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Full text of "Recherches sur les costumes et sur les théatres de toutes les nations, tant anciennes que modernes : ouvrage utile aux peintres, statuaires, architectes, décorateurs, comédiens, costumiers, en un mot aux artistes de tous les genres : non moins utile pour l'etude de l'histoire des temps reculés, des mœurs des peuples antiques, de leurs usages, de leurs loix, et nécessaire à l'education des adolescens"

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RECHERCHES 

SUR LES COSTUMES 

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SUR LES THÉÂTRES 

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TOUTES LES NATIONS, 

TANT ANCIENNES QUE MODERNES; 

Ouvrage utile aux Peintres , Statuaires , Architectes , 
Décorateurs , Comédiens \ Costumiers, en un mot aux Artistes 
de tous les genres ; non moins utile pour l'étude de l'Histoire 
des temps reculés, des Moeurs des Peuples antiques, de leurs 
Usages , de leurs Loix , et nécessaire à l'Education des 
Adolescens. 

AVEC des Estampes en couleur et au lavis , dessinées par M, ChÉRY, 
et gravées par "P. M. ALIX. 

f lndocti discant et ament meminisse periti. 



TOME DEUXIEME. 

. — —M W nu» 

A PARIS, 
Chez M. D R o U H I N, Éditeur & Propriétaire dudit Ouvrage, rue 
Saint-André-des-Arcs, N° 91, en face de la rue de l'Éperon. 



Ex Auctoritate Libertatïs. 
I 7. p O. 



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in 2015 



https://archive.org/details/recherchessurles02leva 



; RECHERCHES 

SUR LES COSTUMES ET SUR LES THÉÂTRES 

DE TOUTES LES NATIONS, 

TANT ANCIENNES QUE MODERNES; 

Avec des Estampes en couleur & au lavis , dessinées par M. ChÉRY, 
& gravées par P. M. ALIX. 

Indocu distant , et amène meminisse periti. 

BRITANNICUS, Tragédie de Racine. 

Cet Ouvrage , représenté pour la première fois , en 1669 , 
sur le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, n'obtint pas , à beau- 
coup près, le succès qu'il devoit ayoir. 11 n'eut que cinq repré- 
sentations, et les critiques se succédèrent assez rapidement contre 
cette production digne du génie de Corneille , aussi forte d'idées 
que ses Drames Politiques , exempte de la diffusion qu'on y re- 
marque trop souvent , et écrite avec autant d'élégance , de force 
et de facilité que de poésie. Racine , naturellement irritable , 
se fâcha contre ses critiques, et il composa une Préface, dans 
laquelle il montra beaucoup d'humeur contre le grand homme 
son prédécesseur et son rival ; mais il la supprima dans la suite, 
autant par égard pour Corneille , que parce qu'il avoit eu le 
temps de sentir , que la présomption , la vanité et l'emporte- 
ment doivent être étrangers aux grands talens. Le Public, qui, 
à la longue, finit toujours, et par se rendre à l'opinion des gens 
dégoût, et par être juste, reconnut enfin le m :rire de Britannicus, et 
lui accorda les applaudissemens qu'il lui avoit refusés d'abord. C'est 

A 



( *> ) 

aujourd'hui un des ouvrages de Racine, que les amateurs du 
Théâtre estiment le plus, un de ceux où l'on remarque le plus 
de connoissance du cœur humain , de l'histoire et du caractère 
réel des personnages qui en conduisent l'action. On a dit que 
Britannicus étoit tombé parce qu'il étoit froid. Ce jugement nous 
paroît extrêmement hasardé. Nous conviendrons que le cin- 
qui' me acte n'est pas bien chaud , qu'il manque d'action , et que 
les diff rens récita qui s'y succèdent font un peu languir le dé- 
nouement. Mais nous observerons qu'au temps de Racine , il 
étoit impossible de mettre certaines catastrophes en scène ; que le 
Théâtre obstrue , de droite et de gauche , par des gradins qu'oc- 
cupoient les spectateurs, forçoit les Auteurs , qui ne vouloient pas 
être ridicules, à faire connoître, par des récits , les événemens 
dont l'exécution étoit impossible , à moins d'être mesquine et 
bizarre , et que certainement Racine auroit osé davantage, si la 
scène francoise avoit été , comme depuis elle l'a été par les soins 
de M. de Lauraguais , dégagée des entra/ves c,ui en faisoit un' 
spectacle d'enfans ou de Visigoths. Nous observerons encore, 
que Britannicus est un peu trop ressemblant à un galant gentil- 
homme de la cour de Louis XIV , et que Néron prend une bien 
misérable précaution , quand il se cache derrière une tapisserie, 
pour écouter la conversation de Junie et de Britannicus. Mais 
qu'est-ce que cesdéfaïus à côté du développement des caractères 
d'Agrippine , de Néron , de Burrhus et de Narcisse? Est- il une 
exposition plus claire et plus noble que celle de Britannicus ? 
L'action ne se montre-t-elle pas , avec le plus vif intérêt , au 
second acte, dès que Ton sait que Néron est amoureux de Junie et 
rival de son frère? Le nœud ne se forme-t-il point par la scène 
entre Britannicus et l'Empereur , au troisième acte, et par l'ordre 
atroce d'ar êter A., rippine de la manière la plus effrayante ? 
Est-il , au moral , un acte plus profondément politique et tra- 
gique que le quatrième ? Dire que Britar.nicns est un ouvrage 
froid , c'est se montrer également paralysé de l'esprit et du cœur; 
c'est ne rien entendre, ne rien voir, ne rien sentir. 



( 3 ) 

La Bruyère a dit de l'Auteur tragique : « II vous conduit à la 
terreur par la pitié , ou réciproquement à la pitié par le ter- 
rible. Il vous mène par les larmes , par les sanglots , par l'incerti- 
tude , par l'espérance , par la crainte , par les surprises et par 
l'horreur, jusqu'à la catastrophe » . Les larmes et les sanglots ne 
sont pas, à la vérité , ce que la Tragédie de Britannicus excite 
le plus , c'est peut-être même la Tragédie de Racine où il y a le 
moins à pleurer: mais nous n'en connoissons pas où l'incertitude, 
l'espérance, la crainte, les surprises, l'horreur, tous ces moyens 
dont parle la Bruyère , moyens si nécessaires pour fixer l'attention , 
pour entretenir la curiosité , pour lui donner une activité qui ne 
se ralentisse point , soient plus habilement employés tour-à- 
tour, tant par le fond de l'action , que par les incidens qui en 
résultent , et par le jeu savant des caractères. Nous arrêtons ici 
ce préliminaire, parce qu'à l'article de chacun des personnages 
de cette Tragédie , nous aurons occasion d'entrer dans les divers 
détails que nous avons à examiner. 



A GRIPPINE, dans Britannicus. 

Il y quelques années que l'Artiste qui compose les dessins et 
qui fournit, dans cet ouvrage , les recherches qui concernent les 
costumes , se promenant dans les jardins de Marly , apperçut , 
au milieu d'une cuvette, une statue de marbre blanc. Comme 
il s'occupoit alors un peu de l'histoire naturelle , il se fixa, moins 
à l'examen de la statue , qu'à celui de la matière , qu'il reconnut 
être de marbre cristallin de Paros. En commençant à consulter 
les sources qui pouvoient le guider sûrement dans la composition 
du costume d'Agrippine , il s'est rappellé la cuvette , la statue 
des jardins de Marly, et s'est rendu sur-le-champ à l'endroit 
où ses souvenirs le portoient, pour examiner si les objets qu'il 
y avoit vus ne pouvoient pas lui être de quelque utilité. Il y a en 

A 2, 



( 4 ) 

effet trouvé tout ce qui lui écoit nécessaire. Le fini de la figure, 
la manière noble de l'ajustement; la beauté, la régularité des 
plis, tout, jusqu'à l'attitude même, entroit dans son plan. 11 en 
a pris le dessin très exact, et c'est ce dessin, qu'il a réduit 
pour le cadre ordinaire de cet ouvrage, que nous publions aujour- 
d'hui. La copie est scrupuleusement fidèle , le profil est le même g 
il n'y a de changement que dans la chevelure , qui n'est point 
attachée dans la figure dont nous parlons , et qui est ici retroussée. 
Le diadème est une addition qui étoit indispensable et absolu- 
ment nécessaire. 

« Il faut observer, remarque notre Artiste , que cette figure 
est censée réfléchir, dans le particulier, aux dégoûts que Néron 
commençoit à donner à sa mère. Je préviens , ajoute-t-il , que 
je ne lui ai pas seul prêté l'expression de ce sentiment. Une 
femme célèbre par ses ouvrages de littérature, par son esprit, 
par son goût , Madame de Bourdic , dont les talens en peinture 
méritent un éloge particulier, et avec laquelle j'ai eu l'honneur 
de raisonner sur cette statue, l'a considérée attentivement , et 
elle a pensé comme moi sur l'expression qui en détermine le 
caractère. Ainsi cette figure peut non-seulement convenir à 
Agrippine , comme modèle de Costume dans la Tragédie de Bri- 
tannicus , mais encore d'étude pour l'Actrice , dans la seconde ' 
scène du quatrième acte , où Agrippine dit à Néron , en s\isseyant : 

Approchez-vous Néron , et prenez votre place. » 

Passons à son ajustement. La Tunique qui est du genre de celles 
qu'on appeiloit.SWcG, ( Y. Vakre Maxime , Liv. XI,Chap. I. Horace } 
Sat. XI, Livre I , vers 99 (i) ) étoit ample , traînante , à longues 
manches. Cette Tunique servoit à distinguer les Dames Romaines 
des autres Citoyennes. Agrippine porte, par-dessus, la Palla (2), 



(1) Ad talos Sto'.a demhsa et circumdata palla. 

(2) La Palla d' Agrippine doit être de pourpre, non-(eulement parce qu'elle 



( 5 ) 

qui étoit un vêtement distinctif pour les Dames Romaines , comme 
le Pallhim l'étoit pour les Dames Grecques. Ce n'est pas que ce 
manteau ne se rencontre sur des personnages attachés au service 
des maisons. On en voit un exemple dans un bas relief représen- 
tant une femme au lit qui vient de mettre au jour un enfant 
qui a aussitôt perdu la vie , et que Mercure emporte dans les 
Enfers. Dans ce bas relief ("qu'on appelle improprement, Nais- 
sance d'Hercule , puisqu'on apperçoit ce Héros au milieu de cette 
composition , appuyé sur sa massue et contre un rocher qui 
sert d'entrée au séjour des Mânes) , on remarque des femmes de 
service qui portent la Pal/a ; mais ce vêtement est là infiniment 
moins ample qu'ici , et d'une étoffe plus grossière -, ce qui se 
remarque par la rondeur et par la grosseur des plis. Ici Agrip- 
pine porte un manteau d'une laine , sans doute très déliée ou 
extrêmement fine. On en peut juger par la multiplicité des plis 
qu'il forme dans la manière dont il se drape. L'arrangement de 
ce manteau tient à celui de la Toge ou du Pallium , dont nous 
avons parlé aux articles d'Oresce, de Phénix, etc. ; ce que nous dé- 
montrerons encore à l'article de Burrhus , par la coupe de la Toge 
prétexte. Nous renvoyons cette coupe à cette figure, afin de 
réunir trois exemples en une seule démonstration. On ne doit 
pas s'étonner de voir un affranchi revêtu des mêmes vêtemens 
que les Personnages consulaires , puisque du temps d'Auguste , 
temps auquel les mœurs n'étoient pas descendues au degré de 
corruption où le règne de Néron les a fait descendre , nous 
voyons des Affranchis revêtus de la toge. C'est ce que nous 
aurons occasion de prouver par le texte même des Auteurs 
contemporains. 



eft Impéiatrice, mais encore parce qu'une Loi des Romains leur avoir permis 
de la porter , ainsi que des ornemens d'or , pour les dédommager de la pri- 
bation du vin , dont il leur étoit défendu de faire ufage. Valere Maxime. 
Liv. U , Chap. I. 



( <5 ) 

Devant Agrippine , on apperçoit une table sur laquelle sont 
posés plusieurs écrits. Nous avons déjà dit que la matière des 
feuilles à écrire étoit formée des membranes du Papyrus ou 
de peau. Au milieu de ces volumes on plaçoit un bâton ou 
d'ivoire ou d'or , aux deux bouts duquel étoit un petit orne- 
ment saillant , que les Latins appelloient Umb'dkus , et les 
Grecs OjmpaXovç. Autour de ces bâtons on rouloit les feuilles , 
quand elles étoient écrites , ce qui autorisoit l'expression, ad 
umbillcum adductre ( Voyez Horace , Epod. Lib. Ode XIV, v. 8 ). 
Plusieurs Savans ont cru que ces ornemens étoient appelles 
Umbïlki et Ojutp^Xoî , parce qu'ils avoient quelque ressem- 
blance avec le nombril ( Ojupzhoi ). Mais Ùmbiikus ne signifie 
pas seulement le nombril , il signifie encore tout ce qui est 
relevé au milieu de quelque chose ; omnc in medio protubcrans ; 
par exemple, ce qui est saillant au centre d'un bouclier. Or, 
comme tous les volumes , lorsque les feuilles étoient foulées 
autour du bâton , présentoient à leur extérieur et fort en évidence 
ces ornemens au milieu du rouleau, on appelia ceux-ci Umbilici , 
O/xpxXoi. Quand on a eu quitté l'usage de rouler les peaux ou 
feuilles à écrire , et qu'on a connu l'art de relier les livres , 
on a appelle Umbilicos ces ornemens de cuivre ou d'ivoire qu'on 
plaçoit au milieu de chaque carton de la reliure , qui étoient 
relevés en bosse , et qui ressembloient à des têtes de clous. 
On en trouve encore des exemples sur les anciennes reliures. 
Cette matière pourroit nous fournir des détails beaucoup plus 
longs ; mais il faut craindre d'être diffus sur des objets qui ne 
sont pas d'un intérêt capital , et dont il suffit de donner des 
notions simples mais satisfaisantes , pour avoir rempli son but. 

Le caractère d'Agrippine est un des mieux dessinés et des 
plus ressemblans à l'histoire qu'il y ait au Théâtre. Il ne faut 
que lire la seconde préface que Racine a mise en tête de Bri- 
tannicus , pour se convaincre du soin qu'il a mis à le rendre. 
« C'est elle , dit-il , que je me suis sur-tout efforcé de bien 



( 7 ) 

exprimer , et ma Tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrip- 
pine, que la mort de Britannicus. » Voici ion hisioi.'e en peu 
de mots. Elle étoit fille de Germanicus et d'Agrippine, fille 
d'Agrippa. Elle épousa , après deux mariages , l'Empereur 
Claude , dont l'indolence alloit jusqu'à la stupidité. Née avec 
un esprit pénétrant et une ambition démesurée , elle connut 
et mit bientôt à profit le caractère de son époux. Bassesses , 
rapines , audace , cruautés , prostitution , elle employa tout pour 
arriver à la grandeur suprême ; et pour assurer VI mpire à 
Néron son fils, qu'elle avoir eu de Caius Démétrius yEnobarbus. 
Quand elle eut empoisonné Claude , pour mettre sur le trône 
ce fils aussi ingrat que cruel , elle ne négligea rien pour conserver 
l'autorité dont elle avoit su s'emparer. Intrigues , complots , 
caresses , plaisirs , elle prodigua tout , jusqu'à devenir inces- 
tueuse avec son fils , comme on la soupçonnoit déjà de l'avoir 
été avec l'Empereur Caligula son frère. Mais ce fut vainement 
qu'elle se souilla de crimes pour demeurer puissante. Le monstre 
dont elle avoit fait son souverain , la connoissoit trop pour garder 
quelques mesures avec elle , et dès qu'il s'apperçut qu'elle se 
servoit de Britannicus et des droits naturels que ce Prince avoit 
à l'Empire , pour balancer son pouvoir , il fit empoisonner 
celui-ci. Ce coup > dit Tacite , la pénétra de frayeur et de cons- 
ternation. Sili supremum auxilhim creptmn , et parncidiï txemplum 
intelïgebat. Elle ne se trompa point dans ses inquiétudes , et 
elle vit décroître son crédit, outrager ses désirs et ses moindres 
volontés, jusqu'au moment où Néron, lassé de la voir vivre, 
la fit assassiner , et poussa l'atrocité jusqu'à contempler son 
corps nu et inanimé , en souriant à l'aspect des beautés qu'il 
y découvroir. 

Il étoit difficile de présenter au Théâtre un caractère tel que 
celui d'Agrippine , de le peindre dans toute sa vérité , sans 
choquer le goût ni la bienséance -, c'est pourrai! t ce que Racine 
a fait avec autant d'adresse que de génie. Aussi regarde-t-on 



I 



( 8 ) 

à juste titre , ce rôle comme un chef-d'œuvre; aussi est-il ex- 
trêmement difficile à rendre. C'est un composé d'orgueil , de 
colère , d'ambition , de politique et de haine. On n'y remarque 
d'autres mouvemens de sensibilité que ceux qui résultent de 
l'intérêt personnel , de la douleur de ne pouvoir point satis- 
faire la soif de grandeur et d'autorité qui dévoroit la fière 
Agrippine. Ce caractère se peint en entier dans deux vers qu'elle 
articule dans la première Scène du premier Acte , en parlant 
de Néron. 

AH! que de la patrie il Toit, s'il veut, le père , 
Mais qu'il songe un peu plus qn'Agrippine est sa mère. 

Elle hait tout ce qui paroît? s'opposer à son crédit ; elle aime, 
ou plutôt elle protège , tout ce qu'elle croit susceptible de rendre 
Néron circonspect avec elle , et de lui faire craindre la perte 
du rang auquel il est monté. Voilà pourquoi elle haitBurrhus; 
voilà pourquoi elle soutient Britannicus et Junie. Ce Rôle com- 
mence par l'expression d'une colère sourde et profonde , qui 
s'accroît dans l'ame du Personnage par des nuances progres- 
sives , à mesure qn'Agrippine s'apperçoit qu'elle ne fait que 
des efforts inutiles , pour ressaisir les rênes du Gouvernement ; 
et qui finit par monter jusqu'à Là fureur, mais jusqu'à la fureur 
réfléchie , à la fureur calculant encore ou des moyens d'inspirer 
l'effroi , ou des moyens de politique et de vengeance. Il faut un 
art infini pour n'y pas heurter les gradations , pour ne pas manquer 
à la noblesse tragique dont une femme, aussi maîtresse de ses 
mouvemens qu'Agrippine , doit s'écarter moins que tout autre 
Personnage Dramatique. 

La plus grande difficulté du Rôle se trouve dans la seconde 
Scène du quatrième Acte , Scène admirable , dont celle du 
cinquième Acte de Cinna , entre Auguste et ce fameux conjuré, 
a peut-être été le modèle , qui offre une situation et des motifs 
semblables , mais qui a une fin différente. Il faut que le ressen- 
timent 



* 



I 




fÂéry A&- et /fié.' 



( 9 ) 

riment d'Agrippine s'y fasse sentir dans tonte la profondeur de 
son énergie-, que la fierté de son caractère y étincelle; que ses 
reproches aient une expression amère ; et que dans tout cela on 
distingue une retenue proronde de politique et d'observation. 
Toute cette Scène demande une grande souplesse d'organe , une 
habitude de débit aussi exercée que sentie , une variété infinie 
dans les tons , et de temps en temps cette altération qui an- 
nonce des mouvemens intérieurs et violens que l'on cherche à 
concentrer. Vers la fin de la Scène, l'Actrice doit montrer une 
espèce de sensibilité , mais une sensibilité orgueilleuse et fausse. 
C'est la vanité qui descend à feindre ; c'est l'ambition qui 
cherche à séduire. 



BRITANNICUS, dans la même Tragédie. 

Dans les premiers temps de la République Romaine , la 
toge étoit l'habit distinctif des Romains , et elle étoit portée 
non-seulement par les hommes , mais encore par les femmes. 
Elle étoit commune aux deux sexes à Rome, comme le pallium 
l'étoit à l'un et à l'autre dans la Grèce. La toge prétexte dont 
est ici revêtu Britannicus , fut accordée aux Romains lors de 
la paix qu'ils firent avec les Sabins. (Voyez Plutarque , Vies 
des Hommes Illustres, Tome premier , folio i6\. ) Quant à la 
signification de Prœtexia , plusieurs auteurs ont cru démêler , 
dans les passages des Anciens , que ce nom prenoit son origine 
de la couleur pourpre dont la prétexte étoit ornée. Pline , 
Livre IX, Chapitre 39 , dit que Tullus Hostilius fut le pre- 
mier qui y mit de la pourpre; mais il n'ajoute pas de quelle 
manière cette couleur étoit appliquée. On ne portoit point ce 
vêtement à la campagne (Pline le jeune , Tome II de ses 
Lettres , page 74. ) : on ne la portoit pas non plus à la guerre. 
Dans les premiers temps de R.ome , comme nous le prouverons 

B 



( i© ) 

en son lieu , il étoit attaché au droit de Citoyen Romain. 
Cet habit, suivant Saumaise , d'après Tertullien , (i) droit son 
nom et son origine des Arcadiens , des Lydiens ou des Argires. 
Denis d'Halicarnasse attribue la toge aux Lydiens, Pélagiens, 
ou Arcadiens. Quoi qu'il en soit, il est certain que dès l'instant 
où les Romains ont fixé les regards du monde , ils parurent 
vêtus de la toge , ce qui même , au rapport de plusieurs de 
leurs Historiens , les fit appeller Togati. Nous nous réservons 
d'entrer dans les détails de la manière dont on s'en couvroit, 
à l'article de Burrhus , ainsi que nous l'avons promis à celui 
d'Agrippine. Il suffira de dire ici que sur cent figures revêtues 
de la toge que l'on examinera avec attention , on en verra 
quatre-vingt-dix-neuf qui se ressemblent , a l'exception de quelques 
petites d fFérences. Le manteau que nous avons donné à Britannicus 
est modelé sur la toge antique connue sous le nom de ce 
Prince , et que l'on peut voir dans une des salles des jardins 
de Marly. Elle est semblable , pli pour pli , à une toge que 
l'on remarque sur une figure gravée dans X Admiranda Roma- 
norum. Nous démontrerons dans l'article explicatif que nous 
avons promis , de quelle manière la pourpre fut invariable- 
ment attachée en bandes autour de la Prétexte , ainsi que son 
épaisseur, et quel côté en éroit revêtu. 

Britannicus est ici au milieu d'une des salles du Palais , et 
semble prononcer ces Vers de la Scène VIII du troisième Acte : 

Rome met-elle au nombre de vos droits 
Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force , 
Les emprisonnemens , le rapt et le divorce ? 

Nous avons dit que Britannicus ressembloit un peu trop à un 
galant Gentilhomme de la Cour de Louis XIV. Le reproche 
est malheureusement trop fondé ; c'est ce qui rend son rôle 

(i) Tertullianus de Pallio, f. 3. in Tcrtul. de Pallio. Notai, f. m. 



( II ) 

assez difficile à bien exprimer; mais il ne l'est pas toujours. Sou- 
vent Britannicus se montre ce qu'il étoit réellement , ce que 
Racine a dit qu'il étoit. Voyons comme l'illustre Auteur s'est ex- 
pliqué dans sa Préface. « L'âge de Britannicus étoit si connu , 
qu'il ne m'a pas été permis de le représenter autrement que 
comme un jeune Prince qui avoit beaucoup de cœur, beau- 
coup d'amour et beaucoup de franchise , qualités ordinaires 
d'un jeune homme. Il avoit quinze ans , et on dit qu'il avoit 
beaucoup d'esprit; soir qu'on dise vrai , ou que ses malheurs 
aient fait croire cela de lui , sans qu'il ait pu en donner des 
marques >> . Nique segnem , dit Tacite , ci fuisse indokm ferunt ; sive 
verum , seu periculis commend.uus , retinult famam sine experimento. 
C'est donc dans ce que Racine dit du caractère de Britannicus , 
présumé par les Historiens , et dans la peinture qu'il en a faite 
d'après eux, qu'il faut chercher la manière de jouer le rôle de ce 
malheureux Prince. Jeune, il est simple, vrai, crédule, et il 
s'ouvresans mystère à Narcisse, au monstre qui épie ses actions, 
ses idées , ses démarches , ses sentimens , pour le livrer ensuite à 
son rival barbare. Plein de cœur , il doit parler avec action à 
Agrippine, quand il s'explique avec elle , soit sur les persécutions 
qu'il éprouve, soit sur les espérances qui relèvent son courage et sa 
confiance. Plein d'amour et de sensibilité , il doit être de flamme 
avec Junie , mais sa passion même doit prendre la teinte de 
sa douceur ordinaire. Enfin , comme il est plein de franchise, 
comme, ainsi qu'il le dit lui-même, Scène première du cin- 
quième Acte , 

11 hait à cœur ouvert, ou cess: de haïr; 

Ce ne peut être qu'avec toute l'indiscrétion de l'amour 
jaloux , de la jeunesse sans expérience , et ds l'orgueil qui se 
réveille, qu'il s'emporte devant Néron, Scènî huitième du 
troisième Acte , après qu'il a été surpris par l'Empereur aux 
pieds de l'indiscrète Junie. Cette Scène , qui , à proprement 



( I* ) 

parler , est la seule dans laquelle Britannicus soit exacte- 
ment tel que Racine l'a montré dans sa Préface , est d'autant 
moins aisée à bien rendre , qu'elle exige de la chaleur sans 
colère, de la noblesse sans morgue, et une réserve non pas 
émanée de la politique , mais de la seule crainte de porter 
du trouble et de l'effroi dans l'ame de Junie présente. 11 faut 
de l'étude et de l'habitude pour bien saisir ces nuances , et 
rarement nous les avons remarquées au Théâtre , même chez 
les comédiens qui ont eu la réputation de jouer le mieux le rôle 
de Britannicus. Nous en avons vu quelques-uns représenter ce 
personnage dans des principes tout opposés à ceux que nous 
établissons aujourd'hui : oubliant tout-à-fait leur personnage , 
son âge , sa physionomie , pour rivaliser de moyens et de 
profondeur avec le Comédien qui jouoit , à côté d'eux , le 
rôle de Néron , ils boufifissoient la figure du jeune Prince , 
la faisoient grimacer , et lui donnoient la tournure et le ton 
d'un pédant accoutumé à traîner orgueilleusement des paroles qui 
veulent être menaçantes. Il faut espérer que nous ne reverrons 
plus , au Théâtre de Melpomène , de pareils travestissemens ; 
qu'on oubliera enfin ces vieilles traditions qu'on a si long- 
temps consacrées pour le malheur de l'art tragique , et qui ont 
sans cesse arrêté ses progrès vers la nature et vers la vérité. 



J UNIE, dans la même Tragédie. 

Nous n'avons pas cru pouvoir mieux faire , pour établir 
le costume de Junie, que de choisir une figure qui représentât 
une dame romaine , et nous avons préféré celle que nous 
joignons à ce cahier. Elle est tirée de la Villa Medicis. C'est 
une des plus belles statues de cette maison. Les dames Romaines 
conservèrent jusqu'au temps des Empereurs assez de simplicité 
dans leur manière de se vêtir. Elles n'avoient , pour ornement 



( 13 ) 

de tête , autre chose que leurs cheveux , qu'elles relevoient avec 
un ruban, à l'exemple des femmes grecques. Mais bientôt le 
goût de la parure et du luxe s'introduisit, et les coëffures va- 
rièrent à l'infini, Les bustes , les médailles nous en ont con- 
servé un grand nombre , dont la plupart sont remarquables par 
leur originalité. Les femmes qui affectoient le moins la sin- 
gularité , ne composoient leur ccëffure que de petites boucles ou 
de petites tresses uniformes. Souvent elles couvroient de leur 
manteau le derrière de leur tête , comme on le voit sur la 
figure que nous avons prise pour modèle. Elles portèrent ensuite 
dans leurs cheveux, des perles, des pierres précieuses , sur-tout 
des pierres de couleur. Pline, Liv. IX, Chap. XXXV, rap- 
porte que les premières perles furent apportées à Rome du 
temps de Sylla. Elles s'y multiplièrent dans la suite si singu- 
lièrement , que les femmes même qui , par leur naissance et 
leur état, n'auroient pas dû se permettre de s'en parer, ne 
laissoient pas que d'en orner leurs ajustemens. Elles en compo- 
soient des bracelets , des colliers , selon le rapport de Pline. 
On voit un de ces colliers sur la figure de Rome, du Palais 
Barherini. On en a même conservé quelques-uns en nature. 
Ces monumens sont d'autant plus précieux , qu'ils sont plus 
rares , et qu'il a fallu une grande suite de soins pour les faire 
parvenir jusqu'à nos jours. 

Les femmes Romaines portoient , ainsi que les femmes 
grecques , des Tuniques de différentes espèces , des Tuniques sans 
manches , des Tuniques à manches longues , à courtes manches. 
Ces différentes Tuniques étoient attachées avec une ceinture 
qu'on appelloit Zona , et dont nous avons eu déjà occasion 
de parler sous ses différens noms. Cette ceinture ne différoit 
point de celle des Grecs. Il est facile de s'en convaincre par 
l'inspection des Statues qui représentent des personnages grecs, 
comme de celles qui nous offrent des personnages romains. 
Par-dessus cette Tunique se mettoit le manteau , qu'on appel - 



( 14 ) 

îoit la Pulla , et dont nous avons parlé à l'article d'Agrippine. 
Ce manteau , ainsi que le dit Horace , que nous avons cité à 
ce sujet, enveloppoit le corps. Les femmes, suivant Servius , 
sur le vers 6<)t du premier Livre de l'Enéide , mettoient la 
Fallu par-dessus la Stola , comme les hommes plaçoient la Toge 
par-dessus la Tunique. La figure qui représente Junie , montre 
la manière d'arranger la Palla. Ce manteau ne s'agraffoit point. 
Il ressembloit au Palllum , à l'exception qu'il étoit un peu plus 
petit. Ceci peut-être démontré par une très-simple observation. 
On ne trouve point de figure de femmes qui soit totalement 
enveloppée du manteau , et il n'est pas rare de trouver des 
figures d'hommes qui le sont entièrement. A côté de notre 
figure, nous avons placé un siège antique dont la forme nous 
a paru superbe. C'est celui sur lequel est assise la figure d'Au- 
guste de la galerie du Capitoie. Le vase qu'on apperçoit un 
peu plus loin que le siège, est antique aussi. 

Nous avons peu de chose à dire sur le rôle de Junie. Enlevée 
la nuit précédente, elle vient d'entrer, pour la première fois, 
dans le Palais de l'Empereur. Elle ne connoît , dit-elle , Néron 
et la Cour que d'un jour ; ainsi l'expression de ce caractère 
tient à une ingénuité douce , noble et simple ; nuance d'une 
bien plus grande difficulté peut-être que les nuances fortes et 
marquées par lesquelles on excite l'admiration , moins souvent 
parce qu'on frappe juste, que parce qu'on frappe fort. 

La Junie qui fait un rôle dans la Tragédie de Britannicus , n'est 
point, comme on l'avoit reproché à Racine, la Junia Silana, si 
fameuse par son libertinage. C'est Junia Calvina, qui descendoit 
d'Auguste en droite ligne , et qui joignoit à l'éclat de sa naissance 
une beauté rare. Séneque l'appelloit Festivissima omnium puella- 
rum. Son ardente amitié pour son frère Silanus , la fit accuser 
d'inceste. Tacite prétend qu'elle ne fut qu'indiscrète , sans être 
coupable. Cependant elle fut exilée par l'Empereur Claude , 
rappellée par Néron , et vécut jusqu'au règne de Vespasien. 



( If ) 

Qu'elle aie été incestueuse ou non , il est certain qu'elle étok 
galante. Racine en a fait une personne vertueuse , parce qu'on 
ne pouvoit pas supposer que le vertueux Britannicus aimât une 
termine sans vertu. 



N Ê R ON, dans la même Tragédie. 

Avant de parler du Costume propre à ce personnage , nous 
allons nous occuper de son rôle , de son caractère et de la 
physionomie qu'il doit avoir au théâtre , à l'époque où Racine 
s'en est emparé pour le peindre et pour le taire agir. Cette 
discussion nous paroît d'autant plus nécessaire , qu'on se sou- 
vient encore de la tradition que le célèbre le Kain a laissée 
de ce rôle , et que cette tradition , admirable dans quelques 
scènes, est dans plusieurs autres peu conforme à la vérité , et 
qu'elle laisse beaucoup à désirer. Nous faisons profession d'ad- 
mirer encore les talens de ce sublime le Kain , dont la mort 
a porté le coup le plus fatal à la gloire de la Melpomène 
françoise. Nous les admirions pendant qu'il vivoit : nous le 
connoissions personnellement, il avoit notre estime autant que 
notre attachement; mais de son vivant même, nous n'avions 
point pour son extraordinaire mérite une idolâtrie supersti- 
tieuse. Nous lui communiquions souvent nos réflexions sur l'art 
de l'Acteur tragique , sur ce que nous aimions dans son talent, 
sur ce que nous y regrettions. Il nous écoutoit avec cette atten- 
tion qui résulte et de l'indulgence qu'on accorde à la jeunesse 
studieuse , et de l'amour profondément senti d'un art sur lequel 
on a fondé toute sa renommée. Le rôle que nous avons le plus 
souvent examiné dans nos conversations avec ce grand homme, 
est celui de Néron. Long-temps le Kain repoussa nos obser- 
vations sur la physionomie qui convient à ce rôle , par des 
moyens qui tenoient plus à l'effet qu'il y produisoit , qu'à celui 



( 16 ) 

que nous désirions qu'il y produisît. Enfin nous lui remîmes 
une assez longue dissertation sur le caractère de Néron , comme 
il nous paroissoit que Racine l'avoit tracé dans Britannicus. 
Après l'avoir gardée quelques jours , il nous la rendit en nous 
disant: « Je suis convaincu. Vous avez saisi la véritable figure 
du rôle ; il faut imprimer votre ouvrage. Quant à moi ; je ne 
ferai point aujourd'hui ce que je n'ai pas fait il y a dix ans. 
Avec mon âge , mon caractère de tête et mes moyens , il m'a 
déjà été , il me seroit encore impossible de descendre à l'âge 
de Néron ; je n'ai donc pas eu tort de faire monter Néron 
jusqu'à mon âge ». On ne peut pas un aveu plus loyal, plus 
fin , qui annonce un homme plus familier avec les grands effets 
de la scène. Si on doutoit de ce que nous avançons , nous cite- 
rions en témoignage le célèbre Préville. C'est chez lui et devant 
lui que le Kain a ainsi parlé à l'Ecrivain qui rédige cet article. 

C'est assez d'avoir dit que le Kain, sublime et vrai dans 
plusieurs parties du rôle de Néron , ne portoit pas la même 
vérité dans d'autres scènes. Revenir sur ce qu'il y montroit 
de défectueux , seroit un travail absolument oiseux ; ce seroit 
même, en quelque sorte, outrager la mémoire d'un homme, 
que son propre aveu sur les motifs qui avoient déterminé son 
jeu dans ce rôle , rendent aussi recommandable par le courage 
de sa franchise , qu'il l'étoit par sa haute et juste réputation. 
Nous ne dirons donc pas ce qu'étoit le Kain dans Néron , 
mais ce que Néron doit être ; et c'est Racine qui nous servira 
de guide , tant par sa Préface que par les détails qu'il a semés 
dans sa Tragédie de Britannicus. 

Domitius , fils d'Agrippine et d'vEnobarbus , est né le iy dé- 
cembre de l'an de Rome 788. Il fut adopté par Claude , et 
nommé Nero CLaudius César. A la mort de Claude, arrivée l'an 
de Rome 8oy , Néron fut élevé à l'Empire , et Britannicus fut 
empoisonné l'an de Rome 806. Néron avoit donc dix-sept ans 
lorsqu'il fut nommé Empereur, et dix-huit quand il empoisonna 

son 



( 17 ) 

son frère. Voilà ce que dit l'Histoire. Racine ne s'en est pas beau- 
coup éloigné. II a reculé les époques de deux années seulement , 
puisqu'il fait empoisonner Britannicus trois ans après l'avènement 
de Néron au trône. Ceci est prouvé par deux vers que dit 
Albine à Agrippine , dont elle est la confidente , dans la pre- 
mière Scène du premier Acte. 

Rome , depuis trois ans , par ses soins gouvernée 
Au temps de fes Confuls croit être retournée. 

Néron a donc vingt ans dans la Tragédie de Britannicus. « Il 
faut se souvenir, dit Racine dans sa seconde préface , que Néron 
est ici dans les premières années de son règne , qui ont été 
heureuses , comme l'on sait. Ainsi, il ne m'a pas été permis de 
le représenter aussi méchant qu'il l'a été depuis. Je ne le repré- 
sente pas non plus comme un homme vertueux , car il ne l'a 
jamais été. // n'a pas encore tue sa mère, sa femme, ses gou- 
verneurs , mais il a en lui les semences de tous ces crimes. Il 
commence à vouloir secouer le joug. Il hait les uns et les 
autres. Il leur cache sa haine sous de fausses caresses. Faclus 
naturd velare odium fallacibus blanditiis. (TACITE). En un mot, 
c'est ici un monstre naissant , mais qui n'ose encore se déclarer et 
qui cherche des couleurs à ses méchantes actions. « Ceci est clair, 
et les intentions de Racine y sont évidemment expliquées. Rap- 
prochons ce passage de ce que dit Néron à Narcisse , en 
parlant d'Agrippine, dans la scène seconde du second acte , et 
l'on verra que Racine a exécuté à la lettre ce qu'il s'étoit 
proposé , en donnant à Néron un caractère encore irrésolu, 

l 

Eloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace 

Mais je t'expose ici mon ame toute nue 

Sitôt que mon malheur me rappelle à sa vue ; 

Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir 

De ces yeux où j'ai lu si long-temps mon devoir, 

Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle 

c 



( 18 ) 

Lui foumette en secret tout ce que je tiens d'elle : 
Mais enfin , mes efforts ne me [en ent de rien , 
Mon génie étonné tremble devant le sien (i). 

Néron nose encore; Néron soupçonne que sa mémoire est fidèle 
aux bienfaits de sa mère, Néron tremble devant elle: Néron est 
donc un monstre naissant. 

Nous savons qu'on pourroit nous opposer quelques traits 
prononcés du rôle de cet Empereur; ceux-ci par exemple de 
la scène seconde du second acte. 

J'ai mes raifons , Narcisse , et tu peux concevoir 
Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir. 

Et cet autre de la troisième scène du quatrième acte. 
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer. 

Mais nous répondrons à cette observation qu'il est tout 
simple qu'un homme qui a en lui , comme le fils d'Agrippine, 
les semences de tous les crimes , laisse échapper quelques éclairs qui 
annoncent combien son caractère doit un jour devenir atroce 
et exécrable. Nous ajouterons que , sans l'emploi de ces nuances, 
que Racine a saisies en grand maître , et qui préparent la ré- 
solution que Néron doit prendre enfin de faire empoisonner 
son frère , il auroit manqué son but , celui d'être vrai. 

Si Néron n'étoit pas un monstre naissant , si un acteur lui 
donnoit au théâtre une autre expression que celle de l'indéter- 
mination où est son caractère pendant quatre actes , quel se- 
roit l'intérêt , quel seroit l'effet de la tragédie de Britannicus ? 
Le spectateur n'éprouveroit aucune incertitude , le jeu des 
scènes et des caractères deviendroit nul. Plus d'incertitude , 



(i) Cette belle expression en rappelle une de Plutarque, édit. de Paris, p. 950. 
Antoine perdant toujours au jeu contre Oclave , un Devin lui dit : « Eloigne^- 
reus de ce jeune homme , votre génie redoute le sien «. 



( 19 ) 

plus de curiosité , plus rien d'attachant. Tout est mort. Que 
l'on remarque avec quelque attention ce qu'on éprouve de 
terreur , lorsqu'à la fin du troisième acte , Néron ordonne à 
Burrhus d'arrêter sa mère. Dans la bouche d'un monstre tel 
que le fils de Domitius , un pareil ordre fait présager le par- 
ricide. Si Néron donnoit cet ordre avec une profondeur ab- 
solue , s'il ne le donnoit pas dans un moment où il est aigri 
par le sentiment de sa jalousie, par les bravades de son frère 
et par la protection qu'il sait qu'Agrippine accorde à celui-ci, 
la situation seroit-elle supportable? Laisseroit-elle aucun espoir? 
Enfin cette scène sublime et touchante du quatrième acte , 
où le vertueux Burrhus détourne son maître du crime, et le 
conduit au vœu d'une réconciliation avec Britannicus, produi- 
roit-elle la moindre sensation ? Non , sans doute : or tout se 
réunit pour prouver que ce n'est point un scélérat consommé 
qu'il faut peindre dans le rôle de Néron, mais une ame qui, 
quoique portée au crime , balance encore, entre les partis, sans 
résoudre celui auquel elle se fixera. Ceci est clairement prouvé 
par la citation que nous allons faire , et qui sera la dernière. 

Dans la scène qui suit immédiatement celle entre Burrhus 
et Néron , dont nous venons de parler , Narcisse met tout en 
œuvre pour faire rentrer l'Empereur dans la résolution qu'il 
avoit quittée d'empoisonner son frère. Néron repousse d'a- 
bord par des demi-vers, par des vers, l'horrible projet de 
l'infâme affranchi. Celui-ci insiste, et Néron, forcé de s'expli- 
quer , lui dit : 

Sur les pas des Tyrans veux-tu que je m'engnge, 

Er que Rome effaçant tant de titres d'honneur , 

Me lailTe , pour tous noms, celui d'Empoifonneur ? 

On nous dira qu'il est évident que Néron ne fait plus que 
composer ici très-foiblement avec l'idée du crime, et on aura 
raison-, mais cette raison même nous affermira dans le prin- 

C z 



( io ) 

cipe que nous avons proposé; elle nous donnera lieu d'obser- 
ver avec quel art Racine est parvenu à la catastrophe attachée 
à son sujet , avec quelle adresse il en a suspendu et fait mou- 
voir les ressorts, enfin , elle nous conduira à faire remarquer que 
si Néron étoit présenté comme affermi dans le crime , tous ces 
effets si justes, si vrais, si nobles, si pathétiques, qui composent 
l'intérêt pressant du quatrième acte de Britannicus , seroient 
nécessairement détruits. Nous croyons avoir suffisamment dé- 
montré quelle doit être la véritable physionomie du rôle de 
Néron ; passons à son Costume. 

La gravure destinée à cet article représente le fils d'Agrip- 
pine dans son entrée sur le théâtre, à la première scène du 
second acte. Il est dans le mouvement de prononcer ces vers : 

N'en doutez point , Burrhus , malg'é s:s injustices , 
C'est ma mère, et je veux ignorer fes caprices. 

Le caractère de Néron et ses actions criminelles sont trop 
universellement connus, pour qu'il soit nécessaire d'entrer ici 
dans de grands détails sur la vie de ce monstre couronné. 
Nous dirons , en substance , qu'outre le meurtre de sa mère , 
il se souilla de la mort de sa tante , de sa femme , d'une 
partie de ses parens et de ses amis , de celle d'un grand nom- 
bre de personnes illustres ; qu'il força Sénèque , son précep- 
teur, à se faire ouvrir les veines dans un bain chaud ; qu'il 
se permit tous les forfaits, toutes les atrocités, toutes les hor- 
reurs ; qu'il prit des vêtemens de femme , pour se marier 
sous ce titre , en grande cérémonie , d'abord avec l'infâme 
Pythagore , et en secondes noces , de la même espèce , avec Dory- 
phore , un de ses affranchis; que , par un retour à son premier 
sexe, il devint l'époux d'un jeune homme, nommé Sporus, 
qu'il fit mutiler pour lui ôter les apparences de la virilité; enfin 
qu'il fit mettre le feu aux quatre coins de Rome , pour se 
donner l'image de l'incendie de Troie : embrasement qui dura 



( II ) 

neuf jours, qui réduisit en cendres dix quartiers delà ville, 
et qui détruisit une foule immense des plus beaux monumens 
de l'antiquité. 

On conçoit aisément qu'un homme tel que celui-ci , pour 
lequel il n'y avoit rien de sacré, ne dut s'assujettir en aucune 
manière aux usages de son pays. Aussi le voyons-nous pro- 
faner la dignité suprême , dont il étoit revêtu , pour monter 
sur le théâtre, pour paroître au milieu d'hommes tellement 
dégradés (i) , qu'un simple Chevalier (i) n'avoit pu, au temps 
de Jules-César , retrouver de place parmi les Citoyens de son 
rang, pour avoir consenti à se mêler parmi eux dans la re- 
présentation des jeux scénîques. Il disputa le prix à la course 
des chars, en remplissant les fonctions de conducteur Auriga}. 
11 chanta en public , sous le Costume d'un musicien , et fit 



(1) Nous aurons occasion de dire pourquoi l'état du Comédien étoit dégradé 
à Rome. Ce n'ét it pas l'Art de la Comédie qui y étoit honteux, c 'étoit l'eipèce 
d'hommes qui le professoient. Nous entrerons ailleurs dans Ls développ.mens 
de cette vérité. 

(2) Ce Chevalier se nommoit Dccimus Laberius. Il excelloit clans la compo- 
sition des Mimes ; efpèces de farces qui consistoient originairement en danses 
grotesques et en grimaces qui faisoient partie de la Comédie. Ces Pièces étoient 
composées de Scènes imparfaites , sans intrigue, sans liaifon, sans dénouement. 
Les Acteurs n'avoient d'autre but que d'y faire rire, à quelque prix que ce fût. 
Laberius avoit 60 ans , lorsque Jules-Cé!ar le contraignit à monter sur la Scène. 
Il en témoigna son chagrin dans un Prologue touchant , que Macrobe nous a 
conservé. Dans le cours de la représentation, il lança, contre Jules-Céfar , 
an trait dont celui-ci se vengea , en accordant la supériorité à Pub. Syms , son 
rival. Il lui donna ensuite un anneau , comme pour lui rendre sa noblesse ; 
mais les Chevaliers se serrèrent , et il ne put s'asseoir parmi eux. « Je vous 
ferois place, lui dit malignement Cicéron , si je n'étois pas trop étroitement 
assis ». Comment pourriez-vous être tant à l'étroit, lui répliqua aus.i malignement 
Laberius , vous qui vous asseyez ordinairement sur deux sièges ? Cette réplique 
piquante faisoit allusion au Rôle que Cicéron avoit joué , en affectant d'aimer 
César et Pompée , quoiqu'il n'aimât ni l'un ni l'autre» 



( 14 ) 

même placer dans sa chambre une statue qui le représentent 
sous ce personnage. Le désordre de sa conduite sembloit se 
peindre dans celui de ses vêtemens. Suétone dit qu'il osoit se 
montrer en public , revêtu d'un vêtement domestique, qu'on 
appelloit Syntfieslna (i) , portant au col le Sudariiun \i) , sans 
ceinture et sans chaussure. 

Nous avons donc eu le soin de le vêtir , avec la décence 
que le théâtre exige, mais non pas avec une dignité qu'il n'a- 
voit point , avec cette noblesse qui devoit être particulière à 
un Empereur habitué à ne porter que la Toge , dans l'état 
civil. César étoit revêtu de la Toge lorsqu'il fut assassiné dans 
le Sénat. Auguste porta une cuirasse et une épée sous sa Toge , 
pendant tout le temps qu'il travailla à la réforme du Sénat. 
« Qiio tempore , dit Suétone , existimatur loried sub veste miinitus , 
ferroque cinctus prœsedisse. Sévère s'étant présenté aux portes de 
la ville de Rome avec la Chlamyde (3) , et suivi de toutes ses 
troupes , descendit de cheval , et s'étant revêtu de la Toge , en- 
tra dans la ville , et continua le reste de son chemin à pied. 

