  une  lettre  expri- 
mant, au  nom  d'Abaca,  le  désir  de  la  paix 
et  la  demande  que  le  sultan  voulut  envoyer 
des  négociateurs.  Beîbars  fit  partir  avec  ces 
ambassadeurs  deux  de  ses  officiers,  au  mi- 
lieu du  mois  de  mai.  Ils  trouvèrent  Samagar 
dans  la  province  de  Sivas  et  lui  offrirent 
les  présents  dont  ils  étaient  chargés  pour  ce 
général,  savoir  neuf  arcs  et  neuf  masses 
d  armes,  s'excusant  de  n'en  avoir  pas  ap- 
porté davantage,  sur  ce  qu'ils  avaient  couru 
k  franc  étrier.  Le  lendemain,  ils  furent 
reçus  par  le  Pervané,  et  lui  remirent  secrè- 
tement des  étoffes  superbes  de  la  part  de 
Beîbars.  Ils  se  rendirent  avec  ce  premier 
ministre  k  la  cour  d'Abaca.     Après  lui  avoir 


46a  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

ofiert  les  présents  de  Beïbars ,  qui  consb- 
taient  dans  une  cuirasse  et  un  casque  £ût5 
de  piquants  de  hérissons,  un  sabre ,  un  arc 
et  neuf  flèches ,  l'un  des  envoyés  dit  an 
Khan  mongol,  que  son  msutre  avait  reçu 
plusieurs  ambassades  de  la  part  du  Khan 
Mangou--timour,  qui  le  pressait  d'attaquer  ^ 
de  son  côté,  le  royaume  d'Abaca,  tandis 
qu'il  y  entrerait  du  sien,  et  lui  proposait 
que  chacun  gardât  ce  qu'il  aurait  conquis. 
Ce  discours  causa  une  vive  émotion  à  Aba- 
ca;  il  sortit  aussitôt  de  la  salle,  et  quelques 
jours  après,  il  congédia  les  deux  envoyés  (i). 
L'année  suivante,  Abaca  envoya  au  sultan 
une  seconde  ambassade  qui  arriva  à  Damas 

saf.  67 X.  en  septembre  12722.  Elle  demanda  que  le 
sultan,  ou  bien  la  personne  la  plus  éminente 
après  lui  9  se  rendit  à  la  cour  mongole 
pour  y  traiter  de  la  paix.  Beïbars  répondit 
que  si  Abaca  voulait  faire  la  paix  ^  il  pouvait 
venir  lui  même  ou  envoyer  un  de  ses  frères. 

^  Peu  après,  le  sultan   informé  que   les   Mon- 

gols menaçaient  les  deux  places  frontières 
d'£r-Rahbet  et  d'El-Biret,  partit  avec  des 
troupes  de  Damas,  incertain  sur  lequel  de  ces 


(i)  Novaïri. 


LIVRE   V,   GHAPITnE   II.  4^3 

deax  points  il  devait  se  diriger;  mais  il  apprit 
en  marche  que  les  Mongols  avaient  mis  le 
siège  devant  Biret  Pour  traverser  l'Euphrate, 
il  fit  transporter  de  Damas  et  de  Himss,  sur 
des  bétes  de  somme ,  des  bateaux  démontés. 
A  son  approche  I  les  Mongols  ^  qui  étaient  pos* 
tés  vis-à-vis  d'un  endroit  où  il  y  avait  un 
gué  facile,  le  quittèrent  pour  aller  se  retran« 
cher  sur  un  autre  point  où  le  fleuve  était 
profond.  Trompés  par  ce  stratagème ,  les  Egyp* 
tiens  crurent  que  le  gué  était  au  lieu  défendu 
par  Tennemi ,  et  ce  fut  là  qu'ils  tentèrent  le 
passage.  Les  barques  furent  lancées  à  Feau 
et  se  remplirent  d'archers  qui  allèrent  harceler 
les  Mongols;  en  même  temps  la  cavalerie, 
conduite  par  le  général  Kélavoun,  se  jetta 
dans  le  fleuve ,  en  escadrons  serrés ,  les  hom** 
mes  se  tenant  d'une  main  à  la  bride,  s'ap* 
puyant  de  l'autre  sur  leurs  lances,  et  passèrent 
l'Euphrate  à  la  nage,  quoique  les  cavaliers  et 
les  chevaux  fussent  bardés  de  fer;  Beîbars 
traversa  des  premiers.  Les  Mongols,  dont  la 
force  était  de  trois  mille  hommes,  prot^és 
par  des  retranchemeAts ,  furent  mis  en  déroute;  3 — tlL 
leur  chef  périt  avec  un  grand  nombre  des 
siens;  on  leur  fit  des  prisonniers.  Le  sultan 
rendit  grâces  à  Dieu  de  ce  succès,  par  un 
Namaz  de  deux  rek^ats^  à  l'endroit  où  l'ennemi 


464  HifilOlAE   DES   MONGOLS. 

avait  campé;  c'était  vig-à-vis  du  château  de 
Monbedj;  il  y  resta  jusqu'au  lendemaîa  pour 
attendre  le  retour  des  troupes  qui  avaient 
poursuivi  l'ennemi^  et  repassa  le  fleuve;  il 
apprit  alors  que  le  corps  mongol  qui  avait 
mis  le  siège  devant  Biret,  sous  les  ordres  du 
général  Deriaï,  s'était  retiré  abandonnant  ses 
catapultes  et  ses  vivres.  Beïbars  alla  camper 
sur  une  hauteur  vis*à-vis  de  Biret,  et  passa 
sur  un  pont  de  bateaux  jeté  par  l'ennemi , 
pour  entrer  dans  cette  place ,  dont  il  récom- 
pensa généreusement  la  garnison.  Il  reprit 
ensuite  la  route  de  Damas ,  où  il  fit  une  en- 
trée triomphale  y  précédé  de  ses  prisonniers  (i). 
Cette  courte  campagne  fut  bientôt  suivie 
d'une  invasion  en  Cilicie.  Le  commandant  de 
la  province  d'Alep,  Hossam-ud-din  d'Aintab, 
s'était  plaint  au    roi  d'Arménie  des   molesta- 


(i)  Fie  de  Beïhars ,  par  Schafi.  —  Novaïri.  —  Bea 
Tagrî-birdî.  —  Macrizi.  —  D'après  Novairi ,  les  Mongols 
détachés  de  l'armée  de  siège ,  qui  furent  battus  par  le 
sultan  y  étaient  au  nombre  àé  cinq  mille,  conmiandés 
par  le  général  Tchabacar.  Selon  Yassaf,  (t.  I,)  Tannée 
égyptienne  était  de  douze  mille  hommes.  Cet  auteur  rap« 
porte  que  pour  traverser  l'Euphrate,  et  attaquer  Fennemi, 
Beïbars  fît  jeter  dans  le  fleuve  jusqu'à  trente-cinq  mille 
chameaux,  dont  le?  corps  servirent  de  pont  à  ses  troupes! 


LIVRE     Vf    CHAPITRE    U  4^5 

tioni  que  les  habitans  de  -  la  ville  de  Kinouc 
faisaient  éprouver  aux  marchands  et  aux 
voyageurs  mahométans.  Ne  recevant  point 
satisfaction,  il  passa  la  frontière  et  arriva  3  moh. 
inopinément  devant  Kinouc.  Les  habitants  ^^  ^'^ 
se  réfugièrent  dans  la  citadelle,  qui  fut  bien*  1273. 
tôt  prise;  les  hommes  furent  égorgés;  les 
femmes,  réduites  en  captivité  (1).  Les  trou- 
pes syriennes  parurent  ensuite  devant  Sis; 
mais  voyant  que  cette  capitale  ne  serait  pas 
une  conquête  facile,  elles  se  dirigèrent  sur 
la  ville  de  Tarse ,  la  prirent ,  et  la  saccagè- 
rent; puis  elles  firent  leur  retraite,  chargées 
de  butin.  Le  roi  Léon  ni,  qui  régnait  de- 
puis quatre  ans,  et  avait  mis  tous  ses  soins 
à  réparer  les  maux  que  la  dernière  invasion 
des  Égyptiens  avait  causés  à  son  pays,  à  re- 
lever de  leurs  ruines  les  cités  et  les  monas* 
tères  détruits  par  les  troupes  musulmanes, 
suspectant  la  fidélité  de  ses  grands  vassaux, 
s'était  retiré  dans  les  montagnes.  Son  pays 
était  à  peine  évacué,  qu'il  apprit  la  marche 
d'un  corps  égyptien  encore  plus  nombreux. 
Alors  il  exhorta  ses  sujets  à  combattre,  du 
moins  pour  le  soutien  de  la  foi ,  et  marcliant 


(i)  Novairi.  , 

3  So 


466  HISTOIftB   DBS    MOMGOL8. 

à  l'ennemi ,  tandis  qu'une  partie  de  ses  trou- 
pes engageait  le  combat,  il  se  porta  avec 
l'autre  sur  les  derrières  des  Égyptiens  ^  qui 
furent  mis  en  déroute  (i)« 

Lorsque  ses  troupes  ravageaient  la  Petite- 
Arménie,  Beïbars  averti  de   mouvements  mi- 
litaires  dans  les  provinces  d'Âhaca,  fit  à  la 
a6  moh.  bâte  des  préparatife  de  défense.    Étant  parti 
^7^'     du    Caire   avec  les   officiers   de   sa  maison, 
1273.    ^^    apprenant   à    Ascalon,    qu'Abaca,    après 
un  séjour  à  Bagdad,  s'était  dirigé,  en  chas- 
sant,   vers    le    Zab,  il    expédia    Tordre    ea 
Egypte  de  faire  marcher  des  troupes.  Quatre 
mille   hommes  partirent  sous  les  ordres    du 
général  Taîbars.     Comme  les  nouvelles  de  la 
Perse  devenaient  de   plus^  en  plus   alarman- 
tes ,  le   sultan    ordonna    que    toute    l'armée 
égyptienne ,  y  compris  les  troupes  arabes ,  se 
mît  en    marche,  sous  le    commandement  du 
général  Bilbeg;  il  décréta  en  outre  une  levée 
en    masse;    quiconque   possédait   un  cheval, 
devait  remplir  l'obligation  sacrée  de  marcher 
contre  les  infidèles.    Le  sultan   arriva  à  Da- 
17  saf.  mas  le  a    de  septembre  ;*  mais   l'ennemi   ne 


(i)  Chamisch,  t.   II ,  p.  a 5g.  Cet  historien  place  ces 
événenients  à  Taiinée  ia75* 


LIVRE    V,    CHAPITRE    II.  4^7 

parut  point  et  cet   armement  devint  inutile,  ^^iiabaiu 
Quelques    mois    après,  le  chef  des   Bédouins     mars 
de  Syrie,  Schéref-ud-din  Yssa,  fils  de  Mohna,    '*7** 
fit  par  Tordre  du  sultan  une  incursion    dans 
rirac   Aréb,    et  s'avança  jusqu'à    Ânbar,  où 
il   eut  une  rencontre  avec  des  troupes  mon* 
goles  (i). 

Dans  le  même  temps  Beîbars  accueillit  à 
sa  cour  un  seigneur  fugitif  du  pays  d'Abacai 
qui,  par  ses  avis  secrets,  lui  avait  rendu  des 
services;  c'était  le  mélik  Schems-ud-din  Ba- 
hadour,  prince  de  Semisatt,  fils  de  mélik 
Feredj ,  grand  échanson  du  sultan  Djelal-udr 
din  Khorazm-schah ,  qui,  après  la  mort  de 
ce  prince,  avait  pris  possession  du  château 
fort  de  Rirat,  et  de  àx  autres  dans  le  can* 
ton  de  Nakhtchouvan ,  et  qui  ayant  ensuite 
passé  dans  le  Boum,  y  avait  reçu  en  apa- 
nage la  ville  d'Acserai.  Depuis  un  an  Schems- 
ud-din  entretenait  une  correspondance  secrète 
avec  le  souverain  d'Egypte,  dont  il  avait 
gagné  les  bonnes  grâces,  en  lui  donnant  des 
avis  exacts  de  ce  qui  se  passait  dans  les  Etats 
mongols.  Il  avait  aussi  secondé  Beîbars  dans 
une   trame  que  ce  prince  avait  ourdie  pour 


(i)  NovaïrL 


468  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

perdre  run  des  principaux  chefs  du  clei^é 
chrétien  en  Perse,  dont  les  Mahométan? 
avaient  à  se  plaindre.  Le  sultan  écrivit  k 
ce  prélat  que ,  connaissant  son  amitié,  il 
favorisait,  en  sa  considération,  ses  sujets 
chrétiens,  que  celui-ci  devait  regarder 
comme  son  troupeau;  que  le  sultan  avait 
reçu  les  inform'ations  secrètes  qu'il  lui  avait 
fait  passer  sur  les  Mongols;  que  la  grâce 
qu'il  avait  demandée  pour  un  tel ,  le  sultan 
Tavait  accordée.  Cette  lettre  contenait  en- 
core d'autres  choses  de  pure  invention ,  et 
finissait  par  informer  le  prélat  que  Belbars 
lui  avait  envoyé  le  baume  et  les  reliques 
qu'il  lui  avait  demandés,,  entre  autres,  un 
morceau  de  la  croix  du  Christ;  qu'il  avait 
dirigé  ces  objets  sur  Rahbet,  et  fait  con- 
naître au  commandant  de  cette  place  le 
signe  convenu;  le  prélat  n'avait  qu'à  y  en- 
voyer quelqu'un  de  confiance  pour  les  rece- 
voir. Le  sultan  adressa  cette  lettre  au  com- 
mandant d'El-Biret  avec  l'ordre  de  l'expédier, 
par  un  Arménien,  à  cet  ecclésiastique,  et 
d'en  prévenir  le  mélik  Schems-ud-din  Baha- 
dour,  en  lui  donnant  le  signalement  de  cet 
émissaire.  En  effet ,  Bahadour  le  fit  arrêter  et 
conduire  à  la  résidence  d'Abaca,  qui,  ayant 
pris    connaissance  de    la    lettre,   ordonna    ia 


LIVBE    V,   CHAPITRE   II.  4% 

mort  du  prélat  chrétien.  Bahadour  avait 
rendu  beaucoup  d'autres  services  de  ce  genre 
à  Beibars.  A  la  fin  on  découvrit  sa  trahison; 
il  fut  saisi ,  et  mené  à  TOrdou.  Ses  gens  pri- 
rent la  fuite  et  atteignirent  le  territoire  du 
sultan,  qui  pourvut  généreusement  à  leur 
entretien  ;  ils  étaient  plus  de  mille.  Bahadour 
lui  même  trouva  au  bout  de  quelque  temps 
le  moyen  de  s'évader,  gagna  la  Syrie  et  reçut 
des  fiefs  en  Egypte  (i). 

Le  catholique  des  Nestoriens  s'était  vu 
obligé,  en  ia68,  de  quitter  Bagdad,  à  la  suite 
d'une  émeute.    Ce  patriarche,  nomme  Denha, 


(i)  Novalri.  —  Selon  cet  antenr,  oe  fut  le  catholique 
des  chrétiens  (c'est-à-dire  le  patriarche  des  Nestoricus)* 
siégeant  à  Bagdad ,  dans  l'ancien  palais  des  Khalifes, 
dont  le  sultan  d*£gypte  cansa  la  mort  par  ses  machina- 
tions ;  mais  c*est  une  erreur.  ▲  cette  époque  le  catholique 
ne  résidait  plus  à  Bagdad ,  et  aucun  catholique  ne  périt 
par  Tordre  d'Abaca.  Au  rapport  de  Bar  Hebraeus  'p.  546) , 
ce  prince  fit  meUre  à  mort,  dans  l'année  i268»révéque 
de  Djéziret,  Hanan  Yeschoua.  «  On  ne  le  tua  pas,  dît- 
il,  avec  le  sabre,  mais  pendant  qu'il  dormait  on  lui 
fracassa  le  crâne  avec  une  grosse  pierre,  et  sa  tête  fut 
exposée  à  la  porte  de  la  ville.  Il  s'était  attiré  cette  triste 
fin  par  son  intervention  dans  des  affaires  temporelles; 
il  aapirait  au  pouroir  souTcrain.  Il  est  accusé  ca  outro 
d'actes  honltox.  » 


470  fll^TOIRB    DES    MONGOLS. 

successeur  de  Makica,  avait  fait  arrêter  un 
Nestorien,  qui  avait,  quelques  années  aupa- 
ravant,  embrassé  le  mahométisme,  et  l'on 
disait  qu'il  voulait  le  faire  noyer  dans  le 
Tigre;  le  peuple  s'assembla  en  tumulte  devant 
l'hôtel  du  gouverneur  civil,  Alaï-ud-din,  qui 
envoya  plusieurs  fois  demander  au  catholique 
de  lui  remettre  cet  individu;  sur  son  refus, 
la  populace  furieuse  mit  le  feu  au  portique 
de  l'hôtel  du  patriarche  et  l'escalada  pour 
le  tuer;  Denha  dut  son  salut  à  des  gens 
envoyés  par  Aiai-ud-din,  qui  le  conduisirent 
chez  ce  gouverneur  par  des  rues  détournées. 
Il  se  plaignit  à  la  cour;  il  y  fut  mandé,  et 
renouvella  ses  plaintes;  ne  trouvant  personne 
qui  les  écoutât,  il  alla  fixer  sa  résidence  à 
Irbil;  mais  il  n'y  resta  pas  long-temps.  En  1271, 
des  Ismaîliyens  tentèrent  d'assassiner  le  gouver- 
neur de  Bagdad,  Alai-ud-din;  ils  le  manquè- 
rent et  furent  mis  en  pièces.  Les  Mahomé- 
tans  s'empressèrent  de  répandre  que  c'étaient 
des  Chrétiens,  envoyés  par  le  Catholique;  il 
n'en  fallut  pas  davantage  pour  faire  empri- 
sonner les  évêques  et  les  principaux  mem- 
bres du  clergé  régulier  et  séculier,  qui  se 
trouvaient  dans  Bagdad.  En  même  ten^ps  le 
commandant  dlrbil,  Coutloucschah,  fit  jeter 
en  prison   le  catholique  et  ses  evéques,  qui 


LIVRE    y,   CHAPITRE    II.  4?^ 

ne  furent  élargis  qu'au  bout  de  quelques 
semaines,  sur  un  ordre  de  la  cour.  Dès-lors 
les  patriarches  Nestoriens  fixèrent  leur  rési- 
dence à  .\schnou,  ville  de  TAzerbaidjan  (i). 

En  1^74»  le  sultan  d'Egypte  ayant  in  ter-  673. 
cepté  des  lettres  écrites  aux  Mongok  par 
plusieurs  de  ses  généraux,  les  fit  arrêter  au 
nombre  de  douze  ;  les  noms  de  ces  o£Bciers 
indiquent  qu'ils  étaient  turcs  ou  mongob. 
Us  furent  interrogés,  avouèrent  leur  délit  et 
subirent  la  peine  de  mort  / 

Beibars  voulant  ravager  la  Cilicie ,  se  crut 
en  droit  de  considérer  la  trêve  faite  en  laGS, 
pour  dix  ans,  comme  rompue  par  les  infrac* 
tions  du  roi  Léon.  Ses  griefs  étaient  que  le 
roi  avait  cessé  de  lui  envoyer  les  présents 
convenus;  qu'il  avait,  contre  son  engagement ^ 
bâti  de  nouveaux  châteaux  et  ajouté  aux  for- 
tifications des  anciens;  que  malgré  sa  pro* 
messe,  il  ne  lui  avait  pas  fait  parvenir  d'utiles 
avis;  enfin  que  des  Arméniens,  vêtus,  par 
son  ordre,  de  saracoutches  tatares,  avaient 
assailli  des  caravanes,  et  qu'il  avait  fausse* 
ment  assuré  que  c'étaient  des  troupes  tatares; 
acte  de  violence  qui  avait  provoqué  la  piîse 


(i)  Bar  Hebraeus,  p.  546. 


47^  HISTOIRE    OES    BfOJfGOLS. 

et  la  ruine  de  Kinouk.  A  la  suite  de  ces  re- 
proches, Beîbars  annonça  au  roi  arménien  qu'il 
Sscha'b  ^^^^^  l'attaquer.  Il  partit  du  Caire ,  avec  ses 
673.  troupes  d'Egypte,  le  1®'  février  1275,  et  de 
7raiD.  Damas,  avec  toute  son  armée,  le  6  mars,  ca- 
chant le  but  de  son  expédition.  11  fut  joint 
à  Hamat  par  Manssour,  prince  de  ce  pays, 
et  plus  loin,  par  l'émir  arabe  Schéref-ud-din 
Yssa,  fils  de  Mohna.  Cet  émir  et  le  général 
Hossam-ud-din  d'Aïntab  reçurent  Toi'dre  de  se 
porter  sur  Biret,  en  avant-garde;  mais  arrivé 
à  Sermin,  Beîbars  y  laissa  ses  bagages,  avec 
un  corps  de  troupes  sous  les  ordres  du  géné- 
ral Schems-ud-din  Soncor,  et  prit  la  route 
de  Derbessac.  Lorsqu'il  eut  posé  son  camp 
entre  cette  ville  et  Bagrass,  chaque  corps  de 
niille  hommes  eut  l'ordre  de  prendre  une 
route  différente  pour  traverser  les  montagnes; 
les  soldats  étaient  munis  de, flambeaux  et  trente 
barques  suivaient  l'armée  pour  le  passage  des 
rivières.  Le  sultan  alla  camper  au-delà  du  dé- 
filé d'Iskendérouna,  derrière  une  muraille  que 
le  roi  Hethonm,  père  de  Léon,  avait  fait  con- 
struire; de  là  il  s'avança  jusqu'à  Mancab.  Ses 
troupes  saccagèrent  la  ville  de  Massissat,  et 
prirent  une  immense  quantité  de  bétail.  Des 
tribus  d'Arabes  et  de  Turcmans,  propriétai- 
res de   beaucoup   de  chevaux  et  d'autres  ani- 


LIVRE  V,   CHA.PITRE  n.  473 

maux,  vinrent  se  soumettre  au  sultan,  qui  les 
fit  passer  en  Syrie.  Ce  prince,  ayant  concen- 
tré ses  forces,  partit  à  leur  tête  le  a 8  mars,  ac)  ram. 
et  s'avança  jusqu'à  un  défilé  qui  séparait  la 
Cilicie  du  Roum.  Il  y  trouva  des  femmes  et 
des  enfants  de  militaires  mongols,  et  les  fit 
enlever.  Il  revint  ensuite  sur  la  ville  de  Sis 
qui  fut  livrée  aux  flammes;  les  habitants  de 
cette  résidence  royale  s'étaient  réfugiés  dans  la 
citadelle.  Lorsque  son  avant-garde  fut  de  retour 
avec  les  familles  mongoles  captives,  et  que 
les  troupeaux  enlevés  eurent  été  dirigés  vers 
la  Syrie,  le  sultan  commença  sa  retraite;  dans 
cette  marche  rétrograde  ses  troupes  firent 
paître  à  leurs  chevaux  les  blés  sur  pied.  Une 
division  s'était  portée  sur  Tarse ,  une  seconde , 
sur  le.  château  de  Berin,  une  troisième  sur 
Âdana ,  tuant  les  hommes ,  enlevant  les  femmes 
et  les  enfants.  Un  quatrième  corps  s'avança 
jusqu'à  Ayas;  à  son  approche,  les  Francs  de 
cette  ville  transportèrent  leurs  effets  sur  les 
vaisseaux  mouillés  dans  le  port.  La  ville  fut 
brûlée  par  les  Égyptiens,  qui  y  tuèrent  beau- 
coup de  monde.  Un  millier  d'individus ,  Francs 
et  Ainnéniens,  voulant  se  sauver  par  mer,  pé- 
rirent dans  les  flots. 

En    revenant   à    Massissat,    le    sultan   livra 
aux   flammes    les  deux  parties  de  cette  ville, 


474  HISTOIRE    DES  MONGOLS. 

«UT  les  rives  du  Djihoun,  et  lorsque  tous  les 
généraux  furent  revenus  avec  leur  proie, 
que  les  Turcmans  et  les  Arabes  qui  s'étaient 
soumis  à  son  sceptre  |  eurent  passé  les  défilés 
conduisant  en  Syrie,  il  continua  sa  retraite. 
Après  avoir  lui-même  franchi  ces  défilés, 
il  s'arrêta  sur  la  frontière  dans  des  prairies 
couvertes  au  loin  d'une  immense  quantité 
de  bétail,  pour  procéder  à  la  distribution 
du  butin,  dont  il  ne  voulut  se  réserver 
aucune  part.  Il  apprit  alors  que  le  corps 
d'armée  qu'il  avait  dirigé  sur  Biret,  s'était 
avancé  jusqu'à  Rées-aîn ,  faisant  fuir  devant 
loi  les  troupes  mongoles  stationnées  sur 
cette  frontière,  et  qu'il  était  revenu  chargé 
de  dépouilles  (i).  On  rapporte  que  cette  expé- 
dition en  Cilicie  coûta  la  vie  à  soixante  mille 
habitants,  et  que  le  nombre  des  jeunes  gens 
des  deux  sexes  emmenés  en  captivité  était 
beaucoup  plus  considérable  (a). 

L'automne  suivant,  le  sultan  apprit  à  Da- 
mas d'un  émissaire  du  Pervané  du  Roum, 
que  les  Mongols  allaient  assiéger  El -Biret. 
Cette  place   fut  en  effet  investie   le   29  no- 


(i)  Novaïri. 

(3)  Bar  Hebraeus ,  p.  55%. 


LIVRE    ▼,   CHAPITRB   H.  4?^ 

venibre  1275,  par  une  division  mongole,  G7/,. 
sous  les  ordres  du  noyan  Abataï ,  et  battue  par 
huit  catapultes;  mais  bientôt  le  manque  de 
vivres  9  une  neige  abondante  et  un  froid  ri* 
goureux  qui  fit  périr  beaucoup  de  chevaux, 
forcèrent  les  assiégeants  de  se  retirer,  et  le 
sultan  qui  était  déjà  parti  de  Damas  avec 
ses  troupes,  auxquelles  il  avait  distribué  des 
lai^esses  de  ses  propres  mains,  reprit  la  route 
de  cette  ville,  d'où  il  retourna  en  Egypte  (1). 

Après  la  levée  du  siège  de  Biret,  un  corps 
de  Turcmans,  renforcé  par  mille  Égyptiens, 
se  porta  sur  la  Cilicie.  Il  fut  attaqué  près  de 
Mar'asch  par  des  troupes  arméniennes  que 
commandait  le  connétable  Simbat,  oncle  du 
roi  Léon.  Cette  action,  qui  eut  lieu  dans  le 
mois  de  mars  1^76,  coûta  la  vie  à  Simbat, 
k  quatorze  seigneurs  et  à  trois  cents  Armé* 
niens.  Cependant  les  Turcs,  quoique  victo- 
rieux, se  retirèrent  (a). 

Des  troubles  qui  venaient  de  s'élever  dans 
le  Roum,  entraînèrent  de  nouvelles  hostilités 
entre  les  Mongols  et  les  Égyptiens.  Les  deux 
sultans  Seldjoukides ,  YzE-ud-din  et  Rokn-ud* 


(i)  NoTairû 

{'à)  Bar  Hebraïuty  p.  553« 


4?^  UfSTOlEE    PB6   BIOIIGOLS. 

din,  qui  s'étaient  pai*tâgé,  en  i a 57,  le  royaume 
de  Roum,  restèrent  unis,  tant  que  vécut  leur 
vézir  commun  Scbems-ud-din  Mahmoud, 
homme  sage  et  conciliant.  Après  sa  mort, 
les  deux  sultans  ayant  chacun  pris  un 
ministre,  celui  de  Rokn-ud-din,  nommé  Mo*- 
yin-ud-din  Soleïman,  plus  connu  sous  le  ti- 
tre persan  de  Salùb  *  Pervané  ou  garde  des 
sceaux,  forma  le  projet  de  rendre  son  maître 
souverain  de  tout  le  royaume,  et  sut  gagner, 
par  des  présents,  le  noyan  Alindjac,  lieute- 
nant de  Houlagou  dans  le  Roum^  qui  avait 
établi  sa  résidence  sur  le  territoire  de  Rokn- 
ud-din.  A  Tinstigation  du  Pervané,  le  noyau 
manda  à  son  souverain  que  le  sultan  Yzz-ud- 
din  s'entendait  avec  le  sultan  d'Egypte  et  se 
disposait  secrètement  à  lever  l'étendard  de  la 
révolte  (i).  En  effet  Yzz-ud-din  avait  envoyé, 
*^66o  ^^  i"^"  ia6a,  des  ambassadeurs  à  Beïbars, 
avec  une  lettre  où  il  lui  annonçait  qu'il  lui 
cédait  la  moitié  de  son  pays;  elle  était  ac- 
compagnée de  plusieurs  blanc-seings,  dont  le 
sultan  d'Egypte  était  invité  à  faire  usage  pour 
conférer  des  fiefs  dans  le  Roum  à  qui  il  lui 
plairait.  Beïbars  expédia  l'ordre  de  faire  mar- 


(1)  Tarlkk  Monédjim-Bascliî. 


LIVBE   V,   CUAPITRB   If.  4^^ 

cher  des  troupes  de  Damas  et  d'Alep  au  se» 
cours  d*Yzz-ud-din  ^  et  fit  dresser  plusieurs 
diplômes  d'investiture  de  fiefs  dans  le  Roum; 
mais  il  reçut ,  peu  après ,  une  seconde  lettre 
du  sultan ,  avec  l'avis  que  sur  la  nouvelle  de 
son  alliance  avec  l'Egypte ,  ses  ennemis  s^étaient 
retirés,  et  qu'il  allait  assiéger  Conia,  occupée 
par  les  troupes  de  son  frère  (i).  Houlagou 
donna  Tordre  de  le  faire  périr.  Yzz-ud-din 
qui,  se  méfiant  de  la  perfidie  du  ministre 
de  son  frère,  se  tenait  sur  ses  gardes,  sut 
qu'on  cherchait  à  lui  nuire,  et  partit  avec 
de  riches  présents  pour  la  cour  de  Houlagou. 
Ses  ennemis,  dès  qu'ils  le  surent  en  route ^ 
postèrent  des  troupes  sur  son  passage  pour 
l'arrêter.  Yz^ud-din  envoya  des  ambassadeurs 
à  son  frère  qui  les  fit  emprisonner;  alors 
il  prit  le  parti  de  se  réfugier,  par  mer,  à 
Constantinople  (a).  H  fht  bien  accueilli  de 
Michel  Paléologue,  qui  venait  de  reprendre 
cette  capitale,  dont  les  Francs  avaient  été 
maîtres  pendant  cinquante -sept  ans.  L'em- 
pereur grec  redoutait  trop  la  puissance  des 
Mongols,  pour  vouloir  donner  à  Houlagou  le 
moindre  sujet  de  mécontentement.  H  méditait , 


(i)  NoTatri.  (s)  Tarihh  Monedjan^BafchL 


J 


478  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

au  contraire,  de  s'assurer  sa  protection  par 
une  alliance  de  famille.  Il  lui  fit  conduire 
l'une  de  ses  filles  naturelles ,  qui  apprit  en 
route  la  mort  de  Houlagou  (i);  mais  Abaca, 
comme  on  Ta  vu,  la  mit  au  nombre  de  ses 
femmes ,  et  consentit  à  faire  un  traité  d'alliance 
avec  l'empereur  grec.  Alors  Yzz-ud-din,  qui 
avait  langui  à  Constantinople  dans  une  longue 
attente ,  perdit  l'espoir  de  se  voir  rétablir  sur 
le  trône  du  Roum  par  l'assistance  de  l'empe- 
reur. Michel  Paléologue  devant  s'absenter  de 
Constantinople,  avait  jugé  à  propos  de  relé- 
guer le  sultan  à  Énos,  petite  ville  maritime, 
et  de  l'y  faire  secrètement  surveiller,  craignant 
qu'il  ne  sortit  de  l'empire.  Peu  après,  en  ia65, 
une  armée  composée   de    troupes    du   Khaa 


(i)  «  Ce  n'est  point  par  la  crainte  de  nos  armes,  ni 
«  par  l'emploi  de  nos  forces ,  dit  ici  riûstorien  Pachy- 
•r  mères ,  que  nous  cherchons  à  réprimer  la  férocité  des 
«  Tartaresy  si  funeste  aux  Chrétiens  ^  et  ils  savent  qat 
«  nous  n'y  ayons  aucune  confiance;  mais  c'est  en  soUi- 
«  citant  leurs  bonnes  grâces,  ou,  pour  nous  exprimer 
«  sans  détour ,  en  les  honorant  par  des  complaisances  ser- 
^t  viles  et  par  des  liens  de  parenté,  en  les  enrichissant 
«  par  des  présents  qu'on  leur  envoyé  sans  cesse,  et 
«.  auxquels  est  employé  ce  que  nous  possédons  de  plus 
«  précieux.  » 


LIVAB  V,   CHAPITRE    II.  /f^Q 

mongol  Berçai,  et  de  Bulgares  ses  vassaux, 
franchit  le  mont  Ilaemus,  ravagea  les  pro- 
vinces septentrionales  deFfimpire,  pénétra  jus- 
qu'à Énos  et  délivra  Yzz-ud-din  (i).  Ce  prince 
partit  pour  la  cour  de  Berçai;  mais  il  apprit, 
en  Crimée,  la  mort  du  Khan  qu'il  regardait 
comme  son  libérateur.  Mangou-temour ,  qui 
lui  succéda,  donna  au  sultan  un  apanage  en 
Crimée.  Yz&ud-din  s*y  fixa  et  y  mourut  en  1279. 
Son  frère  Rokn-ud-din,  devenu  seul  maître 
du  Roum,  ne  régna  que  de  nom;  le  Per» 
vané  s'était  emparé  de  toute  l'autorité.  Ce 
ministre  s'apercevant  que  son  maître  suppoi^ 
tait  impatiemment  la  nullité  à  laquelle  il  se 
voyait  réduit,  résolut  sa  perte.  Il  prodigua 
les  présents  aux  généraux  mongols,  et  manda 
à  la  cour  que  Rokn-ud-din  avait  l'intention 
de  se   révolter.   Autorisé,  sur  ce  rapport,    à 

Hem 

s'en  défaire,  il  le  fit  étrangler  avec  une  corde     V^*a 
d'arc,  dans  un  banquet  auquel  il  avait  invité 
le  sultan  avec  les  généraux  mongols.  S<hi  fils 
Ghiath-ud-din ,  âgé  seulement  de  quatre  ans, 


(1}  Pacliyiiieres.  *—  IVioeph.  Grëgoni,  ap.  Stritter, 
Tataricor.  cap.  IV ,  S  17—35.  —  Énos  est  sur  la  c6te 
méridionale  de  la  RoamUief  à  cinquante  lieues  a  Toacst 
de  ConsUuUinople. 


48o  HISTOIES    DES    MOffCOLS. 

fut  placé  sur  le  trône ,  et  Mo'yio-ud-Klin  resta 
à  la  tête  de  Fadministration  du  Boum  (i). 
Le  jeune  Ghialh   régnait   de    nom    depuis 

mohar.   neuf  ans,  lorsque  des  troubles  éclatèrent  dans 
^75-     1^    Roum.    Beaucoup   de   Beys    se    retirèrent 

^^^Q  avec  leurs  familles  en  Syrie.  On  rapporte 
qu'ayant  formée  de  concert  avec  le  Pervané, 
le  projet  de  se  soumettre  au  sultan  d'Egypte, 
ils  avaient  ensuite  été  trahis  par  le  vézir,  et 
obligés  de  chercher  leur  salut  dans  la  fiiite; 
de  ce  nombre  étaient  Seîf-ud-din  Haîder-Bey, 
seigneur  d'Âboulistaîn ,  et  le  général  Mobariz- 
ud-Klin.  Beibars  les  reçut  à  Damas.  Pressé  par 
ces  officiers  émigrés  de  tienter  la  conquête  du 
Roum  j  il  écrivit  aux  chefs  militaires  en  Egypte 
pour  les  consulter,  ordonnant  que  les  géné- 
raux Beïsseri  et  Accousch  vinssent  lui  apporter 
le  résultat  de  leurs  déUbérations.  Après  l'avoir 
reçu  il  partit  pour  l'Egypte,  et  ordonna,  dès 

afi^âoûtT  ^^^  arrivée ,  de  mettre  l'armée  sur  le  pied  de 
guerre.  Lorsqu'elle  fut  prête,  il  passa  en  re^ 
J  "'•  vue  toutes  ses  troupes  le  même  jour,  afin  que 
les  chefs  de  corps  ne  pussent  pas  emprunter 
l'un  de  l'autre  ce  qui  leur  aurait  manqué.  Cette 
armée,  supérieurement  équipée,   préluda  aux 


(a)  Tarlkh   Monédjîm  Baschi.  —  Navaîri.    —  Macml 


ai  rara* 


MVRC    V,   CHAPITRI    U.  l^Sx 

combats  par  des  jeux  militaires  et  par  un  si* 
mulacre,   où  Beïbars  fit  admirer   sa  force  et 
son  adresse;  ce  prince  récompensa  généreuse- 
ment les  militaires  qui  s'y  étaient  distingués. 
Il  partit  du  Caire   à  la   tête  de  son  armée, 

Î17  fëvr, 

après  avoir  nommé  son  lieutenant  en  Egypte 
le  général  Acsoncor,  auquel  il  laissa  cinq 
mille  hommes  de  cavalerie  pour  la  défense 
du  pays  y  lui  confiant  la  personne  de  son  fils 
Sa'id  Berçai  Khan,  qu'il  avait  fait  reconnaî- 
tre, neuf  ans  auparavant,  pour  son  succes- 
seur au  trône ,  et  qui ,  dans  les  absences  de 
son  père ,  exerçait  l'autorité  royale  en  Egypte. 
Beïbars  étant  arrivé,  en  trente -huit  jours, 
à  Alep,  ordonna  au  gouverneur  de  cette 
ville  de  se  porter,  avec  les  troupes  sous  ses 
ordres,  par  Sadjour,  sur  la  rive  de  TEu- 
phrate,  pour  garder  les  gués  de  ce  fleuve, 
et  empêcher  que  des  troupes  mongoles  ne 
fissent  des  courses  en  Syrie.  Ce  gteéral, 
qui  fut  joint  par  Témir  arabe  Schéref-ud- 
din  Yssa,  fils  de  Mohna,  battit  un  corps 
d'Arabes  Khafadjé,  envoyés  contre  lui  par 
lés  Mongols,  et  leur  prit  douze  cents 
chameaux. 