Il paroît cependant que Néron, devenu Empereur , se servit 
peu de cet habillement. Lorsque Suétone parle du triomphe 
qu'il se décerna lui-même , à son retour de la Grèce , il le re- 
présente entrant dans Rome sur le char dont Auguste s'étoit 
servi dans ses triomphes , revêtu d'une Tunique de pourpre 
et d'une Chlamyde ornée d'étoiles d'or. Eo curru quo Augustus 
ohm triumphaverat , et in veste purpured , distinctdque stellis aiinis 
Chlamyde (4). Au reste , suivant le rapport du même Auteur, 

( 1 ) Nous parlerons de ce vêtement dans un autre article. M. de la Harpe 
l'appelle un espèce de redingotte. Cette expression nous paroît peu digne d'un 
hom.712 de goût & d'un Peintre d'histoire. M. de Lille le nomme une espèce 
de Manteau-de-lit. L'expression de cet Ecrivain nous paroît plus juste. 

(2) C 'étoit ce q ie nous appelions une cravatte . ou cela s'en rapprochoit. 

(3) V. Tillemont , Histoire des Empereurs , Tome III , première Partie. 

(4) Nous rapportons ici le texte, et ce n'est pas sans une intention utile. Nous 



C*3 ) 

Néron ne portoit pas deux fois le même vêtement , c'est ce 
qui nous a engagés à ne point lui donner la Ch'amyde em- 
bellie d'étoiles d'or dont parle Suétone. Celle que nous lui 
avons attribuée est ornée d'une broderie d'or dans son pour- 
tour; elle est retrouflee par le froidement de la main gauche 
qui est posée sur la hanche ; elle est attachée , assez loin de ses 
extrémités supérieures, par un gros bouton d'or qui la ramène 
vers le milieu de la poitrine. La Tunique est de ce bleu qu'on 
nommoit aussi pourpre ; mais elle pourroit être blanche. Elle 
est dans la forme de celles qui distinguoient les Romains des au- 
tres peuples qui portoient aussi des Tuniques. Les cuisses et les 
genoux sont revêtus d'une espèce de caleçon que l'on appel- 
loit Campcflre, et qui éroit un vêtement scénique. Il étoit léger 
et serré. Il prenoit depuis le nombril jusqu'aux genoux , et 
donnoit un caractère efféminé. On peut remarquer que les sta- 
tues de César et d'Auguste même, qui se couvrait quelquefois 
de cinq Tuniques en hiver , ne portent point le Campestre. 
César, qui ne craignoit pas de se montrer avec une ceinture 
lâche ( fiuxicre cincturà) , preuve indubitable de mollesse , ne se 
servoit pourtant point du Campestre (l). Il paroît néanmoins 

voulons démontrer combien les Auteurs les plus éclairés en matière de littérature 
peuvent induire les Altistes en erreur. M. de la Harpe et M. de L lie ont traduit 
DiflinflJ stellis aure'ts Chlamyde ; le premier par ces mots : Un mant. au parsemé 
(Tétoilts d'or ; le fécond , par ceux-ci : Un manteau semé d'étoiles en or. Ils ne 
désignent ni l'un ni l'autre ce que c'étoit que ce manteau qu'on pouvoit croire être 
la toge, puisque d'un côté, les Empereurs ne doivent parcître qu'avec celui-là , et 
que de l'autre, les bas-reliefs qui représentent des triomphes, ne portent que 
la toge ; et cependant il est ici question de la chlamyde. Nous croyons qu'on ne 
doit pas traduire distinctâ stellis aureis comme M. de la Harpe , ni comme 
M. de Lille , et que distinctâ veut dire ici ornée sur ks bords; car il est certain 
qu'une chlamyde parfemée d'étoiles d'or se draperoit durement, que les plis, 
en se rapprochant et en se croisant, formeroient une confusion fatigante pour 
l'œil , et que le tout produiroit un très-mauvais effet. 

(i) On voit dans Suétone, que César s'enveloppa la tête de sa robe, la fit 



( 2-4 ) 

que les Campestres étoient connus de son temps , puisque 
Cicéron reprochait à Pompée sa mollesse , en raison de ce qu'il 
entouroit ses cuisses avec des bandes (i). Favonius l'accusoit de 
prétendre tacitement à la royauté , parce qu'il portoit des 
bandes blanches autour des jambes. Quintilien dit qu'il n'y 
avoit qu'une raison de santé qui pût autoriser un Romain à 
l'adoption d'un pareil Costume. On voit enfin, vers le déclin 
du quatrième siècle de l'Ere Chrétienne , l'Empereur Honorius 
défendre , sous peine de l'exil perpétuel , de suivre cet usage 
dans l'état civil ; ce qui prouve qu'il ne s'est introduit que 
fort tard , et doit faire classer un grand nombre de monu- 
mens que l'on pourrait reporter au temps des Césars , si l'on 
ne les examinoit que superficiellement , mais qui leur sont, 
en effet , postérieurs. C'est à ce défaut d'attention et d'obser- 
vation qu'il faut attribuer les erreurs dans lesquelles sont tom- 
bés et tombent encore aujourd'hui les personnes qui se sont 
occupées de l'étude des anciens costumes ; nous le démon- 
trerons dans le cours de cet ouvrage, par les diverses citations 
que nous aurons à faire pour l'explication de nos recherches. 

La chaussure de Néron est de pourpre et ornée d'or. Selon 
Saumaise, rapporté par Puffendorf (2.) , la chaussure rouge 
étoit celle des Magistrats Curules ; mais les Césars s étant ap- 
proprié cette chaussure, les Magistrats lui en substituèrent une 
dorée. La chaussure que portoit Jules-César étoit rouge et 
haute , à la manière des Rois d'Albe , dont il se disoit issu. 



descendre avec sa main gauche jusqu'au bas de ses jambes , pour que sa chute 
ne découvrît point ce que la bienséance oblige de cacher. Sinum adïma aura 
d'ditxit , qub honestihs caderei, et 'iam inferiore corporls parte velata. 

(1) Lorsque Pompée parloii en public, il laissoit , malgré l'usage qu'il avoit 
contracté de porter des bandes aux cuifles , tomber sa toge sur ses jambes ; mais 
c'étoit pour cacher les varices qui les rendoient difformes. » 

(a) V, Krygsâandel, fol. 147. 

Ces 



( M ) 

Ces chaussures rouges venoient du Royaume de Pont. Dans 
le fond de la gravure où nous offrons le Costume de Néron , 
on voit une petite statue de la Victoire. C'étok un privilège 
dont jouissoient les Empereurs seuls (i) , d'avoir une pareille 
statue dans l'intérieur de leur appartement. Muratori , dans ses 
Annales d'Italie, Tom. I, Folio 394, dit que la statue dont 
il est ici question , étoit une statue de la fortune. 

Nous n'avons point donné à Néron le bracelet d'or qu'il 
portoit au bras droit. Suétone dit que sa mère y avoit fait 
renfermer la dépouille d'un serpent , qu'on avoit trouvé dans 
le lit de Néron et autour de son chevet (circum cervicalia). Le 
même Auteur ajoute qu'il le quitta, lorsqu'il voulut éloigner 
tout ce qui Lui rappelloit la mémoire de sa mère ; (tœdio 
tandem matcrnœ memoriœ, aljecii) ; ce qui annonce ou peut faire 
présumer qu'il ne quitta ce bracelet qu'après la mort d'A- 
grippine. Cependant nous avons cru devoir n'en point faire 
usage, d'abord parce que Racine donne à Néron de la haine 
pour Agrippine , ensuite parce que cet ornement a pu lui 
déplaire de bonne heure, en ce qu'il ne pouvoit que lui rap- 
peller l'état dans lequel il étoit né. Il paroît que l'Empereur et 
sa mère avoient long -temps regardé ce bracelet comme un 
gage de bonheur , car Suétone dit que dans la dernière révo- 
lution de son règne , Néron voulut le reprendre. ( Extremis suis 
rébus requisivit ). 

Essayons maintenant de donner une idée de la couleur des 
vêtemens. Eutrope , L. IX, page 440, dit que la Chlamyde 
de pourpre désignoit l'Empire. On la donnoit cependant aussi 
auK Généraux des Armées Romaines , puisque pour signal des 
batailles , on élevoit des Chlamydes de pourpre au-dessus des 
tentes des Généraux. On peut voir ce qu'en dit Winckelmann , 
dans son histoire de l'Art. Il assure que jusqu'à Galien , les 



(1) Tillemont, Histoire des Empereurs, Tom. III, Pair. I. fol. 18. 

D 



( * ) 

Empereurs ne se montrèrent point en public à Rome avec le 
Pdludamentum de pourpre , mais avec la Toge. Nous avons déjà, 
observé que le Paludamentum étoit la même chose que la 
Chlamyde. 

Les Romains firent d'abord usa^e de la laine en lui conser- 
vant sa couleur naturelle , amsi que Pline le rapporte, Liv. Vill, 
Chap. XLVII. Il est vraisemblable que l'industrie du luxe aura 
voulu varier cette couleur , d'abord pour les vêtemens des 
femmes , et que bientôt les hommes auront suivi l'exemple de 
celles-ci. On ne se contentoit pas de donner une simple teinte 
aux étoffes. Horace dans son Ode XVI du Livre II , dit à 
Grosphus, auquel elle est adressée: Te bis dfro murice tinctœ. vc- 
stiunt lance. « Vous êtes vêtu d'habits de laine deux fois teinte dans 
la pourpre d'Afrique » . Le murex étoit une espèce d'huître que 
l'on ne retrouve plus aujourd'hui. Ce poisson renfermoit un 
petit sac rempli de sang , dont on se servoit pour former la 
couleur qu'on appelle pourpre. Comme cette couleur étoit 
extrêmement chère, ceux qui vouloient se distinguer par leur 
magnificence et par les marques de l'opulence, faisoient passer 
deux fois leurs laines ou leurs étoffes à la teinture de pourpre > 
c'est ce que les Latins, d'après les Grecs, ont appellé Dibapha. 
Ce poisson se trouvoit principalement dans les mers d'Afrique 
et de Tyr ; aussi la pourpre de Tyr étoit-elle distinguée comme 
la plus précieuse, ainsi que la pourpre de Tarente, qui n'étoit 
proprement qu'un bleu un peu violâtre , ou la couleur d'hya- 
cinthe. Horace appelle Laconicas purpuras les laines teintes dans 
la couleur de pourpre. Pline et Pausanias font mention d'une 
pêche de pourpre , c'est-à-dire du coquillage où elle se trouvoit 
sur la côte de la Laconie. Une pourpre qui avoit beaucoup de 
renommée , c'étoit celle d'Hermione , ville de l'Argolide. Plu- 
tarque rapporte qu'à la prise de Suses par Alexandre , on 
trouva dans cette ville le poids de cinq mille talens de pour- 
pre d'Hermione , qui avoit été rassemblée depuis cent quatre- 



( *7 ) 

vingt-dix ans , qui conservent encore toute sa fleur et sa pre- 
mière fraîcheur. Au total, il paroît que les Anciens nommoient 
pourpre tout ce que nous désignons par écarlate , violet , bleu 
foncé, pourpre, couleurs qui se divisent toutes en différentes 
nuances; mais ce n'est point ici le lieu d'en faire mention. 

Il est nécessaire d'observer aux décorateurs que s'ils veulent 
représenter avec exactitude les appartemens de Néron , et prin- 
cipalement la chambre où il couchoit , il faut qu'ils lisent 
avec attention ce qu'en dit Suétone. Cette lecture leur apprendra 
quelles statues , quels bas reliefs ils y doivent placer pour 
indiquer les inclinations de cet Empereur. Ils doivent ne point 
oublier d'exposer autour de son lit les diverses couronnes qu'il 
remporta aux jeux de la Grèce. Les principales sont celles des 
jeux Olympiques , Pythiques , Isthmiques , Néméens , &:c. Les 
vainqueurs, aux jeux Olympiques, étoient couronnés d'olivier 
sauvage (i). Dans les jeux Pythiques, qu'on célébroit en l'hon- 
neur d'Apollon, le vainqueur étoit couronné de laurier. On 
sait que cet arbre étoit consacré à Apollon (i). Aux jeux 
Isthmiques, la couronne étoit de pin. ( V oy. Pline, Liv. XV, 
Chap. X; et Plutarque, Vies des hommes illustres, Tome I, 
Folio 73 )-. Ces jeux ne se célébroient d'abord que la nuit ; on 
fut obligé de les interrompre à cause des vols et des meurtres 
auxquels ils donnoient lieu ; mais Thésée , onzième roi d'A- 
thènes , les rétablit dans le plus grand éclat , et les consacra à 
Neptune , dont il se vantoit de descendre. Le prix des jeux 
Néméens, suivant Pausanias, étoit une couronne d ache verte. 

Les Césars portèrent tous une couronne de laurier ; c etoit 
leur ornement distinctif. De tous les privilèges qu'il plut au 
Sénat d'accorder à Jules-César , celui qui lui donna le droit 



(1) V. le Plutus d'Aristophane, Acte II , Scène cinquième. 

(2) Pline, Liv XV , Chap. XXX , assure qu'à ces jeux le Vainqueur obtenoit 
aussi une couronne de palmier. 

D z 



( 2.8 ) 

de porter cette couronne le flatta davantage, soit parce qu'il 
étoit chauve , et que le défaut de cheveux passoit chez les Ro- 
mains pour une imperfection, soit parce qu'il en acquérait une 
distinction qui le séparoit des plus illustres personnages de la 
république. Ainsi , ce qui ne fut d'abord qu'une faveur pour le 
premier des Césars , devint un privilège pour les Empereurs 
qui lui succédèrent. 



B UR RHUS ET NJRCISSE, dans la même Tragédie. 

L'article que nous donnons ici est peut-être un des plus in- 
téressans que nous puissions offrir relativement au Costume des 
Romains. Ce peuple qui a rempli le monde de l'éclat de sa 
renommée, que l'on cite dans toutes les circonstances, sur les 
mœurs et les usages duquel il semble que chacun soit parfaite- 
ment instruit , qui a laissé sur la surface de l'Univers une foule 
de monumens et de statues qui attestent sa grandeur et ses 
triomphes, ce peuple enfin qu'on a appelle le Peuple-Roi , fait 
tous les jours élever des discussions sur les vêtemens dont il 
s'est servi aux différentes époques de sa gloire. On ne connoît 
pas bien encore ni les différentes Tuniques, ni la Toge qui dis- 
tinguoient particulièrement les Romains. Les Artistes même sont 
presque entièrement étrangers aux connoissances que leur cos- 
tume exige. On peut se dire , d'après cela , si les Costumiers de 
nos Théâtres , qui ne paroissent pas être fort savans dans la pro- 
fession qu'ils ont embrassée , sont assez éclairés pour ne point - 
commettre d'énormes fautes quand ils ont le Costume de Rome à 
mettre en scène. Essayons de rapprocher à ce sujet et de 
concilier les autorités ; tâchons de déterminer enfin les véri- 
tables formes et les couleurs qui conviennent aux nobles vête- 
mens des anciens Maîtres du monde. 

La Toge, comme nous l'avons déjà dit, étoit l'habit distinctif 



( 19 ) 

des Romains. Ils la portèrent d'abord sans Tunique , niais 
ensuite ils ne la portèrent plus qu'avec ce dernier vêtement , 
ainsi que l'attestent un grand nombre d'Auteurs et la plupart 
des Monumens. Ceci contredit positivement M. de Caylus , 
qui , dans son recueil d'Antiquités , Tome IV, page 2.49, 
avance qu'on ne voit ni Tuniques ni Chemises marquées distinctement 
sur aucune statue d'homme. Avant de prononcer aussi affirmati- 
vement , M. de Caylus auroit dû consulter les beaux Monu- 
mens de l'antiquité qu'on a conservés en Italie , en France , 
dans la plus grande partie des pays étrangers ; il n'auroit 
pas dû, sur- tout, en homme éclairé qu'il e'toit, s'en rap- 
porter uniquement à quelques figures informes qu'il avoit 
réunies dans son cabinet, et auxquelles il accordoit, à tort, 
une confiance exclusive. S'il s'étoit donné la peine de faire des 
recherches plus étendues , il auroit remarqué sur plus de mille 
statues , non pas des Chemises , mais des Tuniques. Voilà 
comme des erreurs très-graves se propagent même chez les 
meilleurs esprits, et comme il est difficile de les en faire revenir. 
C'est réellement une vanité bien nuisible au progrès des arts 
et des lumières , que celle qui conduit une foule d'hommes , 
très-savans d'ailleurs, à vouloir parler de tout, à se croire 
suffisamment éclairés sur tout, et par une suite nécessaire, à 
égarer les autres , en s'égarant eux-mêmes. On acquerroit en 
général des connoissances bien plus solides dans les parties 
qu'on adopte comme profession ou comme goût principal , si 
l'on ne s'attachoit qu'aux choses qu'on a un véritable intérêt à 
bien étudier. On aime à entendre J. J. Rousseau convenir , 
qu'après s'être exercé dans l'art de peindre, il y renonça parce 
qu'il s'apperçut qu'il n'y réussirait jamais ; mais on gén it 
quand un homme tel que Voltaire se permet de raisonner 
fort au long sur cet Art si difficile à bien connoître, pour en 
parler comme un aveugle. Revenons au Costume que nous 
avons quitté un moment pour ces réflexions qu'on ne trouvera 
vraisemblablement pas inutiles. 



( 30 ) 

Tous les peuples qui , conjointement avec les Romains , 
avoient porté la Toge, finirent par l'abandonner, à l'excep- 
tion des Etrusques. Ceux-ci furent les premiers qui en firent 
usage , soit qu'ils en fussent les inventeurs , soit que l'ayant 
reçue des Pelages , ils n'eussent fait que l'adopter. Les Romains 
l'adoptèrent après eux , et cet habillement les distingua tout-à- 
coup des autres nations. Ce fait est certain, et c'est le seul 
qui nous soit nécessaire pour appuyer nos idées et nos obser- 
vations. On a pu nommer le Pallium Togo. Grcecanica , comme 
les Latins ont appelle Pallium tout habit supérieur, ainsi que 
Saumaise en fait foi (in Tertulliani libro , di Pallio , pages 12.4 
et izy , aux notes). La Toge peut avoir pris son nom d'un 
certain Temenus , qui, dit-on, (Voyez Montfaucon ) l'apporta 
de l'Ionie, et qui le premier s'enveloppa de la Chlamyde de 
la même manière que les Romains s'enveloppoientde la Toge (1). 
C'étoit originairement un habit d'honneur dont il n'étoit pas 
permis au peuple de faire usage. Dans les temps les plus reculés 
de Rome, on la portoit à la guerre, et quand il falloit com- 
battre on se la ceignoit autour du corps ; cela s'appelloit se 
ceindre à la Gabienne. Nous dirons à la fin de l'article, com- 
ment on s'y prenoit pour former cette ceinture. La Toge fut 
d'abord de laine ; on n'y employa la soie que vers la décadence 
de l'Empire (2,). 

Passons à l'examen de la forme de ce vêtement. Denis 
d'Halicarnasse , Tom. I,page iyo, dit que la Toge n'étoit point 



(1) Tertulfien dit que la toge fut apportée par les Pelages aux Lydiens, et 
que ceux-ci rapportèrent aux Romains. Tertull. de Pallto , fol. 3. In 
Tenu II. Lib. fol. ni , aux Notjs. 

(2) Marc Aurèle fit vendre un habit de cette étoffe. Voyez Calmet sur E^cchul , 
Chap. VI, 10. — Aurélien ne voulut point que fon Epoufe achetât au poids 
de l'or un habit de «oie. V. Vophcus , Histoire d'Aurélien. — Ce ne fut que 
sous Justinien que l'on commença , en Italie, à s'occuper de la culture des vers 
à soie. 



( 3i ) 

quarrée , comme le manteau des Rois de Perse et de Lydie , 
mais qu'elle avoit la figure d'un demi-cercle. Ce témoignage 
doit être d'un grand poids ; cependant quelques Auteurs pré- 
tendent, et parmi eux il faut distinguer Ferrarius , qui Livre T, 
Chap. VI, de re vestiarid , assure qu'elle est fermée et de forme 
ronde: mais il est évident que Ferrarius s'est ici trompé , comme 
le prouve Rubenius. Vinckelmann a donné uns interprétation 
à la phrase de Denis d'Halicarnasse , et il croit que cet écrivain 
n'a voulu dire autre chose , sinon que la Toge prenoit une 
forme demi - circulaire quand elle étoit placée sur le corps. 
Denis d'Halicarnasse n'a certainement point eu l'intention que 
Vinckelmann lui a prêtée. Il n'est pas possible qu'un homme aussi 
judicieux que cet Ecrivain ait confondu un vêtement plissé avec 
un vêtement dans son état simple. D'ailleurs il est clair que, 
dans le passage dont il s'agit, il a fait mention de la forme de la 
Toge , afin d'indiquer la différence qui existe entre ce vêtement et 
un autre dont il parle, et qu'il définit par la forme qu'il avoit 
quand il étoit étendu ; car le Pallium, qui est quarré , cesse de 
l'être , lorsqu'il est placé sur le corps. Et puis , comment Vinc- 
kelmann auroit-il prouvé que la Toge ne prenoit la forme 
demi-circulaire qu'en raison de son agencement? Cet Antiquaire 
ajoute plus bas que les Savans remarquent pour toute distinc- 
tion entre la Toge et le Manteau , et sur-tout le Manteau des 
Philosophes , qu'on mettoit celui-ci sur la chair , et qu'on 
passoit l'autre par dessus la Tunique. Avoit-il donc oublié ce 
que disent là-dessus Pline , Suétone , et quelques autres Auteurs, 
dont il seroit trop long de r apporter ici les diverses autorités ? 
Montrons que Denis d'Halicarnasse est d'accord avec les Mo- 
numens , et prouvons que la forme de la Toge est véritablement 
demi-circulaire. 

Sa hauteur porte trois fois celle de l'homme , depuis les pieds 
jusqu'aux épaules. Dans sa plus grande largeur, elle donne une 
fois la hauteur du corps j le bord, demi-circulaire, tombe tou- 



( 3> ) 

jours au-dehors dans les différens circuits qu'elle fait à l'entour. 
Pour mieux donner l'intelligence de cette explication et pour 
la rendre positive , nous joignons ici une coupe de la Toge , 
ornée d'une bande de pourpre , qui donne la figure qu'elle 
décrit sur le corps. Lorsque , par exemple , on veut se servir 
de la Toge, on pose l'extrémité, numérotée i, au-devant du 
pied gauche, le bord circulaire tourné en dehors. On la fait 
monter ensuite vers le N°. % , qui se reporte à l'épaule gauche 
(première longueur). De l'épaule gauche , en traversant le 
dos, la Toge va se rendre sous le bras droit; puis , en traver- 
sant la poitrine , elle remonte sur l'épaule gauche au N°. 3 , 
(seconde longueur) pour aller finir derrière le pied, au n°. 4, 
(troisième longueur). Le N°. 5, est le plus large du plan; 
c'est le bord qui retourne sur le genou, c'est le milieu de la 
ligne horizontale qui vient sous le bras droit, et qui soudent 
les plis que l'on tire en dehors , pour empêcher l'angle, N°. r , 
de traîner par terre , comme cela pouvoit arriver lors que 
la Toge etoit du genre des plus amples ; car l'ampleur de ce 
vêtement tenoit au plus ou moins de richesse ou de vanité 
des personnes qui le portoient, ainsi que nous l'avons dit en 
parlant du Pallium. Horace nous donne une preuve de ceci 
dans l'Ode IV du Livre des Epodes , où il reproche à Menas 
le faste insolent qu'il étale , en lui disant qu'on est indigné de 
le voir se promener dans la voie sacrée ^1) , qu'il balaie avec 
une Toge de six aunes. 



(1) La voie sacrée étoit !a plus fréquentée de toutes les rues de Rome; elle 
conduisoit au Palais d'Auguste et au Capitole Ménas la traversoit tous Jes 
jours pour aller faire sa cour, et peut-être pour s'y promener et s'y faire voir. 
Ce Menas étoit un Affranchi du grand Pompée. Après la mort de celui-ci , 
il s'attacha au jeune Pompée son fils , qui le combla de biens , et le fit Lieu- 
tenant-général de son armée navale : mais l'an 715 de Rome, Ménas aban- 
donna son bienfaiteur peur embrasser le parti d'Auguste. Cet Empereur l'anr.oblit , 
lui accorda le droit de porter des anneaux d'or, l 'éleva au rang de Chevalier, 

Vidts 




COUPE 1I))E LA, TOGE, 



( 33 ) 



Vides ne , facram metlente te viam 

Cum bis ter ulnarum Togâ , 
Ut ora vertat hùc et hue euntium 

Liberrima indignatio ? 

Dans les deux dessins que nous offrons ici à nos lecteurs , 
comme dans celui que nous avons attaché à l'article de Bri- 
tannicus , on voit la Toge , en partie traînante , et en partie 
relevée sur la poitrine. Il faut remarquer que l'épaule et le côté 
gauche s'y trouvent enveloppés deux fois , excepté sur la 
figure de Britannicus, où les plis que l'on comprenoit sous le 
nom de Baltus , sont glissés de l'épaule , et portent sur le bras 
droit. Dans le dessin qui représente Burrhus , et dans celui qui 
représente Narcisse , le bras est entièrement recouvert. Ce 
double bord est donc toujours relevé par le bras gauche , ainsi 
que nos dessins en donnent l'exemple. Sans cela , le bras et 
la main seraient totalement cachés , la Toge seroit ronde par 
en bas , et descendrait de toutes parts à une égale distance de 
la terre. 



et le fit Tribun des foîdats , au mépris de la Loi Roscia. Cette Loi , établie 
par Roscius Otho , Tribun du peuple , portoit qu'aucun Affranchi , ni aucun 
fils d'Affranchi , ne pourroit être élevé au rang de Chevalier. Ménas qui avoit 
été fouetté jufqu'à lasser le crieur public, n'en prenoit pas moins sa place dans 
les Spectacles parmi les Tribuns. Son effronterie étoit en cela d'autant plus 
condamnable, qu'il possédoit mille arpens de terre dans le territoire de Falerne , 
et que les Ordonnances des anciens Législateurs défendoient aux premiers 
Choyens de la République d'y en posséder plus de fept. Ce Ménas fut tué 
au fiége de Belgrade , dans la Pannonie. 

Nous avons fait cette note , dont une partie est hiftorique , pour prouver 
qu'aucun vêtement particulier ne distinguoit les Affranchis , et que , par con- 
féquent , Narcisse ne doit point paroître au Théâtre vêtu , comme nous l'avons 
vu quelquefois , d'une manière grotefque , mais qu'il doit s'y montrer en Citoyen 
Romain. Il ne faut pas oublier que les Affranchis affectoient ordinairement beau- 
coup de luxe, comme pour couvrir, par un extérieur imposant, la bassesse 
de leur naissance. C'eft ce que faisoit Ménas. 



( 54 ) 

Le dessin de Burrhus est composé d'après une très-belle 
statue de marbre blanc, des jardins de Marly , qui est connue 
sous le nom de Publicanus : la tête , le bras droit et la main 
gauche en sont restaurés. La figure de Narcisse est en partie 
composée sur une autre statue tirée de la collection de la 
Villa Mtdicis. 

Nous répétons ici, parce que nous le croyons utile, sur- 
tout pour les personnes qui renoncent difficilement à leurs 
habitudes et à leurs idées, que si l'on veut consulter toutes les 
statues d'Empereurs , de Consuls , de Sénateurs , de Magis- 
trats Romains , celles même des simples particuliers de Rome, 
on se convaincra qu'elles se ressemblent toutes , sauf de 
légères exceptions qui ne changent rien quant à la forme. Par 
exemple , les plis qui, sur les figures de Burrhus et de Britan- 
nicus , sont portés sur l'épaule droite , et que l'on appercevroit 
aussi dans le dessin de Narcisse , si ce personnage étoit vu 
de face, ne se plaçoient ainsi que par un principe de modestie. 
Quelquefois on amenoit ces mêmes plis en avant, pour s'en 
envelopper le bras droit quand la saison devenoit froide , 
quand il faisoit mauvais temps , ou simplement pour cause de 
commodité. C'est ce que l'on peut voir sur les figures de Caton 
et de Bru tu s , de la collection de Marly ; c'est encore ce que 
nous avons montré dans notre delïin d'Agrippine : car les 
femmes (i) jettoient leur Palla ou Pallium {%) à-peu-près de 
la même manière que la Toge, depuis que ce vêtement avoit 
cessé de leur être propre. 

La Toge s'appelloit Togo, pura lorsqu'elle étoit dénuée d'or- 
nemens : elle prenoit le nom de Toga prœtexta , lorsqu'elle étoit 
bordée de pourpre : on l'appelloit encore Toga picta , Toga 
palmata , Toga ungulata , Toga soriculata , Toga papaverata. 



(i ) V. Suétone , pag. 78. 

(2) V. l'Art. Phénix, pour la manière de jetter ce manteau. 



( 3Ï î 

La Togo, pura étoir celle que l'on donnoit aux personnes qui 
jouissoient récemment du titre de Citoyens Romains , à ceux 
qui n'étoient revêtus d'aucun emploi; aux simples particuliers, 
aux jeunes gens nouvellement revêtus de la robe virile (i), et 
que Pline appelle Tirones , Liv. VIII, Chap. XLVIII. La 
Togo. prauxta , dont nous avons revêtu Britannicus , étoit blanche 
et bordée de pourpre dans la partie circulaire seulement , 
comme cela est démontré sur la planche qui représente la 
coupe de ce vêtement. Nous avons dit plus haut ce que pen- 
sent les Auteurs de cette dénomination de prœtexta ; mais ils 
sont peu d'accord sur ce qui l'occasionna et la fixa. Ils disent 
bien que Tullus Hostilius fut le premier qui l'orna de pourpre , 
et qui lui donna ce surnom ; mais ils ne font point connoître 
comment la pourpre étoit placée sur la Toge , au temps de 
ce Roi de Rome. Si l'on en croit Florus , Liv. I , Chap. V , 
ce fut Tarquinius Priscus , que nous appelions Tarquin l'An- 
cien, qui apporta la Toge des Etrusques chez les Romains. 
Quoi qu'il en soit , elle devoit , avant Tullus Hostilius , être 
Toga para , c'est-à-dire, Toge blanche. 

Dans son Introduction à la connoissance des Antiquités 
Romaines, Vorstley, fol. 199 , paroît s'appuyer sur l'autorité de 
Tite-Live, pour affirmer que la Toge prétexte étoit bordée de 
pourpre. En effet , Tite-Live , en parlant des Tuniques des 



(ij V. Dacier, sur Horace, Satire 1, Liv. I. Confultez Perse, Satire 5. 

Cîim blanii comités , totâque impuni suburrâ 
Permisit sparsisse oculos jàm candidus umbo. 

« Lorsque je ne vis plus autour de moi que dis amis, et que la robe blanche 
( celle dont nous parlons ) m'eut permis de promener m-;s regard;, sur toute 
la voie Suburra ». Ce quartier étoit celui des Courtisanes. Victor , dans sa 
Description de Rone, l'appelle Lupar'ui. Il paroît qiron y nounissoit dis chiens; 
c'eft au moins ce que semble indiquer l'expression Suburranœ canes , dont se 
sert Horace , Ode 5 , Liv. des Epodes. 

E z 



C 3<? ) 

Espagnols, dit qu'elles étoient d'une blancheur éblouissante et 
prœtextœ , c'eft-à-dire , ornées de pourpre; cependant, malgré 
le concours des autorités, il se trouve encore des Auteurs qui 
prétendent prouver que la prétexte ne différent de la Toge ordi- 
naire , que parce qu'elle avoit une teinte de pourpre tantôt 
d'une nuance et tantôt d'une autre. Pour appuyer leur avis, 
ces Auteurs disent qu'il n'existe point de figures romaines qui 
présentent aucune marque distinctive de l'un ou de l'autre de 
ces manteaux , et qu'il seroit étonnant qu'il ne se fût pas 
rencontré un seul Romain assez échauffé par sa vanité , pour 
faire distinguer , dans son image , le vêtement qu'il avoit le 
droit de porter. Ils ajoutent que cette distinction pou voit se 
faire par un simple trait de ciseau , et de-là ils induisent , ou 
que la pourpre étoit tissue avec l'étoffe , ou bien , comme 
nous l'avons dit plus haut , que la Toge étoit entièrement 
teinte en pourpre. Si les Auteurs qui ont adopté ce syftême 
ne s'en étoient point tenus à l'examen rapide de quelques mo- 
numens , peut-être pris au hasard , et qu'ils eussent attentive- 
ment considéré une grande quantité de statues antiques qui 
sont parvenues jusqu'à nous , ils se seraient épargné le 
reproche , ou de légèreté , ou d'ignorance : ils auraient appris 
qu'il exifte beaucoup de figures représentant des Romains du 
premier ordre , sur la Toge desquelles on remarque une inci- 
sion circulaire qui indique une bande plus ou moins large. 
La ftatue de Brutus s de la collection de Marly , qui n'est 
pas une très-belle figure, devient ici une autorité concluante, 
parce qu'on y distingue facilement la prétexte , par une bande 
large de trois quarts de pouce. Cette figure porte cinq pieds 
et quelque chose. Celle de Publicanus , dont le travail est 
beaucoup plus fini , porte aussi une bande semblable ; mais it 
faut chercher celle-ci de très-près et avec beaucoup de soin, 
car l'incision est effacée sur la partie des plis qui sont en saillie, 
et elle n'est apparente, encore très-foiblement , que vers les 



( 37 ) 

creux de ces plis , parce que c'est-là que le temps et le contact 
répété des mains ont le moins fait sentir leur influence. On 
peut encore en trouver des exemples sur quelques statues du 
capitoîe , de la Villa Medicis , et de plusieurs cabinets formés à 
Rome par de riches amateurs. Ainsi , il est certain que les 
monumens sont 4'accord avec les passages des auteurs anciens 
les plus dignes de foi , pour prouver invinciblement que la 
Prétexte est blanche et bordée d'une bande de pourpre. Cette 
robe d'honneur fut d'abord donnée aux Augures , aux Magis- 
gistrats , aux Prêtres. Par la suite , Tarquinius Priscus en ayant 
revêtu son fils , les enfans des Citoyens Romains en prirent le 
droit delà porter; mais ils la quittaient pour prendre la Toge 
blanche, à lage de 17 ans , et non pas à quatorze ans, comme 
l'ont dit quelques écrivains. Cette robe rendoit les enfans comme 
sacrés , à cause de la bordure de pourpre dont elle étoit ornée. 
Quintilien dit dans sa CCCXL déclamation : Ego vobis alkgo 
etiam illud sacrum prcetextatum , quo sacerdotes velantur , quo Ma- 
gistratus ; quo infirmitatem pueritiœ. sacram facimus , ac venerabilem. 
« Je vous allègue auffi cette pourpre sainte qui couvre nos 
Prêtres, nos Magistrats, et par laquelle nous rendons la foi- 
blessé de l'enfance sacrée et inviolable" . C'est sans doute à cause 
de cette robe qu'on a dit Majestas pueritiœ. La prétexte étoit 
le vêtement distinctif des Consuls (Tite-Live- (1) , Décade I , 
Liv. II). On lit, dans Denis d'Halicarnasse , Tome II, page 16 , 
que le Consul Servilius' voulant appaiser la sédition qui avoit 
été occasionnée par la sévérité d'Appius , se dépouilla de la 
robe prétexte , et se jetta ensuite aux pieds du peuple. Ce soin 



(1) Le même Tite-Live dit, Chap. XLII du Liv XXIII , que les Triumvirs 
( Epulones ) eurent le droit de porter la toge prétexte , à l'inftar des Minières 
des Autels. His Tnumviris item ut Pontificibus , lege datum Tog<z Pra.text.cz ha- 
lenda. jus. — S^lon Saint Grégoire de NyfTe , Tom. II , pag. 1015 , la pourpre 
dont la robe des Pontifes étoit bordée > étoit d'une couleur plus foncée , plus 
obscure que celle qui bordoit la robe des Magiflrats. 



( 3§ ) 

du Consul prouve qu'on avoit une vénération extrême pour 
ce vêtement , et qu'il auroit craint d'en compromettre la di- 
gnité , en consentant à descendre à une posture humiliante , 
s'il en avoit été couvert. 

Les surnoms de Pïcla et de Palmata ont fait croire que les 
Toges qui étoient ainsi nommées, étoient ou peintes, ou bro- 
dées, ornées, enfin décorées de palmes; mais Vigenère, dans 
ses commentaires sur les tableaux de Philostrate , page , 
remarque qu'A ristote et d'autres Grecs donnoientle nom de fleur 
de pourpre à la simple teinture de pourpre. On nomme à pré- 
sent , dit Festus , Toga Picla , le vêtement qu'on nommoit au- 
trefois Togo. Purpurea , quoiqu'on n'y remarque aucune pein- 
ture. Il le prouve par l'exemple de deux tableaux placés dans 
le temple de Vertumne et de Consus (i). Le premier représen- 
toit le triomphe de Papyrius ; le second , celui de Marcus Ful- 
vius Fiaccus. Dans tous deux le triomphateur paroissoit cou- 
vert de la Toge de pourpre. Ainsi la différence des noms 
n'implique point ici différence de forme , ni de couleur. La 
Toge s'appelloit Palmata, parce qu'elle étoit la robe triom- 
phale , parce que c'étoit sous ce vêtement qu'on recevoit l'hon- 
neur du triomphe , qu'on étoit entouré des palmes de la victoire. 

Servius Tullius , sixième Roi de Rome , appella Toga imgu- 
lata la robe dont il avoit coutume de se vêtir; elle devint celle 
des citoyens opulens ou de ceux qui vouloient se faire remar- 
quer par leur luxe et par l'éclat de leurs ajustemens (2.). Cette 
Toga ungulata est vraisemblablement celle qui recevoit deux 

(1) Ces deux Divinités avoient entre elles beaucoup d'analogie, puisque 
Vertumne étoit le Dieu des pensées humaines, et que Consus étoit celui des 
conseils : auffi plusieurs Mythologues ont-ils prétendu que ces deux noms se 
rappo-toient au même Dieu. Romulus assuroit que c'étoit Consus qui lui avoit 
inspiré le dessein d'enlever les Sabines. 

(2) Voyez à l'article de Néron , la citation d'un paflage d'Horace , Od. XVI, 
Lib, 11 , ad Crosphum. 



( 39 ) 

teintures de pourpre -, elle devoit donc être fort riche. Que îe 
surnom à'Ungttàita ne provienne pas de cette cause, et l'on ne voit 
point d'où il pourroit provenir ; à moins que la Toge , ainsi 
particularisée, ne fut celle qui portoit aux deux angles, ou des 
boulettes , le plus souvent de métal , afin que leurs poids fît 
tomber les plis avec plus de précision , ou une espèce de 
rosette , comme nous en avons fait usage dans les dessins de 
Burrhus et de Narcisse , d'après l'autorité des statues. Si ces 
interprétations ne se rapportoient point à l'expression ungulata , 
il faudrait nécessairement renoncer à la comprendre. 

Pline, Liv. VIII, Chap. XLVIII , assure que la Togo, sori- 
culata et la Toja papavcrata étoient de la plus haute antiquité. Il 
est probable que ces surnoms s'appliquoient à la Toge , en 
proportion du nombre de teintes que l'étoffe - mère avoit 
reçues. Le dernier semble désigner la couleur du pavot, c'est- 
à-dire la réunion de plusieurs couleurs. Au résultat , il esc 
essentiel de ne point oublier que le nom que porte la Toge 
ne change absolument rien à sa forme. 

Nous avons promis plus haut d'expliquer la manière de 
ceindre la Toge à la Gabienne ; nous allons remplir notre 
promesse. Servius dit, sur le vers 611 du septième Livre de 
l'Enéide, que les Gabiens étant occupés à la célébration d'un 
sacrifice , furent inopinément attaqués par leurs ennemis;, 
qu'ils se ceignirent sur le champ de leurs Toges, qu'ils mar- 
chèrent au combat , et qu'en étant revenus vainqueurs , ils 
conservèrent l'usage de combattre ainsi. On se ceignoit à la 
Gabienne, au rapport de ce même Servius, en ramenant sur 
le devant le pan de la Toge qui couvre le dos ( Voyez le 
dessin de Narcisse) , et qui , dans la planche représentant la. 
coupe de la Toge , est numéroté 4. On le nouoit avec le 
pan , n°. 1 , qui tombe au-devant du pied gauche. ( Voyez 
Britannicus, Burrhus , et la planche de la coupe). Le n°. 4, 
se ramenoit sous le bras droit; c etoit lui qui contenoit la mass« 



( 40 ) 

totale des plis de ce vêtement, et qui empêchoit que son 
ampleur n'embarrassât les jambes. Au reste nous ferons con- 
noître plus particulièrement cette manière de se ceindre , lors- 
que nous aurons à traiter le Costume d'une tragédie dont le 
sujet se rapportera aux premiers temps de Rome ; car c'est 
avec cet habit, c'est-à-dire avec la Toga cincta , que les Latins 
combattoient , avant qu'ils eussent pris l'usage des armures. 
Cette manière de ceindre la Toge étoit considérée comme un 
présage de bonheur. Tite-Live dit, Liv. VIII de sa première 
Décade, que Décius s'étant dévoué aux Dieux infernaux, pour 
le salut de sa Patrie , se revêtit de la Toge prétexte , par ordre 
du Pontife , prononça contre lui l'imprécation- accoutumée , 
tout armé, ceint à la Gabienne , et qu'il s'élança sur son cheval. 
Enfin les Consuls se ceignoient à la Gabienne , lorsqu'ils 
ouvroient le Temple de Janus, 

Il est temps de revenir à nos dessins de Narcisse et de 
Burrhus , et d'achever ce qui nous reste à en dire. Nous avons 
donné la Toge blanche à Narcisse (i) , non-seulement parce 



(i) Narcisse ne vivoit plus lorsque Britannicus fut empoifonné : mais outre 
qu'il mourut dans la même année que ce Prince , c'eft-à-dire l'an 54 c!e J. C. , 
il est permis aux Poëres dramatiques de forcer quelquefois la vérité historique 
à se plier à ce qui n'eft que vraifemblable. D'ailleurs Néion s'intéressoi: beau- 
coup à lui, parce que son caractère avoit une conformité merveill ufe avec les 
vices encore cachés du Prince ; cujus abditïs adhuc vitlis miré cong'ucbat , dit 
Tacite. 

Narcisse étoit un Affranchi de Claude , qui étoit devenu son Secrétaire. Il 
ne profita de sa faveur et de la faiblesse de son imbécille Protecteur , que pour 
perdre ceux qui pourvoient arrêter l'essor de sa fortune , et pour s'enrichir de 
leurs dépouilles. Si Ton en croit Dion , Narcisse étoit riche de quatre cents 
millions de serterces , ce qui revient à cinquante millions de livres tournois. 
Cette fortune semble prouvée par ce que dit Suétone , qui assure que Néron 
souffrit qu'un décret adjugeât à Pallas et à Narcisse , non-feulement des fommes 
immenses (prœmiis ingentibus) mais encore les habits desQiusteurs et des Préteurs. 
Sous le règne de Claude, Messaline avoit voulu perdre Narcisse; mais elle 

qu'il 



( 4i ) 

qu'il étoit Affranchi et qu'il jouissoit des droits de Citoyen 
Romain , mais encore parce qu'il étoit dans les principes de 
l'urbanité romaine , que c'étoit même presque un devoir , de se 
rendre, tous les matins , au lever des personnes de la pre- 
mière distinction auxquelles on vouloit paroître attaché , vêtu 
d'une robe blanche , et d'y faire montre d'un vif intérêt à la 
situation de leurs affaires , de leur famille , de leur santé ; or 
la Tragédie de Britannicus commence au lever du jour. Par 
cette raison , Burrhus pourrait aussi être vêtu en blanc. Si 
nous avons donné une couleur sombre à son vêtement , ce 
n'a été que pour nous rapprocher de la vérité de son ca- 
ractère. Les bandes rouges que l'on remarque sur sa toge 
ont été faites pour donner aux Lecteurs , aux Observateurs 
la facilité d'en suivre la forme. Sa chaussure est noire ; les 
attaches blanches qui s'y apperçoivent étoient d'un usage or- 
dinaire; elle remontoient jusqu'à mi-jambe. 

Burrhus nous donne lieu de faire ici une observation , et de 
relever une erreur de Tillemont. Cet historien dit , dans son 
Histoire des Empereurs ( Tom. III, Part. I re , pag. 412., Notes 
sur Sévère ) que les Préfets du Prétoire avoient cela de dis- 
tinctif , qu'ils portoient toujours lepée , même dans la chambre 
de l'Empereur. Il ajoute , en parlant de Plautien , que ce Préfet 
portoit l'épée , et cependant il lui donne l'habit de Sénateur. 

n 'avoit pas réussi , et elle devint eu contraire sa victime. Agrippine fut plus 
heureuse; elle le fit d'abord ex'ler , et le contraignit ensuite à se donner la mort. 
Il paroît prouvé , par un passage de Tacite , que Narcisse avoit un moment senti 
le clesir de voir Britannicus sur le Trôns. Peut-être fut-ce une des causes de 
sa mort ; car Agrippine vouloit que son fils devint et mourût Empereur , à 
quelque prix que ce fût. Au reste , cet Affranchi avoit une capacité et un 
caractère fort au-dessus des hommes de sa condition. Comme il avoit été Se- 
crétaire de Claude , il étoit resté dépositaire de beaucoup de papiers impor- 
tans. Avant de mourir il eut soin de brûler tous ceux dont Agrippine auroit 
pu abuser pour satisfaire ses haines et ses vengeances. Cette action étoit digne 
d'un autre homme que Narchse. 

F 



( v~ ) 

Comme cet habit étoit la toge", qui ne se prenoit que pour 
la paix , il ne paroît pas compatible avec une charge militaire 
qui n'admettoit que la chlamyde : à moins qu'on ne doive 
entendre que le Préfet portoit la toge , quand il n'étoit point 
dans les fonctions de son état. Au refte Burrhus (i) n'eft pré- 
senté ici que comme le Gouverneur de Néron , et il ne doit 
point être vêtu militairement. Nous lui avons donné PAngusti- 
clave , qui étoit la tunique des Chevaliers. Dans une autre 
circonstance , nous parlerons de cette tunique , ainsi que de 
celle qu'on appelloit Laticlave. 

Burrhus , à l'instant où nous l'avons représenté, est censé 
sortir de l'appartement de Néron , et dire à Agrippine : 

Madnme , 

A'i nom de l'Empereur, j'a'lois vous informer 
D'un ordre qui d'abord a pu vous a'armer , 
Mais qui n'est que l'effet d'une sage conduite 
Dont César a voulu que vous soyez instruite. 

Quant à Narcisse , nous l'avons placé dans l'instant où il 
court avertir Néron de l'entrevue inopinée de Britannicus et 
de Junie, en s'écriant à part. 

O Dieux ! à l'Empereur portons cette nouvelle. 

(i) Afranius Burrhus avoir été Commandant des Gardes Frétoriinnes sous 
l'Empereur Claude: il conserva cette place sous Néron, dont il fut un des 
Gouverneurs. L'austérité de ses rr.ceurs l'a fait passer pour un homme digne 
des premiers siècles de Rome. On lui a reproché, ainsi qu'à Sénèque , d'avoir 
accepté les présens que leur fit Néron à la mort de Britannicus, d'avoir hérité 
des maisons de ville et de campagne que possédoit ce prince infortuné , & 
d'avoir partagé ses dépouilles avec un empoisonneur. Peut-être Burrhus ne vit- 
il dans la mort du fils de Claude, que le crime de la politique; peut-être aussi 
craignit-il d'alarmer , par un refus , un monstre qui signaloit son caractère par 
l'assassinat de son frère. 11 mourut l'an 62 de J. C. : les uns disent d'une es- 
quinancie , les autres disent du poison que lui donna Néron lui-même , qui 
ne voyoit , dans la sagesse de Burrhus, que la condamnation de ses crimes et 
de son infamie. 



( 43 ) 

Le Rôle de Narcisse n'est pas sans difficultés ; la plus forte qu'il 
présente à vaincre est celle qui tient au caractère moral du per- 
sonnage , qui est bien odieux dans l'Histoire, mais qui l'est 
encore davantage dans la Tragédie de Racine. Ce n'est pas qu'il 
ne soit fidèle au fond , mais il ne l'est pas par l'application. 
Tout Scélérat est odieux , mais un Scélérat qui porte l'effort de 
son caractère malfaisant ou sur ceux , ou sur la famille de 
ceux auxquels il a dû son existence et sa fortune , devient 
doublement détestable ; il est même presqu'insupportable à la 
scène , sous quelques couleurs adoucies qu'on le présente. Tel 
est l'effet que produit Narcisse. On sait qu'il fut l'affranchi , 
le favori de Claude ; on le voit persécuter d'abord , empoi- 
sonner ensuite le fils (i) de son Protecteur, et non-seulement 



(i) Nous avons dit que Narcisse n'avoit point empoisonné Britannicus , puis- 
qu'il étoit mort avant lut ; nous avons ajouté qu'il paroisscit avoir désiré , un 
temps , de le voir sur le trône. Nous croyons devoir citer le passage de Tacite , 
qui a rapport à ce fait dont nous avons parlé. Le voici, ce Narcisse , dit cet His- 
torien , ayant inutilement tâché de sauver Domina Lepida , qu'Agrippme fit 
condamner à mort, fut si sensible à cette perte, qu'il ne put s'empêcher d'en 
témoigner du regret à ses amis. Au milieu des discours qu'il leur tenoit à ce 
sujet, il embrassoit Britannicus , et tantùc élevant les mains au ciel, tantôt les 
tendant vers le jeune Prince, il lui disoit quai souhiiteroit de le voir en âgîde 
chasser de la Cour les ennemis de son père, d'étendre même sa veng ance sur 
les meurtriers de sa mère. Annal. Liv. XII ». Ceci semble autori er le reproche 
qu'on a fait à Racine, d'avoir fait de Narcisse le double confident de Bri- 
tannicus et de Néron , et l'empoisonneur du jeune Prince. Racine a pu répondre 
qu'il pouvoit faire un empoisonneur du scélérat qui , de son propre mouvement, 
avoit fait po ; gnarder Messaline , mère de Britannicus ; mais cette réponse ne le 
justifie pas. Messaline étoit un monstre d'hnpudieîté qui avoit tout osé , et dont 
on pouvoit redouter les attentats ; entre faire poignarder un tel monstre et 
empoisonner un Prince vertueux , il y a une énorme distance. Une seule chose 
excuse Racine, c'eft que Narcisse n'eit qu'un subalterne, et qu'un Poë.e dra- 
matique peut , dans un pareil personnage , altérer la vérité. M. de Voltaire 
a pris une bien antre licence, en donnant à Mahomet l'intention odieuse de 
rendre un frère et une soeur incestueux , en armant leurs mains d'un poignard 

Fi 



( 44 ) 

l'empoisonner, mais désirer avec passion, et amener avec une 
espèce de volupté l'instant qui doit terminer la vie du jeune 
Prince ; on est indigné , révolté , épouvanté. 11 faut donc une ex- 
trême adressepour bien rendre ce rôle sans y produire un effet 
trop repoussant, et se souvenir que pour y être vrai, il faut, 
sans charger la nuance , l'exprimer de manière à n'y être applaudi 
que par le murmure. Nous conseillons pourtant à tout Acteur 
qui se chargera de jouer le rôle de Narcisse , de laisser de 
côté ces quatre vers , qui terminent le second acte , et qui 
forment un petit monologue. 

La tortune t'appelle une seconde fois , 

Narcisse; voudrois-tu résister à sa voix. 

Suivons jusques au bout ses ordres favorables , 

Et pour nous rendre heureux , perdons les misérables. 

Quand un personnage subalterne s'exprime ainsi , il éloigne 
l'intérêt et appelle le dégoût. Qu'importe au Spectateur la 
fortune de Narcisse ? Qu'importe au Spectateur qu'il le mette 
•dans la confidence de ses infâmes projets ? Il y a de la mal- 
adresse , sans doute , à présenter au Théâtre un homme qui 
dans Tincertaine espérance de s'élever, calcule de sang-froid, 
la perte de deux infortunés. On pardonne le crime à la pas- 



<îu'il leur fait tourner contre leur père qu'ils ne connoissent pas, et que Mahomet 
•connoît tiès-bien. Jamais Mahomet n'a eu l'idée d'une atrocité pareille, & c'est 
giatuitement que M. de Voltaire en a chargé le Législateur des Arabes. Ecoutez 
néanmoins M. de Voltaire, ouvrez ses Commentaires sur Corneille, vous y 
verrez «que la liberté d'oser au Théâtre a ses bornes comme toute espèce d* 
liberté ». ( Préface d' Ariane ). Plus loin, il vous dira: « On ne traite pas avec 
tant d'indignité des hommes du plus grand mérite. Les Personnes instruites eu 
•sont révoltées, sans que les ignorans y trouvent beaucoup de plaisir». C'est 
ainsi qu'après avoir osé plus que perso; ne , Voltaire rappelloit contre les autres 
aine rigueur de principes dont il auroit dû commencer par faire usage pour son 
propre compte ; mais on peut être un grand homme , malgré de telles erreurs. 



C4f ) 

sion , à tout ce qui porte un grand caractère ; on ne le par- 
donne point quand il est bas. Malheur au Comédien qui , 
alors qu'il pourra s'en dispenser, consentira à venir dire à 
froid , soit en vers , soit en prose : « Je joue le rôle d'un 
Scélérat » . 

On peut donner en quelques mots la ciel" du rôle de Burrhus. 
Austère de moeurs et de principes, il a le ton ferme et noble. 

Je répondrai , Madame , avec la liberté 
D'un Soldat qui sait mal farder la vérité. 

Ces deux vers qu'il adresse à Agrippine , dans la première 
scène du premier acte, suffisent pour indiquer le ton et la nuance 
qu'il faut saisir pour ce personnage jusqu'à la troisième scène 
du quatrième acte ; scène sublime ec touchante , où Burrhus 
doit être d'autant plus véhément , qu'il parle avec le langage 
de l^me , avec le sentiment enthousiaste de la vertu , et qu'il est 
dans le caractère de l'homme de s'exalter d'autant plus quand 
il quitte ses habitudes ordinaires , qu'il est moins accoutumé 
à modérer son exaltation. La fin du rôle est triste , doulou- 
reuse et profonde. Burrhus a lu dans le cœur de Néron , il 
le connoît , il voit ce que sera' celui dont il a voulu faire un 
homme vertueux. L'expression de l'Acteur doit faire sentir ici 
que l'âme de Burrhus est glacée , et qu'un chagrin morne et 
silencieux va commencer sa mort. 



A L B I N E , Confident e d'Jgrippi n e , devis L 

même Tragédie. 

Les filles ou femmes qui vivoient à Rome dans un état 
de servitude, étoient , à quelques différences près , vêtues 
comme les autres citoyennes, il faudra bien exactement ob- 



( 4* ) 

server, pour les personnages de cette espèce, de ne leur point 
donner les habillemens auxquels étoit attachée la marque dis- 
tinctive du droit de citoyenneté , la Stola. Albine porte ici 
une tunique assez ample , mais au bas de laquelle se trouvent 
plusieurs lignes coloriées. Cette manière d'orner les vêtemens 
étoit commune ; nous le voyons par ce qui nous est parvenu 
des ruines d'Herculanum , par les Noces dites d'Aldobrandin , 
et par une Diane que rapporte Winckelmann. Sur l'habillement 
de cette figure, on remarque plusieurs bandes d'un jaune doré, 
qui sont surmontées d'une autre bande un peu plus large et 
de couleur de laque. 

Les cheveux d'Albine sont noués à la manière des filles du 
Peuple , comme les statues antiques nous en ont laissé des 
modèles. Derrière elle on apperçoit deux figures qui peuvent 
indiquer en passant la manière de jetter la Palla. 

Albine eft représentée à l'instant même où s'ouvre la pre- 
mière scène du premier acte : elle est dans l'action de pro- 
noncer ces vers ; 

Quoi ! tandis que Néron s'abandonne au sommeil , 
Faut-il que vous veniez attendre son réverl ? 
Qu'erfànt dans le Palais, sans suite et sans escorte : 
La mère de César veille seule à sa porte ? 
Madame , retournez dans votre appartement. 

Il n'est pas inutile de rapporter ici une observation de 
Muratori (ij. On lit dans ses Annales d'Italie, Tom. II , p. 22, 

(1) Louis-Antoine Muratori, né à Vigncla, dans le Modcnoîs, en 1672, et 
mort en 1750, a été en Italie ce que le P. Montfaucon a été en France. Il a 
fait, comme lui, des recherches très-précieuses , parmi lesquelles il s'est g!is:é 
pn assez grand nombre d'erreurs. Ils travailloient l'un et l'autre trop rapidement 
pour ne pas se tromper au moins dans une partie de leurs recherches -, mais ils 
sont d'une grande utilité pour l'étude de l'antiquité. Muratori fut sur le point 
d être persécuté pour ses écrits. Il choisit pour Censeur et pour Juge le Pape 



( 47 ) 



que vers l'an 210 de 1 ère chrétienne , les habillemens des dif- 



objer. ne fie connoîrre aux esclaves leur nombre et leur su- 
périorité. 

Comme il est essentiel de laisser aux Acteurs la liberté de 

se vêtir de manière à jetter de la variété dans le costume 
des différens personnages de la même Pièce , nous dirons que la 

couleur la plus généralement usitée étoit la couleur blanche, 
et qu'en donnant à la Palla , dont Albine est revêtue , la 
couleur jaune ou de safran , nous n'avons pas eu l'intention 



Benoit XIV. Ce grand Pontife, l'honneur de la religion chrétienne, 6c le pins 
ardent ennemi du fanatisme, lui répondit par une lettre qui honore également 
celui à qui elle s'adresse , & celui qui l'a écrite. L'immortel Benoît s'y élève 
avec force et indignation contre «ces esprits inquiets, qui se font un plaisir 
imbécille et barbare *de persécuter ceux qui ne pensent pas comme, eux sur 
des matières qui ne tiennent ni au degme ni à la d ; scipline ». Ses Antiquités 
d'Italie , qu'il ne faut pas confondre avec ses Anhali d'Italia , fourmillent de 
fautes et de méprises , qui ont été relevées par plusieurs Savans de nos jours. 

(i) Domitius Ulpianus , célèbre Jurisconsulte, d'abord tuteur, et ensuite 
Secrétaire et Ministre de l'Empereur Sévère. Il s'éleva jusqu'à la dignité de 
Préfet du Prétoire, qui éroit la plus comidérable de l'Empire. Il nous reste 
de lui vingt-neuf tkres de fragmens , recueillis par Anien , qui se trouvent 
dans quelques éditions du d/oit civil. Ces fragmens sont curieux et utiles à la 
connoissance des moeurs romaines. Uipien étoit attaché aux superstitions du 
paganisme , il en portoit l'amour jusqu'au fanatisme ; c'est ce qui l'a rendu un 
des plus fougueux p.rsécutems du christianisme. 11 fut assassiné l'an de J. C. 
226 , par Epagathe , Officier des Gardes Prétoriennes. Alexandre Sévère fut 
très irrité de cet assassinat, mais ne vou'ut point le venger dans Rome même , 
de peur d'occasionner une sédition. Il nomma Epagathe Gouverneur d'Egypte; 
quelque tems après , il le chargea d'une mission en Candie où il fut poignardé 
par des hommes qui en avoient reçu Tordre de l'Empereur. 




(48) 

d'assigner celle-ci préférablement à toute autre. Ceci nous 
donnera occasion d'observer, relativement au costume de Junie , 
personnage de la Tragédie de Britannicus , dont il a été question 
plus haut, que les filles portoient, à Rome, la Prétexte jus- 
qu'à l'instant de leur mariage. Nous ajouterons encore, pour 
éclaircir une observation que nous avons précédemment faite , 
qu'au temps des Empereurs, et long-temps même avant eux, 
la toge Prétexte ni aucune autre toge n'étoit plus du costume 
des femmes; qu'elles ne se servoient que de la Palla , que 
Varon appelle Pallium ; enfin que la toge qui d'abord avoit 
été commune aux deux sexes , resta aux hommes particuliè- 
rement , et devint déshonorante pour les femmes. 

Le rôle d'Albine n'est pas d'une grande importance , mais 
il est utile à l'exposition , et il parachève le dénouement ; c'est 
une raison pour qu'il né soit jamais livré à une Actrice dénuée 
de dignité , d'intelligence et même de .sensibilité. Si l'on veut 
jetter un coup-d'œil sur ce que dit Albine dans la première 
scène du premier acte , on se convaincra que ce rôle n'est point 
sans une espèce de difficulté , qu'il faut Lui donner une physio- 
nomie digne , par une noblesse relative à sa situation , et de 
l'esprit judicieux que lui a donné le Poëte , et de la confiance 
entière d'une femme telle qu'Agrippine : si on lit le récit qui fait 
le parachèvement à la dernière scène du cinquième acte , on 
s'en convaincra plus facilement encore. L'Actrice chargée de 
ce récit doit avoir de la figure , 'de la représentation , une 
élocution facile , et l'art de faire sentir par ceux qui l'entou- 
rent ce qu'il paroît qu'elle a senti elle-même avec assez de 
force. Si le tableau de Narcisse poignardé par Junie embrassant 
la statue d'Auguste et se dévouant au culte des Vestales sous 
la protection du Peuple , et de Néron réduit au désespoir par 
les suites d'un crime atroce et devenu inutile; si ce tableau, dis-je, 
est froidement récité; si on n'y apperçoit point de lame , du 
çrouble et une espèce de terreur, il devient froid , nul, il laisse 

expirer 



( 49 ) 

expirer k tragédie dans la mort de l'ennui et du dégoût. 
Nous avons remarqué que ce récit , qui etl toujours froid aa 
Théâtre, paroît très-chaud à la lecture. La raison en est toute 
simple ; on lit Racine avec son ame , et on ne peut pas la 
communiquer à une Actrice qui quelquefois n'a ni sensibilité ni 
esprit. Les ouvrages dramatiques ne seront jamais bien repré- 
sentés , tant que les Comédiens ne voudront pas concevoir qu'il 
n'y a de mauvais rôles que ceux qui ne servent à rien. 

Boileau n'aimoit point le dénouement de Britannicus ; il pré- 
tendoit que Junie , quand elle voit son amant mort , se fait 
tout d'un coup religieuse, comme si le Temple de Vesta étoit 
un couvent d'Ursulines ; il objectoit ensuite les formalités né- 
cessaires pour la simple admission au nombre -des Vestales , 
et il en induisoit que le ressort employé par Racine n'est ni 
vrai , ni vraisemblable. L'abbé Dubos a pensé comme Boileau, 
et réitéré les mêmes reproches. Nous croyons , avec plusieurs 
Ecrivains d'un très-grand mérite , que l'autorité de Boileau , 
et celle de l'Abbé Dubos , très -respectables dans mille circons- 
tances , sont ici récusables. L'intérêt que Junie inspire au 
moment où elle vient de perdre Britannicus , à l'instant où le 
bruit de l'empoisonnement de ce Prince commence à se ré- 
pandre, peut être assez vif pour engager le peuple à faire fléchir 
la loi , en la forçant à une exception en faveur d'une jeune 
Princesse qui n'a été enlevée à. main armée de son asile, que 
pour être le témoin de la mort forcée de son amant empoi- 
sonné par un frère. Il nous semble qu'une telle situation peut 
faire reculer les usages ordinaires , et qu'elle motive suffisam- 
ment ce précepte si connu d'Horace : 

Plctor'ibus atque poeùs 
Çii'tdlibet audendi semper fuit œqua potestas. 



G 



( yo ) 



SOLDATS PRÉTORIENS. 

Les monumens nous offrent peu de ressources sur le Cos- 
tume des Soldats Romains ; ceux qui nous restent sont plutôt 
modernes qu'antiques., et néanmoins ce sont les seuls qui 
puissent nous servir à présenter une idée ju^te de leurs armes. 
Il est cependant nécessaire que nous jettions un coup - d'oeil 
sur ces troupes fameuses qui ont eu une si grande réputation , 
et qui ont rait trembler le monde. C'est ce que nous allons 
faire le plus brièvement qu'il nous sera possible , en prenant 
pour guide le savant M. Le Beau qui , de tous les Ecrivains 
modernes, est celui qui a le mieux approfondi cette matière, et 
qui s'est appuyé sur les autorités les plus concluantes. 

La Légion Romaine est née avec l'Etat. Tous deux ont 
eu même vigueur , même durée , mêmes révolutions , même 
vieillesse ; et si d'abord il paroît que l'Empire a survécu à la 
Légion , on se convaincra ensuite , avec un peu de réflexion, 
que ce prétendu Empire n'existoit plus , qu'il n'étoit que 
l'ombre de l'ancien , et qu'il n'avoit plus que cette espèce de 
mouvement que des restes de ressorts usés donnent encore quel- 
quefois à de vieilles machines. 

La Légion étoit un corps de Citoyens , le plus considérable 
de la Milice Romaine , composé d'Infanterie et de Cavalerie. 
La qualité de Citoyens Romains que dévoient avoir tons les 
Soldats , faisoit la principale différence de ce corps et des troupes 
auxiliaires. Les autres co r ps de milice , tels que la cohorte , 
le manipule , la centurie , n'étoient que des parties de la 
Légion , subordonnées les unes aux autres. Au-dessus de la 
Légion , il n'y avoit que l'armée ■■, mais la Légion elle-même 
faisoit une armée complète. Le nombre des Soldats qui la 
composoient a varié avec les temps. Elle fut de trois mille 
Fantassins, depuis son établissement jusqu'à Servius Tullius , 



( ri ) 

de quatre mille ou environ , depuis ce Prince jusqu'à la seconde 
guerre Punique. De cette époque jusqu'à Marius , elle fut de 
cinq mille hommes , et celui-ci la porta à six mille. Quelques 
Auteurs ont prétendu que la Légion n'avoit point de Cava- 
lerie. Nous ignorons sur quoi ils fondent cette assertion , car 
Plutarque dit , en termes exprès, que Romulus partagea toute 
sa jeunesse en corps de troupes , que chacun de ces corps étoit 
de trois mille hommes de pied et de trois cents Cavaliers. On 
pourroit nous objecter que Denys d'Halicarnasse observe que 
Romulus laissa après lui quarante - six mille fantassins et 
mille hommes de cavalerie ; ce qui semblerait prouver qu'il 
y avoit des Légions sans cavalerie. Mais, par quarante -six 
mille fantassins , Denys d'Halicarnasse n'entend point des 
soldats en activité , il entend des hommes en état de perte r 
les armes , ce qui est fort différent. Remarquons encore que 
ce nombre de soldats aurait formé quinze Légions actuelle- 
ment armées , ce qui supposerait une puissance à laquelle Rome 
n'est jamais parvenue avant les guerres Puniques. Ces trois cents 
cavaliers , attachés à la Légion , ne combattoient pas toujours 
à cheval ; quelquefois , quand le terrein étoit montueux ou 
difficile , ils combattoient à pied. Au total , ce n'étoit point la 
Cavalerie Romaine qui formoit la partie la plus terrible de 
l'armée, c'étoit son Infanterie redoutable par ces lignes hérissées 
de piques et de javelots, par ces Soldats-Citoyens , qui ne com- 
battoient que pour la patrie, pour la gloire et pour mourir. 

Végèce , en admirant la juste proportion de toutes les parties 
dont la Légion étoit composée , entre dans une sorte d'en- 
thousiasme : « Il faut, dit- il, qu'un conseil supérieur à la 
» prudence humaine ait présidé à l'établissement de ce corps 
» de Milice». C'étoit, à son avis, un effet de l'inspiration 
divine que cette harmonie et cette union de forces et de 
mouvemens qui faisoient agir de concert toutes les cohortes 
de la Légion , et tous les soldats de la cohorte. Tite-Live com- 



( If ) 

pare la Phalange des Macédoniens avec l'ordonnance de 
l'armée Romaine ; il donne à celle-ci l'avantage d'être plus 
variée , plus divisée , et par conséquent plus souple et plus 
propre , selon le besoin , soit à se partager , soit à se rejoindre. 
Romana acies distinctior , ex pluribus partiras constans j facilis par- 
tienti qiiàcumqiie opus effet , facilis jungenti. 

La Légion se divisoit de deux manières , ou par rapport 
aux diverses espèces de soldats dont elle étoit formée , Ha fiais 3 
Princes , Triaires , et soldats légèrement armés , ou par rapport 
aux differens corps qui se subdivisoient les uns par les autres. 
Elle comprenoit dix cohortes ; chaque cohorte se partageoit 
en trois manipules , et chaque manipule en deux centuries. 
Ainsi la Légion renfermoit dix cohortes , trente manipules et 
soixante centuries. 

Polybe nous apprend qu'après avoir enrôlé le nombre de 
soldats qui dévoient composer la Légion , on les partageoit 
d'abord selon leurs espèces différentes , c'est-à-dire en quatre 
corps , celui des Hastats , celui des Princes , celui des Triaires, 
et celui des soldats légèrement armés. Telle étoit la première 
division. Ensuite on divisoit chacun de ces corps en dix parties, 
à l'exception des soldats légèrement armés , dont on ne faisoit 
pas une division séparée , mais qu'on distribuoit dans les trois 
autres corps , et on donnoit à chaque partie deux Comman- 
dans de la tête , et deux Commandans de la queue. Les dix 
parties de chacun des trois corps s'appelloient manipules , 
la moitié du manipule étoit la centurie , et trois manipules 
ensemble , un de chaque espèce , faisoient la cohorte. 

Après que les Tribuns avoient fait prêter serment aux sol- 
dats , ils choisissoient les plus jeunes et les plus pauvres pour 
£ armure légère ; ceux qui étoient au-dessus formoient le corps des 
Hastats; ceux de l'âge vigoureux étoient mis au rang des Princes ; 
les plus âgés formoient les Triaires (ij. Tels étoient , dans chaque 

(i) Polyb. Excerpt. Lib. ri. cap, 19. 



( Si) 

Légion , les différens corps distingués' de nom , d'âge et d'ar- 
mure. Les Tri-aires étoient au nombre de six cents ; le corps 
des Princes et celui des Hastats étoient composés chacun de 
douze cents hommes ; l'armure légère faisoit le reste. 

Les Hastats marchoient à la tête de la Légion. Il y en avoit dix 
manipules , séparés l'un de l'autre par un petit intervalle ; 
dans chaque manipule étoient vingt soldats légèrement armés ; 
les autres portoient de grands boucliers. On appelloit troupes 
légères ceux qui n'avoient que la haste et les javelots nommés 
Casa. Dans ce premier corps étoit la fleur de la jeunesse qui 
se formoit pour la guerre. Les Hastats étoient plus jeunes que 
les Princes et les Triaires , mais ils étoient plus âgés que les 
soldats des troupes légères. Il est indubitable que les Hastats 
prirent leur nom des piques , hastce , dont ils furent d'abord 
armés. Hastati dicti qui primi hastis pugnabant , dit Varron ; mais 
ils le gardèrent lors même qu'ils eurent quitté les piques pour 
prendre les javelots nommés Pila. La pique , hasta , étoit chez 
les Romains un nom général qui s'appliquoit à plusieurs 
espèces d'armes , différentes et par leur longueur et par leur 
pesanteur , plutôt que par leur forme. Le lût en étoit rond , 
armé d'un fer plat étroit et pointu. Les Pvomains ont appelle hasta 
la pique avec laquelle ils représentaient les Dieux et les LIéros, 
celle des Grecs , et même celle des Macédoniens , nommée 
proprement Sarissa , qui avoit quatorze coudées de longueur , 
celle des cavaliers, armée d'un fer aux deux bouts, et celle 
des fantassins légionnaires. Cette dernière est la seule dont il 
soit nécessaire de parler ici ; elle étoit de deux sortes, l'une étoit 
une arme de main , longue et pesante ; l'autre , une arme de jet, 
plus courte et plus légère. On ne trouve nulle part la longueur 
précise de la première de ces piques , qui fut long-temps l'arme des 
Triaires. Il paroît , par les médailles , qu'elle excédoit au moins 
de tout le fer la hauteur du corps. Polybe a décrit l'autre : 
« Elle a, dit-il , pour l'ordinaire un bois cie deux coudées de 



( ?4 ) 

longueur, et de la grosseur d'un doigt; le fer a neuf ponces 
de long ; il est si mince par la pointe , qu'en entrant dans ce 
qu'il perce , il se recourbe , ensorte que l'ennemi ne peut 
s'en servir pour lancer la pique à son tour ». Les Romains 
appelloient cette arme hasta velitaris , parce que c'étoit l'arme 
des troupes légères qui , du temps de la seconde guerre Pu- 
nique , furent nommées Velues. Nous ne suivrons pas les Au- 
teurs anciens ou modernes dans leurs discussions sur l'origine 
du javelot , nommé pilum et sur son Inventeur. Nous nous 
contenterons d'en donner la description en copiant encore 
Polybe. « Ces javelots ont plus ou moins de grosseur ; les plus 
forts sont tantôt ronds , tantôt quarrés ; ils ont quatre doigts 
de contour \ les moindres ressemblant à des épieux de grosseur 
médiocre. La hampe des uns et des autres est à-peu-près de 
trois coudées. Elle est armée d'un fer de même longueur, qui 
se termine à la base en deux pointes un peu recourbées. Ce 
fer emboîte la hampe jusqu'au milieu de sa longueur , et y 
est attaché , par plusieurs chevilles de fer, d'une manière si 
forte et si solide , que dans l'effort du coup le fer rompt plutôt 
qu'il ne se détache , quoiqu'il ait un doigt et demi de grosseur 
dans la partie inférieure où il joint le bois »; Denys d'Hali- 
carnasse décrit ce javelot d'une manière un peu différente : il 
donne trois pieds de longueur au fer. Juste-Lipse croit que 
cet Ecrivain parle du Pilum , comme il existoit de son temps , 
et que la longueur du fer avoit été réduite de quatre pieds , 
dont la moitié servoit à emmancher la hampe. Nous laisse- 
rons les différentes opinions de plusieurs autres Historiens ou 
Antiquaires sur le Pilum : il nous suffit de dire que les différences 
qui se trouvent dans leurs diverses descriptions , ne sont pas 
assez considérables pour inquiéter les Artistes qui voudroient 
en présenter des imitations , soit dans des tableaux , soit sur la 
scène. 

Les Triaires furent d'abord armés de javelots , au rapport 



( 15 ) 

de Varron ; mais ils abandonnèrent cette arme. On a dit 
qu'ils avoient changé d'armes avec les Hastats , cependant 
cette opinion nous paroît très -hasardée. Ii est bien vrai que 
les Hastats prirent le javelot des Triaires , mais la pique que 
ceux-ci substituèrent aux javelots n'étoit point celle des Hastats; 
c etoit la pique pesante et celle qui se tenoit à la main , tandis 
que les Hastats ne se servoient que de celle qu'on appelloit 
légère , et qui se lançoit au loin. 

On appelloit Princes ou Principes les Soldats qui combattoient 
avec l'épée à la tête de l'armée. Principes , dit Varron , qui à 
principio glaa'iis pugnabant ; mais ces noms de Princes , de Hastats , 
de Triaires {Pilani ) , qui , dans l'origine , exprimoient la nature 
de ces troupes , ne leur convenoient plus dès le troisième siècle de 
Rome. Les Principes ne formoient plus la première ligne en bataille, 
les Hastats ne portoient plus de hastes , et les Pilani avoient quitté 
le pilum. Ils retinrent pourtant , comme nous l'avons observé , leur 
ancienne dénomination , et c'est ce qui a fait tomber en erreur 
Saumaise et d'autres Savans qui ont cherché dans le nom de ces 
Soldats des propriétés qu'ils n'avoient plus. Il faut dire ici 
que les Triaires s'appelloient d'abord Pilani , à cause de l'arme 
avec laquelle ils combattoient , et qu'on leur donna le nom 
de Triaires , parce qu'ils combattoient sur la troisième ligne. 
Varron s'en explique positivement. Il dit , Liv. IV. Chai', xvi. 
Pilani , Triarii quoque dicti , qubd in acie tertio ordine extremis subsidio 
deponebantur. Au reste , toutes ces dénominations de Hastats , 
de Princes , de Triaires et de Vélites , disparurent au temps 
de Marins , qui forma la Légion de Soldats de la même espèce. 

Polybe et Tite-Live ne laissent aucun doute que , dans cet 
intervalle , les troupes légères aient fait partie de la Légion. 
Quand le premier explique comment se forme la Légion 3 il 
fait d'abord , comme on l'a vu , choisir les plus jeunes et les 
plus pauvres pour les troupes légères , et les compte comme 
un des quatre corps différens de noms, d'âge et d'armure dont 



( y* ) 

la Légion est composée ; le second met au nombre des Légion- 
naires les Rorarii et les Accenses , qui étoient les troupes légères 
à l'époque dont il parle. Quoique ces troupes tinssent le der- 
nier rang , et qu'elles fussent , par l'institution de Servius , 
tirées de la cinquième classe , c'est-à-dire de la dernière qui 
fournît des Soldats , elles méritent pourtant attention. Si elles 
ne décidoient pas la victoire , du moins elles la préparoient. 
Suidas dit que c'étoit le corps le moins noble , composé de 
gens presque nuds et sans armes , qu'on hasardoit à la tête 
de l'armée. Cette définition est démentie par le soin extrême 
que les Romains ont toujours eu d'armer et d'équiper leurs 
Soldats. 

Les troupes légères ont paru dans la Légion sous trois noms 
et sous trois formes différentes. Les Lîastats , institués par 
Romulus , firent la première infanterie légère de la Légion. 
On le prouve par ce vers d'Ennius. 

Hdstaù [pargunt H as tas , fit ferreus imber. 

Ils marchoient sur la ligne qui précédoit celle des Principes, 
qui combattoient avec des épées. Ils ne composoient donc 
alors que des troupes légères. Ils n'avoient d'ailleurs pour 
arme que la Haste vdkaire , d'où ils prirent leur nom , et ils 
n'avoient point d'épées. Quoique ces Hastats fussent légère- 
ment armés , et qu'ils tinssent dans l'armée de Romulus et 
de ses successeurs , la place que tinrent les Vélites quelques 
siècles après , ils n'étoient pourtant pas, comme le furent ceux-ci, 
joints ensemble sans division de cohortes , ni de manipules ; mais 
ils étoient partagés en dix compagnies. On ignore quand ces 
Soldats quittèrent la haste pour le javelot. C'est à cette époque , 
qu'il est impossible de fixer précisément , et qui se rapporte à 
la chute des Tarquins , que commence la seconde forme sous 
laquelle se présentent les troupes légères. 

Ici paraissent les Rorarii et les Accuses. Le nom des Rorarii 

provient 



( 17 ) 

provient de ce qu'au moment où l'on engageoit le combat , 
ils lançoient des piques légères en si grande quantité , qu'il 
en tomboit comme une rosée ; au moins est-ce l'opinion de 
Varron. Quant à celui des Recenses , qui n'étoient , selon Festus, 
que des soldats surnuméraires , il étoit pris des premiers mots 
de cette phrase , ad cenfum Legionis adfcripti. Quelques Auteurs 
les ont nommés velati , parce qu'ils suivoient l'armée sans 
armes , et n'étant couverts que de leurs habits. On leur don- 
noit des frondes et des pierres pour en tirer quelque service. 

Passons aux Velues , troupe si renommée dans l'ancienne 
Rome. Leur établissement remonte à un fait historique qu'il 
est impossible de ne pas citer. 

L'an de Rome , les Romains assiégeoient Capoue depuis 
long-temps bloquée; la principale force des assiégés consistoit dans 
la supériorité de leur cavalerie qui , par des sorties fréquentes et 
meurtrières , incommodoit fort les Romains. Un Centurion 
de l'armée Romaine , nommé Q. Navius ou N#vius , imagina 
un moyen d'ôter à l'ennemi cet avantage ; ce fut de prendre 
dans les Légions , des soldats de stature médiocre , les plus 
vigoureux et les plus alertes ; de leur donner des rondaches 
légères , plus petites que celles des cavaliers , une épée , un 
casque léger et sept javelots de quatre pieds de long , armés 
d'un fer délié qui se recourboit au premier coup. On leur 
apprit à sauter en croupe dessus les chevaux des cavaliers ; et à 
descendre légèrement de cheval au signal donné. Quand ils furent 
dressés à cet exercice , les Cavaliers Romains avancèrent sur la 
Cavalerie Campanienne. Dès qu'on fut à la portée du trait, les 
nouveaux soldats sautèrent à terre , et chargèrent l'ennemi à 
coups de javelots , tandis que les cavaliers combattoient à 
l'ordinaire. Les hommes et les chevaux des Campaniens effrayés 
de cette manière de combattre , s'enfuirent à vauderoute , et , 
de ce moment , perdirent tout l'avantage qu'ils avoient eu 
jusqu'alors. On tut si content du service de cette infanterie 

H 



f ï3 ) 

légère , qu'on en établit un corps dans les Légions , sous le 
nom de Velues. Alors il ne fut plus question des Rorarïi et des 
Accenses auxquels ils succédèrent. Quelques Ecrivains ont pré- 
tendu que les armées Romaines avoient des \ élites avant le 
siège de Capoue ; d'autres ont dit qu'il y avoit deux sortes 
de Vélites ; mais aucune preuve n'appuie ces assertions , et 
il y a de grandes probabilités contre elles. Les Vélites por- 
taient des bonnets de peau de loup ; ils combattaient dans 
tous les points de l'armée , suivant la disposition de l'attaque. 
A l'égard de l'étymoiogie du mot Vélites , elle paroît fort incer- 
taine. Les uns disent qu'il vient de Velati , d'autres de Voli- 
tantes ; mais il paroît que Ciceron seul en donne une idée 
juste. Cet Orateur appelle agréablement Scurram Velltem un 
plaisant qui agace les autres , au risque d'être relancé à 
son tour. Ceci se rapporte beaucoup à la manière dont s'ex- 
posoient et attaquoient les troupes légères. Au reste , les Hastats , 
les Rorarii , les Accenses et les Vélites eurent un nom commun, 
celui de Ferentarii , c'est-à-dire porteurs de secours , à ferendo 
auxilio. A la réforme de Marins , les Vélites cessèrent d'exister, 
et les troupes légères ne furent plus composées que d'hommes 
tirés des Nations étrangères devenues Provinces Romaines. Les 
Naturels furent réservés pour les troupes pesamment armées. 
11 paroît pourtant que les troupes légères finirent par être 
rétablies dans la Légion , car Végèce parle des soldats légè- 
rement armés qui , par leurs services , avoient mérité double 
ration , qu'il appelle quelquefois Exculcatores , et qu'Ammien 
appelle Proculcatores. 

Pour laisser à désirer le moins qu'il nous sera possible sur 
ces Recherches, que nous sommes obligés de beaucoup réduire, 
nous observerons rapidement que Saumaise a prétendu que les 
troupes légères s'appelloient du temps de Varron , Antesignani 
et Principes. Ce que nous avons dit de ces derniers , et de 
leur manière de combattre , prouve sans réplique l'erreur de 



( 59 ) 

Saumaise , quant à ce qui les regarde. A l'égard du nom 
à'Jntesignani , c'est - à - dire , d'hommes marchant devant les 
Enseignes ■ il n'appartint qu'aux Hastats avant leur suppres- 
sion , et après Marins , aux premiers rangs qui précédoient les 
Enseignes dans l'ordre de la bataille. Saumaise prétend encore 
que sous Auguste les troupes légères prirent le nom de Vexil- 
laires , et que ce sont les Vexillar'ù de Tacite. Cette seconde 
opinion n'est pas mieux fondée que la précédente. Nous 
dirons quelque chose de ces Vexillaires , qui ont beaucoup 
exercé la sagacité de nos Critiques. 

Outre les cohortes attachées à la Légion , il y en avoit 
d'autres qui en étoient séparées. Elles étoient de trois espèces, 
La première et la plus ancienne espèce se rapporte aux Cohortes 
des Alliés. A mesure que les Romains étendoient leur empire 
en Italie , ils obligeoient les peuples qui se donnoient à eux , 
ou qu'ils soumettoient par les armes, de fournir leur contin- 
gent de troupes ; et pour l'ordinaire l'Infanterie des Alliés 
faisoit dans les armées un nombre égal à l'Infanterie Romaine ; 
mais la Cavalerie y formoit le double de celle des Romains. 
Quand ces Alliés eurent obtenu le droit de cité , on donna à 
leurs Cohortes le nom de Cohortes Legionariœ , afin de les distin- 
guer des Auxiliaires. 

La seconde espèce consistoit dans les Cohortes qui étoient 
séparées de la Légion , quoiqu'elles fussent composées de Ci- 
toyens Romains. Elles étoient de deux sortes : i°. Les nou- 
velles levées restoient d'ordinaire pendant un certain temps 
en forme de cohortes séparées , jusqu'à ce qu'elles servissent 
à former ou à recruter une Légion. On lit dans plusieurs 
inscriptions , Cohors nova Tironum. i°. Il y avoit des Cohortes 
Romaines qui n'entroient jamais dans la Légion. On en peut 
juger ainsi par les inscriptions : Cohors milhum Italicorum volun- 
tariumque est in Syrid. Cohors prima civium Romanorum ingenuo- 
rum. Cohors prima equitata civium Romanorum 3 in Germanià 

H ^ 



( <k ) 

înfiriore. Cette dernière inscription prouve que , parmi ces 
Cohortes, il y en avoir qui étoient mêlées de Cavalerie comme 
les Auxiliaires. Observons en passant qu'elles portoient quel- 
quefois des noms singuliers et comme des sobriquets militaires. 
Témoin cette inscription rapportée parGruter : Frima voluptaria 
Campanorum in Pannonid inferiore ( i ). Cette épithète de Volup- 
taria provenoit apparemment de ce qu'on avoit considéré de 
tout temps la ville de Capoue et la Campanie , d'où cette 
cohorte avoit été tirée . comme un pays de délices et même 
de débauche. C'est ainsi qu'on appelloit , au rapport d'Am- 
mien Marcellin , Pétulantes les soldats d'une Cohorte particulière, 
et qu'entre les corps de cavalerie on en distinguoit un sous la 
dénomination suivante. A la Veterana rara Gallorum Rhinocorurœ. 

La troisième et dernière espèce de Cohortes militaires qui 
étoient hors des Légions , est celle qu'on appelloit dans les 
armées, Cohors prœtoria. Ce sont les Soldats de cette 
Légion qui ont donne lieu a cet article. Festus , ou 
plutôt Paul Diacre , en attribue l'origine à Scipion-l'Africain. 
« Ce fut, dit-il, le premier qui forma un corps des plus braves 
» de son armée pour combattre auprès de sa personne. 11 les 
» dispensa de tout autre service , et leur assigna une paie et 
» demie. » Nous voyons pourtant de ces cohortes dans les 
armées long-temps avant Scipion. Tite-Live dit , L. II. Chap. xx. 
que le Dictateur Aulus Posthumius , onze ans après l'expulsion 
des Rois , dans la bataille du lac Régille , se fit escorter par 



(i) Jean Gruter, né à Anvers en 1560, qui, pour se conformer à la pédantesque 
habitude de son temps , changea son nom de Jean en celui de James. C'étoit un 
homme fort laborieux , obligeant, désintéressé . insouciant même sur tout ce qui 
regarde la fortune , mais un des plus orgueilleux Ecrivains du dix-septième siècle. 
Il a fairde très-bonnes recherch s sur les Arts, sur les Sciences & sur l'Histoire, 
où il a été aidé par quelques Savans ses Contemporains. Il est mort en 1627, 
après avoir été marié quatre fois , et sans a vir été que foiblement touché de la 
mort de chacune de ses quatre épouses. 



( 61 ) 

une cohorte choisie , qu'il appelle Cohors Dïctatorh ; mais ce 
fait est singulier , et depuis ce temps il n'est plus mention de 
de ces sortes de cohortes. Polybe même ne parle pas de cette 
institution de Scipion , mais seulement de troupes choisies 
entre les Alliés , qu'il nomme Extraordinaires , et dont il dit 
que les Consuls faisoient usage ; ce qui porte Juste-Lipse à 
croire que le Scipion dont parle Paul -Diacre, est Scipion- 
Emilien. En effet , Appien rapporte que dans la guerre de 
Numance , ce Général amena de Rome avec lui une troupe 
de cinq cents volontaires , composée de ses cliens et de gens 
attachés à sa personne , dont il forma une cohorte , qu'il 
appella la Cohorte des Amis. Depuis ce temps , la chose passa 
en coutume. On voit même que le Général avoit aussi quel- 
quefois une garde de cavaliers. Salluste dit de Marius que , 
pour former sa garde de cavalerie , il avoit eu plus d'égard 
à la bravoure qu'aux liaisons de l'amitié. Ces cohortes se mul- 
tiplièrent par la suite , et il semble qu'un seul Général en 
avoit plusieurs. Plutarque raconte qu'Octavie , qui ne savoir 
se venger des infidélités d'Antoine que par des complaisances 
et des bienfaits , lui amena à Athènes deux mille soldats divisés 
en Cohortes Prétoriennes. Cet usage n'etoit pourtant point 
général et sans exception. César ne parle nulle part de sa 
cohorte , et fait même ccnnoître qu'il n'en avoit pas dans 
la Gaule , quand il dit à ses soldats effrayés à l'approche des 
Germains , qu'il marcherait à l'ennemi seul avec la demi- 
Légion , et qu'elle lui tiendroit lieu de Cohorte Prétorienne. 
Salluste en donne une à Pétréius dans le combat contre Catilina. 
C'est sur ce modèle qu'Auguste institua sa Garde Prétorienne 
de neuf Cohortes , garde qui fut conservée par ses succes- 
seurs. 

Les figures que nous appliquons ici aux Soldats prétoriens 
sont prises sur la colonne Antonine. Nous aurons occasion de 
revenir sur leur Costume , en publiant d'autres dessins y ana- 



( <fc 5 

lognes , et nous entrerons dans des détails que la longueur de 
cet article nous force de reculer. 

Nous ne parlerons pas non plus des exercices militaires des 
Romains , des dénominations et des fonctions diverses des 
soldats qui composoient la Légion , des personnes attachées 
à son service , ni des chefs des troupes romaines. Nous distri- 
buerons ces différentes matières dans plusieurs articles, lorsque 
les objets dont nous aurons à traiter nous le permettront. 
Mais il est nécessaire que nous disions quelque chose des 
Vexillaires , dont nous avons fait mention plus haut , et dont 
il est si souvent parlé dans Tacite. 

Vexittum signifie proprement un voile , une pièce d'étoffe. 
C'est, selon Festus , Priscien et Servius , le diminutif de Vélum; 
mais Cicéron prétend , et son autorité l'emporte sur celle des 
Grammairiens qu'on vient de citer , que Vélum s'est formé de 
Vexillum, Quoi qu'il en soit , les corps de troupes , nommés 
Vexlllti , Vexillarii , Vexlllailones , ont tiré leur nom de cette 
pièce d'étoffe qui leur servoit d'enseigne , et qui les distin- 
guoit des autres troupes, dont l'enseigne , nommée simplement 
Signum , n'étoit qu'une pique chargée de divers ornemens , 
mais sans étoffe. Cette pièce d'étoffe étoit quarrée , déployée, 
attachée par un de ses bords dans toute sa largeur à une 
traverse qui croisoit le haut d'une pique. Les noms des Empe- 
reurs y étoient peints ou brodés. Tacite dit que les trois 
Légions déchirèrent les Vexilles qui portoient le nom de V'uel- 
Vms , et Suétone , sur le même événement , dit qu'elles y 
substituèrent le nom de Vespasien. 

Ce Vexille avoit été l'Enseigne des anciens Triai res , des 
Rorarii et des Accenses. Quand les Triaires ne subsistèrent plus, 
ce Vexille fut conservé , et servit à trois usages : i°. C'étoit 
l'Enseigne du Général. Il l'avoit dans sa tente , et le faisoit 
planter au-dessus le jour d'une bataille comme un signal. Les 
mutins , dans Tacite , forcent Germanicus de leur remettre cette 



( 63 ) 

Enseigne (i). i°. C'étoit l'Enseigne générale de la Cohorte. 
3°. Enfin , c'étoit l'Enseigne propre de ceux qu'on appelloit 
Vtx'dlar'ii. 

Mais qu'est-ce que les Soldats qu'on nommoit ainsi ? La 
question paroît difficile à résoudre. Saumaise dit, tantôt que ce 
sont les vétérans, tantôt les vélites, tantôt les auxiliaires ; il ne 
sait à quoi s'en tenir. Turnèbe et Juste-Lipse ont cru qu'on 
appelloit Vexillaires les Soldats vétérans qui , ayant déjà leur 
congé, étoient pourtant retenus à part sous un Vexille, exempts 
de tout travail et de toute fonction militaire, excepté de com- 
battre , jusqu'à ce qu'ils eussent reçu leur récompense. La 
plupart des modernes rejettent cette explication pour adopter 
celle de Pichena dans ses notes sur Tacite. Selon cet Annotateur, 
on appelloit VexilLiru les détachemens des Légions et des Cohortes 
séparés du corps d'où ils étoient tirés , et employés sous une 
Enseigne particulière , qu'on nommoit Vexllk. Ceci ne contre- 
dit aucunement l'opinion de Turnèbe et de Juste-Lipse, 
nous sommes même très-étonnés qu'on n'y ait pas fait atten- 
tion ; car les Soldats vétérans dont parlent ces Auteurs , 
formant des détachemens séparés dont on pouvoit faire un 
usage passager , il en résulte qu'ils rentroient nécessairement 
dans l'ordre des Vexillaires , dont parle Pichena. Un grand 
nombre d'exemples , qu'il seroit trop long de citer , prouve 
au reste que ces Vexillaires étoient tantôt des Soldats vété- 
rans , tantôt des Soldats encore éloignés de la vétérance , mais 
que ce nom étoit généralement donné à des détachemens de 
Soldats , quels qu'ils fussent. On peut consulter sur cela Tacite, 
Hygin , Schelius , Gruter , et même Jules - César , de Bello 
Gallico. Concluons : les Vexillaires étoient tantôt les Vétérans 
qui avoient déjà reçu leur congé , mais qui restoient à part 



(i) Noue concubïâ Vexïllum in Domo Cermanici ftum flaçitare ocapant. 
Annal. Liv. I. Chap. xxxix. 



( H ) 

sous une Enseigne ; tantôt des détachemens d'Infanterie et 
quelquefois de Cavalerie qui , séparés de leurs Enseignes ordi- 
naires , marchoient sous un Vexille. Vers le temps de Théodore 
le jeune , on ne donna ce nom qu'à des corps de Cavalerie , 
parce qu'apparemment le Vexille ne fut plus qu'une Enseigne 
de Cavaliers. 



BÉRÉNICE. 

Un Amant et une Maîtresse qui. se quittent , dit Voltaire dans 
ses Commentaires sur Corneille , ne sont pas sans doute un 
sujet de Tragédie. Si on avoit proposé un tel plan à Sophocle 
ou à Euripide, ils l'auroient renvoyé à Aristophane. L'amour, 
qui n'est qu'amour , qui n'est point une passion terrible et 
funeste , ne semble fait que pour la Comédie , pour la Pasto- 
rale ou pour l'Eglogue. Cependant Henriette d'Angleterre 
voulut que Racine et Corneille fissent chacun une Tragédie 
des adieux de Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire 
obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissoit 
le sujet , et en cela elle ne se trompoit pas. Mais elle avoit encore 
un intérêt secret à voir cette victoire représentée sur le Théâtre. 
Elle se ressouvenoit des sentimens qu'elle avoit eus long- 
temps pour Louis XIV, et du goût vif de ce Prince pour 
elle. Le danger de cette passion , la crainte de mettre le trouble 
dans la Famille royale , les noms de beau- frère et de belle-sœur 
mirent un frein à leurs désirs ; mais il resta toujours dans 
leurs cœurs une inclination secrette , toujours chère à l'un et 
à l'autre. Ce sont ses sentimens qu'elle voulut voir développer 
sur la scène , autant pour sa consolation que pour son amuse- 
ment. Elle chargea le Marquis de Dangeau , Confident de 
ses amours avec le Roi , d'engager secrètement Corneille et 
Racine à travailler l'un et l'autre sur ce sujet , qui paroissoit 
si peu fait pour la scène. Les deux pièces furent composées dans 

dans 



( 6y ) 

l'année 1670 , sans qu'aucun des deux Auteurs sût qu'il avoit 
un rival. La pièce de Corneille tomba : celle de Racine eut 
trente représentations de suite ; et toutes les fois qu'il s'est 
trouvé un Acteur et une Actrice capables d'intéresser dans les 
rôles de Titus et de Bérénice , cet Ouvrage dramatique , qui 
n'est peut-être pas une Tragédie , a toujours excité les applau- 
dissemens les plus vrais ; ce sont les larmes. 