D'Alep  le  sultan  suivit  la   route  d'Aïntab,  tI2!^ 
Dolouc ,  Rinouc,  passa  le  défilé  d'Actcha,  dont 
il  fit  garder  les   issues ,   et  détacha  en  avant  î~— 5* 
5  3i 


I**ï.  c 


7    «TF. 


482  HISTOIRE   DES  MOfTGOLS. 

le  général  Soncor  le  roux ,  qui  rencontra  bien- 
tôt un  corps  mongol  de  trois  mille  hommes 
et  le  mit  en  déroute.  Le  sultan  se  dirigea 
vers  la  rive  du  Sihoun,  où  s'était  concentrée 
l'armée  combinée  des  Mongols  et  des  Turcs 
roumiens.  Après  avoir  traversé  une  chaîne  de 
montagnes  il  aperçut  l'ennemi  rangé  en  ba- 
taille dans  la  plaine  d'Âboulistin  (i).  La  cava- 
lerie mongole  était  divisée  en  onze  corps,  de 
mille  hommes,  et  commandée  par  trois  che& 
de  Touman:  Toucouz,  fils  du  noyan  Ilga,  son 
frère  Ourougtou  et  Toudoun,  frère  de  Sougoun» 
djac,  qui  avaient  leurs  cantonnements  sur 
cette  frontière  du  Rourn  (a).  Les  troupes  tur^ 
ques  étaient  s^arées  des  troupes  mongoles, 
aux:quelles  elles  n'inspiraient  peut-être  pas 
grande  confiance  dans  un  combat  contre  des 
Musulmans  (3).  On  y  voyait  aussi  un  corps 
de  trois  mille  géorgiens  (4)»  Au  commencement 
de  l'action,  qui  eut  lieu  le  vendredi  i6  avril 
^\\^'  ^^'J'Jj  par  un  temps  très-froid  (5),  l'aile  gau- 
che des  Mongols  chargea  le  centre  où  flottait 


(z)  Noyaîri.  —  Ben  Tagri-birdi.  —  Macrizl. 
(a)  Raschid* 

(3)  Ben  Tagrî-birdi.  —  Macrizi* 

(4)  Bar  Hebrsras,  p.  556* 

(5)  Rasclitd. 


MVRE    V,    CHAPITnS    II.  /|83 

Tétendard  du  sultan ,  et  le  jeta  sur  l'aile  droite; 
l'aile  gauche  des  Égyptiens  fut  aussi  mise  en 
désordre;  Beïbars  la  fit  soutenir ,  rétablit  le 
combat  et  chai^ea  avec  toute  sa  ligne.  Les 
Mongols  mirent  pied  à  terre  pour  arrêter  la 
cavalerie  ennemie  par  une  grêle  de  traits; 
mais  leur  valeur  désespérée  ne  put  tenir  con«^ 
tre  les  efiforts  des  Égjrptiens,  animés  par 
l'exemple  du  sultan,  qui  s'enfonçait  dans  les 
rangs  ennemis,  en  vantant  aux  siens  la  mort 
dans  une  guerre  sainte;  ils  les  rompirent,  en 
firent  un  grand  carnage,  et  poursuivirent  les 
fuyards  dans  les  montagnes  (i).  Les  généraux 
mongols  Toucouz  et  Toudoun  furent  tués.  Les 
Géorgiens,  qui  firent  des  prodiges  de  valeur, 
laissèrent  deux  mille  hommes  sur  le  champ 
de  bataille  (a).  Beïbars  alla  camper  à  l'endroit 
où  était  le  camp  ennemi;  on  Jui  amena  les 
prisonniers  mongols,  qu'il  fit  tuer,  à  l'excep- 
tion de  quelques  officiers  supérieurs.  Il  épargna 
aussi  la  vie  des  ofiGciers  roumiens;  mais  il 
leur  reprocha  vivement  de  l'avoir  combattu 
avec  les  infidèles;  au  nombre  de  ces  prison- 
niers  se   trouvaient   un  fils  et  un  neveu  du 


(i)  Ben  Tagri-birdi.  —  Macrizi. 
(a)  Bar  Hcbrseua,  p.  556. 


484  HISTOIRK   DES   MOVGOLS. 

Pervané   (i).  La  mère  de   ce  ministre  tomba 
également  en  son  pouvoir. 

lie  général  Soncor  le  roux  reçut  l'ordre 
d'aller  à  Césarée,  et  de  remettre  aux  ma- 
gistrats de  cette  vUle^  un  rescrit  dans  le- 
quel Beïbars  rassurait  les  habitants.  Ce 
prince  le  suivit,  à  travers  un  pays  dépeuplé 
et  ruiné.  Sur  cette  route,  il  reçut  les  sou- 
missions des  commandants  de  trois  places 
fortes:  Semendou,  Darenda  et  Devaloua.  La 
population  de  Césarée,  hommes,  femmes  et 
enfants,  sortit  à  sa  rencontre,  et  marcha 
devant  lui  jusqu'au  lieu  nommé  Kei-Gobad, 
où  la  ville  lui  avait  fait  dresser  des  tentes 
royales ,  près  d'une  maison  de  plaisance  des 
sultans  de  Roum.  Lorsque  Beïbars  y  mit 
pied  à  terre,  l'air  retentit  de  la  profession 
de  foi  et  du  nom  de  Dieu,  proférés  par 
la  multitude.  Des  musiciens  se  présentèrent; 
ils  furent  renvoyés. 
17  7.  c.  Le  vendredi  suivant,  a3  avril,  Beïbars  fit 
son  entrée  dans  Césarée,  à  cheval  et  en 
grand  cortège.  On  portait  au-dessus  de  sa 
tête  un  dais  semblable  à  ceux  qui  servaient 
^  aux    sultans     Seldjoukides.    Il    descendit   au 


(1)  Novaïri. —  Bar  Hebrsetts,  p.  537< 


tlVREV^    CHAPITaE    II.  |8j 

palais  royal,  qui  avait  été  préparé  pour  le 
recevoir,  et  s'assit  sur  le  trône  (i),  ayant  la 
couronne  sur  la  tète;  puis  il  s'avança  jusqu'à 
la  porte  du  Harem  des  Seldjoukides,  et  en- 
voya  aux  princesses  de  cette  maison  ses 
compliments  dans  des  termes  respectueux  (a). 
n  se  plaça  de  nouveau  sur  le  trône  et  admit 
en  sa  présence  les  cadhis,  les  docteui*s  de 
la  loi,  les  prédicateurs,  les  lecteurs  du 
Coran,  les  sofis,  les  fakirs,  les  fonctionnaires 
publics  et  les  habitants  les  plus  notables, 
suivant  l'usage  des  sultans  Seldjoukides  dans 
les  jours  solennels.  Le  maître  des  cérémo- 
nies, l'un  des  premiers  officiers  de  la  cour 
des  Seldjoukides,  celui  qui  portait  la  plus 
ample  robe,  le  plus  large  turban,  assignait  k 
chacun  sa  place  selon  son  rang.  La  musique 
militaire  jouait  l'air  royal,  qui  ne  s'exécutait 
que  dans  le  lieu  où  résidait  le  siUtan  Seld- 
joukide.  Les  lecteurs  récitèrent  des  morceaux 
du  Coran  ;  le  maître  des  cérémonies  déclama 
ensuite  des  vers,  en  arabe  et  en  persan,  à 
la  louange  de  Beibars ,  et  Ton  apporta  le  repas , 
auquel  participèrent  tous  les  assistants.    Lors* 


(i)  NoTairî.  —  Ben  Tagri-birdî.  — >  Macrizi. 
(a)  fie  fie  Betbars,  par  Schafi. 


48G  HISTOIRE    DES    MOHOOLS. 

qu'ils  se  furent  retirés ,  le  sultan  se  rendit  à 
la  mosquée  pour  assister  à  Toffice  du  ven- 
dredi; on  y  pria  pour  lui  ainsi  que  dans  les 
six  autres  mosquées  de  la  ville,  et  on  lui 
apporta  des  ^monnaies  d'argent  frappées  à  son 
coin. 

I.^es  grandes  richesses  que  le  Pervané,  et  sa 
femme  Gurdji  Khatoun,  ainsi  que  d'autres 
fugitifs  de  marque  avaient  laissées  dans  César 
rée,  furent  en  grande  partie  distribuées  par 
Beïbai^  à  ses  généraux  (i)*  Le  Pervané  envoya 
de  Tocat  féliciter  le  sultan  sur  son  avènement 
au  trône  des  Seldjoukides.  Cet  administrateur 
du  Roum  s'étant  sauvé  du  champ  de  bataille 
d'Aboulistin  y  où  il  commandait  l'armée  rou* 
mienne ,  était  arrivé  le  surlendemain  à  Césarée 
et  avait  pressé  le  sultan  Ghiath-ud-din  de  se 
retirer  à  Tocat  y  craignant  que  les  troupes 
mongoles,  dans  leur  déroute,  en  passant  par 
Césarée,  ne  se  vengeassent  sur  ses  habitants 
musulmans  de  ce  qu'ils  avaient  éprouvé  de 
la  part  de  leurs  coreligionnaires,  et  il  avait 
suivi  son  souverain  à  Tocat  (a)  ;  mais  sa  femme 
Gurdji  Khatoun,  fille  de  Ghiath-ud-din  j  prince 
d'£rzen-ur-Roum ,  et  d'une  princesse  de  Géor- 


(i)  NoTaïri.  •  (a)  Ben  Tagrî-birdi. 


LIVEE   Vy   CUAPITAE   II.  4^7 

gie,  qui  était  également  partie  de  Césai*ée, 
avec  une  suite  de  quatre  cent  filles  esclaves ^ 
était  morte  à  quatre  journées  de  cette  ville  (i). 
Dans  sa  réponse  au  Pei^anéi  Beibars  l'invita 
de  venir  à  Césarée  j  voulant  lui  confier  l'auto- 
rité suprême  dans  le  Roum,  pendant  son  ab- 
sence. Moyin-ud-din  lui  demanda  un  délai 
de  quinze  jours;  il  espérait  que  dans  l'inter- 
valle,  Beibars,  instruit  de  la  marche  d'Âbaca^ 
ferait  sa  retraite.  £n  effet,  le  sultan  quitta 
Césarée  le  28  avril  (a).  Ce  prince  s'était  at-  aa  z.  c. 
tendu,  d'après  les  assurances  qu'on  lui  avait 
données,  à  être  soutenu  par  les  grands  vas- 
saux du  Roum ,  impatients  du  joug  mongol  ; 
mais  les  voyant  retenus  par  la  crainte  de 
la  vengeance  d'Abaca,  il  jugea  prudent  de 
s'éloigner.  (3).  Il  fit  mettre  à  mort  plusieurs 
Chrétiens,  entre  autres  des  Arméniens.  Ses 
troupes  ne  maltraitèrent  point  les  habitants; 
ce  qu'on  leur  fournissait  était  exactement  payé , 
par  Tordre  exprès  de  Beibars  qui  disait  être 
venu  dans  le  Roum,  non  pour  ruiner  le  pays, 
mais  pour  le  délivrer  du  joug  des  Tatares  (/i). 
Le  sultan  se  retirait  au  moment  où  l'on  croyait 


(f)  NoTabrL  (a)  Ben  THgri-bb-di. 

(3)  Monédjim-Baschi.  (i) 


488  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

généralement  qu'il  allait  poursuivre  le  cours 
de  ses  conquêtes  dans  le  Roum  (i).  En  partant 
de  Keï-Cobad,  il  chargea  le  général  Taïbars 
d'aller  châtier  les  habitants  arméniens  de  la 
Tille  de  Roman ,  qui  avaient  caché  une  troupe 
de  Mongols;  les  Égyptiens  y  mirent  le  feu, 
tuèrent  les  hommes  et  traînèrent  en  captivité 
ies  femmes  et  les  enfants.  Un  officier  de 
mérite  y  l'émir  Yzz-ud-din  Eibeg,  qu'il  avait 
fait  partir  à  la  tète  de  l'avant-garde ,  déserta 
et  passa  sur  le  territoire  d'Âbaca.  Le  sultan, 
qui  avait  le  défaut  d'être  jaloux  de  toute  su- 
périorité, s'était  emporté  contre  lui  jusqu'à 
le  frapper  (a).  £n  arrivant  au  champ  de  ba- 
taille d'Aboulistin ,  encore  jonché  de  cadavres, 
il  demanda  quel  en  était  le  nombre ,  et  apprit 
qu'on  en  avait  compté  6770  seulement  de 
Mongols  (3).  Il  donna  l'ordre  d'enterrer  la 
plupart  des  siens  pour  faire  croire  que  sa 
perte  avait  été  bien  faible,  en  comparaison 
de  celle  de  l'ennemi. 

Beïbars  avait  accueilli,  pendant  son  séjour 
à    Césarée,    un    prince    Caraman,    qui    avait 


(i)  Fie  de  Beïbars^  par  Schafi. 
(a)  Novairi.  —  Ben  Tagri-birdi. 
{3)  Ben  Tagri-birdi. 


LlVllE    yy    /^HàPITAE    II.  4^ 

obtenu  du  sultan,  pour  lui  et  pour  ses  frè- 
res aînés ,  des  lettres  d'investiture  et  des  éten- 
dards. Lorsqu'il  prit  congé  de  Betbars,  ce 
prince  lui  remit  des  lettres  pour  ses  frères, 
qu'il  invitait  de  se  joindre  à  lui  avec  leui*s 
troupes;  mais  il  les  trompait,  puisqu'il  avait 
le  dessein  de   se  retirer. 

Le  chef  de  cette  maison  des  Caraman, 
Schems  -  ud  -  din  Mohammed ,  seigneur  d'un 
district  méridional  du  Roum,  appelé  main- 
tenant Itch-ili ,  lequel  s'était  soustrait  à  l'obéis- 
sance du  Khan  mongol  et  du  sultan  Seld- 
joukide,  venait  à  la  tête  de  trois  mille  cava- 
liers turcmans,  de  faire  une  tentative  sur 
Conia.  Cette  ville  lui  ferma  ses  portes;  il 
arbora  les  drapeaux  que  le  sultan  Beibars  lui 
avait  envoyés  par  son  frère  Ali  Bey ,  et  manda 
aux  habitants  que  ce  souverain  était  à  Césa- 
fée.  Ils  répondirent  qu'ils  ne  lui  ouvriraient 
pas  les  portes,  mais  qu'il  n'avait  qu'à  les  brû- 
ler et  à  entrer ,  qu'ils  ne  l'en  empêcheraient 
pas.  Schems -ud- din  fit  brûler  deux  por- 
tes et  .entra.  Ses  gens  allèrent  tout  de 
suite  piller  l'hôtel  du  gouverneur  £min-ud- 
din  Mikhaïl,  ceux  des  autres  officiers,  les 
marchés  et  les  khans.  Mikhail  fut  arrêté 
et  torturé  jusqu'à  ce  qu'il  eut  déclaré;  tous 
ses  biem>;  ensuite  on   lui  coupa   la  tête,  qui 


49^  HISTOIRE    DES    |IT>5GOLS. 

fut    suspendue    dans    Tintérieur   de    la    ville. 

Pour  s'emparer  de  la  citadelle  qui  refu- 
sait de  se  rendre  Schems-ud-din  employa 
cet  artifice.  Un  individu  feignit  publique 
ment  de  reconnaître  un  certain  jeune  hom- 
me pour  Yzz-ud-din  Kei-Cobad,  fils  du 
sultan  Alaï-ud-din  Reî  Khosrou,  mort  à  Sog- 
dac  en  Crimée;  il  prétendait  se  rappeler 
bien  ses  traits,  parce  quil  Tayait  soigné  dans 
son  enfance»  Cette  scène  ayant  attiré  la  foule, 
des  Turcmans  apostés  allèrent  prendre  le  jeune 
homme  et  le  conduisirent  à  Schems-uddin 
Mohammed  Bey ,  qui  le  reçut  avec  respect  et 
a^zouih.  le  fit  inaugurer  le  ag  maL  Cette  supercherie 
assura  la  soumission  des  habitants ,  qui  étaient 
attachés  à  la  maison  de  Seldjouc*  Il  inves* 
tit  la  citadelle  et  obtint  sa  reddition  moyen- 
nant la  somme  de  soixante-nlix  mille  drachmes 
qu'il  paya  à  sa  garnison.  Maître  de  ce  châ- 
teau, il  plaça  solennellement  sur  le  trône  le 
prétendu  Yzz-ud-din. 

Mohammed  Bey  marcha  ensuite  à  la  ren- 
contre d'un  corps  de  troupes  qui  s'avançait 
sur  Conia,  sous  les  ordres  des  deux  fils  de 
Fakhr-ud-din  Khodja  Ali ,  vézir  du  sultan 
Ghiath-ud-din ,  lesquels  furent  battus,  et  péri- 
„    rent  tous  deux  dans  l'action.  Il  revint  avec  leurs 

2i;zoulli.       ^  *  1  H 

'  3  ûîîr    ^^^^^  *  Conia;  mais  peu  après,  sur  la  nouvelle 

là 


LIVRE    V,  CHAPITRE  II.  49< 

que  Abaca  allait  arriver  dans  le  Roum,  il 
quitta  Conia  avec  ses  Turcmans  pour  se  re- 
tirer dans  ses  montagnes,  après  avoir  été  maître 
de  cette  capitale  pendant  trente-sept  jours  (i). 
Ce  Mohammed  Bey  fut  le  premier  prince  de 
la  dynastie  des  Caraman  y  qui  après  la  chute 
des  Seldjoukides,  s'empara  de  la  pai^tie  cen- 
trale de  TAsie  mineure ,  appelée  encore  au- 
jourd'hui de  leur  nom,  et  siégea  à  Conia 
environ  deux  siècles;  mais  qui  partagea  enfin 
le  sort  de  toutes  les  petites  souverainetés  for- 
mées des  débris  du  Roum,  en  succombant 
sous  les  armes  othomanes.  L'origine  des  Ca- 
raman n'était  pas  illustre.  Lorsque  le  sultan 
Seldjoukide  Alaî-ud-din  Kei-Cobad  eut  enlevé 
aux  Arméniens  de  Cilicie  le  pays  d'Ermenak, 
vers  l'année  lanS,  il  donna  le  gouvernement 
de  cette  nouvelle  province  à  un  de  ses  offi- 
ciers nommé  Camei^ud-din ,  et  y  fit  passer 
quelques  tribus  de  Turcmans  pour  s'y  étabUr 
et  garder  cette  frontière.  Un  de  ces  Turcmans, 
nommé  Nouré  Soufi,  qui  faisait  le  métier  de 
charbonnier,  et  allait  vendre  son  cfaapbon 
dans  la  ville  de  Larendé,  laissa  deux  fils  Ca- 
raman et  Ongsouz,  lesquels  profitant  des  trou- 


(l)   N0Vftil*K 


/\g%  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

bles  que  causait  Tinvasion  du  Roum  par  les 
Mongols^  se  mirent  à  la  tête  d'une  troupe  de 
vauriens  et  exercèrent  des  brigandages  dans 
le  pays. 

A  son  avènement  au   trône,  en    1^57,  ie 
sultan  Rokn-ud-din  Kelidj-Arslan ,  voulant  met- 
tre un   terme  à  ces  désordres  par  des  voies 
de  douceur  y  nomma  Caraman  Bey  d*£rmenak, 
et  manda  à  sa  cour  Ongsouz,  auquel  il  donna 
une   place    d'écuyer.  Mais  Caraman ,   homme 
féroce  et  sanguinaire,  étant  mort  en  126*2,  le 
sultan    Rokn-ud-din   fit   arrêter    tous    ses  fik 
avec  Ongsouz,  qui  furent  emprisonnés  à  Caoula, 
château  fort  dans  la  province  de  Conia.  Après 
la  mort  de  ce  sultan,  le  Pervané  Mo'yin-ud- 
din  les  fit   élai^ir;  à  peine  sortis  de  prison, 
ces  individus  se  mirent  à  la  tète  de  gens  sans 
aveu,  et  battirent   le    pays.  Bientôt  l'un  des 
fils  de  Caraman ,  Mohammed  Bey ,  devint  le 
chef  de  cette   bande  de  brigands,   et   acquit 
par    ce  moyen  la  domination   de  la  contrée 
montagneuse  où  son   grand-père  avait  exercé 
le  métier  de  charbonnier  (i). 


(i)  TariAh  Monëdjim  Baschi ,  t.  II.  —  Cet  auteur  nous 
apprend  qu'il  a  puisé  son  récit  dans  i'/ustotn:^  des  Sel- 
4ioukides  y  par  Ibn  Bibi.  «  Djénabiy  dit-il  ensuite ,  ra- 
«  conte  les  choses  autrement;  mais   la    première  yersion 


'  MVRB   Vf   CHAPITRE   II.  ^C^'i 

Beîbars  reçut  à  Harem ,  le  ii  mai,  une  6  xodh. 
lettre  de  Mohammed  Bey,  qui  lui  annonçait 
sa  marche  à  la-  tête  de  vingt  mille  cavahers 
et  de  trente  mille  fantassins  pour  se  mettre 
aux  ordres  du  sultan;  mais  il  était  trop 
tard  (i).  Beîbars  arriva  à  Damas,  le  8  juin,  5moh. 
et  y  mourut  le  3o  du  même  mois,  à  Fâge  de  ^ 
cinquante-cinq  ans.  Ce  prince  avait  une  haute 
stature,  le  teint  brun,  les  yeux  bleus;  il  était 
très-actif  et  plein  de  bravoure,  mais  d'un 
caractère  violent;  aussi  était-il  craint  de  ses 
généraux.  Il  faisait  souvent  le  voyage  d'E- 
gypte en  Syrie,  et  de  Syrie  en  Egypte,  sur 
des  chevaux  de  courier  ou  sur  des  droma- 
daires, et  arrivait  au  moment  où  Ton  s'y 
attendait  le  moins,  soit  qu'il  voulût  visiter 
des  places  fortes,  ou  voir  par  lui-même  ce 
qui  se  passait.  Au  moyen  des  relais  qu'il 
avait  établis  sur  les  principales  routes  de 
ses  Étals,  il  recevait  promptement  des  nou- 
velles de  toutes  parts.  Il  avait  une  cavallerie 


«  mérite  plus  de  confiance;  car  Ibn  Bibi  était  Tun  det 
«  leigneun  du  royaume  des  Seldjoucsi  et  contemporain 
«  de  cette  époque;  il  a  dû  bien  connaître  ces  éténements  ; 
«  néanmoins  la  plupart  des  historiens  du  Romn  ont  pré- 
«  féré  de  suivre  DjénabL  » 
(i)  NoTairi.  — Macrîzi. 


^^94  HISTOIBB  DES   MOIfGOLS. 

de  douze  mille  Matneloucs,  dont  quatre  mille 
en  Egypte  9  quatre  mille  dans  la  province 
de  Damas  9  et  autant  dans  celle  d'Alep.  Les 
Mameloucs  d'Egypte  étaient  ses  propres  es- 
claves, acquis  à  prix  d^argent,  formant  sa 
gatxle  particulière;  les  officiers  de  ce  corps 
occupaient  les  principales  chaînes  de  la 
cour  et  de  l'État.  Toutes  ses  forces  réunis 
pouvaient  s'élever  à  quarante  mille  hommes; 
c'était  quatre  fois  plus  que  n'en  avaient  en- 
tretenu les  derniers  sultans  Eyoubites;  aussi 
le  pays  était-il  surchargé  d'impôts.  Beîbars 
avait  épousé  quatre  filles  de  généraux  mon- 
gols (i). 

On  cacha  soigneusement  la  mort  de  ce 
prince.  Ses  troupes,  dans  leur  marche  de 
Damas  au  Caire,  voyaient  au  milieu  d'elles, 
une  litière,  entourée  des  Mameloucs  du  snl' 
tan,  qu'elles  croyaient  malade,  tandis  que 
son  corps  était  inhumé  dans  la  citadelle  de 
Damas.  Sans  cette  précaution,  lés  troupes 
se  seraient  mutinées  et  auraient  commencé 
par  piller  le  trésor  royal.  Ce  ne  fut  qu'à 
l'arrivée  au  Caire  de  ce  corps  d'armée ,  que  fut 
publiée   la    mort    de    Beîbars,    et     que    son 


(i)  Ben  Tagri-birdi.  —  Macmti 


LIVRB   Y9    CHAPITRE    If.  49^ 

6l8  Saldy  âgé  de  dix-neuf  ans,  se  fit  prêter 
le  serment  de  fidélité,  (i) 

Cependant  Abaca,  vivement  affligé  de  la 
perte  de  ses  troupes,  était  parti  de  Tébriz 
dans  le  courant  du  mois  de  juillet.  Il  entra  safer. 
dans  le  Boum  et  suivit  les  traces  des  Égyp- 
tiens, qu'il  avait  espéré  de  combattre.  Il 
versa  des  larmes  à  Taspect  du  champ  de  ba* 
taille  d' Aboulistin ,  couvert  de  cadavres  mon- 
gols, et  vit  avec  surprise  le  petit  nombre  des 
morts  roumiens  et  égyptiens.  Dans  sa  colère 
il  fit  mourir  plusieurs  généraux  roumiens, 
qu'il  regardait  comme  les  premiers  auteurs 
de  ce  désastre  (a).  Il  alla  examiner  l'empla- 
cement du  camp  égyptien,  le  fit  mesurer 
avec  le  manche  d'une  masse  d'armes  pour 
connaître  quelle  avait  été  la  force  numé* 
rique  de  l'ennemi.  H  reprocha  au  Pervané, 
qui  après  avoir  été  le  recevoir  k  la  frontière 
du  Roum,  l'accompagnait  dans  cette  marche, 
de  ne  l'avoir  pas  informé  plus  exactement 
de  la  force  de  l'armée  égyptienne.  Ce  mi- 
nistre voulut  s'excuser  en  alléguant  qu'il  n'a* 
vait  pu  la  connaître,  tant  cette  armée  était 
arrivée  à  l'improviste;  mais  il  ne  réassit  pas 


(i)  NoTAlri.  {%)  lUichia. 


/iqC  histoire   des   MOirCOT.S. 

à  se  justifier.  L'émir  Yiirud-din  Elbeg,  qui 
avait  quitté  le  service  de  Beïbars,  se  trou- 
vait auprès  d'Abaca ,  qui  lui  dit  de  lui  mon- 
trer où  étaient  placées  les  ailes  et  le  centre 
des  Égyptiens.  Eïbeg  planta  une  lance  à 
chacun  de  ces  trois  points.  Le  Khan  ayant 
examiné  les  distances  ^  dit  que  l'armée  qu'il 
avait  avec  lui  était  moins  nombreuse  que 
celle  de  l'ennemi,  et  cependant  il  avait  trente 
mille  hommes. 

Ses  troupes  se  répandirent,  par  son  ordre i 
dans  le  pays  entre  Césarée  et  Erzen-ur-Roum, 
qu'elles  mirent  à  feu  et  à  sang;  c'est  une  éten- 
due de  sept  journées  ;  il  y  périt  plus  de  deux 
cent  mille  âmes  (i).  Les  Mongols  n'épargnèrent 
pas  même  les  cadhis  et  les  docteurs  de  la  loi; 
mais  ils  ne    tuèrent   aucun  chrétien  (a).  La 
moitié  de  la  ville  de  Sivas  fut  saccagée.  Enfin 
le  vézir  Schems«ud-din  parvint  à  fléchir  Abaca, 
en  le  suppliant  de  ne  pas  punir  tout  un  peu- 
ple du  crime  de  quelques  individus  (3).  Quoi- 
que ce  prince  eut  défendu  à  ses  troupes  de 
maltraiter  les  Chrétiens,  en  considération  de 
ce  qu'ils  avaient   caché  et    nourri   beaucoup 
de  Mongols ,  pour  les  soustraire  aux  armes  des^ 


(i)  Navaïri.  (a)  Macmi.  (3)  Raschid. 


LlVnC    Ty   CHAPITRE   II.  49? 

Égyptiens,  il  y  en  eut  cependant  un  grand 
nombre  qui  devinrent  les  victimes  de  la  cupi- 
dité du  soldat 9  et  furent  tués,  ou  pillés  ou 
réduits  en  captivité*  Mais.  Abaca ,  instruit  de 
ces  infractions  à  ses  défenses  expresses,  fit 
munir  un  prêtre  et  un  moine  d'une  ordon- 
nance  qui  les  autorisait  à  parcourir  son  camp 
et  à  délivrer  les  Chrétiens  captifs  du  pays  de 
Roum  (i). 

Abaca  laissa  dans  ce  royaume,  une  ar* 
mée  sous  les  ordres  de  son  frère  Coungcou* 
ratai,  et  retourna  à  Alatac.  On  rapporte 
que  lorsqu'il  passa  près  du  château  de  Baî* 
bourt,  un  Scheikh  lui  demanda  la  permis- 
sion de  lui  parler  librement,  et  l'ayant  ob- 
tenue, lui  dit:  «  Seigneur,  votre  ennemi  est 
«c  entré  dans  votre  pays,  et  n'a  pas  fait  de 
«  mal  à  vos  sujets  ;  il  n'a  pas  répandu  une 
«  palette  de  leur  sang;  vous  avez  marché 
«  contre  cet  ennemi,  vous  l'avez  suivi  dans 
«  sa  retraite,  et  parce  qu'il  vous  a  échap- 
«  pé,  vous  avez  tué  vos  propres  sujets,  ra- 
«  vagé  et  ruiné  leur  pays;  et  quel  Khan 
«  parmi  vos  prédécesseurs  a  agi  de  la  sor- 
«  te?>  On  ajoute  que  ces  paroles  firent  une 


(i)  Bar  HébrtnM,  p.  55?* 
3  3a 


49B  HISTOIHB  DES  M0H60LS. 

vive  impression  sur  l'esprit  d*Abaca;  qa*il 
s'emporta  contre  les  généraux  qui  Fayaient 
si  mal  conseillé  y  et  ordonna  de  relâcher  tons 
les  captifs  musulmans,  qui  étaient  au  nom- 
bre de  quatre  cent  mille  (i). 

Dès  qu'il  Ait  de  retour  à  sa  résidence  d'A- 
latac,  il  fit  traduire  le  Pervané  devant  un 
conseil  de  généraux,  qui  le  jugèrent  coupa- 
ble sur  trois  chefs;  il  avait  fîii  devant  l'en- 
nemi ;  il  avait  trop  tardé  à  instruire  Abaca  de 
l'invasion  des  Égyptiens,  et  après  la  dé&ite 
d'Aboulistin ,  il  ne  s'était  pas  rendu  tout  de 
buite  auprès  de  ce  prince.  Il  fut  arrêté.  Qud- 
que  temps  après  ceux  qu'Abaca  avait  envoyés 
en  Egypte  avec  un  message  menaçant,  étant 
revenus,  rapportèrent  à  ce  souverain,  qu'on 
les  avait  assurés  au  Caire  que  l'expédition 
dans  le  Roum  n'avait  été  entreprise  qu'à  l'in- 
vitation du  Pervané ,  qui  avait  ensuite  trompé 
le  sultan  Beïbars ,  en  fuyant  à  son  approche , 
au  lieu  de  lui  Uvrer  le  royaume.  Alors  le  Pe^ 
vané  fut  condamné  à  mort,  et  exécuté  à 
677.  *  Alatac  le  a3  juillet  ia78  (a).    Mo'yin-udrdin 


(i)  Novaïri. 

(2)  Raschid.  —  Selon  NoTaîri ,  Abaca  s*était  décidé  à 
le  renvoyer  dan^  le  Roum ,  lorsque  les  Yeuyes  des  nuli- 


LIVHB   V,  CHàFITRH  II.  499 

Soleiman  était  origioaire  du  Deilem^  d'où  son 
père  y  MohazzaI>ud-din  Ali^  était  yenu,  jeune 
encore  y    chercher    fortune    dans    le    Roum. 


tures  mongok  qui  avaient  péri  à  Abonlistin ,  s'assembla 
Tcnt  devant  la  demeure  royale  et  se  répandirent  en  pleurs 
et  en  gémissements.  Abaca  en  demanda  la  cause;  on  lui 
dit  que  ces  femmes  ayant  appris  que  le  Kban  avait  Tin- 
tention  de  rendre  la  liberté  an  Pervané,  pleuraient  sur 
les  mAnes  de  leurs  maris  qui  ne  seraient  pas  vengéau 
Alors  Abaca  résolut  sa  mort;  il  ordonna  à  l'un  de  ses 
officiers  nommé  Guenkdji  Bahadour  de  conduire  le  Per- 
vané  dans  un  lieu  qu'il  lui  indiqua,  et  de  lui  6ter  la 
vie.  L'officier  dit  au  Pervané  que  le  Khan  voulait  mon- 
ter à  cheval  et  avait  ordonné  que  le  ministre  et  les  per» 
sonnes  de  sa  suite  l'accompagnassent*  Le  Pervané  partit 
avec  trente-deux  de  se$  gens,  et  Gueokdji  Bahadour  « 
suivi  de  deoz  cents  cavaliers ,  le  mena  an  lien  fixé  où 
il  le  fit  entourer.  Le  Pervané  connut  alors  le  sort  qui  lui 
était  réservé;  il  demanda  un  instant  de  répit,  qu'il  em- 
ploya à  frire  un  Namax  de  deux  rék'ats,  et  lorsqu'il  eut 
fini  sa  prière,  il  reçut  la  mort.  Avec  lui  furent  tués  tous 
ceux  qui  l'accompagnaient.  — -  «  A  l'égard  du  traître  Per- 
«  vané»  dit  Haiton  {Hist.  or,,  chap.  34),  Abaca  le  fit 
«  coaper  par  le  milieu  du  corps,  suivant  la  coutume  des 
«  Tartares^  tt  ordonna  que  dans  tous  les  mets  qu'on  lui 
«  serpirak,  on  ma  de  la  chair  de  Pervané,  flont  il 
«  mangea  lui  et  les  principaux  de  son  armcc  !  •  — 
Selon  Macrixi  (i'*  partie) ,  Mo'yin-«d-din  Soleiman  éuit 
un  homme  courageux ,  prudent,  généreux  et  instruit , 
mais  rusé  et  artificieux. 


5oO  HISTOIBE   DBS   MOVGOLS. 

Protégé  par  Sa'd-ud-din ,  ministre  des  finances 
du  sultan  Alaî-ud-din  Reî  Cobad  y  qui  lui  donna 
sa  fille  en  mariage ,  cet  Ali  fut  élevé,  après 
la  mort  de  son  bienfaiteur ,  à  la  dignité  de 
vézir,  et  fraya  la  route  des  honneurs  à  son 
fils  Soleïman,  qui  gouverna  le  Roum  avec 
un  pouvoir  absolu  sous  le  règne  du  sultan 
Keî-Khosrou ,  fils  de  Keî-Cobad  (i). 