Le succès de la Bérénice de Racine fut très-contesté par les 
Critiques. L'Abbé de (i) Villars se distingua , parmi eux, en 
publiant un pamphlet virulent , où le Poète et son illustre rn al 
étoient tous deux traités sans aucun ménagement. Racine répondit 
à son détracteur, sans le nommer , et, dans quelques lignes frap- 
pées de l'expression du plus entier mépris , il le terrassa sans peine. Il 
ne prit pas avec tant de patience une parodie vraiment misérable 
qu'on joua sur le Théâtre de la Comédie Italienne. Il eut la foi- 
blesse de s'en affecter fort sérieusement , mais moins encore que 
d'un mot de l'insouciant Chapelle, avec lequel il vivoit dans une 
très-grande familiarité. Pendant qu'on s'empressoit à le féliciter 
d'avoir traité avec tant d'art un sujet aussi simple que celui de Béré- 
nice, Chapelle gardoit le silence. Avouez-moi , en ami , votre sentiment , 
lui dit Racine, que pensez-vous de Bérénice ?— Ce que j'en pense , répondit 
Chapelle ? Marion pL ure , Marion crie, Marion veut qu'on la marie. Cette 
plaisanterie désespéra le Poète. On est fâché d'être obligé de rencon- 
ter d'aussi petits mouvemens dans l'orgueil d'un grand homme. 

Mais à l'humanité , fi parfait que l'on fût , 
Toujours par quelque foible on paya le tribut. 

(1) Cet Abbé de Villars étoit parent du célèbre D. Montfaucon. Il avoit de 
l'imagination et de la gaieté; mais il ne savoit point critiquer sans blessei. Ce 
n'étoit pas d'un flambeau qu'il aimoit à se servir , c'étoit d'un s*ylet. Il n'y a , 
dans la carrière de la Critique , que trop d'Ecrivains qui lui ressemblent. 11 
est l'Auteur du Comte de Gabalis , Ouvrage long-temps fameux , imité d'un 
Livre Italien qui a pour titre , La clùave del Gabineto. L'Abbé de Vi.lars est 
mort assassiné par un de ses parens , sur le chemin de Paris à Lyon , vers la 
fin de 1675 > * 1 '⧠e 35 an s. 



( 66 ) 



TITUS dans BÉRÉNICE, Tragédie de Racine. 

Titus , fils de Vespasien et de Flavia Domitille , naquit l'an 
40 de J. C. Suétone dit que ce Prince réunissoit , dès son enfance , 
les dons physiques de la nature aux grandes qualités de lame, 
et que l'âge ne fit qu'ajouter un nouvel éclat à ses perfec- 
tions. Il faut pourtant, au rapport de ce même Suétone, que ces 
grandes qualités de l'ame n'aient pas toujours brillé du même 
éclat dans la conduite de Titus , puisqu'il fut quelque temps 
odie !X au peuple romain , et que ses mœurs, ne donnèrent pas 
toujours une idée avantageuse de ses principes et de ses senti- 
mens. « Rome, dit l'Historien cité, redoutoit non-seulement 
sa cruauté, mais encore son penchant au libertinage. Somptueux 
dans ses repas, il les poussoit souvent jusqu'au milieu de l.i nuit, 
et n'y admettoit que des convives indignes de sa familiarité. Il 
nourrissoit dans son palais un grand nombre d'eunuques et 
de jeunes esclaves qui servoient à ses plaisirs. Il s'avilit aussi par 
sa passion effrénée pour Bérénice , Reine de Judée, à qui il avoit 
promis de l'épouser. On lui reprochoit encore ses extorsions. 
Il passoit , en effet , pour s'arranger avec les Plaideurs , et 
pour leur vendre les jugemens de son père. Enfin le peuple 
redoutoit en lui un nouveau Néron ». Que l'on rapproche ces 
dérails d'un camée (1) antique, qui représente Titus couché 
sur un lit , le coude appuyé sur une table , servi par une 
jeune fille et par un jeune homme , dans une situation qu'on 
indique déjà trop , en disant qu'on ne peut pas l'indiquer ; et 
l'on se convaincra que si le fils de Vespasien s'est rendu digne 
d'être appellé l'amour et les délices du genre humain , il n'avoit 
pas fait croire dans sa jeunesse qu'il pût jamais acquérir des 
droits à un titre si glorieux. 

(1) Ce camée Arétinique eft d'une très-belle exécution. Il peut alkr de pair 
avec ce qu'on connoît de plus parfait en ce g£ qî. 




TU TUS o 



( *7 ) 

Il est vrai qu'à peine fut-il monté sur le trône , il fit paroître 
autant de vertus qu'il avoit montré de vices ; qu'il réforma 
ses festins , qu'il s'entoura d'amis respectables ; qu'il renvoya 
en Orient cette Bérénice qu'il aimoit , dont il étoit aimé , et 
dont Rome craignoit qu'il ne fît son épouse ; enfin qu'il écarta 
de son palais tous ceux qui avoient eu part à sa confiance 
ou à ses plaisirs. Le souvenir de ses erreurs ne put qu'ajouter 
à l'idée nouvelle qu'il fit tout-à-coup prendre de son caractère, 
et le rendre plus respectable. 11 se proposa pour modèle Vespa- 
sien son père , mais il le surpassa de beaucoup en clémence , 
en affabilité, et sur- tout en générosité, car Vespasien étoit 
fort avare. Titus avoit pour principe de ne renvoyer personne, 
sans lui laisser l'espérance d'obtenir la grâce qu'il sollicitoit. « // 
ne faut pas , disoit-il , que Con sorti triste de. C audience de l Empereur ». 
On sait que se rappellant, à un repos du soir, qu'il avoit passé 
la journée sans faire de bien à personne , il s'écria: « O mes amis ! 
voilà un jour que j'ai perdu ». Amici ! diem perdidi. Parole 
mémorable , digne du meilleur des hommes , et que Racine a 
si heureusement placée dans une tirade qu'on verra citer avec 
plaisir ! 

D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre ? 
Où sont ces heureux jours que je faiso s attendre ? 
Quels pleurs ai-je séchés ? dans quels yeux satisfaits 
Ai-je déjà goûté le fruit de mis bienfaits ? 
L'univers a-t-il vu changer ses d -ftinées ? 
Sais-je combien le ciel m'a compté de journées ? 
Et de ce peu de jours si long-temps attendus, 
Ah ! malheureux ! combien j'en ai déjà perdus ! 

Plutarque dit que Titus mourut des suites d'un bain pris 
à contre-temps. Aurélius Victor ajoute à l'effet du bain celui 
du poison , et il charge de ce crime abominable son frère 
Domitien. Philostrate ne parle pas du bain , mais il assure 
que Titus mourut empoisonné , et qu'il avoit été averti de se 

I z 



( M ) 

méfier de ses pins proches parens. D'autres Auteurs accusent 
aussi Domitien de la mort de son frère , mais ils racontent 
le fait autrement. Titus, disent -ils, se sentant malade, se 
retiroit vers le pays des Sabins , lorsqu'il fut pris d'une fièvre 
violente qui tout - à - coup le menaça de la mort. Domitien 
le voyant à l'agonie , le fit , sous prétexte de le rafraîchir , 
plonger dans une cuve remplie de neige où il expira. Quoi qu'il 
en soit , cet excellent Prince mourut à quarante-un ans , après un 
règne de deux ans , deux mois et vingt jours. Il avoit été élevé 
dans le Palais impérial avec Britannicus , et avoit reçu la même 
éducation , sous les mêmes maîtres. Suétone prétend qu'à cette 
époque Narcisse fit venir un Devin (i) pour le consulter sur 
la destinée du fils de Claude et que le Devin assura que Bri- 
tannicus ne régnerait jamais , mais que le jeune Titus , qui 
étoit présent, gouvernerait un jour les Romains. 

On peut se rappeller qu'en parlant des Costumes propres à 
la Tragédie de Britannicus , nous avons dit , à l'article de 
Néron, que cet Empereur ne rougissoit pas de paraître en public 
avec la chlamyde , quelquefois même avec le manteau qu'on 
nommoit Synthesina , tandis que les Empereurs qui vouloienc 
conserver la dignité de leur rang et le respect qui résulte de 
l'opinion publique , ne se montraient qu'avec la toge. C'est 
par une suite de cette réflexion , qui est d'ailleurs appuyée sur 
des faits, que nous avons revêtu Titus de la toge. Nous avons 
pris pour modèle la statue d'un Empereur romain , à défaut de 
figure civile qui représente Titus. Nous ne croyons pas qu'il en 
existe , mais nous ne l'assurons point. Quant à nous , nous ne 
connoissons de figure de ce Prince que celle qui le repré- 
sente triomphant. On la trouve sur un bas-relief , qui est 
enclavé dans l'arc qui porte son nom. Titus y est revêtu de 



(i) Suétone app lie ce Devin Metcposcopum : ce qui prouve que l'art régénéré 
par le fameux Lawater est déjà très-ancien. 



( *9 ) 

la Toga Palmata , vêtement dont nous avons parlé page 38 de ce 
Volume , et dont il est inutile de reparler ici. 

Nous observerons, à propos de la figure qui nous a servi de 
modèle, qu'on n'y voit point, comme sur celle de Burrhus , VUmbo 
reposer sur le Baltus. On distinguoit par trois noms différens 
les masses de plis que formoit la toge. On appelloit Baltus les 
plis qui , sortant de dessous le bras droit , remontoient sur 
l'épaule gauche, en traversant obliquement la poitrine. UUmbo 
reposoit sur le Baltus. C'est la ligne droite de la première lon- 
gueur (1) qui est relevée (2.). On appelloit Sinus la réunion 
des plis d'en bas. L'Empereur, pour faciliter sa marche, relève 
de la main gauche cette partie de son vêtement. 

La grande conformité qui règne entre toutes les figures 
romaines , ne nous permet pas de donner à Titus aucune 
distinction particulière. Nous ne pouvons que rappeller, sur 
cet objet , ce que nous avons dit précédemment à l'article 
de Burrhus et de Narcisse. Nous répéterons ici , pour la der- 
nière fois , qu'il ne faut pas oublier de placer une couronne 
de laurier sur la tête de tous les Césars. 

Nous remarquerons cependant que quelques Empereurs Ro- 
mains se sont permis de porter publiquement une couronne 
radiale. Nous citerons , pour exemple , un buste de Néron que l'on 
voit à Trianon , et qui paroît avoir été un de ceux qui ont orné 
le palais doré de ce Prince. La couronne qui surmonte ce buste 
porte dans son pourtour huit radiales , longues de quatre pouces, 
mesure du pied de roi , et larges d'un pouce par le bas. Elles 
se terminent en pointe très- aiguë. On apperçoit sur le cercle 
de cette couronne des trous qui ont servi à retenir des pierres 
précieuses de la forme d'un quarré long. Il y en avoir une au 
bas , et une entre chaque radiale. Ce cercle porte un pouce de 



(1) Voyez la coupe que nous avons précédemment donnée, 
(1) Voyez la figure de Bmrhus, 



( 70 ) 

large et deux lignes depaisseur, ainsi que les radiales, qui dimi- 
nuent de hauteur sur le derrière de la tête. La dernière ne 
porte qu'environ deux pouces. 

Titus est ici représenté, dans la seconde Scène du second Acte, 
au moment où il dit à Paulin, son confident: 

De la Reine et de moi que dit la voix publique ? 



BÉRÉNICE, dans la même Tragédie. 

Le nom de Bérénice a été si commun dans l'antiquité, qu'il 
est nécessaire que nous entrions dans quelques détails sur les 
femmes qui l'ont porté avec le plus d'éclat , afin que l'on ne 
confonde plus les unes ou les autres avec celle qui a donné 
son nom à l'Ouvrage de Racine. 

La première étoit femme de Ptolomée Lagus ou Soter , un des 
Lieutenans d'Alexandre , qui , après la mort de ce grand homme, 
s'empara du Royaume d'Egypte , de l'Afrique et d'une partie 
de l'Arabie. Elle fut mère de Ptolomée -Philadelphe ; c'étoit 
une des plus belles Princesses du monde , et sa sagesse égaloit 
sa beauté. Aussi fut-elle toujours extrêmement chère à son 
époux. ( Voyez Elien , Lib. XIV. Hist. Var. cap. xliii. 

La seconde étoit sœur de Ptolomée-Philadelphe. Elle épousa 
Antiochus , surnommé le Dieu , Roi de Syrie. La Politique avoit 
fait ce mariage , qui fut malheureux. Antiochus avoit une autre 
femme, nommée Laodice, qu'il répudia pour donner sa main 
à Bérénice , parce que les Rois d'Egypte étoient pour lui des 
alliés puissans ; mais , après la mort de Ptolomée-Philadelphe , 
il rappella Laodice. Cette Princesse vindicative n'ayant pas 
oublié l'outrage qu'elle avoit reçu de son mari , l'empoisonna , 
et plaça son fils sur le trône. Elle attacha ensuite sa vengeance 
sur Bérénice, qui s'étoit retirée à Antioche , et la fit étrangler, 



( 7i ) 

ainsi que le fils qu'elle avoit eu d'Antiochus , deux cents qua- 
rante-huit ans ou environ avant J. C. 

La troisième étoit femme de Ptolomée - Evergète , Roi 
d'Egypte. Elle aimoit tendrement son époux. Celui-ci ayant 
été obligé , un an après son mariage , de parti- pour une expé- 
dition guerrière , elle fit vœu de se faire couper les cheveux ec 
de les consacrer à Vénus , si Ptolomée revenoit victorieux"^ Le 
Roi , après avoir soumis une partie de la Perse , de la Médie 
et de la Babylonie , rentra triomphant dans ses Etats. Béré- 
nice , fidèle à son serment , suspendit sa chevelure dans le 
temple de Vénus Zêphyride , d'où elle fut enlevée pendant la 
nuit. Un Astronome , appelle Conon de Samos , attesta qu'elle 
avoit été placée dans le Ciel , où elle étoit devenue une Constel- 
lation , qu'on appelle encore aujourd'hui la Chevelure de 
Bérénice. Çallimaque a fait sur cette fable d'un Astronome 
courtisan un Poème qui a été imité par Catulle. Cette Princesse 
fut recommandable par ses vertus. Elle fut mère de ce Ptolomée, 
monstre de scélératesse et d'impudicité , que, par antiphrase, on 
surnomma Philopator, et qui , fatigué de ses remontrances , la 
fit plonger et mourir dans une chaudière d'eau bouillante, 121 
ans avant l'ère chrétienne. 

La quatrième, fille de Ptolomée- Aulèteset femme de Séleucus, 
trahit son père et son époux. Le premier ayant été contraint 
d'aller à Rome pour y implorer des secours contre ses sujets 
révoltés , Bérénice fut placée sur le trône de son père. Après 
avoir fait étrangler son mari, elle épousa Archdaus, Pontife 
de Comane , qui fut obligé de prendre les armes , pour sou- 
tenir 1 élection de son épouse. Quoique né avec des talens 
dans l'art de la guerre et dans celui du gouvernement , Arché- 
laiis fut mal servi par le sort , il perdit la vie dans un com- 
bat contre les Romains. Ce combat fut fatal à Bérénice; 
il rétablit sur le trône Ptolomée , qui se vengea en la faisant 
mourir. 



(7* ) 

La cinquième étoit fille de Costobare et de Salomée , sœn-r 
d'Hérode-le-Graad. Elle épousa Aristobule , dont elle causa 
la mort tant par ses plaintes que par ses intrigues. Elle se 
remaria à Theudion , fils d'Hérode , ainsi qu'Aristobule. Après la 
mort de ce Theudion , elle se rendit à Rome, où elle fut accueil- 
lie par Antonia , sœur de Drusus , et mourut quelque temps 
après. 

La sixième , qu'on appella Bérénice de Chio , étoit l'une 
des femmes de Mithridate Eupator. Ce Prince ayant été vaincu 
par Lucullus , craignit que ce Général ne s'emparât d'ua 
château où il avoit enfermé ses femmes , et ne les réservât 
pour ses plaisirs ; alors il se détermina à leur envoyer un 
Eunuque avec l'ordre de mourir. Bérénice donna à sa mère la 
plus grande partie du poison que lui apporta l'Eunuque , et en 
conserva si peu pour elle , que sa mort en devint très-lente ; 
ce que voyant Mithridate , il l'étrangla de ses propres mains. 
Plaignons les peuples qui ont pris pour de l'héroïsme de tels 
actes de férocité ; plaignons davantage ceux qui, après dix-huit 
siècles , nous offrent encore , de temps en temps , l'exemple 
de traits de barbarie non moins atroces que celui-ci. 

La septième et dernière Bérénice est celle dont nous avons à 
offrir le Costume. EUe étoit fille d'Agrippa- l'Ancien , sœur 
aînée d'Agrippa le jeune , tous deux Rois des Juifs , et fut 
mariée à Hérode , son oncle , à qui Claude donna le Royaume 
de Chalcide. Elle demeura quelque temps veuve après la mort 
de ce Prince , arrivée l'an 48 de J. C. ; ensuite elle épousa Polé- 
mon , Roi de Cilicie, qu'elle avoit engagé à se faire circoncire. 
Celui-ci en ayant été abandonné , pour un ancien amant, renonça à 
la Religion juive , qu'il n'avoit adoptée que par foiblesse. Bérénice 
employa tout ce qu'elle avoit de politique et d'adresse pour con- 
duire les Juifs à reconnoître la domination Romaine ; mais n'ayant 
rien pu gagner sur ce peuple indocile , elle se rangea du parti 
de Titus , dont elle se fît aimer. Cette femme avoit les mœurs 

et 



( 73 ) 

et la beauté de Cléopàtre. Il passoit pour constant à Rome 
qu'elle vivoit avec son frère dans un commerce incestueux. 
Si elle avoit épousé Titus , il est probable qu'elle auroit sinon 
fait oublier, au moins égalé Julie et Messaline (i). 

Racine qui , avec lame de Sapho et la plume de Virgile , 
a chanté les adieux de cette Princesse et de Titus , s'est bien 
gardé de faire passer dans son Drame le jour odieux que 
l'Histoire a répandu sur les mœurs de Bérénice ; au contraire, 
à force de rendre son Héroïne intéressante , il rend ses foi- 
blesses respectables. Les hommes insensibles qui ont critiqué 
avec tant d'amertume l'Ouvrage de Racine , dont l'unique 
défaut peut-être est de porter le nom de Tragédie , n'ont pas 
assez fait d'attention à l'art avec lequel le Poëte a su tout 
embellir , rendre tout vraisemblable : ils n'ont pas senti le 
mérite du tableau fidèle qu'il y a tracé des mœurs de Rome 
sous Titus. Racine avoit bien lu Suétone , mais comme il 
l'embellit par la magie enchanteresse de son style ! comme il 
l'aggrandit par les ressources inépuisables de son génie ! 

Nous observerons d'abord , à propos du Costume de Bérénice, 
que cette Princesse , à l'époque de sa retraite en Orient , habitoit 
Rome depuis assez long-temps pour avoir adopté une partie des 
vêtemens des Romains ; le désir de plaire et la politique lui 
en faisoient d'ailleurs un devoir : et cependant il faut conve- 



(i) Nous ne ferons qu'indiquer une autre Bérénice , fille de Diagoras. C'est 
la seule femme de l'antiquité qui ait eu le droit d'assister aux combats gym- 
niques , parce qu'elle étoit mère , sœur et fille de vainqueurs aux jeux Olym- 
piques. Quelques Auteurs la confondent avec Callipadra sa sœur , et la font 
l'héroïne de l'aventure suivante. « S'étant déguisée en Maître d'exercice pour 
accompagner son fils aux jeux Olympiques , elle se fit reconnoître par les 
transports de joie qu'elle laissa éclater, quand on le proclama vainqueur. Les 
Juges lui firent grâce , mais ils ordonnèrent qu'à l'avenir les Maîtres d'exercice 
seroient obligés d'être nuds comme les Athlètes», Tout fait présumer que c'est 
à Ollipatira qu'est arrivée cette aventure. 

K 



C 74 ) 

nir que , dans la rigueur des principes , cette supposition , 
très-probable en elle-même , n'est que d'un très-foible poids 
dans un Traité sur les Costumes. Nous ne dissimulerons pas 
ne'anmoins que les mœurs de l'Assyrie ou de la Syrie , ( car 
cette seconde dénomination n'est qu'une abréviation de la 
première ) ont dû souffrir , ainsi que le Costume national , une 
altération sensible après les conquêtes d'Alexandre , et princi- 
palement lorsque les Romains se furent rendus maîtres de 
ces contrées , dans lesquelles ils envoyèrent des Gouverneurs 
qu'ils appelloient Proconsuls. Cicéron se distingua dans le 
Proconsulat de la Cilicie dont ]>érénice avoit été Reine , alors 
qu'elle étoit l'épouse de Polémon. Ainsi nous pensons que cette 
Princesse doit porter un Costume qui n'est ni Syrien , ni Grec , 
ni Romain. Nous avons remarqué que la Stola ou Tunique 
longue avoit toujours été le vêtement distinctif des Dames 
Grecques , Romaines , et de quelques autres contrées. Nous 
avons dit que les hommes s'en couvroient aussi en Assyrie et 
en Grèce , dans l'état civil. On se souvient que les Assyriens , 
les Phrygiens ressembloient aux femmes par leurs habits , et l'on 
doit se rappeller les autorités par lesquelles nous avons prouvé 
cette ressemblance. En Grèce , la femme de Phocion portoit les 
mêmes vêtemens que son époux , sans que cela parût extraordi- 
naire. Ceci prouve qu'il existoit une singulière analogie entre les 
habits des deux sexes , qui ne consistoient , comme nous l'avons 
démontré , qu'en une tunique longue , une autre tunique plus 
courte , et le manteau. Mais toutes les femmes grecques ne 
jessembloient pas à celle de Phocion ; elles n'avoient pas toutes 
ses mœurs , ses idées ; et l'amour de la parure en porta bientôt 
la plus grande partie à choisir des accessoires qui relevassent 
leurs vêtemens. Elles prirent l'habit de dessus ( voyez l'article 
Esther ) , une tunique plus courte , plus riche que la Stola , qui 
étoit ordinairement de lin. Elles relevèrent ces vêtemens 
avec des broderies : elles les composèrent des étoffes les plus 



( 7? ) 

fines , et on y employa la soie (i), dabord dans l'Orient où 
elle fut connue long-temps avant de l'être dans la Grèce. 

Nous avons donné à Bérénice une Tunique de ce genre , et 
nous en avons pris la forme sur une figure tirée d'un Groupe (i) 
qui représente Ménophile à l'instant où il se tue après avoir 



(1) Cette soie , dans sa couleur naturelle, étoit d'un jaune doré. On donnolt 
aux Tuniques qui en étoient composées le nom de Crocottes , du mot Grec Kpoxo; , 
dont les Latins ont fait Crocus , et qui signifie Safran. On prétend que le mot 
Cotte que l'on a donné long-temps et que quelques Provinces donnent encore 
aux Jupes de nos femmes , est un diminutif de Crocotte. 

(2) Ce Groupe superbe est appelle communément Pyrame et Thhbé ; mais 
il ne représente point la mort funeste de ces deux amans infortunés. Winckel- 
mann réclame contre cette erreur dans son Histoire de l'Art , et il a raison ; 
en voici la preuve. On sait que Thisbé se trouva la première au rendez-vous 
que lui avoit donné son amant , qu'elle apperçut une lionne , s'effraya , prit k 
fuite , et laissa tomber son voile , qui fut déchiré et ensanglanté par le terrible 
animal : on sait que Pyrame ayant trouvé ce voile qu'il reconnut pour celui 
de sa maîtresse , crut que Thisbé avoit été dévorée , et qu'il se perça de son 
épée : on sait enfin que Thisbé , revenue de sa frayeur , retourna sur ses pas , 
trouva son amant à ses derniers soupirs , et se donna la mort avec la même 
épée qui avoit tranché les jours de Pyrame. L'ordre de cet événement est renversé 
dans le groupe dont nous parlons. On y voit un homme qui se frappe , après 
avoir percé une jeune fille sous le bras droit. Il est donc très-vraisemblable 
que ce morceau représente l'Esclave Ménophile , à qui Mithridate , Roi de 
Pont , avoit confié la garde de sa fille , après avoir été vaincu par Pompée , et 
qui l'avoit enfermée dans une forteresse. Manlius Priscus , Lieutenant du vain- 
queur , assiégea cette place , il étoit sur le point de s'en emparer , lorsque Méno- 
phile craignant qu'elle ne fût exposée à quelque outrage , lui donna la mort, 
et se perça ensuite du même fer dont il avoit frappé la Princesse. Amm. 
Marcel. Lib. XVI. 

Comparons cet événement avec les détails du Groupe. La figure de l'homme 
y soutient de la main gauche celle de la Princesse, et se frappe de la droite 
en tournant la tête , comme pour regarder l'issue par laquelle l'ennemi peut 
s'introduire. Cette figure a les pieds posés sur un bouclier rond. Sur ce bou- 
clier est le fourreau qui contenoit l'épée dont l'esclave est armé. Cette épée 
est le Pa-afonlum , glaive court , large , et dont la lame se termine en langue 

K z 

s 



( 76 ) 

donné la mort à la fille de Mithridate Eupator. Cette tunique 
ne descend pas jusqu'aux genoux ; mais elle y descendroie 
si elle n'étoit pas retenue par une ceinture placée sous le 
sein , et qui n'a d'autres ornemens que quelques déchique- 
tures aux extrémités. A l'exemple de la fille de Mithridate , 
Bérénice porte un voile qui lui couvre la gorge ; c'est le Rici- 
niiim ou Pcplum dont nous avons parlé plusieurs fois. Ce 
voile est posé dans le même mouvement que celui de la figure 
qui nous a servi de modèle , et ne laisse voir qu'une agraffe 
placée sur l'épaule droite. Sa forme est quarrée ; mais ici il 
ne descendrait guère plus bas que les hanches , c'est-à-dire 
qu'il seroit un peu plus court que celui que porte notre figure 
d'Hermione , qui est la première de notre premier Volume. 
Dans celle de Bérénice , il seroit transparent et d'un tissu 
très -délié. Le manteau de cette Princesse est la Palla ; il 
est en partie soutenu par Phénice , suivante de Bérénice. Il 
est quarré. Nous avons déjà donné les explications néces- 
saires sur cette forme. A chaque extrémité on apperçoit un 
petit poids de métal. Les statues antiques nous prouvent que 
les femmes mettoient des boulettes d'or ou de plomb à chaque 
angle de leurs manteaux ; c'étoit apparemment pour en faire 
tomber les plis avec plus de grâce , et que les chûtes en fussent 

de carpe. Si le groupe représentoit la malheureuse aventure de Pyrame et Thisbé, 
comment se trouveroit-il un bouclier sous les pieds du jeune homme ? Pourquoi 
se frapperoit-il le dernier ? Pourquoi soutiendroit-il la jeune fille qui est pro- 
fondément blessée sous le bras droit ? Cette blessure n'éloigne-t-elle pas , par la 
manière dont elle est placée , toute idée de suicide ? L'Artiste , qui préside 
principalement aux Recherches de cet Ouvrage , a discuté long-temps , sur le 
groupe dont il est ici question , avec le savant M. de la Cépède , qui , après 
avoir examiné avec attention les figures , leur action , est convenu qu'il ne 
pouvoit représenter d'autre fait que celui de la mort d'une fille de Mithridate 
immolée par l'Esclave Ménophile. Ajoutons que Ménophile traita la fille du Roi 
de Pont comme ce Prince avoit voulu qu'on traitât ses femmes. (Voyez le com- 
mencement de cet article.) 



( 77 ) 

plus précipitées. Nous avons encore vu de nos jours les Dames 
Françoises faire coudre de gros plombs dans leurs manches et 
au bas de la taille, pour déterminer l'extension des étoffes. 

Nous avons joint à la figure de Bérénice , celle de Phénice sa 
suivante , afin d'épargner à nos Lecteurs l'insipidité des redites , 
pour ne pas multiplier sans nécessité les figures du second ordre , 
et pour trouver le moyen d'arriver plus rapidement à la fin de 
l'Ouvrage dont nous nous occupons aujourd'hui. Nous pren- 
drons plus d'une fois cette méthode abréviative , parce que notre 
intention étant de présenter de suite les Tragédies de Racine , 
de Corneille , de Voltaire , de Crébillon , et de quelques autres 
Auteurs modernes qui se sont distingués dans la carrière du 
Théâtre , nous n'arriverions que très-lentement à notre but , si 
nous isolions toujours nos figures ; il en résulterait d'ailleurs une 
monotonie fatigante que nous avons déjà cherché à éviter, en 
historiant , comme nous l'avons fait , les dessins de la suite 
d'Oreste , des Chœurs d'Esther , et ceux qui représentent les 
Soldats Prétoriens. Ceci peut offrir une preuve du désir que 
nous avons de satisfaire nos Lecteurs , en multipliant , tant 
dans le texte que dans les gravures , les objets qui peuvent 
intéresser leur curiosité , ou les éclairer sur une matière jus- 
qu'ici trop négligée et presqu'inconnue. On n'a vraisembla- 
ment pas manqué d'observer que , dans les dessins qui ne 
représentent qu'une figure , nous avons eu le soin de placer 
des accessoires relatifs à cette figure , à son rang , à la posi- 
tion dans laquelle elle se trouve. Le peu d'espace que nous 
offre le cadre que nous avons choisi , ne nous permet pas 
toujours d'y faire entrer tous les accessoires dont nous pour- 
rions faire usage ; mais nous n'y négligeons jamais ce qui est 
nécessaire , et c'est ainsi que successivement nous ferons con- 
noître tout ce qu'il nous importe de développer pour compléter 
notre Ouvrage, comme pour répondre à la confiance des hommes 
éclairés. 



(78 ) 

Reprenons le Costume de Bérénice , et ne négligeons pas 
quelques observations auxquelles il peut donner occasion. 
Rappelions à nos Lecteurs ce que nous leur avons dit du 
Costume Syrien aux articles d'Assuérus et d'Esther , et que 
ce Costume est aujourd'hui purement conjectural. Pour ce qui 
nous reste à dire , les Phéniciens , peuple qui occupoit une 
des grandes parties de la Syrie, peuvent nous servir de base, 
et ajouter à ce que nous avons rapporté du vêtement Sy- 
rien , en parlant d'Héliogabale. Philostrate dit , fol. 667 , que 
les Phéniciens se servoient de tuniques longues , à longues 
manches , comme les portoient les peuples qu'on appelloit Bar- 
bares , et comme on en va voir un exemple sur la figure de 
notre Antiochus. Winckelmann rapporte , Histoire de l'Art , 
Tome I , page 12.1 , que, dans l'ancien manuscrit de Térence 
qui appartient au Vatican , on voit un Marchand Phénicien 
qui porte un habit rayé. Dans le Virgile du Vatican , les 
Carthaginois , qui étoient Phéniciens d'origine , sont repré- 
sentés avec des tuniques longues. Saumaise (r) prouve, par 
plusieurs passages de Plante , qu'anciennement les Carthaginois 
portoient des tuniques longues à longues manches. Du temps 
de Tertullien , ce vêtement ressembloit à la Dalmatique , c'est- 
à-dire qu'il étoit d'une longueur médiocre et sans ceinture. 
Les femmes , dans ce pays , étoient à-peu-près vêtues comme 
les femmes Grecques. Dans les dessins de ce Virgile du Vatican 
dont nous venons de parler , Didon allant à la chasse, est peinte 
avec une tunique ou robe de pourpre, attachée par une agraffe 
d'or. Cet habillement n'étoit pas celui dont les femmes se ser- 
voient communément ; c'étoit , suivant Servius et les autres 
Commentateurs , un équipage de chasse ; ce qui est appuyé 
par la chlamyde que porte Didon , et qui est un manteau de 
voyage. Cette chlamyde est de pourpre , picta , et les cheveux 



(1) ln Teriulliani L'ib. de Pallia, fol. 68. Nota. 



(79 ) • 

de la princesse sont noués avec des rubans de fil d'or. Enaâ. 
Lib. IV, Vers. 137 et 139. 

C'est d'après ces recherches et ce; autorités que nous avons 
attaché des manches à la tunique de Bérénice. Quant à la Tunique 
courte , les manches n'en sont fermées que par les boutons qui 
sont sur les bras et qu'on retrouve sur la ceinture. Nous avons 
supposé Bérénice dans une action intermédiaire , et nous nous 
y sommes déterminés sur ces vers qui se trouvent à la fin de la 
dernière Scène du premier Acte de la Tragédie dont il est ici 
question. 

Cependant Rom? entière , en ce même moment , 

Fait des vœux pour Titus , et par des sacrifices 

De son règne naissant consacre les prémices. 

Que tardons-nous ? Allons , pour son Empire heureux , 

Au Ciel qui le protège offrir aussi nos vœux. 

Le trépied qu'on voit dans notre Gravure est d'après un 
dessin original de Nicolas Poussin , recueilli par Peyresc , et 
qui se trouve au cabinet des Estampes du Roi. Le modèle 
dont s'est servi Poussin est conservé dans le cabinet d'antiques 
de Sainte-Geneviève. Il paroît qu'il n'étoit destiné qu'à rece- 
voir de l'encens , car il ne porte guère que dix-huit à vingt 
pouces de haut. Nous l'avons mis ici sur une plus grande 
échelle ; il nous a semblé qu'étendre ses formes , c'étoit leur 
donner de la valeur pour un grand nombre de curieux. 



ANTIOCHUS, dans la même Tragédie. 

Quel est ce Roi de Comagène , cet Antiochus dont Racine 
a fait le rival de Titus ? C'eft ce qu'il importe peu de 
savoir. A compter du neuvième Antiochus , qui vivoit en- 
viron cent ans avant J. C. , l'Histoire ne dit rien d'intéres- 
sant des Princes qui portèrent en Syrie le titre de Roi. Esclaves 



( 8o ) 

de Rome sous le nom de Souverains et d'Alliés de l'Empire ,' 
ils végétoient dans une honteuse inaction , et s'endormoient 
lâchement sur un trône dont , au premier mot , ils auraient 
pu être renversés. Il serait donc inutile de rechercher scrupu- 
leusement ce que c'étoit que cet Antiochus dont notre Poète 
a fait un personnage qui lui étoit nécessaire , et qui joue un 
fort triste rôle dans la Tragédie de Bérénice. Nous ne faisons 
même cette observation que pour avoir lieu de dire qu'il ne 
faut pas confondre cet obscur Antiochus, avec Antiochus le 
Dieu qui épousa une Bérénice, et dont nous avons parlé au com- 
mencement du précédent article (i). 

Pour appuyer le Costume que nous avons donné à Béré- 
nice , nous avons examiné avec attention comment étoient 
vêtus les Syriens ou Phéniciens ; cet examen nous a naturel- 
lement conduits à celui qui convient au Roi de Comagène. 



(i) Comme nous voulons satisfaire , autant qu'il est en nous , la curiosité de 
r.os Lecteurs , nous parlerons ici brièvement des deux Antiochus , qui ont 

été les Contemporains de Titus. Le premier étoit Antiochus III , cinquième 

Roi de Comagène , qui entra en possession de ce Royaume , par la faveur de 
l'Empereur Caligula qu'il accompagna dans les Gaules. En ayant été dépossédé 
ensuite , il y fut rétabli par l'Empereur Claude. Il attaqua l'Arménie en faveur 
de Néron qui lui en donna une partie. Il aida de ses troupes Vespasien contre 
Vitellius , élevé depuis peu à l'Empire , et persécuta fort les Juifs après la 
prise de Jérusalem. Enfin Cesennius Pœtus , Gouverneur de Syrie , l'ayant 
accusé d'avoir fait alliance avec les Parthes , il se rendit de Samosate en Cilicie, 
avec sa femme et ses enfans , où il se mit à la merci de l'Empereur qui 
lui permit de se retirer à Lacédémone et de-là à Rome pour y vivre en per- 
sonne privée l'an 70 de J. C. — Le second étoit Antiochus Ep'iphanes , fils du 
précédent. Il combattit dans les troupes d'Othon contre Vitellius , et com- 
manda celles que son père envoya à Titus , fils de Vespasien , devant Jéru- 
salem , l'an 70 de J. C. Antiochus, son père, s'étant retiré chez les Parthes, 
il le suivit, et alla ensuite à Rome avec lui. 11 refusa d'épouser Drus : lla , fille 
d'Agrippa , Roi des Juifs, parce qu'il ne put se résoudre à se faire circoncire 
Il seroit donc possible que celui-ci eût aimé Bérénice , qui n'aimoit ni les Juifs , 
ni la Circoncision. 

Toutes 



( 8i ) 

Toutes les figures de Rois , soit Parthes , soit Arméniens , 
qui sont répandues dans les cabinets d'Italie , et particulière- 
ment de Rome , démontrent que nous ne nous sommes point 
trompés dans nos conjectures, et sont pour nous autant d'au- 
torités péremptoires. Non-seulement elles peuvent servir pour 
la forme des vêtemens , mais encore pour leur couleur. Elles 
sont composées de différens marbres réunis ensemble. Il y en 
a de granit , de porphyre , de marbre noir (i). Les têtes et les 
mains, sur celles où il s'en trouve encore , sont de marbre blanc. 

Nous nous sommes fait une loi de ne jamais présenter de figures 
qui soient absolument notre ouvrage , toutes les fois que nous 
en connoîtrons d'antiques que nous pourrons employer dans 
nos dessins ; c'est pourquoi nous avons pris pour modèle 
de notre Antiochus des figures Parthes qui se trouvent tant 
au Capitole que dans le cabinet d'un particulier de Rome, qui 
possède une de ces statues aujourd'hui rares. Notre Antiochus 
a le diadème en tête ; ses cheveux sont serrés sur le front , 
et sur le devant ils sont bouclés , comme ils le sont dans toutes les 
médailles des Rois Parthes qui nous ont été transmises , et 
dont quelques-unes se voient à la Bibliothèque du Roi, devenue 
Nationale. Il paroît que l'usage des Parthes étoit d'arran- 
ger leurs cheveux dans une coupe régulière. 11 paroît encore 
que c'étoit chez eux une beauté qu'une chevelure volumi- 
neuse , et qu'ils pensoient sur cela comme les Mèdes , leurs 
voisins , qui les portoient pendans des deux côtés , et qui 
même ajoutoient des cheveux postiches à leur chevelure natu- 
relle. Ils laissoient croître leur barbe , ainsi qu'en font foi les 
médailles et celles des figures de marbre dont nous avons 
parlé , sur lesquelles on trouve encore des têtes. Antiochus a 
deux tuniques : l'intérieure ne dépasse jamais le bas de la 
supérieure. Les manches de cette tunique intérieure descendent 



( i) Les Parthes , selon Plutarque , portoient des fagum de couleur noire. 



( 8*) 

jusqu'aux poignets. La supérieure n'a point de manches , c'est- 
à-dire , que celles qu'on y apperçoit ne vont pas plus loin 
que le haut des épaules. Elle est assujettie , ainsi que celle 
de dessus , par une large ceinture. Sur les deux côtés de la 
tunique supérieure , on distingue deux ouvertures qui laissent 
voir l'intérieure , dont l'étoffe est de lin ou de coton. Les 
jambes et les cuisses d'Antiochus sont revêtues de l'anaxyride. 
Il est vraisemblable que les Syriens avoient le goût des orne- 
mens , ainsi que des couleurs distinctes et variées. Cela 
semble prouvé par le passage de Daniel , chap. V. verset 7, 
où Balthazar promet l'habit de pourpre et le collier d'or à celui 
qui pourra lire ou expliquer les mots qui ont été tracés sur 
la muraille par une main surnaturelle. La figure que nous 
offrons a , au bord de sa chlamyde , dans la partie d'en bas , 
de longues franges tournées et teintes en pourpre. Nous avons 
pris cet ornement sur une statue du Capitole ; la chlamyde 
est tirée d'une autre figure qui est aussi Parthe. Elle est de 
pourpre violette , et pourrait être d'une pourpre plus éclatante ; 
mais nous avons observé déjà qu'au Théâtre il est nécessaire de 
laisser les couleurs les plus frappantes aux personnages du pre- 
mier ordre. Aussi avons-nous donné à Titus une toge écarlate. 

Nous nous hâterons de remarquer que le Costume d'An- 
tiochus, qui , au premier aspect , doit paraître barbare , sur- 
tout en le comparant avec celui des Grecs et des Romains , 
se retrouve encore aujourd'hui en Orient dans presque toute 
son intégrité. Il y a plus ; c'est que les peuples de cette partie 
du monde , malgré le laps des siècles et les émigrations , con- 
servent encore leur couleur primitive qui est d'un blond que 
nous nommons ardent. Pour jetter quelques lumières sur ceci , 
il est essentiel que nous fassions connoître cette Comagène dont 
Antiochus étoit Roi. 

Comagène étoit une petite Province de Syrie , en Asie , située 
sur le penchant du Taurus et du Lamanus. Elle étoit la partie 



( s 3 ) 

la plus reculée de la Syrie vers le Nord , et s'étendoit jusqu'à 
la Mésopotamie , dont elle n'étoit séparée que par l'Euphrate. 
Ce pays étoit très- abondant en tout. La ville de Samosate en 
étoit la capitale ; c'est aujourd'hui l'Azor. Or on trouve en 
Egypte une race d'habitans , qu'on appelle Turcs , qui sont 
les Maîtres du pays , ou qui du moins en ont le titre, (i). C'est, 
à proprement parler , de ces peuples que nous entretiennent 
les anciens Grecs , sous les noms de Parthes , de Massagètes , 
de Scythes , de Cappadociens , auxquels nous avons substitué 
ceux de Tartares , pasteurs et vagabonds. Ils se montrèrent , 
dans tous les temps , farouches et redoutables. Ils ne purent 
être subjugués ni par Cyrus , ni par Alexandre ; mais les 
Arabes furent plus heureux. Environ quatre-vingts ans après 
Mahomet , ils entrèrent dans ce pays par ordre du Calire 

(i) Dans i'origine le nom de Turc n'étoit point paiticulier à la Nation à 
laquelle nous l'appliquons , il désignoit des peuples répandus au Nord et même 
à l'Orient de la mer Caspienne jusqu'au-delà du lac Azal , dans les vastes 
contrées qui ont pris d'eux leur dénomination de Tour-Estan , terme Persan, 
qui signifie Pays. On s'est long-temps disputé sur l'origine de ce nom de 
Turc. Quelques - uns le font venir d'un fils de Japhet. L'Abréviateur de 
Busching observe avec raison que c'est le faire venir de loin. D'autres disent 
qtùl fut donné à une Tribu de Tartares qui avoient le teint blanc et de beaux 
yeux noirs , et qu'on le donna par dérision aux Tartares qui inondoient l'Asie , 
hommes qui avoient le teint huileux, les yeux petits, le nez écrasé, la bouche 
très-grande. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'on donnoit ce nom aux Tartares 
ou Tatares qui suivoient Gengiskan , et qu'on désigna aussi par ce nom les 
Ogiriens de Soliman , Prince de Neratz , lorsqu'ils passèrent dans quelques 
Provinces de la Perse. Les Turcs actuels sont les dcscendans de ces Oguriens. 

Busching dit que Tur , pris adjecrivement , signifie Emînent , que , comme 
substantif, il désigne un chef ; qu'enfin une horde ou son chef peut être désigné 
sous le nom de Tur-ki ; ce dernier mot ayant le même sens , en Langue Turque, 
que le mot horde. Cependant les Turcs ne s'appellent point de ce nom , et 
le regardent comme une sorte d'injure. Un Turc chez eux est un homme 
grossier et sans éducation. La Langue Turque est une Langue gro;sière : ils 
s'appellent les Othnuns , ou , comme ils prononcent , les Omans. 

L z 



( 6 4 ) 

Valid I er , et lui imposèrent des tributs ; mais l'anarchie s étant 
introduite dans l'Empire , les Gouverneurs se servirent des 
Tartares , pour résister aux Califes. Ceux-ci prirent bientôt 
un ascendant considérable , et ils se répandirent , par hordes , 
dans différentes Provinces de la Syrie. La couleur de leurs 
cheveux prouve évidemment qu'ils ne sont point originaires 
de l'Egypte. Ce sont ces hommes que nos Croisés appelèrent, 
dans le treizième siècle , Mammelus ou Mamelucks. Ils ne se 
sont introduits en Egypte qu'après l'expédition de Gengis- 
kan en 1217. En nyo, après le désastre de Louis IX , Roi de 
France , ils tuèrent leur dernier Prince , et se donnèrent un 
chef sous le nom de Sultan. Les Mamelucks ne se régénèrent 
en Egypte que par des esclaves femelles transportées de leur 
pays originaire , qui d'abord sont vendues à Constantinople , 
et passent ensuite dans le reste de l'Orient et dans l'Egypte. 
Leur vêtement est ainsi composé. Ils portent une ample chemise 
de toile de coton claire et jaunâtre , par-dessus laquelle ils 
mettent une espèce de tunique de toile des Indes , ou de 
légères étoffes de Damas. Cette robe , appellée Antari , tombe 
du col aux chevilles , et croise sur le devant du corps presque 
sur les hanches, où elle se fixe par deux cordons. Sur cette 
seconde robe en est une autre de la même espèce et de la 
même longueur , et dont les manches tombent jusqu'aux mains. 
Celle-ci s'appelle Caffuan ou Caftan , et se fait d'une étoffe plus 
précieuse que les précédentes. Elle est ordinairement toute de 
soie. Leur longue ceinture serre ces deux vêtemens à la taille. 
Par-dessus vient un troisième habit , que l'on nomme Adjonbè ; 
il est de drap sans doublure ; ses manches sont coupées au 
coude. Il est très-souvent garni d'une fourrure , ce qui est une 
preuve ou marque de distinction. Enfin sur ces trois vêtemens 
on place un manteau , nommé Benicho , habit de cérémonie 
qui doit cacher les mains , parce qu'il seroit mal séant de les 
laisser à découvert. Nous avons vu , dans Plutarque , quelque 



( ^ ) 

chose de semblable. Ajoutons qu'ils portent des pantalons qui 
ressemblent beaucoup aux Anaxyrides. Ils les font de drap de 
Venise , étoffe au moins aussi moelleuse que nos draps , et qui se 
prête à-peu-près aux plis des anaxyrides que l'on voitsur les statues 
des Rois , qui nous ont servi de modèles pour nos dessins. 

Il seroit difficile de ne pas convenir que cet habillement a 
beaucoup de ressemblance avec celui des peuples anciens ; que 
chez les Orientaux modernes , les bords de fourrure , placés 
aux vêtemens supérieurs , sont les ornemens qui remplacent 
ceux des anciennes chlamydes ; que les chaussures sont presque 
les mêmes ; enfin que l'on y porte plusieurs Tuniques. Si l'on 
considère encore avec un peu d'attention la forme du Turban 
des Mamelucks (i) , on y reconnoîtra celle du Cydaris des 
Perses , dont nous avons parlé à l'article d'Assuérus , en nous 
appuyant sur une planche d'autorités. Le Turban des Mame- 
lucks est de forme cylindrique , pointu , fort élevé. On tourne 
sur cette forme un long morceau de mousseline , mais il ne 
la cache pas toute entière. On peut comparer ceci avec ce 
que nous avons dit à l'article d'Hydaspe qui suit celui d'As- 
suérus. Au reste , dans cette contrée de la Syrie , et même 
dans l'Egypte , on rencontre encore des vestiges des moeurs 
antiques , comme elles nous ont été transmises par l'Ecriture 
et par Homère. Nous n'oublierons pas d'y revenir , quand les 
objets de nos Recherches pourront nous y autoriser. 