Une  quinzaine  de  jours  après  l'exécution 
du  Pervané,  le  vézir  Schems-ud-din  partit 
pour  le  Roum.   Il   parvint  à  rétablir  l'ordre 


(i)  NoYaîri.  — Le  sultan  Rokn-iid-diQ  Kelidj  Arslan  avait 
afTermé  au  vëzir  Mo'ym-ud-din  Soleîman  la  yille  de  Sinop , 
en  récompense  de  ce  qu'il  en  avait  fait  la  conquête,  hii 
permettant    de    transmettre  ce   fief  à  son  fib.    En  effet, 
après    l'exécntion    de    Soleîman,  son  fils   Mo*ym-md-dm 
Mohammed  lui  succédai  et   à    sa  mort   qui  eut  lieu  en 
1 297  (696) ,  il  le  laissa  en  héritage  a  son  fils  Mohazzab- 
ud-din  Mass^oud.  Ce  dernier  s'empara  de  Djanik  et  de 
Samssonn.   En  XI99   (698),  il  arriva  à  Sinop  deux  navi- 
res européens  avec  des  marchandises  ;  un  jour,  les  Francs 
qui  les  montaient  fondirent  à  Timproviste  sur  le  palais  da 
Bey,  le  firent  prisonnier,  le  transportèrent  k  bord  et  le 
conduisirent    en    Europe.   H    se   racheta  pour    neuf  yak 
ahtcJiés  (neuf  cent  mille  aspres),  et  revint  dans  son  pays, 
où  il  mourut  en  x3oo  (700).  Alors  le  territoire  de  Sinop 
passa  au  pouvoir    des   Bep   de  CasttamounL  '-^\Tarikh 
Monédjim-Baschi,  t.  II). 


LIVRE  Vy  CHAPITRE    If.  5oi 

dans  ce  royaume,  et  revint  à  la  cour  par  le 
Derbend,  le  mont  Al-Bourz  et  le  pays  des 
Lekzes ,  après  avoir  soumis ,  par  sa  sagesse  y  à 
Tautorité  d'Abaca  ce  peuple  montagnard  ^  qui , 
ajoute  rhistorien  Raschidi  n'avait  jamais  in- 
connu de  maître. 


Soi  HISTOTRE   DES   MONGOLS. 


CHAPITRE    ni. 

Attaques  dirigées  contre  le  vézir  Schemsp-ud-dm.  — 
Poursuites  contre  son  frère  Alaî-nd-din.  -^  Entreprise 
des  Égyptiens  sur  Gal'at-ur-Roum.  —  Invasions  des 
Nigoudariens  dans  le  Fars.  —  Détrônement  du  sultan 
Sa*îd.  —  Élection  de  Sélamisch.  —  Élévation  au  trône 
de  Kélavoun.  — -  Entreprise  de  Soncor  le  roux.  — 
Invasion  des  Mongols  en  Syrie  et  sac  d'Alep.  — 
Soumission  de  l'émir  Soncor  le  roux.  —  NouveDe 
invasion  des  Mongols  en  Syrie.  —  Bataille  de  Hlmss.  — « 
Déroute  des  Mongols.  —  Irruption  de  troupes  turcma- 
nés  et  curdes  en  Cilicie.  -—  Rigueurs  contre  Alaî^-ud- 
din.  —  Mort  d'Abaca.  —  Mort  de  Mangou-timonr.  — 
Mort  de  Nassir-ud-din  de  Thouss.  -^  Relations  entre 
Abaca  et   la    chrétienté. 


Le  crédit  du  vézir  Scbems-ud-dîn  com- 
mençait à  décliner  par  TefTet  des  intrigues 
d'un  certain  Madjd-ul-niulk,  fils  de  Safi-ul- 
miilk,  ancien  vézir  des  Atabeys  de  Yezd* 
D'abord  attaché  au  Khodja  Babaï-ud-dÎDy 
gouverneur  dlsfahan  y  il  passa  sous  les  ordres 
de  son  père  le  vézir  Schems*ud-din ,  qui  le 
chargea  de  plusieurs  commissions  impor- 
tantes,  entre    autres ,  de  faire  le    dénombre- 


LIVHE    Vy    CHAPITRE    Itf.  5o3 

ment  des  habitants  de  la  Géoi^ie.  Toutefois 
ce  vézir  ne  put  jamais  lui  accorder  sa  con- 
fiance, et    bientôt    il  le- négligea.    Madjd-ul* 
mulk  eut  recours  à  Bahaï-ud-din ,  et  par  sa 
recommendation  obtint   du    vézir   une  com- 
mission  dans    le    Roum;    à    son    retour,    il 
resta  encore  quelque  temps  auprès  de  ce  mi- 
nistre, et  ce  (ut  alors  qu'il  forma  le  projet 
de  le    perdre  (i)«  U   avait   accès   auprès  de 
quelques    seigneiu*s    mongols;    il    s'étudia    à 
capter  leur   bienveillance    (a)..   Un    jour ,  il 
alla  annoncer  à   Yessou-Boca  Rourkan,   que 
Madjd-ud-din  Ethir,  le  substitut  d'Alaî-ud-din, 
frère    du   vézir,    entretenait,    au    nom     des 
deux  frères,  des  intelligences  avec ^les ^Égyp- 
tiens, et  qu'ils  méditaient  de  leur  livrer  Bag- 
dad.   Abaca,    informé   par    Yessou-Boca   de 
cette  dénonciation,  fit   arrêter  et   interrc^er 
Ethir;   mais  quoiqu'on  appliquât    à    cet   ac- 
cusé   près   de  cinq    cents    coups  de  bâton, 
on  ne  put    pas   en    arracher   un  aveu.   Es- 
pérant  désarmer    un    ennemi    dangei^ux,   le 
vézir  fit  nommer   Madjd-ul-mulk   gouverneur 
de    Si  vas,    et   lui    donna    un    balisch  d'or, 
ainsi  qu'une  assignation  de  dix  mille  dinars  sur 


(i)  Ras€hia.  (a)  Vassaf ,  Tom.  I. 


5o4  HISTOIRE    DES    MOIIGOLS. 

les  revenus  du  Roum;  mais,  implacabk  dans 

sa  haine  contre   les   deux   frères,  le   vézir  et 

le    gouverneur    de    Bagdad,  il    s'appliquait  à 

gagner  de  plus  en  plus  la  confiance  de  Yes- 

sou-Boca,     épiant     une    occasion     favorable 

pour  porter  les  grands  coups. 

Abaca  était  parti  de  Téljriz  pour  le  Khoras- 

ïoidc.  s^u     au    mois  de  mars  de  l'année  1270.  Son 
678.  '^ 

fils  Argoun   étant  venu  le  trouver  à   Cazvin, 

Madjd-ul-mulk  parvint  à    se    faire  introduire 

auprès  de    ce   jeune  prince  par  l'un  des  et 

ficiers  de  sa  cour.  «  Il  y  a  un  an,  lui  dit-ii; 

a  que  je  cherche  à  donner  un  avis  important 

«  au  monarque;  mais  toutes   les  fois  que  je 

«  me  suis  adressé  aux  seigneurs  de  la  cour, 

«  le  vézir,   qui  en    a  été  instruit,  a  su  leur 

«  fermer   la    bouche     avec     l'or  même  qu'il 

«  dérobe  à   son   maître.    S'ils  vendent  les  in- 

a  térets  de  leur  souverain,  vous    ne  vendres 

ce  pas  les  vôtres.  Je  viens  donc  vous  instruire 

«  que    Schems-ud-din,    non    content    d'avoir 

«  acquis    d'immenses    richesses     aux     dépens 

«  du  trésor,  joint  à  sa  cupidité  la  plus  noire 

«  ingratitude.     Il    est     d'intelligence     avec  \t 

«  sultan  d'Egypte;    c'est  lui   qui  a  engagé  le 

a  Pervané   à   appeler  Boundoucdar;    c'est  lui 

a  qui  à  causé  la  perte  de  tant  de  braves  sol- 

«  dais.  Son  frère  Alaï-ud-din    s'est  rendu  ab- 


tlVRE   Vy   CHAPITRE   111.  5o5 

c  solu  dans  la  province  de  Bagdad.  Il  s'est 
«  fait  faire  une  couronne  garnie  de  pierreries, 
«  qui  est  digne  d'un  souverain.  Enfin  si  Tem-* 
«  pereur  l'ordonne,  je  prouverai  que  le  vézir 
«  s'est  acheté  pour  quatre  cent  toumans  de 
«  propriétés,  et  qu'il  possède  en  outre  deux 
«  mille  toumans  en  espèces,  en  bijoux  et  en 
a  bétail;  et  si  tous  les  trésors  du  souverain, 
a  non  compris  ce  qui  a  été  emporté  de  Bagdad 
«  et  des  châteaux  des  Ismaîliyens ,  s'élèvent  à  la 
«  valeur  de  plus  de  mille  toumans  d'or,  je 
«  veux  perdre  la  tête  comme  un  criminel. 
«  C'est  parce  que  le  vézir  sait  que  je  suis 
«  bien  instruit  de  toutes  ces  circonstances, 
«  qu'il  a  voulu  me  fermer  la  bouche,  par 
«  une  somme  d'argent  et  le  gouvernement 
«  de  Sivas.  » 

Argoun  rapporta  ces  paroles  à  son  père, 
qui  lui  recommanda  le  secret,  voulant  pren- 
dre ses  mesures  avec  précaution.  Pendant  le 
séjour  que  fit  Abaca  à  Schérouyaz  (t),  dans 
le  printemps  de  cette  année,  Madjd-ul-mulk 
parvint,  par  le  moyen  du  général  Togatchar, 


(i)  Cest  un  canton  dans  le  nord  de  rirao-Adjémy 
entre  Zendjan  et  Ebher,  qui  a  de  belles  prairies,  et  ou 
fut  bAtie,  dans  la  suite,  la  ville  de  Solttatiîyc* 


5o6  HISTOIRE   DES   MOJVGOLS. 

et  de  son  intendant ,  Sadr-ud-din  de  Zindjan, 
ennemis  secrets  du  vézir,  à  obtenir  une  au- 
dience de  ce  prince  y  qui  le  reçut  au  bain  (i). 
Madjd-ul*mulk  s'exprimait  avec  facilité ,  et 
avait  les  manières  élégantes  d'un  courtisan.  Il 
adressa  au  Khan  les  mêmes  discours  quil 
avait  tenus  à  son  fils.  U  soutint  que  ScLems- 
ud-din,  depuis  qu'il  était  ministre ,  n'avait 
jamais  rendu  un  compte  fidèle  des  revenus 
du  royaume,  et  qu'il  i^egardait  l'empire  comme 
son  propre  domaine;  que  son  frère  Bahaît-ud* 
din,  depuis  qu'il-  administrait  TYrac,  avait 
levé  dans  cette  province,  outre  le  mcmtant 
des  impositions  fiscales,  la  somme  de  six  cent 
toumans,  dont  il  n'avait  pas  employé  un  di- 
nar aux  dépenses  publiques,  ni  aux  besoins 
des  troupes. 

Ces  accusations  agirent  vivement  sur  Te^rit 
il'Abaca.  U  traita  Madjd-ul-mulk  avec  beau- 
coup de  bonté;  il  lui  fit  même  l'honneur 
de  lui  présenter  une  coupe  et  de  le  faire  re- 
vêtir d'une  de  ses  robes.  Aux  questions  que 
le  prince  lui  adressa  sur  des  matières  d'ad- 
ministration générale,  Madjd-ul-mulk  répon- 
dit  d'une   manière    si    satisfsdsante  qu'Abaca 


(i)  Rascliid. 


LIVRE    y,   CHAPITRE  III.  307 

le  nomma  contrôleur  général  des  finances, 
et  le  chargea  de  reviser  les  comptes  des 
dernières  années ,  afin  de  pouvoir  constater 
l'excédent  des  recettes  sur  les  dépenses.  Dans 
l'ordonnance  qui  le  constituait ,  il  fut  défendu 
que  personne  y  ni  commandants  militaires, 
ni  Khatounsy  ni  princes  du  sang,  ne  mît  ob- 
stacle à  l'accomplissement  de  cette  commis- 
sion, et  à  cet  effet  Abaca  fit  délivrer  à 
Madjd-ul-mulk  une  patente  à  tête  de  lion, 
marque  de  faveur  qui  jusqu'alors  n'avait  été 
accordée  à  aucun  musulman,  pas  même  à 
des  souverains  (i).  En  même  temps  il 
ordonna  que  les  intendants  du  vézir  fussent 
amenés,  avec  leurs  registres,  à  la  résidence 
royale.  Le  ministre  alarmé  se  rendit  à  la 
cour  et  implora  la  protection  d'Oldjai-Kha- 
toun,  qui  trouva  l'occasion  de  parler  en  sa 
faveur  {p)»  Lorsqu'il  parut  devant  Abaca, 
ce  prince  lui  dit  d'im  ton  .  animé  :  c  Tu  as 
a  long-temps  servi  mon  père;  à  mon  avé* 
«  nement,  je  t'ai  conservé  dans  tes  fonctions; 
«  je  t'ai  laissé  la  gestion  des  finances  de  mon 
«  royaume  ;  aujourd'hui  Madjd-ul-mulk  expose 
ce  telles  choses.  Comment  as  tu  pu  agir  avec 


(i)  Vassaf ,  Tom.  I.  (a)  Rascliid. 


5o8  HISTOIRB    DES    H0V60LS. 

«  tant  d'ingratitude.  »  Le  vézir  comprit  que 
ce  n'était  pas  le    moment    d'accuser    de    ca- 
lomnies  son  adversaire;    à    ses    reproches   il 
voyait   qu'Abaca   était   trop    prévenu.    Il    ne 
chercha  son  salut  que  dans  une  parfaite   ré- 
signation, a  Ma  vie  et  mes  biens ,  dit-il ,  sont 
«  à  mon  maître;   Sans  nul  doute,  nous  avons 
«  vécu  de   ses  bienfaits ,  moi,   mon  frère    et 
a  mes  enfants;   nous  avons  aussi   £siit  part  a 
«  d'autres  de  ce  que  nous  tenions  de  sa  mu- 
«  nificence.  Nous  en  avons  employé  une  par- 
«  tie   au  service   des    princes    du   sang,    des 
«  Khatouns,  des   Grands  de   l'État.   Nous    en 
«  avons  dépensé   une  autre   partie  en  aumo- 
«  nés,  pour  la  durée  de  votre  glorieux  règne, 
«  et  ce  que  je  possède  aujourd'hui,  soit  en 
«  fonds  de  terres  ou  en  e£fets,  soit  en  escla- 
«  ves  et  en  troupeaux,  je  le  dois  à  vos  bien- 
ce  faits;  dès  que  vous  l'ordonnerez,  seigneur, 
«  je  livrerai  le  teut;  quant  à  moi,  je  ne  de* 
<c  mande  qu'à  continuer  de  servir  mon  maître 
ce  jusqu'au  dernier  jour  de  ma  vie.  »  Ces  pa- 
roles apaisèrent    Abaca,  qui  rendit  au  minis- 
tre ses  bonnes  grâces,  et  révoqua  Tordre  d'ar- 
rêter ses  intendants. 

Désespéré  de  ce  retour  de  faveur,  Madjd- 
ul-mulk  écrivit  à  Abaca:  a  Qu'ayant  désor- 
«  mais  tout   à   craindre    du   ressentiment  du 


LIVRE   Vy   CHAPITRE  111.  SoQ 

«  vézîr^  il  le  suppliait  ou  de  le  mettre  sous 
«  la  protection  de  Fun  des  Grands  du  royaume, 
«t  ou  de  le  renvoyer  de  sa  cour.  »  Abaca  lui 
répondit  :  «  Quoique  j'aie  rendu  mes  bonnes 
«  grâces  au  vézir,  je  ne  t'en  veux  pas.  Reste 
«  à  ma  cour  auprès  de  Togatchar.  »  Madjd- 
ul-Mulk  y  demeura,  continuant  ses  intrigues, 
et  fit  si  bien ,  qu'au  printemps  de  l'année  laSo, 
il  fut  tout  à  coup  nommé  administrateur  du 
royaume,  conjointement  avec  Schems-ud-din. 
Abaca  fit  même  lire  k  haute  voix  l'ordonnance 
de  sa  nomination,  dans  le  temple  d'idoles  ^ 
Méraga,  en  présence  des  princes,  des  princes» 
ses  du  sang  et  des  seigneurs  qui  y  étaient 
assemblés.  On  remarqua  que  jamais  souverain 
mongol  n'avait  traité  un  persan  avec  autant 
de  distinction  (i).  Abaca  l'autorisa  de  prendre 
connaissance  de  toutes  les  affaires  relatives  à 
l'administration ,  aux  finances ,  à  son  trésor ,  à 
ses  écuries;  de  placer  partout  ses  agents  afin 
qu'ils  pussent  exercer  leur  contrôle,  et  lui 
recommanda  de  bien  prendre  garde  à  lui,  de  ne 
pas  s'éloigner  de  la  résidence,  pour  quelque  rai- 
son que  ce  fut ,  ajoutant  :  «  Si  quelqu'un  ose  at* 
«  tenter  à  ta  vie ,  c'est  à  moi  qu'il  aura  affaire.  » 


(i)  Vassaf  i.  c.  —  Raschid. 


5lO  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

Dès-lors  9  Madjd-ul-mulk  fut  Fobjet  de  tous 
les  respects  (i).  Il  plaça  dans  les  proviDces  ses 
intendants  chaînés  'de  concourir  à  Tassiette  et 
à  la  perception  des  impôts;  toutes  les  expé- 
ditions émanées  du  Divan  royal  portaient,  i 
droite,  la  signature  et  le  sceau  du  vézir,  i 
gauche ,  celles  de  son  associé  (a). 

Le  vézir  voyait  avec  douleur  le  déclin  de 
son  crédit,  mais  il  se  gardait  de  montrer  de 
l'abattement.  On  cite  deux  traits  qui  font 
connaître  à  la  fois  ce  que  son  oi^al  avait 
à  endurer  et  la  manière  dont  les  princes 
mongols    traitaient    leurs    ministres   persans. 


(x)  Rascliîd. 

(a)  Tassaf.  —  Ce  Ibt  dans  ce  hanft  période  de  hmt 

qne  Madjd-ul-Molk  adressa  au  rétlr  un  quatraisi  dool 

Toici  le  sens  : 

«  Je  Teux  plonger  dans  l'abîme  de  ton  chagrin , 

«  M'y  noyer,  ou  en  lappo^^ter  une  perle. 

«  On  ne  peut  t'attacpier  sans  danger  ;  je  le  ferai  n^ 

moins. 

«  Et  l'issue  rougira  ou  mon  TÎsage ,  ou  mon  con.  • 

I«  Yézir  lui  répondit  par  cet  autre  (jnatrain  : 

«  Comme  il  ne  sied  pas  de  porter  sa  cause  derant  fe 

souverain, 
<c  Du  sort  il  faut  supporter  les  rigueurs; 
«  Mais  dans  l'afFaire  où  tu  t'es  engagé , 
«  Tu  te  rougiras  et  le  visage  et  le  cou.)»  (Raschid). 


LIVHB    V,    CHAPITRE    lit.  5ll 

Âbaca  Tavait  demandé  un  jour  pour  le  con- 
fronter à  Madjd-ul-mulk ,    au  sujet   d'un  rap- 
port qui  lui  avait  été  fait.  Selon  Fusage,  les 
deux  comparants  se  mirent  à  genoux  devant 
le    trône  y  en  £aice  Fun  de  Tautre.    Le  prince 
ordonna  au   vézir    d'aller  s'agenouiller  plus 
loin.    Dans    un  festin    royal ^    Schems-ud-din 
avait  présenté  'trois  fois  la  coupe  à    son  mai- 
tre,  sans  que  ce  prince  eut  voulu  la  recevoir 
de  sa  main.  Le  ministre  ne  se  rebuta   pas, 
tant  il  désirait  de  faire  cesser  la  joie  maligne 
de  ses  ennemis;  il  offrit  la  coupe  une  qua- 
trième fois.  Alors  Âbaca  lui  tendit,  au  bout 
de   son  couteau,  un    morceau  d'une  viande 
impure  pour  un  Mahométan.  Le  vézir,  après 
avoir  baisé  la  terre,  mangea  ce  morceau,  et 
le  Rhan  but  le  verre  qui  lui  était  présenté, 
puis    il    dit    à    ses    courtisans  :  «    Voilà  un 
«  homme  bien  obstiné;  vous  voyez  que  mes 
«c  refus   ne  l'ont  pas  rebuté;  mais  s'il    n'eut 
«  pas  accepté  la  viande,  je  lui  enlevais  l'oeil 
«  avec  la  pointe  de  ce  couteau.  »  Malgré  ces 
signes   évidents   de    dé&veur,   Schems-ud-din 
restait  en   place. 

Son   frère  Alai-ud-din  vint  de  Bagdad,  an 
mois    de  juillet    de    ia8i ,  faire    sa   cour  à  "^^j^/ 
Abaca.  Il  remit  à  ce  prince  une  forte  somme 
eu  or,   représentant  une  année  des   revenus 


5ia  HISTOIRE    DES    MOHGOLS. 

de  llracy  son    gouvernement,  et  puis  il  lai 
en    offrit    une    seconde ,    provenant    des  ac- 
croissements  que  les  recettes  y  avaient  éproo- 
vés.    Alors   Madjd-ul-mulk    exposa,    que    de- 
puis   douze    ans  qu'Ala!-ud-din   avait   obtenu 
la  ferme  générale  de  llrac  Aréb  et  du  Khou- 
zistan,  il    avait,  chaque   année,    perçu  vingt 
toumans   d'or    au-delà    de   sa*  redevance,  et 
qu'il   avait    enfoui    ces    fonds    avec    d'autres 
richesses   mal    acquises.    Plusieurs    intendants 
des  finances,  comblés  des  bienfaits  du  vézir, 
élevés  à   son  école,  sur  lesquels  il  comptait 
pour  repousser  les  attaques  de   ses  ennemis, 
lui  montrèrent  la  plus  noire  ingratitude,  en 
affirmant  faussement  la  vérité  de  l'accusation 
contre  Alaî-ud-din.    Ce  gouverneur  démontra 
qu'il  lui  eut  été  impossible  d'amasser  de  l'excé- 
dent des  recettes  la  somme  désignée ,  avec  toutes 
les    dépenses   extraordinaires   qui  provenaient 
annuellement,   soit   des   assignations    données 
sur  les  revenus   publics,    par  les    princes  du 
sang,  les  Khatouns,  les  généraux;  soit  de  Ten- 
tretien   des   commissaires    et  des  officiers  en 
mission;    soit    des   libéralités    du    souverain; 
que  même  tous  ces  frais  entamaient  le  revenu 
ordinaire;    mais    que    malgré  le    déficit  qu'il 
y  avait  eu  dans  ce  i^venu  l'année  précédente , 
il    avait   apporté    à  la    cour   la  somme  inté- 


LIVRE    V,    CHAPITRE   U|.  5l3 

grsde  de  son  bail,  et  qu'il  j  avait  été  traité 
avec  beaucoup  de  bienveillance;  que  cette 
année,  voyant  que  la  fortune  lui  était  con- 
traire, il  avait,  voulu  faire  encore  plus,  et 
sans  j  être  réduit  par  les  attaques  de  ses 
ennemis,  il  avait  livré  des  excédants  de  re- 
cettes qui  n'existaient  pas,  puisqu'au  contraire, 
les  dépenses  extraordinaires  s'étaient  accrues 
pendant  ces  deux  dernières  années  ;  qu'il  avait 
été  obligé,  pour  soulager  les  contribuables, 
de  faire  des  remises  au  trésor  de  ses  propres 
fonds,  vu  que,  lorsque  le  fisc  demande  de 
l'argent,  on  ne  peut  pas  répondre  qu'il  n'y 
en  a  pas,  et  produire  les  comptes;  il  faut 
pourvoir  de  manière  ou  d'autre  à  ses  besoins. 
Les  ennemis  d'Alaï-ud-din ,  craignant  de  le 
voir  prouver  qu'il  avait  été  réduit  aux  expé- 
dients, pour  fournir  les  sommes  remises  à 
titre  d'excédants  de  recettes,  changèrent  de 
batterie.  Ils  exposèrent  que  dans  l'année  669 
(1270-1),  les  officiers  chargés  de  revoir  les 
.états  des  recettes  et  des  dépenses  dans  le 
gouvernement  d'Âlaï-ud-din ,  avaient  trouvé 
un  arriéré  de  deux  cent  cinquante  toumans, 
qui  était  encore  dû  à  l'époque  actuelle;  mais 
ils  se  gardaient  de  rappeler  ^  Âbaca ,  qu'ayant 
appris  dans  le  temps  que  cet  arriéré  était  dû 
par  des  fermiers  de  districts,  et  qu'il  serait 
3  33 


5l4  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

impossible  d'en  obtenir  le  recouvrement  sans 
ruiner  les  habitants,  et  les  forcer  àémigrer^  ce 
prince  y  avait  renoncé,  et  qu'après  avoir  traité 
Alaï-ud-din  avec  bonté ,  il  l'avait  renvoyé  dans 
son  gouvernement* 

Ces  molesta  lions  exercées  contre  Alaî-nd^ 
din  avaient  pour  cause  première  le  besoin 
d'ai^nt,  à  la  veille  d'une  guerre  avec  l'Égyp* 
te.  On  avait  reçu  de  la  frontière  l'avis  que 
le  sultan  Kélavoun  faisait  des  armements. 
Abaca  fit  marcher  de  ce  côté  une  armée 
sous  les  ordres  de  son  frère  Mangou-Timonn 
Il  envoya  des  troupes  au  prince  Argoun  dans 
le  Khorassan,  et  fit  passer  des  renforts  m 
corps  cantonné  sur  la  frontière  du  Derbend. 
i.^'redj.  Au  milieu  du  mois  de  septembre,  Abact 
prit  la  route  d'Irbil  et  de  Moussoul  pour 
se  rendre  à  Bagdad  où  il  voulait  passer 
l'hiver.  Il  avait  fait  partir  en  avant  le  gou- 
verneur Alaî-ud-din  pour  lui  préparer  les  r^ 
lais  et  les  vivres.  Le  jour  même  du  départ 
de  cet  intendant,  Madjd-ul-mulk  rappela  à 
Abaca  l'affaire  de  l'arriéré.  Ce  prince  chargea 
plusieurs  officiers  d'aller  interrc^er  Alû-^ud* 
din  sur  ce  point;  ils  l'accompagnèrent  à  Bag* 
dad,  et  mirait  60us  le  séquestre  toutes  ses 
propriétés.  Le  vèsir,  qui  était  à  la  suite 
d' Abaca,   obtint   de  ce   primée   la  permission 


I.fVBB  V,    CHAPITRE  Ifl.  5l9 

de  se  rendre  sur  le  champ  à  Bagdad.  Il 
s'efForça,  pour  appaiser  sa  colère  »  de  lui  pro-* 
curer  des  fonds;  il  prit  tout  ce  qu'il  y  avait 
de  pierreries,  de  vases  d'or  et  d'argent  dans 
son  hôtel  et  dans  ceux  de  ses  enfants;  il 
emprunta  de  ses  intendants  et  de  ses  autres 
employés  tout  ce  qu'ib  purent  lui  fournir 
en  argent  et  en  effets  précieux,  et  alla  porter 
cette  offrande  à  Abaca ,  qu'il  joignit  à  la  sta« 
tion  de  Dodjeïl;  mais  ce-  prince,  qui  s'atten- 
dait à  recevoir  des  sommes  bien  plus  consi* 
dérables,  n'en  fut  pas  satisfait.  On  lui  sug<* 
géra  que  c^était  parce  que  le  vézir  avait  été 
de  connivence  avec  son  frère,  qu'il  l'assistait 
maintenant  de  sa  fortune  privée,  et  l'on  aigrit 
encore  plus  Abaca  contre  son  ministre,  dont 
tous  les  efforts  échouèrent.  Le  Grand-juge 
Togafchar  fut  envoyé  à  Bagdad  et  l'instruc- 
tion commença*  On  interrogea  toutes  sortes 
d'individus  sur  les  trésors  enfouis^  et  les  ri- 
chesses cachées  du  gouverneur;  etisuite  on 
alla  successivement  visiter  les  établissements 
de  piété  qu'il  «vait  fondés,  et  même  l'édifice 
où  étaient  les  tombeaux  des  membres  de  «i 
Isunille  ;  on  y  fit  les  plus  minutieuses  perqui« 
sitions,  sans  rien  trouver  de  ce  qu'on  cher- 
chait; enfin,  on  l'enleva  de  son  hôtel  et  on 
le  chai^ea  de  cha&nes  ;  bientôt ,  à  l'instigation 


5i6  nrsTOiRE  de&  mongols. 

de  ses  ennemis,  le  commissaire  substitua  ant 
chaînes  une  planche  à  travers  laquelle  pas- 
saient sa  tête  et  ses  deux  mains ,  qui  devaient 
ainsi  rester  élevées  (i).  Toutefois  il  obtint 
grâce  de  la  vie  en  se  reconnaissant  devoir  au 
fisc  trois  cents  toumaas  d'or.  Son  frère  lui 
avait  conseillé,  de  ne  contester  aucunes  ré- 
clamations à  sa  charge,  afin  d'éviter  la  tor» 
ture  (a). 

Les  domaines  d'Abaca  étaient  exposés  aux 
incursions  des  troupes  de  Nigoudar,  petit-fils 
de  Tchagataî,  qui,  après  sa  disgrâce  dont  il 
a  été  fait  mention,  s'était  établi  avec  ses 
vassaux  dans  le  Sistan^  province  orientale  de 
la  Perse.  Ces  guerriers,  désignés  sous  le  nom 
de  Nigoudariens  ou  de  Caraounass  firent  une 

^^î!t™*  invasion  dans  le  Fars,  battirent  à  Tenk  Schi- 

077* 

,  f^^r^  kem,  sur  la  frontière  du  Kerman,  les  troupes 
iî*79'  de  la  province,  composées  de  Mongols,  de 
Schoules,  de  Turcmans  et  de  Curdes,  et  leur 
firent  éprouver  une  perte  de  sept  cents  hom* 
mes,  pillèrent  ensuite  la  ville  de  £.erbal  et 
ise  retirèrent  dans  le  Sistan  avec  des  captib 
«t  un  riche  butin.  Au  bout  de  trois  ans  les 
troupes    de  Nigoudar  firent  encore  une  inva- 


(i)  Vassaf  1.  c.  (2)  Raschid. 


LIVAE   V9  CHAPITRE  lit.  Sf} 

sion  dans  le  Fars^  et  pénétrant  cette  fois  jus- 
qu'à la  cote  du  Golfe  Persique,  pillèrent  les 
contrées  méridionales  et  maritimes  de  cette 
province,  d'où  elles  s'en  retournèrent  dans 
leur  pays  chargées  de  dépouilles  (i). 

On  avait  à  peine  appris  la  retraite  des  Ni« 
goudariens  du  Fars,  après  leur  première  in- 
vasion, qu'on  reçut  à  la  cour  d'Abaca,  l'avis 
d'une  entreprise  des  Égyptiens  sur  Cal'at-ur* 
Roum.  Le  sultan  d'Egypte  Sa'ïd,  fils  et  suc- 
cesseur de  Beibars,  avait  envoyé  pour  prendre  ^'^79. 
cette  place ,  une  armée  de  neuf  mille  cavaliers 
et  de  quatre  mille  fantassins.  Les  troupes 
^yptiennes  étaient  commandées  par  Fémir 
Beïsseri;  les  syiiennes,  par  Hossam-ud-din 
d'Aîntab.  Ces  che&  envoyèrent  deux  députés 


(i)  Yassaf,  tom.  II.  —  «  £a  yérité,  dit  ici  cet  historiea 
persan  y  s'ils  revenaient  an  monde  les  braves  des  temps 
passés I  dont  les  exploits  sont  décrits,  en  vers  et  en 
prose,  dans  tant  de  livres,  depuis  des  milliers  d'années, 
ib  prendraient  leçon,  dans  l'art  de  guerroyer,  des 
simples  cavaliers  mongols,  et  n'accepteraient  d'autre 
emploi  qoe  celui  de  porter  leors  manteaux,  en  mar- 
chant k  c6té  de  leurs  étriers.  C'est  à  juste  titre  que 
cette  nation  a  été  prédestinée  aux  victoires  et  aux 
conquêtes;  la  raison  veut  donc  qu'on  lui  obéisse  4i 
qu'on  se  garde  de  lui  rébi^er.  « 


mai 


5l8  HISTOIRE    DES    HOUGOLS. 

an  Catholique  arménien  ^  qui  siégeait  dansCal'aN 
iir-Roum,  l'un  mahométan,  l'autre  arménien , 
chargés  de  lui  dire  que  le  sultan  le  sommait 
de  livrer  la  place,  lui  proposait  de  se  rendre 
avec  ses  moines  à  Jérusalem,  promettant  de 
lui  donner  des  terres  qui  suffiraient  à  son 
entretien,  ou  s'il  préférait  de  passer  en  Ci* 
licie,  qu'il  l'y  ferait  conduire  honorablement, 
et  lui  fournirait  les  chevaux  et  les  mules  né- 
cessaires; mais  que  s'il  refusait  de  rendre  la 
place,  il  serait  responsable  envers  Dieu  du 
sang  de  tous  les  Chrétiens  qui  s'y  trouvaient. 
Le  Catholique  répondit  qu'il  se  défendrait 
jusqu'à  la  mort,  résolu  de  rester  fidèle  à  Dieu 
et  à  son  souverain.  Dans  la  nuit  suivante,  les 
Égyptiens  coupèrent  les  arbres  des  jardins 
environnants,  pour  en  faire  des  échelles,  et 
le  lendemain  matin,  ayant  escaladé  le  mur, 
faiblement  défendu  par  les  Arméniens,  ils 
prirent  la  ville,  qu'ils  brûlèrent.  Tous  les 
habitants  s'étaient  réfugiés  dans  la  citadelle. 
Les  Egyptiens  ne  voulurent  pas  en  entre- 
prendre le  siège,  et  se  retirèrent  au  bout  de 
cinq  jours  après  avoir  détruit  tout  ce  qu'ils 
ne  pouvaient  emporter  (i). 


(i)  Bar  Hebrieus,  p.  56o. 


LIVEE  V,  CHAPITRE  III.  5l9 

Abaca  voulait  venger  celte  agression,  et 
profiter  des  troubles  qui  s'étaient  élevés  en 
Syrie ,  pour  se  rendre  maître  de  cette  contrée.  ^  rabî-a 
Le  sultan  Sa*ïd  (i),  fils  et  successeur  de  ^7^» 
Beibars,  venait ,  après  deux  ans  de  règne,  ^7  ^oût 
d'être  déposé  par  ses  généraux,  alarmés  de 
l'influence  qu'exerçaient  sur  ce  jeune  prince 
les  officiers  mameloucs  de  sa  maison,  qui 
pour  s'élever  promptement,  devaient  cher- 
cber  à  perdre  ceux  qui  possédaient  les  pre* 
miers  postes  et  fiefs  militaires.  Le  sultan  dé- 
trôné reçut  en  apanage  la  principauté  de 
Carac,  où  il  mourut  en  avril  laSo,  et  les  ^^^' 
généraux  oflfrirent  le  trooe  à  Seîf-ud-<lin  Ké^ 
lavoun.  Ce  guerrier  eut  la  prudence  de  le 
refiiser  pour  le  moment;  car  la  famille  de 
Beibars  avait  un  parti  puissant  dans  l'armée; 
les  commandants  des  forteresses  étaient  des 
créatures  du  sultan  déposé;  il  fallait  d'abord 
les  remplacer  sans  danger,  et  le  meilleur 
moyen  était  d'élever  au  trône  un  autre  fils 
de  Beibars.  Sur  l'avis  de  Kélavoun  les  gé- 
néraux élurent  Sélamisch,  enfant  de  sept  ans, 
qui  reçut  le  surnom  d'Adil  Bedr-ud-din.  Il 
fut   arrêté    que    Kélavoun  exercerait    la   ré- 


(i)  Nattsii*-ud-din  Mohammed  Bérékë   Khan. 


J 


SlO  HISTOIEB  DES   M01IC0L&. 

gence  sous  le  titre  d'Âtabey  du  jeune  prince , 
qu'il  commanderait  en  chef  l'armée,  et  que 
son  nom  serait  inséré  dans  la  prière  publique 
après  celui  d'Adil. 

Kélavoun  profita  de  son  autorité  pour  &ire 
emprisonner  les  chefs  militaires  attachés  à  la 
famille  de  Beïbars;  il  éleva  ses  anciens  cama- 
rades,  les  Mameloucs  du  sultan  éyoubite 
Salih,  se  fit  un  grand  nombre  de  partisans , 
et  lorsqu'il  eut  ainsi  préparé  le  changement 
qu'il  méditait  y  il  exposa  aux  généraux  assem- 
blés que  Sélamisch  était  trop  jeune  pour 
régner.  En  conséquence,  ce  prince  fut  déposé, 
*^^^î-  le  a 7  novembre  i^'jQy  après  un  règne  de 
cent  jours,  et  conduit  à  Carac.  Kélavoun 
monta  sur  le  trône,  avec  le  nom  d'Âl-Mansr 
sour. 