(i) Mamelucks est un mot Arabe , qui signifie Efclaves. Il a régné en Egypte 
deux Dynasties de ces Mamelucks devenus Souv.rains. Les premiers, qui sont 
ceux dont nous avons parlé plus haut , étoient des Esclaves de Captchaqs , que 
les Sultans d'Egypte avoient achetés , et fait élever avec soin dans la ville de 
Raoudah , située sur le bord de la Mer , d'où leur est venu le nom de Baha- 
rites ou de Marins. Ils ont régné depuis 1250 jusqu'en 1382. Les seconds étoient 
des Esclaves Circassiens qui succédèrent aux premiers. Ils régnèrent jusqu'en 
15 17, que le courageux , mais féroce Selim , Empereur des Turcs , fit la con- 
quête de l'Egypte , vainquit et fit pendre Tournonbai , dernier Sultan des Mamelucks, 



( 8* ) 



A R S A C E , Confident d'Antiochus, 

dans la même Tragédie. 

La description que nous avons donnée du Costume d'An- 
tiochus doit nécessairement s'appliquer , en partie , à celui 
d'Arsace , son Confident. Il faut néanmoins se souvenir que 
celui-ci doit être moins richement vêtu , qu'il doit avoir des 
vêtemens plus courts , des ornemens moins somptueux , et 
que ses couleurs doivent être plus sombres et plus communes. 
Il n'est pas moins essentiel de lui conserver le nombre des 
vêtemens qui étoient familiers à la nation chez laquelle il 
avoit pris naissance. En effet , dans la figure que nous avons 
choisie , pour offrir l'image du suivant d'Antiochus , on re- 
marque , ainsi que dans la première , une tunique intérieure 
dont les manches viennent jusqu'aux mains , et qui ne descend 
point plus bas que la tunique bleue qui lui est supérieure. 
On pourroit induire de cette observation , que les anciens enfer- 
moient quelquefois dans l'anaxyride les pans de leurs tuniques , 
comme les Mamelucks , dont nous avons parlé à l'article pré- 
cédent , enferment dans leurs Pantalons les basques de leurs 
premiers vêtemens. Par-dessus sa tunique , Arsace porte le Sagum 
ou chlamyde courte. Ce manteau est rejetté sur l'épaule gauche. 
Il est bon d'observer que ce retroussis devoir tenir à un mou- 
vement d'habitude général ; car il est peu de figures vêtues 
de ce manteau , sur-tout parmi celles affectées à la représen- 
tation de ces peuples , où l'on ne voie la même chose. Le 
reste de l'habillement se fait assez remarquer pour n'avoir pas 
besoin d'explication. 

La figure d'après laquelle nous avons travaillé , est tirée 
d'un bas-relief qu'on a arraché des monumens de Trajan , et 
enclavé dans l'arc de Constantin. On croit que ce bas-relief 
représente Partamasiris Arsacidas , fils de Pacorus , Roi des 



( §7 ) 

Arméniens ou Parthes (i). On y voit ce prince aux pieds dèTràiàn, 
accompagné d'un Satrape , qui , sans doute, est son gouverneur 
( c'est notre figure ). Sa tête est nue , et pourroit être cou- 
verte du bonnet commun à sa Nation ; mais comme il semble 
implorer une grâce de l'Empereur , il se peut que l'Artiste ait 
supprimé la coeffure de tête, pour mieux exprimer le respect, 
ou pour ajouter encore à sa première expression. 

On a cru que cette figure , en n'y changeant que le mou- 
vement d'un bras , pourroit rendre le court monologue d'Arsace, 
qui forme la première Scène du cinquième Acte. 

Où pourrai-je trouver ce Prince trop fidèle ? 
Ciel ! conduisez mes pas , et secondez mon zèle : 
Faites qu'en ce moment je lui puisse annoncer 
Un bonheur où peut-être il n'ose plus penser 1 



PAULIN ET RUTILE, dans la même Tragédie. 

Paulin ne porte , dans la Tragédie de Bérénice , que le 
caractère d'un confident , et Racine ne dit point quel étoit 
l'état civil de ce personnage. Il est naturel de présumer qu'il 
doit être Sénateur ou Chevalier , en un mot , un Citoyen 
distingué. Nous avons dit , d'après Suétone , que Titus , en 
changeant de manière de vivre, changea de confidens et d'amis, 
s'entoura de personnes respectables ; ainsi à l'époque de la 
vie de ce prince où se passe l'action de Bérénice, on doit sup- 
poser que tous ceux qui approchent l'Empereur ont de la 
vertu , et que ceux qu'il a honorés de son intimité particu- 
lière sont faits , par leur naissance et par leur état, pour mériter 
l'honneur dont ils jouissent. 



(1) Ces deux noms , chez les anciens, s'appl'quoient aux mêmes peuples: 
nous l'avons déjà fait voir. 



( 88 j 

L'habit qui distinguent les Chevaliers étoit l'Augusticlave , 
comme le Laticlave étoit le vêtement distinctif des Sénateurs. 
Il est incontestable que ces habits étoient des Tuniques. Sué- 
tone , dans la Vie de César , dit que cet Empereur faisoit 
broder les manches de son laticlave ; or la tunique seule est 
susceptible de recevoir des manches. Il n'est pas question ici 
de manchettes , comme celles que nous portons à nos chemises, 
ainsi que l'a cru Casaubon (i) , en expliquant ce passage de 
Suétone , Lato clavo ad manus fimbriato. Voici un passage de 
Varron , qui a donné lieu à une bien autre erreur : Nam si 
quis Tunicam in usu ita consuit , ut altéra plagula sit augustis clavis , 
altéra latis , utraque pars in suo génère caret analogiâ (2). « Si quel- 
« qu'un fait sa tunique , de manière que l'un des deux côtés 
» soit laticlave , et l'autre augusticlave , ces deux côtés ne se 
» ressembleront pas ». M. Dacier , dans ses notes sur Horace , 
Satyre V, Liv. I er , fait, en s'appuyant sur cette phrase, une 
supposition qui prouve bien la parfaite ignorance de la plupart 
des gens de Lettres en matière de Costume. Ceci soit dit sans 
préjudice de ce qu'on doit de considération à leurs connois- 
sances sur d'autres matières. Voici donc ce que dit M. Daçier. 
Il affirme positivement que la tunique laticlave , ainsi que 
l'augusticlave, étoient ornées de galons ou bandes de pourpre qui 
ne différoient entr'elles que par la largeur. Jusques-là l'erreur 
n'est pas essentielle ; mais ou ce Savant compromet ses lumières 
de la façon la plus sensible , c'est lorsqu'il avance que ces 
bandes s'appliquoient sur les bords , le long de la poitrine , 
comme les galons que l'on applique sur nos vêtemens , de 
manière qu'elles se rencontraient lorsqu'on joignoit les deux 
bords , en les rapprochant comme se rapprochent les deux 
côtés de nos habits. Certainement , si M. Dacier avoit considéré 



(1) Sur Suétone , fo 1 . 55. 

^2) Liv. VIII , De lingùa Laùna. 

la 



( 8? ) 

la forme de la tunique sur les monumens nombreux qui la 
représentent , il se seroit bien gardé de faire une assertion aussi 
décidément contraire à la vérité. Comment , en effet , peut-on 
concevoir qu'un vêtement qui n'a point d'ouverture le long 
du corps, soit susceptible d'avoir des côtés qui se rapprochent? 
Le passage de Varron ne prouve donc rien autre chose , sinon 
qu'il existe entre le latus clavus et Yaugustus clavus une diffé- 
rence visible et non palpable. Il est vrai qu'il ne nous dit 
point en quoi elle consisroit ; et il faut en convenir , les Auteurs 
s'expliquent quelquefois d'une manière bien peu satisfaisante 
pour nous , sur certains points du Costume. A l'instant où ils 
écrivoient , c'étoit pour des hommes qui avoient une con- 
noissance parfaite des objets dont ils leur parloient , et on auroit 
pu leur reprocher des détails inutiles. Nous les imitons aujour- 
d'hui , quand nous parlons de nos vêtemens habituels. Un 
mot suffit pour nous représenter ce qui les distingue. Il y a 
quelques années que ce que l'on appelloit alors un habit 
habillé , ne différoit d'un frac que par le plus ou le moins de 
boutons qu'on y appliquoit. 

Il faut cependant remarquer les citations suivantes ; la pre- 
mière de Varron : lstorum vitreœ. togœ ostmdunt tunictz clavos ; 
la seconde est d'Ovide : Clavi mensura coacta est. Ces deux pas- 
sages, pris à la lettre , prouvent bien que le C/avus étoit quelque 
chose , mais les monumens n'indiquent point ce que c'étoit 
d'une manière positive Sur la tunique de Burrhus , Préfet du 
Prétoire, charge militaire ordinairement donnée aux Chevaliers, 
nous avons mis une bande de pourpre qui suit la longueur de 
la tunique , ainsi qu'on en voit une sur la figure de Rome du 
Palais Barberini. Cette bande a de la saillie , et cependant elle 
est flexible à tous les mouvemens des plis de la tunique. Cet 
ornement étant de pourpre , au rapport de Pline , Liv. IX , 
chap. XXXIX , on pouvoit l'appercevoir au travers d'une 
toge fine , déliée , transparente. Il pouvoit être contraint , 

M 



( 90 ) 

resserré sur lui-même , par le Battus de la toge ou le retroussis 
de YUmbo. (Voyez la Description de la toge , pages 2.9—42. de ce 
Volume). Mais dans tout cela il n'est point question de clous 
plus ou moins larges. On voit sur des vases étrangers un assez 
grand nombre de figures de femmes qui portent de ces bandes. La 
date de ces vases est inconnue. Nous avons déjà observé que ce fut 
Tullus Hostilius qui , le premier, orna la tunique de pourpre, 
Tan 81 de la fondation de l'Empire Romain. Philippe Buona- 
roti , dans ses Osserva^ione sopra alcuni frammmtï di vasi antichi 
di vetro , Ouvrage estimé et rare , même en Italie , présente des 
figures d'Apôtres , qui sont couvertes de tuniques ornées de 
deux bandes , prenant auprès du col et descendant jusqu'au 
bord d'en bas ; mais on ne peut pas fixer la date de ces figures. 
Les Goths , au quatrième siècle , représentoient ainsi leurs Saints, 
et tous les hommes un peu instruits savent qu'à cette époque le 
Costume avoit déjà souffert beaucoup d'altération. Enfin la 
plupart des Savans qui ont fait des recherches sur les vêtemens 
antiques , ont présenté leurs conjectures. Scaliger dit que le 
Latus clavus et l'Augustus clavus se portoient au col , comme 
une bulle, sans être attachés à la Tunique. Ferrarius veut que 
ce soient des pièces , des bandes , des lambeaux , des plaques 
de couleur pourpre. Selon Bayfius, ces plaques étoient de forme 
ronde , comme sont les têtes de clous , et elles s'attachoient à 
la Tunique sur la poitrine ; d'autres Auteurs les rangent autour 
de l'habit , et les y parsèment. Rubénius , de Re vestiarla , Liv. I, 
Chap. II , III et XI , dit que c'étoit une bande qui descendoit 
du haut en bas par devant et par derrière. En rapprochant 
cette opinion du vêtement que porte la Rome Barberine, dont 
nous avons parlé plus haut , il paroît que Rubénius a frappé 
au but plus sûrement que les autres. Ceci peut être fortifié par 
deux passages que nous allons citer. « Auguste , dit Suétone , 
crut que pour le bien de l'Etat , il étoit important d'admettre 
de bonne heure les enfans des Sénateurs dans l'administra- 



( 5>i ) 

tion des affaires , et à cet effet il ordonna qu'ils prendraient le 
Laticlave avant l'époque accoutumée. Liberis Senatorum , qub celé- 
rlàs Reipublica assucscerent ,protinus... latum clavum induere... ptrmisit. 
Ce mot induere semble décider la question ; car il ne veut dire 
autre chose que revêtir le laticlave , ce qui semble annoncer posi- 
tivement que le laticlave tenoit à la tunique. Un passage d'Ho- 
race annonce la même chose. « Que vous a servi , dit - il eu 
» parlant à Tull.us , de reprendre la robe de Sénateur que l'on 
» vous avoit fait quitter , et d'être ensuite Tribun ? La malignité 
» qui vous ménageoit dans la vie privée, s'est aigrie tout-à-coup 
» lorsqu'on vous a eu mis en place. Car si-tôt qu'un homme d'une 
»> naissance obscure a revêtu les marques des dignités militaires 
» ou civiles , si-tôt que sa poitrine étale le Laticlave , il entend 
»>autour de lui les frémissemens des envieux. Quel est cet 
ti homme-là , dit-on , quel est son père ? » 

Ut quisque insanus nigris médium impediit crus 

Pellibus , & latum demïsit pectorc clavum 

Audit continué ; Quis homo hic est ? quo pâtre natus ? 

Une troisième citation nous semble péremptoire, et prouver 
que le Laticlave tenoit à la tunique , de quelque forme qu'il fût. 
Flavius Vopiscus dit qu'Aurélien fit épouser à Bonosus l'un de 
ses plus célèbres capitaines , Hunila , belle et vertueuse princesse. 
Elle étoit prisonnière , et d'une des plus illustres familles des 
Goths. Les frais de noces furent pris sur l'épargne publique. 
Le Prince lui-même en régla les habits , et parmi des tuniques 
de toute espèce , il ordonna Tunicam auro clavatam. Mais que 
signifie le mot clavatam ? Veut-il dire ornée d'or , brodée 
d'or ? Veut - il dire garnie du clavus ? Mais de quelle forme 
étoit ce clavus ? Toutes ces questions seroient bientôt décidées si 
l'on s'en rapportoit au Père le Jay , qui , dans sa Traduction 
des Antiquités Romaines de Denys d'Halicarnasse , fait dire à 
cet Auteur , Tome I, fol. 401 , que le clavus avoit la forme 

M 2- 



( ^ ) 

d'un clou. Il est douteux que la traduction du Père le Jay soit 
exacte , et la phrase de Denys d'Halicarnasse , que nous avons 
vérifiée , est extrêmement obscure. Mais , en supposant que 
ce Savant ait dit que le davus avoit la forme d'un clou , de 
quel clou a-t-il voulu parler ? Les grands clous qui sont em- 
ployés dans la construction des bâtimens , dans les fortes fer- 
rures , ont une tête où l'on apperçoit une légère pointe , in 
medio protuberans , mais dont la forme est d'un quarré long 
le plus souvent , et quelquefois exactement quarrée. Le davus 
que nous avons montré sur la poitrine de Burrhus a quelque 
rapport à cette forme quarrée. D'ailleurs pourquoi plusieurs 
Ecrivains supposent-ils que les Laticlaves ne se distinguoient des 
autres tuniques que par une couleur générale plus ou moins 
foncée en pourpre ? Au reste , quand les Auteurs les plus 
dignes de confiance se contredisent tellement entre eux , qu'il 
soit impossible d'assigner à aucun d'eux une préférence contre 
laquelle il n'y ait pas de réflexions à opposer , il faut se 
rabattre sur les monumens , quand ils sont reconnus authen- 
tiques. C'est aussi le parti auquel nous nous attacherons tou- 
jours , quand nous aurons inutilement rapproché et vérifié les 
conjectures des divers relateurs des usages antiques. 

Nous avons revêtu Paulin d'une tunique dont nous avons 
pris le modèle sur une figure Romaine couverte de la toge, qu'on 
a nommée Caton d'Utique , et qui se trouve dans les jardins 
de Marly. Cette tunique ressemble à toutes celles que Pon 
connoît , à l'exception qu'elle est un peu échancrée pardevant , et 
qu'au bord de cette échancrure on apperçoit une bande large 
de deux pouces, pied de Roi. La figure porte environ cinq pieds, 
sur la même mesure. Comme les deux bras sont couverts de 
la toge , on ne peut être certain que cette bande continue 
jusqu'en bas. Le travail de cette statue est très-grossier ; aussi 
la dénomination qu'elle porte aujourd'hui lui a-t-elle été 
donnée au hasard. Il est évident qu'à l'époque où vivoit Caton 



( 93 ) 

d'Utique il existoit à Rome d'habiles Statuaires; et en sup- 
posant que ce personnage austère pour qui l'orgueil n'étoit rien , 
pour qui la vertu et la liberté étoient tout , ait eu la fantaisie de 
faire modeler sa représentation, il n'est pas présumable qu'il ait 
fixé son choix sur un des plus médiocres d'entre les Artistes de 
son temps. Cette statue nous paroît être d'une date postérieure à 
l'époque où vécut le dernier des Romains libres, et nous n'en avons 
copié la tunique que par la raison qu'elle est la seule qui nous 
ait offert de la différence dans la forme connue de ce vêtement , 
ainsi que nous en avons remarqué sur la figure de Rome que 
nous avons citée plus haut. 

Nous croyons qu'au Théâtre et dans les ouvrages de Pein- 
ture , on ne fera point mal d'omettre ces ornemens des tuniques, 
parce qu'il y faut un certain large de couleur et de formes, 
et qu'une bande perpendiculaire sur la poitrine, divise la figure 
comme en deux parties , et détruit l'harmonie locale. Ce ne 
seroit pourtant pas une faute contre la vérité que de s'y assu- 
jettir ; mais le goût, qui sera toujours la première convenance 
dans les Arts, est la loi qu'il faut préférer à toutes les autres, 
mais avec la précaution de ne jamais suppléer ce qu'on rejette, 
par des innovations qui , loin de se rapprocher de la vérité , 
ne présenteraient pas même le prétexte de la vraisemblance. 

Paulin porte la toge blanche dont il est en partie enveloppé. 
C'est la Toga pura que l'on portoit par-dessus les Tuniques , 
appellées Laticlave et Augusticlave. Nous avons expliqué la 
coupe de ce manteau , et la manière dont , en général , on doit 
s'en revêtir. On peut en décomposer les plis, et alors on retrou- 
vera son demi-cercle , la ligne droite , etc. 

Quoiqu'en raison de la petitesse des figures , nous n'ayons 
que foiblement indiqué sur le quatrième doigt de la main 
gauche de Paulin , l'anneau qui désignoit les Chevaliers Ro- 
mains , nous croyons devoir dire quelque chose de cet anneau. 

Cet ornement n'étoit pas seulement affecté aux Chevaliers, 



( S>4 ) 

Pline dit , Liv. XXXIII , Chap. I , que les Sénateurs le por- 
toient aussi. Le même Auteur assure que Marius portoit au 
doigt un anneau de fer le jour où il reçut les honneurs du 
triomphe pour ses victoires sur Jugurtha. Ce ne fut qu'en son 
troisième consulat- qu'il se donna un anneau d'or. Cet anneau 
se plaçoit au quatrième doigt , ainsi que le démontre une 
statue de bronze dans l'action d'un Orateur , qui est tirée du 
cabinet du Grand - Duc de Florence. On ne sauroit précisé- 
ment assurer quelle étoit la classe des Citoyens Pvomains qui 
portoient l'anneau d'or par une distinction particulière. On en fait 
remonter l'usage, ainsi que l'établissement de l'ordre équestre, 
aux premiers tempsde Rome. Mais le témoignage de Pline suffit 
pour détruire ce préjugé. Selon lui , les Sénateurs furent long-temps 
sans porter d'autres anneaux que ceux de fer. « On ne voit pas, 
» dit-il , l'usage fréquent des anneaux antérieurement à l'édilité de 
» Flavius , qui eut cette charge en 448 ; et même ce qui est dit 
» que les Nobles quittèrent alors les anneaux d'or , ne tombe que 
» sur une partie du Sénat , et nullement sur les Equités , qui 
«déposèrent alors non pas les anneaux, mais les phalères ». Ità 
quadringintesimo quadragesimo octavo à candi ta urbe gestum est , et pri- 
mum amdorum vestigium exstat. « On voit , continue-t-il , qu'ils 
» étoient devenus plus communs dans la seconde guerre Punique, 
» autrement Annibal n'auroit pas envoyé à Carthage les trois 
*> boisseaux d'anneaux dont parle l'Histoire. Cependant , du 
» temps de Marius , il y avoit encore beaucoup de Sénateurs 
» qui n'en portoient que de fer , 5 . Pour abréger la longueur 
de ce passage de Pline , nous dirons qu'il en résulte , i°. que 
les Sénateurs portoient l'anneau avant que l'ordre équestre 
fut formé, z*. Qu'ils continuèrent de le porter ensuite. 5 0 . Que 
l'anneau d'or , sans le laticlave , devint la marque distinctive 
de l'ordre équestre. 4 0 . Que cependant plusieurs Chevaliers 
portèrent l'anneau de fer. Pline ajoute , Chap. VIII du même 
Livre , que Tibère , dans la neuvième année de son règne, 



( 95 ) 

régla, pour l'avenir, la qualité de ceux à qui il seroit permis 
de porter l'anneau d'or , et qu'il en interdit l'usage à ceux qui 
ne seroient pas de naissance libre , et dont le père et l'aïeul 
n'auroient pas possédé quatre cents mille sesterces. Mais l'am- 
bition fît bientôt tomber cette loi de Tibère. On vit une foule 
d'hommes obscurs et même d'affranchis obtenir cette distinc- 
tion , ensorte que , sous la censure de Claude , il y eut quatre 
cents de ces derniers accusés de l'avoir usurpée. 

A la question si les Chevaliers portèrent l'anneau d'or avant 
que l'ordre équestre fût formé , c'est-à-dire avant les Gracques, 
on ne peut répondre que par des conjectures encore tirées 
de Pline. Les Chevaliers voyant que cet ornement étoit devenu 
commun aux Sénateurs qu'ils égaloient en noblesse , voulurent 
aussi se distinguer du peuple en en faisant usage , et , vers la 
seconde guerre Punique , ils commencèrent à porter l'anneau 
d'or ; mais cet usage ne fut pas général , et il n'y eut que les 
plus fiers et les plus qualifiés d'entr'eux qui osèrent l'adopter. 
Aussi Magon , frère d'Annibal , étalant aux yeux du Sénat de 
Carthage les trois boisseaux d'anneaux d'or pris après la bataille 
de Cannes , ajouta-t-il, pour relever l'importance de la victoire 
remportée par son frère , qu'il n'y avoit que les Chevaliers 
Romains , et même les plus distingués d'entr'eux , qui por- 
tassent l'anneau d'or. Adjecit deinde verbis , qub majoris cladis indi- 
éium esset , neminem , nisi Equités , atqut eorum ipsorum prions , id 
genre insigne. TlT. Liv. Liv. XXII , Chap. XII. Ces trois bois- 
seaux ont paru bien suspects à un grand nombre de Lecteurs: 
ils ont embarrassé les Commentateurs , et la chose devient 
en effet peu croyable , si l'on considère que Pline assure que 
tous les Chevaliers ne portoient point cet ornement. Mais 
i°. l'expression de Tite-Live ne laisse point d'équivoque. i°. Il 
ajoute que l'opinion la plus vraisemblable est qu'il n'y avoit 
qu'un boisseau. Fama tenait , qua proprior vero est, haud plus fuisse 
modio. 3 0 . On n'a pas observé que ces anneaux n'étoient 



(5* ) 

pas seulement ceux des Chevaliers morts à la bataille de 
Cannes , et que c'étoit la dépouille de tous ceux qui avoient 
été tués depuis l'entrée d'Annibalen Italie. Pour s'en convaincre, 
il ne faut que lire le discours que Tite-Live met dans la bouche 
de Magon. Il fait un récit général de tous les succès de son 
frère. Il a , dit - il , battu six armées consulaires ; il a tué 
aux Romains plus de deux cents mille hommes , et il en a 
fait plus de cinquante mille prisonniers. Ce n'est qu'après l'ex- 
posé sommaire de tous ces exploits , que , pour en confirmer 
la vérité , il fait répandre les anneaux. Ad fidem dànde tàm l<zta~ 
rum rerum effundi in veftibulo curia, jussit anulos aureos. Suivant 
la proportion alors observée entre les troupes de Cavalerie et 
d'Infanterie , tant des Romains que de leurs Alliés ; sur les 
deux cents cinquante mille hommes cités par Magon , comme 
tués ou pris en diverses batailles , il devoit y avoir à-peu-près 
huit à neuf mille Cavaliers Romains ; et quand on supposerait 
que l'anneau n'auroit été porté que par un tiers d'entr'eux, 
c'en seroit assez , vu la grosseur des anneaux antiques , pour 
remplir le boisseau de Magon. 

Selon Appien , les Soldats d'Infanterie portoient un anneau 
de fer. On peut consulter son Histoire de la troisième guerre 
Punique. L'Empereur Sévère permit à tous les Soldats de 
prendre l'anneau d'or , et cette coutume subsistoit sous Auré- 
lien , au rapport de Vopiscus. Peu à peu les anneaux d'or 
s'avilirent par la facilité avec laquelle les Empereurs les accor- 
dèrent d'abord à leurs Affranchis, ensuite aux Affranchis même 
des particuliers qui avoient quelque crédit. Enfin , Justinien 
donna à tous ceux qu'on affranchissoit , tant hommes que 
femmes , le droit de porter l'anneau d'or , par le seul fait de 
l'affranchissement , et sans être obligés d'obtenir la permission 
du Prince. Pour achever ce qui regarde ces anneaux , nous 
observerons que , depuis la naissance de l'ordre équestre , les 
Magistrats pouvoient donner l'anneau. Sylla le donna au 

Comédien 



( 97 ) 

Comédien Roscius ; Verres , Préteur , à son Secrétaire ; Jules 
César, à Labiénus. Mais ils ne donnoient pas en même temps 
•le grade de Chevalier Romain ; il falloit , pour être revêtu de 
cette qualité , recevoir des Censeurs le cheval public. Les 
Magistrats , par le don de l'anneau d'or , mettoient seulement 
un homme en possession des mêmes droits dont jouissoient 
les Chevaliers , et dont le principal étoit d'avoir place sur les 
quatorze premiers degrés du Théâtre. Ajoutons que l'on gar- 
nissoit ordinairement ces anneaux d'une pierre gravée qui 
servoit de cachet (sigillum) ; Tite-Live l'assure, Décade III, 
Liv. VII. Suétone dit que l'anneau d'Auguste étoit surmonté 
d'une pierre qui portoit la figure d'un sphinx , qu'il lui substi- 
tua le portrait d'Alexandre , et enfin le sien propre , gravé 
par Dioscoride. Ovide avance, dans ses Tristes, Liv. I, Elégie 
VI, qu'on portoit aussi le portrait d'un ami. 

La chaussure de Paulin est celle dont nous avons déjà 
parlé , et que l'on trouve sur presque toutes les statues des 
Chevaliers et des Sénateurs. 

Dans le même cadre où nous avons placé Paulin , nous 
avons cru devoir donner aussi une place à Rutile. Racine a 
donné à ce personnage un rôle d'une utilité si mince, si peu 
active , que nous n'avons pas pensé qu'il méritât d'occuper 
seul une de nos Planches. Son vêtement est néanmoins digne 
d'une attention particulière. Il se différencie beaucoup de ceux 
qui étoient ordinaires aux Romains , dont nos Lecteurs ont 
vu successivement les modèles -, et il a occasionné de grandes 
discussions entre les Savans. 

Les Auteurs ont donné à cet habit diverses dénominations. 
Les uns l'appellent Synthesina (i). On donnoit ce nom à des 



(i) C'est l'habit sous lequel Suétone dit que Néron se présentoit quelquefois 
e» public. Voyez la note de la page 22 de ce Volume. 

N 



( 5>8 ) 

habits que l'on prenoit pour les repas (i). Si , en effet, on le 
considère avec quelque soin , on s'appercevra qu'il étoit plus 
propre à être revêtu pour les festins que pour aucune autre 
circonstance. 11 n'a point de ceinture. Il forme une manche 
au seul bras gauche sur lequel on étoit appuyé, lorsqu'à la 
manière Asiatique on mangeoit étendu sur des lits. Les Romains 
avoient pris cet usage des Grecs , qui le tenoient des peuples de 
l'Orient. Ce bras gauche devenant alors en quelque sorte 
inutile , pouvoit être couvert , et le droit restoit dégagé. Pol- 
lux (2) confond la Synthtsina avec la lacerne , manteau de guerre. 
Le Beau, dans ses mémoires de Littérature, confond la Pénule 
avec le Diploïs des Grecs , l'Abolla , le Cirrata , la Chlamyde , 
la Lacerne. Cependant il y a de grandes différences entre ces 
vêtemens. Les uns formoient tunique , et étoient justes au 
corps , comme l'Abolla qui n'est autre chose que l'exomide , 
dont nous avons décrit l'emploi et la forme à l'article Mar- 
dochée , la chlamyde qui est un manteau déployé , etc. Mais , 
ainsi que nous l'avons déjà observé , MM. les Auteurs n'y 
regardent pas de si près. S'ils étoient , comme les Peintres , 
obligés de faire naître ces vêtemens sous leur pinceau , ils y 
feroient plus d'attention , et ils se donneraient la peine de 
classer les habits antiques (3) , afin de les bien distinguer les 
uns des autres. 

La Paru ila ou Synthesina étoit donc un habit qui devint 
familier et même de luxe sous les Empereurs. Martial dit 
qu'une coquette maudissoit le beau temps , parce qu'il forçoit 



(1) Pétrone, Tome I , fol. 86. Juste-Lipse en a fait un pallimn , mais à 
tort. 

(2) Historien, dhquisltio Je re Vestlarïâ Homerï sacri , fol. ïj6. 

(3) Dacier compose la Pénule de cuir , et en fait une mantille de Pèlerin,' 
propre à recevoir des coquilles. Voyez la Note sur le Vers 18 de l'Epitre 
II d'Horace , au L. I. / 



( 99 ) 

à tenir enfermés ces sortes de vêtemens qui tons étoient plus 
beaux les uns que les autres. Alexandre Sévère permit aux 
Sénateurs de porter la Synthesina à la ville dans les temps 
froids. Jusqu'alors ils n'avoient point osé se permettre de le 
porter en public , quoique la plupart des autres citoyens en 
eussent déjà contracté l'usage , et l'eussent fait succéder à la toge. 
Quintilien (i) , de Causis corruptœ eloquentice , nous donne à con- 
noître que les Orateurs en étoient revêtus, lorsqu'ils paroissoient 
devant les Juges. On s'en servoit donc presque généralement 
sous Vespasien , et par conséquent sous son fils Titus. Saint 
Augustin , Liv. I er des Confessions , nous indique que de son 
temps il étoit porté par les Grammairiens. Enfin il étoit parti- 
culier au peuple , et bien éloigné d'avoir quelque rapport avec 
la dignité de la toge. Quintilien dit qu'il caractérisoit le ton 
d'humilité. Cet habit ne pouvoit pas convenir à la guerre , 
quoi qu'en dise Le Beau , qui le compare à la chlamyde et à 
la lacerne , puisque , dans son plaidoyer pour Milon , Cicéron 
avance que ce Romain fut obligé de s'en dévêtir pour se 
défendre. Ce vêtement étoit de l'espèce de ceux que l'on plaçoit 
immédiatement sur la tunique. Suétone rapporte que Néron , 
proscrit par la haine du peuple Romain , prit la fuite , pieds 
nus , revêtu d'une tunique , sur laquelle il avoit placé une 



(1) Marcus Fabius Quintilien , né à Rome la seconde année de l'Empereur 
Claude , peut être considéré comme le dernier des bons Ecrivains Romains, 
comme un guide sûr dans la carrière de l'éloquence et du goût. Il fut le premier 
qui enseigna la Rhétorique à Rome par autorité publique et aux gages de l'Etat. 
11 dut ce privilège à Vespasien. Ses instructions Oratoires doivent être mises 
entre les mains de tous les jeunes gens. Elle sont recommandables par la richesse 
des pensées , des expressions , des images , et sur-tout des comparaisons qu'une 
imagination vive , ornée et juste lui fournit à propos. Elles ne laissent à désirer 
que plus de précision et de profondeur. C 'étoit un homme aussi distingué par 
ses vertus , par son amour pour sa famille, que par ssn désintéressement. Il en 
paroitra d'autant plus étonnant qu'il ait porté la foiblesse jusqu'à faire l'éloge 
d'un monstre tel que Domitien. On ignore l'époque précise de sa mort. 

N z 



( ioo ) 

Pénule de couleur foncée , et qu'il monta ainsi à cheval. Ut 
erat niido pede atque tunicatus , pœnulam oho/eti coloris superinduit. 
Cicéron , dans le Plaidoyer pour Milon , que nous venons 
de citer , assure que la Pénule étoit un habit de voyage. 
EHus Spartianus , dans la Vie d'Adrien , rapportée par Jules 
Pollux , dit que les Tribuns s'en servoient au temps de Pluie. 
Tous les Auteurs s'accordent pour assurer qu'on étoit contraint 
et serré dans cet habillement. Saint Paul parle de la Pénule dans 
sa seconde Epître à Timothée , verset 13. Les Commentateurs 
prétendent que , dans le sens où l'Apôtre s'explique , Pénule 
signifie une enveloppe , un étui à mettre des livres : ce qui 
répond parfaitement à l'habit de notre figure. Nous avons dit 
qu'on la portoit sans ceinture. Cette assertion est autorisée 
par la statue de la Flore du Capitole (1), et par une autre 
statue tirée de la Villa- Borghese , dont on trouve deux copies 
dans les Jardins de Trianon. Celles ci ont des boutons sur les 
manches , quoique l'habit soit cousu par en bas ; mais il suffisoit 
que la nécessité eût conduit les femmes à adopter cet habit, 
pour qu'elles en fissent un vêtement de luxe (z). En effet , ces 
ouvertures sur les bras , ces boulettes de métal , la finesse de 
l'étoffe , la recherche des couleurs , tout cela n'entroit point dans 
l'essence du vêtement. On peut s'en convaincre par l'inspec- 
tion de notre figure , qui est prise entièrement d'un petit bas- 
relief de la Galerie de Florence , qui représente , suivant l'opi- 



(1) Il est utile d'observer que la Pœnula ne se rencontre nulle part chez les 
Grecs , et qu'elle est probablement d'invention Romaine , comme la Déesse qui 
en est revêtue. Du moins son culte a-t-il été renouvellé à Rome par celui d' Acca- 
Laurentia et de Flora , célèbre Courtisanne , dont on cclébroit la mémoire par 
des Jeux Floraux. Mythologie expliquée par l'Abbé Ban'ier. 

(2) Suétone , après avoir dit que Caligula ne portoit ni l'habit de ses pères , 
ni l'habit civil , ni l'habit d'un homme , ajoute : Sape depiaas gemm.itusque 
indutus pœnulas , manuleatus et armillatus in publtcum processif : aliquandb sericatus 
tt cycladatus % , 



I 




'. 101 




LICTEURS et SOLDATS, pour la iùite de Titus 



( loi ) 

nîon commune , la lecture du testament de César. Quel qu'en 
puisse être le sujet , il est Romain , et paroît annoncer la déca- 
dence de la République. Le siège sur lequel Paulin est assis 
offre un marchepied qui y semble attaché. Il est question de 
ces sièges dans le XIV e Liv. de l'Iliade d'Homère. Junon , pour 
engager le sommeil à répandre ses pavots sur le Dieu qui 
lance le tonnerre , lui dit : « Je te donnerai un trône d'or 
» indestructible , travaillé de la main de mon fils, le boiteux 
«Vulcain: Tes pieds reposeront sur un marchepied d'or ; assis 
» sur ce trône, tu goûteras les douceurs du festin ». 



LICTEURS et SOLDATS. 
Pour la suite de Titus. 

Les Licteurs ont été institués sous Romuîus , ainsi que 
l'attestent , Plutarque , Vies des Hommes illustres , Tome I er 
fol. 17J , Tite-Live , Décade I re , Liv. I, et quelques autres 
Historiens. Ils portoient alors des baguettes pour indication 
unique de leur mission , et au lieu de ceinture } des courroies 
avec lesquelles ils lioient ceux dont on leur ordonnoit de se 
saisir. C'est à tort que le Poussin , dans l'enlèvement des Sabines, 
a donné aux Licteurs le même Costume , quant à la forme 
qu'ils avoient du temps de la République et de l'Empire. Il 
les a revêtus de tuniques et de chlamydes de diverses couleurs , 
autre faute très - marquée contre le Costume ; ce que nous 
allons prouver par l'autorité de Pétrone. 

L'appareil des Licteurs devint plus imposant , quand , au 
rapport de Denys d'Halicarnasse , les Etrusques eurent présenté 
à Tarquin douze haches entourées de faisceaux de verges. Il est 
certain que dès-lors les faisceaux commencèrent à être liés 
avec des rubans couleur de pourpre. Pline assure que ces 



f ici ) 

bandes étoient en effet de pourpre, Liv. IX, Chap. XXXV. 
Ainsi ce ne peut être que par faute d'avoir connu le passage 
de Pline , que tous les Peintres , sans excepter le Poussin et le 
Sueur , ont lié les faisceaux des Licteurs avec des bandes de 
cuir , de couleur naturelle. 

Le Licteur que nous présentons dans la gravure qui regarde 
cet article, est tiré d'un bas-relief appartenant à un particulier 
de Rome , et qui représente Titus sacrifiant. Nos Lecteurs 
doivent voir jusqu'à quel point nous poussons le scrupule de 
l'exactitude , et combien cette exactitude extrême ajoute de 
travail à nos recherches. Dans un Traité pur et simple des 
Costumes , on croiroit avoir assez fait en généralisant les 
Notions ; ici nous particularisons les siècles , les époques , les 
circonstances : on peut donc se faire une idée juste des peines 
auxquelles nous nous assujettissons pour mériter l'estime des 
amis éclairés des arts et de la vérité. Plusieurs articles ont dû 
fixer sur ce point l'attention des Lecteurs, et celui de \^P«nuta } 
qui devoit être très - familière sous le règne de Titus, suffi- 
roit seul pour indiquer une partie des travaux qu'entraînent 
les rapprochemens continuels , les comparaisons observatrices 
par lesquelles nous établissons nos idées , nos principes et nos 
résultats. 

La figure de notre Licteur est revêtue de la Tunique large 
et du Paludamentum. Au bout de l'angle de ce Paludamentum y qui 
pend sur le bras gauche, est une petite boulette de la nature de 
celles dont nous avons parlé à propos du Palllum et de la Palla. 
L'agraffe est ici reportée sur le milieu de la poitrine. Pétrone, 
Tome I er , page 158 , donne aux Licteurs des habits blancs. Leur 
manteau n'étoit donc point de couleur pourpre , comme celui 
des Généraux , ni même d'aucune autre couleur. Les Licteurs 
n'étoient pas positivement des Militaires , quoiqu'ils portassent 
le sagum , et qu'ils suivissent dans le plus fort de la mêlée le 
Dictateur qu'ils accompagnoient au nombre de vingt-quatre. 



( io3 ) 

Au temps des Empereurs , qui s'étoient arrogé toutes les 
prérogatives d'honneur , les Licteurs paroissoient devant eux 
seuls , avec des faisceaux couronnés de laurier, comme le rapporte 
Hérodien , Liv. VII. Dans notre Planche , ce n'est point le 
faisceau , c'est la tête du Licteur qui en est ornée (i). 

Quant aux haches couronnées de faisceaux , les Licteurs ne 
les portèrent pas toujours dans Rome. Publicola les fît ôter , 
au rapport de Plutarque , Vies des Hommes illustres , Tome I er , 
fol. 506. Les Dictateurs seuls les conservèrent. T. Largius , qui 
fut le premier Romain revêtu de cette dignité suprême , fit 
rétablir les haches sur les faisceaux , au témoignage de Tite- 
Live , Décade I , Liv. I , et de Denys d'Halicarnasse , L. V. 

C'étoit un hommage très-rare et très- flatteur que de faire 
incliner les faisceaux devant quelqu'un. Tite-Live , Décade I , 
Liv. II , dit que Manius Valérius se présentant devant le peuple 
pour le haranguer , donna l'ordre à ses Licteurs de baisser les 
faisceaux. Cette preuve de respect n'étoit certainement point 
déplacée ; car de qui viennent la souveraineté , la force et la 
puissance , si ce n'est du peuple : On nous permettra pourtant 
d'observer que Valérius étoit Plébéien d'inclination ; que 
son caractère tenoit un peu de la foiblesse , enfin qu'il étoit 
d'une politique indipensable , â cette époque, de calmer l'effer- 
vescence du peuple qui étoit en insurrection, et dont les plaintes 
étoient justes pour la plupart. Il est vraisemblable que si toutes 
les familles consulaires avoient eu la popularité qui sembloit 
attachée à la famille des Valérius , la liberté auroit été mieux 
connue dans Rome ; mais la popularité fut très- rare chez les Patri- 
ciens , et cette République Romaine , dont on a tant vanté le gou- 
vernement , n'a presque jamais été qu'une grande et redoutable 
Aristocratie. 

(1) Racine dit , dans la première Scène du second Acte de Britannicus. 

Néron , devant sa mère , a permis la premier 
Qu'on portât les faisceaux couronnés de laurier. 



( m ) 

Dans les fêtes publiques , il étoit d'usage d'orner les faisceaux 
de feuilles de laurier. Aussi César remarque-t-il , Liv, III , de 
Bello civiâ, que Pompée l'ayant vaincu dans une action où il 
lui enleva trente -deux drapeaux, reçut et conserva le titre 
âi'lmperator , mais qu'il ne mit point de laurier autour de ses 
faisceaux , ni autour des lettres qu'il écrivoit. 

Tacite, Liv. III des Annales , dit que dans les temps de Deuil 
on portoit les faisceaux renversés , ce qui ne peut s'entendre 
que par rapport à la hache. 

Nous avons placé , dans le même dessin qui représente notre 
Licteur , quelques autres figures qui d'abord font tableau , et 
qui indiquent en même-temps le Costume d'un certain ordre 
de Soldats qui peuvent concourir à former la suite de Titus. 

Le Soldat qui est placé à côté du Licteur , et qui porte un Sagum 
de couleur rousse (i), est tiré de la colonne Trajane. La cou- 
leur de l'habit militaire , au dire d'Isidore , qui vivoit dans le 
septième siècle , avoit changé , puisqu'il borne la couleur rouge 
au temps de la République. Elle fut néanmoins long-temps 
en usage sous les Empereurs , comme nous l'affirme Tertullien. 

Le Sagum des Soldats est quelquefois de couleur blanche, 
rousse , rouge , pourpre ; quelquefois il est décoré de pourpre 
et d'or , ainsi que celui des Empereurs. Cocco , purpurdque et auro 
disûnctum. La figure du fond, qui est aussi tirée de la colonne 
Trajane , porte une cuirasse à écailles , qui peut être de fer , 
d'airain ou de corne. Domitien en fit faire une semblable de la 
corne des pieds d'un sanglier. 

Nous n'entrerons ici dans aucuns détails sur les casques , les 
boucliers , les épe'es , les chaussures et autres objets. Nous nous 
réservons d'en parler séparément à la fin des Tragédies de 
chacun des Auteurs dont nous rapporterons les Ouvrages dra- 
matiques. Nous donnerons alors quelques Planches où nous 



(i) Rassis color. Martial. 



présenterons 



( ioy ) 

présenterons tous ces accessoires sous des formes plus grandes 
et plus détaillées. 



Il seroit superflu de faire aucune réflexion sur la manière de 
jouer les différens rôles de laTragédie de Bérénice. Avec un Acteur 
qui entende le personnage de Titus , et une Actrice faite pour inté- 
resser dans le rôle de la Reine de Palestine, la pièce doit toujours 
exciter les applaudissemens ; comme l'a fort bien observé Vol- 
taire que nous avons déjà cité à ce sujet. Nous croyons ne pou- 
voir mieux terminer les articles qui concernent la Tragédie de 
Bérénice, que par une citation prise de la Lettre de J. J. Rousseau à 
M. d'Alembert, sur les Spectacles. Les idées justes et vraies qu'elle 
contient doivent trouver ici leur place naturelle , et elles pourront 
être relues avec plaisir parles uns , comme elles pourront être lues 
avec utilité pour ceux qui ne les connoissent pas. Cet écrit de 
Rousseau n'est pas aujourd'hui celui que l'on relit le plus. 

« Rappellez-vous , Monsieur, une pièce à laquelle je crois 
» me souvenir d'avoir assisté avec vous il y a quelques années, 
» et qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu , 
» soit qu'en effet l'Auteur y ait mis plus de beautés théâtrales que 
» nous n'avions pensé, soit que l'Actrice prêtât son charme ordi- 
» naire (i) au rôle qu'elle faisoit valoir. Je veux parler de la 
» Bérénice de Racine. Dans quelle disposition d'esprit le Specta- 
» teur voit-il commencer cette pièce : Dans un sentiment de 
v mépris pour la foiblesse d'un Empereur et d'un Romain qui 
«balance, comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse 
» et son devoir, qui flottant incessamment dans une déshono- 
» rante incertitude, avilit, par des plaintes efféminées, le caractère 



(i) MUe Gaussin , Actrice plus tendre que profondément tragique , à qui 
la nature avoit donné la figure la plus intéressante , les développemens les 
plus beaux , et l'organe le plus enchanteur. Elle parloir , pour ainsi dire , avec 
des larmes , et elle les faisoit couler en abondance. 

o 



( io6 ) 

i presque divin que lui donne l'Histoire, qui fait chercher, dans 

> un vil soupirant de ruelle , le bienfaiteur du monde et les 

> délices du genre humain. Qu'en pense le même Spectateur 

> après la représentation ) 11 finit par plaindre cet homme sen- 

> sible qu'il méprisoit , par s'intéressera cette même passion dont 
» il lui faisoit un crime , par un murmure secret du sacrifice 
' qu'il est forcé d'en faire aux loix de la patrie ; voilà ce que 

> chacun de nous éprouvoit à la représentation. Le rôle de 

> Titus , très-bien rendu , eût fait de l'effet s'il eût été digne 

> de lui > mais tous sentirent que l'intérêt principal étoit pour 

> Bérénice , et que c'étoit le sort de son amour qui décidoit 

> l'espèce de catastrophe. Non que les plaintes continuelles 
'donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce; 

> mais , au cinquième Acte , où cessant de se plaindre , l'air 
j morne , l'œil sec et la voix éteinte , elle faisoit parler une 
^douleur froide, approchante du désespoir , l'art de l'Actrice 
» ajoutoit au pathétique du rôle , et les Spectateurs vivement 
» touchés commençoient à pleurer , quand Bérénice ne pleuroit 
» plus. Que signifioit cela ) Sinon qu'on trembloit qu'elle ne 
» fût renvoyée ; qu'on sentoit d'avance la douleur dont son 
» cœur seroit pénétré , et que chacun auroit voulu que Titus^ 
» se laissât vaincre , même au risque de l'en moins estimer. Ne 
» voilà-t-il pas une Tragédie qui a bien rempli son objet , et 
» qui a bien appris aux Spectateurs à surmonter les foiblesses de 
»l'amour ? L'événement dément ces vœux secrets ; mais qu'im- 
» porte ? Le dénouement n'efface point l'effet de la pièce. La 
» Reine part , sans le congé du Parterre : l'Empereur la ren- 
» voie , invitus invïtam , on peut ajouter invïto spectatore. Titus a 
» beau rester Romain , il est seul de son parti ; tous les specta- 
» teurs épousent Bérénice ». 

Il nous semble qu'une Comédienne attentive peut trouver, 
dans ce passage , les moyens de produire un grand effet au 
cinquième Acte de Bérénice. Quant aux réflexions de Rousseau 



( 107 ) 

sur le résultat de l'Ouvrage , nous savons qu'on les a jugées 
dures il y a trente ans ; mais nous croyons qu'elles ne peuvent 
que paraître justes , au moment où la Nation en reprenant son 
énergie , doit bannir de ses représentations théâtrales tout ce 
qui peut amollir l'ame , et même la dégrader. 



IPHIGÉNIE en A U L I D E. 

« Il y a peu de sujets aussi intéressans pour le Théâtre que 
y le sacrifice d'Iphigénie (i). Aussi a-t-il été traité chez les Grecs 
y par Eschyle , Euripide , Sophocle ; chez les Latins , par Ennius ; 

> chez les Italiens , par Ludovico Dolce ; en France , par Sybilet, 

> Gaumin , la Clavière, Rotrou , et Racine. Les pièces d'Eschyle 
y et de Sophocle se sont perdues , ainsi que celle d'Ennius dont 
y il ne nous reste que des fragmens que Colonne et après lui 
y Hesselius ont rassemblés. La Pièce de Sybilet , aujourd'hui 
'fort rare , est écrite en style suranné ; c'est une Traduction 
»de l'Iphigénie d'Euripide que l'Auteur a suivi , dit-il , à pied 
y levé , se conformant au style de sa version , tout au plus près qu'il 
' a pu. L'Iphigénie de Gaumin ne se trouve plus ; celle de la 
' Clavière n'est pas plus connue , elle n'a même jamais été 
' imprimée à ce que nous croyons. Ainsi nous ne parlerons 
' dans ce Préliminaire , que de Ludovico Dolce , de Rotrou et 
<y de Racine. 

y Rotrou , homme de génie , mais qui se piquoit plutôt de 
^mettre au jour un grand nombre de pièces, que de leur 
» donner une certaine perfection , ne fit , comme Dolce, qu'une 
>y Traduction littérale d'Euripide -, il se contenta , pour tout chan- 
» gement , de mettre en action le dénouement qui , dans le Grec, 



(1) Voyez les (Euvres de Jean Racine , avec les Commentaires de M. Luncau 
de Boisjermain , Tome IV. 

O z 



( i o% ) 

» n'est qu'en récit (i). Racine avoit trop de goût pour ne pas 
•-' sentir que l'intrigue qui avoit réussi sur le Théâtre d'Athènes , 
-ne pouvoit pas être reçue aussi favorablement sur le Théâtre 
■■> de Paris. Il s'appropria donc les pensées du Poëte Grec , il 
«emprunta de lui ses principaux caractères, et quelques-unes 
>y de ses situations , il inventa des ressorts qui convinssent 
» davantage à nos mœurs ; et dès qu'elle parut , sa pièce fut 
» mise au ranç des chefs - d'œuvres du Théâtre. Ce fut au 
» commencement de Février 1674 qu'elle fut représentée , pour 
» la première fois , sur le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Peu 
»de temps après , Charles Perrault publia un parallèle de 
» l'Alceste d'Euripide et de celui de Quinaut , dans lequel il 
» donnoit la préférence à ce dernier sur Euripide. Racine 
» crut devoir profiter de la nécessité où il se trouvoit de 
» rendre compte des beautés qu'il avoit empruntées du Poëte 
» Grec pour le venger , dans sa Préface , de ses Critiques -, et 
» Perrault ne sortit de cette dispute qu'avec le triste désavan- 
tage d'avoir fait connoître qu'il n'entendoit point assez Euri- 
» pide pour en apprécier le mérite. 

» Le succès prodigieux de flphigénie de Racine n'empêcha pas 
» Le Clerc, son Confrère à l'Académie , de traiter le même sujet 
» six mois après. Il essaya de profiter à-la-fois de tous les 
» modèles que la Scène tragique lui présentoit ; il défigura 
» Euripide , pilla les vers de Rotrou , évita , comme il pût , les 
«défauts les plus marqués de Racine , et la Pièce représentée 



(1) En 1772 , on a tenté de mettre en action , au Théâtre François , le 
dénouement de Tlphigénie de Racine. Feu M. Poulain de Saint - Foix , avoit 
arrangé les deux dernières Scènes , et les Comédiens n'avoient rien épargné 
pour rendre cette catastrophe pompeuse et intéressante. Cette tentative n'eut 
aucun succès , et le public redemanda le dénouement de Racine. Il faut observer 
qu'alors le Spectacle n'étoit pas suivi et jugé par tout le monde , que les gens 
de goût faisoient loi, et qu'on aimoit moins à y jouir par les yeux que par 
l'ame et par l'esprit, Tout est fort changé depuis cette époque. 



( 109 ) 

». le 2.4 Mars 1675 neut c l ue cinc [ représentations. On répandit, 
«avant qu'on la représentât, et bien des gens croient encore, 
y» qu'elle avoit été faite en société par Le Clerc et par Coras, 
» Tout le monde connoît cette Epigramme attribuée à Racine , 
» et qu'on ne sera pas fâché de retrouver ici ». 

Entre Le Clerc et son ami Coras, 

Tous deux Auteurs , rimant de compagnie , 

N'a pas long-temps s'ouvrirent grands débats 

Sur le propos de leur Iphigénie. 

Coras disoit : La pièce est de mon crû ; 

L'autre répond : Elle est mienne et non vôtre : 

Mais aussi-tôt que la Pièce eut paru , 

Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre. 

Il paroît certain que la Pièce est de Le Clerc qui l'a fait 
imprimer sous son nom , et qui dit dans sa Préface , « qu'à 
»la réserve d'une centaine de vers épars çà et là , qu'il- a 
» choisis dans quelques Scènes dont Coras lui avoit donné le 
«dessin , la Pièce étoit absolument de lui». Il sera bon de 
remarquer, que la Tragédie de Le Clerc a eu des partisans qui 
n'ont pas rougi de lui donner la préférence sur celle de son 
illustre rival. 

M. de la Harpe regarde ( voyez son Eloge de Racine ) la Tra- 
gédie d 'Iphigénie comme le modèle de l'action dramatique la 
plus belle dans sa contexture et dans toutes ses parties. Il 
est impossible de ne point être de l'avis de M. de la Harpe, 
bon juge en matière dramatique , et qui , au sentiment de 
Voltaire, ainsi que de tous les hommes de bonne foi, a ressuscité, 
dans sa Mélanie , le style enchanteur de Racine. Celui - ci , 
qui a souvent imité Euripide , lui est par - tout supérieur. 
Ses caractères sont plus vrais , plus variés , plus forts. Les 
développemens par lesquels le Poète François prouve quelle 
connoissance profonde il avoit acquise du cœur humain , sont 



( ! *© ) 

bien au-dessus de ceux du Poète Grec. Mais où la supériorité 
du premier se fait remarquer le plus , c'est à la catastrophe. Nous 
ne pouvons mieux faire que de rapporter ici la comparaison 
qu'en a fait Louis Racine , en rapprochant la Pièce du grand 
homme auquel il devoit le jour, de celle du sensible Euripide. 

« Euripide , dit-il , qui suit l'opinion commune établie de 
» son temps , dont il ne pouvoit s'écarter , fait arriver à l'autel 
» Iphigénie pleine de courage , et s'immolant volontairement. 
» Agamemnon est présent au sacrifice , mais il s'est voilé le 
«visage. Le Peintre, dont le tableau est vanté dans Cicéron , 
» fut redevable à Euripide de cet heureux voile qu'il tint sur 
»le visage d'Agamemncn. Achille se trouve aussi à l'autel; 
» mais au lieu de s'opposer à la mort d'Iphigénie comme il 
» l'avoit promis, il la demande lui-même à haute voix (i), 
»au nom de tous les Grecs. Ici je ne reconnois plus Achille, 
» et je demande comment on peut l'excuser : Dans le moment 
» que Calchas prend le couteau , Iphigénie , enlevée par Diane , 
» disparaît ; Agamemnon vient lui-même confirmer ce miracle 
Ȉ Clytemnestre , comme une heureuse nouvelle dont elle doit 
» se réjouir. 

» On ne pouvoit , sur notre Théâtre , sauver Iphigénie par 
» le moyen d'un miracle si peu vraisemblable pour nous. Racine 
» fait arriver Iphigénie à l'autel ; elle y voit toute l'armée contre 
» elle , le seul Achille pour elle qui épouvante l'armée et partage 
"les Dieux : le combat commence, et dans ce moment de 
«trouble on découvre une autre Iphigénie dont la mort appaise 
» les Dieux , contente tous les Grecs , et épargne au Spectateur 
»la douleur de voir périr la vertueuse Princesse , qui pendant 
» tout le cours de la Pièce a été l'objet de sa pitié et de son 



(i) 11 s'approche de l'autel et s'écrie , en s'adressant à Diane : ce O Déesse ! 
» Fille de Jupiter ! le pur sang d'Iphigénie va couler ; daignez , en sa faveur, 
» accorder à nos vœux une heureuse navigation , et la prise de Pergame ». 



( III ) 

«admiration. Cet heureux dénouement épargne la nécessité de 
» recourir à un miracle. Le Poëte seulement le met dans les 
» yeux des Soldats ». 

Le Soldat étonné dit que dans une nue 
Jusques sur notre autel Diane est des:endu?. 

«Agamemnon ne revient point sur le Théâtre après cet évène- 

» ment , sa présence n'y est plus nécessaire Le sacrifice 

» d'Iphigenie étoit un Spectacle plus intéressant à Athènes qu'à 
" Paris. Les noms d'Agamemnon et d'iphigénie étoient respec- 
» tables aux Grecs ; ils dévoient ou croyoient devoir à ce même 
» sacrifice la gloire que leurs pères s'étoient acquise dans la 
«guerre de Troie. Euripide représentoit à ses spectateurs un 
«sujet sacré pour eux ; mais Racine ne nous représentant qu'un 
«sujet fabuleux , a eu besoin', pour nous intéresser également, 
«d'employer tous les ressorts que son art a pu lui fournir ; et 
« a dû présenter un Spectacle plus touchant à des Spectateurs 
» plus difficiles à émouvoir ». 



1 P H I G É N I E , 

Sous le vêtement quelle doit avoir lors de son arrivée au camp. 

La figure dont nous avons fait choix pour représenter ici 
le personnage d'iphigénie est tirée d'un bas-relief Antique , 
Grec , rapporté dans YAdmiranda Romanorum , et gravé par 
Pietro Sancta Bartholi. Elle nous a paru , comparaison faite 
avec le Texte d'Homère , réunir une partie des vêtemens qu'il 
attribue aux femmes. Citons , à ce sujet , un passage tiré de 
la Traduction de M. Bitaubé. 

« Junon revêt une robe d'un tissu divin , où Minerve épuisa 
» son Art ; elle l'attache autour de son sein avec des agraffes 



( 112- ) 

m d'or , et s'entoure de sa ceinture embellie de nombreuses 
» franges. Elle suspend à ses oreilles percées avec adresse , ses 
"boucles à trois pendans (i) d'un travail achevé , qui dardent 
» un vif éclat. La Reine des Cieux couvre sa tête d'un voile 
» magnifique , dont elle ne s'est point encore décorée , aussi 
> éblouissant par sa blancheur que le soleil. Elle orne ses pieds 

»de son riche Cothurne Vénus détache sa ceinture, 

» riche d'une superbe broderie , et la donne à Junon sur sa 
» demande. Là se trouvent les ris , les grâces , etc. « Prends , 
» dit Vénus , et cache en ton sein ce tissu qui renferme tout 
» ce qui peut flatter les désirs ». Elle l'attache sous son beau 
« sein ». 

Dans l'Odyssée , Homère fait donner à Pénélope par Antinous, 
l'un des prétendans à son hymen, un voile orné de douze agraftès, 
et qu'il appelle Peplon. Il étoit de diverses couleurs , ^iv.6XKi% 



(i) E'v J'xçot, 'ifjj.af\a. *xty evîfvToicri xôÇaucrt , rpîyxwa., fiophvra.. Iliade , Chap. 

XIV. $.32. 

Inauresque immisit in scifè perforatas auriculas , tribus gemmarum oculis insi- 
gnes , élaborât as. Trad. de Garke. 

Madame Dacier traduit Tflyxwa. , par boucles d'oreilles à trois pendans , et 
tous les autres Traducteurs ont interprété ce mot de la même manière. Cepen- 
dant le mot yxivct, éoliquement pour y\»n , n'a jamais signifié pendant, mais 
pupille de l'œil. Ce mot même ne pourroit pas être expliqué ainsi , quand il 
seroit mis par contraction pour yxina, , puisque ce dernier signifie chose pré- 
cieuse , ag r éable , digne d'être vue. Eustath.e , pag. 976 , Liv. XXX. Tpi'yMiva , 
dit Héliodore , cité par Suidas , voce Tplywa. , signifie , ayant trois pi pilles- 
J'imagine que la substance enchâssée dans la boucle d'oreille , avoit tiois figures 
ovales , ayant à-peu-près la forme d'yeux , ce qui lui a fait donner cette épuhète. 
Appion , cité parle même Suidas, rend le mot •K0Xv'y\w>a. , par digne d'être vu. 
C'est qu'il le regarde comme une contraction de iroM>y\{vtct , très-bien travaillé. 
Pope a entendu aussi par rpîyMvx des pierres précieuses à trois étoiles. 

Cette Note est tirée de la Minéralogie Homérique, page 19, Note 51 , 
Ouvrage nouvellement publié par M. A. L. Millîn , Jet digne d'être recherché par 
tous les Amateurs de l'Antiquité , comme pat ceux qui cherchent à s'initie r 
dans les connoissances qu'elle cache pour la multitude ignorante. 



( "3 ) 

nînXov no(y.iXov. Il s'est élevé quelques difficultés entre les Interprêtes 
sur ce nombre de douze agraffes. La plupart n'ont pas conçu 
comment un manteau ou voile pouvoit être susceptible d'une aussi 
grande quantité d'attaches , attendu que généralement ils n'en 
appercevoient qu'une sur chaque manteau. C'est au défaut des 
connoissances nécessaires à acquérir par l'examen et la com- 
paraison des statues , qu'il faut rapporter toutes ces contrariétés. 
Il est certain qu'un homme enfermé dans son cabinet , et qui 
n'a sous ses yeux que des livres , ne peut s'éclairer d'une 
manière précise sur les difficultés que lui présentent deux Au- 
teurs qui paroissent se contredire. Il prend alors ce qu'il con- 
sidère comme le plus vraisemblable , et comme il garde ou 
s'efforce de garder un juste milieu , il croit avoir atteint le but. 
Néanmoins il en est souvent fort éloigné ; d'abord , parce qu'il 
prend pour manteau ce qui souvent me l'est pas , pour robe 
ce qui n'est que tunique , et ainsi du reste. Il est donc néces- 
saire qu'on sache classer les divers ajustemens , qu'on ne regarde 
pas le peplum comme un manteau , mais comme une sorte 
de tunique supérieure. ( On peut consulter ce que nous avons 
dit du peplum dans cet Ouvrage , notamment page 17 du 
Tome I er . ) Il faut en outre qu'on examine les statues antiques , 
non pas comme le font la plupart des prétendus Connoisseurs , 
qui n'y jettent qu'un coup -d'oeil superficiel, mais avec cette 
profonde attention qu'on apporte à la recherche de ce qu'on 
veut absolument découvrir et connoître. Alors on verra que le 
peplum est susceptible de recej/oir telle ou telle autre quantité 
d'agraffes. Notre figure d'Iphigénie , par exemple, n'en présente 
que deux , une sur chaque épaule ; mais nous connoissons une 
foule d'autres figures de l'antiquité , sur lesquelles on en trouve 
quatre , six , dix et douze. Les jeunes filles n'en portoient ordinai- 
rement que deux , ainsi que notre figure d'Iphigénie. Les jeunes 
femmes en portoient davantage ; c'est ce que nous démontrerons à 
l'article de Clytemnestre. On conviendra donc aisément qu'avec 



( "4 ) 

ce scrupuleux examen, un Auteur ne peut tomber dans les erreurs 
de ceux qui l'ont précédé. Au contraire il les concilie , ou il pré- 
sente des preuves si certaines de la justesse de ses idées , qu'il est 
impossible de les révoquer en doute. Mais pour chercher la vérité, 
il faut l'aimer avec passion ; et pourquoi tant d'Artistes l'ont-ils si 
peu ou si mal aimée ) S'ils avoient été jaloux de la trouver et de 
la connoître , s'ils avoient eu le courage de travailler suffi- 
samment pour y parvenir , ils nous auroient évité cet incal- 
culable amas de volumes qui , chaque jour , nous donnent des 
notions fausses de ce que nous cherchons , que l'on ouvre 
avec espoir , que l'on ferme avec dégoût , et qui font regarder 
comme inintelligible une matière qui n'est obscure encore, que 
parce qu'on n'a pas su la développer et l'éclairer. Qui croi- 
roit que l'Académie Royale de Peinture n'a pas même senti 
toute l'importance de l'étude particulière du Costume , de cette 
étude si nécessaire, si indispensable pour les Peintres d'Histoire? 
Veut-on s'en convaincre ? Que l'on jette un coup-d'ccil sur 
l'apperçu qu'elle a récemment présenté à l'Assemblée natio- 
nale. L'intérêt médiocre qu'elle attache à cette étude , prouve 
que les connoissances en ce genre sont fort éloignées d'être 
aussi étendues qu'elles devroient l'être. La somme qu'elle de- 
mande pour cet objet , ne suffiroit pas à la sixième partie 
des vêtemens d'un seul peuple. Comment prétend-elle démon- 
trer les Costumes des Grecs , des Romains , des Perses , des 
Egyptiens , des Assyriens , des Mcdes , des Phrygiens , des 
Sarmates et de tant d'autres pays , et que nous ferons succes- 
sivement passer dans notre Ouvrage, avec un ou deux man- 
teaux ? 

Iphigénie est supposée 

Dans ces bois qui du camp semblent cacher l'entrée (i). 

Son vêtement est composé de la tunique , du peplum et du 
pallium. Son peplum, de couleur pourpre , est court , et laisse 

( i ) Iphigénie en Aulide , Acte I , Scène IV. . 



( "5 ) 

appercevoir le retroussis de la tunique qui retombe par-dessus 
la ceinture. Ses cheveux sont attachés avec une mitre. Elle est 
dans le mouvement de s'envelopper de son pallium , dont elle 
a la tête en partie couverte. 

Dans le fond du dessin , on voit la flotte des Grecs , arrête'e 
dans le port de l'Aulide et dans un état de stagnation. Le ciel 
pur doit rendre l'état de calme dont jouit la mer • et qui 
fait le motif du sujet. 

Nous devons faire remarquer ici un passage d'Homère relatif 
au Peplum. Au huitième Livre de l'Iliade, Minerve va prendre 
les armes, elle détache le voile qu'elle s'étoit fait elle-même de 
ses belles mains , qui étoit d'une finesse extrême et de diverses 
couleurs. La Déesse en défait Fagraffe, et le voile tombe à ses 
pieds. 

ritxAov fîtv x.«1É%et/ei' ixvov Tr&lpos lir'ovfti , 

Ce passage prouve évidemment que ce voile ou sorte de 
tunique que l'on rencontre fréquemment sur les Statues des 
femmes grecques, quelquefois sur les Statues des femmes romaines, 
mais plus rarement sur ces dernières, étoit de la plus haute 
antiquité , puisqu'on le retrouve toujours dans Homère. 

« Le sacrifice d'Iphigénie , dit Racine , est célèbre chez les 
» Poètes ; mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les 
» plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns , comme 
» Eschyle dans Agamemnon , Sophocle dans Electre , et après 
» eux Lucrèce , Horace et beaucoup d'autres , veulent qu'on ait 
» répandu le sang d'Iphigénie , fille d'Agamemnon , et qu'elle 
*> soit morte en Aulide ». 

Lucrèce en effet le dit positivement. Voici le morceau du 
Poète Latin, teLqu'il a été traduit par Hénaut , Poète du siècle 
dernier qui , 

Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles , 
pour nous servir d'une heureuse expression de Boileau. 

P x 



( 116 ) 

On égorge en Aulide une jeune Princesse , 
Et qui sont ses Bourreaux ? Tous les Chefs de la Grèce , 
Son père. Mais Diane a soif de ce beau sang: 
Agamemnonle livre, et Calchas le répand. 
La belle Iphigénie au temple est amenée , 
Et d'un voile aussi-tôt la victime est ornée. 
Tout un grand peuple en pleurs s'empresse pour la voir. 
Son père est auprès d'elle , outré de désespoir. 
Un Prêtre sans pitié couvre un fer d'une étole . . . 
A ce Spectacle affreux elle perd la parole , 
S'agenouille en tremblant , se soumet à son sort , 
Et s'abandonne toute aux horreurs de la mort. 
Il ne lui sert de rien à cette heure fatale 
D'être le premier fruit de la couche royale. 
On l'enlève de terre , on la porte à l'autel ; 
Et bien loin d'accomplir un hymen solemnel , 
Au lieu de cet hymen , sous les yeux de son père , 
On l'égorgé , on l'immole à Diane en colère 3 
Pour la rendre propice au départ des vaisseaux. 

« Clytemnestre dit , dans Eschyle ( I ) , qu'Agamemnon son mari, 
» qui vient d'expirer , rencontrera dans les enfers Iphigénie sa 
" fille qu'il a autrefois immolée. 

» D'autres ont feint que Diane ayant eu pitié de cette jeune 
«Princesse , l'avoit enlevée et portée dans la Tauride au 
»moment qu'on alloit la sacrifier, et que la Déesse avoit fait 
» trouver en sa place ou une biche , ou une autre victime de 
» cette nature. Euripide a suivi cette fable , et Ovide l'a mise 
» au nombre des Métamorphoses. 

» Il y a une troisième opinion , qui n'est pas moins ancienne 
» que les deux autres sur Iphigénie. Plusieurs Auteurs , et 
m entre autres Stésichorus , l'un des plus fameux et des plus 
» anciens Poètes lyriques , ont cru qu'il étoit bien vrai qu'une 
«Princesse de ce nom avoit été sacrifiée, mais que cette Iphi- 



(i) Racine , Préface d'Iphigénie en Aulide. 



( H7 ) 

» génie étoit une fille qu'Hélène avoit eue de Thésée. Hélène , 
» disent ces Auteurs , ne l'avoit osé avouer pour sa fille , parce 
» qu'elle n'osoit déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en 
» secret à Thésée. Pausanias rapporte et le témoignage et les 
» noms des Poètes qui ont été de ce sentiment ; et il ajoute 
» que c'étoit la créance commune de tout le pays d'Argos. 

» Homère enfin , le Roi des Poètes , a si peu prétendu qu'Iphi- 
» génie, fille d'Agamemnon , eût été sacrifiée en Aulide , ou 
"transportée dans laScythie, que dans le neuvième livre de 
»l'Iliade, c'est-à-dire près de dix ans, depuis l'arrivée des 
» Grecs devant Troie , Agamemnon fait offrir en mariage à 
«Achille sa fille Iphigénie, qu'il a, dit-il, laissée à Mycènes, 
» dans sa maison ». 

On ne peut rien ajouter à ces Recherches de Racine sur ce 
que les anciens ont pensé du sacrifice d'Iphigénie ; événement 
sur lequel il pourroit rester quelques doutes , si Homère , la 
première de toutes les autorités en ce point , ne sembloit pas 
décider que ce prétendu sacrifice a été une fraude pieuse et 
politique que l'imagination des Poètes a embellie de tous les 
charmes de la fiction. 



AGAMEMNON, dans la même Tragédie. 

Nous avons déjà donné des détails sur le Costume des Grecs, 
au temps du siège de Troie , lorsque nous avons présenté 
les personnages de la Tragédie d'Andromaque ; mais l'action 
d'Andromaque ne se passe qu'après la chute de Troie, et celle 
d'Iphigénie précède cette fameuse révolution. Les sources dans 
lesquelles nous avons à puiser pour bien connoître le Costume, 
comme il existoit à cette dernière époque , ne sont pas aussi 
nombreuses que celles qui nous ont servi pour des temps plus 
modernes; mais quoiqu'elles soient en moins grand nombre, 



( "8 ) 

quoiqu'elles présentent plus de difficultés , elles n'en sont pas 
moins authentiques. Homère , ce guide par excellence des 
Peintres et des Poètes , à qui l'on a si inconsidérément reproché 
d'être minutieux dans les détails , sera pour nous , par cette 
raison , d'une abondance , d'une richesse et d'un prix inesti- 
mables. Aussi avons-nous cru ne pouvoir mieux faire que 
d'établir le Costume d'Agamemnon , tel qu'il doit être pour 
ce personnage dans la Tragédie d'Iphigénie en Aulide , sur le 
modèle que nous en fournit ce génie inimitable. 

Il s'assied {Agamannon ) sur sa couche (i), revêt sa tunique 
moelleuse et d'une rare beauté , jette sur lui son vaste man- 
teau , attache à ses pieds éclatans ses magnifiques Irodequins , 
et suspend sa brillante épée à ses épaules. Il prend en main 
le sceptre immortel de ses pères. Avec ce sceptre , il marche 
vers les vaisseaux des Grecs. 

L'action qu'offre notre dessin est celle qui présente ce 
personnage , passant son épée , après avoir déjà revêtu sa 
tunique , et attaché ses brodequins. L'effet est celui du com- 
mencement du jour dont la lumière , encore douteuse , con- 
traste avec celle d'une lampe qui est posée sur un candélabre 
de bois. 

Nous remarquerons que les Héros de la haute antiquité 
ne se revêtoient jamais de leur armure (i) complète qu'au 
moment d'un combat , ou d'une expédition périlleuse. Homère 
en cite plusieurs exemples ; une ou deux citations le prouve- 
ront suffisamment. 

» Agamemnon fait retentir sa voix. Il ordonne aux Grecs 
» de s'armer. Lui-même le premier arme ses jambes de ses 



(1) Traduction de M. Bitaubé , Edition in-l^ , Chant II , page 192. 

(2) Cet usage étoit passé à Rome. On voit que , dans les premiers temps 
de la République , on étoit dans le camp même , sans armes quelconques. Eollin, 
Hist. Rom. Tom. I. 



( II? ) 

^ocrées (i) superbes , qui sont fortement serrées par des agraffes 
» d'argent. Il endosse son épée parsemée d'étoiles d'or (z). La 
» gaine en est d'argent ; elle est attachée à un baudrier dont 
» l'or forme le tissu ». Iliade , Liv. XI. 

«Nestor couvre son sein de sa tunique (3) , chausse ses 
» magnifiques brodequins , et attache autour de ses épaules 
» son ample manteau teint en pourpre , au-dessus duquel est 
» crêpé le poil (4) d'une laine moelleuse, etc ». 

(1) Km/xi'/ar fil* TTfwV irep\ x-vifino-ii 'ifttv.e 
K«A*( , kpyvpiOKTiv tir i<rtp'jf îoa ipxfiix:. 

Ocreas qu'idem primant c'irca tibias posuh pulchras , argenteis fibul s apte 
junctas. Trad. de Clarke. 

Nous devons observer que le mot Kw/lliScis d'Homère , et celui d'Ocrea 
qui se trouve dans la Traduction Latine , ne signifient pas proprement brode- 
quins, comme ont traduit M. Bitaubé , et d'autres Translateurs de l'Iliade, 
mais une sorte de chaussure qui couvroit tout le devant des jambes , depuis les 
genoux jusqu'au coude - pied , et qui datent de la plus haute antiquité. 
D'ailleurs les brodequins que nous avons donnés à notre figure pourroient bien 
être aussi une espèce d'ocrées. Nous les avons tirés de la statue d'un Héros , 
entièrement revêtue de l'habit militaire , qui est incontestablement Grecque , 
et que l'on voit dans les jardins de Trianon , à l'une des extrémités du mail. 
Sa proportion p;ut être d'environ six pieds. Elle est d'un très-beau travail. 

Kvn/ti'/cts nous paroît d'autant moins pouvoir être traduit par brodequins , 
que les brodequins font une chaussure composée de semelles et de rubans , 
au travers desquels on pouvoit être piqué par les orties et blessé par les 
épines, et que le mot xvWjU.ûfctf paroît annoncer une défense contre les orties, 
puisqu'il est composé de jcvx/aÛ , botte , et de W<f« , ortie. On trouve dans 
Eschyle le mot BeraviWêf pour désigner la chaussure des femmes qui , par 
état , n'étoient point exposées à marcher sur les ronces et les épines. Les loix les 
oblig£oient de rester sédentaires dans leurs maisons. Ce n'est pas que ce mot , 
quant à sa terminaison , ne présente la même signification ; mais comme les semelles 
de ces chaussures étoient généralement fort hautes er fort épaisses , elles garantis- 
soier.t de tout ce qui pouvoit se présenter sous le pied, de manière à le blesser. 

(2) & 0 oî wAOi Xpvjuot TriifKpctitisv. In eo verb clavï aure'i relucdant. 

(3) Traduction de M. Bitaubé. Iliade, Liv. X , page 20a , i/2-12. 

(4) Nous croyons qu'il est à sa place de faire remarquer combien la 



f 110 ) 

Le lit d'Agamemnon eft de bois garni en ivoire; car à l'époque 
de l'action d'Iphigénie en Aulide , il régnoit une aflez grande 



Traduction de M. Bitaubé est ici peu fidèle , quant aux détail?. Voici le Texte 
d'Homère , et la Traduction de Clarke. 

.... "vSwe TTifl Ç^facrl %i'1ffll<a , 

Hoc-tr) / vira.) Xiiçxf oivh ïfUtrxIo xx\x irij'ixx, 
Â/u<p\ cT' ap x yxxîvxv TrepovUo-at'lo ipoivtxiejtrxv , 

Induit cïrea pectora tumeam , ac pedlbus sub nitïdls ligavit pulchros calceos , 
circurnqtie cknam fibulâ connexuit puniceam , dupiieem , amplam ; super quam 
crispa ftorescebat lanugo. 

La Traduction de M. Bitaubé dit une Tunique ; mais laquelle ? La Xiton étoit 
une Tunique qui descendoit jusqu'aux pieds. Il falloit aussi désigner quel étoit 
l'ample manteau. C'est la chlamyde ou la klène , puisque ce manteau 

s'atiache sur l'épaule avec la fibule. Relativement à l'âge de Nestor , ce manteau 
est d'une laine crêpée , comme nos draps ratinés. Nous avons déjà observé 
que la chlamyde et le pallium étoient plus ou moins amples , en rauon de la 
fortune , du rang et de la représentation de ceux qui s'en couvroient. 

Winckelmann dit , en parlant du manteau des Grecs , qu'il ne s'atta- 
choit point comme la chlamyde , et qu'on le jettoit sur l'épaule , comme 
]es ouvriers ont coutume de jetter hurs vestes dans les temps chauds. Il est 
bien vrai que beaucoup de figures antiques représentent des Héros dont la 
chlamyde n'est point attachée , et sur lesquels elle est jettée négligemment ■ 
mais il ne faut pas conclure de-là qu'on ne l'agraffoit point. Souvent les Sta- 
tuaires ont été obligés de placer les vêtemens comme ils l'ont fait , pour donner 
de l'appui à leurs figures qui , avec le manteau déployé , n'auroient point eu de 
solidité. Le passage d'Homère que nous venons de rapporter prouve d'ailleurs 
contre Winckelmann. A/u.<p\ ^âpx XActîvotv xefovxirotlo. Une agraffe rapproche les 
deux côtés de la k'ène. "Winckelmann n'a pas assez approfondi le texte d'Ho- 
mère. 11 cite un autre mot d'Homère à l'appui de son opinion xttm'J'xs •^\atvxs m 
Ces mots donnent l'idée d'une klène négligemment attachée ; xir^Zf , <x7TAonc<»r et 
&7r%fiat , signifient , simplement ouvert et attaché. D'ailleurs le nom propre de ce 
manteau dérive de x^ tv ? rupture , qui est coupé , et de %Wf , ^Aei'/of , qui 
est fermé avec une agraffe , une clef : ainsi son nom seul prouve qu'il s'attachoit, 
et qu'il ne l'avoit pris que de sa forme et de son attache. 

Ce manteau de guerre étoit , pour l'ordinaire , fourré ou d'une laine fort épaisse. 
En considérant de près les Statues dont il est parlé plus haut , on trouve aux 

fimplicité 



( im ) 

simplicité dans les meubles ; la forme en faisoit plutôt la 
richesse que la matière. L'or étoit très-rare. Le métal le plus 
commun étoit l'airain (I) ; aussi voyons-nous qu'on l'employoit 
à la composition des casques , des cuirasses , qu'on en faisoit 
des lames d epées , & que les divers meubles étoient ornés 
d'airain. 

Le fond du dessin que nous joignons à cet article offre 
l'intérieur d'une tente. Elles étoient de bois attaché avec des 
clous d'airain. On mettoit les lits assez près des murailles. On 
y suspendoit les lances , les boucliers , ainsi que les armes des 
vaincus , qui formoient autant de trophées. « Va , dit Ido- 
»» ménée à Mérion , dans le XIII Chant de l'Iliade , va , tu 
»> trouveras dans ma tente vingt et une lances troyennes , 
«dépouille de ceux que j'ai immolés dans les champs de la 
«gloire ; car je n'ai point la coutume de combattre de loin 



deux angks supérieurs de petites bouleites ou glands , comme au pallium ; mais 
c'est ce qui servoit à l'attacher , et en effet lorsqu'il est agraffé , on ne les 
retrouve plus ; au moins , lorsque nous les avons cherchées , ne les avons-nous 
pas retrouvées. 

(i) Il ne faut pas entendre par airain , comme l'ont entendu pre c que tous 
les Traducteurs et comme le représentent les Peintres , un métal composé de 
cuivre et d'étain , dont la couleur noirâtre avohine celle du bronze ; i' faut 
entendre le cuivre dans toute sa pureté. La cuirasse d'airain que portoit Aga- 
memnon étoit un présent hospitalier de Cynire (*) , Roi de Chypre. On sait 
que cette île abondoit en cuivre. D'ailleurs , en suivant Homère , on verra que 
Vulcain , dans la formation du bouclier d'Achille , jette dans ses fourneaux des 
barres d'argent , d'étain , d'airain , tous métaux viergps sans mélange. Il est 
encore certain que les anciens avoient trouvé l'art de rendre le cuivre aussi 
dur que le fer. Si l'on veut de plus amples éclaircissemens sur cette matière , 
on peut consulter la Minéralogie Homérique de M. Millin , page 73 , et suiv. 
elle ne laisse rien à désirer. 

(*) Cynire , fils de Cilix , Roi de Chypre , fut aimé de sa fille Myrrha , dont il jouit 
jans le savoir , & en eu: Adonis. Il étoit père de cinquante filles , qui toutes furent mé- 
tamorphosées en Alcyons , excepté Myrtha , qui le fut en un arbtifleau dont découle la 
Myrrhe. Cynire avoit été Grand-Prêtre de Vénus, 

Q 



( 111 ) 

"l'ennemi ; aussi ai-je en ma puissance un grand nombre de 
» javelots , de boucliers et de cuirasses éclatantes ». 

Agamemnon porte une de ces tuniques qui se fixoient 
sur les épaules par une ou plusieurs agraffes. Aux angles 
supérieurs étoient attachés de petits glands d'or ou d'ar- 
gent. La Statue que nous avons citée plus haut , et sur 
laquelle nous avons pris les brodequins ou ocrées , que nous 
avons donnés à notre Agamemnon , nous a encore servi de 
modèle pour la tunique dont nous avons revêtu cette figure. 
Lorsque la cuirasse étoit posée sur le corps , alors les épau- 
lettes resserroient la tunique , et les deux glands qui , ici , 
paraissent éloignés , se réunissoient l'un auprès de l'autre. Sur 
les Guerriers revêtus de l'armure , jamais la tunique ne 
dépasse les genoux. On peut consulter la figure d'Agamemnon 
du vase de Médicis , que nous avons rapportée , comme auto- 
rité , à l'article d'Aman. Il faut pourtant ne pas oublier que , 
quelquefois , dans les camps on portoit des tuniques longues , 
comme celles dont on faisoit usage dans l'Etat civil , que nous 
avons nommées Jîolce (i) , qu'on appelloit aussi x i ^ v , et qui des- 
cendoit jusqu'aux talons ; x i ^ m ^ MS iroftym. Il est certain que 
le mot Cotillon vient de x i ^ HOV , qui est le diminutif de\ 
jtfoxa!« , xpo'xos , Crocus , Safran. Ainsi cette tunique ( %<1<£c ) peut 
être de couleur de safran , ou décorée de cette couleur , et 
c'est celle que nous avons donnée à la tunique d'Agamemnon. 

Le rôle d'Agamemnon est à notre avis un des plus difficiles 
qui soit au Théâtre. Il exige d'abord dans l'Acteur qui en 
est chargé , une représentation imposante, une figure noble, 
un maintien , une démarche , une gesticulation dignes du Roi 
des Rois , du Modérateur des Princes Grecs rassemblés pour 



(i) Voyez l'article de Pyrrhus , dans la suite des Costumes propres à la 
Tragédie d'Andromaque. 



( r*3 ) 

on grand dessein. Si l'on objectoit que cette observation est 
une de ces vérités que l'on peut appeller triviales , nous en 
conviendrions volontiers ; mais nous ajouterions que cette vérité, 
toute triviale qu'elle soit , eft depuis plusieurs années tellement 
négligée sur tous nos Théâtres dans la représentation des Héros, 
qu'il est devenu nécessaire de la rappeller, sur-tout dans un 
ouvrage consacré non-seulement à faire connoître les Costumes , 
mais encore à régénérer les principes de l'Art Dramatique. 
Il ne faut point se lasser de le redire ; on ne le dira jamais 
trop : la Tragédie est à l'Art Dramatique , ce que le genre de 
l'Histoire est à la Peinture ; y négliger les conventions de l'Art, 
tant dans l'exécution que dans la représentation , c'est frapper 
l'Art darfs sa base , c'est forcer sa décadence , c'est accélérer 
sa chute. Les qualités extérieures que nous venons d'exiger 
dans l'Acteur qui joue le rôle d'Agamemnon sont très-certai- 
nement indispensables ; ce sont pourtant les moindres. Qu'on 
en juge par les détails suivans. 

Agamemnon , Chef de la flotte Grecque , armée contre 
Troie , est instruit par un oracle qu'il faut sacrifier sa fille 
pour obtenir les vents favorables , sans lesquels la flotte ne peut 
sortir de l'Aulide , où elle est arrêtée par un calme qui la 
rend inactive et inutile. L'intérêt de l'armée , tous les princi- 
paux chefs , la gloire même d'Agamemnon semblent exiger 
ce fatal sacrifice ; mais l'amour paternel s'y oppose. Voilà la 
source des combats déchirans que ce malheureux père éprouve 
pendant toute la Pièce ; tantôt poursuivi par la politique adresse 
d'Ulysse , tantôt menacé par Achille , auquel il a promis Iphi- 
génie , tantôt enfin déchiré par les reproches de son épouse 
Clytemnestre , par la résignation de son intéressante fille , et 
par les mouvemens de son propre cœur. L'intérêt de sa gloire, 
l'obéissance aux Dieux , l'intérêt de la Nation paraissent d'abord 
l'avoir déterminé ; il a même rappelle sa fille absente , avec 
sa mère , sous prétexte de célébrer son hymen avec Achille: 

Q * 



( H4 ) 

mais dès qu'il sait qu'elle approche, son amour paternel se 
réveille dans son ame , et c'est-là que les combats de sa ten- 
dresse commencent. Il envoie alors au- devant d'elle pour l'en- 
gager , ainsi que Clytemnestre , à retourner sur leurs pas ; il 
prend la résolution de congédier l'armée , de renoncer à la 
guerre de Troie. C'est ici qu'Ulysse vient lui livrer un pre- 
mier combat , et que plein d'espérance dans le parti qu'il 
vient de prendre, il répond, en dissimulant , que si sa fille vient, 
il consent qu'on l'immole. A peine a-t-il prononcé ces mots , qu'il 
apprend l'arrivée de sa femme et de sa fille. Quelle horrible 
situation que celle de ce Prince infortuné ! Dans quel état son 
ame doit-elle être pendant son premier entretien avec Iphigénie ! 
Comment peindre l'embarras où il se trouve , l'incertitude où 
il est de lui dévoiler ou de lui cacher son sort ! Avec quelle 
expression de physionomie , quels mouvemens indécis , quelle 
foiblesse et quelle altération dans la voix , l'Acteur ne doit-il 
pas suivre le Dialogue coupé de cette Scène pleine de génie , 
de naturel et de sensibilité ! Qu'ils doivent être amers pour 
le Spectateur , les accens qui peuvent seuls bien rendre ce 
demi -vers où tout l'Art de l'Auteur est renfermé : Vous y 
sere{ , ma fille ! Qui ne sent et n'éprouve en soi le combat 
affreux qui se passe dans le cœur d'Agamemnon , la vio- 
lence extrême qu'il se fait , en ce moment , pour retenir ses 
larmes ) Ses perplexités , ses alarmes ne font que croître ainsi 
à mesure que le temps du sacrifice approche. Ce qui met le 
comble à sa douleur , c'est qu'il faut qu'il dispose et sa fille 
et sa femme , et Achille , amant d'Iphigénie , à un sacri- 
fice qu'il redoute autant qu'eux tous ; ce qui le rend diffi- 
cile à exprimer, c'est que dans tout le rôle cette douleur est 
concentrée , passive , et qu'elle ne peut éclater. Il est ici essen- 
tiel de remarquer que dans la seule Scène où Agamemnon 
donne une explosion active à ses sentimens , ce n'est pas la 
douleur , mais l'orgueil qui les dirige ; nous voulons parler de 



I "5 ) 

la VI e Scène du IV e Acte entre ce Prince et Achille. Aga- 
meranon se livre d'autant plus aisément, dans cette situation > 
aux élans de son orgueil , que dans tout ce qui a précédé , il 
a été contraint à resserrer, pour ainsi dire, son ame, et qu'il 
a besoin de la répandre avec violence , n'importe par quel 
mouvement convenable à son rang , à sa position et à la nature. 
Mais comme il redevient foible après cet éclat ! comme la ten- 
dresse paternelle reprend tout- à-coup ses droits ! Cette analyse 
du rôle d'Agamemnon suffit pour en montrer les difficultés , et 
pour indiquer aux Acteurs nés avec de l'esprit , de l'intelli- 
gence , de la sensibilité et l'amour de leur art , les moyens de 
s'y présenter de manière à mériter les suffrages des amateurs et 
des esprits éclairés. 



ERIPHILE, dans la même. Tragédie. 

« C'est à Pausanias , dit Racine , dans la Préface d'Iphî* 
« génie que je dois l'heureux personnage d'Eriphile , sans lequel 
" je n'aurois jamais osé entreprendre cette Tragédie. Quelle 
*> apparence que j'eusse souillé la Scène par le meurtre bor- 
» rible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il 

« falloir représenter Iphigénie ? Je puis dire que 

« j'ai été très-heureux de trouver dans les anciens cette autre 
«Iphigénie (i) que j'ai pu représenter telle qu'il m'a plu , et 
» qui tombant dans le malheur où cette amante jalouse 
» vouloit précipiter sa rivale , mérite , en quelque façon , 
» d'être punie, sans être pourtant tout-à-fait indigne de compas- 

» sion Le voyage d'Achille à Lesbos , dont ce Héros se rend 

» maître , et d'où il enlève Eriphile , avant que de venir en 
» Aulide , n'est pas.... sans fondement. Euphorion de Chalcide,, 



(i) Voyez le commencement de l'art. Iphigénie sous son premier Costume 



( 19* ) 

«> Poète très-connu parmi les anciens , et dont Virgile et Quin- 
f« tilien font une mention honorable , parloit de ce voyage de 
» Lesbos (i). Il disoit, dans un de ses Poèmes , au rapport de 
» Parthénius , qu'Achille avoit fait la conquête de cette île avant 
» que de joindre l'armée des Grecs, et qu'il y avoit même trouvé 
«une Princesse qui s'étoit éprise d'amour pour lui». Ce per- 
sonnage , dont l'heureuse découverte a paru un bonheur à 
Racine , n'avoit point , dirent certains Critiques , paru sur 
ie Théâtre d'Athènes , et les Athéniens n'y avoient rien 
perdu. Tout personnage, ajoutèrent-ils, qui n'est point essen- 
tiel à la Tragédie, est condamnable , parce que tout ce qui 
ne concourt pas nécessairement à l'action principale, la ralentit. 
Que vient faire Eriphile ? Elle vient entretenir sa confidente 
de ses malheurs et de son amour pour Achille. Personne ne 
prend intérêt à ses malheurs ; son amour touche aussi peu le 
Spectateur, qu'il touche Achille lui-même ; elle ne fait que 
détourner l'attention qu'on a pour Iphigénie , qui seule est 
digne de l'attirer. Il est vrai que sa mort épargne Je chagrin 
de voir celle d'iphigénie ; mais quand le Poète auroit fait 
mourir Iphigénie , il n'auroit fait que suivre l'autorité de la 
Fable , comme il l'a suivie dans la Tragédie d'Hippolyte , où 
la Scène est souillée par le meurtre également horrible d'un 
Prince vertueux , la victime innocente d'une calomnie atroce. 



(i) M. Luneau de Boisjermain , dans ses Commentaires sur Racine , dit 
que ce Poète auroit pu ne pas faire mention d'un Auteur aussi peu connu 
qu'Euphorion de Chalcide , et s'appuyer du témoignage d'Homère , qui parle , 
au Livre ÏX de son Iliade , de la conquête que fit Achille de l'île de Lesbos. 
Cette observation est au moins hasardée. Homère est , sans doute , une autorité 
très-respectable ; mais, en parlant du voyage d'Achille à Lesbos , il ne parle 
pas de la Princesse qui devint amoureuse d'Achille , et Euphorion de Chalcide en 
fait mention ; c'étoit donc celui-ci qu'il falloit prendre comme autorité pour le per- 
sonnage d'Eriphile; d'ailleurs un Ecrivain cité avantageusement par Virgile et par 
Quintilien n'est point une autorité faite pour être dédaignée. 



( H7 ) 

Ces réflexions sont séduisantes , et sur- tout la dernière. On 
peut néanmoins y répondre. Il est certain qu'Iphigénie pou- 
voit mourir comme Hippolyte , et qu'il suffisoit que plusieurs 
Auteurs eussent avancé qu'Iphigénie étoit morte en Aulide , 
pour que Racine fût autorisé à la faire mourir , si la mort 
de cette Princesse étoit entrée dans son plan ; mais elle n'y entroit 
point , et il étoit le maître de ne la point faire immoler , 
puisque divers Ecrivains ont assuré , les uns qu'elle ne mourut 
pas en Aulide , les autres qu'il y eut deux Iphigénies , et d'autres 
encore que ce fut l'Iphigénie fille de Thésée et d'Hélène qui 
fut sacrifiée par Calchas. La contrariété des versions donnoit 
à Racine le droit de choisir celle qui étoit à sa convenance. 
Il n'en est pas de même d'Hippoîyte. Tons les Mythologues 
sont d'accord sur la mort de ce Prince ; il falloit se soumettre 
à un fait généralement avoué , et Racine ne ressembloit pas 
à ces Auteurs qui , peu scrupuleux- sur les altérations qu'ils 
donnent aux évènemens les plus connus , établissent des situa- 
tions arbitraires, en foulant aux pieds toutes les autorités , et 
qui , fiers de quelques succès éphémères , s'embarrassent peu 
de prouver aux connoisseurs et aux gens de goût , l'impossi- 
bilité où la roideur de leur imagination les met de se plier 
aux grands principes de l'Art Dramatique. Quant à la part 
que le personnage d'Eriphile a dans l'action de la Tragédie 
d'Iphigénie , elle n'est pas si inutile que l'ont avancé des Obser- 
vateurs jaloux , ignorans ou inattentifs. Sans l'amour d'Eri- 
phile , Tphigénie n'auroit qu'un accent , qu'une couleur dans 
toute la Tragédie ; et quelqu'intéressante que puisse être sa 
résignation aux volontés de son père , des Dieux et de la 
destinée , cette résignation donnerait de la monotonie au rôle 
de la jeune Princesse ; ce qui seroit un défaut. Il y a plus -, si Eri- 
phile ne rendoit pas Iphigénie jalouse , celle-ci donnerait moin?' 
d'essor à la passion qu'Achille lui a inspirée , et sa soumission 
seroit moins admirable. L'Art du Théâtre a des finesses , des 



( «8 ) 

ressorts qui ne sont pas faits pour être apperçus par tous les 
Juges , il faut un tact exercé , une connoissance approfondie 
du cœur humain , une sensibilité exquise pour les connoître et 
pour en être frappé ; et c'est principalement dans les Tragédies de 
Racine et de Voltaire que les beautés délicates, que les secrets 
de cet Art difficile et sublime se montrent, pour les esprits 
éclairés , de la manière la plus admirable et la plus désespé- 
rante. Pour être en état , nous ne disons pas de bien , mais de ne 
pas mal juger Racine , il faudrait au moins être capable de 
le sentir. Eh ! combien de gens , avec la prétention d'être des 
Aristarques sévères , sont éloignés du génie, du goût et de l'ame 
de Racine! Ajoutons qu'Eriphile, qui ne sert pas beaucoup à 
l'action pendant les quatre premiers Actes , lui devient fort 
utile à la fin du quatrième , qu'elle seule enchaîne au cin- 
quième, et que c'est elle qui prépare et qui consomme le dénoue- 
ment. Certes , ou nous nous trompons fort , ou un tel person- 
nage n'est pas oiseux ; et il falloit toutes les reflburces que 
Racine avoit dans l'esprit , pour savoir faire servir Eriphile , 
d'abord à donner du ressort au caractère d'Iphigénie , et ensuite 
à devenir le motif essentiel de la catastrophe. 