Kélavoun  était  né  Kiptchac,  de  la  tribu 
de  Bourdj-Oglou.  Conduit  en  Egypte,  dans 
son  enfance,  il  y  avait  été  vendu  à  un  offi- 
cier de  Mameloucs,  pour  la  somme  de  mille 
dinars,  d'où  lui  vint  le  surnom  à^ElJi,  qui 
veut  dire  en  arabe  le  millénaire.  Le  sultan 
éyoubite  Salih  le  plaça  dans  le  corps  des 
Mameloucs  bahriyés.  Lorsque  la  dynastie  des 
Éyoubites  eut  été  renversée  par  le  Turcman 
Eïbek ,  il  quitta  l'Egypte  à  la  tête  des  Mame- 
loucs  bahriyés,    mécontents  de  cette  révolu- 


LIVRE  Vy  CHAPITRE   fli;  5ai 

lion.  Parvenu  au  trône  il  ordonna  que  Ton 
ajoutât  à  ses  noms,  dans  les  actes  de  sa 
chancellerie,  Pépithète  à'Es-SaWUy  ou  de 
Salihipen^  en  mémoire  de  son  palron,  le 
sultan  Salih« 

Dès  que  Soncor  le  roux  y  qui  avait  été 
nommé  gouverneur  de  Damas  par  le  régent 
Rélavoun,  eut  appris  son  élévation  au  trône, 
il  voulut  devenir  roi  de  Syrie  ;  il  se  fit  pro- 
clamer sous  le  nom  de  mélik  Kamil  et  prêter 
serment  de  fidélité.  Mais  ses  troupes  furent 
battues,  près  de  Gazât  par  celles  de  Kéla- 
voun.  Ayant  reçu  des  renforts ,  elles  livrèrent, 
le  ao  juin  laSo,  un  second  combat  aussi  '^'^- 
malheureux,  après  lequel  Soncor  fut  aban- 
donné par  les  troupes  de  Ilamat  et  d'Âlep  qui 
se  retirèrent,  ainsi  que  par  d'autres  milices 
syriennes  qui  passèrent  aux  Égyptiens.  Damas 
ouvrit  ses  portes  aux  troupes  du  sultan,  et 
reçut  pour  gouverneur  Témir  Bektout.  L'émir 
Sindjar  fut  nommé  gouverneur  d'Alep  (i). 

Soncor,  abandonné  de  presque  tout  son 
monde,  voulut  se  réfugier  dans  la  forteresse 
de  Rahbet,  sur  l'Euphrate;  il  n'y  fut  pas 
reçu.  Dans  sa  détresse  il  écrivit  à  Abaca  pour 


(i)  NovaîrL  —  BlacraL 


522  HISTOIRK    DES   MONGOLS. 

l'engager  à  s'emparer  de  la  Syrie  (î).  Lors^ 
qu'il  avait  pris  les  armes  contre  Kélavoun, 
et  entraîné  dans  son  parti  l'émir  arabe  Yssa, 
fils  de  Mohna,  Alai-udKiin,  gouverneur  civil 
de  Bagdad,  avait ,  de  concert  avec  les  autori- 
tés militaires  dans  cette  ville»  expédié  uo 
émissaire  à  ces  deux  persoxmages  »  pour  les 
presser  de  se  soumettre  au  Rhan  mongol; 
mais  avant  son  arrivée,  ils  avaient  pris  la 
fuite  devant  les  troupes  égyptiennes.  Yssa  fit 
partir  avec  ce  messager  son  propre  frère  pour 
Bagdad;  il  fut  conduit  à  la  cour  d'Abaca, 
qui  le  fit  revêtir  d'une  robe  d'honneur  et  lui 
donna  une  pension  sur  les  revenus  de  Bag- 
dad (a);  mais  Soncor,  n'ayant  pu  trouver  im 
asile  à  Rahbet,  et  apprenant  qu'il  s'avançait 
des  troupes  de  Damas  pour  se.  saisir  de  sa 
personne,  alla  s'enfermer  dans  le  château  de 
Sihioun,  où  il  avait  déjà  envoyé  sa  famille 
et  ses  effets  les  plus  précieux.  Azdéuiir,  Tuo 
de  ses  partisans,  se  jeta  dans  le  château  de 
Schizer. 

Abaca  crut  ces  divisions  favorables  pour 
une  invasion  en  Syrie,  comptant  sur  l'assis- 
tance du  parti  de  Soncor.  Ses  troupes  entré- 


(i)  Rascliid.  (a)  Vassaf. 


LIVRE    V,   CHAPITRE   Ilf.  5a3 

rent  dans  la  province  d*Alep,  le  18  octobre  ^fiJôy* 
ia8o,  s'emparèrent,  dès  le  lendemain,  d'Âïn- 
tabt  Derbessac  et  Bagrass;  elles  pénétrèrent 
dans  Alep  laissé  sans  défense,  y  tuèi*ent  les 
hommes,  réduisirent  en  captivité  les  femmes 
et  les  enfants,  incendièrent  les  mosquées,  les 
collèges,  le  palais  du  sultan,  les  hôtels  des 
généraux;  il  ne  se  sauva  du  carnage,  qui 
dura  deux  jours,  que  ceux  qui  se  cachèrent 
dans  des  souterrains.  Ensuite  les  Mongols  se 
retirèrent  avec  leur  butin.  Quelques  jours 
avant  cette  irruption,  beaucoup  d'habitants 
de  la  province  d'Alep  avaient  émigt*é  vers 
Damas,  d'où  il  partit  également  un  grand 
nombre  de  familles  pour  l'Egypte. 

Le  sultan  était  parti  du  Caire  avec  son 
armée,  après  y  avoir  fait  reconnaître  son  ^4  oct. 
fils  pour  son  successeur,  avec  le  titre  de 
mélik  Salih.  Il  accorda  une  gratification  de 
mille  dinars  à  chaque  officier ,  de  cinq 
cent  drachmes  à  chaque  soldat;  mais,  ayant 
appris  à  Gaza  la  retraite  de  l'ennemi  il  re» 
tourna  au  Caire.  Le  printemps  suivant  Kéla* 
voun  se  mit  en  marche  pour  réduire  Soncor. 
11  avait  déjà  reçu  les  soumissions  de  l'émir 
arabe  Yssa,  fils  de  Mohna,  qui  était  venu 
de  l'Irac  en  Egypte  implorer  sa  clémence» 
et  eu  avait  été  traité  généreusement.    Arrivé 


5a4  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

*68a  ^  Damas  y  le  lo  mai  ia8i,  il  détacha  un 
corps  de  troupes  contre  Schizen  Soncor  lui 
demanda  la  paix,  consentant  à  remettre  cette 
place,  si  on  lui  rendait  Schagar  et  Bacass,  si 
on  lui  cédait  Famiat,  Caffartab,  Antioche, 
et  si  on  lui  laissait  Sahioun,  Blattanous, 
Berziyet  et  Ladakiya.  Il  demandait  en  outre 
le  commandement  d'un  corps  de  six  cents 
cavaliers,  dont  il  nommerait  les  officiers. 
Toutes  ces  conditions  lui  furent  accordées. 

Cette  affaire  était  à  peine  conclue  que 
le  sultan  apprit  la  marche  de  deux  armées 
mongoles;  l'une,  de  trente  mille  hommes,  com* 
mandée  par  Abaca  en  personne ,  se  dirigeait 
sur  Bahbet,  pour  en  faire  le  siège;  l'autre^ 
sous  les  ordres  de  Mangou-Timour,  son  frère, 
après  avoir  traversé  le  Roum,  avait  posé  son 
camp  entre  Césarée  et  Aboulistin  (i).  Le  roi 
d'Arménie  était  allé  le  joindre  avec  un  corps 
de  cavalerie  (a).  Un  détachement  envoyé  d'Aîn- 
tab  à  la  découverte,  fit  prisonnier  un  écuyer 
d' Abaca,  qui  était  allé  en  avant  pour  exa» 
miner  les  pâturages.   Il  fut  amené  au  sultan 

aodj.-i.  à  Damas,  le  6  septembre;  ce  prince  le  traita 


(i)  Novaîri.  —  MacrizL 

(2)  Haîton ,  Hist,  or. ,  chap.  36,  —  Bar  Hebraeos ,  p.  564' 


LIVRE   V,    CHAPITRE   III.  5^3 

bien  et  apprit  de  lui  que  Tannée  de  Man* 
gou-Timour,  forte  de  quatre -vingt  mille 
hommes,  devait  entrer  en  Syrie  vers  la 
mi-octobre*  Ce  rapport  était  exagéré.  Les 
habitants  d*Alep  émigrèrent  vers  Himss  et 
Hamaty  ensorte  que  la  ville  resta  déserte. 
Mangou-Timour  entra  en  Syrie,  par  la  route 
d'Aintaby  et  s*avança  lentement,  contre  la 
coutume  des  Mongols.  Il  ravagea  les  envi- 
rons de  Hamat,  et  se  porta  sur  Himss,  où 
le  sultan  était  arrivé  avec  son  armée  le  27  n  rcdj. 
d'octobre.  Kélavoun  y  fut  joint,  le  lende* 
main,  par  Soncor  te  roux.  Après  beaucoup 
de  messages  de  la  part  du  sultan,  cet  émir 
avait  consenti  à  sortir  de  Sahioun  avec  ses 
troupes,  sous  la  condition  toutefois  qu'après 
la  bataille  il  serait  libre  de  retourner  dans 
sa  forteresse.  H  arriva  au  camp  avec  sept 
émirs  qui  suivaient  sa  fortune,  chacun  à  la 
tête  de  quelques  troupes,  et  leur  apparition 
dans  ce  moment  critique  causa  une  grande 
joie  parmi  les  Égyptiens.  Les  deux  armées 
se  trouvèrent  en  présence  le  jeudi  3o  d'octo-  14  r«dj. 
bre,  dans  une  plaine  entre  Hamat  et  Himss, 
près  du  tombeau  de  Rhaled,  fils  de  Ve- 
lid  (i).  Celle  de  Mangou-Timour  se  composait 

(i)  Disciple   de  Mahomet,   qai  remporta   ime   TÎctoire 


5^6  HISTOIRE   DES  mougols. 

de  vÎDgt-cinq  mille  Mongok  (i),  de  cinq  milltf 
Géorgiens  y  d'un  corps  d'Arméniens  com* 
mandé  par  le  roi  Léon  en  personne  et  d'uoe 
division  de  Turcs-Roumiens.  Le  sultan  avait 
des  forces  àrpeu-près  égales.  Ses  troupes  pas- 
sèrent la  nuit  à  cheval ,  et  le  jeudi,  dés  k 
point  du  jour,  Kélavoun  rangea  son  armée 
en  bataille.  Il  plaça  à  l'aile  droite,  le  prince 
de  Hamat,  les  généraux  Beïsséri,  TaîhanS) 
Eïbek  et  Kesstogdi,  avec  leurs  corps,  et 
l'émir  Hossam-ud-din  Latchin,  gouverneur  de 
Damas,  avec  les  troupes  de  cette  province; 
à  l'avant-garde  de  l'aile  droite,  les  bédouins 
de  Syrie,  savoir  les  tribus  d'Âl-Fazel  et 
d'Al-Méry ,  commandées  par  le  prince  Sciiéref- 
od-din  Yssa,  fils  de  Mohna;  à  l'aile  gauche, 
les  généraux  Soncor  le  roux,  Bilik,  Bektasch, 
Sindjar,  Betchca,  Bektout  et  Tchérek;  à  IV 
vant-garde  de  la  gauche ,  les  Turcmans  et  les 
troupes  du  château  des  Curdes;  à  l'avant- 
garde  du  centre ,  le  général  Taranttai ,  vice-roî 


signalée  sur  Tempereur    Héradiusi   et  mourut  à  Himss, 
dans  Taimée  21   de  l'hégire  (642). 

(i)  Selon  Haîton  (ch.  36),  Q  y  avait  trente  mille  Mon- 
gols dans  l'armée  de  Mangou-Timour;  selon  Yassaf,  trois 
tounians,  ce  qui  revient  au  même. 


LIVRE  V,   GHAPITKB    III.  5^7 

d'ÉgypCe^  les  généraux  Âyadji  et  Q^tasch, 
fils  de  Rermoun,  avec  les  Mameloucs  du 
sultan  9  au  nombre  de  huit  cent.  Ce  prince 
lui-même  se  tenait  sous  les  bannières  royales^ 
entouré  de  ses  gardes ,  des  oflEiciers  de  sa 
maison  9  et  des  fonctionnaires  civils.  Ce  corps  ^ 
était  composé  de  quatre  mille  cavaliers ,  l'élite 
de  ses  troupes.  Il  y  avait  dans  son  armée  un 
grand  nombre  de  chefs  curdes  et  tarcmans, 
outre  ceux  qui  disaient  partie  des  troupes 
de  Syrie  et  d'Egypte  (i). 

L'action  commença  par  une  terrible  charge 
de  l'aile  gauche  des  Mongols  sur  la  droite 
des  Égyptiens;  oelle<-ci  tint  fierme  et  chaigea^ 
à  son  tour,  la  gauche  des  Mongols  qui  fut 
mise  en  fuite;  mais  l'aile  gauche  des  Égyp- 
tiens et  l'estréme  gauche  de  leur  centre  fu* 
rent  enfoncées  et  poursuivies  jusqu'aux  portes 
de  Himss,  par  la  droite  de  Mangou-Timour  (ià)^ 
composée  des  Mongols  Oirates,  des  Géor^ 
giens  et  des  Arméniens  (3),  sous  les  ordres 
des  généraux  mongols  Mazouo-Âca,  Hindou- 
cour  et  Alinac  (4).  Ces  troupes  victorieuses 


(i)  Novatri.  [%)  MacrîzL 

(3)  Bar  Hebrseus,  p.  564.  —  Hallon,  di.  36, 

(4)  RaKhid. 


5l8  HISTOIRE    DBS    MOITGOLS. 

firent  sous  les  murs  de  Himss,  dont  les 
portes  étaient  fermées,  un  grand  carnage  des 
valets,  des  esclaves,  des  vivandiers  et  des  vo- 
lontaires fantassins  ;  puis  elles  mirent  pied  à 
terre,  lâchèrent  leurs  chevaux  dans  les  prai- 
ries de  Himss,  et  pillèrent  les  bagages  et  les 
caisses  de  Farmée  égyptienne  ;  cela  fait  elles 
se  mirent  à  manger,  en  attendant  l'arrivée 
du  reste  de  Farmée  qu'elles  s'imaginaient 
voir  bientôt  paraître*  Au  bout  d'un  certain 
temps,  elles  envoyèrent  à  la  découverte, 
et  apprirent,  à  leur  grande  surprise,  que 
Mangou  -  Timour  avait  pris  la  fuite.  Elles 
montèrent  à  cheval  et  se  retirèrent  précipi- 
tamment. 

En  effet,  le  centre  mongol  avait  fui.  L'un 
des  premiers  généraux  de  Farmée  d'Egypte, 
Âzdemir,  s'était  approché  de  ce  centre,  se 
disant  transfuge,  et  avait  demandé  à  être 
conduit  à  Mangou-Timour;  lorsqu'il  vit  ce 
prince ,  il  courut  sur  lui ,  le  blessa  et  le  ren- 
versa de  cheval.  Les  Mongols  voyant  leur 
chef  tombé,  mirent  pied  à  terre.  Les  Égyp- 
tiens profitèrent  de  ce  moment  pour  les 
charger.  Mangou-Timour  prit  la  fuite  et  ses 
troupes  suivirent  son  exemple.  L'émir  arabe 
Yssa,  fils  de  Mohna,  contribua  à  la  vic- 
toire, en  tombant  à  Fimproviste  sfir  les  Mon- 


LIVRE   V,   CHAPITRB    III.  Sig 

gofet  avec  ses  rroiâ  cents  bédouins  (i)* 
Le  ftuUan  s'était  placé,  dès  le  commence* 
ment  de  l'action,  sur  une  éminence,  où  flot» 
latent  ses  étendards  t  ne  gardant  auprès  de 
lui  que  trois  cents  cavaliers*  Son  aile  gauche 
et  une  partie  du  centre  étaient  en  déroute; 
des  fiiyardsy  les  uns  se  jetèrent  dans  Damas, 
les  autres  coururent  jusqu'à  Safad  et  même 
jusqu'à  Gaza,  répandant  la  consternation 
dans  tout  le  pays;  son  aile  droite  et  Tautre 
partie  du  centre  poursuivaient  la  gauche  et 
le  centre  des  Mongols.  Il  ne  restait  sur  le 
champ  de  bataille  qu'environ  mille  Égyptiens , 
quand  reparut  l'aile  droite  mongole  qui  avait 
poursuivi  les  fuyards  jusqu'à  Himss.  Kélavoun 


(i)  Ben  Tagri-birdL  *-^  Raschid  ne  laît  mention  qa*en 
peu  de  roots  I  de  cette  malheureuse  campagne  de  Maii- 
goo-Timour.  Il  dit  seulement  que  la  droite  des  Mongols 
mit  en  déroute  la  gauche  des  Égyptiens;  maïs  que  le 
centre,  où  se  trouvait  Mangou-Hmour ,  jenne  prince 
qui  n'ayait  jamau  tu  de  bataille ^  fut  culbute;  que  les 
Mongols  prirent  honteusement  la  fuite  et  qu*il  en  pérît 
«D  grand  nombre.  *-^  Bar  Hebraras,  p.  564»  et  Uaîton» 
di.  36 ,  attribuent  la  luite  de  Mangou-Tîmour  à  l'attaquo 
inopinée  d'un  corps  de  Bédouins  Taglébites,  qui  tomba 
sur  Taile  gauche  des  Mongols.  —  «  L*émir  Schéref-ud-din 
«  Tssat  fils  de  Mohna,  dît  l'historien  Ben  Tagrî-birdi, 
«  sonrirt  par  hasard,  et  achera  U  déftit»  des  Tatars.  • 

3  34 


£3o  HISTOIRE    DES    MONGOLS. 

ordonna  promptement  de  ployer  ses  éliendardsi 
de  Ae  plus  battre  des  tymbales;  mais  ces 
troupes  mongoles  passèrent  sans  faire  atten- 
tion au  sultan  9  qui,  lorsqu'elles  furent  un  peu 
en  avant,  les  suivit;  elles  prirent  aussitôt  la 
fuite  ;  c'était  vers  le  coucher  du  soleil  ;  la  ba- 
taille avait  commencé  à  la  quatrième  heure 
du  jour;  la  victoire  fut  complète  (i). 

Les  Mongols  essuyèrent  une  perte  considé- 
rable, surtout  dans  la  déroute.  Au  nombre 
des  tués  se  trouvait  Samagar,  un  de  leurs  pre> 
miers  généraux,  qui  avait  fait  plusieurs  in- 
cursions en  Syrie.  Les  Égyptiens  perdirent 
douze  officiers  de  marque  ^  entre  autres  le 
général  Azdémir ,  qui  avait  blessé  et  renversé 
Mangou-Timour. 

Le  lendemain ,  dès  l'aube  du  jour,  Kélavoun 
rangea  ses  troupes  en  bataille,  ne  doutant  pas 
que  les  Mongols  ne  revinssent  l'attaquer.  Il 
vit  alors  paraître  les  corps  qui  avaient  pour- 
suivi l'ennemi,   et  fit  aussitôt  partir  une  di- 


(i)  Dans  la  lettre  (Feth-namë)  qne  le  raltan  adressa  «a 
l^rince  de  la  Mecque,  pour  lui  annoncer  sa  victoire,  et 
qui  est  rapportée  par  Vassaf,  dans  son  tome  i^**,  il 
porte  à  plus  de  cent  mille  hommes  la  force  de  l'ennemL 
Cependant  Mangou-Timoui*  ne  pouvait  guère  aToir  que 
quarante  à  quarante-^inq  miDe  hcmimes. 


tIVnE  Vy    CHAPITRE   III.  f>3l 

vision  y    sou i&  les  ordres  du  général   Bilbey, 
pour  suivre  les  traces  des  fuyards.  Les  uns 
avaient  pris  la  route  de  Salamiyat  et  du  dé- 
sert; les  autres,  celle  d'Alep*    Ayant  atteint 
cette  ville  y  Bilbey  détacha  un  corps  de  trou- 
pes   vers    TËuphrate;  à  son    approche,    les 
fuyards  se  jetèrent  dans  le  fleuve,  où  il  en 
périt  un  grand    nombre.  Ceux  qui   s'étaient 
dirigés  vers  Salamiyat^  ville  située  sur  la  li- 
sière du  désert  de  Syrie,  lesquels  étaient  en-* 
viron  quatre  mille,  se  voyant  coupés  par  le 
commandant  de  Rahbet,  errèrent  dans  le  dé- 
sert, où  ils  périrent   de  faim   et  de  soif,  à 
l'exception  de  six   cents  cavaliers  qui  furent 
attaqués    par    la    garnison    de  Bahbet  et  en 
partie   tués,  en  partie  faits   prisonniers;   ces 
derniers  furent  décapités  à  Rahbet,  qui  venait 
d'être  délivrée;   car  l'un  des  pigeons  lâchés, 
par  ordre  du  sultan ,  le  lendemain  de  sa  vic- 
toire, pour  en  porter  la  nouvelle  de  tous  côtés, 
étant  arrivé  à  Rahbet,  le  commandant  avait 
aussitôt  fait  jouer  la  musique  de  réjouissance, 
et  les  Mongols  avaient  levé  le  siège.  Un  autre 
corps  mongol,  campé  devant  Biret,  fut  dans 
le  même  temps,  attaqué  par  les  assiégés,  qui 
lui  tuèrent  cinq  cents  hommes  et  flrent  prison- 
niers  presque   tout  le  reste.  Le  prince  Man- 
gou-Timour  repassa  TEuphrate  avec  les  débris 


53a  HISTOIRB    DES   UONGOLS. 

de  son   armée,  et  se  retira  dans  la  viUe  Ae 
Djéziret,  l'apanage  de  sa  mère. 

Malgré  sa  victoire,  l'armée  égyptienne  avait 
perdu  la  plus  grande  partie  de  ses  bagages, 
pillés  après  la  déroute  de  Taile  gauche,  par 
ses  propres  valets  (i)  ;  mais  le  sultan  ne  per* 
dit  presque  rien  des  espèces  de  son  trésor, 
qu'il  avait  eu  la  précaution  de  faire  distribuer 
à  ses  Mameloucs ,  pour  les  garder  dans  leun 
ceintures. 

Les  habitants  de  Damas  avaient  passé  plu- 
sieurs  jours  dans  la  plus  vive  anxiété.  Le 
peuple  remplissait  la  grande  mosquée ,  implo- 
rant, avec  des  cris  et  des  larmes,  la  protec- 
tion divine;  de  ce  temple  la  multitude  se 
portait  à  l'oratoire  hors  de  la  ville,  et  y 
priait  Dieu  d'accorder  la  victoire  aux  Musul- 
mans ;  on  exposait  le  Coran  du  khalife  Os- 
man, qu'un  membre  du  clergé  portait  sur  sa 
tête.  Au  milieu  de  ces  angoisses,  on  vit  un 
pigeon  s'abattre,  après  la  prière  du  vendredi, 
lendemain  de  la  bataille;  il  apportait  la  nou- 
velle de  la  victoire.  Aussitôt  la  musique  de 
réjouissance  se  fit  entendre  dans  la  citadelle, 
et  les  habitants  se  livrèrent   à  une  joie  ex- 


(i)  Ben  Tagrî-bîrdi. 


LIVRE   V,   CHAPITRE    IIU  :j33 

cessive.  La  ville  et  le  chàleaii  furent  promp- 
tement  décorés  comme  dans  les  jours  les  plus 
solennels;  mais,  au  milieu  de  la  nuit,  arrivè- 
rent des  bandes  de  fuyards,  qui  annoncèrent 
la  perte  de  la  bataille  ;  soudain  la  terreur  suc- 
cède à  la  joie;  tout  le  monde  veut  fuir;  les 
portes  de  la  ville  s^ouvrent ,  et  il  en  sort  une 
foule  d'habitants  qui  s'éloignent  avec  précipi- 
tation; enfin,  au  lever  de  Taurore,  à  Theure 
de  la  première  prière  du  jour,  arriva  le  Cou- 
rier expédié  avec  l'annonce  de  la  victoire*  La 
lettre  qu'il  apportait  fut  lue  à  haute  voix  dans 
la  mosquée,  et  rassura  complètement  les 
habitants  de  Damas. 

La  nouvelle  de  la  perte  de  la  bataille  par^ 
vint  jusqu'au  Caire,  Tandis  que  les  habitants 
de  cette  ville  adressaient,  comme  ceux  de 
Damas ,  des  prières  ferventes  au  ciel ,  et  mul- 
tipliaient les  actes  de  dévotion  pour  obtenir 
la  victoire ,  une  colombe  expédiée  de  Cacoun , 
lieu  situé  entre  Ledjoun  et  Ramla,  y  apporta, 
dans  la  journée  du  jeudi  5  novembre,  lavis 
qu'il  était  arrivé  à  Cacoun  des  fuyai*ds  de 
l'aile  gauche.  L'agitation  fut  à  sou  comble. 
Le  prince  Salili  fit  aussitôt  partir  des  troupes 
turques  et  arabes  pour  Cattiya,  avec  l'ordre 
de  fidre  rétrograder  les  fuyards,  et  de  ne 
permettre  à  aucun  d'eux  d'arriver  au  Caire; 


534  UISTOIAE    l>E8    MONGOLS. 

mais  led  alarmes  ne  durèrent  que  quelques 
heures;  dans  la  même  journée,  un  billet  ap- 
porté par  une  seconde  colombe  annonça  la 
victoire  y  et  peu  après  arriva  un  courier.  Gel 
événement  fut  célébré  dans  toute  FÉgypte  par 
des  réjouissances.  Le  prince  Salih  écrivit  à 
son  père  pour  lui  demander  la  grâce  de  ceoi 
qui  avaient  pris  la  fuite ,  et  recommanda  au 
général  Beïssery  d'intercéder  en  leur  faveur. 

I^  général  Tarenttaï,  vice-roi  d'Egypte, 
poursuivant  l'ennemi  après  la  bataille,  avait 
fait  prisonnier  des  gens  de  Mangou-Timour, 
l'un  desquels  gardait  son  porte-feuille.  On  y 
trouva  des  lettres  de  Soncor  le  roux  et  d'au- 
tres officiers  de  son  parti,  dans  lesquelles  ils 
excitaient  les  Mongols  a  entrer  en  Syrie,  leur 
promettant  de  les  aider  à  en  faire  la  conquête. 
Le  sultan,  après  avoir  tenu  conseil  sur  cette 
découverte,  prit  le  parti  de  faire  tremper 
dans  l'eau  ces  papiers  pour  en  efifacer  l'écri- 
ture, et  personne  n'eut  la  faculté  de  les  lire. 
Ensuite  il  congédia  le  général  Soncor,  qui 
retourna  avec  ses  officiers  à  Sihioun,  son 
fief.  Le  sultan  arriva  à  Damas  le  vendredi,  7 
aa  redj.  novembre;  il  y  resta  dix  jours  et  partit  pour 
le  Caire  (i),  où  il  fit  une  entrée  triomphale. 

(x)  MaciTzi. 


LIVRE    V,    CHA.PITKE    lil  535 

La  ville  était  ornée.  Devant  lui  marchaient 
les  prisonniers,  dont  plusieurs  portaient  les 
drapeaux  et  les  tymbales,  pris  à  l'armée  mon- 
gole (i). 

Lorsque  Mangou-Timour  était  entré  en 
Syrie,  Abaca  s'était  avancé,  en  chassant,  jus- 
qu'à Rafabet;  mais  il  ne  passa  pas  l'Ëuphrate; 
après  avoir  détruit  quelques  forts,  il  re- 
tourna à  Sindjar  le  a 5  septembre,  et  rejoi-  9dj.-9, 
gnit,  au  commencement  de  novembre,  ses 
Ordous  à  Mahlibiyé  près  de  MoussouL  Ce  fiit 
là  qu'il  apprit  la  défiUte  de  son  armée.  Irrité 
contre  ses  généraux ,  il  annonça  qu'au  Cou- 
riltai  qui  se  tiendrait  l'été  prochain,  seraient 
jugés  et  punis  ceux  d'entre  eux  qui  n'avaient 
pas  fait  leur  devoir,  et  qu'il  marcherait  en 
personne  contre   les  Egyptiens  (a). 

Lorsque  les  Mongols,  à  la  suite  de  leur 
dé&ite,  eurent  évacué  la  Syrie,  un  corps 
de  troupes  musulmanes  composé,  en  grande 
partie,  de  Turcmans  et  de  Curdes,  entra  en 
Cilicie,  s'avança  jusqu'à  Ayass,  pilla  et  brûla 
cette  ville ,  qu'il  trouva  déserte.  Les  habitants 
s'étaient  réfugiés  par  mer  dans  un  château 
nouveUement  bâti  sur  une  île.    Les  Mahomé* 


(i)  Norairi*  (a)  Raichid* 


536  aiSTOIRK  DES  .JMOirCOLS. 

tans  se  retirèrent  avec  leur  proie.  Ib  firent, 
dans  un  court  e^aoe  de  temps,  trois  autres 
incursions  en  Cilicie;  dans  la  dernière,  ik 
pénétrèrent  jusqu'à  Tel»Hamdoun ,  et  firent 
un  grand  butin.  Mais,  comme  ils  se  retiraient, 
ils  furent  attaqués  par  les  Arméniens,  qui 
avaient  occupé  les  défilés,  et  passés  la  plu- 
part au  fil  de  l'épée*  Les  vainqueurs  en- 
voyèrent à  Âbaca  plusieurs  chaires  de  leurs 
armures,  de  leurs  lances,  de  leurs  sabres, 
et  y  joignirent  la  peau  du  crâne  des  morts 
encore  garnie  de  cheveux  (i). 

Cependant  Madjd-ul-mulk  s'était  rendu  à 
Bagdad ,  pour  recevoir  les  trois  cents  toumans 
d'or,  que  Alai-ud-din  s'était  engagé  de  resti- 
tuer au  fisc.  Ce  gouverneur  donna  tout  ce 
qu'il  possédait  ;  il  vendit  même  ses  femmes  et 
ses  enfants,  et  consentit  à  payer  de  sa  tête 
la  moindre  prévarication  dont  on  pourrait, 
à  l'avenir,  le  convaincre.  Abaca  lui  accorda 
sa  grâce,  et  le  fit  sortir  de  prison' le  17  dé* 
4  ram.  cembre. 

Mais,  peu  £^rès,  Madjd-ul-mulk,.  revenant 
à  la  charge,  obtint  l'ordre  de  se  rendre  à 
Bagdad,  avec  les  généraux  Togatchar  et  Or- 


(i\  Bar  Hebra&usy  p..  564*^ 


LIVRB  V,  CHAPITRE  111;  537 

doucaya,  poar  revoir  les  comptes  «TAlai-ud- 
din,  et  lui  arracher,  par  les  tourments ,  s'il 
était  nécessaire  y  la  somme  de  cent  trente 
toumans,  qu'il  restait  devoir.  Alaï-ud-din  ne 
pouvant  pas  les  payer,  fut  mis  à  la  torture, 
et  promené  nud  par  la  ville. 

Âbaca,  qui  s'était  rendu  à  Bagdad,  en  partit 
le  1 3  février  1 2182 ,  et  arriva  le  mercredi  186  touUu 
mars  à  Hémédan,  où  il  descendit  à  Thôtel 
^u  mélik  Fakhr-ud-din  Ménoutchéher.  Ce 
prince,  qui  faisait  habituellement  un  usage 
immodéré  des  boissons  spiri tueuses,  ayant,  un 
soir,  bu  avec  excès,  sortit  vers  minuit,  pour 
un  instant,  et  croyant  voir  un  oiseau  noir 
■sur  une  branche  d'arbres,  il  ordonna  à  l'un 
de  ses  gardes  de  lui  décocher  une  flèche.  On 
eut  beau  regarder  attentivement,  on  n'a?» 
perçut  pas  d'oiseau;  tout  à  coup  les  yeux 
d'Abaca  se  fermèrent  et  il  tomba  mort.  C'était 
le  mercredi   i^'  d'avril   (i).    Il  était  âgé  de^ozoulh. 


'  (i)  Bar  Hebr»us  dît,  p.  566,  qu'Abaca  avait ,  le  di- 
manche  précédent,  jour  de  Pâqnes,  célébré  cette  fête 
avec  les  Chrétiens,  en  assistant  au  service  divin  dans 
l'église  de  Hémédan  ;  que  le  lundi ,  il  dina  chez  un 
seigneur  persan;  que  dans  la  nuit  du  lundi  au  mardi, 
sa  raison  se  troubla;  il  .vit  des  spectres  dans  l'air,  et 
qu'il  mourut  vers  l'aurore  du  mercredi,  x*'  de  nisan, 
qui  répond  au  20    de  zoulhadjet. 


538  HISTOiaS    DES  .mongoxs. 

quarante-buit  ans  et  en  avait  régné  dix*sept 
U  fut  eatetré  auprès  de  son  père^  dans  k 
château  de  Téla.  Ce  prince  avait  eu  huk 
femmes  et  plusieurs  concubines»  Il  laissa  deux 
fils,  Argoun  et  Kikhatou,  qui  r^nèrent  Fim 
et  l'autre*  Il  avait  eu   sept  filles  (i)« 

Son  frère  Mangou*Timour  mourut  à  Djéziret 
68x.  vingt-cinq  jours  après  lui,  et  fut  également 
inhumé  à  Téla.  Le  commandant  de  Djéziret, 
Moumin  Aga,  soupçonné  par  la  Êimille  de 
Mangou-Timour  de  l'avoir  empoisonné,  prit 
la  fuite;  les  gens  du  prince  n'ayant  pu  l'at- 
teindre^ tuèrent  sa  femme  et  ses  enÊmts.  Il 
passa  en  Egypte,  avec  deux  de  ses  fils,  et  y 
reçut  des  fiefii.  Le  bruit  courut  que  ce  pré- 
tendu empoisonnement  était  l'oeuvre  d'Alai- 
ud<lin  (a). 

Nassir-ud-din  (3)  Mohammed ,  de  Thous ,  était 
i7,^«i.  mort  à  Bagdad,  le  lundi  a5  juin  1^74  (4), 
âgé  de  soixante  dix-huit  ans.  Cet  astronome 
célèbre  fut  le  Mécène  des  savants  de  la  Perse; 
il  leur  assignait  des  honoraires  sur  les  revenus 
des  dotations  pieuses  (vak&),  dont  l'aduiiiii^ 
stration  lui  était  confiée  dans  tout  le  royaume. 


(i)  Rasehid.  (2)  NovairL 

(3)  Ce  nom  signifie  en  arabe  :  auxUiaire  de  la  foi. 

(4)  Rasclild. 


LIVBS    V,  CHAPITAE   lll.  55q 

Il  bisia^  outre  l'ouvrage  de  philosophie  pn^ 
tique  dont  il  a  été  fait  mention,  et  ses  Ëphé*- 
mérides,  dédiées  au  Khan  mongol,  sous  le 
titre  de  Zidj  llkhani^  des  livres  trèfr-estimés 
sur  la  logique,  la  physique  et  la  métaphj» 
siqiie,  ainsi  que  des  commentaires  sur  les 
livres  d'Eudide  et  TAlmageste  de  Ptolomée  (i). 

Sous  le  règne  d'Abaca  florissaient  également 
Djémal-ud-diu  Yacout,  géographe  célèbre,  et 
Safi-ud<iin  Abd-oul-Moumin  £l-Armaouï,  Tim 
des  plus  grands  musiciens  que  la  Perse  ait 
produits  (a)« 

Un  intérêt  commun  avait  établi  des  rela- 
tions amicales  «itre  la  cour  mongole  et  les 
chefs  de  la  chrétienté.  L'Europe  voyait  avec 
joie  la  puissance  égyptienne  menacée  par 
une  nation  formidable  qui  avait  étendu  ses 
conquêtes  jusqu'aux  frontières  de  la  Syrie, 
par  un  peuple  païen,  qui  se  montrait  le 
fléau  des  Musulmans.  Moins  elle  était  disposée, 
à  cette  époque  où  l'enthousiasme  pour  les 
Croisades  s'était  presque  entièrement  éteint^ 
à  faire  des  efforts  pour  secourir  les  colonies 
syriennes,   a£EBdblies  par  tant  de  pertes,  plus 

^^^^  »^-  111  ■■■>  ■  .i.!  I        t    m  IIIIIIIW 

(i)  Bar  Hebrtnn,  p.  55o.  —  Vassaf,  loin.  I. 
(i)  Vassaf  »  ibld. 


54o  HISTOIRE    DBB  MONGOUî. 

elle  aimait  à  compter  sur  l'assistanoe  des 
armes  mongoles.  Elle  appelait  de  ses  vœux 
la  conversion  au  christianisme  de  ses  puis*- 
sants  auxiliaires,  et  recevait  avec  une  com- 
plaisance crédule  toutes  les  informations  qui 
flattaient  son  espoir.  Il  subsiste  quelques 
traces  des  relations  qui  existèrent  entre  Âbaca 
et  la  cour  de  Rome.  Le  pape  Clémait  IV 
annonce  au  Khan  mongol,  dans  une  lettre 
datée  de  Viterbe,  Fan  1^67,  qu'il  a  reçu  des 
mains  de  son  envoyé,  des  lettres  écrites  en 
son  nom;  mais  que  personne  à  la  cour  pon- 
tificale n'avait  su  les  Ure,  et  il  exprime  le 
regret  que  le  Khan  ne  lui  ait  pas  fsÀt  écrire 
cette  fois,  comme  les  précédentes^  en  langue 
latine.  Maintenant  il  devait  s'en  rapporter 
aux  paroles  du  messager,  qu'il  s'était  fait  in* 
terprêter,  et  répondre  au  Khan  en  consé- 
quence. Le  souverain  pontife  commence  par 
rendre  grâces  à  Dieu  de  ce  qu'il  a  éclairé  le 
cœur  d'Abaca,  de  ce  que  ce  prince  recon- 
naît l'Être  suprême  et  adore  humblement  son 
fils  crucifié  pour  le  salut  du  genre  humain, 
flc  Vous  vous  réjouissez,  assurez  vous,  de  la 
ce  victoire  que  nous  avons  remportée  dans  le 
«  royaume  de  Sicile,  dont  l'usurpateur  tê- 
te méraire,  Manfred,  fils  naturel  de  Frédéric 
<c  ex-empereur    romain ,   tomba   sur  le  champ 


LIVRB    V^    CHAPITBB    IIL  54( 

«  de  bataille,  avec  une  multitude  de  perfides 
c(  Chrétiens  et  Sarasins,  privé  de  la  vie,  en 
«  méine  temps  que  du  trône,  par  la  main 
«  puissante  de  notre  très^her  fils  en  J.-C.^ 
«  Charles,  auquel  nous  avions  accordé  ce 
«  royaume*  Voici  que  les  rois  de  France  et 
«  de  Navarre,  suivis  d'un  grand  nombre  de 
«  comtes  et  de  barons,  d'une  multitude  de 
«  soldats  et  d'autres  individus,  prenant  à 
«  cœur  l'afïaire  de  la  Terre-Sainte,  décorés  du 
«  signe  de  la  croix,  se  préparent  à  attaquée 
«  vaillamment  et  puissamment  les  ennemis  de 
«  la  foi.  Déjà ,  dans  d'autres  contrées,  beau- 
«  coup  de  seigneurs  et  d'hommes  de  la  classe* 
«  commune,  sont  animés  par  cet  exemple »- 
«  à  exalter  de  tout  leur  pouvoir  le  nom  du 
«  Christ,  à  détruire  la  puissance,  et  jusqu'à 
«  la  secte,  jusqu'au  nom  des  Sarasins.  Voua 
«  nous  avez  écrit  que  vous  aviez  l'intention: 
«  de  vous  joindre  à  votre  beau-père  pour 
«  assister  les  Latins;  nous  vous  en  rendons 
ç  d'abondantes  actions  de  grâce;  mais  nous 
«  ne  pouvons  pas  vous  faire  savoir,  avant  de 
«  nous  en  être  enquis  auprès  des  souverains, 
«  quelle  route  les  nôtres  se  proposent  de 
«  suivre.  Nous  leur  communiquerons  votre 
«  conseil  et  celui  de  votre  beau-père,  afin 
«  qu'ils  puissent  éclairer  leurs  délibérations  et 


1 


5^%  flISTOIRB    nés    MONGOLS. 

«nous  instruirons  Votre  Magnificence,  par 
«  un  messager  sur,  de  ce  qui  aura  été  résolu. 
«  Persévérez  donc,  grand  prince ,  dans  votre 
«  dessein  salutaire  ;  car  vous  devee  espérer  en 
«  Dieu,  que  si  vous  le  servez  bien,  il  afier- 
a  mira  votre  trône  et  le  rehaussera.  A  lui 
«  est  la  puissance;  à  lui  la  domination;  il 
«  tient  dans  sa  main  les  coeurs  des  rois, 
<  humilie  qui  il  veut,  élève  qui  il  veut,  et 
«  régit  à  son  gré  l'univers;  nui  ne  peut  ré- 
«  sister  à  sa  volonté  (i).  » 

Il  est  permis  de  douter  que  la  lettre  et  le 
message  qui  donnaient  lieu  à  cette  réponse 
du  pontife  romain,  eussent  dGfectivement 
émané  de  la  cour  d'Abaca.  On  nous  laisse 
ignorer  quel  était  le  conseil  donné  par  ce 
Rhan  et  son  beau-père,  l'empereur  Michel 
Paléologue.  Il  est  invraisemblable  qu'Abaca 
ait  annoncé  l'intention  de  se  faire  chrétien, 
qu'il  ait  félicité  le  Pape  de  la  victoire  de 
Charles  d'Anjou  sur  Mainfroi,  et  se  soit  in^ 
Ibrmé  du  chemin  que  prendraient  les  princes 
chrétiens,  pour  se  rendre  en  PalesKne. 
.  Il  existe  (a)  une  lettre  d'Edouard  I  à  Abaga* 


(i)  Odor.  Raynalilus,  t.  III,   p.  227. 
(2)  Th.   Rymer ,  Acta  publica ,    etc.   Édit.   tertia ,  Hag« 
comîtîs  Ï745,  t.  I  Pars  a,  p.  144. 


LIVRE    V,    CH4PITKB    111»  543 

Cbaan ,  prince  de  la  nation  des  Magak^  écrite 
en  langue  latine ,  et  datée  de  Bellus  locus 
régis,  le  a6  janvier  1274 ;  en  voici  la  tra* 
duction  : 

«  Le  religieux  frère  David,  de  Tordre  des 
ce  Prêcheurs,  chapelain  et  familier  du  firère 
Thomas ,  patriarche  de  Jérusalem ,  légat  du 
siège  apostolique,  est  arrivé  à  notre  cour^ 
et  nous  a  présenté  les  lettres  que  vous  aves 
adressées  par  vos  envoyés,  au  très-saint 
père  et  aux  autres  rois  chrétiens. 
«  JNous  y  avons  vu  l'affection  que  vous 
portez  à  la  religion  chrétienne,  et  la  réso* 
lution  que  vous  avez  prise  de  prêter  secours 
aux  Chrétiens  et  à  la  Terre-Sainte  contre  les 
ennemis  du  christianisme;  ce  qui  nous  a 
été  très*agréable  et  nous  vous  en  rendons 
grâces. 

«  Nous  prions  Votre  Magnificence  de  von* 
loir  exécuter  ce  saint  projet. 
«  Mais  nous  ne  pouvons  à  cette  heure  vous 
rien  mander  de  certain  sur  Tépoque  de  no- 
tre arrivée  dans  la  Terre-Sainte  et  du  pas» 
sage  des  Chrétiens,  parce  que,  an  moment 
où  nous  écrivons  les  présentes,  il  n'a  en- 
core été  rien  ordonné  par  le  souverain  pon« 
tife,  relativement  à  l'époque  dudit  passage; 
mais,  dès  que  nous  pourrons  savoir  là  des* 


1 


§44  HfftTOIRB    DES   MONGOLS. 

«  sas  quelque  chose  de  positif^  ee  qui  aarsi 
«  lieu  prochainement,  nous- aurons  soin  d'en 
c  instruire  Votre  SxceUence. 

a  Nous  recommandons  à  Votre  Puîssanoe 
c  ladite  af&ire  de  la  Terr&âainte  et  de  tous 
<  les  Chrétiens  d'Orient  » 

On  rapporte  qu'en  1274  9  Abaca  voulant, 
à  la  persuasion  du  roi*  d'Arménie ,  délivrer  la 
Palestine  du  joug  mahométan,  engagea  ce 
prince  à  invoquer  l'assistance  du  pontife  ro* 
main  et  des  autres  souverains  de  la  chrétienté, 
et  qu'il  envoya  lui-même  deux  ambassadeurs 
en  Europe t  dont  l'un  mourut  en  route;  Tau* 
tre  arriva  y  en  1^74 >  à  Lyon,  où  le  pape 
Grégoire  X  avait  convoqué  un  concile,  et 
fut  introduit  dans  cette  assemblée  lorsqu'elle 
tenait  sa  quatrième  séance.  U  y  fut  dooné 
lecture  des  prétendues  lettres  d' Abaca,  qui 
promettait  de  joindre  ses  armes  à  celles  des 
Chrétiens  contre  les  Mahométans»  Son  am^ 
bassadeur,  ou  celui  qui  en  prenait  la  qualité, 
et  deux  nobles  tartares  de  sa  suite,  reçurent 
le  baptême  des  mains  du  cardinal  Pierre^ 
évéque  d'Ostie,  depuis  Pape  sous  le  nom 
d'Innocent  V.  Grégoire  leur  fit  présent  de 
beaux  habits,  et  leur  remit  des  lettres  pour 
Abaca,  datées  du  i3  mars  12749  où  il  an- 
nonçait à  ce  souverain  qu'il  se  proposait  de 


.  tIVBB    V,   CHAPITAE   UI.  545 

lui  envoyer  y  avant  l'époque  où  les  armées 
dirétiennes  pourraient  arriver  dans  les  pays 
d'outremer  y  des  ambassadeurs  chargés  de  sa 
réponse  à  ce  que  sa  Magnificence  lui  avait 
mandé  par  ses  l^^ats  et  par  ses  lettres,  et  qui 
l'entretiendraient  y  s'il  daignait  les  écouter , 
d'autres  objets  qui  intéressaient  le  Khan  et 
les  siens  (i). 

Trois  années  après,  en  12177,  il  arriva  à  la 
cour  du  pape  Jean  XXI,  deux  étrangers  qui 
se  disaient  ambassadeurs  d'àbaca,  et  chargés 
d'inviter  les  princes  chrétiens  à  &ire  une  ex- 
pédition en  Palestine.  On  les  engagea  à  se 
rendre  auprès  des  rois  de  France  et  d'An- 
gleterre. Ils  arrivèrent  pendant  le  carême  à 
la  cour  du  roi  Philippe,  qui  avait  pris  la 
croix,  et  lui  promirent  de  la  part  de  leur 
souverain  l'assistance  de  ses  armes,  s'il  voor 
lait  débarquer  à  St.  Jean  d'Acre.  «  Mais, 
«  ajoute  Nangis  (a),  étaient-ils  de  vrais  am- 
«  bassadeurs  ou  des  espions.  Dieu  le  sait; 
tr  du  moins  ils  n'étaient  point  Tartares  de 
«  naissance  ni  de  mœurs,  mais  des  Chrétiens 
«  de    la   secte    des   Géorgiens.  Conduits,  par 


ft)  Odor.  Ra/naUms,  t  Itl,  p.  353. 

{%)  In  gi'siis  Philippin  ap^  Raynald.,  t.  III,  p.  417. 

3  35 


546  HISTOIRB    DES    MOVGOLS. 

«  ordre  dû  roi  ^  à  FAbbaye  de  St.  Denjs,  ils 
ff  y    oélébrèrent   la  fête  de  Pâques;  puis,  fls 
a  se   rendirent,  dit-on,  pour  le  même  objet, 
«  à   la  cour   d'Edouard,    roi   d'Angleterre.  > 
Ces  deux   asiatiques  avaient    dit  à  Rome, 
qu'Abaca   et  son   oncle  Femperear   Coobiku, 
désiraient  être  instruits  dans   la  religion  ca- 
tholique.   Le   pape    Jean  XXVI  fit   choix  de 
plusieurs  religieux',  qu'il  chargea  d*aller  prê- 
cher   le    christianisme    en    Oriait;    mais  ce 
pontife  étant  mort  cette   même   année  1277, 
les    cinq     franciscains    qu'il    avait    désignés, 
savoir.  Gerhard  de  Prato ,  Antoine  de  Panne, 
Jean  de  Ste.  Agathe,  André  de  Florence,  et 
Mathieu    d'Aretio ,  ne    partirent   que  l'année 
suivante  avec  des  lettres  de  Nicolas  III,  son 
successeur*,  pour  Abaca  et   Coubilai.  La  ré^ 
ponse  à  Abaca,  datée  du  i^  avril,  fait  con- 
.naitre  la  substance  de  la  lettre  qui  avait  été 
remise   au  pape  Jean ,  de  la  part  de  ce  sou* 
verain,  ce  L'Église  romaine,  lui  écrit  Nicolas, 
«  éprouve  uiie  grande  joie  de   la  teneur  des 
«  lettres  apportées  à  notre  prédécesseur  par 
«  Jean  et  Jacques,  fils  de  Yassall,  vos  envoyés. 
«  Elles  disent   que    si  une  armée  chrétienne 
«t  débarque   en    Terre-Sainte,  vous  promettez 
<K  de  pourvoir  à  ses   besoins,  et  de  l'asàster 
<c  en  personne^  avec  toutes  vos  forces ,  contre 


LIVRE   V,   CHAPITRE   fit.  54? 

«  tes  eoneinis  de  la  foi  cl^rétienne.  Vous  dé^ 
<r  sirez  à  la  fin  de  ces  lettres,  <{ue  nous  ajou** 
«  tions  foi  à  tout  ce  que  ces  envoyés  nous 
«  diront  de  votre  part.  Eh  bien  y  ils  nous 
«  ont  rapporté  une  chose  très*  agréable;  c'est 
«c  que  vous,  et  votre  oncle  Coubilaï,  le  grand 
«  Caan ,  vous  souhaitez  que  l'Église  romaine 
«  vous  envoyé  quelques  personnes  capables 
«  de  vous  instruire,  vous,  vos  fils,  et  vos 
«  peuples,  dans  la  religion  chrétienne.  »  Ici 
Nicolas  exprime  toute  la  joie  que  lui  font 
éprouver  ces  heureuses  dispositions,  et  an* 
nonce  au  Khan ,  qu'à  la  demande  de  ses  en- 
voyés, le  pape  défunt  avait  désigné  des  mis- 
sionnaires qui  devaient  se  rendre  dans  le 
pays  d'Âbaca ,  mais  que  sa  mort  fit  suspendre 
leur  départ.  «  Devenus,  ajoute*t-il,  quoique 
et  nous  en  soyons  indignes ,  le  vicaire  de  J.-G. 
ff  et  de  St.  Pierre ,  nous  nous  empressons 
a  d'accomplir  un  devoir  sacré,  en  travaillant 
«  à  votre  salut,  ainsi  qu'à  celui  du  Caan  y 
«  de  vos  fils  et  de  vos  peuples.  C'est  pourquoi 
ff  nous  vous  envoyons  les  frères . . .  (sus  nom- 
«  mes)  pour  donner  le  baptême  à  ceux  d'entre 
«  vous  qui  ne  Tont  pas  encore  reçu,  ou  aux- 
oc  quels  il  n'a  pas  été  administré  selon  la  régie 
a  établie.  Nous  leur  avons,  en  outre,  ordonné 
«  de  se  rendre,  si  vous  le  jugez  convenable, 


$48  UISTOIEE  DBS   MONGOLS» 

«  auprès  du  Caan,  pour  le  même  objet  >  Le 
Pape  prie  Abaca  de  les  bien  accueillir ,  d'ajou- 
ter foi  à  tout  ce  qu'ils  lui  diront  de  sa  part 
sur  le  baptême,  les  dogmes  et  les  devoirs  de 
la  religion;  de  les  envoyer  à  la  cour  duCaant 
avec  une  bonne  escorte ,  et  de  les  défrayer 
dans  ce  voyage.  U  lui  recommande  enfin  les 
Chrétiens ,  sujets  du  Khan ,  ou  étrangers  dans 
ses  Etats  (i). 

Par  des  lettres  patentes,  portant  la  même 
date  que  sa  réponse  à  Abaca,  le  souverain 
pontife  confère  aux  cinq  franciscains  des  pou- 
voirs très -étendus.  U  les  autorise  à  prêcher 
la  parole  de  Dieu  dans  les  pays  soumis  aux 
Tartares,  k  baptiser  Abaca,  ses  fils,  ses  su- 
j^ts,  ou  tous  autres  qui  voudraient  se  con- 
vertir à  Funité  de  la  foi  chrétienne;  d'absou- 
dlv. ,  dans  ces  régions ,  les  excommuniés  qui 
reviendraient  à  l'obéissance  du  si^e  apostoli- 
que; de  confesser  et  prescrire  des  pénitences; 
d'absoudre  les  meurtriers  de  clercs  et  de  reli- 
gieux, s'ils  donnent  une  satisfaction  conve- 
nable aux  églises,  monastères,  et  personnes 
lésées  par  leurs  crimes;  à  fonder  de  nouvelles 
^lises  dans  des  lieux  qui  n'appartiennent  en- 


(i)  Eajrnaidus  >  t.  m ,  p.  453. 


\ 


LIVEB  V,   CH4PITRB     Ifl.  549 

core  il  aucun  diocèse,  et  les  confier  à  des 
hommes  de  mérite;  à  permettre  aux  nou- 
veaux convertis  de  conserver  celles  de  leurs 
femmes  avec  lesquelles  ils  n'ont  point  de  pa- 
renté à  des  degrés  qui,  selon  la  loi  divine, 
font  prohiber  le  mariage;  à  connaître  des 
causes  matrimoniales  qui  seraient  portées  de- 
vant eux;  à  célébrer,  même  là  où  il  n'existe 
ni  ^lise,  ni  oratoire,  la  messe  et  les  autres 
offices  divins;  à  bénir  les  cimetières,  donner 
des  indulgences ,  changer  les  vœux ,  bénir  les 
habits  sacerdotaux,  les  autels,  etc.,  dans  les 
lieux  où  il  n'y  a  point  d'évéque  catholique;  à 
faire  enfin,  soit  collectivement,  soit  indivi- 
duellement, tout  ce  qui  peut  contribuer  à  la 
gloire  du  nom  de  Dieu,  et  à  la  propagation 
de  la  sainte  foi  (i). 


(i)  Lucas  Waddlngiis,  AnnaU  Minomm,  t.  V,p.  40. 


55o  HISTOIRE   DES  HOKGOtS. 


CHAPITRE    IV. 


TA.GOUDAR   OGOUL   OU   SULTAN   AHMED. 

Élection  de  Tagoudar.  —  Son  inauguration.  —  Adoption 
du  nom  d* Ahmed  et  du  titre  de  sultan.  —  Profesàon 
de  mahomëtisme.  —  Comparution  d*Âbui-nd-din  et  de 
Madjd-ul-molk.  -^  Condamnation  et  mort  de  ee  der- 
nier. —  Du  scheïkh  Abd-our-rahman.  —  Rigoeun 
de  Tagoudar  envers  les  Chrétiens.  —  Ses  négocia- 
tions avec  le  sultan  d'Egypte.  —  Ambassade  en 
Egypte.  —  Lettre  d'Ahmed  à  Kélavoun.  —  Rëpome 
de  Kélavoun. 


Après  la  mort  d'Abaca^  les  Khatounesjes 
princes  du  sang  et  les  généraux  présents  à 
Méraga,  s'assemblèrent  pour  rendre  les  der- 
niers devoirs  au  monarque  défunt  ^  et  déli- 
bérer sur  le  choix  de  son  successeur.  Le 
prince  Ai^oun,  qui  avait  été  mandé  par  son 
père,  reçut  en  route  la  nouvelle  de  sa  mort, 
et  se  rendit  à  Méraga  j  où  les  Khatounes  et 
les  princes  du  sang  lui  présentèrent  la  coupe. 


1 


1 


LIVRE    V,    CHAPITRE    IV.  55i 

suivant  Tusage.  Le  général  Boucai,  dévoué  à 
ce  jeune  prince,  ordonna  aux  officiers  de  la 
maison  d'Abaca  de  faire .  leur  service  auprès 
d'Argoun.  Bientôt  Tagoudar ,  frère  d'Abaca  (i), 
arriva  de  Géoi^ie.  Après  les  cérémonies  fu- 
nèbres,  l'assemblée  se  rendit  à  Tchogatou. 

U  se  forma  trois  partis  :  les  princes  Adjaï, 
Coungcourataï ,  Houladjou,  tous  trois  ûls  de 
Houlagou,  les  princes  Tchouschkab  et  Kink- 
schou,  fils  de  Tchoumoucour  et  petits-fils  de 
Houlagou  j  avec  les  généraux  Schingtour ,  Sou- 
goundjac,  Areb,  Caraboucai,  voulaient  élire 
Tagoudar.  Les  généraux  Boucaï  9  Ourouk  y  Ac- 
boucaî  (a),  et  d'autres  officiers  de  la  maison 
d'Abaca  tenaient  pour  son  fib  Argoun.  Oldjaï- 
Khatoun ,  qui  a.vait  été  la  femme  de  Houla* 
gou,  et  puis  celle  .  d'Abaca  9  était  à  la  tête 
d'un  troisième  parti  en  faveur  de  Mangou- 
Timour;  mais  ce  prince  étant  mort  sur  ces 
entrefaites,  elle  se  rangea,  de  même  que 
Coutouï  Khatoun^  du  côté .  d' Argoun  (3).  C'é- 
tait toutefois,  d'après  le  Vassa,  l'aîné  de  la 
famille  qui  devait  succéder  au  trône ,  et  Ahmed 


(i)  Tagoudar  était  le  septième  fils  de  Houlagou. 
(a)  Boucaï,    JBouga,  Boga,  signifie  en  turc,  taureau; 
Carahoucaï f  taureau  noir;  Jcboucai,  taureau  blanc. 
('3)  Raschid. 


55a  HISTOIRE    DES    MOJXCOLS. 

était  l'oncle  d'Argoun.  Cette  considération  pré- 
valut (i). 

Schischi  Bakhschi,  Tun  des  principaux  of- 
ficiers d'Argoun  y  voyant  Tagoudar  soutenu 
par  la  plupart  des  che&  de  l'armée,  conseilla 
à  son  prince  de  céder  de  bonne  grâce ,  et 
dès  qu'il  eut  donné  son  consentement ,  Ta- 
goudar fut  proclamé  d'une  voix  unanime,  le 
5gj^  '  6  mai  ïiàSix.  Trois  jours  après,  Argoun  partit 
pour  Siah  -  Ck>uh  (  mont  noir  ) ,  où  il  s'em- 
para des  trésors  de  son  père.  Le  véâr  Schems- 
ud-din ,  qui  était  resté  auprès  d'Argoun ,  reçut 
l'ordre  de  se  rendre  auprès  de  Tagoudar.  Le 
iS  r.-i.  dimanche,  ai  juin,  après  que  les  princes  du 
sang  et  les  généraux  eurent  signé  l'engagement 
de  lui  rester  fidèles,  le  nouveau  souverain  fiit 
conduit  au  trône  par  le  prince  Coungcou- 
rataï  et  le  noyan  Schingtoun  Comme  il  avait 
embrassé  le  mahométisme,  il  prit  le  titre  de 
sultan  et  le  nom  d'Ahmed. 

A  la  suite  des  fêtes  qui  célébrèrent  son 
avènement  au  trône,  Ahmed  se  fit  apporter 
les  trésoi*s  déposés  à  Schahoutéla ,  et  les  dis- 
tribua aux  princes,  aux  princesses,  aux  offi- 
ciers   et    aux    troupes;    chaque   soldat    reçut 


(i)  Novaîrî. 


LIVRE  V,   CHAPITRE  FV.  553 

cent  vingt  dinars.  Sur  ces  entrefaites  survint 
Argoun ,  qui  se  plaignit  de  ce  qu'on  ne  l'avait 
pas  attendu  pour  la  cérémonie  de  l'inaugura- 
tion. Ahmed  lui  montra  beaucoup  d'égards, 
et  lui  remit  de  sa  main  vingt  balischs  d'or , 
qu'il  lui  avait  réservés.  Ce  fut  alors  que  Ar- 
goun et  Coungcouratai  se  lièrent  d'une  étroite 
amitié,  qu'ils  se  garantirent  par  des  serments 
mutuels,  dans  FOrdou  de  Touctai  Khatoun, 
Tune  des  veuves  d'Abaca  (i). 

Le  premier  soin  d'Ahmed  fut  de  manifes- 
ter sa  profession  de  la  foi  mahométane.  Il 
adressa  aux  autorités  de  Bagdad  le  rescrit 
suivant:  (Après  les  prières  d'usage),  «  Nous 
«  occupons  le  trône,  et  nous  sommes  musid- 
«  man.  Donnez-en  l'heureuse  nouvelle  aux 
«  habitants  de  Bagdad.  Rendez  aux  collèges, 
«  aux  établissements  de  piété,  en  général,  ce 
«  qui  leur  était  destiné,  du  temps  des  Kha* 
«  lifes  abbassides,  et  que  chacun  soit  réinté* 
«  gré  dans  ses  droits  sur  les  dotations  £siites 
«  aux  mosquées  et  aux  collèges.  Ne  transgresp 
«  sez  pas  les  lois  de  l'Islamisme;  vous  êtes 
«  musulmans,  ô  habitants  de  Bagdad!  et  nous 
«  savons  que  le  Prophète  (Dieu  lui  donne  paix 


(i)  Easdiid. 


554  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

«  et  miséricorde)  a  dit  :  Cette  secte  de  Vlsla* 
«  misme  ne  cessera  pas  (Vétre  triomphante  juS' 
^  qu'au  Jour  de  la  résurrection.  Nous  sommes 
«  certains  que  cette  prédiction  est  juste ,  que  IV 
«  pôtre  céleste  est  véridique.  U  n'y  a  qu'un  Dieu; 
a  il  est  étemel.  Réjouissez  vous ,  et  donnez  en 
«connaissance  à  toute  la  province.»  Le  nou- 
veau Khan  écrivit  au  sultan  Kélavoun,  pour  lui 
notifier  son  adhésion  à  la  foi  mahométane  f  \\ 

Ahmed  choisit  le  noyau  Sougoundjac  pour 
son  lieutenant  général,  et  laissa  le  ministère 
des  finances  à  Schems-ud-din  Mohammed.  H 
a6  r.-x.  quitta  Siah  Couh,  le  4  juillet,  après  le  départ 
d'Argoun ,  et  envoya  à  Hémédan  l'ordre  de  faune 
comparaître  devant  lui  Madjd-ulHXiulk  et  Mai- 
ud-din  ;  ce  dernier  était  encore  en  prison  (a). 

Lorsque  Alai-ud-din,  après  avoir  été  dé- 
pouillé par  Abaca  de  tout  ce  qu'il  possé- 
dait, eut  obtenu  grâce  de  la  vie,  ses  ennemis 
eurent  recours  à  une  nouvelle  machination 
pour  le  perdre;  ils  l'accusèrent  d'avoir  entre- 
tenu une  correspondance  secrète  avec  les 
Égyptiens,  dans  la  vue  de  trahir  son  maître. 
Ils  saisirent  un  Juif  inconnu,  et  prétendirent 
avoir  trouvé,  parmi  ses  bardes,  des  Blo^ 
ceaux   de  papier  sur  lesquels  étaient  tracés, 


(i)  Novaîri.  (a)  Kaschid. 


LIVRE    V,   CHAPITRE   IV.  555 

avec  de  Teau  de  safran  et  du  cioobre,  des. 
caractères    mystérieux.    Ils  firent  venir   deux 
ou   trois   Arabes  du   commun,   que    Alaï<-ud* 
din^  de  concert  avec  les    chefs  militaires    à 
Bagdad,  avait  envoyé,  en  diverses  occaûons, 
aux  princes  des  tribus  arabes  nomades ,  et  les 
engagèrent,  par  des  promesses  et  des  mena- 
ces,  à  confirmer  ce   qu'ils  avançaient.  L'ex- 
pédition  de    ces  émissaires  secrets    avait  eu 
lieu,   au  contraire,    pour  engager  Soncor  le 
roux  et   Yssa,  fils  de  Mohna,  qui   s'étaient 
déclarés  contre  le  sultan  Kâavoun ,  à  se  met- 
tre sous   la  protection    d'Abaca.    Néanmoins, 
les  ennemis  d'Alaï-ud-din  firent  parvenir  aux 
oreilles   de   ce    souverain    l'accusation    qu'ils 
avaient  forgée.  Abaca,  qui  venait  de  partir 
pour  sa  résidence  d'été,  jugea  tout  de  suite 
que  c'était  une  calomnie;  il  voulut  que  Alai* 
ud-din  lui  fui  amené.   Lorsque  cet  ordre  ar- 
riva à   Bagdad,  le  chef  de  ses  dénonciateurs 
avait  pris  la  fuite;  les  autres  n'osèrent  point 
porter    un    fiiux    témoignage.     Les    ennemis 
d'Alaï-ud-din  craignant    alors  qu'il  ne   recou» 
vrat  la  liberté,  gagnèrent  le  commissaire  en- 
voyé par  Abaca   et  firent  partir  le  prisonnier 
chargé  de  chaînes,  sous  bonne  escorte,  pour 
la    résidence    royale;    mais  arrivé    près    des 
monts  d'Essed  Abad,  ce  convoi  rencontra  les 


556  HISTOIRE   DES  MONGOLS. 

couriers  expédiés  de  Hétnédan,  à  la  mort 
d'Abaca,  pour  ordonner,  selon  Tusage,  aax 
voyageurs  de  s'arrêter,  et  ne  put  pas  conti- 
nuer sa  route.  Les  ennemis  d'Alaî-ud-din  fi- 
rent entendre  au  commissaire  qu'il  ne  fallait 
pas  relâcher  le  prisonnier  pendant  rinterrè- 
gne  (i),  et  il  resta  dans  les  fers  jusqu'à  i'aTé- 
nement  au  trône  d'Ahmed,  qui  ordonna  son 
élargissement.  Lorsque  les  deux  parties  furent 
arrivées  à  la  cour,  Madjd'^l-mulk ,  soutenu 
par  un  seigneur  mongol,  renouvella  ses  in- 
trigues et  ses  attaques  contre  le  vézir ,  et  fut 
près  d'obtenir  encore  la  ferme  générale  des 
revenus  du  fisc;  mais  Schems-ud-din ,  ayant 
obtenu  les  bonnes  grâces  d'Ahmed,  par  b 
protection  d'Erméni  Khatoun,  de  la  triba 
mongole  des  Councourates ,  épouse  de  ce 
souverain ,  chercha  à  perdre  son  rival  acharné. 
Il  lui  suscita  des  ennemis  qui  portèrent  con- 
tre lui  toutes  sortes  d'accusations,  vraies  et 
fausses.  De  son  côté  Madjd-ul-mulk  écrivit 
au  prince  Argoun  :  «  Le  vézir  a  empoisonné 
«  votre  père ,  et  veut  m'arracher  la  vie ,  parce 
«  que  j'ai  connaissance  de  son  crime.  Si  votre 
«  serviteur  succombe,  vous  saurez  pourquoi.» 


(i)  Vassafy  tom.  L 


LIVaB    Yy  CHA.PITRB  IV.  557 

A  son  tour,  SchemMid-din  sut  engager  un 
neveu  même  de  Madjd-ul-mulk  à  l'accuser 
d'une  correspondance  secrète  avec  Argoun. 
Ce  neveu,  nommé  Sa'd-ud-din,  avait  été  des- 
titué par  Madjd-ul-mulk  de  la  place  de  tréso* 
rier,  à  cause  de  ses  infidélités.  Animé  contre 
son  oncle,  restant  sans  emploi,  il  se  laissa 
aisément  séduire  par  les  agents  de  Scheras- 
ud-din,  qui  le  lui  amenèrent,  et  ce  vézir  le 
gagna  par  la  promesse  d'un  emploi  dans  Flrac 
L  e  sultan  Ahmed  commença  par  faire  ren- 
dre à  Alaï-ud-din  tout  ce  qu'on  lui  avait  con- 
fisqué; mais  le  gouverneur  ne  voulut  rien 
reprendre  de  ces  richesses  et  les  livra  au 
pillage.  Ahmed  chargea  ensuite  deux  grands 
officiers,  Sougoundjac  Aca  et  Ourouk  d'in« 
former  contre  Majd-ul-muUu  Dans  la  visite 
qu'ik  firent  chez  lui,  ils  trouvèrent  parmi 
ses  hardes  un  morceau  de  peau  de  lion,  sur 
laquelle  il  y    avait  des   caractères  inconnus, 

m 

jaunes  et  rouges.  Ayant,  comme  tous  les  Moi^ 
gois,  grande  peur  des  maléfices,  ils  attachè- 
rent beaucoup  d'importance  k  cette  écriture», 
sur  laquelle  ils  multiplièrent  leurs  interroga- 
toires. Les  Bakhschis  et  les  Cames  voulaient 
que  ce  talisman  fut  trempé  dans  l'eau,  et 
qu'on  fit  boire  à  laccusé  le  liquide  qui  en 
serait  exprimé,  afin  que  le  maléfice  retombât 


558  HISTOIRE    DES    MOHCOC^ft. 

sur  lui;  mais  Madjd-ul-mulk  s'y  re&isa,  sa« 
chant  bien  que  c'était  le  scheikh  Abd-oa^ 
rahman,  ami  du  vézir,  qui  avait  glissé  cette 
peau  parmi  ses  hardes ,  et  persuadé  qu'il  tou' 
lait  lui  jouer  encore  un  plus  mauvais  tour. 
Il  fut  enfin  jugé  coupable;  mais  Sougoundjac, 
quelque  instance  qu'on  lui  fit,  ne  voulut  pas 
lui  appliquer  la  peine  de  mort;  malhearea- 
sement  pour  le  condamné,  ce  général  fut, 
à  cette  époque,  retenu  chez  lui  par  un  mai 
de  pied.  Abd-our«rahman  alla  lui  rendre  vi- 
site, et  le  pressa  si  vivement,  qu'il  finit  par 
le  Élire  consentir  à  l'exécution  de  Madjd-ul* 
mulk.  Alors  le  sultan  Ahmed  dâivra  l'ordre 
de  remettre  le  criminel  au  pouvoir  de  ses 
ennemis.  Dès  que  cet  arrêt  fut  connu,  beau- 
coup de  gens,  tant  Mongols  que  Musulmans^ 
s'assemblèrent  devant  la  prison ,  armés  de  sa* 
bres  et  de  couteaux.  Le  vézir  Schems-ud-din 
voulait  sauver  la  vie  de  son  ennemi;  mais 
ses  deux  frères,  Alaî-ud-din  et  Haroun,  s'y 
opposèrent  (i).  On  le  fit  sortir  de  prison,  et 
la  populace  le  mit   eh  pièces   dans  un  din* 


(i)  Raschid.  —  Selon  Vassaf ,  ce  fut  Alaî-ud-din  qui,  par 
excès  de  générosité ,  voulut  pardonner  à  son  ennemi ,  toan 
les  employés  du  fisc  s'y  opposèrent. 


LIVRE  V,   CHAPITRE   IV.  559 

d'œil;  c  était  la  nujt  du  mercredi ,  i4  août  8  dj.*!* 
Ses  membres  furent  envoyés  dans  les  pro 
vinces;  on  suspendit  sa  tête  dans  Bagdad; 
Alai-ud*din  recouvra  ses  biens  séquestrés;  Iç 
sultan  lui  rendit  en  outre  le  gouvernement 
de  Bagdad  (i)»  le  fit  revêtir  de  Tune  de  ses 
robes,  lui  doûna  une  patente  d'immunités 
(psuzé),  et  le  força  »  par  toutes  ces  marques 
de  bienveillance  et  une  réparation  aussi 
éclatante,  de  renoncer  à  la  résolution  qu'il 
avait  pride  de  se  retirer  des  afEaires;  mais 
cet  administrateur  ne  jouit  pas  long-temps  de 
sa  fortune  rétablie. 

Le  vézir  Scbems-ud-din  et  le  scheikh  Abd- 
our-rahman  conseillaient  au  sultan  Ahmed 
de  nouer,  à  la  faveur  de  son  zèle  pour  le 
roahométisme,  des  relations  d'amitié  avec  le 
sultan  d'Egypte,  lui  exposant  les  avantages 
qui  en  résulteraient  et  pour  ses  sujets  et  pour 
lui-même.  Son  union  avec  ce  prince  voisin 
rassurerait  ses  partisans,  intimiderait  ses  en- 
nemis, et  lui  procurerait  un  soutien,  en  ca^ 
d'événements  imprévus,  (a)  Le  schdkh  Abd* 
our*rahman,  né  à  Moussoul,  dans  une  classe 
commune,   placé  auprès    d'Ahmed   depuis  sa 


(i)  Raachid.  (2)  Yassaf,  L  c. 


560  HISTOIBE    DES    MOKGOLS. 

première  jeunesse,  exerçait  beaucoup  d'as- 
cendant sur  l'esprit  de  ce  prince,  qui  lui 
était  fort  attaché  et  lui  donnait  le  nom  de 
père  [baba]  (i).  Ahmed  avait  un  autre  favori, 
nommé  Minguéli ,  religieux  mahométan ,  qu'il 
appelait  son  fils.  Il  passait  une  partie  du  jour 
chez  ces  deux  docteurs ,  à  écouter  leurs  leçons, 
et  s'occupait  peu  du  gouvememenL  Sa  mère 


(i)  Selon  Bar  Hebrxus  (pag.    S'jS)  j  Abd-oiir-TalimaB 
^tait   fil5   d*un  domestique  ou  esdave  du  Khalife  Mas- 
ta'ssem ,  et  romnien  de  nation.  Écliappé  du  massacre  de 
Bagdad ,  il  passa  à  Monssoul ,  où  il  exerça  quelque  temps 
la  profession  de  menuisier^  de   là  il  se   rendit  à  A*iim- 
diyah,   et  fit  accroire  à  Yzz-ud-din,  seigneur  de  ce  châ- 
teau, que  des  esprits  lui  avaient  révëlé  l'art  de  la  magie. 
Ce  seiguenr  le  mena  à  la   cour  d'Abaca.  Admis  dcTant 
ce  souverain ,  il  lui  dit  y  que  s'il  youlait  le  faire  conduire 
au  château  de  Tala,  où  étaient  déposés  les  trésors  de  h 
couronne,  il  montrerait   ce    qu'il  savait  faire.  Arrivé  à 
Tala,  il  se  mit  à  mesturer  le  sol  de  côté  et  d'autre;  pui* 
il  indiqua  un  endroit  où  l'on  devait  creuser,  et  se  tint 
lui-^méme  à  quelque  distance.   En  creusant  on  trouva  im 
anneau,  où   il  j  avait  une  pierre  d'un  grand   prix;  on 
le  porta  à  Abaca.  Ce  fait  ayant  confirmé  les  paroles  do 
prétendu  magicien,  on  ajouta  foi  à  tout  ce   qu'il  disait; 
à  l'entendre,  il  avait  le  pouvoir  de  chasser  les  démons i 
et  connaissait  leurs  secrets.  Il  jouit  dès-lors  d'un  grand 
crédit,  et    l'administration   de    tout  le    royaume   lui  (ot 
confiée,  pendant  le  couit  règne  d'Ahmed. 