C'est , sans doute , ici l'occasion d'observer que les Comé- 
diens de presque tous les Théâtres de France ont pris , depuis 
long-temps , l'habitude de supprimer la dernière Scène du IV e 
Acte d'Iphigénie , et que c'est une grande faute. Cette Scène est 
courte : il faut la citer toute entière, pour mieux faire comprendre 
la nécessité de la conserver. Clytemnestre , Iphigénie, Agamem- 
lîon et Eriphile viennent de se retirer. 

ERIPHILE A DO RI S, fa Confidente. 
Suis-moi .... ce n'est pas-là , Doris , notre chemin. 

D O R I S. 

Yous ne les suivez pas î 

ERIPHILE. 



( "9 ) 



E R I P H I L E. 

Ah ! je succombe enfin ! 
Je reconnois l'effet des tendresses d'Achille: 
Je n'emporterai point une rage inutile. 
Plus de raisons. Il faut ou la perdre ou périr. 
Viens , te dis-je, à Calchas , ja vais tout découvrir. 

Il n'est pas difficile de s'appercevoir que la suppression de 
cette Scène est motivée par la crainte qui agite les Actrices 
auxquelles on confie le rôle d'Eriphile , de terminer ce rôle 
d'une manière faite pour exciter l'animadversion des ames 
délicates , et d'élever quelques murmures. Cette considéra- 
tion , née de la vanité , est d'autant plus ridicule , qu'elle 
ferme les yeux sur un inconvénient assez grave , et qui nuit 
à l'intérêt du cinquième Acte. Cet Acte ne tient au quatrième 
et ne peut, d'avance, appeller la curiosité du Spectateur , que 
par la connoissance donnée du projet de la jalouse Eriphile. 
Si cette Princesse n'a rien à dire , il est inutile qu'elle arrive 
avec Clytemnestre et Iphigénie , lorsqu'Agamemnon fait mander 
celles-ci , pour leur ordonner de quitter l'Aulide. Si elle ne 
vient point , il est impossible qu'elle apprenne les projets d'Aga- 
memnon , qu'elle les découvre à Calchas , puisqu'ils n'ont pour 
témoins que la Reine , sa fille , Eurybate et les Gardes qui 
doivent conduire Iphigénie hors du camp , et que tous ces 
personnages partent à l'instant. Si elle paroît , il est nécessaire 
que l'on sache ce qu'elle vient faire , pourquoi l'Auteur l'a 
introduite. Or, dans tous les cas, la suppression de la Scène, 
que Racine a placée avec intention , est une faute contre 
l'Art Dramatique et contre les convenances. Nous prévenons 
l'objection que l'on pourroit nous faire , en nous citant ce 
que nous avons dit , page 44 de ce Volume , d'un monologue 
de Narcisse , monologue que nous avons conseillé de sup- 
primer. Oui , nous avons dit , et nous répétons , que les Vers 

R 



( Mo ) 

qui terminent le second Acte de Britannicus doivent être omis, 
parce que Narcisse y médite , à froid, la perte de deux infor- 
tunés , sans autres motifs qu'une ambition subalterne et la 
lâche habitude du crime ; d'ailleurs ces Vers ne lient point le 
second au troisième Acte de Britannicus. Il n'en est pas de même 
de la situation d'Eriphile. Cette Princesse est fière , outragée , pas- 
sionnée ; sa captivité ne lui a présenté d'autre consolation que 
l'espoir d'être aimée d'Achille ; cet espoir lui est enlevé par 
l'amour du fils de Pélée pour Iphigénie ; ainsi l'orgueil, l'amour 
et la jalousie sont les causes qui l'égarent ; c'est la passion qui 
la transporte , et quand la passion parle , elle fait tout oublier. 
On auroit donc tort de comparer la Scène d'Iphigénie avec 
celle de Narcisse , et la conservation de la première est aussi 
nécessaire que la suppression de la seconde. 

Après avoir cherché dans l'Antique des figures qui pussent 
nous servir de guides dans la représentation du Costume d'Eri- 
phile , nous avons cru devoir nous fixer , en partie , sur la 
famille de Niobé. Non-seulement les figures qui la composent 
sont très-bien ajustées , mais il est vraisemblable que l'Auteur 
y a suivi les traditions qui sont arrivées jusqu'à lui , et , en 
outre, ces figures offrent des différences sensibles dans la forme 
de leurs habillemens qui sont tous Grecs. Nous en voyons 
qui ont des tuniques sans manches , c'est-à-dire , que celles-ci 
ne sont formées , ainsi que nous l'avons précédemment fait 
remarquer , que de deux morceaux longs et quarrés qui sont 
attachés sur les épaules , et laissent une grande ouverture sous 
les bras jusqu'à la ceinture. D'autres , comme celle de la plus 
jeune des filles , plongée dans le sein de sa mère , portent une 
tunique qui ne monte que jusqu'à la hauteur de la poitrine , 
et se fronce dans son bord supérieur: le lin en est extrêmement 
délié , et donne des plis d'une finesse qui permet de voir jus- 
qu'aux plus petites formes du corps. La tunique de la mère 
n'a point de manches. Celle d'une autre fille a des manches; 



( 131 ) 

elle est attachée par une ceinture placée sous le sein , et est 
échancrée sur le devant de la poitrine. C'est la tunique de notre 
Eriphile. Cette particularité que nous avons remarquée, sur 
cette figure seulement, d'une manière aussi sensible , est ce qui 
a déterminé notre choix. Toutes ces figures portent le manteau 
plus ou moins développé , plus ou moins ample , mais , à l'exa- 
men , on remarque que les manteaux présentent tous la même 
forme , qui est celle que nous avons expliquée à l'art. Pallium , 
pag. 2,7-31, de notre premier Volume. 

L'ajustement de tête de notre Eriphile est celui d'une 
des plus jeunes figures de la même famille : il est composé 
de rubans qui vont se rejoindre vers le derrière de la tête , 
pour y attacher les cheveux à la manière des vierges. Quelques 
filles de Niobé sont coëffées d'une autre manière. Leurs cheveux 
sont divisés sur le front et conduits , des deux côtés , en arrière. 
Ils couvrent la partie supérieure des boucles , et sont enve- 
loppés d'une toile fine , à l'exception de ceux du haut du 
visage et des oreilles. C'est sur ce modèle que nous avons 
ajusté la tête de Doris , Confidente d'Eriphile , qui est ici 
représentée, soutenant la Princesse dans sa chute (1). 

La tunique de Doris est arrêtée sur le corps par deux cein- 
tures , l'une placée assez loin du sein , et l'autre absolument 
sur les hanches. Ordinairement c'étoit cette seconde ceinture 
qui servoit à relever la tunique, qui, par son ampleur, auroit 
pu gêner la marche. On remarque quelquefois sur l'Antique 



(1) C'est d'après cet exemple que M. David , dans son Tableau repré- 
sentant le serment des Horaces , a coëffé la j.une Camille. Cette coëffure se 
retrouve sur un grand nombre de vases étrusques : mais Camille n'est pas 
Grecque , elle est Romaine , et en cela M. David n'a pas exactement 
observé le Costume. D'ailleurs il a donné encore à Camille une tunique sans 
manches , et l'on peut facilement concevoir que les Romains, sur-tout aux premiers 
temps de Rome , devoi;nt tenir beaucoup au Costume des peuples dont ils étoient 
originaires. 

R 2. 



( ^ ) 

que les plis recouvrent cette ceinture ; et descendent jusqu'à 
la moitié des cuisses , même jusqu'aux genoux. Mais cette 
manière est un peu lourde , et si nous l'indiquons , ce n'est 
que pour montrer les différentes façons de s'ajuster. La figure 
accessoire , placée derrière Eriphile , n'est employée dans notre 
dessin que pour indiquer que la Suivante pourroit aussi porter 
le peplum , ainsi que le manteau. Nous observerons pourtant 
qu'au Théâtre il seroit nécessaire de donner plus de simplicité 
aux vêtemens des Suivantes , et que l'ajustement de Doris 
peut , au moins à notre avis , être susceptible de beaucoup 
de grâces. 

Nous dirons ici quelque chose de la coëffure des Esclaves , 
sur laquelle les Auteurs sont très-partagés. L'Abbé Gédoyn , 
dans ses Notes sur Pausanias , Tome II , page 373 , et Dacier, 
Vies des Hommes illustres de Plutarque , aux Notes sur celle de 
Thésée, prétendent qu'on leur rasoit les cheveux. Selon Winc- 
kelmann (r) , la tête rasée étoit un signe de deuil , et non pas 
d'esclavage. Cependant ces deux sentimens ne sont pas abso- 
lument contradictoires ; car il est à supposer que , dans des 
circonstances malheureuses , dans les calamités publiques , ou 
même dans des afflictions particulières , les Grecs , comme beau- 
coup d'autres peuples , ont pu prendre les signes extérieurs de 
l'esclavage. Il est bien vrai que divers passages d'Homère 
prouvent que , de son temps , on ne rasoit pas indistincte- 
ment tous les esclaves. D'autres autorités annoncent pourtant 
que cela se pratiquoit pour l'ordinaire , puisque Polignote (z) 
peignant Ethra , mère de Thésée , l'avoit représentée avec les 
cheveux coupés, pour désigner son état de servitude. Quelques 
Auteurs veulent néanmoins qu'il y ait eu deux Ethra , et que 
celle qui fut Esclave n'ait pas été la mère de Thésée , quoi 



(1) Hist. de l'A: t. Tome I, page 35-3. 

(2) Pausanias, Tome II , page 373. 



( 153 ) 

qu'en ait dit Diodore de Sicile. Ce qu'il y a de certain , c'est 
que les suivantes , dans les bas-reliefs , ou figures de ronde 
bosse , qui représentent des femmes dans la servitude , n'ont 
point les cheveux rasés , mais seulement attachés près de la 
tête , ou enveloppés dans des voiles légers , ainsi qu'il est 
démontré par la figure de Doris, dans le dessin qui est attaché 
à cet article. 



ACHILLE, dans la même Tragédie. 

Nous avons dit précédemment que , dans le camp même , 
les anciens alloient souvent sans leurs armes (i). Achille est 
entré dans le camp la veille du jour où se passe l'action de la 
Tragédie d'Iphigénie , comme on le voit par ces Vers que dit 
Agamemnon dans la première Scène du premier Acte. 

Achille va combattre et triomphe en courant ; 
Et ce Vainqueur , suivant de près sa renommée , 
Hier , avec la nuit , arriva dans l'armée. 

Achille ne peut et ne doit donc paroître qu'en habits longs, 
depuis la seconde Scène du premier Acte jusqu'à la même 
Scène du cinquième , où il se montre sous cette armure for- 
midable , que depuis il confia àPatrocle, pour le malheur de 
celui-ci. 

Notre Achille porte la tunique appellée yAù ou stola , qui 

(i) Voyez l'Iliade d'Homère , Chant X. « Le vaillant Trasymède donne 
v> au fils de Tydée une épée à deux tranchans , car la sienne est restée dans 
» sa tente. Le fils de Mérion arme le brave Diomède d'un bouclier et d'un 

m casque de cuir noir, sans ornemens , sans panache Mérion donne à Ulysse 

» un arc , un carquois , une épée , un casque de cuir » Et cependant Dio- 
mède et Ulysse sont appellés pour une entreprise importante et périlleuse ; ils 
doivent pénétrer de nuit dans le camp des Thraces , pour enlever les chevaux 
de leur Roi Rhésus. 



( 134 ) 

descend jusqu'aux pieds. Nous avons vu qu'Agamemnon en 
portoit une de couleur de safran. Celle-ci est de pourpre et 
attachée sur les manches par plusieurs agraffes. Elle pour- 
roit être de couleur blanche ; mais la couleur de la chla- 
myde que porte ce Héros ne doit point être arbitraire. Achille 
étoit fils de Thétis (i) , fille de Nérée , et , par allusion à sa 
mère , les anciens lui ont donné un vêtement couleur de vert- 
de-mer ou céladon. C'est ainsi qu'il étoit représenté sur une 
peinture antique , citée par Winckelmann , dans son Histoire 
de l'Art ; et nous voyons que Sextus Pompée, après avoir 
remporté une victoire navale sur la flotte d'Auguste , prit 
une chîamyde de cette couleur , comme pour consacrer son 
triomphe et insulter à la défaite de son ennemi. Aussi , par 
représailles , Auguste fit-il présent d'un drapeau de cuir vert à son 
gendre Agrippa, lorsque celui-ci eut remporté un pareil avan- 
tage sur ce même Sextus Pompée. Quoique les citations sur 
lesquelles nous nous appuyons ici , soient tirées de l'Histoire 
Romaine , et par conséquent bien postérieures au temps d'Ho- 
mère , elles nous démontrent cependant , sans aucun doute , que 
les couleurs avoient des significations que, dans certains cas, il 
n'est pas permis de négliger. Par exemple , Jupiter étoit toujours 
représenté avec une draperie rouge, et ses Prêtres , les F/amen, 
Diaiis , Martïalïs et Quirinalis , étoient revêtus de vêtemens de cette 
couleur. Quand les anciens ont donné un manteau à Apollon ' 
ils le lui ont donné bleu ou violet. Bacchus est ordinairement 
couvert d'une draperie blanche , quoiqu'à notre avis elle puisse 
être de pourpre. Cybèle est constamment vêtue en vert , 
comme Déesse de la Terre. Junon , dont le vêtement pourroit 
être bleu céleste , puisqu'elle désigne l'air , est représentée 
par Marcianus Capella (i) avec un voile blanc. Un dessin resté 

(1) 11 ne faut pas con Fondre cette Tiiétis , fille de Nérée et de Doris , avec 
son aïeule Téthyç, femme de l'Océan et Déesse de la Mer. 

(2) Marcianus Mincus Félix Capella , Poëte latin , vivoit vers l'an 490 de 



( m ) 

d'une peinture antique , et conservé au Vatican , offre Palias 
avec un manteau couleur de feu , quoiqu'elle soit générale- 
ment représentée avec un manteau bleu céleste ; mais les 
anciens donnoient , comme nous venons de le dire, des signi- 
fications aux couleurs. A Sparte , les Héros , pour marquer 
leur ardeur guerrière , habilloient Pallas en couleur de feu ; 
ainsi c'est une autorité pour que cette Déesse puisse être ainsi 
vêtue. Par une conséquence naturelle et nécessaire de tout ce 
que nous venons de dire , tout ce qui avoit rapport aux 
Dieux Marins , portoit le vert céladon ; les animaux même, 
qu'on leur immoloit , étoient ornés de bandelettes de cette 
couleur. Les Naïades tirent leur nom de tib , v£ue1ct<» , s'écouler, 
et elles sont revêtues de vert sur les peintures antiques. Le 
vert et le blanc désignent Vénus , par allusion à sa naissance, 
parce qu'elle fut formée de l'écume de la mer qui est blanche , 
Zçpos , d'où àçfofftn , premier nom de Vénus. On ne sait pas 
pourquoi Virgile donne au Tibre une draperie couleur 
d'acier (i) ; une Peinture du Vatican offre une Nymphe vêtue 
d'un habit de cette couleur: mais, d'après le sentiment deWinc- 
kelmann , la draperie du Tibre doit être de la même couleur que 
celle dont parlent les Poètes pour tous les autres fleuves. 

Le manteau que porte Achille dans le dessin attaché à cet 
article , est la chlamyde , dont nous avons déjà entretenu nos 
Lecteurs. Le passage d'Homère que nous avons cité en note , 
à l'art. d'Agamemnon , page 117, prouve que les Rois s'en 
couvroient dans le camp , par - dessus la x^* ou stola , et 
que quelquefois ces manteaux étoient doublés ou d'un fort 

J. C. On croit qu'il étoit Africain et Proconsul. On a de lui un Poëme inti- 
tulé : De Nupùis Phïl.ûog'tœ & Mcrcuru , et de septem artïbus lïberalïbus. 

(1) Nous hasarderons de dire que peut-être le Poëte a adopté cette couleur 
pour le manteau du Tibre , parce que ce fleuve couloit dans un pays tout 
guerrier , et qui devoit sa principale gloire à la force des armes : nous ne don- 
nons pourtant ceci que comme une conjecture. 



( Ijtf ) 

tissu. Achille en avoit reçu de sa mère une grande quan- 
tité (i), ainsi que de tuniques et de tapis velus, dont elle avoit 
rempli un coffre précieux qu'il conservoit avec soin dans sa 
tente. Ici , par l'ampleur , qui fait une partie de la richesse 
de la tunique , Pagraffe s'éloigne des bords supérieurs , et pré- 
sente par ce moyen l'envers de l'étoffe , ainsi que l'endroit ; 
ce qui offre une manière d'ajuster dont l'antique a laissé des 
exemples , et que le Poussin n'a pas négligée. On peut s'en 
convaincre par l'inspection de son Assuérus , dans le tableau 
de sa composition qui représente l'évanouissement d'Esther. 
Achille tient son sceptre (2) à la main. Tous les Rois mar- 
choient avec cette marque de leur puissance : Homère en fait 
mention dans cent endroits , et au Chant I er de l'Iliade , Vers 
246 , il dit que celui de notre Héros étoit orné de clous d'or, 

"Xpvo-uoK r,xoi<ri weirctp/Aivov. 

Achille est supposé dans le camp prononçant ce Vers que , 
dans la Scène seconde du premier Acte , il adresse à Aga- 
memnon. 

Seigneur , qu'a donc ce bruit qui vous doive étonner ? 

Derrière lui on apperçoit une barrière qui , placée dans un 
plan coupé , est censée former le camp. Plus loin , on voit 

(î") Homère, Chant XVI, de l'Iliade , Vers ziz «224, Xiluvav , •^Aum'ctay... 
Te Ta.irH'W. 

(2) Dans les Lettres d'Alciphron le Rhéteur , on trouve que l'équipage d'un 
Cynique est le bâton et la besace ; mais nous ne savons pas qu'on ait encore 
remarqué que le bâton noueux fût une espèce de parure , un ornement distinctif 
de la Secte des Cyniques. C'est pourtant ce que semblent désigner les clous 
d'airain dont Alciphron dit qu3 le bâton de Péricratès étoit garni. On voit par- 
la quR c etoit une espèce de sceptre , tenant beaucoup de celui d'Achille , à 
l'exception qu'il étoit moins long. Personne n'ignore quel étoit l'orgueil des 
Cyniques , qui se prétendoient égaux aux Rois , et qui mettoient de la vanité 
à leur parler avec hauteur , comme on le voit par la réponse de Diogène à 
Alexandre , c'est-à-dire , au plus impérieux de tous les Souverains. Dans la 

le 



'( 137 ) 

le port de l'Aulide (i), et la ville de Chalcis , dont le rivage 
est bordé des vaisseaux des Grecs. Plusieurs sont coloriés en 
rouge d'après l'autorité d'Homère qui , vers 144 de rénumé- 
ration des vaissaux Grecs , fin du second Livre de l'Iliade , dit 
que les proues des douzes vaisseaux qu'Ulysse avoit amenés 
dans le port de l'Aulide étoient de couleur rouge, fvUi*«. fjutfovrapmi. 
Les vaisseaux étoient décorés de figures en ornemens. On 
arrachoit ces figures des vaisseaux , et on les appendoit dans 
les Temples , en signe de triomphe. C'est de ces figures que 
parle Ulysse lorsqu'au neuvième Chant de l'Iliade , il dit à 
Achille qu'Hector menace d'enlever, à coups de hache, les proues 
des vaisseaux Grecs. Autour des vaisseaux , et principalement 
à la poupe , on suspendoit , comme on le voit sur les navires 
qui sont derrière Achille , des boucliers , des armures , et 
même des dépouilles prises sur l'ennemi. Homère en donne un 
exemple aux vers 570 et 571 , du dixième livre de l'Iliade. 
«Ulysse, dit-il, suspend à son vaisseau les armes ensanglan- 



cinquième Eglogue de Virgile , le Berger Vainqueur reçoit une houlette ornée 
de clous d'or ; c'étoit une espèce de sceptre. 

(1) L'Aulide étoit une petite contrée de la vaste Béotie , qui avoit une 
Ville du même nom , et un port assez grand pour contenir une flotte de plus 
de cinquante vaisseaux. Ce Port étoit joint , par un pont placé sur l'Eurype, à la 
Ville de Chalcis , bâtie sur les bords de FEubée , île célèbre de la mer Egée , 
aujourd'hui l'Archipel : elle s'appelloit jadis Abas , c'est pourquoi ses habitans 
sont toujours appellés Abantes par Homère. On lut a donné depuis le nom 
de Négrepont. On n'a point exprimé cette jonction dans la Planche , a cause 
de la petitesse des objets et de leur éloignement. Cependant le détroit devient 
intéressant , par ce qu'en ont écrit Strabon , Sénèque , Pline , Pomponius Mêla , 
Tite-Live , Claudien , Stace. Les trois premiers de ces Ecrivains disent que les 
eaux de ce détroit fluoient et réfluoient sept fois en vingt-quatre heures. Pom- 
ponius Mêla renchérit sur eux. Il ajoute que ces flux et reflux avoient lieu 
sept fois le jour , et dix-sept fois la nuit. Tite-Live avance que cette fluctuation 
n'étoit point réglée , et qu'elle étoit l'effet des vents qui élevoient des mon- 
tagnes d'eau , et les laissoient ensuite s'écouler comme par torrens. 

S 



( 138 ) 

» tées du malheureux Dolon , jusqu'à ce qu'il puisse les con- 
» sacrer à Minerve dans une cérémonie solemnelle ». 

Le rôle d'Achille est marqué par des nuances qu'il n'est 
pas aisé de saisir et de fondre , de manière à ce qu'il ne 
sorte jamais du caractère qu'il lui convient de conserver. C'est 
un Héros généreux , et en même-temps un amant passionné. 
Ce n'est pas seulement la protection d'une infortunée qu'il 
embrasse , c'est celle d'une Princesse qu'il aime avec trans- 
port , qu'il veut épouser et qui lui est promise : il défend 
une vie dont dépend le bonheur de la sienne. Cet hymen, qu'il 
attendoit, a servi de prétexte pour faire venir Iphigénie dans 
l'Aulide. Il est trompé dans son espérance , il voit qu'on a 
abusé de son nom , il a son honneur et son amour à venger ; que 
ne doit-on pas attendre d'un Héros qûe ces deux intérêts ani- 
ment ? et quel est l'art du Poète d'avoir su les réunir 5 Souvent 
les personnages amoureux qu'on introduit sur notre Théâtre 
déshonorent la majesté de la Tragédie ; mais l'amour d'Achille 
n'a rien que de grand et de noble , on ne le voit point soupirer 
aux pieds de sa maîtresse. Achille , quoiqu'amant , est tou- 
jours Achille , il ne songe qu'à se venger de l'affront qu'il a 
reçu , et à sauver les jours de l'épouse qui lui est destinée. 
On dira peut-être qu'il n'est pas glorieux à Achille de s'oc- 
cuper de son amour , tandis que tonte l'armée est retenue 
en Aulide par la colère des Dieux. On demandera si c'est là le 
temps qu'un Héros doit choisir pour préparer la pompe de 
son hymen. Le Poète , qui a prévu cette objection , l'a mise 
dès le commencement de la Pièce dans la bouche d'Ulysse , et 
Achille l'a détruite , en répondant que son amour ne l'empê- 
cheroit pas de descendre le premier au rivage de Troye , qu'il 
ne demande que Troye et un vent favorable qui l'y conduise. 
Comme il a préféré peu de jours , mais illustres à une vie 
longue , mais obscure , nulle autre passion n'est capable de 
retarder celle qui l'emporte vers la gloire ; de même que 



( 139 ) 

nulle passion n'est capable debranler l'inviolable attachement 
d'iphigénie aux devoirs d'une fille soumise à son père , ni 
l'amour de la vie , ni l'estime qu'elle doit avoir pour un 
Héros qu'on lui a promis pour époux , et que son père lui a 
permis d'aimer. 

Cette analyse du caractère d'Achille indique assez la physio- 
nomie que le rôle doit avoir à la représentation. Tout autre 
développement seroit inutile pour un Acteur qui ne trou- 
veroit pas , dans ceux que nous avons donnés , les motifs de 
l'expression qui convient au personnage d'Achille dans les 
différentes situations où il se trouve. Ce caractère est peint, 
d'ailleurs , d'une manière aussi pleine que rapide dans ces deux 
vers d'Horace. 

Impiger, iracundus , inexorab'ûis , acer, 
Jura, neget sïbi nata , riifiil non arroget arrnis. 



ULYSSE, dans la même Tragédie. 

Ulysse , fils de Laerte et d'Anticlée , étoit Roi des îles 
d'Itaque et de Dulichium , dans la mer Egée. Il épousa Péné- 
lope (i) , fille d'Icarius , qu'il aimoit si passionnément, que 
craignant de la quitter pour aller au siège de Troye , avec les 
autres Princes Grecs , il contrefit l'insensé. Il atteloit à une 
charrue des animaux de différentes espèces , labouroit le rivage 
de la mer , et semoit du sel au lieu de blé. Palamède , qui 
le connoissoit adroit et qui savoit combien son esprit étoit 
fertile en ruses , prit son fils Télémaque , qui étoit encore en 
bas âge , et le plaça devant la charrue , au bord du sillon. 



(i) Pénélope est formé du mot Grec ttmvi» , toile , et de mttos , habit , vête- 
ment. C'est peut-être cette formation qui a donné lieu à la Fable de la toile 
que l'épouse d'Ulyss3 ouidissoit le jour , et qu'elle défaisoit la nuit. 

S z 



( M 0 ) 

Ulysse , de peur de blesser son fils , souleva doucement le 
soc , et donna lieu à se convaincre que sa folie n'étoit qu'une 
feinte. Alors il fut contraint de partir. Cependant Homère ne 
parle point de cet événement : il donne au contraire à Ulysse 
les plus grands éloges , il le représente par-tout comme un 
Prince doué d'une admirable éloquence , d'une prudence con- 
sommée , d'une sagesse rare dans les conseils , d'une patience 
infatigable dans les travaux , et d'un courage invincible dans 
les combats. Virgile Ta présenté sous un autre aspect. Il le 
peint comme un fourbe, dont l'artifice étoit le talent ptincipal,en 
un mot , comme un scélérat. Ces deux sentimens , si diamétrale- 
ment opposés, ont dû souvent jetter les Auteurs dans un grand 
embarras. Racine paroît les avoir conciliés. Il est évident que 
si Palamède emploia la ruse pour se rendre certain de la feinte 
d'Ulysse, celui-ci se servit d'un moyen, à- peu -près sem- 
blable, pour reconnoître le jeune Achille qui étoit élevé sous des 
vêtemens de femme , parmi les filles du Roi Lycomède. Ce fut 
encore lui qui , aidé de Palamède , enleva les flèches d'Hercule 
que ce Héros avoit laissées à Philoctète. Il s'empara du Palla- 
dium qui étoit renfermé dans la forteresse d'Ilion. Enfin il 
tua Rhésus , Roi de Thrace , et amena ses chevaux blancs 
au camp des Grecs. C'étoit de la possession de toutes ces 
choses que dépendoient la destinée de Troye et le succès du 
siège. Ulysse étoit donc un personnage très-important. Aussi son 
rôle , sans être un rôle principal dans la Tragédie d'Iphi- 
génie , le présente-t-il sous des couleurs dignes d'un homme 
de son importance , sans rien dissimuler du caractère caute- 
leux qui lui étoit particulier. On en peut juger par ces Vers 
de la seconde Scène du premier Acte , Vers que notre figure 
semble être dans l'action de prononcer. 

Seigneur , Agamemnon s'étonne avec justice. 
Songez-vous aux malheurs qui nous menaçent tous ? 
O Ciel ! pour un hymen , quel temps choisissez-vous ! 



( I 4 I ) 

Tandis qu'à nos vaisseaux la mer toujours fermée 
Troub'e toute la Grèce et consume l'armée ; 
Tandis que , pour fléchir l'inclémence des Dieux , 
Il faut du sang peut-être et du plus précieux , 
Achille seul , Achille à son amour s'applique ! 
Voudroit-il insulter à la crainte publique ? 
Et que le chef des Grecs, irritant les destins , 
Préparât d'un hymen la pompe et les festins? 
Ah ! Seigneur ! Est-ce ainsi que votre ame attendrie 
Plaint le malheur des Grecs et chérit la patrie? 

Après la mort de ce même Achille , Ulysse disputa ses armes 
à Ajax , et les obtint. Troye enfin ayant été prise et réduite 
en cendres , il tua Orsiloque , fils d'Idoménée , qui s'opposoit 
à ce qu'il eût part au butin ; puis il immola Polixène , fille 
de Priam , sur le tombeau d'Achille ; précipita , du haut d'une 
tour , le jeune Astianax , fils d'Hector 5 enfin il s'embarqua 
pour retourner dans sa patrie. Pendant dix années que dura 
sa navigation , il n'est point de malheurs qu'il n'ait éprouvés. 
L'oracle lui ayant appris qu'il mourroit de la main de son 
fils, il voulut éviter ce malheur , et prit la résolution de se 
retirer dans un lieu sûr et écarté. Télégone , son fils , qu'il 
avoit eu de Circé , étant arrivé à Ithaque , pour y voir son 
père , quelques personnes du palais lui en refusèrent l'entrée. 
Il s'éleva sur ce refus une querelle violente. Ulysse sortit pour 
l'appaiser : ce fut dans ce moment que Télégone le tua sans 
le connoître. On peut remarquer à ce sujet combien étoit 
grande la simplicité des premiers temps , où les Rois se trou- 
voient confondus avec les moindres personnages de leur mai- 
son. Nous en voyons encore un exemple dans Sophocle qui 
a porté sur le Théâtre la simplicité des temps héroïques. Ce 
Poète fait voir , dans sa Tragédie d'Electre , que le Palais 
de Clytemnestre durant l'absence d'Egisthe , et lorsqu'Oreste 
s'y introduisit , n'étoit gardé que par quelques esclaves sans 
armes. 



( w ) 

Occupons - nous du Costume que doit porter Ulysse. Sur 
tous les monumens qui représentent ce personnage , on lui 
voit la tête couverte du bonnet des Dioscures (Castor et Po- 
lux). Ce bonnet avoit la forme d'un œuf coupé par la moitié. 
Cette coëffure se rapportoit à l'origine des Dioscures. On 
sait que Jupiter , métamorphosé en cygne , eut de Léda , femme 
de Tyndare , quatre enfans contenus dans deux œufs , dont le 
premier renfermoit Hélène et Castor , et le second Pollux et 
Clytemnestre. On ne sait point par quelle raison on a donné 
cette coëffure à Ulysse. Seroit-ce par ce qu'il avoit épousé 
la fille d'Icarius , Lacédémonien ? Les peuples de la Laconie 
avoient adopté , même pour leurs casques , la forme de ce 
bonnet , soit en mémoire de Castor et Pollux , nés sur les 
bords de l'Eurotas , fleuve de la Laconie , soit que ç'ait été la 
première forme du casque, enrichi décrètes par les Cariens (i). 
Ce qu'il y a de certain , c'est que les Spartiates n'avoient point 
à leurs casques ce bord avancé qu'on appelle visière , que 
l'on apperçoit sur ceux des Grecs, qui couvroit le visage et le 
garantissoit de la chute des flèches. Winckelmann , en parlant 
d'Ulysse, dit simplement, dans son Histoire de l'Art, qu'on le 
trouve toujours coeffé du bonnet marin , à la manière des 
peuples Orientaux. Quoi qu'il en soit , il porte sur ce bonnet 
un diadème. Son vêtement est la tunique sans manches , serrée 
par une ceinture (2,) , et attachée sur les épaules avec une 

(1) C'est aux Cariens qu'on a dû le perfectionnement des armes. Ils mirent 
aux boucliers des courroies, d'autres disent des anses. Homère ne parle que des 
courroies. Ils furent aussi les inventeurs des crêtes ou panaches qui couion- 
noient les casques , ainsi que des a mes défensives qui se plaçoient devant les 
jambes , et que l'on nommoit Ocrées. Nous en avons parlé à l'article d'Aga- 
memnon. Les descendans des anciens Cariens ont, dit-on, conservé le carac- 
tère de leurs ancêtres. La contrée qu'ils habitent fournit encore un très-grand 
nombre de Soldats qui se mettent à la solde de leurs voisins , ainsi que le 
fahoient les anciens Cariens , au rapport de Strabon. 

(i) Ces sortes de tui.iques se mettoient par-dessus la tête , comme nous 



( 143 ) 

agraffe. La tunique est cousue , des deux côtés , depuis le bord 
inférieur jusques un peu au-dessus de la ceinture. On remarque 
quelquefois ces coutures même sur les statues antiques. La 
couleur est d'acier , couleur connue des anciens , ce qui est 
prouvé par les peintures antiques dont nous avons parlé dans 
les articles précédens. La broderie du pourtour inférieur peut 
être d'argent. La klène ou chlamyde , qui est blanche , est frangée 
dans son bord. Ulysse peut aussi porter quelques peaux d'ani- 
maux , à l'exemple des autres Rois Grecs ; car nous trouvons 
dans Homère qu'ils s'en couvroient presque tous. 

Chant X de l'Iliade. « Agamemnon revêt sa tunique, et se 
«couvre de la peau énorme et tachetée d'un lion fauve, qui 
«lui descend jusqu'aux pieds. Ménélas , agité des mêmes ter- 
» reurs , jette sur ses épaules la dépouille mouchetée d'un léo- 

» pard Il dit ( Nestor ) et Diomède jette aussi sur ses 

» épaules la peau énorme d'un lion fauve qui descend jusqu'à 
m ses pieds ». 

On voit , par ces exemples, qu'il y avoit beaucoup d'uni- 
formité dans les vêtemens , puisqu 'Agamemnon et Diomède 
ont tous deux également la peau d'un lion fauve pour vête- 
ment supérieur. 

Rapportons maintenant le Costume d'Ulysse , décrit par 
Homère , au moment où il se dispose à partir conjointement 
avec Diomède pour enlever les chevaux de Rhésus , au Chant 
X de l'Iliade. « Ulysse rentre , charge ses épaules de son écu 
» superbe , et marche sur les pas des autres Rois Grecs. 
» Mérion donne à Ulysse son arc , son carquois , son épée , 
» et lui couvre le front d'un casque de peau , dont l'intérieur 



passons nos chemises. C'est , sans doute , une de ces tuniques que Clytem- 
nestre donna à Agamemnon au sortir de son bain , lorsqu'elle le tua , d'accord 
avec Egysthe. Elle en avoit cousu les ouvertures , de manière qu'embarrassé 
dans son vêtement , ils purent l'aisassiner sans qu'il lui fut possible de se 
défendre. 



( 144 ) 

» s'entrelaçoit de fortes courroies , tandis qu'au-dehors , pour le 
«munir , les dents éclatantes d'un sanglier étoient placées en 
» longs rangs et dans une symmétrie égale. Le cône étoit d'un 
» ferme tissu de laine. Jadis Autolycus , s'emparant d'Elione et 
» brisant les barrières du palais d'Amyntor , y enleva ce casque 
» pour butin .... et maintenant Ulysse le porte ». 

Le rôle d'Ulysse , quoique Racine lui ait donné la noblesse 
et la dignité qui ne doivent jamais abandonner un person- 
nage de son rang , n'est guères que celui d'un confident du 
premier ordre. Il n'est utile qu'à l'exposition et au dénoue- 
ment •■> il ne fait rien dans le reste de l'action ; mais ses deux 
scènes , au premier acte , demandent une grande intelligence , 
un mélange de finesse et de grandeur difficile à saisir. Le 
récit qu'il vient faire à la dernière Scène du cinquième Acte, 
récit qui ne montre pas , mais qui fait connoître la catastrophe , 
demande aussi un talent vrai , un débit noble , et une habi- 
tude de peindre , par la parole , que la nature n'accorde pas 
toujours à ceux qui embrassent l'emploi peu estimé , et pour- 
tant estimable des confidens. C'est , en un mot , un rôle qui 
ne peut pas faire beaucoup pour la réputation d'un Comé- 
dien , mais qui est fort susceptible de lui faire développer 
son esprit et sa manière d'entendre l'art. Entre les mains d'un 
homme tout- à- fait médiocre, il est ordinairement nul, il 
jette même du ridicule sur le personnage , parce qu'il tient 
à des nuances qu'il faut saisir ou manquer tout-à-fait. 

Le rôle d'Ulysse occupe dans la Tragédie de Racine la 
place de celui que tient Ménélas dans la Tragédie d'Euri- 
pide ; il en est pourtant si éloigné , qu'au premier coup- 
d'ceil on ne croiroit pas que l'un eût fait naître l'idée de 
l'autre. Ménélas , dans Euripide , arrête Arcas au moment 
où il va porter à Clytemnestre la lettre par laquelle Aga- 
memnon révoque l'ordre de venir et d'amener Iphigénie au 
camp , et il lui arrache cette lettre. Agamemnon accourt au 

bruit, 



( I4T ) 

bruit , et les deux frères s'accablent mutuellement d'injures. 
Ménélas représente Agamemnon comme un homme qui n'a point 
rougi de commettre toutes sortes de bassesses , pour obtenir, par 
les suffrages du peuple , le commandement de l'armée , et qui , 
ayant obtenu ce qu'il souhaitoit, est devenu fier et intraitable; 
comme un homme qui , loin d'être allarmé par l'oracle de Cal- 
chas , s'y soumet avec joie pour conserver le rang suprême en 
sacrifiant sa fille à son ambition. Agamemnon , au lieu de 
réfuter ces reproches qui le couvrent de honte , s'ils sont véri- 
tables , se contente d'y répondre par d'autres reproches , en 
accusant son frère d'avoir perdu la raison , de prouver sa folie par 
l'impatience qu'il a de reprendre une femme aussi méprisable 
qu'Hélène et de sacrifier à ce fol amour tous les intérêts du sang. 
Une dispute de cette nature produit un effet désagréable, un-effet 
qui avilit les personnages. C'est avec bien plus d'art que Racine 
charge Ulysse du cruel emploi d'encourager Agamemnon au 
meurtre de sa fille , en lui représentant ce qu'exige la gloire 
de sa patrie , en l'exhortant à pleurer tandis qu'il est seul, 
pour donner à la nature ce qu'il lui doit , en affectant d'unir 
ses larmes aux siennes , en se servant enfin de tous les artifices 
que sait mettre en usage son industrieuse éloquence. Racine 
doit, sans doute , plusieurs de ses beautés à Euripide ; mais 
il lui est si souvent supérieur quand il l'imite , et ce qu'il met 
à la place de ce qu'il ôte , prouve tant de goût , de délica- 
tesse , d'art et de connoissance du cœur humain , qu'on peut 
dire que c'est créer que d'imiter ainsi. 



( 14* ) 



CLYTEMNESTRE, dans la même Tragédie. 

Clytemnestre étoit sœur de Castor , de Pollux et d'Hé- 
lène ; elle étoit fille de Tyndare et de Léda. Nous avons 
dit comment Jupiter , devenu amoureux de Léda , se méta- 
morphosa en cygne , et parvint à la rendre mère de deux 
œufs , dans l'un desquels Pollux et Clytemnestre trouvèrent 
la naissance. Hélène épousa Ménélas. Clytemnestre épousa 
Agammenon. Les deux sœurs furent fatales aux deux frères. 
Hélène fut enlevée par Paris , fils de Priam , et cet enlè- 
vement , dont Ménélas demanda vengeance aux Grecs , causa 
la ruine de Troye. Paris ayant été tué , à la fin du siège , 
Hélène épousa Déiphobe. Bientôt après elle le sacrifia à la 
colère de Ménélas qu'elle introduisit dans la chambre nuptiale , 
qui y tua Déiphobe , reprit sa femme et la conduisit à Lacé- 
démone où il mourut presqu'aussitôt qu'il y fut arrivé. Cly-r 
temnestre fut fidèle à Agamemnon jusqu'au moment où il partie 
pour la Phrygie. Celui-ci avoit placé auprès de sa femme un 
de ces sages (ao<po\) qui étoient en même-temps Poètes et Musi- 
ciens , et qui par leurs conseils , fortifiés des grâces de la versi- 
fication et de la mélodie , étoient reconnus ou censés capables 
de défendre la vertu des pièges que l'on pou voit lui tendre. 
Tant que ce sage resta auprès de Clytemnestre , elle refusa 
constamment de prêter l'oreille aux discours séducteurs d'Egisthe, 
fils de Thieste et de Pélopée ; mais ce sage l'ayant quittée , 
disent les uns , ayant été , disent les autres , assassiné par 
Tordre d'Egisthe , Clytemnestre , privée de l'appui , qui jus- 
qu'alors avoit soutenu ses principes , écouta la passion de son 
parent , et franchit les bornes de la pudeur. Le siège de Troye 
ayant amené la ruine du Royaume de Pergame , et Agam- 
memnon étant revenu à Argos , elle consentit à immoler son 
époux au plaisir de conserver son jeune amant > mais elle ne 



( 147 ) 

tarda point à en être punie , et périt , ainsi qu'Egisthe , par 
les mains d'Oreste , que les Dieux avoient poussé à cette ven- 
geance. Us le punirent cependant de son crime , quoiqu'il eut 
été une suite des arrêts du destin : il ne faudrait que cette 
Histoire et celle d'Œdipe pour prouver l'absurdité du système 
de la fatalité ou du fatalisme. 

Pour établir le Costume qui doit être propre à Clytem- 
nestre , nous avons eu recours à la belle figure de Niobé , 
mère. L'ajustement de cette figure , dont nous avons fait et 
dont nous ne saurions trop répéter l'éloge , se réduit à une 
simple tunique sans manches. Le tissu de l'étoffe paroît extrê- 
mement délié , par l'indication qu'en donnent les plis qui 
sont très-fins , très-légers , et qui laissent appercevoir toutes 
les formes du nud. Par-dessus cette tunique longue , qui est 
large à la poitrine et qui se resserre sur les épaules par une 
couture qui rassemble les deux morceaux du devant et du 
derrière , et laisse une large ouverture depuis la ceinture jus- 
qu'aux épaules , est une seule ceinture , mais large , qui est 
posée sous le sein. Ce vêtement intérieur est recouvert sur la 
statue de Niobé , d'un pallium dont cette mère infortunée 
cherche à envelopper sa fille , pour la dérober aux traits ven- 
geurs de Diane et d'Apollon. Sa tête est ornée d'une mitre ; 
ses cheveux simplement séparés sur le devant vont se nouer 
négligemment avec le ruban qui forme la mître , et re- 
tomber par derrière sur le col. Sur ce dernier objet notre 
dessin est conforme à son modèle , ainsi que sur le nombre 
des vêtemens. Sur notre figure , le pallium est plié en double. 
Après avoir été posé sur l'épaule gauche , il revient un peu 
obliquement recouvrir tout le bras droit qui le replie sur la 
hanche. Le reste passe devant le corps , et se reporte sur 
l'avant-bras du côté gauche. On peut voir , par cette expli- 
cation , de combien de mouvemens est susceptible ce superbe 
manteau qui ne s'agraffe point , et qui par cela seul devient 



( 148 ) 

susceptible d'une multitude de viciations dont tous les specta- 
teurs ne s'apperçoivent point , mais dont les connoisseurs 
gémisssent quand ils les découvrent. Ce qui embarrasse les 
Acteurs sur la manière dont il faut développer , étendre ou 
resserrer ce manteau , c'est le peu d'habitude qu'ils ont de 
le porter. Pour se tirer de l'embarras où ils se trouvent néces- 
sairement , quand ils sont sur la scène , il faudroit qu'ils 
s'accoutumassent à s'en servir dans le particulier ; que dans 
l'intérieur de leurs maisons , ils s'en enveloppassent en vaquant 
à toutes leurs affaires domestiques, en marchant, en parlant, 
en agissant. Il faudroit que, toujours livrés à l'étude de leur état 
et à la recherche de ce qui peut ajouter à l'illusion , après 
avoir suivi ces mouvemens spontanées qui résultent de la viva- 
cité , du sang-froid , de la joie , de la douleur et même de l'em- 
portement , ils consultassent devant une glace jusqu'à quel point 
il faut que l'art comprime , modifie , étende ou répare les 
mouvemens trop brusques de la Nature. Avec ce soin , dont 
les premières études seroient seules difficiles , ils parviendraient 
bientôt à se familiariser avec ces vêtemens , comme avec ceux 
qu'ils portent habituellement: et combien cette familiarisation 
ne leur donneroit-elle pas d'aisance , de grâce et de noblesse 
quand ils auraient à remplir quelques-uns de ces rôles véhé- 
mens où il faut tout oublier pour n'obéir qu'aux élans de 
son ame , et transporter le Spectateur , du lieu où il est, au lieu 
où nécessairement il doit se croire pour éprouver toutes les 
jouissances de l'illusion dramatique ! Nous insistons exprès 
sur cette nécessité. Que ceux qui savent réfléchir fassent un 
peu d'attention à l'observation que nous faisons ici. Qu'ils 
comparent les vêtemens faciles , simples , nobles et larges des 
anciens , avec ces fourreaux étroits et étranglés qui ne laissent 
chez l'homme aucune articulation libre , ni dans les bras 
jusqu'à la poitrine , ni dans les cuisses jusqu'à la ceinture , 
et qui retraçant mal des formes que la décence doit cacher 



( 149 ) 

toujours , gênent la nature partout pour la présenter ici comme 
nulle et là comme indécente. Qu'ils rapprochent ces derniers 
habits de ces tuniques dont la coupe étoit soumise aux formes 
corporelles qu'elles indiquoient et soutenoient , sans jamais leur 
porter le moindre ombrage, de ces ceintures dont l'ampleur étoit 
en même-temps l'appui du corps et la grâce des vêtemens ; qu'ils 
comparent ces tuniques à nos corsets baleinés , qui étouffent les 
estomachs et les poitrines en dissimulant la conformation exté- 
rieure , à ces ceintures artistement combinées qui ne servent 
à rien qu'à une parure aussi fastueuse qu'inutile , et l'on verra 
combien nous sommes loin, dans nos représentations théâtrales, 
d'avoisiner cette vérité , dont on a cru que le Kain et 
M lle Clairon, qui d'ailleurs avoient des talens sublimes, chacun 
dans leur genre , avoient trouvé le dernier secret. Parmi ceux 
de nos Lecteurs à qui la science du Costume n'est pas abso- 
lument inconnue, nous en invitons quelques-uns à considérer 
comment sont coupés et construits les vêtemens qui doivent 
figurer à nos yeux les habits des anciens ? Chez tel Acteur , 
ils verront que le prétendu vêtement antique n'est qu'un simu- 
lacre où l'on offre , tant bien que mal , tout ce qui doit être 
en représentation , et où l'on supplée le reste , soit par des 
morceaux d'étoffes quelconques , soit par des bandes qui s'at- 
tachent avec des boucles , soit par des lacets que l'on croise 
derrière le dos. Chez tels autres , ils verront que les plis des 
draperies sont compassés d'après un modèle , quelque fois , mais 
plus souvent d'après l'imagination ignorante ou bisarre d'un 
Costumier. Que chez tous on se donne la peine d'observer l'effet 
des mouvemens ; qu'y verra-t-on ? Toujours les mêmes plis , 
toujours les mêmes masses de lumières , toujours les mêmes 
ombres. Pourquoi ? parce que des fils établis par des igno- 
rans , ont fixé toutes les plissures , et ont ôté aux étoffes 
cette facilité de plier avec le corps , de s'étendre , de se 
restreindre avec lui , et de suivre les développemens plus ou 



( iyo ) 

moins ouverts que nécessitent l'action , la marche , les atti- 
tudes , la gesticulation, en un mot , tous ces mouvemens dra- 
matiques que force la marche de l'action, et que forcent bien 
davantage les grandes émotions de l'ame. Ajoutons à tout cela 
que cette manière de rétrécir ou de fixer les vêtemens à une 
forme unique , gêne la circulation du sang , le jeu des artères, 
comprime la poitrine , embarrasse la respiration , ôte aux 
déployemens leur rondeur et leur aisance , et qu'il est impos- 
sible qu'ils ne blessent pas tantôt les hommes vers la jugu- 
laire , et tantôt les femmes vers l'abdomen. On peut mainte- 
nant juger si le conseil que nous venons de donner plus haut 
est déplacé , et combien il est ridicule d'apporter à la dépense 
que demandent les habits de Théâtre une parcimonie qui montre 
un Acteur gagé, au lieu du personnage que l'on doit ren- 
contrer. 