LIVKB    V,    CHAPITRE    IV.  56l 

Coutouï  Rhatoun,  femme  de  beaucoup  d'es- 
prit,  allait  Y  y  trouver,  et  c'était  dans  cette 
petite  réunion  que  se  décidaient  les  affaires 
d'État.  Ahmed  négligeait  Schingtour  noyan  et 
Sougoundjac  aca,  aux  soins  desquels  il  de- 
vait le  trône  (i).  Il  avait  confié  au  scheïkh 
Âbd-our-rahman  Tadministration  générale  des 
IVakfs  dans  son  royaume ,  ordonnant  que  les 
revenus  de  ces  dotations  pieuses  fussent  exclu- 
sivement appliqués  à  leur  destination  primi- 
tive, et  qu'on  effaçât  du  registre  de  leurs 
dépenses  les  pensions  ou  honoraires  des  mé- 
decins et  astrologues  chrétiens  et  jui£» ,  qui  y 
avaient  été  portés  par  la  protection  des  pré- 
cédents administrateurs;  les  mêmes  sommes 
devaient  leur  être  payées  des  deniers  du 
fisc.  On  fit  les  dispositions  nécessaires  pour 
la  marche  des  caravanes  de  pèlerins  vers  la 
Mecque,  et  l'envoi  de  provisions  destinées 
pour  la  Ca'ba.  En  même  temps  Ahmed  avait 
ordonné  que  les  temples  d'idoles  et  les  égli- 
ses fussent  converties  en  mosquées  (a). 


(i)  Raschid.  —  Selon  Tantcur  de  la  TÎe  de  Rélavoan, 
Coutoui  était  chrétienne. 

(a)  Vassaf,  t.  L  —  Ce  fait  est  confumé  par  Ilaîton. 
Il  dit  (chap.  37)  :  «  Tagondar  avait  été  baptisé  dans  sa  jeu- 

3  3G 


56!1  HiSTOfRB   DES    MONGOLS. 

Ahmed  ayant  pris  U  résolution  d'envoyer 
une  ambassade  en  Egypte,  fit  choix,  pour 
cette  mission  (i),  du  Grand-juge  Coulb-ud* 
din  Mahmoud,  de  Schiraz,  cadhi  de  Sivas, 
et  de  Témir  Bahai-ud-din ,  Atabey  du  sultan 
Mass'oud,  souverain   du  Roum  (a),   qu'il    fit 


«  nesse  et  appelé  Nicolas;    maïs  lorsqu'il  fiit   parvenii  à 
«  l'âge    vîril,  parce  qu'il  avait   été   élcvë^  avec  les  Sara- 
«  zins ,  il  devint  très-méchant  Sarazin  lui-nnéme ,  et  renoii- 
«  çant   à  la  foi  chrétienne ,    il  se  fit  appeler  Mahumel- 
«  Khan,  et  fit  tous  ses  efforts  pour  faire  renoncer  à  tons 
1  les  Tartares  le  christianisme,  et  leur  faire  embrasser  la 
«  secte  de    Mahomet,  et  ceux  qu'il   n*osait    pas    j  con- 
«  traindre  par  violence,  il  leur  faisait  des  présents,  des 
m  grâces  et  des  honneurs  pour  les  corrompre.    D  j  eut 
«  alors  une  infinité   de  Tartares   qui   se    convertirent  an 
«  mahométisme.  Il  fit  détruire  tontes  les  églises  chrétien- 
«  nés  à   Taurîz   et   ailleurs;  en  sorte    que    les    pauvres 
«  chrétiens   n'osaient  plus  professer  leur    religion,  s    On 
est  étonné,  après  le  témoignage  de  Yassaf  et  de  Haîton, 
de  lire  dans  rhistoire  de  Bar  Hebraeus  (pag.  567),  que, 
fidèle  aux   préceptes  de   tolérance   de    son    aïeul   Tcbtn- 
guiz-khan,  Ahmed  montrait  de   la  bienveillance  aux  mi- 
nistres de  tous  les  cultes,   et   principalemoit   anx   Oiré- 
tiens;  qu'il  leur  accorda  des  chartes,  en  vertu  desquelles 
les  églises  et   les  monastères,  les  prêtres  et  les   moines, 
dans  son  empire,    étaient  exempts  de  toutes  charges  et 
impositions  publiques. 

(i)  Raschid.  (a)  Bar  Hebraeus,  p.   667. 


tlTRB   T,   CH^PITBB   lY.  563 

partir  de  sa  résidence  d'Alatac,  le  a5  août.  Le  igdj.-i* 
prince  de  Mardin  leur  adjoignit  son  vézir 
Schems-ud-din ,  fils  de  Béiti.  Rélavoun,  in- 
struit  du  départ  de  ces  ambassadeurs,  avec 
une  suite  nombreuse  et  un  train  magnifique , 
avait  envoyé  à  la  frontière»  près  de  Biret, 
deux  de  ses  chambellans ,  Hadjibs^  pour  les 
recevoir  et  les  accompagner,  et  ordonné  à 
ses  préfets  de  les  surveiller,  de  ne  pas  per* 
mettre  quMls  eussent  la  moindre  communica* 
tion  avec  aucim  de  ses  sujets,  de  ne  les  foire 
voyager  que  pendant  la  nuit.  Us  entrèrent  de 
nuit  dans  la  ville  d'Alep ,  où  ils  restèrent  incon- 
nus; passèrent  par  Damas,  et  arrivèrent  la  nuit  à 
Missr  (en  face  du  Caire),  dans  le  mois  d'octo- 
bre.  Admis  à  l'audience  du  sultan ,  ils  se  pro-  re^jcb. 
sternèrent  et  lui  remirent  une  lettre  d'Ahmed  ; 
ensuite  ils  s'acquittèrent  d'un  message  verbal 
dont  ils  étaient  chargés  (i). 

I^  lettre  du  sultan  Ahmed  était  conçue 
en  ces  termes  : 

«  Au  nom  de  Dieu,  très-dément  et  miséri- 
«  cordieux. 

«  Par  la  puissance  de  Dieu  ;  sous  les  auspi- 
«  ces  du  Caan.  Ordonnance  d'Ahmed  au  sultan 
«  d'Egypte. 


(i)  Vie  de  KélaToon.  i—  Blacmû 


^64  BISTOIRE    DES    MONGOLS. 

«  L'Être  suprême  nous  a  fait  la  grâce,  dès 
«  notre  enfance,  de  nous  apprendre  à  connai- 
«  tre  sa  Toute  Puissance,  à  confesser  son 
«  unité,  à  croire  en  Mohammed  (que  Diea 
«  lui  soit  propice  et  lui  donne  la  paix),  à 
«r  avoir  la  plus  grande  foi  dans  ses  saints  dis^ 
oc  ciples  et  les  bienheureux  de  sa  nation.  Dieu 
«  owre  et  purifie  le  cœur  de  celui  à  qui  il 
a  veut  servir  de  guide ,  cfat  de  le  disposer  à 
«  receifoir  V Islamisme  (i).  Depuis  lors  nous 
cr  n'avons  cessé  d'exalter  la  parole  divine,  et 
'<i  de  vouloir  le  bien  de  l'Islamisme  et  des 
«  Musulmans,  jusqu'à  ce  que,  la  succession 
(c  au  trône  nous  étant  échue,  après  notre  bon 
a  père  et  notre  frère  aîné,  Dieu  daignât  nous 
«  accorder  toutes  les  faveurs,  tous  les  bien* 
a  faits  que  nous  pouvions  espérer  de  sa  mu- 
oc  nificence  ;  dévoilât  à  nos  yeux,  et  nous  remit 
(c  la  fiancée  de  l'empire;  alors  se  réunirent 
<K  auprès  de  nous  en  CouriltaX  (assemblée  où 
ce  le  choc  des  opinions  fait  jaillir  la  lumière) ^ 
ce  tous  nos  frères,  tous  les  princes  du  sang^ 
a  les  généraux,  les  officiers  et  les  gouverneurs 
a  des  provinces,  lesquels  résolurent  unanime- 
«  ment  d'exécuter   ce  qu'avait  ordonné  notre 


(i)  Coran, 


LIVRE   V,    CHikPITAE    IV.  565 

c  frère  ainé|  en  faisant  marcher  de  votre 
«  côté  y  avec  une  volonté  devant  laquelle  s*a- 
«c  baissent  les  plus  hautes  montagnes,  avec 
«  une  résolution  qui  amollit  les  rocs  les  plus 
ce  durs 9  Finnombrable  multitude  de  nos  guer- 
«  riers,  que  la  terre,  malgré  son  étendue,  a 
«  de  la  peine  k  contenir,  et  qui,  par  leur  au<* 
«  dace  et  leur  furie,  remplissent  d'effroi  tous 
«  les  cœurs.  Nous  avons  examiné  la  crème  qui 
ff  est  résultée  de  l'agitation  des  avis ,  nous  avons 
«  bien  considéré  l'opinion  qui  a  réuni  tous 
a  les  suffrages,  et  nous  l'avons  trouvée  con* 
«c  traire  au  désir  que  notre  cœur  éprouve  de 
«  faire  le  bien  général,  en  affermissant  les 
«  bases  de  l'Islamisme,  et  en  ayant  soin  qu'il 
c<  n'émane  de  notre  part,  autant  que  possible, 
«  d'autres  ordres  que  ceux  qui  ont  pour  but 
a  d'empêcher  l'effiision  du  sang,  d'appaiser  les 
«  troubles,  de  faire  jouir  toutes  les  régions 
«  du  zéphir  du  calme  et  de  la  sécurité ,  afin 
«  que  les  Musulmans  puissent  goûter  les  dou- 
a  ceurs  du  repos  sur  la  couche  de  notre  bonté 
«  et  de  notre  bienfaisance;  animés,  dans  ce 
«  désir,  par  notre  respect  pour  les  comman- 
«  déments  de  Dieu ,  et  notre  amour  |>our  son 
a  peuple.  Ainsi  Dieu  nous  a  inspiré  la  volonté 
«  d'étouffer  cet  incendie,  de  rétablir  le  calme, 
«  et  de  faire  connaître  à  ceux  qui  nous  ont 


566  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

tf  dotiné   leurs  conseils  ^   la  pensée   que   Dieu 
«c  nous  a  suggérée  d'employer  d'abord  les  re» 
c  mèdes  qui  peuvent  faire  espérer  la  guérison 
«  des   maux  publics ,  en  différant  de  recourir 
«  à  ce  qui  doit  être   le  dernier  des   moyens; 
«  car  nous  n'aimons  pas  à  brandir  le  javelot 
ec  avant  d'avoir  reconnu  le  but  qu'il   doit  at- 
«  teindre  j  et  nous  ne  le  lançons  qu'après  avoir 
«  fait  constater  notre  bon  droit  par  une  dé- 
«  cision  légale.  Nous  avons  été  fortifiés  dans 
<c  notre  résolution  de  faire  la  paix,  et  de  pro- 
«(  céder  à   ce  qui  nous  a   paru   propre   à   la 
«  faire  réussir,    par  les    avis  du    Scheîkh-ul- 
«c  Islam,  modèle  des    docteurs,    Kémal-ud-din 
«  Abd-ur-rahman ,  qui  est  notre  bon  aide  dans 
«  les  affaires  de  religion.  Nous  lui  avons  fait 
«c  dresser    cette    lettre,   dans   la  pensée    que 
«  Dieu  prend  pitié  de  ceux  qui  l'invoquent, 
«  et  châtie    les    désobéissants.     Nous    faisons 
«  partir  le  Grand-juge   Coutb-ud-din  et  l'Ata- 
«  bey  Bahaï-ud-din ,  tous  deux  honorés  de  no- 
a  tre    conûance,    afin    qu'ils  vous    instruisent 
«  de  notre  foi ,  qu'ils  vous  persuadent  de  nos 
«  intentions  bienveillantes  envers  tous  les  Mie 
«c  sulmans,    qu'ils    puissent    vous    convaincre 
«  que   Dieu  a  daigné  nous    ouvrir  les  yeux, 
«  que  l'Islamisme  a  effacé  tout  ce  qui  l'a  pré- 
«  cédé,  que  l'Être  suprême  a  mis  dans  notre 


LIVRE  V,    CUA.1MTRK     IV.  567 

«  cœur  le  désir  de  suivre  la  voie  de  la  vérité, 
«  et  de  prendre  pour  guides  ceux  qui  la  cou- 
«  naissent.  Vous  verrez  un  grand  bienfait  de 
«  Dieu  envers  les  hommes,  dans  la  bienveil- 
«  lance  qu'il  nous  a  inspirée,  et  vous  ne  repous- 
«  serez  point  nos  paroles  de  paix  à  cause 
«  des  événements  passés;  car  les  jours  diffè- 
«  rent.  Et  si  vous  examinez  les  preuves,  elles 
«  fortifieront  votre  confiance;  elles  vous  ga- 
«  rantiront  Taccomplissement  de  l'objet  désiré* 
«  Observez  nos  actes  déjà  publiés  par  la  re- 
«  nommée.  Nous  avons ,  par  la  grâce  de  Dieu  ^ 
«  arboré  l'étendard  de  la  foi,  et  ensuite  ma- 
te nifesté  notre  croyance  par  divers  faits  :  en 
tt  recommandant  l'observance  des  préceptes  de 
«  la  loi  mahométane;  en  faisant  grâce  à  ceux 
c  qui  avaient  encouru  des  peines ,  nous  disant 
«  Dieu  pardonne  le  jmssé  ;  en  ordonnant  d'a- 
«  méliorer  l'administration  des  donations  pieu* 
et  ses,  affectées  soit  aux  mosquées,  aux  mau- 
tf  solées  ou  aux  collèges;  de  restaurer  les  kos- 
a  pices,  les  hôtelleries  délabrées;  de  distribuer 
ff  les  revenus  de  ces  fondations  à  ceux  aux- 
«  quels  ils  sont  destinés,  d'après  les  statuts 
«  des  fondateurs,  défendant  qu'il  soit  rien 
€  détourné  des  donations  récentes,  ni  rien 
<c  changé  aux  fondations  anciennes.  Nous  avons 
u  ordonné  de  bien  traiter  les  pèlerins ,  de  leur 


568  HISTOIRE     DES    MONGOLS. 

«  foutnir  les  objets   dont  ils  pouvaient  avoir 
«  besoin ,   de   veiller   à  la    sûreté    des   routes 
tf  qu'ils  devaient  parcourir,  et  de  donner  des 
ce  escortes  à  leurs  caravanes.    Nous  avons  ou- 
«  vert  les  communications  entre  notre  pays  et 
«  le  vôtre,  afin  que  les  commerçants  puissent 
«  voyager  librement,  et  avons  défendu  à  nos 
«  commandants    et  à-  nos  préfets    de   mettre 
«  obstacle  à  leur  passage,  ni  à  leur  départ, 
«  ni  à  leur  retour.   Nos    avant-postes  avaient 
«  saisi  un  espion  déguisé  en  dervisch  ;  suivant 
«  l'usage  il  devait  être  mis  à  mort  ;    mais  par 
«  respect  pour  la  défense  divine,  son  sang  n'a 
a  pas  été  versé;    nous   vous   l'avons  renvoyé, 
«  Toutefois    vous    n'ignorez  pas   le    tort  que 
a  peut  faire  aux  Musulmans  l'envoi   de  pareils 
a  émissaires.    Depuis  long-temps,  nos  troupes* 
«  les   voyant   sous    le    costume  des  dervischs, 
«  des  dévots,   des   religieux,  ont  conçu   une 
«  mauvaise  opinion  des  individus  de  ce  genre 
«  et  ont  tué   ceux  qu'ils  ont  pris.  Et  mainte- 
«  nant,  grâce  à  Dieu,  elles  n'auront  plus  be- 
cf  soin    d'en    agir    ainsi,   après    la  permission 
«  par  nous  donnée  de  rendre  les  communica- 
«  tions  libres  pour  les  commerçants  et  les  au- 
«  très  voyageurs.   Si  vous  considérez  tous  ces 
V  actes  et  d'autres  semblables,  vous  reconnaî- 
a  trez  qu'ils  ont  été  dictés  par  des  intentions 


Ï.IVRE  V,  CHAPITRE    IV.  569 

«  droites ,  entièrement  dépouillées  d'artifice, 
a  Elles  n'existent  donc  plus  les  causes  d'aver- 
<c  sion  qui  produisaient  les  hostilités.  Si  elles 
**  avaient  lieu  dans  l'intérêt  de  la  religion  et 
c  pour  la  défense  des  Musulmans  y  vous  voyez 
«  que,  par  la  grâce  divine,  sous  notre  règne, 
«  la  lumière  a  paru.  Si  c'était  pour  d'autres 
a  motifs,  nous  déclarons  que  quiconque  suit 
«  maintenant  la  voie  de  la  raison ,  troussera  en 
«  nous  un  ajni  et  un  défenseur.  Nous  avons 
a  levé  le  voile,  en  nons  exprimant  franche* 
a  ment.  Nous  vous  avons  instruit  de  ce  que 
«  nous  nous  proposons  de  faire  avec  des  in- 
«  tentions  pures  envers  Dieu,  et  pour  com- 
tf  mencer,  nous  avons  défendu  à  nos  troupes 
tf  d'agir  contre  ces  dispositions,  afin  d'obtenir 
«  l'agrément  de  Dieu  et  de  son  apôtre;  afin 
a  que  puissent  briller  sur  leurs  faces  les  signes 
<K  de  leur  approbation,  et  que  les  Musulmans 
«  soient  délivrés  des  maux  de  nos  discordes; 
ce  que  les  ténèbres  de  l'inimitié  soient  dissi- 
a  pées  par  la  lumière  de  la  bonne  harmonie; 
a  et  que  sous  son  ombre  tutélaire  reposent  en 
«  paix  les  habitants  des  villes  et  des  campa- 
«  gnes  ;  afin  que  les  cœurs ,  que  l'agitation  avait 
a  fait  remonter  jusqu'à  la  gorge,  se  tranqui- 
«  lisent,  et  que  les  anciens  griefs  soient  ou- 
«  bliés.  Et  si  Dieu  fait  au  sultan  d'Egypte  la 


570  HlSTOiRli    DBS    MONGOLS. 

«  grâce  de  lui  inspirer  ce  qui  doit  assurer  la 
«  paix  du  inonde  et  le  bien-être  des  humains, 
«  il  suivra  la  bonne  voie,  en  ouvrant  les  por* 
«  tes  de  l'obéissance  et  de  l'union ,  et  en  mon- 
ic  trant  une  sincère  amitié.  Par-là  ses  Etats 
«  prospéreront,  les  troubles  seront  appaisés, 
flc  les  glaives  rentreront  dans  leurs  fourreaux, 
a  la  terre  se  calmera,  les  cous  des  Musul- 
ce  maus  seront  délivrés  des  chaînes  de  l'igno- 
«  minie;  mais  si  de  mauvaises  pensées  préva- 
«  laient  sur  les  inspirations  du  Dieu  des  mi- 
«  séricordes,  et  vous  empêchaient  d'apprécier 
«  nos  offres  bienveillantes,  Dieu  nous  saura 
«r  gré  de  nos  efforts  et  agréera  nos  excuses. 
«  Nous  n  infligeons  pas  des  châtiments  as^nuU 
«  d'aifoir  envoyé  un  apôtre  (i).  Mais  Dieu  dirige 
«  vers  la  bonne  voie  et  accorde  le  succès;  il 
«  protège  les  pays  et  les  peuples,  et  seul 
ce  il  nous  suffit.  » 

«  Donné  la  mi-djomada-ul-evvel  681   (ai  août 

128a),  à  notre  résidence  d'Alatac.  » 

Le  sultan  d'Egypte  répondit  en  ces  termes: 

(Après  les  prières  d'usage)  ...  «  Nous  soni- 

«(  mes  honorés  de  votre   lettre ,  qui  nous  an- 

c  nonce  l'importante  nouvelle  de  votre  con- 


(i)  Coran, 


LIYAB   Y,   CHAPITRE  IV.  îi']l 

c  version  à  la  foi,  et  de  votre  séparation  de 
«  ceux  de  votre  famille  et  de  votre  nation 
«  qui  en  sont  les  ennemis.  A  l'ouverture  de 
«  cette  lettre,  qui  certifiait  aux  Musulmans 
«  votre  Islamisme,  des  actions  de  grâces  ont 
a  été  rendues  à  FÉternel,  et  des  prières  lui 
«  ont  été  adressées  pour  qu'il  vous  fasse  per- 
te sévérer  dans  votre  résolution,  qu'il  fasse 
«c  germer  dans  votre  cœur  la  semence  de  l'a- 
«  mour  envers  cette  religion,  comme  il  fait 
«  croître  les  plus  belles  plantes  dans  les  sols 
«  les  plus  ingrats. 

«  Nous  avons  donné  toute  notre  attention 
«  au  commencement  de  cette  missive,  où 
«  vous  nous  annoncez  que  dès  votre  enfance, 
«  vous  aviez  eu  la  vocation  de  confesser  l'u- 
a  nité  de  Dieu,  et  de  professer  la  foi  maho- 
tc  métane,  en  pensées,  paroles  et  actions. 
«  Dieu  soit  loué  de  ce  qu'il  a  ouvert  votre 
or  cœur  à  llslamisme  et  de  ce  qu'il  vous  a 
«  favorisé  de  ses  saintes  inspirations.  Nous 
«  rendons  grâces  à  Dieu  de  ce  qu'il  nous  a 
«  conduit  plus  anciennement  vers  ce  but 
«  sacré,  de  ce  qu'il  a  affermi  nos  pas  dans 
a  toutes  les  occurences  où  nous  avons  agi  ou 
«  combattu  pour  sa  gloire;  car  sans  lui  les 
«  pas  chancèlent. 

«  Quant  à  votre  prise  de  possession,    par 


57^  HISTOIRE   l>ES   MONGOLS. 

«r  droit  d'héritage,  de  la  souveraineté  de  votre 
«  père  et  de  votre  frère  aîné;  à  votre  élé- 
«  vation  au  trône,  que  voire  foi  étaye,  que 
«f  votre  royauté  illustre,  Dieu  transmet  les 
a  grandeurs  à  celui  qu'il  élit  parmi  ses  ser- 
a  viteurs,  et  il  a  réalisé  envers  vous  les 
«  joyeuses  annonces  de  ses  faveurs,  qu'il  a 
«  faites  à  ses  adorateurs  chéris. 

«  Vous  avez  fait  mention  de  la  réunion 
«  de  vos  frères  et  des  autres  princes  du  sang, 
«  des  Grands  de  l'empire,  des  chefs  de  Tar* 
«  mée,  des  gouverneurs  de  provinces,  en 
«  Court'/ tai ,  assemblée  où  s'écrément  les  avis, 
«  et  vous  dites  qu'ils  étaient  tombés  d'accord 
«  d'exécuter  la  résolution  prise  par  votre 
«r  frère  aîné,  de  faire  marcher  l'armée  vers 
«  ce  côté-ci;  que  vous  aviez  réfléchi  sur  le 
a  résultat  de  leurs  délibérations  et  de  leurs 
«  désirs,  et  que  vous  l'aviez  trouvé  contraire 
«  à  vos  propres  dispositions,  favorables  a 
a  la  paix,  tendant  a  éteindre  le  feu  des  hos- 
«  tilités.  C'est  le  sentiment  d'un  monarque 
«  pieux  qui  a  pitié  de  ce  qui  reste  de  sa  na- 
<r  tion,  qui  réfléchit  avec  une  raison  supé- 
«  rieure  aux  conséquences  des  choses;  sinon, 
«  si  vous  eussiez  permis  aux  vaines  illusions 
(c  de  s'emparer  de  leurs  esprits,  il  serait  a^ 
«  rivé  cette  fois  comme  les  autres.  Mais  vous 


LIVEE    V,    CHAPITBB  IV.  673 

«  avez  agi  comme  celui  qui  craint  la  présence 
«  de  Dieu  son  seigneur  ^  qui  se  garde  des  se- 
tf  ductionsy  qui  n'approuve  pas  les  paroles  de 
«  ceux  qui  sont  dans  l'erreur,  ni  les  actions 
a  de  ceux  qui  s'égarent. 

«  Vous  dites  que  vous  ne  voulez  pas  com- 
a  mencer  la  guerre ,  avant  d'avoir  sondé  le  ter- 
«  rain  et  produit  vos  arguments;  mais  puisque 
«  vous  vous  êtes  rangé  au  nombre  des  fidèles, 
«  nos  arguments  et  les  vôtres  doivent  être  diri- 
«  gés  contre  ceux  que  leur  idolâtrie  empêche 
«  de  suivre  cette  voie.  Et,  certes,  Dieu  et 
«  les  hommes  savent  que  nous  ne  nous  son^ 
«  mes  armés  que  pour  protéger  les  Maho* 
a  métans;  que  nous  n'avons  agi  que  pour  la 
«  gloire  de  Dieu;  et  puisque  vous  avez  em* 
«  brassé  notre  foi,  toute  animosité  a  disparu; 
«  le  passé  est  oublié;  à  l'aversion  succédera 
«  l'union;  car  la  foi  est  comme  un  édifice 
«  dont  les  parties  se  soutiennent  mutuelle- 
«  ment,  et  en  quelque  endroit  qu'on  arbore 
«  sa  bannière,  on  trouve  une  famille  et  des 
«  amis. 

<K  Vous  dites  que  vous  avez  pris  toutes  ces 
«  mesures,  d'après  les  représentations  du 
«  Scheïkh-ul-Islam ,  modèle  des  docteurs,  Ké- 
«  maUud-din  Abd-ur-rahman.  Nous  espérons 
«  que  par  son  influence    bénigne  et  par   les 


$74  HISTOIRE    DES    HOHGOLft. 

«  mérites  des  justes ,  tous  les  pays  seront  ao 
«  quis  à  rislamisme,  afin  que  ses  destinées 
«  s'accomplissent  et  que  les  portions  éparses 
«  du  peuple  mahométan  puissent  de  nouveau 
a  se  réunir  y  et  nous  ne  doutons  pas  que 
a  celui  qui  a  eu  le  bonheur  de  jeter  ces 
ce  fondements  y  n'ait  le  mérite  d'achever  son 
«  ouvrage.  Quant  à  la  mission  du  Grand-jnge 
«r  Coutb-ud-din ,  et  de  Tatabey  Bahai-ud-diQ^ 
«  chargés  tous  deux  de  vos  messages,  nous 
«  les  avons  reçus  de  leurs  bouches. 

a  Vous  nous  faites  connaître  que  si  Ton 
«  examine  les  preuves  que  vous  avez  données 
«  de  vos  dispositions  amicales,  on  verra  vos 
«  actes  empreints  de  justice  et  de  bienfaisance, 
c<  et  principalement  votre  sollicitude  pour  la 
«  bonne  administration  des  fVakfs^  des  mos- 
«t  quées,  des  hôtelleries,  pour  la  sûreté  des 
«  pèlerins,  etc.  Ce  sont  des  vertus  mhérentes 
êc  au  monarque  qui  veut  assurer  la  durée  de 
«  son  empire.  Un  prince  juste  n'a  pas  d'in- 
«  dulgence  pour  les  vices;  il  ne  blâme  pas 
a  ceux  qui  invectivent  contre  les  choses  pro- 
cc  hibées.  Ce  sont  de  ces  actions  louables  et 
ce  méritoires  dont  on  ne  parle  qu'avec  éloges; 
(c  ce  sont  des  actes  dignes  de  récompense  et 
ce  qui  établissent  des  liaisons  intimes;  mais 
et  vous  êtes  trop  élevé  pour  pouvoir  être  ho- 


LIVEX   Vy  CHAPITRE   IV.  575 

«  noré  par  les  récompenses  d'autrui;  el» 
«  les  seraient  toutes  au  dessous  de  vous; 
«  car  la  gloire  des  grands  souverains  consiste 
«  à  restituer  aux  princes  leurs  domaines. 
«  Voyez  ce  qu'a  fait  votre  père:  les  sultans 
«  Seldjoukides  et  d'autres  princes  n'étaient 
«c  pas  de  sa  religion,  et  pourtant  il  les  a  con- 
a  firmes  dans  leur  souveraineté;  il  ne  les  a 
«  pas  expulsés  de  leurs  royaumes.  Il  faut  que 
«  vous  ne  voyiez  pas  un  droit  violé ,  que  vous 
«  ne  le  fassiez  respecter;  pas  un  oppresseur 
«  que  vous  ne  le  réprimiez;  afin  que  votre 
«  empire  se  consolide,  et  que  votre  règne 
«  soit  orné  d'actes  empreints  de  la  crainte  de 
«  Dieu. 

«  L'ordre  donné  à  vos  troupes  et  à  vos  pré- 
«  fets,  de  ne  molester  qui  que  ce  soit,  de 
«  préserver,  au  contraire,  les  voyageurs  de 
«  toutes  vexations ,  a  provoqué ,  dés  qu'il  nous 
«  est  parvenu,  un  ordre  semblable  de  notre 
«  part  à  nos  gouverneurs  à  Rahbet,  Alep, 
«  Biret  et  Aîntab,  ainsi  qu'aux  commandants 
«  de  nos  troupes  dans  les  provinces.  I^orsque 
«  nous  serons  liés  par  des  pactes  mutuels, 
«  ces  ordres  seront  confirmés. 

c  Quant  au  dervisch  espion  qui  a  été  saisi 
«  et  relâché ,  et  à  l'observation  que  le  costume 
«  de  dervisch ,  adopté  par  les  espions ,  a  fait 


576  HISTOIRE    DES    M01fG0]:.S. 

«  tuer  f  sur  un  simple  soupçon ,  plusieurs 
<c  dervischs  et  religieux ,  c'est  une  porte  qui  a 
a  été  ouverte  de  votre  côté  ;  c'est  un  briquet 
a  qui  a  été  frappé  de  votre  part.  £t  com- 
te bien  d'individus  déguisés  en  dervischs 
«  mendiants  ont  été  expédiés  de  vos  États 
A  pour  examiner  ce  qui  se  passait;  pin- 
ce sieurs  ont  été  saisis  ^  et  on  leur  a  bit 
«  grâce  de  la  vie,  sans  chercher  à  rien  dé- 
«  couvrir  de  ce  que  cachait  leur  habit  de 
«  mendiant. 

<x  Vous  dites  que  notre  union  ferait  naître 
a  la  paix  du  monde  et  le  bien-être  du  genre 
a  humain  ;  mais  on  ne  repousse  pas  la  cod- 
a  corde  quand  on  ouvre  la  porte  de  l'amidé, 
a  et  qu'on  incline  à  la  paix;  et  i^ui  qui 
«€  tourne  la  bride  pour  éviter  le  chpc,  vaut 
«  celui  qui  tend  la  main  de  réconciliation; 
(c  la  paix  est  y  certes,  le  premier  des  comman- 
cc  déments. 

ce  Quant  aux  dispositions  générales  que 
ce  vous  avez  faites ,  elles  ne  peuvent  être  que 
«  salutaires;  elles  feront  fleurir  vos  États.  Il 
«  est  nécessaire  que  des  ordres  soient  don- 
«  nés,  mais  les  pactes  doivent  les  précéder, 
a  Ces  ordres  m'ont  été  communiqués  par 
ce  une  langue  qui  fait  agréer  tout  ce  qu'elle 
ce  énonce;  les  cœurs  de  vos  ambassadeurs  les 


LIVRE   V,  CHàPlTRl  tV.  O'J'J 

«  ont  conservés  aussi  bien  que  l'auraient  fait 
€  des  lettres  sur  le  papier. 

«  Vous  citez  ces  paroles  divines:  Nous  ne 
€  punissons  pas  aidant  d'tuHHr  em^jé  un  apô^ 
€  ire;  ce  n'est  pas  ainsi  qu'on  parvient  à 
«  l'amour  de  Dieu;  mais  c'est  en  invoquant 
«  les  mérites  des  anciens  dans  la  foi,  et  l'aS' 
«  sîstance  des  chefe  spirituels. 

«  Nous  avons  entendu  le  message  dont  vous 
cr  avez  chargé  le  6rand*juge  Coutb*ud-din.  Il 
a  est  conforme  au  contenu  de  votre  lettre, 
«  relativement  à  votre  conversion  et  à  vos 
«c  actes  de  justice  et  de  générosité ,  que  tou« 
«  tes  les  langues  célèbrent  Nous  en  rendons 
ce  grâces  à  Dieu,  et  nous  ne  doutons  pas  de 
«  votre  reconnaissance  envers  lui.  Dieu  a  en- 
ce  voyé  ces  paroles  k  son  apôtre,  pour  ceux 
«  qu'il  a  favorisés  de  l'Islamisme:  Dis  leur: 
«  Ne  me  reniiez  pas  grâces .  de  votre  conuerswn 
«  à  V Islamisme;  cest  Dieu  qui  %f0us  /ail  la 
«  grâce  de  iH}us  guider  vers  la  vraie  foi  (i). 

«  n  nous  a  dit,  que  Dieu  vous  avait  donné 
c  assez,  pour  que  vous  n'ayez  pas  besoin  de 
«  porter  la  vue  sur  le  territoire  d'autnii,  et 
c  que  si  nous  désirons  un  accord  sur  cette 
«  base,  l'affaire  sera  conclue. 


(i)  Coran,  chap.  49,  t.  17. 

3  37 


SjS  HISTOIRE    DBS    XOKGOLS. 

<x  Nous  vous  répondons  que  les  choses, 
ce  lorsqu'elles  sont  fondées  sur  le  commun 
«  accord  y  sont  stables^  et  qu'elles  établissent  la 
«  bonne  liarmonie  et  l'amitié.  Dieu  et  les 
a  hommes  voyent  que  nous  abaissons  nos 
«  ennemis,  que  nous  honorons  nos  amis;  et 
ce  que  d'amis  y  de  compagnons  on  acquiert, 
«  tandis  qu'on  ne  trouve  ni  père,  ni  frère, 
«  ni  parent  ;  l'œuvre  de  la  foi  n'a  été  accom- 
a  plie  que  par  la  coopération  des  compa- 
ti gnons  du  Prophète.  Si  vous  désiras  établir 
a  des  liens  d'amitié,  faire  alliance,  pour  abat« 
«  tre  nos  ennemis  communs,  et  vous  confier 
Qc  en  celui  dont  l'assistance  fortifie  en  toutes 
«  choses,  vous  en  êtes  le  maître. 

ce  II  nous  a  dit  encore  que  si  nous  con- 
te voitions  quelque  partie  de  votre  territoire, 
<c  il  ne  fallait  pas  envoyer  des  détachements 
a  pour  faire  des  courses  dans  votre  pays, 
a  puisqu'elles  ne  servaient  qu'à  nuire  aux 
Qc  Musulmans.  Nous  répondrons,  que  si  vous 
et  fermez  la  main  de  l'hostilité  à  l'égard  des 
a  voyageurs,  et  si  'vous  laissez  les  princes 
d  musulmans  en  paisible  possession  de  leurs 
«  États,  les  calamités  cesseront,  et  le  sang 
«  sera  épargné.  Rien  n'est  plus  juste  que  de 
a  ne  pas  faire  ce  qu'on  défend  aux  autres,  de 
«  ne  pas    prescrire   ce  qu'on  oublie  soi-même 


ttVRiV,    CHAPtTftt  IV.  579 

«  de  Êiire^  Councoaratai  est  à  présent  dans 
«  le  Roum ,  et  ce  pays  est  en  votre  pouvoir , 
«  soamis  au  tribot;  néanmoins  il  y  a  répandu 
«  le  sang  y  deshonoré  les  femmes ,  et  réduit  en 
c  captivité  les  enÊints  ;  il  a  vendu  les  bommea 
«  libres  et  il  a  tout  refusé  hors  de  persévérer 
«  dans  ces  actes  de  dévastation. 

u  II  nous  a  dit  encore  que  si  vous  n'obte- 
«  niez  pas  la  cessation  de  ces  courses  hostiles, 
«  qne  nons  fixions  un  champ  de  bataille ,  et 
a  que  Dieu  donnerait  la  victoire  à  qui  il  lui 
a  plait.  Voici  notre  réponse  :  les  lieux  où  les 
a  deux  armées  se  sont  plus  d'une  fois  ren- 
«  contrées  sont  redoutés  par  ceux  de  vos 
«  guerriers  qui  ont  échappé  à  la  mort;  ils 
«  craignent  d'y  revenir  et  de  voir  i^péter 
«  les  désastres  de  ces  journées.  Le  moment 
«  de  la  rencontre,  Dieu  seul  le  connaît, 
«  nul  autre  ne  peut  le  fixer,  et  la  vie* 
ce  toire  est  à  celui  que  Dieu  fait  vaincre, 
«  non  à  celui  qui  s'en  croit  sûr.  Nous  ne 
«c  sommes  pas  de  ceux  qui  attendent  leur 
«  salut  avec  anxiété;  et  quant  à  l'heure 
a  de  la  victoire  elle  est  comme  la  dernière 
a  heure,  elle  n'arrive  qu'inopinément.  Dieu 
«  seconde  ce  qui  se  fait  pour  l'avantage  de 
«  son   peuple,  et  il  a  toute  puissance  pour 


58o  HISTOIRE   DES  MOlfGOI^S. 

«  £sdre   le  bien.  »    Écrit  en  Ramazan  [décem- 
bre] (i). 

Les  ambassadeurs  partirent  avec  cette  ré- 
ponse, et  furent  reconduits  jusqu^à  la  firon- 
tière  sous  bonne  escorte ,  accompagnés  des 
deux  chambellans  qui  les  avaient  amenés. 
Personne  n'avait  pu  communiquer  avec  eux  (i). 


(i)  Vassaf ,  tom.  I*^  —  Fie  de  Kélavoun.  —  La  lettre 
du  sultan  Ahmed  se  trouTe  dans  la  Chron.  Syr.  d'AI>oat- 
faradje,  éd.  de  Pocock;  mais  on  n*y  voit  que  la  moitié 
de  la  réponse  de  Kélayoun.  Le  texte  s'arrête  a  ces 
mots  :  Et  quant  à  la  mission  du  Grand-juge  Coutb-oddùt 
et  de  VAtahey ...  O  y  a  en  cet  endroit  mie  lacone  dans 
le  manuscrit. 

(a)  Vie  de  Kélavoun. 


LlVaS    V,    CHAPITRE    V.         *         58l 


CHAPITRE    V. 

Fremien  actes  sëditieaz  d*Argoun.  ^  Set  poursnites  oonlre 
Alai-ud-din.  —  Mort  de  cet  administrateur.  —  Attaques 
d^Argoon  contre  le  Tézîr  Schems-ud-din.  —  Prétentions 
d'Argoun.  —  Envoi  du  scheîkh  Abd-our-rahman  en 
Ég3rpte.  —  Supplice  du  prince  Coungcourataî ,  ami 
d*Argoun«  —  Marcbe  d*nne  armée  contre  Argoun.  — 
Défiûte  d'Argoun.  —  Négociations.  —  CaptÎTité  d'Ar- 
gonn.  —  Sa  délirrance.  —  Fuite  d'Ahmed.  —  Son  ar- 
restation. —  Sa  mort  —  Ambassade  du  scheikh  Abd- 
ur-rahman.  —  Sa  mort.  -^  Opérations  militaires  de 
Kélavoun. 


Ârgoun,  instigué  par  ses  ofiBciers,  avait 
résolu  de  disputer  à  Ahmed  la  possession  du 
trône.  Il  passa  Thiver  dans  la  province  de 
Bagdad»  où  cantonnait  un  touman  det  Ca- 
raounass,  qui  avait  fait  partie  de  la  maison 
militaire  d'Abaca,  et  avait  ses  quartiers  d'été 
à  Siah-couh,  Ces  troupes ,  les  plus  braves  de 
Tarmée  mongole ,  avaient  été  mises  par  Ar- 
goun  sous  les  ordres  du  général  Togatchar, 
auquel  il  avait  conféré  les  timbales  et  Téten- 
dard  avec  le    titre  de   chef  de  touman    (i). 

(i)  Vassaf ,  Tom.  I. 


58a  '     HJSTOIHE    DES    VlOUGOhS. 

Elles  étaient  commandées  sous  Togatchar, 
par  les  princes  Kikhatou  et  Baïdou,  le  pre- 
mier j  frère ,  le  second ,  cousin  d^Argoun ,  ainsi 
que  par  les  généraux  Tchaoucour,  Tchongou- 
tour ,  Touladaî  et  autres ,  qui ,  de  même  que 
tous  les  anciens  officiers  et  courtisans  d'Abaca, 
étaient  dévoués  à  son  fils  (i). 

Argoun  ordonna  que  toutes  les  propriétés 
d'Alaï-ud-din  fussent  livrées  à  ses  commis- 
saires, et  qu'on  empêchât  les  agents  de  ce 
fermier  général  de  rien  percevoir  des  impo- 
sitions de  la  province.  Il  se  rendit  lui-même 
à  Bagdad  y  et  exerça  sa  vengeance  sur  les  in- 
tendants d'Alaï-ud-din.  Non  -  seulement  il 
s'empara  de  ce  qu'il  y  avait  dans  leurs  cais- 
ses; mais  il  les  força,  par  les  tortures,  de 
payer  une  forte  somme,  sous  le  prétexte  de 
recouvrer  les  arrérages  des  années  précédentes. 
Schischi  Bakhschi,  Poulatamour  et  Togat- 
char  l'assistaient  avec  zèle.  Alai-ud-din,  en 
apprenant  ces  nouvelles  persécutions,  eut 
une  attaque  d'apoplexie  qui  le  mit  au  tom- 
5^2.'  heau,  le  6  mars  i283.  Son  frère  Haroun  le 
remplaça  (ti). 


(i)  Raschid. 

(a)  Raschid.  —  Va5saf.    Ce  dernier  historien   lait  m 
sujet  des     exactions    d' Argoun  »    la    réflexion    suivante: 


LIVBE    V,   CUAPITEE  V.  585 

Le  sultan  Ahmed  ^  instruit  des  desseins 
hostiles  d'Argoun^  et  de  ses  intelligences  se* 
crêtes  avec  le  prince  Coungcouratai ,  que  le 
sultan,  dès  son  avènement  au  trône,  avait 
envoyé  avec  une  armée  dans  le  Roum,  après 
lui     avoir    fait    épouser    Touctai     Khatoun, 


«  D  y  a  dans  la  nsfture  des  Mongols  un  vice  détestable  et 
«  même  infecté  de  soUise;  il  hut  qu'ils  maltraitent, 
«  qu'ils  accablent  de  rigueurs»  quiconque  a  administré 
«  les  finances  de  l'État  ;  en  sorte  que  cinquante  années 
«  de  bons  senrices  conduisent  à  une  mauvaise  fin ,  et  que 
«  le  plus  long  dévouement  est  tout  à  coup  effacé  par 
«  l'attaque  d'un  malveillant,  par  les  traits  d'un  envieux.  • 
Dans  un  autre  endroit  de  son  ouvrage,  il  fait  un  éloge 
pompeux  d'Alal-ud-din  et  ajoute  :  «  Bagdad ,  ruinée  après  la 
catastrophe  de  MosU*ssem,  se  releva,  en  peu  de  temps, 
par  l'action  vivifiante  de  la  justice  et  de  l'humanité  de 
ce  gouverneur.  »  —  «  Alai-ud-din ,  dit  l'historien  Bar- 
Hebratus,  p.  5749  mourut  à  Mogan ,  et  fut  enterré  à' 
Tébris.  11  était ,  ainsi  que  son  frère  Schems-ud-din , 
très-versé  dans  la  littérature  et  excellait  en  poésie, 
n  composa,  en  persan,  une  histoire  admirable  des 
empires  Sddjoukidcs,  Coaresmiens,  Ismaîlijrens  et 
Mongols;  c'est  de  la  que  nous  avons  tiré  ce  que 
nous  en  rapportons  dans  cet  ouvrage.  •  Mirkhond  nous 
apprend  qu' Alaî^ud -din  a  fait  le  récit  des  maux  et  des 
chagrins  qu'il  avait  éprouvés,  dans  un  écrit  auquel  il 
donna  pour  titre  Tathliih  ui  -  jikhvan  ou  Trinité  des 
frvrt*s. 


584  HISTOIRE    DES   MONGOLS. 

Tune  des  veuves  d'Abaca,  prit  la  précaution 
de   placer    un   corps   d'armée   dans  le    Diar* 
békr,  pour  empêcher  la  jonction  des  troupes 
de   Bagdad  avec   celles   qui   étaient    dans    le 
Roum  (i).    Il   chargea  ensuite    Alinac,   gou* 
verneur  de  la  Géoi^ie,  renommé  pour  sa  bra- 
voure, d'aller  porter  au  prince  Argoun  l'ordre 
de  se  rendre  au  Couriltaï  qui  allait  être  as- 
semblé.  Alinac  se   laissa  gagner  par  Argoua 
et  lui  prêta   serment  de  fidélité;   à  son    re- 
tour auprès  du  sultan,  il  chercha  à  faire   va- 
loir   les  excuses  alléguées  par    Argoun    pour 
ne  pas  se  rendre  à  la    cour;    mais   le    vézir 
Schems-ud-din  était  informé  du  pacte  conclu 
entre  le  prince  et  le  général.  Ahmed  voulant 
détruire,    par  une  insigne  faveur,  l'effet  des 
séductions  ennemies,  accorda  à  Alinac  la  main 
de  sa  fille  Soultan-Coutchouc ,  et  l'éleva,  par 
un  édit,  au  rang  le  plus  élevé. 

Peu  de  temps  après,  Argoun  envoya  Djou- 
schi  à  la  cour  pour  dire  au  sultan^  que  lors- 
que rilkhan  Abaca,  sur  l'accusation  de  Madjd- 
ul-mulk,  s'était  montré  courroucé  contre 
Schems-ud-din ,  ce  vézir  s'était  engagé  par 
écrit  à  livrer,   dès  qu'il   en  recevrait  Tordre, 


(i)  Raschid. 


LIVRE    V,    CHAPITRE    V.  585 

tout  ce  qu'il  possédait,  en  espèces ,  en  effets , 
en  terres  y  comme  appartenant  de  droit  à  son 
maître;  en  conséquence ,  Argoun  priait  son 
oncle  de  lui  envoyer  le  vézir  avec  Djouschi, 
afin  qu'il  pût  l'interroger .  et  terminer  cette 
affaire,  a  II  a ,  disait-il ,  long-temps  administré 
«r  les  États  de  mon  bon  père  y  et  jamais  il  n'a 
a  rendu  compte  des  recettes  et  des  dépenses; 
«c  il  doit  aussi  s'expliquer  là-dessus.  »  Ce  n'était 
pas  seulement  aux  biens  du  vézir  qu'en  vou- 
lait Argoun  ;  mais ,  dès  la  mort  de  son  père , 
le  brait  s'était  répandu  que  le  vézir,  pour 
sauver  Alaî-ud-din  des  poursuites  acharnées  de 
Madjd-ul-mulk ,  et  se  garantir  lui-même  des 
nouvelles  attaques  qu'il  prévoyait  de  la  part 
de  cet  ennemi  de  sa  famille,  lorsqu'il  en  au- 
rait fini  avec  son  frère,  avait  gagné  quelques 
officiers  de  la  maison  d'Abaca  pour  empoison- 
ner ce  prince,  et  la  mort  de  Mangou-Timour, 
qui  suivit  de  près  celle  de  son  frère,  attri- 
buée de  même  au  vézir,  avait  paru  confirmer 
ces  rumeurs  publiques.  Argoun  en  avait  conçu 
des  soupçons  qui  aigrirent  ses  autres  motifs 
de  mécon  tentemen t  contre  Schems  -  ud  -  din  ; 
mais  le  sultan  lui  manda  que  le  vézir  ne 
pouvait  pas  s'absenter  sans  que  les  affaires  de 
l'administration  générale  en  souffrissent,  d'au- 
tant plus  qu'il  n'y  avait  personne  dans  le  Di- 


586  HISTOIRE   DSS   MONGOLS. 

van  royal   qui  pût  le  suppléer,  et  Djouschi 
s'eu  retourna  avec  cette  réponse  (i). 

Au  printemps,  Argoun  partit  pour  l'Irac 
Adjém.  Il  fit  donner  la  bastonnade  au  préfet 
de  la  ville  de  Raï ,  qui  fut  conduit  à  la  cour 
d'Ahmed,  monté  sur  un  âne»  Ayant  besoin 
d'argent  pour  augmenter  les  forces  avec  les- 
quelles il  voulait  tenir  tête  à  son  oncle,  il 
s'en  procurait  par  toutes  les  voies  possibles. 
On  lui  dit  que  le  vézir  du  Kborassan,  Yedjib- 
ud-din  Zengui,  s'était  considérablement  enri- 
chi, pendant  sa  longue  administration  des 
finances  de  cette  province;  rapport  qui  était 
inexact.  Argoun  le  fit  arrêter,  et  ses  commis- 
saires parvinrent  à  arracher  de  ce  financier 
la  somme  de  cinq  cents  toumans.  Axgoan  lui 
témoigna  sa  satisfaction  par  le  don  d'une  robe 
d'honneur,  et  lui  laissa  l'administration  du 
Kborassan.  Ce  prince  insista  sur  la  demande 
que  le  vézir  lui  fut  envoyé.  Les  deux  princes 
s'animaient  et  tout  annonçait  une  guerre  ci- 
vile (a). 

Peu  content  d'avoir  conservé  le  Khorassan, 
que  son  père  lui  avait  donné  en  apanage, 
Argoun  fit  demander  au  sultan  la  cession  des 


(i)  Vassaf,  1.  c  (a)  Raschîd. 


IIVAB    V,    CHAPITRE    V.  687 

domaines  royaux  dans  llrac  et  le  Fars,  lui 
mandant  :  a  Puisque  vous  possédez ,  en  vertu 
«  de  vos  droits  et  des  suffrages  unanimes,  le 
«  trône  de  mon  bon  père,  il  me  faut  un 
«  territoire  qui  puisse  fournir  à  l'entretien 
a  des  troupes  que  je  commande*  Si  vous  m*ac- 
cc  cordez  les  provinces  qui  appartiennent  main- 
a  tenant  au  domaine  privé  (i),  la  meilleure 
a  intelligence  régnera  entre  nous  ;  si  non ,  ce 
«  but  désiré  ne  sera  pas  atteint,  y^  —  Le  sultan 
répondit  :  «  Par  un  effet  de  notre  affection  et 
a  de  notre  sollicitude  à  son  égard,  nous  lui 
«  confirmons  la  possession  du  Khorassan,  son 
a  apanage.  S'il  désire  que  nous  y  joignions 
«  une  autre  province,  qu'il  vienne  au  6aa- 
«  riltai  ;  après  avoir  conféré  avec  lui ,  nous 
a  ne  lui  refuserons  pas  nos  faveurs;  mais  s'il 
ce  persiste  dans  sa  désobéissance,  nous  ferons 
«  marcher  contre  lui  (2).  » 

Ahmed  avait  reçu  des  mains  de  ses  ambas- 
sadeurs la  réponse  du  sultan  Kélavoun.  D'Ala- 
tac,  où  il  se  rendit  vers  l'été  de  l'année  ia83,  6Ba. 
il  fit  partir  pour  FÉgypte  le  scheïkh  Abd-ur- 


(i)  La  plupart  des  dbtricts  de  Tlrac   et  du  Fars  ap- 
partenaient alors  au  domaine  prÎTé. 
(2)  Yassaf  y  1.  c. 


I 


588  HISTOIRE    DES   MOVGOLS. 

rahman,   a6n  de  conclure  la  paix  avec  cette 
puissance. 

Il  avait  mandé  au  prince  Coungcourataî  de 
venir  le  trouver,  sous   le  prétexte  d'un  Cou" 
riltai.  Ce  prince  se  rendit  à  Âlatac ,  et  à  son 
arrivée,   il  envoya  en  présent  des  raretés  du 
Roum   au   prince  Argoun,  qui    en  retour  lui 
fit  remettre  deux  colliers  de  guépards.  L'in- 
time liaison  qui  s'était  formée  entre  ces  deux 
princes,   avait   déjà  excité  les  soupçons  d'Ah- 
med; il  reçut  alors  Tavis  que    Coungcouratai 
était  convenu  avec  Argoun  de  se  saisir  de  bt 
personne  du   sultan,  le   jour  d'un  festin,  et 
qu'il  avait  gagné  plusieurs  che&  de  Tarinée. 
Ce  complot  lui  fut  révélé  par  l'un  des  conjo- 
rés.   Le  matin  du  jour  fixé  pour  son  exécu- 
t7  8ch.  tion,   c'était  le   18  janvier   ia84,    le   général 
Alinac  arrêta   Coungcourataî,   qui   fut  mis  à 
mort;  on   lui  cassa  l'épine  du  dos.  Ses  com- 
plices ayant  avoué  leur  projet,  dans  les  tour- 
ments de  la  torture,  furent,  six  jours  après, 
également    exécutés.      En     même     temps   l» 
chefs  des  troupes  cantonnées  dans  le  Diarbékr 
reçurent    l'ordre   d'arrêter  les  officiers  et  les 
intendants  d* Argoun,  dans  la  province  de  Bag- 
dad (i).  Les  généraux  Togatchar ,  Tchaogouf, 

(i)  Raschid. 


LIVRE    V,   CHAPITRE    V.  SSg 

Toiiladaï,  litchi,  Âbaî,  fils  du  noyan  Soanatai 
et  Djouschiy  furent  conduits ,  sous  bonne 
escorte,  à  Tébriz,  et  jetés  dans  les  fers;  mais 
le  prince  Kikhatou,  le  général  Batmadji  et 
quelques  autres  officiers  parvinrent  à  se  sau- 
ver dans  le  Rhorassan.  Il  fut  ordonné  à  FAtah 
bey  du  Lour,  Youssoufischah ,  de  bien  garder 
les  frontières  de  son  pays,  et  de  joindre  avec 
ses  troupes  l'armée  du  sultan.  Ahmed  assem- 
blait des  forces  imposantes  et  son  vézir  était 
occupé ,  jour  et  nuit ,  aux  préparatifs  de  la 
campagne  qui  allait  s'ouvrir.  Le  généralissime 
Alinac  partit  le  ag  de  janvier  à  la  tête  de  9  ^"^'^^ 
l'avant-garde ,  forte  de  quinze  mille  hommes. 
De  son  côté,  Argoun  informé,  au  retour  de 
son  envoyé,  des  intentions  du  sultan,  ia- 
struit  plus  tard,  par  le  prince  Kikhatou,  des 
poursuites  dirigées  contre  ses  agents  dans 
llrac,  vit  qu'il  ne  lui  restait  qu'à  tenter  le 
sort  des  armes.  Il  réunit  les  troupes  station* 
nées  dans  le  Khorassan  et  le  Mazendéran,  et 
leur  distribua  For  et  l'argent  qu'il  avait  en- 
levé des  caisses  publiques,  dans  tous  les  lieux 
où  il  était  le  maître.  Apprenant  à  Damégan, 
qii'Alinac  était  arrivé  près  de  Cazvin,  qu'il 
avait  saccagé  la  province  de  Rai,  ruiné  le 
Serai  de  Lar  qui  était  le  domaine  privé  d' Ar- 
goun, et  qu'il  y  avait   enlevé   tous  les  gens 


Sgo  HISTOIRE   DES   MOUGOLS. 

de  ce  prince  poar  les  envoyer  dans  TAzer* 
baidjan,  il  jura,  dans  sa  colère ,  qu'il  tirerait 
▼engeance  de  ce  général.  Il  fit  marcher  son 
armée  en  trois  corps,  se  mit  à  la  tête  du 
dénier,  et  laissa  en  arrière  Schischi-Bakhschi 
pour  garder  ses  bagages.  Il  manda  au  général 
Nevrouz  de  venir  le  joindre  en  diligence  avec 
son  Touman  de  Caraonnass,  et  s'avança  avec 
un  corps  de  cinq  mille  hommes.  Les  deux 
avant-gardes  se  rencontrèrent  à  Khaîl-buzurki 
situé  à  moitié  diemin  entre  Rai  et  Cazvin« 
Un  espion  d'Argoun,.  qui  fut  pris  et  qu'on 
enivra,  fit  connaître  la  ibrce  et  la  posilios 
de  ses  troupes.  Alinac  mardia  à  lui  sur  le 
683^  champ,  et  le  rencontra,  le  4  ^aai,  au-delà  de 
Qazvin,  dans  la  plaine  tfAc-Khodja.  Argoon 
combattit  depuis  le  milieu  du  jour  jusqu'à 
son  déclin ,  malgré  l'infériorité  du  nombre  de 
ses  troupes  (i*).  Son  aile  gauche  fiit  mise  en 
fuite;  mais  son  aile  droite  défit  et  poursuivit 
la  gauche  d' Alinac  jusque  près  de  Cazvin. 
Néanmoins  Argoun,  voyant  qu'il  ne  pouvait 
pas  tenir  contre  des  forces  supérieures,  se 
retira  avec  trois  cents  cavaliers,  par  la  route 
de  Firouzcouh;  il  voulait  joindre  le  corps 
des    Caraounass,  et  revenir  à  leur  tête.   Ce- 


i6  safer 


(i)  Rnschid. 


LIVAE  ▼,    CHAPITRE    V.  SqI 

pendant,  vers  le  coucher  du  soldl,  le  bruit 
ayant  couru  dans  son  armée  qu'il  avait  dis* 
paru,  ses  troupes  se  débandèrent;  peu  après 
arriva  le  corps  des  Caraounass,  qui  ne  trou* 
vant  pas  le  prince,  s'en  retourna.  Ces  guer^ 
riers  indisciplinés  commirent,  suivant  leur 
usage,  les  plus  grands  excès  sur  leur  route; 
ils  pillèrent  Damégan  et  ses  environs.  Ar« 
goun  fut  joint,  dans  sa  retraite  précipitée, 
par  un  officier  d'Ahmed,  chargé  de  lui  dire 
qu'il  n'avait  pas  ordonné  à  Alinac  de  le  com- 
battre, mais  seulement  de  l'engager  à  se  ren- 
dre auprès  du  sultan;  Ahmed  l'exhortait  à 
déposer  les  armes,  à  venir  le  trouver  avec 
confiance.  Argoun  voulant  gagner  du  temps, 
lui  députa  le  noyan  Coutlongsdiah  et  Lékézi , 
pour  l'assurer  de  sa  soumission  (i). 

Ahmed,  après  avoir  célébré  scm  mariage  . 
avec  Toudai  Rhatoun,  était  parti  du  Mou- 
gan ,  le  a6  avril ,  à  la  tête  de  quatre-vingt  8  safer. 
mille  hommes  de  cavalerie,  mongols,  musul- 
mans ,  arméniens  et  géorgiens.  Les  deux  députés 
d'Ârgoun  le  trouvèrent  dans  la  plaine  d'Ac- 
Kiiodja,  où  l'on  venait  de  se  battre.  Ils  lui 
rendirent  ce  message  de  la  part  d'Argoun: 
a  Comment    oserais-je    tirer  le    sabre    contre 

(i)  Vassafy  1.  c. 


5giÀ  H19TOIAB    DBS    M05G0LS. 

a  mon  aîné?  Jamais  je  n'eus  la  pensée  de  le 
ce  combattre.  Alinac  est  venu  enlever  mes 
«  Ordous  et  mes  gens;  je  me  suis  avancé 
«c  pour  les  délivrer;  il  m'a  attaqué;  j'ai  été 
a  forcé  de  me  défendre.  » 

Les  généraux  d'Ahmed  lui  conseUIèrent  de 
pardonner  à  la  jeunesse  d'Aigoun  et  de  ter- 
miner  la  campagne;  la  chaleur  était  exces- 
sive; beaucoup  de  chevaux  avaient  péri.  Ah- 
med ne  les  écouta  pas.  Deux  astrologues  lui 
déclarèrent  que  la  position  des  astres  n'an- 
nonçait rien  de  favorable  pour  son  expédi- 
tion ;  il  s'emporta  contre  eux  (i).  Lekëzi  vou" 
lut  l'intimider  en  lui  disant  que  s'il  ne  s'ac- 
comodait  pas  tout  de  suite  avec  Argoun,  il 
^rait  peut-être  trop  tard  lorsque  ce  prince 
aurait  été  rejoint  par  les  Caraounass  (a). 
i4  r.-i.  Le  mercredi,  3i  mai,  les  princes  Gazanfils 
d'Argoun  et  Omar,  fils  de  Négoudar  Ogoul, 
accompagnés  de  plusieurs  officiers,  vinrent  à 
Surkhé,  village  du  district  de  Simenan,pour 
demander  encore  la  paix.  Trois  jours  après, 
Ahmed  fit  partir  les  princes  Toga-Timoiir  et 
Souktaï,  avec  les  généraux  Bouca  et  Touladai, 
chargés  de  déclarer  à  Argoun ,  que  pour  prou- 


(i)  Raschid.  (a)  Vassaf,  1.  c 


LIVRE  V,  CHAPITRE  V.  Sgî 

Ver  sa  soumission ,  il  devait  se  rendre  tn 
personne  auprès  du  sultan.  Boucaï  dit ,  en  par^ 
tant ,  à  A.hined ,  que  puisqu'ils  allaient  traiter  de 
la  paix  y  il  jugerait  peut-être  à  propos  de  faire 
halte.  Le  sultan  lui  répondit  qu'il  avancerait 
jusqu'à  Kharcan  (i),  où  il  trouverait  de 
bons  pâturages,  et  qu'il  y  attendrait  leur  re-» 
tour.  Ses  troupes  qui ,  depuis  Cazvin  ^  avaient 
commis  de  grands  excès  sur  toute  la  route  f 
notamment  les  Géorgiens ,  pillèrent  dans  la 
ville  et  le  pays  de  Damégan  ce  qui  avait 
échappé  à  la  rapacité  des  Caraounass  (2)» 
Les  habitants  de  cette  contrée ,  réduits  au 
désespoir  y  portèrent  leurs  plaintes  au  sultan; 
il  les  renvoya  à  son  vézir,  qui  répondit, 
qu'en  pareille  circonstance,  on  ne  pouvait  pas 
réprimer  la  licence  du  soldat,  de  peur  de  le 
mécontenter  (3).  Ahmed  arriva  le  6  juin  à 
Kharcan,  où  le  prince  Gazan   prit  congé  de 

lui  (4). 

Après  la  bataille   d'Ac-Khodja,    le  général 


'    (i)  Entre  BistUun  et  Aster^abad.  (a)  Raschid. 

(3)  Yassaf ,  l.  c.  —  Cet  historien  ajoute  :  «  La  réponse 
«  du  yézir  ne  lui  porta  point  bonheur.  »  Il  dit  ensuite  : 
«  A  rbeure  qu'il  est ,  ce  pays  n*a  pas  encore  réparé  les 
«  pertes  qu'il  essuya  dans  cette  campagne;  »  et  Yassaf 
écrivait  trente  ans  après.  (4)  Rascbid. 

3  38 


$94  HISTOIRE   PE8  MONGOLS. 

Alinac  ayant  appris  qu'Argoun  s'était  ébigné 
avec  peu  de  monde,  l'avait  poursuivi  avec 
son  propre  Touman  ;  car  il  avait  promis  an 
sultan  de  lui  amener  Argoun.  Ce  prince  ne 
vit  jusqu'à  Goutchan  aucunes  traces  de  ses 
troupes  en  déroute,  et  la  plupart  de  ses  ca« 
valiers,  ne  pouvant  suivre  sa  course  ra{H<ley 
étaient  restés  en  arrière.  Il  se  retira  dans 
la  forteresse  de  Kelatcouh,  située  au  nord- 
est  de  Thous,  dont  les  ouvrages  étaient  ea 
grande  partie  ruinés  ;  il  s'y  enferma  avec  cinq 
cents  individus  de  sa  maison  (i).  La  plupart 
de  ses  généraux,  croyant  sa  cause  perdue, 
avaient  passé  au  camp  d'Ahmed.  Nevrouz, 
qui  lui  restait  fidèle,  le  pressait  de  se  re- 
tirer au-ddà  du  Djihoun,  où  il  trouverait 
une  armée;  Ai^oun  ne  voulut  pas. 

Trois  jours  après  son  entrée  dans  Kelat- 
couJi ,  parut  Alinac  à  la  tête  de  son  avant- 
garde.  Argoun  sortit  seul  de  la  place  et  ap- 
pela à  haute  voix  Alinac,  qui  s'avançant  seul 
à  pied ,  se  prosterna  et  dit  au  prince  que  le 
Khan,  son  oncle,  désirait  le  voir.  Ai^un 
répondit  qu'il  avait  le  même  désir.  Alinac 
lui  fit  hommage  d'un  cheval  blanc.  Us  entrè- 
rent ensemble  dans  la  forteresse,  et  eurent  un 

(i)  Vassaf ,  L  c 


LIVRE    V,    CHAPITRE    V.  SqS 

long  entretien,  où  le  généralissime  n'omit 
rien  pour  persuader  au  jeune  prince  de  se 
soumettre*  Argoun  vit  qu'il  n'avait  pas  d'au- 
tre parti  à  prendre;  il  partit  avec  Alinac  et 
arriva  au  camp  d'Ahmed,  à  Goutchan,  le 
jeudi,  ag  juin  (i).  On  le  fit  entrer  dans  le  i3r.-2* 
quartier  royal  dit  côté  gauche,  et  on  lui  ôta* 
sa  ceinture.  Il  ne  fut  pas  introduit  tout  dé 
suite  dans  le  pavillon  du  sultan;  on  le  laissai 
en  plein  air  exposé  à  l'ardeur  du  soleil;  la 
sueur  coulait  de  son  visage.  Sa  sœur  Togan , 
qui  l'aimait  tendrement,  cédant  à  sa  vive 
émotion ,  sortit  de  la  tente  royale ,  et  alla 
le  garantir  avec  son  parasol  des  rayons  bru-^ 
lants.  Au  bout  de  quelque  temps ,  il  fut  per- 
mis à  Bolgan  Khatoun,  femme  d' Argoun, 
d'entrer  dans  le  pavillon.  Le  sultan  lui  sou- 
haita la  bien  venue  et  lui  présenta  la  coupe  ; 
il  sortit  ensuite  pour  chasser  dans  les  envi^ 
rons  du  camp.  A  son  retour,  Argoun  fut  in- 
troduit; il  entra,  plia  le  genou,  et  rendit 
hommage  au  sultan  de  la  manière  usitée  chez 
les  Mongols.  Ahmed  l'embrassa;  leurs  joues 
étaient  baignées  de  larmes;  il  dit  ensuite  à 
Argoun  que  ce  prince  conserverait  en  apa- 
nage le  Khorassan,  comme  sous  le  règne  de 

(i)  Raschid.  —  Vassaf,  1.   c. 


596  LIVRE    Vy    CHAPITRE    Y. 

son  père.  Néanmoins  Ahmed  le  mit  sous  là 
garde  d'Ârouc,  frère  de  Bouca,  qui  plaça 
quatre  mille  hommes  autour  de  son  qua^ 
tier  (1).  Le  sultan  ne  voulait  instniire  son 
procès  qu'après  avoir  rejoint  Coutouî-Kha- 
toun,  sa  mère.  Alinac  lui  conseilla  de  s  en 
défaire  dans  la  nuit  même.  «  Que  peut-il?  lui 
«  répondit  Ahmed,  il  n'a  ni  argent ,  ni  trou- 
«  pes.  » 

Maître  de  son  ennemi ,  Ahmed  partit  dès 
le  lendemain,  pour  retourner  auprès  de  sa 
nouvelle  épouse  Toudaî-Khatoun ,  qu'il  aimait 
éperdument.  Il  confia  à  son  généralissime 
Alinac  la  haute  surveillance  de  son  prison- 
nier, et  laissa  le  commandement  de  Tannée 
aux  princes  du  sang  (2).  Le  général  Boucai 
obtint  la  permission  de  rester  au  camp,  sous 
le  prétexte  d'assister  aux  noces  de  son  intime 
ami ,  Kiptchac  Ogoul ,  descendant  de  Djoutchi- 
Cassar: 

Sous  le  règne  précédent,  Boucai  était  at- 
taché à  la  personne  d'Argoun.  Lorsque  Ahmed 
fut  monté  au  trône,  il  le  demanda,  à  plu- 


(i)  Vassaf  y  I.  c. 

(1)  Yassaf  dit  que  le  sultan  donna  Tordre  au  géoàal 
Alinac  de  faire  mourir  Argoun^  après  son  départ 


LIVRE    V,    CHAPITRE    Y.  597 

sieurs  rq)rises ,  et  Boucal ,  forcé  d'obéir ,  quitta 
Argoun  avec  un  vif  regret.  A  son  arrivée  k 
la  cour,  il  fut  traité  avec  distinction,  et 
même  revêtu  de  l'une  des  robes  du  grand 
Ilkhan,  c'est-à-dire,  de  Houlagou;  mais  à 
cette  heure  il  était  chagrin  d'avoir  perdu  son 
crédit  auprès  d'Ahmed,  qui  lui  préférait  un 
autre  officier,  nommé  Cara-Boucai;  il  forma 
le  projet  de  délivrer  Argoun  et  de  détrôner 
Ahmed.  Il  le  communiqua  d'abord  à  plusieurs 
généraux,  dont  quelques-uns  étaient  ses  pa* 
rents;  il  dit  à  chacun,  en  particulier,  qu'Ah^ 
med  avait  décidé  avec  ses  confidents  Hougai, 
Cara-Boucaî,  Alinac  et  Abougan ,  de  se  défaire 
d'eux,  près  d'Ësferaîn.  «  U  faut,  ajoutait-il, 
«  saisir  l'occasion  de  prévenir  notre  perte  (i). 
«  Ahmed  a  résolu  d'avilir,  et  même  d'exter- 
«  miner  les  descendants  de  Tchinguiz-kban  ; 
«  il  protège,  il  préfère  les  Musulmans,  par 
«  l'influence  du  vézir.  Cest  pour  détniii^  les 
«  Mongols  qu'il  a  mis  les  troupes  géorgiennes 
«  sous  les  ordres  d' Alinac,  et  qu'il  l'a  élevé 
«  au-dessus  de  tous  les  généraux  et  de  tous 
«  les  courtisans.  »  Trompés  par  ces  calom- 
nies, les  généraux,  ainsi  que  les  princes 
Tchouschkab  et  Houladjou ,  entrèrent  dans  ses 

(i)  Raschid. 


1 


598  Hi«TOIRB    DES    HOUGOLS. 

vues;  il  fut  décidé  que  parmi  les  princes,  Hoih 
ladjou,  parmi  les  généraux,  Boucai  seraient 
les  chefs  de  l'entreprise,  qu'ils  résolurent 
d'exécuter  dans  la  nuit  même  (i). 

Boucaï  invita  à  un  festin  Cara-Boucaî,  Biac 
et  Alinac.  Ce  dçmier  s'excusa  en  alléguant 
qu'il  ne  pouvait  pas  se  livrer  à  la  boisson, 
parce  que  son  régiment  (Kézik)  était ,  la  nuit 
suivante  de  garde  auprès  d'Argoun;  mais 
Tchouschkab  lui  ayant  offert  de  le  remplacer, 
il  se  rendit  au  festin ,  et  à  l'heure  du  coucher 
du  soleil,  il  était  déjà  ivre-mort. 

Boucaï  suivi  de  trois  cavaliers,  entra  dans 
l'enceinte  du  quartier  d'Argoun;  c'était  la 
18  r.-a.  nuit  du  mardi  4  juillet;  il  détacha  un  de 
ses  gens  pour  aller  tout  doucement  le  ré* 
veiller,  et  lui  annoncer  que  Boucaï,  ayant 
formé  un  grand  parti  en  sa  faveur,  était  là 
pour  le  sauver.  Ce  prince  fut  d'abord  effrayé, 
croyant  qu'on  en  voulait  à  sa  vie;  rassuré 
enfin  par  les  serments  les  plus  terribles ,  il 
sortit  de  sa  tente ,  et  Boucai  le  fit  monter  à 
cheval.  Lorsqu'ils  furent  à  la  porte  de  l'en- 
ceinte, le  factionnaire  mongol  leur  demanda 
pourquoi  ils  sortaient  cinq,  puisqu'ik  né- 
taient    entrés   que   quatre;   ils  lui  firent  ac- 

(i)  Vassaf  )  1.  c. 


LIYRB  V,   GHâPITRE  V.  $99 

croire  qu'il  s'était   mépris ,  et  ils  arrivèrent 
heureusement  au  quartier  de  Boucaî  (i). 