Revenons au Costume de Clytemnestre. Les pieds de cette- 
Princesse sont chaussés , comme le sont ceux de Niobé , dont 
le rang n'étoit point inférieur à celui de l'épouse d'Agammem- 
non. Nous observerons en passant , et pour y revenir un 
jour , comme sur un objet qui doit nous servir d'autorité , 
que toutes les filles de Niobé sont déchaussées , c'est-à-dire, 
qu'une partie a les pieds entièrement nuds , et que les autres 
ne portent que des sandales liées avec des rubans. Cette sim- 
plicité remarquable sera quelquefois rappellée. 

Pour nous rapprocher , avec connoissance de cause , du 
Costume de Clytemnestre , nous ne pouvions , sans doute , 
pas mieux choisir, en fait de figures antiques, que celle de 
l'épouse d'Amphion , Roi de Thèbes (i.) Niobé étoit sœur de 

(i) Cet Amphion est le même que celui dont nous avons parlé à l'article 
d'Andromaque , à propos d'Antiope. 11 étoit frère de Zéthus V ; son talent sur 
la lyre fut porté si loin , que les Poètes prétendirent qu'il avoit rebâti les 
murs de Thèbes au son de cet instrument. On sait que cette fable n'est qu'une 
allégorie , qui prouvoit la puissance de la Mélodie ou celle de l'Eloquence. 



( ifi ) 

Pélops , et fille de Tantale , Roi de Phrygie , an rapport de 
quelques Ecrivains , et de Corinthe , suivant quelques autres , 
mais qui étoit certainement fils de Jupiter. Pélops étoit père 
d'Atrée et de Thyeste. Atrée avoit donné le jour à Agamem- 
non. Ainsi il étoit très-possible que Clytemnestre eut pu voir 
la fille de l'ayeul de son époux ; et , sans doute , dans le 
Costume de cette Reine infortunée dont l'orgueil causa tous 
les malheurs , comme il n'y en a que trop d'exemples dans 
les annales du monde , Scopas a dû chercher à se rapprocher 
de ces temps fabuleux , que nous appelions héroïques , par un 
style simple , riche , élégant tout- à-la-fois , et c'est le style 
qui se remarque généralement sur toutes les figures de la famille 
des Niobé. 

Le Costume de Clytemnestre doit donc tenir à la première 
et noble simplicité des siècles dont nous venons de parler. 
Il ne faut point surcharger ce personnage d'ornemens qui 
deviennent lourds et fatigans pour l'œil sans lui paroitre 
riches. Le manteau peut cependant être susceptible de bro- 
derie , quoiqu'il n'y en ait point sur celui que porte la 
statue de Niobé. Chaque gland du pallium peut être d'or; 
ce qui eft une très-grande richesse pour des temps où l'or 
étoit d'une rareté qui en haussoit considérablement le prix. 
On a pu remarquer dans Homère , et par les citations que 
nous avons deja faites de ce Prince des Poètes , que l'or en 
grande profusion n'est attribué qu'aux dieux , comme étant 
l'indication d'une richesse extraordinaire. Ce seroit donc à 
tort , et bien à contre-sens qu'un Actrice se montrerait , dans 
ce rôle , surchargée de crépines , de franges , de ceintures bro- 
dées , de barrières et d'un diadème de diamans. Nous sommes 
fâchés d'être obligés de le dire , • mais il le faut , (car cet 
Ouvrage doit quelquefois contenir des critiques locales et 
personnelles , puisque les avis généraux que nous y donnons 
ne sont point suivis.) Mlle Raucourt joue le rôle de Clytem- 



( i p- ) 

nestre avec tout cet étalage d'un luxe faux et inutile , et plus 
elle s'y pare , plus elle y cherche le faste , plus elle y paroît 
pauvre. Elle ne sent donc pas que douée , comme elle l'est , 
d'une figure théâtrale , d'une taille élégante et majestueuse , 
des proportions les plus belles et des développemens les plus 
avantageux , il ne lui faudrait que se couvrir de vêtemens 
antiques pour représenter , avec de la vie , les plus belles 
figures que les Anciens nous ont transmises. Il est certaine- 
ment bien malheureux que dans un Spectacle tel que le 
Théâtre de la Nation , si long - temps l'organe et le dépo- 
sitaire unique de nos chefs-d'ceuvres Dramatiques , il n'existe 
pas des hommes capables d'éclairer , sur-tout ce qui ajoute 
à la variété, à l'illusion , au charme de la représentation, 
non-seulement les Acteurs en particulier , mais la Scène en 
général. Si l'on y remarque , de temps en temps , un Acteur 
qui se soit soumis à l'exactitude rigoureuse du Costume , tous 
ceux qui l'entourent sont en opposition avec la vérité qu'il 
s'est donné la peine de chercher , et ils deviennent d'autant 
plus ridicules que celui qui est bien costumé est plus exact. 
Dans Iphigénie en Aulide, par exemple , on est tous les jours 
étonné de voir les Héros revêtus de leurs cuirasses , de leurs 
casques , ainsi que de remarquer sur les cuirasses des ornemens 
du plus mauvais goût , et souvent d'un goût moderne. Il est 
tout aussi surprenant d'y voir des Soldats Grecs et Romains 
manœuvrer d'après l'exercice à la françoise , et beaucoup 
d'autres objets bizarres que nous taisons , parce qu'il serait 
fort possible qu'on nous accusât de malignité , lorsque nous 
ne cherchons qu'à rendre à l'Art tout ce qu'il lui faut de 
principes , de noblesse , de vérité , même dans les acces- 
soires , pour produire tout l'effet dont il est susceptible. 
Nous espérons qu'à la fin le bon goût reprendra son empire 
qu'à l'accord parfait des ajustemens , on joindra des marches 
moins régulières , moins calquées sur notre discipline militaire 

extérieure. 



c m ) 

extérieure. Nous espérons que lorsqu'on aura un Séuat à 
représenter, on disposera sa place , de manière qu'un Ambassa- 
deur ne sera point obligé de briser les lignes des Sénateurs , pour 
venir se placer auprès des rampes , dans la très-gênante alter- 
native de tourner le dos au Sénat ou au Public. Nous espérons 
enfin qu'on proscrira l'habitude anti -naturelle d'éclairer les 
personnages du bas en haut, usage qui brise d'autant plus ridi- 
culement la vérité, que les décorations étant éclairées du haut en 
bas à quarante-cinq degrés, et que les réverbères étant distribués 
également dans les coulisses , et faisant disparoître toute ombre , 
il en résulte que les Acteurs s'agitent dans des flots de lumières, 
et paraissent à peine poser sur quelque chose de solide. On 
a essayé , dit - on , d'éclairer autrement , et tous les essais 
ont été nuls. Nous n'avons pas de peine à le croire ; ils le 
seront tous , tant que l'on s'obstinera à construire les Salles de 
Spectacles , comme on l'a fait jusqu'à ce jour. 

Pour réussir à éclairer la Scène, comme la vérité le demande, 
c'est-à-dire à quarante-cinq degrés , du plus au moins , il fau- 
drait que les plafonds des Salles de Spectacles fussent construits 
autrement qu'ils ne le sont. Nous nous proposons d'en foire inces- 
samment connoître les moyens. Ils sont simples , et présente- 
ront une manière nouvelle de décore qui sera propre à faire 
placer le foyer de la lumière , de façon qu'elle ne soit vue 
de personne que de l'Acteur qui en doit être éclairé. Une 
ou deux figures , jointes à la description , présenteront ces 
moyens d'une manière claire et facile pour l'intelligence de 
tout le monde. 

Le rôle de Clytemnestre est un de ceux sur lesquels il est 
impossible de donner aucun conseil à une Actrice. Noblesse , 
maintien fier , taille majestueuse , beaux développemens , voilà 
ce qu'il demande au Physique ; au Moral , il exige la sensi- 
bilité la plus vive et les entrailles les plus maternelles. Mlle Du- 
mesnil y a surpassé de beaucoup toutes les Actrices par qui 



( ij4 ) 

nous avons vu représenter ce personnage. Elle y arrachoit les 
larmes , même dans son silence. Au moment où Iphigénie 
quitte sa mère , pour marcher vers l'autel , lorsque Mlle Du- 
mesnil s'avançoit vers la garde qui arrêtoit son passage , qu'elle 
jettoit par mots inarticulés ce vers qu'elle rendoit terrible, 

Perfides ! contentez votre foif fanguinaire; 

Lorsqu'elle parcouroit la Scène les bras élevés , l'œil mort , 
la bouche ouverte , immobile , la poitrine haletante , et qu'elle 
retrouvoit des accens pour dire avec un sentiment profond , 
quoique l'expression en parut affoiblie, 

Hélas ! je me confume en impuiffans efforts ; 

Elle entraînoit tous les cœurs ; on ne voyoit plus une Actrice, 
c'étoit Clytemnestre , c'étoit une mère. C'est l'ame qui doit tout 
faire dans ce rôle ; sans elle , tout y sera vague , indécis , 
mort. Actrices qui voulez le représenter , sentez si vous êtes 
mères , ou dignes de l'être. 

Nous avons promis , page il de ce Volume, de dire pour- 
quoi les Comédiens vivoient à Rome dans un état de dégra- 
dation , et de prouver que ce n'étoit point à l'Art de la 
Comédie qu'étoit attachée cette dégradation , mais à l'espèce 
d'hommes qui le professoient. Les recherches que nous avons 
faites nous ont conduits à présenter en même temps le tableau 
de ce que les Comédiens ont été chez les Grecs , chez les Ro- 
mains et chez les François. On verra , par ce développement , 
si ceux qui se sont livrés à l'Art difficile du Théâtre , méri- 
toient d'être flétris du honteux préjugé qui les a poursuivis 
si long-temps. 



( iyy ) 



DES COMÉDIENS DE LA GRÈCE. 

Chez les Grecs , le Comédien étoit un homme libre qui se 
destinoit , de son choix , à une profession qu'aucun préjugé 
nentachoit, qui n'avoit rien de bas dans l'opinion publique, 
et qui n'empêchoit point celui qui l'exerçoit de remplir les 
emplois les plus élevés. Il jouissoit des mêmes honneurs , de 
la même considération que l'on accordoit aux Artistes les 
plus distingués , aux poètes du premier ordre. Souvent l'Au- 
teur jouoit lui-même des rôles dans ses Ouvrages , et se voyoit 
prodiguer les suffrages au double titre d'homme de génie 
et de grand Comédien : témoins Eschyle et Euripide ; le 
premier non moins brave Guerrier que bon Poète , et qui 
signala tant sa valeur que son mérite militaire aux combats 
de Salamine , de Marathon et de Platée ; le second , Elève 
du célèbre Philosophe Anaxagoras , le Peintre des passions 
douces , de la tendre humanité , qui mourut premier Ministre 
d'Archélaiis , Roi de Macédoine. Eschine , Aristodème , 
et d'autres personnages non moins considérables , montèrent 
sur la scène , pour y représenter des rôles principaux; 
quelques-uns d'entre eux jouirent même de l'honneur d'être 
envoyés , en qualité d'Ambassadeurs , auprès des Rois alliés 
de la Grèce. Sophocle ne parut point sur le Théâtre , mais il 
ne s'en exempta qu'après avoir prouvé qu'il ne pouvoit point 
suivre les traces de ses prédécesseurs , parce que la foiblesse 
de sa poitrine le rendoit totalement inhabile à l'Art de la décla- 
mation. 

Si , dans la patrie des Platon , des Zénon et des Socrate , 
l'état de Comédien fut honoré ; si loin de fermer la voie aux 
emplois distingués , l'art de la déclamation fut au contraire, 
chez les Grecs , un des talens qui conduisoient aux premières 
dignités de l'Etat ; quel préjugé favorable n'en résulte-t-il pas 

V 2. 



( IJ« ) 

pour la profession de Comédien ? Il est vrai que , dans la 
Grèce , l'état de Comédien étoit essentiellement lié avec la 
Politique , la Religion et les Mœurs ; que non-seulement les 
Poètes tragiques, par l'heureux choix de leurs sujets, rappel- 
loient ordinairement les Spectateurs aux idées dont ils dévoient 
premièrement et principalement s'occuper pour la gloire de la 
République ; qu'ils inspiraient encore le respect des Dieux , 
l'observance des pratiques de la Religion , l'exercice de l'hos- 
pitalité , l'horreur de l'adultère , la fidélité conjugale , la ten- 
dresse mutuelle des pères et des enfans , la pitié pour les 
malheureux ; qu'en un mot , leurs ouvrages présentoient sans 
cesse aux hommes le tableau de leurs devoirs envers la Divi- 
nité , leurs semblables et eux - mêmes. Mais nos Théâtres 
peuvent offrir les mêmes résultats , non-seulement par le 
secours de la Tragédie , mais sur-tout par celui de la Comédie, 
genre que les François ont porté plus loin qu'aucun peuple 
du monde , qu'ils ont épuré , ennobli , qui est devenu chez 
eux la terreur du vice et le fléau des ridicules. Cet avantage , la 
Comédie ne l'eut point dans la Grèce , où elle ne fut trop souvent 
qu'une Satyre personnelle , infâme , où les plus grands des 
Philosophes, les plus beaux Génies, les plus illustres Capitaines 
étoient publiquement traduits d'une façon aussi indécente qu'in- 
humaine. Et pourtant les Comédiens qui paroissoient dans des 
Pièces , où toutes les convenances de la délicatesse étoient 
outrageusement blessées , n'encouraient point de flétrissure 1 



DES COMÉDIENS CHEZ LES ROMAINS. 

C'est une chose singulièrement remarquable que le peuple 
qui a porté le plus loin l'amour, le goût, on pourrait même 
dire la fureur des Spectacles , soit celui qui ait le premier 
noté d'infamie les instrumens de ses plaisirs les plus chers et 



( m ) 

les plus doux. A Rome , le Comédien , loin d'être en honneur, 
étoit avili dès le moment qu'il avoit coopéré aux plaisirs du 
Public ; il ne pouvoit plus jouir d'aucune des prérogatives 
du Citoyen. Envain Esope et Roscins illustrèrent-ils la Scène 
Romaine , l'un dans la Tragédie et l'autre dans la Comédie , 
envain Roscius eut - il les mœurs les plus pures , phéno- 
mène d'autant plus rare qu'il vivoit dans un siècle fort cor- 
rompu , ce préjugé subsista dans toute sa rigueur , et le 
sage Cicéron dit de ce dernier qui étoit son ami : « C'est un 
» si excellent Acteur qu'il paroît seul digne de monter sur le 
«Théâtre, et c'est un si honnête homme qu'il auroît dû n'y 
«monter jamais ». Voilà, sans doute, un bel éloge ; mais c'est 
aussi un arrêt de proscription contre la profession de Comé- 
dien. Chez un peuple aussi éclairé que le peuple Romain , 
quelle pouvoit être la cause d'un préjugé aussi opiniâtre \ Elle 
n'est peut-être pas très-difficile à trouver. 

Les Romains furent près de quatre cents ans sans avoir de 
jeux scéniques. Sous le Consulat de C. Sulpicius Pceticus et de 
C. Licinius Stalon une grande peste affligea Rome. On cher- 
cha les moyens d'appaiser la colère du ciel , et on inventa 
pour cet effet les jeux scéniques. Ressource bizarre et bien 
digne d'un peuple essentiellement superstitieux ! Dans le Paga- 
nisme , il n'y avoit rien que les hommes ne jugeassent suscep- 
tible d'irriter ou de calmer la Divinité. On imagina de faire 
venir des Farceurs de l'Etrurie. Ces Farceurs , dit Tite-Live , 
sans réciter aucun vers , sans aucune imitation faite par des 
discours , dansoient au son de la flûte , faisoient des gestes 
et des mouvemens qui n'avoient rien qu'on pût taxer d'indé- 
cence. La jeunesse Romaine imita ces danses , y joignit quelques 
plaisanteries en vers qui n'avoient ni mesure ni cadence 
réglées : cette nouveauté fit plaisir, on y consacra des esclaves 
étrangers , ou des hommes nés à Rome dans l'esclavage , et 
on les nomma Histrions , du mot Hister 3 qui , en Langue 



( 158 ) 

Etrusque , signifie Flûteur, Farceur ou Bouffon. Il nous semble 
que ces détails prouvent clairement que ce ne fut pas l'état 
de Comédien qui commença par avilir l'homme chez les 
Romains , mais que ce fut l'état vil de la personne qui dégrada 
la profession du Comédien. Si cela est , on peut regarder 
comme souverainement méprisable un préjugé qui s'est étendu 
de l'esclavage sur la liberté. Prouvons que nous ne nous 
sommes pas trompés sur la cause qui a occasionné à Rome la 
flétrissure du Comédien. 

Parmi les différens genres de Pièces que l'on représentoit 
sur les Théâtres Romains , on distinguoit les Atellanes , Comé- 
dies qui ressembloient aux Satyres des Grecs pour les sujets, 
le caractère des Acteurs , des Danses et de la Musique. Le 
Dialogue n'en étoit point écrit , et on le jouoit sur un Scénario 
convenu. Ces Pièces respirèrent d'abord la décence et l'hon, 
nêteté des mœurs. Quelques Commentateurs en ont conclu 
que les privilèges dont jouissoient les Acteurs des Atellanes 
n'avoient d'autre principe que la nature de ces Comédies qui 
étoient semées de plaisanteries fines , sans offrir aucune idée de 
libertinage , ni d'obscénité. Cette supposition est invraisemblable 
et impossible ; car si la dignité des Acteurs eut dépendu de celle des 
ouvrages qu'ils représentoient , les Comédiens qui jouoient dans 
la Tragédie et dans la Comédie noble , auraient dû jouir , par 
préférence , des prérogatives du Citoyen : cependant ils en 
étoient exclus , parce qu'étant nés dans l'esclavage , ils ne 
devenoient pas plus privilégiés , quoiqu'ils jouassent dans les 
Pièces du genre le plus noble. Les Acteurs des Atellanes ser- 
voient dans les Légions , n'étoient point exclus de leur Tribu, 
jouissoient enfin de tous les privilèges civils (i). Mais qui 



(i) Eo institutim manel ut Aielhnarum Actores nec Tribu moveantur et stipen- 
dia tanquam expertes Artis Ludicrœ facïant. Tite-Live , Chap. II , Liv. VU, 
Dccade I. 



( m ) 

étoient ces Acteurs ? C'étoient les jeunes gens les plus distin- 
gués de la République Romaine , eux seuls avoient le droit de 
jouer dans ces Pièces et jamais ils ne souffrirent qu'un Comédien 
de profession , c'est-à-dire , un esclave entrât pour quelque chose 
dans leurs jeux. Ainsi la différence que l'on mettoit entre ces 
Acteurs et les autres ne venoit point du caractère de ces Ou- 
vrages qui finirent par devenir tellement libres qu'on fut obligé 
de les réléguer à Atella dont ils étoient sortis , mais de la 
différente condition des Comédiens. Ainsi les Comédiens n'é- 
toient réputés infâmes à Rome que par le vice de leur nais- 
sance , et non pas à cause de leur profession. Si elle n'y eut 
été exercée que par des hommes libres, ils auroient eu autant 
de considération qu'en peut mériter cet Art ingénieux , labo- 
rieux , difficile , comme ils en jouissoient dans la Grèce où 
les Comédiens étoient nés et pris dans la classe des Citoyen. 

François et Libres, nés pour la plupart au sein de la Bour- 
geoisie , Epoux , Pères , Citoyens zélés et fidèles , les Comé- 
diens de Paris et des Provinces de France , n'ont jamais eu 
aucune ressemblance avec les Comédiens de Rome , et la 
flétrissure que la Capitale du monde attachoit à des esclaves 
nauroit jamais dû , dans le premier Empire de l'Europe , être 
le cruel partage d'hommes accoutumés à aimer leur Patrie , 
à la servir de leur intelligence et même de leur sang , 
comme à vivre sous les étendarts du Patriotisme et de la 
Liberté. 



DES FARCEURS ET COMÉDIENS 
qui ont paru en France , depuis CHARLEMAGNE jusqu'à 
Louis XIV. 

Nous ne dirons rien des Spectacles publics qui ont été ana- 
thématisés par la primitive Eglise. Restes malheureux de ces 
jeux barbares imaginés par les Grecs , portés par les Romains 



( i<fc ) 

jusqu'au dernier degré de férocité , assemblage affreux de 
prostitution , de débauche et d'infamie , il n'est pas étonnant 
qu'on les ait condamnés avec toute la chaleur qu'inspirent 
les sentimens religieux dans la première effervescence du zèle, 
puisqu'il suffisoit d'une morale pure , et d'une raison saine 
pour les faire proscrire sans retour. Ce qu'il nous importe 
d'examiner , c'est l'origine de la flétrissure qui a constamment 
suivi les Histrions, c'est-à-dire, ceux qui ont précédé en 
France les véritables Comédiens , et sur-tout de prouver que 
depuis l'établissement fixe de la Comédie, dans le Royaume, il n'y 
a eu ni pu avoir aucun rapport entre les uns et les autres. Peut- 
être en tirerons-nous la preuve que , si les premiers ont en 
effet mérité la honteuse opinion qui les a notés d'infamie , il 
y a eu plus que de la légèreté à vouloir se persuader que 
ceux qui leur ont succédé, long-temps après , dussent nécessai- 
rement encourir la même honte. 

Les premiers mimes qui parurent chez les François for- 
mèrent des jeux qui consistoient en concerts , en danses , en 
gesticulations , en pantomimes. Ils pullulèrent sous Charlemagne. 
Leur existence vagabonde , leur affreux libertinage , les excès 
de tous les genres auxquels ils se livrèrent sans aucune pudeur, 
attirèrent bientôt sur eux l'animadversion générale, et non- 
seulement l'Empereur les déhonta , mais encore il les déclara 
incapables d'intenter aucune accusation , adoptant en cela le 
quatre-vingt-seizième Canon du Concile d'Afrique. Depuis 
789 jusqu'à l'an 1000 de notre ère , ces misérables saltim- 
banques donnèrent seuls en France des Spectacles publics ; 
toujours couverts et toujours dignes de l'infamie qu'ils avoient 
méritée dès le principe de leurs représentations. Ce fut 
alors que les Troubadours parurent ; les Histrions voulurent 
les imiter ; ils y gagnèrent quelque chose du côté de l'es- 
prit , mais rien du côté des mœurs , et quand les troubles 
qui désolèrent nos Provinces forcèrent les Troubadours à 

briser 



( téï ) 

briser leur Lyre , et à renoncer pour jamais à la Poésie, de 
pitoyables et insolens Jongleurs s'établirent pour leurs succes- 
seurs , promenèrent de Ville en Ville leur ignorance et leur 
effronterie, colportèrent audacieusement des plaisirs aussi gros- 
siers que leurs principes , rirent des Spectacles qui consistoient 
en gesticulations ridicules , en récitations burlesques , et en 
tours de souplesse dont les spectateurs étoient personnelle- 
ment la victime : enfin ils portèrent si loin l'impudence que 
dès la première année de son avènement au trône Philippe- 
Auguste fut contraint de les bannir de ses Etats. 

Voilà donc quels furent ceux qui portèrent les premiers en 
France ce nom d'Histrions , que l'habitude , la superstition , 
l'ignorance , la malignité , et peut-être l'envie ont affecté de 
conserver aux Comédiens : voilà quels furent les hommes dont 
les représentations publiques encoururent justement les cen- 
sures Ecclésiastiques. Lorsqu'ils furent avilis par les Ordon- 
nances, ils l'étoient déjà par leur caractère, par leur conduite 
et par leurs mœurs. Pour eux l'opinion fut équitable , et peut- 
être ne se seroit-elle pas étendue jusqu'à nos jours , s'ils avoient 
eu pour successeurs immédiats des Acteurs capables de donner 
une idée vraie de tout ce que l'Art Dramatique emporte avec 
soi d'agréable pour les esprits délicats , et d'utile pour la per- 
fectibilité delà morale. Mais, qui leur succéda r Les Confrères 
de la passion , gens ridiculement électrisés par le fanatisme des 
Croisades , qui , dans leur dévotion sacrilège , portèrent sur la 
Scène les mystères les plus respectables de notre sainte Reli- 
gion ; qui crurent attirer sur leur pays les bénédictions du Ciel , 
en défigurant les traits les plus sacrés de l'Ancien et du Nou- 
veau Testament , et qui mirent dans la bouche des Saints , des 
Anges et de Dieu même , un langage toujours révoltant par 
son irrévérence , et souvent blasphématoire ; qui , non contens 
d'outrager ainsi par des travestissemens bizarres tout ce que 
l'homme doit révérer , entremêlèrent leurs ouvrages qu'ils 

X 



( i6i ) 

appelloient Mystères , de la représentation des Sottises ou Sotties 
que donnoit la troupe des enfans sans souci ; qui enfin pro- 
duisirent un tel scandale , qu'un Arrêt du Parlement , en date 
de l'anne'e 1548 , leur enjoignit de ne plus représenter désor- 
mais que des sujets profanes et honnêtes. Certainement ce 
n'étoit point à de pareils Comédiens qu'étoit réservé l'hon- 
neur de faire lever l'anathême lancé contre les Histrions. Il 
n'étoit pas et ne pouvoit point être réservé non plus à la 
troupe élevée par les Clercs de la Bazoche. Quelle considé- 
ration devoit-on à de prétendus Comédiens qui jouoient à 
Paris le même rôle qu'Aristophane avoit autrefois rempli 
dans Athènes; qui, comme lui, osèrent attaquer la première 
personne de l'Etat dans celle de ce Louis XII , qui mérita 
d'être appelle du nom glorieux de Père du Peuple ; qui, comme 
lui, bravèrent les menaces du Gouvernement, et qui, comme 
lui encore , eurent l'impudence de faire faire des masques qui 
offroient la parfaite ressemblance des personnes qu'ils vou- 
loient immoler à leur animosité , ou à la haine de ceux dont 
ils avoient embrassé le parti ? Si les Histrions n'avoient point 
été flétris d'avance , si leur flétrissure n*eut point été regardée 
comme un héritage que les Bazochiens tenoient de leurs pré- 
décesseurs , il auroit fallu appeller tout exprès l'infamie sur 
des personnages aussi audacieux , et les rendre à jamais odieux 
à la société , dont ils étoient devenus les perturbateurs et les 
bourreaux. C'est ainsi , du plus au moins , que depuis Charle- 
magne jusqu'aux Auteurs qui précédèrent directement , ou qui 
furent les Contemporains du grand Corneille et de Molière, 
l'Art de la Comédie exista en France. Or , quel rapport peut- 
on trouver entre les Comédiens de nos jours et ces Coureurs 
publics qu'on appelloit Jongleurs ? Comment veut-on rappro- 
cher la décence de la turpitude , l'audace de la réserve, l'oubli 
des convenances et des réglemens de la subordination , de la 
soumission exacte aux Loix et aux bienséances ? N'est-ce pas 



( 1*3 ) 

manquer , par les suites d'une accoutumance ridicule , aux 
yeux de la raison , à tous les principes du jugement et de 
l'équité ? 

Si l'on a bien voulu se donner la peine de suivre les faits 
que nous avons exposés, on a dû se convaincre que jusques à 
l'époque où nous sommes parvenus , il n'a pas encore été ques- 
tion en France de Comédiens proprement dits ; que ce n'est 
pas sur ceux-ci que se sont primordialement attachées les censures 
civiles et ecclésiastiques , qu'elles se sont élevées contre de 
misérables Joueurs de Gobelets , des Gesticulateurs indé- 
cens , des vagabonds indignes de la moindre estime , comme 
d'inspirer le plus petit intérêt. De -là on peut conclure que 
le préjugé , dont les esprits prévenus se sont long-temps fait 
une arme insultante contre la profession du Comédien, est 
doublement injuste ; d'abord parce que ce n'est pas contre 
cette profession , telle qu'on la connoît depuis cent cinquante 
ans, qu'elle a acquis force d'usage , ensuite parce que si elle avoit 
été indiscrètement suscitée contre elle, la protection spéciale que 
nos Rois et notre administration ont constamment accordée 
à l'Art Dramatique , et principalement au Comédien , auroit 
été plus que suffisante pour anéantir une opinion dont tout 
démontre et prouve inviciblement l'absurdité. Nous donne- 
rons , dans une autre occasion , la- suite et la fin de ces 
Recherches. 



A R C A S t dans la même Tragédie. 

On a déjà dit plusieurs fois , dans le cours de cet Ouvrage , 
que les Grecs où les peuples qui leur succédèrent , agençoient 
la klène ou chlamyde à la manière du Pallium. Etoit-ce parce 
que cette manière leur étoit plus commode pour se garantir 
des injures du temps ? Etoit-ce parce qu'il entroit du luxe à 

X z 



( i«4 ) 

donner à ses habits un certain développement? Etoit-ce enfin 
parce que , dans les circonstances pressantes , on n'auroit pas 
eu le temps de ramener et de joindre les agraffes ? Quoiqu'il 
en soit , il est constant que, sur plusieurs monumens antiques, 
on remarque des Pallium plus ou moins grands les uns que 
les autres. Ceux qui sont les plus petits sont ordinairement 
appliqués aux figures qui , par leur caractère , annoncent 
qu'elles doivent avoir plus de rapidité dans les mouvemens. 
Ces Pallium n'offrent que deux angles , l'un qui ordinairement 
se montre pardevant , et un autre qui se dirige vers le dos 
de la figure. Les vrais Pallium au contraire , c'est-à-dire , ceux 
qui sont les plus grands , laissent , quand les développemens 
des figures le permettent , appercevoir les quatre angles dis- 
tinctement marqués par les glands qui y sont toujours atta- 
chés. La grande quantité des plis que l'on distingue sur ces 
derniers , désigne incontestablement un vêtement bien plus 
ample que les premiers. 

Pour nous conformer aux usages de la Grèce , et pour expri- 
mer , en quelque sorte , la promptitude avec laquelle Arcas 
se présente devant Achille , pour supplier le Héros de sauver 
Iphigénie, promptitude qui n'a pas dû lui permettre de prendre 
le temps nécessaire à se vêtir , nous avons cru devoir ne 
point attacher sa chlamyde , mais la lui faire porter comme 
il est expliqué plus haut. La première longueur est celle 
qu'on voit entre les jambes , et ne se trouve ainsi rejettée 
par derrière qu'à cause de la rapidité des mouvemens d'Arcasj 
la seconde fait le tour du corps, et la troisième suit encore 
l'impulsion du mouvement. La tunique est du genre de celle 
que porte Agamemnon , quant à la manière dont elle est 
attachée sur les épaules. 

Les Grecs suspendoient ordinairement leurs épées à des 
baudriers larges et fort courts. Lorsque l'épée étoit longue, 
elle revenoit en avant et battoit sur la cuisse. Quelquefois 



'om . II 



Paa. ifc 




Jfi&INE ET EXTRYBATE, 



( 16$ ) 

même elle s'avançoit par un mouvement naturel jusqu'au 
devant du corps. 

Nous avons représenté Arcas , dans le moment où il dit ces 
Vers de la Scène cinquième du troisième Acte , en s'adressant 
à Achille : 

Sîigneur, je viens pour e'ie {Iphigénle) implorer votre appui,... 
Je ne vois plus que vous qui puiffiez la défendre. 



JE G I N E et EURYBATE, dans la même Tragédie. 

Nous avons réuni , dans un même dessin , ces deux person- 
nages , parce qu'ils ne jouent qu'un rôle très-subalterne dans 
l'Ouvrage de Racine. 

jEgine porte une tunique de lin blanc , et un péplum de 
couleur blanche , qui est détaché de l'épaule droite et roulé 
sous le sein ; cet usage étoit pratiqué par les Anciens (i). Le 
Pallium que l'on voit ici , est tiré entièrement d'un bas-relief 
Etrusque , qui date des temps les plus réculés , et que l'on 
trouve à Rome. ^Egine porte un voile léger dont la forme est 
un quarré fort alongé } et roulé sur lui-même. 11 sert quelque- 
fois de ceinture ; sa couleur est de safran. Plusieurs figures 
des bas-reliefs antiques portent ce voile comme il est rendu 
dans le dessin attaché à cet article , entr'autres une figure de 
Diane , que l'on voit sur un bas-relief du Capitole. 

Eurybate porte une klène de laine verte qui , au lieu d'être 
agraffée , est nouée parles deux angles supérieurs, au-devant 
de la poitrine. Sa tunique est de couleur rouge. 



(i) Voyez l'article d' Elise dans Esther. 



( i66 ) 



ACHILLE, en Habit Militaire. 

On a indistinctement revêtu Achille , dans toutes les actions 
de sa vie, de l'armure que The'tis sa mère lui donna quand il 
eut perdu celle qu'il avoit apportée au siège de Troie, sans réflé- 
chir que Vulcain ne forgea cette armure , à la prière de la fille 
du vieux Nérée , qu'après que Patrocle ayant été tué par 
Hector, alors qu'il combattoit les Troyens à la tête des troupes 
d'Achille , fut dépouillé par le Héros Phrygien de l'armure de 
son ami dont il s'étoit revêtu. Voici la description de cette 
armure , comme elle est faite par Homère au seizième Livre 
de l'Iliade , à l'instant où Achille consent enfin que Patrocle 
aille au secours des Grecs enfoncés par les Troyens et par le 
valeureux fils de Priam. 

« Patrocle revêt l'éclatante armure \ il attache , avec des 
agraffes d'argent le beau Cothurne (i), couvre son sein de la cui- 
rasse riche et étoilée de l'impétueux petit-fils d'jEacus, suspend 
à ses épaules l'épée où l'airain et l'argent jettent de vives étin- 
celles. Il saisit le vaste et solide bouclier , pose sur son front 
guerrier le casque superbe , hérissé d'un long panache qui 
flotte sur la cime élevée , et répand au loin la terreur. La 



(i) Par Cothurne , il faut entendre la chaussure dont nous avons parlé à 
l'article d'Agamemnon , et que nous avons prouvé être des Knémides ou 
Ocrées. Celles-ci sont tirées d'une Statue qu'on voit à Versailles , & à laquelle 
il paroit que 'jusqu'à présent on a prêté peu d'attention. Il eft vrai qu'elle est 
au rang de celles que l'on néglige ; elle est placée à l'entrée du canal , à gauche 
du tapis vert. On ne peut pas douter qu'elle ne soit Grecque et des plus anciens 
temps. Ces Knémides ou Ocrées en sont une preuve non équivoque , puisqu'on 
trouve dans Homère la description de cette partie de l'armure. Les Antiquaires 
assurent qu'on ne connoît qu'une figure ainsi vêtue , et qu'on voit dans un 
Bosquet , auprès d'une fontaine de la Villa Borghese. L'Abbé Winckelmann , 
dans ses Monumenti antichi ineditî , Tome I , rapporte un bas-relief du même 
Palais, où l'on trouve un figure d'Achille qui se fait chausser cette armure. 



( 1*7 ) 

seule arme du Héros dont il ne se charge pas , est îe pe- 
sant , long et énorme javelot qu'Achille seul pouvoit balan- 
cer , ce frêne que le Centaure Chiron coupa sur le sommet 
du Pelion , et qu'il remit aux mains d'Achille pour la ruine 
future des plus fameux combattans ». 

Cette armure avoit appartenu à Pelée , père d'Achille , qui 
l'avoit reçue d'yEacus ; celui-ci la tenoit des Dieux. Pelée la 
donna à son fils pour aller au siège de Troie. C'est à elle 
qu'il nous paroît nécessaire de s'arrêter pour toutes les actions 
d'Achille qui précèdent l'instant de la mort de Patrocle. 

Lorsqu'Apollon détache la cuirasse de l'ami d'Achille , Homère 
dit : « Son casque s'abat et roule à ses pieds , le panache est 
souillé de sang et de poussière ; ce panache , auquel il ne fut 
jamais permis de toucher la terre , tant qu'il ombragea le 
front du divin fils de Pélée , en ce moment Jupiter voulut 
qu'il se déployât sur la tête d'Hector , qui , lui-même , n'étoit 
pas éloigné de sa perte. Le javelot se brise dans les mains de 
Patrocle , le bouclier qui lui descend jusqu'aux pieds , tombe 
avec le baudrier ». 

L'action de la figure d'Achille , comme elle est exprimée , 
est celle où après avoir en vain pressé Iphigénie de se rendre 
sous ses tentes , au milieu de l'élite de ses Thessaliens , il 
lui dit : 

Hé bien î n'en parlons plus , obéissez , cruelle , 
Et cherchez une mort qui vous semble si belle ; 
Portez à votre père un cœur où j'entrevoi 
Moins de respect pour lui que de haine pour moi, 



Fin du second Volume. 



1 



* 



( l«9 ) 



TABLE 

des matières contenues dans ce Volume. 



A. 

AcCENSES , (voyez Légion Romaine.) 

Achille. Personnage de la Tragédie d'Iphigénie en Aulide. 
Comment il doit être costumé jusqu'au V e Acte , page 133 
à 136. Caractère dramatique de ce personnage, pages 138 
et 139. Son Costume militaire, comme il doit le porter au 
V e Acte de la Tragédie, pages 166 et 167. 

^Egine , femme de la suite de Clytemnestre , dans Iphigénie 
en Aulide ; son Costume , page 165. 

Agamemnon , Roi d'Argos , personnage de la Tragédie d'Iphi- 
génie en Aulide. Son Costume , page 117 a izj. Dévelop- 
pement de son caractère dramatique , page 113 à 12. y. 

Agrippine , mère de Néron , et personnage de la Tragédie de 
Britannicus. Son Costume pris d'une Statue des Jardins de 
Marly , pages 3 et 4. Développement de ce Costume , pages 
4 et 5. Détails historiques sur Agrippine , pages 6 et 7. Réfle- 
xions sur la physionomie du rôle de cette Princesse , dans 
la Tragédie de Britannicus , pages 7 , 8 et 9. 

Albine , Confidente d'Agrippine dans Britannicus , Tragédie 
de Racine. Costume remarquable de ce personnage , et sur 
quoi il est autorisé , page 45 à 48. Utilité de ce personnage 
pour l'exposition et le dénouement de cette Tragédie , pages 
48 et 49. 

Angusticlave. Recherches sur ce vêtement et sur le Laticlave , 
page 88- à 93. 

Y 



( i?° ) 

Anneaux Romains. Détails historiques sur ces anneaux et 
sur les différentes matières dont ils ont été composés , page 

93 à 5>7- 

Antiochus , Roi de Comagène. Coup-d'œil sur les deux 
princes de ce nom qui ont été contemporains de Titus , 

page 80. 

Antiochus , personnage de la Tragédie de Bérénice. Son 
Costume , page 80 à 8y. 

Arcas, Confident d'Agamemnon dans Iphigénie , en Aulide. 
Son Costume , page 163 à 165. 

Arsace , Confident d'Antiochus , dans la Tragédie de Béré- 
nice ; son Costume , imité d'un bas-relief enclavé dans l'arc 
de Constantin , pages 86 et 87. 

B. 

Bérénice j Tragédie de Racine. Ce qui y donna lieu, page 
64 ; très-critiquée par l'Abbé de Yillars , page 65. Ce qu'en 
pensoit Chapelle , ibid. Opinion de J. J. Rousseau sur cette 
Tragédie , pages ioy , 106 et 107. 

Bérénice. Coup-d'œil sur la vie de toutes les Princesses et 
femmes célèbres de l'antiquité qui ont porté ce nom , page 
70 à 73. 

Bérénice , personnage de la Tragédie de ce nom. Son 
Costume , pages 75 et 76. 

Britannicus, Tragédie de Racine. Histoire de ses premières 
représentations , des Critiques qu'elle a essuyées , et coup- 
d'œil sur son mérite , pages 1 , z et 3. 

Id. Fils de l'Empereur Claude et personnage de la Tra- 
gédie de ce nom. Son Costume , pages 9 et 10. Défauts et 
qualités du rôle de ce Prince , pages 10 et 11. Développe- 
ment que Racine fait de son caractère , d'après Tacite , page 
11. Coup-d'œil sur l'expression que ce personnage doit pré- 
senter au Théâtre } pages 11 et îz. 



( i7i ) 

Burrhus , personnage de la Tragédie de Britannicus ; son 
Costume pris sur une Statue des Jardins de Marly , pages 34 „ 
41 et 42. Abrégé de sa vie , page 42. Idée de son caractère, 
dans la Tragédie de Racine , page 45-. 

C. 

Clytemnestre , Epouse d'Agamemnon , et personnage de la 
Tragédie d'Iphigénie en Aulide. Son Costume , page 147 a 152. 
Effet que Mlle Dumesnil , célèbre Actrice , produisoit dans 
ce rôle , pages 153 et 154. 

COHORTES, (voyez Légion Romaine.) 

Comédiens. Recherches sur l'état des Comédiens dans la Grèce, 
pages iy y et 156 ; dans Rome , page 156 à 159 ; en France, 
depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIV, page 159 à 163. 

Costumes Orientaux. Coup-d'œil sur les costumes des 
Peuples Orientaux , anciens et modernes , pages 83 , 84 
et 8j. 

D. 

Doris , Confidente d'Eriphile , dans la Tragédie d'Iphigénie 
en Aulide, page 131. Son Costume , ibid. et 132. 

E. 

Eriphile , personnage de la Tragédie d'Iphigénie en Aulide; 

à qui Racine doit ce personnage , page 125 ; son utilité dans 

cet ouvrage, page 127 à 130 ; son Costume imité des Niobé , 

pages 130 et 131. 
Esclaves. Coup-d'œil sur la coëffure des Esclaves , pages 132 

et 133. 

Eurybate , Suivant d'Agamemnon dans Iphigénie en Aulide. 
Son Costume, page 165. 

H. 

HASTATS {Hastati.) Voyez Légion Romaine. 

Y 2 



( m ) 
i. 

Iphigénie en Aulide. Tragédie de Racine. Coup-d'œil sur 
les différentes Tragédies , dont la mort d'Iphigénie a été 
le sujet , pages 107, 108 et 109. Ce que pensent Louis 
Racine et M. de la Harpe de celle de J. Racine, page 105? 
à m. 

Iphigénie , personnage de la Tragédie de ce nom. Son 
Costume ,page m à 115. Ce que les anciens ont dit du sacri- 
fice de cette Princesse , page 11 y à 117. 

J. 

Junie , (Junia Calvina.) Personnage de la Tragédie de Britan- 
nicus. Son Costume pris sur une figure de la Villa Medicis , 
pages 12. et 13. Léger apperçu sur le caractère que Racine 
a donné à ce personnage , page 14. Coup-d'œil sur l'idée que 
les Historiens nous en ont laissée ; pag. id. et 15. 

K. 

Klène , (KAa7*a.) Manteau antique ; ce que c'étoit que ce man- 
teau , page izo. 

L. 

LATICLAVE , ( voyez Angusticlave.) 

Légion Romaine. Détails historiques sur cette Légion , et 
sur les Soldats qui la composoient , page yo à 64. 

Licteurs et Soldats , pour la suite de Titus , page 101. 
Recherches sur 1 origine des Licteurs, sur leurs vêtemens et 
sur leur armure , page 102 à 105. 

M. 

Menophile. Groupe fameux, auquel on a mal- à-propos attri- 
bué la représentation de l'Histoire de Pyrame et Thisbé ■> pages, 

75 et 7 6 - 



( 173 ) 
N. 

NARCISSE , Confident de Néron , et personnage de la Tra- 
gédie de Britannicus. Son Costume , pris sur une Statue de 
la Villa Medicis , page 34. Caractère de ce personnage, dans 
la Tragédie de Racine , pages 43 , 44 et 45. Coup-d'oeil sur 
sa vie , page 40. 

Néron , Empereur Romain , et personnage de la Tragédie de 
Britannicus. Explication détaillée de la physionomie qui 
convient au caractère de ce Prince (1) dans la Tragédie de 
Racine , page iy à 20. Coup-d'œil sur sa vie , pages 20 et 21. 
Son Costume , page 21 à 2J. 

O. 

Ocrées , chaussure, guerrière. Recherches sur cette chaussure, 
page 119. 

P. 

Paulin , Confident de Titus , dans la Tragédie de Bérénice. 
Quel doit être l'état civil de ce personnage , page 87. Son 
Costume , ibid. et suivantes. 

Phénice , Confidente de Bérénice , page jj. Pourquoi sa 
figure est placée dans le dessin qui représente celle de Béré- 
nice , ibid. 

PlLANl , (voyez Légion Romaine.) 

P(ENULA , ( voyez Syntkesina.) 

PRINCES , (Principes.) Voyez Légion Romaine. 



(1) Cette explication nous a donné occasion de dire que le célèbre le Kain 
n'étoit pas dans ce rôle , tout ce qu'il y auroit dû être. Un Critique a observé 
qu'il auroit fallu le prouver. Nous avons cité l'aveu de le Kain sur cet objet , 
nous avons appelle le témoignage du grand Comédien Préville ; que veut-on 
davantage ? Les détails du jeu de le Kain ? Ils sont inutiles , puisqu'il ne vit 
plus. Au reste , qu'on lise notre Dissertation , elle dit tout ce que le Kain 
n'étoit pas dans Néron. 



( m ) 

R. 



RoRARII , ( voyez Légion Romaine.) 

Rutile, personnage subalterne de la Tragédie de Bérénice, 
page 97. Sa figure est dans le même dessin que celui qui 
représente celle de Paulin , et pourquoi , ibid. 

S. 

Soldats Prétoriens ; ce que c etoit que cette troupe, pages 60 
et 61. 

Synthesina. Vêtement en usage chez les Romains. Recherches 
sur ce vêtement et sur d'autres du même genre, page 97 à 101. 

T. 

Tacite. Ce que dit cet Historien de l'attachement que Nar- 
cisse montra d'abord pour Britannicus , pages 43 et 44. 

Théâtres. Réflexions sur la manière dont on les éclaire, et 
dont on devroit les éclairer , page 153. 

Titus, Empereur Romain. Court Essai sur sa vie, ses vertus 
et sa mort , pages 66 , 67 et 68. 

Titus, personnage de la Tragédie de Bérénice. Son Costume, 
page 68 à 70. 

Toge, (la). Recherches sur ce vêtement , sur ses différentes 
dénominations , sur sa coupe , et sur la manière de s'en 
couvrir, page 30 à 39. 

Toge à la Gabienne ( ceindre la ) , d'où vint cet usage et ce 
que c'étoit , pages 39 et 40. 

TRIAIRES , ( Triarii.) Voyez Légion Romaine. 

U. 

Ulisse , Roi d'Ithaque , et personnage de la Tragédie d'Iphi- 
génie en Aulide. Son Histoire , pages 139, 140 et 141. Son 
Costume, page 141 à 144. Son utilité dans l'Ouvrage de 



( 175 ) 

Racine, et sa supériorité sur le personnage de Ménélas qu'Eu- 
ripide a employé , pages 144 et 145^. 
Umbilici et o/A<p*\o'- Bâtons autour desquels on rouloit les 
feuilles des anciens manuscrits ; poifrquoi ils étoient ainsi 
nommés , page 6. 

V. 

VELITES , (voyez Légion Romaine.) 

Vêtemens. Eclaircissemens sur la couleur des anciens vête- 

mens , pages , z6 , 27 et 2.8. 
VÉXILLAIRES , ( voyez Légion Romaine.) 
Xiton , (x<W), Tunique longue, pages' 1 il et 133. 



Fin de la Table du second Volume.