Ârgoun  se  revêtit  d'une  armure,  et  alla 
sur  le  champ  avec  Boucaii  au  quartier  d'A* 
linac,  qu'ils  tuèrent  dans  sa  tente;  ils  le 
mirent  en  pièces,  avec  la  cage  de  crin  qui 
le  garantissait  des  insectes.  Quelques-uns  de 
ses  gardes  saisirent  leurs  arcs.  Boucaî  leur 
cria;  «  Jusqu'à  présent  nous  avons  obéi 
«  à  Ahmed;  nous  venons  de  tuer  Alinac,. 
«  par  l'ordre  de  Houladjou.  »  Les  gardes  jeté» 
rent  leurs  armes,  et  se  prosternèrent.  Arouc 
et  Houladjou  courant  au  quartier  du  prince 
Yessar,  le  trouvèrent  plongé  dans  le  sommeil 
de  l'ivresse,  ainsi  que  plusieurs  de  ses  gens, 
et  les  tuèrent  (a).  Cara-Boucaî,  Biac,  Ta- 
boni  et  d'autres  officiers  furent  arrêtés;  le 
lendemain  on  mit  à  mort  plusieurs  d'entre 
eux;  les  autres  furent  relâchés. 

Un  cavalier  s'échappa  du  camp,  au  milieu 
de  la  nuit,  et  courut  apprendre  ce  qui  ve- 
nait de  se  passer,  à  Ahmed,  qu'il  atteignit 
à  quatre  fersenks  au-delà  d'Esférain  (3).  Le 
sultan    avait  auprès  de    lui   le   prince  Kin* 


(i)  RsMhid.         (a)  Vasuf,  L  c 
(3)  Rascbid.  —  Vassaf,  1.  c 


60O  HISTOIRE    DBS    MOirGOt.8 

scboUy   les  émirs  Mektchin^  Acbouca  et  Lé- 
kézi.   11   avait  déjà   rebroussé    chemin ,    pour 
aller  châtier  les  rebelles,  lorsqu'il   apprit  que 
ses  principaux  officiers  étaient  tués^   et  que 
toute  Tarmée  s'avançait  contre  lui.  Il  ne  lai 
restait  d'autre  parti  que  celui  d'une  prompte 
fuite;  il  tourna  bride  et  alla  passer  la  nuit 
à  Calbousch  j  auprès  de  Toudaï  Khatoun  ;  il 
prit  ensuite  la  route  du  Coumouss  et  de  Tlrac, 
pour  se  rendre  à  l'Ordou  de  sa  mère  Coutoui 
Khatoun,  près  de  Sérab  (i).  Dans  cette  rou- 
te, les  généraux,  les  officiers,  les  petits  sou- 
verains,  qui  composaient   son    cortège,  res- 
taient, l'un  après  l'autre,  en  arrière;  à  cha- 
que station  sa  suite  était  diminuée.  Le  vézir, 
séparé  de  ses  gens,  arriva  à  Djadjérem  avec 
un    seul  palefrenier,   et  prit  le  chemin  dls- 
pahan.   tt   C'était,   dit   Vassaf,    une   véritable 
m  déroute,  dans  laquelle  le  trouble,  la  peur, 
«t  la  confusion  étaient  telles  que    les  bcdischs 
«  d'or  et  d'argent,  les  vases  garnis  de  pier- 
€t  reries,  les  paquets  de  robeSi    de  drap  d'or 
a  et  de  soieries  peintes  de  la  Chine,  étaient 
«  parsemés  sur  le  chemin ,  comme  des  pierres 
«  et    des   feuilles,    sans    que  personne,  tant 

(i)  Sérab  est  un  bourg  de  rAzcrbaïdjan ,    situé  entre 
Tébm  et  Ardbil, 


LIVRE  V)    CHAPITRE   V.  6oi 

a  était  grande  la  frayeur,  se  souciât  de  les 
«  ramasser.  Les  fuyards  jetaient  k  terre  les 
ff  perles  et  les  bijoux  qu'ils  portaient  au 
a  cou  et  aux  oreilles,  couraient  à  pied  çà  et 
a  là,  et  se  cachaient  dans  des  vallons  et  des 
«  cavernes.  » 

Sougoundjac,  qui  escortait  les  bagages  et 
le  trésor  du  sultan,  avait  pris  la  route  de 
Mosslémi,  et  allait  rejoindre  le  sultan  à  Sérab; 
il  fut  atteint  et  attaqué  sur  cette  route ,  par 
Taïdjou  Couschdji  et  Ritouga  Couroudji.  A  la 
suite  d'un  combat,  ces  derniers  firent  rétro* 
grader  le  trésor,  et  restèrent  à  Mosslémi 
pour  le  garder   (i). 

Après  avoir  envoyé  deux  corps  de  troupes 
à  la  poursuite  d'Ahmed,  les  princes  du 
sang  et  les  Orneras  s'étaient  réunis  à  Khar- 
kan ,  auprès  d'Argoun ,  pour  tenir  conseil  sur 
l'élection  d'un  nouveau  souverain.  Les  princes 
Kinschou  et  Houladjou  y  arrivèrent  le  lundi, 
lo  juillet.  Il  y  avait  trois  partis  :  Boucaï  était 
pour  Argoun  ;  Arouc ,  pour  Tchouschkab  et 
Bekta,  pour  Houladjou.  Bekta  alléguait  en 
faveur  de  ce  dernier  prince,  qu'il  était  fib 
de  Houlagou,  et  que  les  fils  devaient  passer 


■•■•^i-^P^ 


(i)  Yassaf,  1.  c. 


6o2  HISTOIRE   DBS    MOVGOI.S. 

avant  les  petits-fils.  A  roue  et  Couroumisch 
observaient  que  Tchouschkab  possédait  le  grand 
Yourte,  et  qu'il  était  Faîne.  «  Le  Caan,  disait 
«c  à  son  tour  Boucaï,  qui  est  le  maître  de  la 
<  terre  y  et  YJca  (l'ainé)  de  la  maison  de 
«  Tchinguiz-khan ,  a  déféré  à  Âbaca ,  après  la 
«  mort  de  son  père,  la  souveraineté  de  llran; 
c  elle  appartient  de  droit  à  son  fils  Ârgoun. 
a  Si  Ton  eut  suivi  Tordre  de  la  succession , 
«  on  aurait  évité  tous  ces  troubles.  »  Comme 
Bekta  commençait  à  s'emporter ,  Bouca!  tira  le 
sabre  et  s'écria  :  «  Tant  que  je  tiendrai  cette 
«  arme  y  personne  autre  qu'Ai^oun  ne  sera 
a  notre  souverain.  »  On  demanda  à  Tengui^ 
Kourkan  quelles  étaient  les  intentions  d'Àbaca. 
c  Moi  et  Schingtour ,  répondit-il,  nous  lui  avons 
«  entendu  dire  qu'il  laisserait  le  trône  à  Man- 
o  gou-Timour,  et  après  lui,  à  Argoun.  —  Tu 
«  inventes  ces  paroles,  lui  cria  Bekta,  où  les 
«  as  tu  entendues?  »  Alors  Argoun  dit  qu'il 
ne  voulait  pas  du  trône,  qu'il  se  contentait 
du  Khorassan,  son  apanage.  Boucaï  se  tour- 
nant de  son  côté,  lui  dit:  «  Prince!  pour- 
«  quoi  voulez  vous  prolonger  les  troubles? 
c  Au .  reste ,  ajouta-t-il,  à  quoi  bon  tous  ces 
a  débats;  l'ennemi  n'est  pas  encore  en  notre 
a  pouvoir.  U  faut  marcher  à  sa  poursuite; 
«  quand  nous  l'aurons  pris,   nous  nous  réu- 


LIVRE   Vy   CHAPITEB   V.  6o3 

«  niroDs  auprès  d'Oldjaî  Khaloun  et  des  au- 

«  très  princesses ,  pour  élire  un  nouveau  Khan. 

«  Ahmed   a  voulu    perdre   Argoun;    il    faut 

«  qu'Argoun  parte  avec  l'avant-garde.   »  Tous 

se  rangèrent  à  cet  avis  ;  Argoun  et  Bouca!  par* 

tirent  le    1 1    juillet  ;    les   autres  princes   les  aS  r.-a. 

suivaient  à  la  tête  de  trois  corps. 

Cependant  Ahmed,   arrivé  le  i3  à   Sché- 
rouyazy    que  les   Mongols   appelaient    Coun^ 
cour    Olang,    avait    fiait    piller    TOrdou    de 
Boucai,  et  aurait  égoi^é  sa  Cunille,  si  Sou* 
goundjac   Aca  ne   l'en  eut   empêché.    Il   re- 
partit le  lendemain,  et   arriva  le  mardi,    i8  a  dj.-i 
juillet,    à   ses  Ordous.    U   alla  embrasser    sa 
mère   et   Tinstruire  de   ce  qui  se  passait;  il 
avait  Tintention  de  fuir  vers  le  Derbend  (i). 
Coutoui  lui  dit  qu'il   ferait  mieux  de  rester 
dans  son  Ordou,  et  d'engager  les    généraux 
qui  s'y  trouvaient  à  le  soutenir.    Mais  déjà 
les  derniers  événements  étaient  connus  de  tout 
le  monde;   chacun  en   raisonnait.    Le  lende- 
main Cara«Boucai  et  Schingtour  allèrent  faire 
leur    cour    au   sultan,   et    lui    demandèrent 
pourquoi    il   était   venu  si    à  la    hâte,   sans 
troupes  ni    cortège.    Ahmed    leur    répondit 


(i)  Raschid. 


6o4  HISTOIRE    DES   HONGOI^S. 

qu'après  s'être  saisi  de  la  personne  d'Argoun, 
et  l'avoir  mis  sous  bonne  garde,  il  était 
venu  pour  faire  préparer  les  vivres  à  l'armée. 
Naît  an,  assis  hors  de  la  tente,  ayant  entendu 
ces  paroles,  dit  à  haute  voix:  <x  Ce  n'est  pas 
<c  cela.  Dix  princes  du  sang  et  soixante  officiers 
<c  supérieurs  se  sont  ligués  avec  Argoun,  et 
ce  Ahmed  est  arrivé  ici  en  fugitif.  Le  bien  de 
<«  l'État,  et  le  repos  public  exigent  qu'il  soit 
ce  détenu.  »  Les  deux  généraux  sortirent  de  la 
tente,  et  la  firent  entourer  de  gardes  (i). 
Schingtour  Aca  manda  à  Coutoui  Khatoun 
que  les  pi  inces  réunis  en  conseil ,  avaient 
expédié  Tordre  d'arrêter  Ahmed,  et  qu'il  fal- 
lait ,  jusqu'à  leur  arrivée ,  le  consigner  chez 
lui.  Coutouî  Khatoun  commit  trois  cents 
hommes,  sous  les  ordres  de  Schingtour,  à  la 
garde  du  Khan  (a). 

Cependant  Boucaï  avait  expédié  Bouré,  sur  , 
un  dromadaire,  vers  Sougourlouc,  pour  por- 
ter l'ordre  aux  Caraounass  de  garder  la 
route  par  laquelle  devait  passer  Ahmed;  il 
chargea  Allamisch  Couschdji,  d'aller  porter 
aux  Couschdjis  (3)  l'ordre  de  faire  main  basse 
sur  tous  ceux  de  la  suite  d'Ahmed  qu'ils  trou- 

(i)  Vassaf,  I.  c.  (a)  Raschid. 

(3)  Ce  nom  signifie ,  en  tare ,  oiseleurs. 


LIVRE  V,  CHAPITRE   V.  6o5 

seraient,    et  de   publier   partout    qu'Ârgoun 
allait  paraître  avec  cinq  toumans  (i)» 

Peu  après  arrivèrent  les  Caraounass,  qui 
sur  l'avis  reçu  par  Bouré,  s'étaient  mis  en 
marche ,  et  avaient  tout  pillé  sur  leur  passage. 
Ils  fondent  sur  TOrdou;  ils  entrent  dans  les 
tentes  des  femmes  et  les  dépouillent  de  leurs 
vêtements  et  de  leurs  bijoux.  Tout  ce  qu'il  y 
avait  dans  le  camp  royal  de  tapis ,  de  meubles^ 
d'or,  d'argent,  d'habits  et  d'étofifes,  devint 
leur  proie.  On  ôta  à  Coutoui  Rhatoun  même 
les  bijoux  qu'elle  portait  à  son  cou  et  à  ses 
oreilles;  on  lui  tira  des  pieds  ses  bottines. 
Cette  princesse,  Toudaï  et  Erméni-Khatoun , 
furent  laissées  nues.  Enfin  cette  horde  féroce 
commit  toutes  les  abominations  imaginables. 
Une  loi  du  Vassa  défendait  aux  Mongols  de 
maltraiter  les  femmes  et  les  enfants,  dans  les 
troubles  civils;  mais  ici  rien  ne  fut  respecté. 
Les  Caraounass  finirent  par  se  saisir  de  la 
personne  du  sultan,  lui  ôtèrent  ses  habits, 
et  le  gardèrent  dans  sa  tente. 

Cependant  Ârgoun,  lorsqu'il  voulut  partir 
pour  achever  son  entreprise ,  sut  que  les  cava- 
liers manquaient  de  chevaux  et  que  les  trou* 
peaux  étaient  dispersés    au    loin.  Il  vit   que 


(i)  Yassaf,  1.  c. 


6o6  HISTOIRE    DES    MOlfCOLS. 

s'il  attendait  le  temps  qu'il  fallait  pour  se  pr(> 
curer  des  vivres  et  des  chevaux,  il  risquemt 
de  manquer  son  but  ;  il  partit  avec  seulement 
trois  cents  cavaliers.  Quand  il  arriva  près  de 
Mosslémi,  Cara  Boucaî  et  Schingtour,  à  la 
tête  des  troupes  Caraounasses,  lui  amenèrent 
Ahmed  garotté.  U  était  d'usage  chez  les  Mon-* 
gols ,  lorsqu'ils  se  disputaient  un  prix ,  que  le 
vainqueur  battit  des  mains,  et  criât  Mérioa. 
Dès  qu'Argoun  aperçut  Ahmed  en  cet  état, 
il  se  mit  à  crier  MérioUy  et  ses  officiers  sui- 
virent son  exemple.  Us  célébrèrent  sur  le 
champ ^  le  verre  à  la  main,  la  capture  dé 
l'ennemi,  et  félicitèrent  Argoun  (i). 

Ce  prince  ayant  passé  la  rivière  Moor,  \e 
lodj.-i.  mercredi  a6  juillet,  s'arrêta,  le  dimanche 
suivant,  à  Abschour,  près  de  Yuz  Agatck 
Les  généraux  Togatchar,  Coundjoucan  et  Tou» 
ladaï,  déjà  délivrés  par  son  ordre  de  leur 
captivité  à  Tébriz,  et  d'anciens  officiers  da 
prince  Coungcouratai ,  furent  chargés  d'inter» 
roger  Ahmed.  Ils  le  jugèrent  coupable  d'in- 
gratitude envers  Coungcouratai  et  envers  plu- 
sieurs généraux,  anciens  serviteurs  d'Abaca, 
qui  avaient  contribué  à  son  élévation  au  trône. 


(i)  Vassaf,  1.  c. 


LIVRE  V,  CHAPITRE  V.  607 

Us  lui  reprochèrent  ses  sentiments  hostiles 
envers  Ârgoun,  qui,  malgré  ses  droits  à  la 
succession  de  son  père,  lui  avait  laissé  le 
pouvoir  suprême  et  s'était  contenté  du  Rho» 
rassan.  Ahmed  confessa  ses  torts.  Argoun  et 
les  Orneras  voulaient  lui  faire  grâce  de  la  vie  ^ 
en  considération  de  sa  mère  Coutoui  Kha* 
toun,  qui  était  trèsF-respectée  ;  mais,  comme 
la  mère  de  Coungcouratai ,  les  enfiuits  de  ce 
prince,  ses  parents,  criaient  vengeance,  et  que 
d'ailleurs  Argouii  était  alarmé  de  la  nouvelle 
que  les  princes  Houladjou  et  Tchouschkab 
rassemblaient  des  troupes  à  Hémédan ,  il  donna 
Tordre  de  faire  mourir  Ahmed,  pour  venger 
le  sang  de  G>ungconrataî.  On  lui  ôta  la  vie 
de  la  même  manière  qu'il  avait  £dt  périr  ce 
prince,  en  lui  rompant  l'épine  du  dos,  le 
lundi,  10  août  (i).  a6dj.-i 


(i)  Kaschid.  —  Le  10  aoAt  était  im  jeodL  —  Tassai 
dit  :  «  Argoun  instruit  par  rexpérienoe  que  Tenait  de 
fidre  Ahmedy  voyant  qjaal  fruit  amer  arait  porté  sa 
négligence,  ordonna  aux  fiJs  de  Coungcouratai,  nonunés 
Timour  et  Udous,  de  demander  yengeance  de  la  mort 
de  leur  père;  en  conséquence,  la  peine  du  talion  fiit 
appliquée  au  sultan;  on  lui  cassa  Tépine  du  dos. 
Il  fut  enterré  dans  un  lien  nommé  Cara-Coundjouga!.., 
L'histoire  n*ofire  pas  un  second  exemple  d'une  révo* 


6o8  HISTOIRE   DES   MONGOLS. 

Le  zèle  d'Ahmed  pour  le  mahométisme  avait 
contribué  à  indisposer  contre  lui  les  généraux 
mongols.  On  a  vu  qu'il  avait  envoyé  en  Egyp- 
te, Tannée   précédente ,   le  scheîkh    Abd-our- 
rahroan,  pour  conclure  un  traité  de  paix  en- 
tre les  deux  royaumes.  Cet  ambassadeur,  ea 
partant,  prit  dans  le   trésor  royal,  pour  les 
présents   d'usage,    des  pierreries,    des  perles 
magnifiques,   de   riches   étoffes  et   des  toiles 
de  tentes  tissues  d'or.  D'Alatac  il  se  rendit  à 
Tébriz,  où  il  engagea  à  son  service  des  ar- 
tistes distingués   de    diverses  professions,  et 
s'entoura  d'un   appareil  royal.   Au  bout  d'un 
mois,    il  prit  la  route  de  Moussoul;   il  y  fit 
venir  de   Bagdad    un   touman  d'or  et  partit 
pour  Mardin.  Il  fut  joint,   dans  cette  ville, 
par  un  oBBcier  que  lui  avait  envoyé  le  sultan 
Kélavoun,   pour  le    presser   de  se  rendre  à 
Damas ,  parce  que  ce  prince  voulait  retourner 
incessamment  en  Egypte.  Abd-our-rahman  lai 
manda  qu'il  allait  partir  et  le  pria  d'ordonner 
qu'il    fut    traité  sur    son   territoire   avec   les 
égards   dus  à   son  caractère  public,   surtout 


«  lutîon  aussi  subite;  elle  fut  amenée  par  rîinprudenc<! 
«  d'Ahmed;  Tamour  causa  sa  perte.  »  —  Selon  Bar  Hc- 
braeus  (p.  571),  ce  prince  fut  mis  à  mort  le  mercredi  f 
a  de  djomada  a ,  qui  répond  au  16  août. 


LITRB   V^   CHAPITRE   V.  609 

■iju^on  ne  le  fit  pas  voyager  de  nuit  ^  "comme 
on  y  avait  forcé  les  derniers  ambassadeurs*  Le 
adidkh  ayant  reçu  du  sultan  l'assurance  d*un 
accueil  honorable ,  partit  de  Mardin^  en  jan- 
vier ia84i  avec  le  général  mongol  Samdagou  53^^ 
et  Schems-ud-din  Mohammed ,  vézir  du  prince 
de  Mardin^  que  ce  petit  souverain  députait 
à  la  cour  d'Egypte  (i).  L'ambassadeur  avait 
une  suite  d'environ  cinquante  personnes,  en* 
tre  secrétaires ,  docteurs  de  la  loi ,  religieux , 
écuyers,  gardes,  domestiques  et  esclaves.  Il 
était  escorté  par  un  détachement  de  troupes 
mongoles;  le  prince  de  Mardin  y  joignit  de 
ses  propres  troupes ,  qui  devaient  le  convoyer 
jusqu'au  bord  de  l'Euphrate.  Jje  scheïkh  mar- 
chait sous  un  dais ,  porté  par  des  Mongols  à 
son  service ,  selon  l'usage  des  grands  seigneurs 
chez  les  Mongols  {1).  £n  arrivant  à  Harran, 
il  vit  venir  à  sa  rencontre  un  émir  égyptien 
qui,  au  Ueu  de  descendre  de  cheval,  et  de 
s'approcher  de  lui  pour  lui  baiser  la  main, 
comme  on  devait  s'y  attendre,  se  contenta  de 
le  saluer  de  loin.  Le  sultan  Kélavoun  avait 
pris  des  mesures  pour  réformer  le  train  par 


(1}  Bar  HebneuSy  p.  568. 

(a)  F'it  fie  Kélapoun,  a*  partie.  —  NoTairL 

3  39 


6lO  niSTOlRB    DES    MONGOLS. 

lequel  '  Abd-our^rahman ,   à  ce    qu'il  croyait, 
voulait  éblouir  ses  sujets.  Âin»  rémir  chargé 
par    ce    prince   de    conduire   rambassadeor, 
c'était  Djémal-ud-din  Accousch,  l'un  des  offi* 
ciers  supérieurs  de  l'armée  d'Alep ,  lui  fit  dire 
qu'il  n'avait  plus  besoin  de  son  escorte  tatare, 
qu'il  la  renvoyât.   Après  que  le  scheîkh  eut 
congédié  ces  militaires ,  l'émir  lui  fît  prendre 
une  autre  route  que  celle  de  Biret  et  lui  signifia 
la  défense  de  se  faire  porter  le  dais  (i).  Arri- 
vées au  bord    de  l'Ëuphrate,  les  troupes  de 
Mardin   voulaient ,  suivant  leurs  ordres,  s'en 
retourner  ;  mais   l'émir  leur  annonça  que  le 
sultan  entendait  qu'elles  allassent  jusqu'à  Alq); 
elles    durent    passer    le   fleuve.    L'ambassade 
ayant  posé  son   camp  sur  la  rive  droite,  le 
scfaeïkh,  après  le  repas  du  soir,  désira  de  se 
reposer;  il  fut  réveillé  au  bout  d'une  heure; 
l'émir  était  déjà  à  cheval  avec  sa  troupe  et 
lui  mandait  qu'il  fallait  partir.  L'ambassadeur 
répondit  quHl  ne  partirait  pas  avant  le  jour. 
L'oflScier  égyptien    lui  fit  savoir   qu  il    avait 
l'ordre  de  ne  le  faire  voyager  que  la   nuit 
«  On   peut   me    tuer,   s'écria  le    scheikh  en 
«  colère,  mais  on  ne  me  fera  pas  voyager  la 


(x)  Fie  de  Kélavoun,  ibid.  —  Bar  Hdl>neiiS|  1.  c. 


LIVRE   Vy   CHAPITRE  V.  6ll 

«  Duit  —  On  ne  vous  toerapas ,  répondit  Fémir^ 
a  mais  on  vous  emmènera  de  force.  »  L'am- 
bassadeur ne  voulut  pas  s'exposer  à  de  plus 
grands  affronts,  et  prit  le  parti  de  monter  à 
cheval.  Avant  le  jour,  on  quitta  la  route 
pour  aller  camper  dans  un  lieu  écarté  (i). 
L'émir  avait  défendu  à  ses  propres  gens  dV 
dresser  la  parole  et  de  répondre  à  ces  étran* 
gers;  ils  ne  devaient  pas  même  les  regarder. 
Le  scheïkh  parut  fort  irrilé  de  toutes  ces  me- 
sures; mais  Djémal-ud«din  n'eut  pas  l'air  d'y 
&ire  attention.  U  fit  entrer  l'ambassadeur  à 
Alep,  duns  la  nuit  du  7  janvier  ia849  si  se-  x6scli« 
crètement  que  personne  ne  sut  son  arrivée  (a). 
L'émir  y  reçut  l'ordre  du  sultan  de  donner 
une  gratification  à  chacun  des  militaires  mar-» 
diniens  et  de  les  renvoyer  chez  eux.  L'amba^ 
sade  devait  être  conduite  à  Damas  et  ne 
voyager  que  de  nuit  Le  sultan  avait  déjà 
quitté  cette  ville  pour  retourner  en  Egypte  (3). 
Le  Cortège,  après  avoir  suivi  des  chemins  dé* 
tournés,  arriva  à  Damas  dans  la  nuit  du  a  t  B.k 
mars,  et  fut  logé  dans  la  dtaddk.  Là  fiit 
renouvellée  la  défense  de  parler  à  ces  étraiH 


(i)  Bar  Hebraras,  1.  c. 
(a)  yie  de  Kélapoun,  ibîiL 
(3)  Bar  Hebrsiis,  L  c. 


6l!I  HISTOIRE    DES    HOBrGOtiS. 

gers  ;  on  devait  les  écouter  sans  leur  répondre* 
On  assigna  à  l'ambassadeur  un  traitement 
de  mille  drachmes  par  jour;  mille  autres 
drachmes  furent  destinées  journellement  à 
l'achat  de  vivres,  de  fruits  et  de  sucreries 
pour  sa  table.  Il  fut  obligé  d'attendre  à  Da- 
mas le  retour  du  sultan  Kélavoun.    Ce  prince 

'*683.     étant  parti  du  Caire  le  27  juillet ,  apprit  à 
Gaza  la    mort    d'Ahmed.     Arrivé  à  Damas  le 

ladj.-a.  16  août  y  son  premier  soin  fut  de  donner 
audience  aux  ambassadeurs  du  Khan  (i).  Ce 
fut  pendant  la  nuit;  quinze  cents  Marne- 
loues,  en  vestes  de  satin  rouge  à  bords 
brodés,  avec  des  bonnets  en  or  trait,  et  des 
cemtures  d'or,  tenaient  chacun  un  flambeau. 
Le  schetkh  Abd-our-rahman  parut,  accompa- 
gné du  général  Samdagou,  et  du  vézir  du 
prince  de  Mardin  (12).  Le  scheikh  portait  le 
costume  des  Derpischs  fakirs.  On  lui  dit  de  se 
prosterner;  il  ne  le  voulut  pas;  on  le  fit 
tomber  par  terre  très-rudement;  il  dut  faire 
plusieurs  prosternations,  et  le  sultan  Dédai- 
gnait seulement  pas  le  regarder.  Cependafit» 
il   reçut  la    lettre    d'Ahmed   des    mains  do 


(i)  Fie  de  Kélavoun,  ibid., 
(a)  Macriziy  4^  partie. 


LIVRE    Vy    CHAPITRE    V«  6l3 

scheïkhy  et  fit  revêtir  de  caftans  les  trois 
ambassadeurs.  La  lettre  d'Ahmed,  datée  de 
Tébriz  au  commencement  de  rabi-ul-evvel  68a 
(juin  ia83),  commençait  par  ces  mots:  «  Au 
«  nom  de  Dieu ,  clément  et  miséricordieux  ;  par 
«  la  puissance  de  VÉtre  suprême;  sous  les 
c  auspices  du  Caan;  ordonnance  d'Ahmed  au 
«  sultan  d'Egypte.  »  £lle  était  écrite  en  arabe , 
et  ne  contenait  que  des  assurances  de  disposi- 
tions pacifiques  (i).  Parmi  les  présents  que 
le  scheikh  offrit  au  nom  de  son  souverain , 
on  distinguait  environ  soixante  grosses  perles , 
une  topase  du  poids  de  deux  cents  miscalsy 
des  rubis  «  un  rubis  balai  pesant  vingt-deux 
drachmes.  Lorsque  les  ambassadeurs  eurent 
rendu  le  message  verbal  dont  ils  étaient  char- 
gés, ils  furent  congédiés;  puis  le  sultan  les  fit 
inviter  de  revenir  et  répondit  à  leur  haran* 
gue;  il  les  congédia  encore  et  les  fit  revenir 
une  troisième  fois;  alors  il  leur  adressa  plu- 
sieurs questions,  à  la  suite  desquelles  il  leur 
apprit  que  le  prince  qui  les  avait  envoyés 
avait  été  tué,  et  que  Argoun  régnait.  En  les 
congédiant ,  il  ordonna  qu  on  .  les  fit  passer 
dans  un  autre  logement  de  la    citadelle,    et 


(i)  Fie  de  Kélapoun,  ibld.  —  Le  texte  de  la  lettre  le 
trouve  dans  cet  ouvrage. 


6l4  HISTOIRE  DBS   MONGOLS. 

restreignit  au  simple  nécessaire  le  traitemeitt 
qu'il  leur  avait  assigné.  On  leur  demanda  ce 
qu'ils  avaient  avec  eux  qui  eut  appartenu  à 
Ahmed.  Ils  répondirent  qu'ils  n'avaient  aacon 
objet  de  valeur;  alors  le  maréchal  de  la  cour 
alla  leur  dire  que  le  sultan  leur  avait  destiné 
un  autre  logement ,  et  qu'ils  eussent  à  y  Êdre 
transporter  tous  leurs  bagages.  On  fit  d^ 
ser  ces  e£Fets  dans  le  vestibule  du  nouvel 
hôtel  y  où  on  les  visita.  On  leur  prit  une 
grande  quantité  d'or,  de  perles  et  d'autres 
objets  précieux,  entre  autres,  un  chapelet 
de  perles  qui  appartenait  au  scheîkh  Abd- 
our-rahman,  et  pouvait  valoir  cent  mille 
drachmes.  Ensuite  ces  ambassadeurs  furent 
emprisonnés.  Abd-our-rahman  mourut  le  8 
a8  ram.  décembre  suivant  ;  quelque  temps  après  Sam- 
dagou  et  les  gens  de  la  suite  furent  élargis; 
mais  le  sahib  Schems-ud-din  Mohammed  fut 
transféré  au  Caire ,  où  après  être  resté  loug* 
temps  incarcéré,  il  reçut  un  emploi  en 
Egypte  (i). 

Dans  le  temps  que  le  sultan  Ahmed  eo- 
voyait  une  ambassade  solennelle  au  sultan 
Kélavoun,  pour  conclure  une  paix  soUde 
entre   les  deux  États,  le  souverain   d'Egypte 

(i)  NoTairi.  —  Macrizi,  4*  partie. 


LIVRE   V,   CHAPITAE  V.  6l5 

s'emparait  de  deux  forteresses  importantes; 
Tune  était  Cattiba»  dans  la  province  d'Amid^ 
située  près  de  &erken  Cîomme  il  était  im- 
possible de  la  prendre  de  vive  force  ^  Kéla- 
vQun  chercha  à  gagner  la  garnison ,  et  dans 
Tannée  ia83y  ayant  appris  qu'elle  manquait 
de  vivres,  il  la  fit  investir  par  les  troupes 
de  Kerken  Alors  elle  demanda  à  se  rendre; 
on  y  fit  passer  tout  de  suite  des  troupes 
de  Birety  Aîntab  et  Revendant,  et  on  la 
munit  amplement  de  provisions   et  d'armes. 

L'autre  était  Kakhta,  place  très-forte  par 
son  assiette  élevée  et  la  solidité  de  ses  for- 
tifications. La  garnison,  séduite  par  des  pro- 
messes, tua  son  commandant,  qui  était  mu* 
sulman,  et  manda  au  gouverneur  d'Alep 
qu'elle  était  prête  à  livrer  la  place.  Des  of- 
ficiers envoyés  par  ce  gouverneur  en  prirent 
possesssion,  et  ceux  qui  l'avaient  remise  fu- 
rent bien  récompensés.  L'acquisition  de  cette 
place,  était  d'une  grande  importance  pour 
les  Égyptiens,  qui  y  trouvaient  un  excel- 
lent point  d'appui,  dans  leurs  invasions  en 
Cihcie. 

Cette  même  année,  le  sultan  Kélavoun 
expédia  au  gouverneur  d'Alep,  l'ordre  d'en- 
voyer un  corps  de  troupes  faire  le  dégât  en 
Cilicie;  c'était  pour  punir  les  Arméniens  d'à- 


6l6  HISTOIRE    DES    MONGOI.S. 

voir  incendié  la  grande  mosquée  d'Alep,  lors 
qu'ils  étaient  dans  cette  ville  avec  l'armée 
mongole,  deux  ans  auparavant.  Il  marcha 
des  troupes  d'Egypte  et  de  la  province  de 
Damas  pour  prendre  part  à  cette  expédition. 
Elles  entrèrent  en  Cilicie  et  pénétrèrent  jiis* 
qu'à  la  ville  dWyas.  Lorsqu'elles  se  retiraient, 
elles  furent  attaquées  par  les  Arméniens, 
près  du  défilé  d'Iskendérouna,  mais  elles 
les  mirent  en  fuite  et  les  poursuivirent  jusqu'à 
Tel-Hamdoun,  d'où  elles  regagnèrent  leur 
frontière  avec  leur  butin  (i). 


(i)  Novalri.. 


FIN    nu    TROISIÈME    VOLUUE. 


TABLE 


DBS   MATliBXS   COHTBVUES    DAHS   LE    TBOISlin  TOLUMB. 


LIVRE    IV. 


Cbapitbb  PBBViBB.Ghiath-ud-dioy  souverain  du  Khorassan, 
de  rirac  et  du  Mazendéran.  —  Séjour  de  Djélal-ud-din 
dans  rinde.  —  Son  retour  en  Perse.  —  Son  arrivée  dans 
le  Rerman.  —  Son  passage  par  le  Fars.  —  Il  enlève  le 
pouvoir  souverain  à  son  firère  Ghiath-ud-din.  -^  Uo»« 
tilités  contre  le  Khalife.  —  Conquête  de  rAierbaîd  jan. — 
Expédition  en  Géorgie.  ^*  Retour  à  Tébriz.  —  Seconde 
expédition  en  Géorgie.  —  Départ  de  Tiflis  pour  réduire 
Borac  révolté  dans  le  Rerman.  —  Combat  contre  les 
Mongols.  —  Défection  de  Ghiath-ud-din.  —  Retraite  des 
Mongols.  -—  Sort  et  fin  de  Ghlath-ud-din.  —  Troisième 
campagne  en  Géorgie.  —  Siège  de  Rhélatt.  —  Prise  de 
cette  ville.  —  Bataille  entre  Djélal-ud-din  et  le  sultan 
du  Roum,  allié  au  prince  de  Damas.  —  Défaite  de 
Djélal-ud-din  et  sa  paix  avec  ces  deux  princes.  — 
Arrivée  de  Tcbormagoun.  —  Défection  du  vézir  Scfaé- 
ref-ul-mulk  et  de  plusieurs  généraux  du  sultan.  —  Fuite 
et  catastrophe  de  Djélal-ud-din Page  i 

CaAPiTBX  II.  Ravages  des  Mongols  dans  la  Mésopotamie, 
le  Courdustan,  rAxerbaîdjan,  T Arménie,  la  Géorgie, 
et  sur  les  confins  de  rirac-Aréb.  —  Leur  invasion  dans 
le  Roum.  —  Déroute  de  l'armée  du  sultan  Reî-Rhosrou.— * 
Conquête  d*unc  partie  du  Roum.  —  Traité  de  soumisr» 


/ 

6l8  TABLE. 

sion  de  ce  royaume.  —  Évacuation  du  Roum  par  les 
Mongob.  —  Sac  d'Enendjan.  —  Expédition  d'un  corps 
mongol  vers  Alep.  —  Sonunation  des  Mongols  à  plusieurs 
princes  mahométans.  -—  Soumission  du  roi  de  la  Petite- 
Arménie.  —  Nouveaux  ravages  en  Mésopotamie,  dans 
le  Diarbekr,  et  la  partie  septentrionale  de  rirac-Axéb.— 
Partage  de  la  Géorgie  entre  deux  princes  David.  — 
Les  fils  de  Keî-Rhosrou  se  disputent  le  trône.  —  In- 
tervention du  grand  Kiian  dans  ces  querdles.  —  Seconde 
invasion  de  Baïdjou  d%ns  le  Roum.  —  Le  sultan  Yur 
ud-din  vaincu  et  détrôné.  —  Son  frère  Rokn-ud-din 
placé  sur  le  trône  de  Conia.  —  Voyage  de  Hethoum  à 
la  cour  de  Mangou P>gc  67 

Chapitre  HI.  —  Gouverneurs  mongols  en  Perse.  — 
Tchintimour.  —  Reurguenz.  —  Argoon-Aca.  —  Etabfis- 
sement  de  la  dynastie  Kert  dans  le  pays  de  Hérat  — 
Successeurs  de  BoraohHadjib  dans  le  K.enaaan    .   •  iol 

HOULAGOU. 

Chapitrb  IV.  Expédition  en  Perse,  résolue  dans  m 
Couriltai  au  commencement  du  r^;ne  de  Mangoa.  '- 
Préparatifi  du  prince  Houlagou,  chargé  de  la  com- 
mander. —  Composition  de  son  armée.  —  Sa  marche  « 
travers  la  Tartarie.  —  Son  arrivée  en  Perse.  —  Ses 
dispositions  pour  détruire  les  Ismaïliyens.  —  Croyan« 
religieuse  de  cette  secte  mahométanc.  —  Sa  doctrine 
secrète  communiquée  aux  initiés.  —  Précis  de  rhistoire 
des  princes  ismaïliyens  d'Alamout.  —  L'assassinat  orga- 
nisé par  Hassan  Sabbah,  et  fréquemment  employé  pf 
ses  successeurs.  —  Démêlés  du  sultan  I^élal-ud-din 
Kboraimschali  avec  le  chef  ismaïliyen.  —  Opérations  et 
négociations  de  Houlagou  pour  s